Fiche du document numéro 22536

Num
22536
Date
Mardi Mars 1994
Amj
Fichier
Taille
43979
Titre
Billets d'Afrique No. 7
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
BILLETS D’AFRIQUE N° 7 – MARS 1994
NOEUDS
Toutes sortes de nœuds, plus ou moins sophistiqués, ont conjugué une Françafrique rentière et corrompue. Billets d’Afrique veut
promouvoir une coopération fondée sur la négociation d’intérêts mutuels, ce qui présuppose une réelle indépendance.
Il faut donc trancher les nœuds coulants. Est-ce la maturité ? Ils enflent si visiblement qu’ils s’offrent au scalpel des décideurs.
La meilleure hypothèse serait que son tranchant ne soit pas trop émoussé : on pourrait alors achever rapidement un épisode
faisandé.
Au cas contraire, il faut s’attendre à une décomposition assez malodorante : la dévaluation du CFA a contribué, entre autres, à
relâcher d’archaïques solidarités.

SALVES
Témoignages d’intérêt
Gaston Flosse, le magnat tahitien, célèbre pour sa conception très personnelle de l’intérêt public, s’intéresse de près à la Caisse
Française de Développement (CFD). L’Assemblée nationale souhaitait mieux surveiller l’usage de l’argent public par la CFD, et
avait beaucoup bataillé pour être représentée à son Conseil d’administration : elle y a délégué un observateur avisé.
Jean-Christophe Mitterrand a gardé de son passage à la cellule franco-africaine de l’Élysée un intérêt soutenu pour le Rwanda où il a noué de précieuses relations avec le fils du général-président Habyarimana. Il convenait que le groupe d’amitiés FranceRwanda de l’Assemblée ne sorte pas d’un cercle aussi familier. Jack Lang s’était donc dévoué pour en assurer la présidence - avant
son invalidation. Qui lui succèdera ?
Liaisons dangereuses
Jean-Christophe Mitterrand est l’un des responsables de la Société forestière industrielle de la Doume, qui serait l’une des
grandes bénéficiaires d’un accord récent entre la France et le Cameroun : selon le Cameroon Post, ce pays aurait troqué une partie
de sa dette contre l’octroi à des sociétés françaises d’un droit quasi exclusif d’exploitation de la forêt équatoriale. Une information
qui inquiète vivement les défenseurs de la nature, ... et qui ne nuira pas à la réputation de businessman averti que se forge
Papamadit. (New Scientist 29/01/1994).
Le trésorier du Parti Républicain, Jean-Pierre Thomas, est très attaché à la Coopération : il a obtenu d’être nommé rapporteur de
ce budget à l’Assemblée - ce qui occasionne un certain nombre de voyages en Afrique. Les retombées de l’Aide Publique au
Développement (APD) alimentant de longue date, telle une manne, les cagnottes électorales françaises - tandis que les filières
hexagonales se trouvent dans le collimateur des juges -, ce cumul de fonctions fait le lit des médisants.
2
La future antenne présidentielle d’Édouard Balladur, 215 bis bvd. Saint-Germain, est un appartement de 250 m , loué à prix
d’ami par son propriétaire - une filiale d’Alcatel, puis les Mutuelles du Mans. Jusqu’à l’enquête récente du Canard enchaîné
(02/02/1994), la facture du téléphone restait, logiquement, adressée au spécialiste de la téléphonie. L’un des responsables de
l’Association pour le Libéralisme Populaire qui gère cette antenne n’est autre que le directeur de cabinet du ministre de la
Coopération. Alcatel est le plus gros bénéficiaire des prêts accordés par le Trésor dans le cadre de l’APD. Quant au cabinet de la
Coopération, on sait qu’il a longtemps été au carrefour du financement des partis politiques. Le Premier Ministre gagnerait à
déconnecter son association de ces liens ambigus. La ligne Alcatel ne figure déjà plus au Minitel...
Avocats sans frontières
Les laudateurs des « grands démocrates africains » (la lignée des fils spirituels de Mobutu, style Eyadema), et les gentils
observateurs qui ont cautionné de leur présence certaines élections récentes, persistent et signent. Charles Debbasch et Hamza
Kaïdi ont commis, avec Jacques Vergès, un publi-reportage héroïque sur le dictateur togolais, en forme de supplément à Jeune
Afrique (conçu par DIFCOM, une filiale de ce groupe de presse, au capital de 20 millions de FF, spécialisée dans la désodorisation
de l’« or des dictatures »). Ils ont ensuite créé, avec Jean-Michel Pradalier, Max Jalade et une volée de spécialistes, un
« Observatoire International de la Démocratie », pour décerner gracieusement des brevets de mérite politique (illustrés par
Vasarely ?).
Cet Observatoire a voulu faire ses premières armes lors des élections législatives au Togo, mais la Commission électorale
e
nationale a récusé son « arbitrage ». Cela n’a pas empêché M Debbasch de plaider à la télévision togolaise la cause du pauvre
général Eyadema.
QUESTIONS
Qu’est venu négocier à Paris le responsable des services secrets soudanais, le général Hachim Abou Saïd - invité semble-t-il par
le ministre de l’Intérieur ? A-t-on vraiment osé lui livrer des photos-satellites sur les positions de la résistance sudiste, avant
l’offensive militaire sans précédent que l’armée islamiste vient de lancer contre eux ? Les intérêts de Total et des Grands Travaux
du Midi sont-ils si grands qu’ils vaillent une alliance avec le régime massacreur - entre autres - des Noubas ? Ou bien essaierait-on
d’acheter, au prix d’une forfaiture, une influence illusoire sur la mouvance intégriste ? ( Lettre de l’Océan Indien, 29/01/1994).

Billets d’Afrique

N° 7 – Mars 1994

ILS ONT DIT
« Les yeux du peuple togolais sont ouverts. Il a vu comment le général Gnassingbe Eyadema a défendu avec sang-froid, patience
et succès les intérêts du Togo contre les intérêts de ces multinationales et leurs serviteurs putschistes. Pour cela, il reste un exemple
et pas seulement pour le Togo. » (Jacques VERGÈS, supplément à Jeune Afrique, 01/1994).
[Les parents des victimes de la garde présidentielle cherchent un avocat pas cher...]
« En 1989, nous avons [...] investi [...] dans un fonds de dettes tiers-monde, ce qui correspond à notre savoir-faire. Nous en avons
tiré un rendement de 40 % par an. » (Jean-François HÉNIN, fondateur d’Altus, filiale financière du Crédit Lyonnais, Libération,
19/02/1994).

[Le Crédit Lyonnais peut donc, dans les années 70, avoir prêté à tort et à travers dans le Tiers monde, à n’importe qui et pour n’importe quoi, et
contribué à creuser la dette des pays pauvres ; il peut, dans les années 80, s’être fait largement indemniser par les contribuables français (sous
forme de garanties COFACE ou de réductions d’impôts) ; il peut être le banquier public de fournitures secrètes d’armement à telle ou telle
dictature exotique - et afficher encore, dans les années 90, un beau savoir-faire spéculatif sur la misère du monde].

« Les conséquences immédiates du changement de parité que sont la pénurie et la flambée des prix ne frappent aucun des
décideurs qui, pour la plupart déjà nantis et repus, ont eu l’opportunité [...] de mettre leurs avoirs (le plus souvent frauduleusement
acquis) à l’abri de leur propre décision, ce pour en tirer profit au double. [...] Vous vous devez, Monsieur le Président, de rendre
service aux peuples africains en exigeant de leurs dirigeants qu’ils rapatrient leurs fortunes colossales dans les banques de leurs
pays respectifs. Ceux qui montreraient quelques velléités de réticence devraient voir leur butin saisi pour renflouer la Caisse
Française de Développement qui ne devrait plus financer que les ONG, du moins tant que certains pays auront à leur tête des
"responsables" veules et corrompus. » (Ernest OUEDRAOGO, Secrétaire général du parti burkinabé BSB, lettre au Président
MITTERRAND, Le Pays, 08/02/1994)

À FLEUR DE PRESSE
Libération, 04/02/1994. Le séjour en France du fils Mobutu sème la discorde au sein du gouvernement (Alain FRILET) : « [...] La troïka

des pays observateurs de l’évolution de la situation politique au Zaïre (France, Belgique, États-Unis) a décidé depuis plus de deux
ans d’appliquer des sanctions contre le régime Mobutu en interdisant au président zaïrois et à sa famille tout visa d’entrée sur leurs
territoires. »
Pourtant, « arrivé en France le 13 janvier, N’zanga Mobutu obtient du ministère de l’Intérieur un sauf-conduit de vingt-quatre
heures », qui se transformera en « trois semaines de séjour irrégulier [...]. Le Quai d’Orsay, passablement irrité [...], adresse une
première protestation à Charles Pasqua. [...] "Balladur était tellement embarrassé par cette affaire, témoignait un hautfonctionnaire, qu’il a refusé de trancher". Bruxelles, informé à son tour de la "trahison" française en regard des sanctions, fait
savoir à Paris son mécontentement "pour la deuxième fois en un an". En février 1993, le gouvernement Bérégovoy avait autorisé le
maréchal Mobutu à séjourner pendant cinq jours dans sa résidence de Roquebrune Cap-Martin [...] pour soigner ses "maux de
dents". [...] "La politique de la France à l’égard du Zaïre est constante", affirme-t-on au Quai d’Orsay [...].
Le fait que le ministère de l’Intérieur ait dérogé à la règle des sanctions, estime un haut-fonctionnaire de la place Beauvau, aura
peut-être un effet moteur et amènera le Quai d’Orsay à modifier son attitude face aux progrès politiques enregistrés à Kinshasa".
D’autant que le maréchal Mobutu, officiellement privé de dialogue avec la France, s’était, souligne-t-on dans l’entourage de
Charles Pasqua, longuement entretenu avec François Mitterrand lors du dernier sommet de la Francophonie à l’île Maurice [...]. »
[Cette affaire de vrai-faux sauf-conduit est un concentré de tragi-comédie franco-africaine. La double politique de la France est en effet
constante : les droits de l’homme en vitrine, la connivence avec les pires dictatures en arrière-boutique ; les somptueuses villas pour les
puissants, la rétention administrative dans de sordides sous-sols pour les misérables. Charles Pasqua et François Mitterrand s’accordent avec le
magazine néo-duvaliériste Lumières noires (Billets n° 6) : une certaine France gagne à fréquenter Mobutu. Peu importe qu’il ait vampirisé le
Zaïre et le laisse exsangue, on feint encore de croire en la conversion de Dracula. Son pays est si riche, et les veines de ses mines si poreuses... ].
Alternatives économiques, 02/1994. France-Afrique : des relations très spéciales (Marie-Claude SMOUTS) : « [...] La France est ainsi
intervenue de manière très traditionnelle lors de la succession d’Houphouët-Boigny quand elle a "intronisé" Bédié sans attendre
que la querelle qui l’opposait au Premier ministre Ouattara soit vraiment réglée. Autre exemple : les élections au Gabon, élections
à la préparation technique desquelles le ministère de l’Intérieur français a été étroitement associé. Chacun sait que ces élections ont
été entachées d’irrégularités ; les observateurs, y compris français, l’ont souligné, mais la France a appuyé Bongo. [...]"
L’image de "la France grande et généreuse, c’est un discours qu’on n’ose plus tenir, et qu’on ne tient plus d’ailleurs, parce que
l’Afrique est dans un tel état de déréliction que l’image de l’aide française n’est plus une image de générosité, mais de faible
efficacité et de mauvaise gestion, une image de l’Afrique qui ne parvient pas à s’en sortir. Tout serait mûr pour une révision, mais
personne n’est prêt à l’assumer. Tant que François Mitterrand est à l’Élysée et Charles Pasqua au gouvernement, rien ne se
passera. »
Libération, 22/02/1994. Roussin l’africain, un chiraquien devenu balladurien (Antoine GLASER et Stephen SMITH) : « [...] Le président

gabonais ne décolère plus et reproche à ses amis chiraquiens de lui avoir fait la "promo" de Roussin. L’homme fort de Libreville
soupçonne Anne Le Lorier, l’âme damnée d’Édouard Balladur à Matignon, d’avoir déclaré en privé vouloir "voir Bongo tout nu"...
Or, avec la dévaluation du franc CFA de 50 %, ce rêve d’effeuillage financier est passé du fantasme à la réalisation. Mal réélu en
décembre 1993, l’émir de la plus grande "flaque de pétrole" d’Afrique centrale peine aujourd’hui à racheter chez lui le
mécontentement. Et jure qu’il ne sera désormais "plus question" d’envoyer à Paris, par temps d’élections, des valises bourrées
d’argent. »
SUPPLEMENT AU « POINT SUR LA LOI POUR LA SURVIE ET LE DEVELOPPEMENT » N° 50 - DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-X. VERSCHAVE

PRIX : 5 FF - SURVIE, Tél.: (33.1) 43 27 03 25 ; Fax: 43 20 55 58 - COMMISSION PARITAIRE N° 71982 - DEPOT LEGAL MARS 1994 - ISSN 1155-1666

SUPPLEMENT AU N° 7 - MARS 1994

UBU contre-attaque.... CORNEGUIDOUILLE !
Juvénal HABYARIMANA, Président de la République Rwandaise, assigne en diffamation devant le tribunal de grande instance
de Paris les auteurs du RAPPORT DE LA COMMISSION INTERNATIONALE D’ENQUETE SUR LES VIOLATIONS DES DROITS DE L’HOMME AU
RWANDA, à qui il réclame 100 millions de francs à titre de préjudice moral.
L’assignation vise la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH, Paris), Africa Watch (New York, Washington,
Londres), le Centre International des Droits de la Personne et du Développement Démocratique (CIDPDD, Montréal), ainsi que
des personnalités membres de la Commission internationale d’enquête, Jean CARBONARE, Président de Survie, Éric GILLET,
FIDH, avocat au barreau de Bruxelles, et Joseph-Marie NKUBITO, procureur de Kigali.
« L’objet de la demande », composé d’une dizaine de pages d’attendus, révèle un disciple rwandais du Père Ubu.
Le Rwanda est peuplé de Hutus (majoritaires) et de Tutsis (environ 15 % de la population). Devenu indépendant en 1961, la première
république rwandaise a vu le jour dans une situation d’exacerbation des divisions entre ethnies entretenues pendant l’époque coloniale. Officier et
Ministre de la Défense, Juvénal Habyarimana y a pris le pouvoir en 1973 pour « rétablir la sécurité et restaurer l’unité nationale ». Mais, tel
Ubu, attiser les haines pour mieux régner et s’enrichir est le véritable métier de ce dictateur sanguinaire.

La plainte d’Ubu

La plainte des Rwandais

« Attendu que le requérant est le Président
régulièrement élu de la République Rwandaise ;

Juvénal HABYARIMANA, alors officier militaire et ministre de la Défense, a
pris le pouvoir par un coup d’État en 1973.

Attendu que dès le début de sa prise de fonctions, il a
été universellement reconnu comme un des dirigeants
africains les plus sages et les plus modérés ;

Une cinquantaine de responsables du gouvernement renversé en 1973 sont
morts en prison dans les mois qui ont suivi le coup d’État. Les habitants de
Kigali (hutus et tutsis) n’ont pas oublié cette modération.

Attendu que le requérant a été la première victime de Depuis octobre 1990, le Rwanda est le théâtre de massacres,
cette campagne et qu’il entend obtenir réparation
d’emprisonnements arbitraires, de tortures, perpétrés en toute impunité,
pour les fautes objectives qui ont été commises par les notamment par l’armée régulière et une milice armée illégale.
cités ;
Attendu qu’ainsi, sans aucun fondement, les cités
commettent la grave faute de porter des conclusions
[...] éloignées de la vérité.

La commission d’enquête a constaté que les violations des droits de l’homme
dont s’est rendu coupable le pouvoir en place ont été commises de manière
massive et systématique, avec l’intention délibérée de s’en prendre à une ethnie
déterminée de même qu’aux opposants d’une manière générale.

Attendu que [...] les cités écrivaient dans leur rapport
[...] "la réunion qui a préparé les massacres de

Le chef de l’État rwandais dispose de la quasi-totalité du pouvoir
réel : il maîtrise l’armée, la gendarmerie, le pouvoir judiciaire ; il maîtrise le
Bagogwe était présidée par Habyarimana Juvénal lui- terrain par l’intermédiaire d’une milice armée illégale (les interahamwe) de
même" ;
l’ancien parti unique le MRND et ses alliés, dont il était le Président jusqu’à une
date récente.
Attendu que tous ces faits sont faux et que jamais le
Tous les témoignages confirment qu’il existe dans l’entourage du chef de l’État
requérant n’a organisé des escadrons de la mort ni
un certain nombre de personnes qui organisent massacres, assassinats
présidé des réunions avec le [témoin entendu par la
individuels, troubles et affrontements.
Commission] nommé Janvier Africa ;

Attendu que les cités reconnaissent qu’il n’a été mis
aucune entrave à leur activité dans le pays ;

La Commission d’enquête a constaté sur place que c’est au péril de leur vie que
de nombreuses personnes ont témoigné devant elle afin de permettre la
manifestation de la vérité.

Attendu que le préjudice du requérant peut être La Commission internationale d’enquête a conclu sans aucun doute que le
évalué, compte tenu du l’audience des cités et la gouvernement rwandais a massacré et fait massacrer un nombre considérable de
qualité du requérant à 100 millions de francs ses propres citoyens. Elle conclut à la responsabilité de la plus haute autorité de
français. »
l’État dans l’incitation à la haine et à la violence. Ubu ne se contente pas de
maltraiter ses sujets : il se fait payer pour ça !

Billets d’Afrique

Supplément au n° 7 – Mars 1994

French connection ...

Un rapport publié récemment par Arms Project, une division d’Africa Watch, comporte d’étonnantes révélations sur la politique
française au Rwanda. Ce rapport a conduit Africa Watch à adresser un courrier au Président Mitterrand, en date du 25 janvier
1994. L’organisation américaine de défense des droits de l’homme écrit notamment : « Identifiée comme le principal allié militaire
du gouvernement rwandais, la France est critiquée en particulier d’avoir armé, formé et fourni une assistance militaire à l’armée
régulière rwandaise, coupable des atteintes généralisées aux droits de l’homme, et d’avoir manqué de faire pression sur le
gouvernement rwandais pour qu’il cesse les violations des droits de l’homme ».
Officiellement, la présence militaire française au Rwanda n’avait d’autre objectif que la protection et l’évacuation des Français
et d’autres ressortissants étrangers. Cependant, poursuit la lettre, « après le début de la guerre rwandaise en octobre 1990, la
France a rapidement accru son rôle militaire, devenant le principal fournisseur d’armes au gouvernement rwandais [...]. Des
sources ont dit à Arms Project que des troupes françaises ont fourni un soutien d’artillerie aux forces rwandaises et que des
instructeurs français ont servi de conseillers aux commandants rwandais au cours des combats tactiques ».
Une spécialité du Lyonnais : changer l’or en plomb(s)
« On se pose aussi des questions sur le rôle de la France dans une importante affaire de six millions de dollars d’armes entre
l’Égypte et le gouvernement rwandais. Arms Project a reçu des informations selon lesquelles l’affaire a été garantie par le Crédit
Lyonnais, une banque française nationalisée ».
Le Crédit Lyonnais et l’ambassadeur de France au Rwanda, interrogés, refusent tout commentaire. Le citoyen français serait
pourtant intéressé de savoir pourquoi la France a sauvé la mise d’un pouvoir ubuesque, qui couvre toutes sortes de crimes et de
trafics. Quant au contribuable, il serait ravi d’apprendre qui paie la facture d’un armement si généreusement octroyé. Il serait bien
étonnant, en effet, que l’état des finances rwandaises permette à ce pays de s’en acquitter. Le Crédit Lyonnais a décidément de
stupéfiantes fréquentations. Peut-être veut-il faire fructifier en Afrique l’expérience acquise dans le parrainage des escrocs italiens
?
Depuis décembre 1993, en vertu des accords d’Arusha, les troupes françaises se sont retirées du Rwanda, laissant la place à des
forces d’interposition des Nations Unies. Ces accords prévoyaient le partage du pouvoir, dans un gouvernement de transition à
base élargie. Mais Ubu tient toujours les rênes du pouvoir et sabote joyeusement la paix à Kigali.
Les services secrets français, très présents au Rwanda (ils ont formé et même pratiquement commandé l’armée du général
Habyarimana) accomplissent en France un considérable travail de désinformation. Ils sont relayés en cela par des personnalités
telles que Philippe Decraene, qui présentent le FPR (Front Patriotique Rwandais, composé en majorité d’anciens exilés tutsis)
comme des « Khmers noirs », et résument la situation rwandaise à une guerre ethnique entre Hutus et Tutsis.
Or la majorité des opposants au Général Habyarimana sont hutus. Nombre d’entre eux ont dénoncé, au péril de leur vie, les
exactions du Général - tel le procureur Nkubito, sur lequel on a jeté trois grenades. Ils ont publié un « Livre blanc » terrifiant. Les
partis d’opposition se sont alliés au FPR pour obtenir, par les accords d’Arusha, une limitation théorique des pouvoirs d’Ubu. Le
FPR lui-même est pluriethnique : son Président est hutu, ainsi que 2 des 5 ministres (dont celui de l’Intérieur) qu’il a délégués dans
le gouvernement de transition.
Le FPR a donc vivement déploré le putsch des officiers tutsis au Burundi : en assassinant le Président Ndiaye, ils font le jeu de
leur collègue, le très hutu Habyarimana.
Juvénal Habyarimana accumule des exploits sur lesquels il ne semble pas qu’il ait intérêt à attirer les feux de la rampe. Qu’est-ce
qui le pousse, aujourd’hui, en attaquant un rapport sur la situation dans son pays - accablant, mais dont on a peu parlé - à attirer
l’attention ? Le sentiment de sa propre impunité ? L’assurance de cette impunité, due à ses hautes relations françaises ?
Souhaitons que la France laisse enfin les Rwandais se débrouiller avec l’histoire douloureuse dont ils héritent, et laisse pousser
le meilleur plutôt que de cultiver le pire.
SUPPLEMENT A « BILLETS D’AFRIQUE » N° 7 ET AU « POINT SUR LA LOI POUR LA SURVIE ET LE DEVELOPPEMENT » N° 50 - DIRECTEUR DE LA
PUBLICATION :
FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - SURVIE, TEL.: 43 27 03 25 ; FAX : 43 20 55 58 - COMMISSION PARITAIRE N° 71982 - DEPOT LEGAL : MARS 1994 - ISSN 1155-1666

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