Fiche du document numéro 21420

Num
21420
Date
Mercredi Août 2001
Amj
Taille
1752833
Titre
Mémoire meurtrie [Extrait pp. 154-155]
Page
154-155
Nom cité
Mot-clé
CDR
Source
Type
Livre (extrait)
Langue
FR
Citation
Jean-Christophe Mitterrand, cinquante-quatre ans,
fils aîné de l’ancien président de la République, est
un personnage atypique, Se définissant lui-même
comme "le moins Mitterrand des Mitterrand”, tour
à tour journaliste à l'AFP, puis conseiller aux
Affaires africaines à l’Elysée de 1982 à 1992 et
consultant international, il refuse les partis et les
étiquettes. "Je suis du parti pris de mon père”, se
plaît-il à répéter. Fils fidèle du père absent, il
raconte ses blessures d'enfance et d'homme, pris
dans la tourmente du pouvoir et des affaires, où il
fut accusé des pires turpitudes, comme en témoigne
le journaliste Pierre Péan : "Pour tuer le père, il
fallait toucher le fils." Sa rédemption est dans la
parole.

MEMOIRE MEURTRIE/MIT MITTERRAND J
POLITIQUE FRANCAISE
PRIX EDITEUR

6966
| 16,80 EUR

ISBN 2-259-194989 178225 4983 VIORQE

01028908 101 10
: 16,80 €
25



JEAN-CHRISTOPHE

MITTERRAND

MÉMOIRE
MEURTRIE





154 L'air de la calomnie

Je m’inquiétai néanmoins lorsque, en février 1991,
mon père décida de gonfler nos effectifs dans le cadre de
l’opération Noroît. J’avais le sentiment que nous nous
engagions beaucoup trop et je lui demandai pourquoi
«en faisions-nous autant ». Il me répondit, très net :
« La situation au Rwanda est plus que tendue. Explosive.
L’agression du FPR déstabilise les rapports politiques
et attise la fracture ethnique. Il nous faut gagner
du temps pour obliger les parties à s’entendre, car dans
cette région des Grands Lacs les massacres sont devenus
la norme. Dans ce type de conflit, ne cherche pas les
bons et les méchants, il n’existe que des tueurs potentiels. »
Il avait le pressentiment que le dérapage était
possible, mais il pensait que Habyarimana, malgré sa
faiblesse, restait le pivot autour duquel une solution pouvait
être trouvée. Le processus de démocratisation était
en marche après les derniers accords d’Arusha le 4 août
1993 qui stipulaient la mise en place d’un gouvernement
de transition élargi ouvert au FPR, après le déploiement
d’une force de l'ONU garantissant le processus de paix.
Mais ni le FPR, ni les extrémistes hutus du CDR ne
pouvaient y trouver leur compte, comme je le décris plus
haut. C’est à ces deux partis que pouvait profiter l’assassinat
du président Habyarimana le 6 avril 1994 dans son
avion présidentiel. Mais nous ne savons pas jusqu’à ce
jour qui a commandité l’attentat.

Quelles conclusions puis-je tirer de cette affaire dramatique
pour l’ensemble du peuple rwandais ? Que le
processus de démocratisation insufflé par la France était
trop rapide dans un contexte miné par les fractures ethniques ?
C’est souvent un coup de poker qui dépend de la
qualité de l’opposition qui prétend gouverner mieux,
mais dont le programme politique peut se résumer parfois
par un « Pousse-toi de là que je m’y mette ».

Quant au Burundi, après un règne sans partage des
Tutsis depuis l’indépendance, son second président hutu

Rwanda 1990-1992 155

Cyprien Ntaryamira, élu démocratiquement, après que
le premier a été assassiné, meurt dans l’avion d’Habyarimana.
Les Tutsis reprennent le pouvoir. Depuis cette
époque les massacres de Tutsis ou de Hutus sont continuels
et peuvent se chiffrer par des dizaines de milliers
de morts. Qui en parle ? Où sont les commissions d’en-
quête ? Il est vrai que CNN n’est plus sur place !

Quand j'étais journaliste en poste au Ghana, lors des
premières élections libres de 1979, après le coup d’Etat
du capitaine (flying lieutenant) Rawlings qui n’aimait
pas les dictatures militaires, je ne pus trouver en guise
de programme économique des différents partis d’opposition
que des slogans sur des banderoles. Pendant les
élections, le leader d’un petit parti qui avait le sens de
l’humour me dit : « Notre situation économique est dramatique.
Avant on touchait le fond, maintenant on nous
demande de creuser. Le Ghana était le pays le plus riche
de la région. Le Burkina Faso c’est un tas de cailloux, le
Togo un couloir, la Côte-d’Ivoire trois champs d’ananas.
Vingt ans après leur décolonisation, cahin-caha ces trois
pays ont leur économie qui tourne. Nous on est au fond
du trou. Vous auriez dû nous coloniser ! » Ainsi va
l'Afrique qui rit et qui pleure.

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