Fiche du document numéro 20070

Num
20070
Date
Samedi avril 2016
Amj
Taille
506729
Titre
La place de l'enfant dans la stratégie missionnaire du cardinal Lavigerie et son application au Rwanda par le P. Brard de 1900 à 1906 (2)
Page
164-200
Cote
Dialogue, Avril-Juillet 2016, no 208
Type
Langue
FR
Citation
1

LA PLACE DE L’ENFANT
DANS LA STRATEGIE MISSIONNAIRE
DU CARDINAL LAVIGERIE
et son application au Rwanda par le P. Brard de 1900 à 1906 (2)

P. STEFAAN MINNAERT

Le Mémoire secret du 2 janvier 1878

A

u mois d’octobre 1877, la Congrégation pour la Propagation de la Foi
envoie à Mgr Lavigerie une lettre dans laquelle elle lui demande son
avis sur l’Association Internationale Africaine, créée par Léopold II en
1876. Elle lui demande aussi son avis sur un autre sujet important, à savoir
l’évangélisation de l’Afrique équatoriale. Le 2 janvier 1878, Mgr Lavigerie envoie
sa réponse au préfet de cette Congrégation, le Cardinal Franchi (1819-1878)1. Il
s’agit d’une brochure de 55 pages ayant pour titre Mémoire secret ; une carte de
l’Afrique y est attachée. Mgr Lavigerie l’a fait imprimer à plusieurs exemplaires
pour que les cardinaux-membres de la Congrégation aient chacun leur copie.
Le Mémoire secret de 1878 est sans aucun doute le document le plus important
que Mgr Lavigerie ait rédigé durant sa vie. Malheureusement, peu de personnes
l’ont lu par le fait que le document est presque introuvable. La dernière publication
date de 1957. Elle est l’œuvre admirable d’un Père de Scheut, le P. Storme, docteur
en missiologie2. La question se pose ici : pourquoi un Père Blanc ne s’est-il pas
risqué à réaliser une telle œuvre scientifique !
Nous nous sommes intéressé à la deuxième partie du Mémoire secret, plus spécialement le chapitre : « Prendre les moyens les plus prompts et les plus efficaces
de transformer par les Africains eux-mêmes l’Afrique équatoriale ». Mgr Lavigerie
en disait : « Les Missionnaires devront bien se pénétrer de la pensée que j’ai
émise dans mon ‘Mémoire secret à la S.C. de la Propagande’, relativement à la
transformation de l’Afrique Equatoriale par le moyen de jeunes indigènes que
l’on élèverait de façon à en faire de bons chrétiens et à les former à l’art de la
médecine. Il faudra saisir les occasions favorables de recueillir ou de racheter
de jeunes enfants en observant ces conditions : d’abord qu’ils aient environ
1

CARDINAL LAVIGERIE, Mémoire secret adressé au Cardinal Franchi, préfet de la Propagande, sur
l’Association Internationale Africaine de Bruxelles et l’Evangélisation de l’Afrique équatoriale par l’Archevêque
d’Alger, Alger, 2 janvier 1878, A.G.M.Afr., 55 pp.
2
M. STORME, Rapports du Père Planque, de Mgr Lavigerie et de Mgr Comboni sur l’Association Internationale
Africaine, Bruxelles, 1957 169 pp.

2

une douzaine d’années, et ensuite qu’ils aient une intelligence plus
qu’ordinaire afin que leur double éducation, morale et scientifique, ne soit pas
trop difficile. On se contentera d’abord de garder ces jeunes gens dans les
postes pour les éprouver »3.
Nous voulons formuler quand même quelques remarques à propos du texte. La
première concerne l’idée de la transformation de l’Afrique par les Africains4.
Beaucoup pensent que l’idée a été inventée par Mgr Lavigerie, ce qui est faux ! A
l’époque, cette idée était très répandue. Mgr Lavigerie le reconnaît lui-même :
« Nous l’avons vue appliquée par les protestants, sur une échelle gigantesque dans
leurs missions du Liberia et de Sierra-Leone. Mais toutes les Missions catholiques
l’avaient adoptée avant eux. Les Portugais avaient, dès le XVIIe siècle, formé un
clergé nègre. Les Pères du Saint-Esprit et du Saint-Cœur de Marie étaient entrés
dans la même voie, sous la direction du vénérable Mgr Kobès5, pour leur mission
de Sénégambie. Elle a été le but principal de Mgr Comboni6 dans la création de ses
instituts nègres du Caire »7. De fait, Mgr Lavigerie avait l’habitude de puiser ses
idées chez d’autres, puis de les assimiler et ensuite de les propager au grand public.
Il était connu pour être un excellent stratège et un maître de propagande.
La deuxième remarque concerne le rachat des enfants esclaves. Mgr Lavigerie,
l’apôtre de la lutte antiesclavagiste, encourage ses missionnaires à racheter des
enfants esclaves pour fonder des orphelinats en Afrique équatoriale et pour remplir
à un certains moment son « Institut apostolique des Jeunes Nègres » à Malte. Malheureusement, ce rachat d’enfants ressemble plutôt à un achat. Cette manière de
faire a été fort critiquée non seulement par des autorités civiles, mais aussi par des
philanthropes. En 1881, le consul de France à Tripoli a réagi. Le futur Mgr Charbonnier (1840-1888) y fait écho dans une lettre à Mgr Lavigerie8. Dix ans plus tard,
3

CARDINAL LAVIGERIE, « Premières instructions aux missionnaires de l’Afrique Equatoriale (mars 1878) »,
in Instructions aux Missionnaires, Namur, 1950, p. 71.
4
Il est intéressant de voir comment le P. Ceillier, historien des Pères Blancs, présente cette idée de Mgr Lavigerie.
Quand le lecteur n’a pas accès au texte, il est facile de l’orienter (J.-C. CEILLIER, Histoire des Missionnaires
d’Afrique (Pères Blancs). De la fondation par Mgr Lavigerie à la mort du fondateur (1868-1892), Paris, 2008, pp.
121-128).
5
Mgr Aloyse Kobès (1820-1872) Aloïse Kobès (1820-1872), fut le premier Vicaire apostolique de Sénégambie
(Sénégal). Il fonda deux congrégations : celle des Filles du Saint-Cœur de Marie et celle des Frères de SaintJoseph.
6
Mgr Daniel Comboni (1831-1881) est le fondateur d’une congrégation missionnaire italienne qui porte son nom.
En 1864, il avait développé un plan « pour la régénération de l’Afrique par des Africains ». Il prévoyait des
centres de formation pour accueillir, baptiser et instruire des Africains. Ensuite il voulait en faire des prêtres ou
catéchistes pour évangéliser l’Afrique. Le 31 juillet 1877, il est nommé vicaire apostolique d’Afrique centrale avec
siège à Khartoum. Il y meurt en 1881. Le Pape Jean-Paul II l’a canonisé le 5 octobre 2003.
7
Voir l’extrait du Mémoire secret, publié plus loin.
8
« J’ai parlé avec M. le Consul de France [à Tripoli] du rachat des enfants nègres pour le recrutement de notre
Institut Apostolique de Malte. Il m’a fait aussitôt l’éloge de cette œuvre et a promis de nous livrer tous les jeunes
Noirs qu’il aurait l’occasion de libérer de l’esclavage, car il y a ici un grand nombre de familles arabes qui en
possèdent un ou plusieurs, parmi lesquels quelques-uns vont, tous les ans, réclamer leur liberté au Consulat. Je l’ai
remercié de sa bienveillance et lui ai demandé s’il voyait quelque inconvénient à ce que nos Pères de Tripoli
ou de R’damès rachètent, à l’occasion, les jeunes esclaves qui leur paraîtraient réunir les qualités voulues
pour l’Institut. A ces paroles, M. le Consul a changé de ton et m’a dit qu’il me priait de laisser cette question de côté, car les consuls d’Angleterre et d’Italie, ainsi que le Pacha ne verraient pas de bon œil l’achat de
ces jeunes esclaves. Veuillez observer, M. le Consul, lui ai-je répondu, qu’il y a une grande différence entre

3

en 1891, on lit une autre réaction dans le même sens de la part du Capitaine
Langheld, commandant allemand de Bukoba, dans la colonie Deutsch-Ostafrika.
Celui-ci interdit aux auxiliaires des Pères Blancs d’Ushirombo de racheter des enfants esclaves pour la mission9. En Angleterre, il y a eu une réaction intéressante de
la part du philanthrope Robert Needham Cust (1821-1909) dans son article publié
en 1891, L’occupation de l’Afrique par les missionnaires chrétiens de l’Europe et
de l’Amérique du Nord 10. Malheureusement, l’histoire n’a pas retenu l’existence
d’une opposition contre « la manière française » de faire l’évangélisation de
l’Afrique.

acheter et racheter et que le gouvernement anglais a même félicité Monseigneur de la fondation de l’œuvre des
Nègres à Malte pour la civilisation de l’Afrique centrale. En ce qui concerne le Consul italien et le Pacha, ai-je
ajouté, vous savez bien que l’un et l’autre tolèrent l’esclavage à Tripoli même et par conséquent il n’est pas probable qu’ils s’opposent au rachat dont le but est si noble. C’est vrai, m’a dit M. le Consul, mais c’est toujours une
question délicate et je vous prie encore une fois de ne pas employer ce moyen pour recruter des enfants nègres et
les envoyer à votre Institut, moi-même je vous en donnerai un assez grand nombre. Alors je n’ai pas insisté davantage et je me suis retiré après l’avoir salué. Tout considéré, je crois que Votre Grandeur pourrait sans inconvénient
grave passer par-dessus les craintes mal fondées de M. le Consul et autoriser les missionnaires du Sahara à profiter
des bonnes occasions qu’ils trouvaient de racheter quelques-uns de ces enfants et les envoyer à Malte après les
avoir éprouvés quelque temps chez eux. Nos Pères de R’damès trouveraient là une occupation très utile et très
propre à les préserver des dangers de l’oisiveté » (Lettre du P. Charbonnier du 28 décembre 1881 à Mgr Lavigerie,
A.G.M.Afr., Fonds Lavigerie, N°4223, C.3- 396 (1).
9
« Je dois regretter, mais je ne peux pas permettre aux hommes envoyés par vous d’acheter une trentaine
d’enfants en esclavage, et avec votre commerce, peut-être [que] le peuple d’ici voudrait piller [voler] des
enfants. Ainsi les Arabes accusés du commerce des esclaves, souvent disent que les Européens (i.e. les missionnaires) ont la permission d’acheter des esclaves. Quand vous pourrez envoyer un Européen, je veux vous
donner la permission : car le peuple d’ici comprend bien que les Européens n’achètent pas des esclaves mais à un
autre homme je ne donne pas, et j’espère que vous consentez avec moi » (Journal de la Mission « Notre-Dame
Auxiliatrice » à Ushirombo : 1891-1893, A.G.M.Afr., p. 60). L’administration coloniale allemande était d’avis que
les missionnaires favorisaient indirectement le commerce d’esclaves, même dans le but de leur rendre la liberté.
Elle désapprouva leur action qui assurait aux trafiquants un revenu supplémentaire et un débouché pour leur
marchandise humaine. Son attitude irrita Mgr Hirth (E. MUJAWIMANA, Le commerce des esclaves au Rwanda,
mémoire de licence, Ruhengeri, 1982, p. 232).
10
« Qu’il me soit permis d’essayer d’expliquer ceci d’un point de vue purement mondain. La division fondamentale est celle de l’Eglise de Rome et des Eglises protestantes. En Afrique, la grande majorité des missionnaires de
la première sont Français, mais il s’y trouve aussi des représentants Anglais, Allemands, Portugais, Belges et
Italiens. Je crois être dans le vrai en disant qu’ils travaillent exclusivement en congrégations ou confréries, sous un
nom religieux particulier avec une autonomie qui leur est propre, et il n’existe pas en Afrique de missionnaires
envoyés par une Eglise nationale qui ne soit pas européenne. En vertu des lois de leur Eglise, ces missionnaires
sont nécessairement voués au célibat, leur travail est un travail à vie, et ils se contentent des choses strictement
nécessaires. Quarante livres par an suffisent à l’entretien d’un homme à la côte; les frais de transport doivent
rendre la vie, à l’intérieur, plus coûteuse. Ils portent un costume distinctif et jouissent d’une réputation sans tâche,
En général, ils n’interviennent pas dans les affaires temporelles ; ils encouragent l’éducation et les arts industriels
et inculquent la morale sociale sous sa forme la plus élevée. Peut-être le Français est-il trop enclin à enseigner la
langue française aux sauvages de l’Afrique, au lieu d’adopter lui-même l’idiome de l’endroit. Le défaut, qu’à un
point de vue mondain, je trouve chez eux tous, c’est l’exclusion de la Bible dans l’idiome du pays, et l’achat
à bas prix, auprès de trafiquants d’esclaves, de garçons et de filles pour remplir leurs écoles et recruter des
membres aux futures communautés chrétiennes. Ils nomment cela « rédemption » et sans doute ils agissent
ainsi dans une intention pure et sainte, mais la transaction en elle-même est un trafic d’esclaves tout aussi
bien de leur part que de celle des Arabes qui achètent des enfants des deux sexes pour les déshonorer ou en
faisant des eunuques et des concubines. Un homme pourrait racheter sa femme ou son enfant qui auraient
étés emmenés par un marchand d’esclaves, mais un missionnaire européen n’a pas le droit d’acheter cette
femme ou cet enfant au marchand d’esclaves uniquement dans l’intérêt de la mission, et aucun gouvernement européen ne doit tolérer cette manière d’agir » (R. NEEDHAM CUST, L’occupation de l’Afrique par les
missionnaires chrétiens de l’Europe et de l’Amérique du Nord, M., Genève, 1891, 52 pp.

4

Une troisième remarque concerne la réalisation du principe de la transformation
de l’Afrique par les Africains. Mgr Lavigerie l’avait commencée bien avant la publication de son Mémoire secret en 1878. Six ans plus tôt, en 1872, il avait « racheté » ses premiers enfants « nègres », victimes du trafic d’esclaves transsahariens.
Pour eux, il avait fondé, en 1876, le « Collège de Nègres Orphelins » qu’il avait
installé en Tunisie à Saint-Louis, près de Carthage. En octobre 1877, le collège
comptait déjà seize enfants. Au courant de l’année 1880, le collège déménagera à
La Marsa11, où Monseigneur avait une résidence. Et le 12 juillet 1881, il deviendra
« l’Institut apostolique des Jeunes Nègres » qui sera installé à Malte. C’est là où les
enfants « nègres » recevront une formation de médecin-catéchiste au service de
l’évangélisation de l’Afrique. L’Institut sera fermé par Mgr Livinhac en 1894 et
vendu en 1896. Les résultats étaient restés en dessous des attentes. Seuls douze
enfants arriveront au bout de leur formation dont Adrien Atiman (1866-1956)12, le
mieux connu parmi eux. Notons en passant que les premiers Frères africains de la
Société des Missionnaires d’Afrique ont été recrutés parmi ces enfants rachetés.
Voici le chapitre du Mémoire secret (1878) qui nous intéresse en particulier13 :
« EMINENTISSIME SEIGNEUR,
(...)
2 – PRENDRE LES MOYENS LES PLUS PROMPTS ET LES PLUS EFFICACES DE
TRANSFORMER PAR LES AFRICAINS EUX-MEMES L’AFRIQUE EQUATORIALE.
Comme nous l’avons vu, l’Association Internationale se propose non de transporter des Européens dans l’Afrique équatoriale, mais de la civiliser en transformant les Africains. Les moyens principaux qu’elle compte employer pour cela sont l’introduction des arts et des métiers de l’Europe et
surtout le commerce. Elle ne s’oppose pas directement, il est vrai, à la prédication de la vraie foi. Elle
lui présente même indirectement, comme nous l’avons vu, quelques facilités matérielles, mais elle
déclare qu’elle est une œuvre LAÏQUE, qu’elle ne représente ‘AUCUNE RELIGION, AUCUN
CULTE’.
Transformer par les arts-et-métiers, par le commerce, un pays barbare comme l’Afrique Equatoriale qui est aussi vaste que l’Europe, peut paraître une œuvre de longue durée. Combien de siècles ne
faudra-t-il pas, seulement pour faire adopter par de tels peuples nos arts européens ! Et comment créer
sans de grands travaux préalables, des relations commerciales dans des pays qui n’ont même pas de
routes, et où ce qui alimente le commerce est précisément la plaie la plus hideuse de l’Afrique :
l’esclavage ?
Cette dernière difficulté ne paraît pas cependant devoir arrêter tous les esprits. J’ai lu, il y a
quelques mois, entre les mains de M. le Gouverneur général de l’Algérie14, la lettre d’un explorateur
dont j’ai déjà parlé dans la première partie de ce travail, lettre dans laquelle il proposait au gouvernement Français, comme moyen de rétablir les relations commerciales d’Alger avec l’Afrique
centrale, de permettre avant tout le commerce des esclaves sur nos marchés du Sud. Une pareille
proposition, si fort opposée au but qu’affichent nos Sociétés d’exploration et la Conférence de
11

La Marsa est une ville tunisienne située à 18 kilomètres au nord-est de Tunis. Elle est considérée par bon
nombre de Tunisiens comme la ville la plus chic de la banlieue nord de la capitale.
12
J. GROSJEAN, « Atiman (Adrien) », in Biographie coloniale belge, Tome VII-C, 1989, col. 12-16.
13
Mémoire secret adressé au Cardinal Franchi, préfet de la Propagande, sur l’Association Internationale Africaine de Bruxelles et l’Evangélisation de l’Afrique équatoriale par l’Archevêque d’Alger, Mgr Lavigerie, 2 janvier
1878, A.G.M.Afr., 55 pp.
14
Il s’agit du général Alfred Chanzy (1823-1883), gouverneur de l’Algérie de 1875 à 1879, puis ambassadeur à
Saint-Pétersbourg.

5

Bruxelles elle-même, m’a causé, je l’avoue, autant d’étonnement que d’horreur. Elle prouve le peu de
fixité de principes de la libre-pensée, qui sacrifie tout à l’intérêt. Mais enfin en s’en tenant à la pensée
générale et en faisant pour le moment abstraction des détails, ce qu’on voit de plus clairement dans les
plans des explorateurs de l’Association Internationale, c’est leur dessein d’envoyer dans l’Afrique
équatoriale, le moins d’Européens possible, quelques-uns à peine par station, de les faire servir simplement d’initiateurs et de transformer, comme on dit l’Afrique par les Africains.
Cette idée est certainement juste en elle-même. Nous l’avons vue appliquée par les protestants
sur une échelle gigantesque dans leurs missions du Liberia et de Sierra-Leone. Mais toutes les
Missions catholiques l’avaient adoptée avant eux. Les Portugais avaient, dès le XVIIe siècle,
formé un clergé nègre. Les pères du Saint-Esprit et du Saint-Cœur de Marie étaient entrés dans
la même voie, sous la direction du vénérable Mgr Kobès, pour leur mission de Sénégambie. Elle
a été le but principal de Mgr Comboni dans la création de ses instituts nègres du Caire.
C’est ce que nous faisons enfin nous-mêmes en Algérie où des Arabes, des Berbères, des
Nègres, sont élevés de façon à devenir un jour les initiateurs et quelques-uns, les apôtres de
leurs nations.
L’idée en soi est donc bonne, je le répète, mais pour produire ses fruits, elle doit être appliquée
dans des conditions spéciales et mûrement étudiées.
Quelles sont ces conditions pour l’Afrique équatoriale ?
Il est peut-être présomptueux de vouloir indiquer dans un Mémoire aussi court que celui-ci, un
système pour la solution d’une question semblable, aussi grave et aussi féconde, mais son importance
même me détermine à dire ici ce que j’en pense, pour obéir aux ordres que j’ai reçus.
Pour réussir dans la transformation de l’Afrique par les Africains, il faut donc, selon moi :
1° Élever les Africains choisis par nous dans des conditions qui les laissent vraiment Africains
pour tout ce qui tient à la vie matérielle ;
2° Leur donner l’éducation qui leur permettra d’exercer, aux moindres frais possible pour les Missions, le plus d’influence possible parmi leurs compatriotes;
3° Entreprendre cette œuvre dans des proportions qui lui assurent toute sa portée.
Je vais expliquer ces trois conditions.
La première est d’élever les Africains choisis par nous dans des conditions qui, au point de vue
matériel, les laissent vraiment Africains.
On ne l’a pas fait, en général, jusqu’à présent, et je dois le dire, nous sommes tombés à Alger dans
l’erreur commune ; c’est ce qui me l’a fait toucher du doigt.
Dans presque toutes les Missions de l’Afrique, on a recueilli ou élevé de jeunes nègres que les
Missionnaires destinaient à les seconder plus tard ; mais ces nègres, ou on les a envoyés en Europe
pour les y faire élever, ou lorsqu’on les a élevés en Afrique même, on les a élevés à l’européenne.
Or, envoyer un nègre en Europe, c’est d’abord l’exposer à une mort prématurée. Il est
d’expérience, en effet, que les nègres, surtout les jeunes nègres, transportés dans des climats froids, y
prennent souvent le germe de maladies de poitrine ou d’anémie. Pour ma part, j’en ai fait la triste
expérience. Ceux que j’ai envoyés en France ou en Belgique ont succombé. Les autres Missions ontelles été plus heureuses ? J’en doute, sauf pour celles qui auront envoyé des noirs dans le sud de
l’Espagne ou en Italie. Et encore combien n’y seront pas morts ? Ceux qui savent l’histoire de l’abbé
Olivieri et de ses entreprises charitables ne l’ignorent pas. Qui a oublié ce jeune nègre ordonné prêtre
au Mont-Cassin, sous le nom de Dom Adrien, comme les prémices du clergé africain ? Il a succombé
après quelques mois de mission, déjà mortellement atteint par l’influence du climat bien doux du
royaume de Naples.
Mais tous ne mourront pas, me dira-t-on; nous voyons des nègres en Europe. Il y en a quelquesuns, en effet, mais j’ose dire qu’au point de vue de la mission, le résultat est le même. Un nègre européanisé ne sera pas dans le centre de l’Afrique plus utile qu’un blanc. Son avantage sur nous, dans son
pays, est de vivre de peu, de se passer de maison, de lit, d’habits, de se contenter pour nourriture des
productions locales. Mais lorsque nous le prenons enfant et que nous l’élevons selon nos usages,
toutes ces choses lui sont bientôt nécessaires. L’habitude devient pour lui une seconde nature aussi
impérieuse que la première, et avec toutes nos dépenses et toutes nos peines, nous en arrivons sim-

6

plement à créer un Européen à peau noire, aussi embarrassé que nous pour vivre plus tard de la vie
des nègres et se passer des choses que l’Europe nous donne et que l’intérieur de l’Afrique ne produit
pas.
Je ne saurais trop insister là-dessus. C’est une faute commise à peu près dans toutes les Missions.
Elle tient à une bonté mal placée et, je le crains, à un défaut de réflexion.
Comme ceux qui élèvent ces enfants sont habitués à certaines conditions matérielles qui sont pour
eux des servitudes, ils s’imaginent que l’on souffre lorsqu’on en est privé. On est habitué à un lit, on
trouve malheureux ceux qui n’en ont pas. On a mangé du pain toute sa vie, on croit que tous ceux qui
n’en mangent pas doivent souffrir comme nous et ainsi du reste. Alors par un sentiment de compassion peu raisonné, on donne à des enfants barbares qui n’y avaient jamais songé, qui ne souffraient
pas de leur privation, des satisfactions inutiles qui leur créent ensuite des servitudes.
On dépense infiniment plus, on est obligé par les dépenses inutiles que l’on fait, de restreindre le
nombre des enfants que l’on pourrait former, on les appauvrit eux-mêmes dans une proportion considérable pour toute leur vie en leur créant des besoins nouveaux, et finalement on détruit de ses
propres mains, l’œuvre que l’on voulait faire. On voulait transformer l’Afrique par les Africains et à
ces Africains destinés à transformer l’Afrique on substitue, comme je l’ai déjà dit, des Européens à
peau noire, c’est-à-dire des hommes ayant les mêmes difficultés que nous pour vivre en Afrique et
n’ayant pas le prestige que les blancs ont toujours aux yeux des noirs.
Voilà donc la première condition indispensable. Il faut, au point de vue matériel, laisser les Africains, tels qu’ils sont, c’est-à-dire vraiment Africains, fermer ses yeux et son cœur à une fausse pitié
ou à un faux amour-propre et se résigner à voir à côté de soi les jeunes nègres conserver les habitudes
de leur pays, leurs huttes en branchages au lieu de maisons, la terre nue au lieu de lit, le sorgho et le
manioc au lieu de pain, et les ceintures en jonc tressé au lieu de pantalons et de vestes en étoffe. Ils ne
souffrent pas lorsqu’on les leur laisse. C’est l’imagination des missionnaires qui souffre seule 15. Mais
les imaginations lorsqu’elles errent, il faut les ramener par le raisonnement et pour celles qui y sont
inaccessibles, les réduire par l’obéissance : c’est l’affaire des supérieurs.
L’avantage obtenu par cette méthode est, je l’avoue, purement négatif. Elle enlève un obstacle
elle ne donne pas de solution. Expliquons maintenant comment j’entends la formation pratique des
jeunes nègres de façon à les rendre plus utiles à la Mission.
Voici ma formule :
La deuxième condition que j’ai indiquée est de donner aux jeunes nègres de l’Afrique équatoriale l’éducation qui leur permettra d’exercer, avec le moins de frais possible pour la Mission, le
plus d’influence possible dans leur pays et parmi leurs compatriotes.
Ce principe ainsi posé est incontestable. Aussi n’a-t-il besoin en lui-même ni de preuve ni de développement. Ce qu’il y a d’important et de difficile c’est de savoir et d’établir quel est le genre
d’éducation qui remplira le mieux ces conditions.
Examinons d’abord ce qui se fait dans les missions et particulièrement dans les missions africaines et voyons quels en sont les résultats.
Jusqu’ici, on recueille dans nos missions des filles et des garçons en bas âge. On confie les
filles à des religieuses, les garçons à des religieux, soit en Europe soit en Afrique. Des garçons on
cherche à faire des missionnaires, prêtres ou frères, et si on n’en fait pas des missionnaires, des
ouvriers. Des filles, on cherche à faire des religieuses et si on n’en fait pas des religieuses, des
ouvrières comme les garçons16.
Les résultats je vais les dire tels qu’ils résultent de l’expérience.

15

Le P. Storme fait la remarque suivante : « Mgr Lavigerie ne semble pas tenir compte des tendances d’imiter ni
des désirs d’amélioration matérielle qui devaient nécessairement naitre chez les primitifs, par le contact avec la
civilisation européenne, par la seule présence d’Européens dans les stations de l’Association internationale, et a
fortiori par l’activité civilisatrice et commerciale que, selon lui, l’Association venait exercer en Afrique équatoriale » (M. STORME, op. cit., p. 119).
16
« Inutile de dire que Mgr Lavigerie, pour le besoin de la cause, a simplifié les choses. Il lui était impossible,
d’ailleurs, de juger en homme compétent de ce qui se passait dans les missions de l’Afrique équatoriale » (M.
STORME, op. cit., p. 120).

7

Pour la formation de missionnaires et de sœurs indigènes on a de nombreuses et tristes déceptions. On élève ces enfants, on leur donne à grands frais une éducation très longue et, après des
années, on s’aperçoit que des obstacles insurmontables s’opposent à ce que l’on voue beaucoup
de ces jeunes nègres à une vie dont ils ne sont pas capables. Leur nature sensuelle s’est développée, leurs passions se manifestent. Il n’y a d’autre salut que le mariage17. Si on persiste, si on va
contre les règles de la sagesse, en comptant sur une sorte de miracle de la part de Dieu, on s’expose à
des scandales, à des misères sans nombre et peut-être à l’apostasie.
La vocation de missionnaire sera donc nécessairement rare parmi les jeunes nègres. Si on ne
fait pas de ces enfants des missionnaires, prêtres ou frères, qu’en fera-t-on ? Je l’ai dit plus haut, on
leur enseigne un art manuel, on en fait des ouvriers : maçons, charpentiers, menuisiers, tailleurs,
laboureurs, pour les garçons ; couturières pour les filles.
Mais ici on tombe dans le même défaut que j’ai signalé pour les habitudes matérielles. On enseigne à ces jeunes gens des arts, des métiers européens. Sans doute, ces arts sont plus perfectionnés
que les arts grossiers de leur pays d’origine, mais ils n’y trouvent pas d’utilité pratique. A quoi peuvent servir des maçons ou des charpentiers là où l’on ne fait pas de maisons et où l’on se contente de
simples huttes ? A quoi emploiera-t-on les tailleurs et les couturières là où l’on ne porte pas d’habits?
Il en résulte donc que ces nègres ainsi élevés par nous ne peuvent pas rentrer dans leur pays natal.
Pour trouver à vivre au moyen de leurs métiers, ils doivent rester au milieu des Européens. C’est ce
qu’ils font, en effet. Les uns restent en Europe comme ouvriers ou comme domestiques, les autres se
fixent sur les côtes d’Afrique, près des maisons où ils ont été élevés. Allons jusqu’au bout et disons la
vérité tout entière : en Europe, beaucoup de jeunes nègres meurent ou deviennent des vagabonds, et
beaucoup de jeunes négresses pires encore. En Afrique, ils sont trop souvent à la charge de la mission
qui les a élevés ou parce qu’ils ne trouvent pas de travail, ou parce qu’ils ne savent pas l’exécuter
aussi bien que les Européens, ou enfin parce qu’ils trouvent plus commode de ne pas le faire et de
réclamer, comme un droit, le pain du corps de ceux qui leur ont donné le pain de l’âme.
C’est ce qui arrive, en particulier, pour ceux que l’on établit dans des villages spéciaux,
après les avoir formés à la culture de la terre. Mgr Kobès, de bonne mémoire, l’a fait dans sa
mission de Sénégambie18 ; moi -même je l’ai fait en Algérie pour les indigènes que j’avais sauvés
de la famine. Ce sont des sortes de Réductions comme les Jésuites en avaient établi au Paraguay. Le souvenir, le nom, les résultats moraux sont séduisants, mais ce qui ne l’est pas, ce sont
les dépenses. Il faut tout donner aux ménages que l’on constitue ainsi à l’européenne : l’habitation,
les instruments de labourage, les terres, la nourriture pendant une année au moins. Il faut bâtir
l’église, l’école, le presbytère, la maison des Sœurs. En définitive, le village coûte des centaines de
milliers de francs, et il y a trois cents habitants. C’est bien cher et il faut qu’une mission soit bien
riche pour pouvoir en faire plusieurs. C’est donc là une exception, ce ne peut être une méthode. J’ai
dit, à la vérité, que les Anglicans veulent tenter ce système sur la côte de Zanguebar. Ils le pourront

17

Mgr Lavigerie était persuadé que les Africains ne sont pas faits pour le célibat. Il se basait entre autre sur une
affirmation de Salvien de Marseille, un auteur latin du Ve siècle. En mars 1890, il écrivait au Président de la
Conférence Internationale de Bruxelles : « Il est aussi inouï de voir un Africain qui ne soit pas impudique que
de voir un Africain qui ne soit pas Africain. Tam inauditum est, Afrum non esse impudicum, quam Afrum
non esse Afrum (SALVIEN, De gubernatione Dei [le Gouvernement de Dieu]) » (Lettre de S. EM. Le Cardinal
Lavigerie à M. le Président de la Conférence internationale de Bruxelles pour l’esclavage relativement aux événements récents de l’Ouganda et aux dangers des sectes musulmanes qui menacent l’Afrique (Biskra, le 19 mars
1890) », in Société antiesclavagiste de France. Bulletin de la Société antiesclavagiste de France, Avril 1890, N°
14, pp. 1 – 41). Et en juillet 1890, Mgr Lavigerie écrivait à son ami, le pape Léon XIII : « Ce qu’il faut absolument, c’est pouvoir former des prêtres parmi les Noirs. Nous avions eu d’abord cette pensée pour nos jeunes gens
qui sont à l’Université de Malte, mais j’ai dû y renoncer en voyant qu’il nous serait absolument impossible, peutêtre pendant des siècles, de former un clergé noir ; je me suis convaincu par ma propre expérience de la vérité
rigoureuse des paroles de Salvien que connaît Votre Sainteté : Tam inauditum est Afrum non esse impudicum
quam Afrum non esse Afrum ». (Lettre de Mgr Lavigerie du 1ier juillet 1890 au Pape Léon XIII, A.G.M.Afr.,
Correspondance à Léon XIII, N° 8, (1886-1892), n° 3, 150 (61 bis), Copie de A 17-333).
18
Voir Aperçu historique sur la mission de Saint-Joseph de Ngasobil depuis sa première fondation (1850) jusqu’à
la mort de Mgr Kobès, 11 octobre 1872.

8

matériellement, à cause de leurs grandes richesses ; moralement, ils échoueront. Mais quoi qu’il en
soit, je le répète, croire que l’on peut arriver ainsi à convertir un pays, n’est pas chose pratique.
On a pensé aussi à faire des jeunes nègres élevés par les Missions, des maîtres d’école ou des catéchistes séculiers. Il y a certainement du bon dans cette idée, mais elle présente encore deux obstacles : le premier est la difficulté même de cette profession qui demande des qualités rares, et le
second, qui est le principal, est la dépense que ces maîtres d’école entraînent pour la Mission qui doit
les entretenir.
Que faut-il donc? Il faut aux jeunes nègres, même à ceux dont on voudra faire des instituteurs ou
des catéchistes, un état qui leur permette de vivre à leurs frais de la vie africaine, et, s’il se peut, un
état qui les honore, qui leur donne de l’influence et qui soit accepté sans conteste par tous, de façon à
leur permettre d’aider puissamment les missionnaires, sans être une charge pour eux.
Cet état existe-t-il? Je ne me prononcerai pas ici pour les filles ; je crois qu’il n’y a pas lieu de
commencer par elles. Leur tour viendra, mais seulement plus tard.
Mais pour les garçons, je n’hésite pas à répondre : cet état existe. Il est universel, universellement
honoré ; il remplit toutes les conditions que l’on peut désirer pour assurer leur existence, leur influence : c’est la médecine.
Au premier abord, lorsqu’on n’a pas réfléchi mûrement à la solution de ce difficile problème, on
sera peut-être un peu surpris de m’entendre formuler cette pensée; mais qu’on me permette de dire
que je me suis occupé pendant plus de vingt ans des missions, comme directeur de l’Œuvre des
Écoles d’Orient d’abord, comme Archevêque d’Alger ensuite, et ce n’est qu’après de longues méditations, après avoir interrogé tous ceux qui pouvaient m’éclairer, après avoir étudié ce sujet sous toutes
ses faces, que j’en suis arrivé à la conviction que je viens d’exprimer.
J’espère qu’après en avoir entendu les raisons, ceux mêmes qui seraient tentés tout d’abord de
s’étonner ou de me contredire, se rangeront à mon avis.
Ces raisons, les voici :
En premier lieu, la médecine donne à ceux qui la pratiquent, particulièrement dans une Société
primitive, un gagne-pain facile et assuré. Tous les hommes ne se servent pas de maisons, comme je le
remarquais plus haut, ni d’habits, ni de pain, mais tous les hommes veulent guérir lorsqu’ils sont
malades. Tous ont horreur de souffrir et de mourir. Tous sont prêts à faire des sacrifices pour échapper à ces épreuves. Par conséquent, tous accepteront les soins d’un homme qui viendra soulager leurs
souffrances, tous, lorsqu’il les guérira, seront prêts à le rétribuer selon leurs moyens.
On le voit bien déjà pour les Missionnaires. Quoiqu’ils ne soient pas médecins, leur seule connaissance de quelques simples(sic) ou de quelques remèdes suffit pour attirer autour d’eux et dans
leurs maisons, des malades qui deviennent chaque jour plus nombreux. L’expérience en est faite par
les Missionnaires d’Alger et, j’en suis bien certain, par ceux des autres Sociétés qui exercent cette
œuvre de miséricorde. Il n’est aucune de nos Stations, en Kabylie, par exemple, qui ne voie plusieurs
milliers de malades venir se faire soigner chaque année, sans compter ceux que les Missionnaires vont
visiter dans leurs demeures. Les missionnaires, à la vérité, font tout cela gratuitement, parce qu’ils
tiennent à prouver aux indigènes, dans des vues supérieures, la charité qui les anime. Mais s’ils voulaient être rétribués, ils le seraient et ils pourraient vivre à leur aise de l’exercice de la médecine. Ils
ont même souvent, malgré leurs refus réitérés, beaucoup de peine à se débarrasser des indigènes qui
veulent absolument les payer.
Un médecin de profession, plus habile que les Missionnaires, un nègre qui manifesterait
l’intention de vivre de son art, serait donc assuré d’en vivre. Il le serait d’autant plus dans l’Afrique
équatoriale, que les maladies y sont plus affreuses et qu’elles y trouvent moins de secours.
Donc pour mettre un nègre élevé par les Missions à même de se suffire une fois rentré dans son
pays, il suffit d’en faire un bon médecin. Tout le reste lui viendra avec l’état qu’on lui aura donné, ce
qui ne serait pas si on en faisait un ouvrier, ou si on l’établissait dans un village, comme je l’ai expliqué tout à l’heure, car là il faut tout donner durant des années entières, à ceux que l’on a déjà si chèrement élevés.
Un médecin, dans le système que j’ai conçu, ne coûtera pas plus à former qu’un maçon ou un laboureur, et une fois formé, il peut rentrer dans son pays, s’établir à portée et sous la direction des

9

Missionnaires, se marier s’il le veut, et se suffire sans plus surcharger la mission, en la servant, en
outre, s’il en a le temps et l’aptitude, dans les fonctions de catéchiste ou d’instituteur.
Mais ce n’est pas seulement son pain de chaque jour et souvent la fortune que trouve un médecin,
c’est encore l’honneur et l’influence. L’honora medicum propter necessitatem19 est vrai partout. Il
l’est encore davantage pour des peuplades superstitieuses, pour lesquelles l’art de guérir paraît avoir
quelque chose de surnaturel. Tous ceux qui ont visité les pays moins avancés dans les connaissances
humaines, en ont été les témoins. En Egypte, en Syrie, à Constantinople, de très médiocres médecins,
qui ne faisaient pas leurs affaires en Europe et qui sont allés s’établir dans ces contrées, n’ont pas
tardé, pour peu que le hasard des guérisons les ait favorisés, à y faire grande figure, même auprès des
puissants et des souverains. En Perse, nous avons vu un médecin français, sans renommée, devenir
l’homme de confiance et le conseiller du Schah, et l’accompagner, comme un ministre, dans le
voyage qu’il a fait en Europe, il y a quatre ans. Cela, je le répète, est dans la nature. Tout le monde
tient à vivre, à ne pas souffrir, à guérir, et les chefs des sociétés encore violentes qui commandent à
tout, sauf à la mort et à la maladie, et qui trouvent une puissance sur ce seul point supérieure à la leur,
sont d’autant plus portés à la respecter.
Que l’on se représente donc ce que pourraient des médecins chrétiens et vraiment apôtres
par le cœur, (car c’est ainsi que je veux les voir former comme je l’expliquerai dans le paragraphe suivant) que l’on se représente dis-je ce que pourraient ces médecins devenus les aides
des Missionnaires, dans une Société primitive où ils n’y a d’autres lois que la volonté des chefs
et où les chefs sont nombreux. Soigner l’un de ces chefs, le guérir, gagner ainsi sa confiance et
user de cette confiance pour établir, pour favoriser la mission, devient pour chacun une chose
naturelle et presque facile. De plus, il sera aisé à ces médecins destinés au mariage, de contracter des alliances de choix. Tout s’y prête dans les mœurs africaines, et il n’est pas impossible de
voir bientôt ainsi quelques-uns d’entre eux, s’ils ont le don de l’autorité, devenir chefs euxmêmes.
Tout cela sans doute ne se fera pas sans des mécomptes partiels, sans des déceptions. C’est le
propre des choses humaines. Mais en tenant compte des déceptions, on ne peut nier que la pensée ne
soit pratique, féconde, la plus féconde qui puisse être appliquée à une société primitive, dont il est
important de s’emparer vite sans être obligé à des dépenses que l’on ne pourrait supporter, comme
seraient celles de la création de Réductions, ou de villages ou même d’un grand nombre d’écoles.
Du reste, en agissant ainsi les missions africaines ne feraient que pratiquer le moyen marqué par
Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même à ses apôtres pour assurer les fruits de leur apostolat : Curate
infirmos et dicite illis : appropinquavit in vos regnum Dei (Luc. X, 9)20. Sans doute, les apôtres guérissaient les malades par des miracles, mais ce genre de miracles Notre-Seigneur ne le choisissait que
parce qu’il le savait de nature à gagner davantage les cœurs des hommes. Il ne leur parle pas du pouvoir, qui eût été tout aussi grand, de bâtir des maisons par miracle, de labourer par miracle, de faire
des habits par miracle. Il leur parle du don de guérir.
C’est sur ces données que je raisonne, même sans compter sur des miracles, sauf les miracles de
charité, d’abnégation et de courage que les premiers ouvriers apostoliques devront accomplir, et voilà
comment j’entends la solution du problème que je me suis posé, en recherchant quelle éducation il
convient de donner aux jeunes nègres pour qu’i1s exercent, sans être à charge aux Missions, le plus
d’influence possible dans leur pays et parmi leurs compatriotes.
Mais ce n’est pas tout que de former un plan semblable. Il faut le réaliser pratiquement.
La troisième condition est donc d’entreprendre l’œuvre dans des proportions qui lui assurent
toute sa portée.
Et d’abord, il faut pour former des médecins parmi les jeunes nègres de l’Afrique Equatoriale,
avoir à sa disposition un nombre suffisant de jeunes nègres.

19

Ce qui veut dire « honorer les médecins pour des raisons de nécessité ». Une variante de cette expression se
trouve dans le livre Ecclésiastique de la Bible (38 : 1).
20
« Guérissez les malades et dites-leur : le royaume de Dieu est proche de vous ».

10

Cette condition est, malheureusement, la plus facile à remplir. Je dis malheureusement, parce que
cette facilité provient du plus affreux des maux qui pèsent sur la pauvre Afrique, de l’esclavage.
Chaque année, on vend dans l’Afrique Equatoriale qui est le centre même des pays à esclaves,
des centaines de milliers de ces noirs, hommes, femmes et enfants. Leur prix est tellement vil
que sur la côte même, à Zanzibar, par exemple, où ils comptent nécessairement plus cher que
dans l’intérieur, on a des enfants de dix à douze ans, pour cinquante, quarante et même trente
francs chaque. On voit donc que se procurer des enfants n’est pas chose difficile et que les arracher à une telle misère, pour leur rendre la liberté, les élever, les instruire et sauver leur âme,
leur préparer une vie heureuse et honorable dans leur propre pays auquel on les rendra un
jour, est une œuvre sainte qui doit être bénie de Dieu et des hommes, surtout lorsque son but
ultérieur et certain est la destruction de l’esclavage. C’est en effet faire sortir le bien du mal luimême. On aura donc des enfants en tel nombre qu’on le voudra pour les racheter, les délivrer et
les élever sous les auspices de la Mission.
Il faudrait maintenant, pour être complet, ajouter où et comment ces enfants seront élevés, mais ce
détail ne peut entrer dans le cadre d’un Mémoire de la nature de celui-ci. Qu’il me suffise de dire que
le plan que j’ai formé à cet égard, est complet et résout toutes les difficultés pratiques, Il pourvoit à ce
que ces jeunes gens soient élevés en Afrique et a l’africaine, comme j’ai déjà établi que cela était
nécessaire ; il les place dans un milieu où leur éducation chrétienne est assurée ; il leur donne toutes
les conditions nécessaires pour la formation scientifique : des médecins, c’est-à-dire des professeurs
spéciaux, un champ d'expérience dans un hôpital. Il prévoit, enfin, si l’on peut avoir les ressources
nécessaires, que chaque année, au bout de dix ans, on fera rentrer dans les Vicariats de
l’Afrique équatoriale, autour des Missionnaires, cent nègres ainsi formés, et, surtout, qu’il tend
à leur donner des sentiments de foi, de dévouement, de zèle vraiment apostoliques.
J’insiste sur ce dernier point. Il est capital. En parlant de l’éducation matérielle de nos jeunes
nègres, j’ai dit qu’il fallait qu’elle fût africaine, essentiellement africaine. Mais, par contre, leur éducation religieuse doit être essentiellement apostolique. Il y a, en effet, deux manières de faire des
hommes à notre ressemblance. La première est de les rendre semblables à nous par le dehors. C’est la
manière humaine, celle des civilisateurs philanthropes, de ceux qui disent, comme on l’a dit à la
Conférence de Bruxelles, que pour changer les Africains, il suffit de leur enseigner les arts et métiers
de l’Europe.
La manière divine est tout autre. C’est saint Paul qui la définit en disant : « Se faire tout à tous
pour les gagner tous à Jésus-Christ ». L’apostolat, en effet, s’adresse à l’âme, c’est l’âme qu’il
change, sachant que tout le reste viendra par surcroît et pour gagner l’âme, il se condamne lui-même
s’il le faut, à abandonner toutes les habitudes extérieures de la vie. Il se fait barbare avec les barbares,
comme il est Grec avec les Grecs. C’est là ce qu’ont fait les Apôtres et nous ne voyons pas qu’aucun
d’eux ait cherché à changer d’abord les habitudes matérielles des peuples. Ils ont cherché à changer
leurs cœurs et une fois les cœurs changés, ils ont renouvelé le monde. C’est là ce qu’il faut faire à leur
exemple. Mais pour changer le cœur, pour lui inspirer la foi et la vertu, il faut avoir soi-même une foi
et une vertu suréminentes.
Mais on comprend, je le répète, que je ne puisse entrer ici dans les détails. Ces détails je les donnerai à Votre Eminence, dès qu’elle les désirera ; ils feront l’objet d’un travail à part (...).
Le cœur et l’esprit de Votre Eminence, Eminentissime Seigneur, sont à la hauteur je le sais, de
pensées semblables. Voilà, pourquoi je me permets de les lui présenter avec confiance, et pourquoi je
serais heureux de voir son nom et celui de ses Eminentissimes Collègues qui composent en ce moment, la S. Congrégation de la Propagande attachés à leur réalisation.
Veuillez agréer, l’expression des sentiments de respect et de dévouement profonds avec lesquels
j’ai l’honneur d’être
DE VOTRE EMINENCE,
EMINENTISSIME SEIGNEUR,
le serviteur très humble et très obéissant,
+ CHARLES, Archevêque d’Alger
Alger, le 2 janvier 1878 ».

11

Save : 1900-1906
Le Père Brard (1858-1918), fondateur du premier poste de Mission à Save, était
familier de la stratégie missionnaire de Mgr Lavigerie21. Celui-ci considérait
l’enfant orphelin ou esclave à la fois comme sujet et auxiliaire de
l’évangélisation22. Le P. Brard, dès son arrivée en Afrique équatoriale en 1887, a
pratiqué cette stratégie en tant que responsable de l’orphelinat de Kipalapala, près
de Tabora23. Cet orphelinat comptait à ce moment-là 95 enfants rachetés ; c’étaient
presque tous des garçons24. En 1888, onze ménages seront formés et installés aux
environs de la mission. La vie quotidienne de ces orphelins était organisée suivant
un programme imposé par Mgr Lavigerie. En 1889, un confrère du P. Brard nous le
confirme dans une de ses lettres : « Nous continuerons à élever nos enfants, conformément aux sages instructions de Notre Vénéré Père (...)25. Avant tout, cherchons à en faire de bons chrétiens, solides dans la foi et dans la vertu »26. Un autre
confrère du P. Brard nous a laissé la description d’une journée à l’orphelinat de
Kibanga, appelé aussi Lavigerieville :
« L’orphelinat de Kibanga, compte cent onze nègres âgés de trois à quinze ans. Ceux qui sont
capables de travailler, se lèvent avec le soleil, c’est-à-dire vers six heures, font la prière en commun
avec les catéchumènes du village voisin dans une salle ou plutôt un vaste hangar de l’orphelinat, et
s’en vont aux occupations assignées par le père directeur des travaux, sous la surveillance immédiate
de leurs Kirongozis (espèce de caporaux). La plupart sont employés aux travaux des champs. Le
retour du travail est signalé à onze heures (...). Ils reviennent ordinairement au pas de course et en
chantant ; arrivés à la maison, les uns viennent causer avec les pères, les autres dorment couchés au
grand soleil ou se livrent à leurs jeux favoris, tandis que ceux de leurs compagnons qui sont de corvée
pour faire la cuisine, préparent le repas sous la conduite des Kirongozis (...). A deux heures et demie,
ils sont encore envoyés au travail jusqu’à six heures. Ils en reviennent alors comme le matin au signal
donné et préparent de même leur repas (...). Leur souper terminé, ils prennent un peu de récréation
sous la surveillance d’un missionnaire. Ayant déjà fait leur prière à six heures, ils vont se coucher
vers huit heures et demie après avoir recommandé à Dieu leur sommeil par une courte invocation »27.

A Kipalapala, chez le P. Brard, un bon nombre d’enfants supportaient mal le
style de vie quasi monastique de l’orphelinat. Certains étaient mécontents : « Ils
murmurent beaucoup et à propos de tout »28. C’était compréhensible : la ville de
Tabora, avec ses distractions, était plus attrayante que la vie austère dans
21

G. MBONIMANA, L’instauration d’un royaume chrétien au Rwanda (1900-1931), thèse de doctorat non
publiée, Louvain-la-Neuve, 1981, 406 pp.
22
En 1891, la Mission de Karema comptait 400 orphelins et 170 ménages chrétiens (M. VANNESTE, « Josset
(Jean-Marie) », in Biographie coloniale belge, Tome V, 1958, col. 491-496.
23
R HEREMANS, L’Education dans les Missions des Pères Blancs en Afrique centrale (1879-1914) : objectifs et
réalisations, Bruxelles, 1983, pp. 129-133.
24
Lettre du P. Hauttecœur du 18 mai 1887 au P. Deguerry, A.G.M.Afr., Fonds Lavigerie, N° C 20-172.
25
CARDINAL LAVIGERIE, « Premières instructions aux Missionnaires de l’Afrique Equatoriale (mars 1878) »,
in Instructions aux Missionnaires, Namur, 1950, pp. 64-77.
26
Lettre de Mgr Bridoux du 8 décembre 1889 aux Pères et Frères du Vicariat, A.G.M.Afr., Fonds Lavigerie, N° C
16-182.
27
Lettre de Mgr Charbonnier du 2 mai 1885 au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., Fonds Lavigerie, N° C 16-135.
28
Journal de la Mission de Kipalapala, A.G.M.Afr., décembre 1887 – mai 1888.

12

l’orphelinat. En 1889, la mission de Kipalapala sera abandonnée sous la pression
des commerçants arabes. Le P. Brard, accompagné de ses confrères, de ses orphelins et de ses jeunes ménages, se retireront alors à Nyégezi aux bords du lac Victoria-Nyanza, non loin de Kamoga chez le P. Hirth.
Telle fut la première expérience missionnaire du P. Brard en Afrique équatoriale. Il en fera d’autres au Buganda, puis dans l’île d’Ukerewe, et finalement en
Usuwi. En février 1900, il arrivera au Rwanda, vieilli avant l’âge par la maladie et
les difficultés rencontrées. Entretemps, il avait développé sa méthode
d’évangéliser. Il avait pris l’habitude d’engager des catéchistes baganda en leur
payant un salaire29. Ces catéchistes formaient une milice armée qui impressionnait
les gens et faisait peur à l’autorité autochtone30.

A Save, l’évangélisation des Banyarwanda a commencé tout simplement avec
des enfants d’au-moins douze ans31. Les premiers ont été acceuillis par le P. Brard
en avril 1900 ; ils étaient une cinquantaine. A cette occasion, le Père a écrit dans le
journal de la Mission : « Le but est de les former afin qu’ils puissent nous servir
plus tard pour l’évangélisation du pays. Nous pourrions en admettre un millier si
nos moyens nous le permettaient. Les enfants semblent avoir grande confiance en
nous »32. Trois ans plus tard, en 1903, l’internat de Save comptait 157 garçons et
29

S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale allemande (1900-1916)
»,..., op. cit., pp. 53-101.
30
Ibid.
31
Mgr HIRTH, Directoire pour le catéchuménat à l’usage des missionnaires du Nyanza méridional (1ère édition),
Alger, 1908, p. 23.
32
R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op. cit., pp. 38-39.

13

29 filles, et l’externat 1 116 enfants33. Les enfants étaient « simples, bons, dociles,
faciles à conduire, et très partisans de la civilisation »34. Certains étaient des orphelins de père ou de mère35. Les premiers arrivés venaient guhakwa, c’est-à-dire accomplir des tâches pour recevoir en contrepartie de quoi manger ou de quoi
s’habiller36. D’autres enfants venaient pour s’amuser ou pour satisfaire leur curiosité37. Ils étaient nourris et habillés gratuitement38. Les enfants recevaient des petits
cadeaux39. Ceux qui venaient de loin étaient accueillis dans un internat où ils vivaient en équipe de 10 à 15 enfants par hutte sous l’autorité d’un Muganda40. Ceux
qui habitaient plus près étudiaient comme externes ; ils recevaient chaque jour une
prime de présence41. Le P. Brard prétend que les enfants fréquentaient l’école de
Save librement, ce qui n’était pas vrai. Il avait imposé la scolarité aux enfants qui
habitaient le territoire de la paroisse. Mgr Hirth le confirme d’ailleurs42 quand il
réorganise la mission en juillet 190343.
Les premiers enfants, qui avaient commencé leur catéchuménat en 1900, seront
baptisés en avril 1903. Le registre des baptêmes mentionne la répartition de leur
âge : deux de 19 ans (1884), cinq de 18 ans (1885), trois de 17 ans (1886), sept de
16 ans (1887), trois de 15 ans (1888), cinq de 14 ans (1889) et un de 13 ans
(1890)44. Tous avaient commencé leur préparation au baptême bien avant l’âge de
quinze ans suivant les instructions de Mgr Lavigerie. A propos des premiers baptêmes à Save, Mgr Hirth se plaignait chez son Supérieur général,
Mgr Livinhac : « On a fait une erreur assez grave aussi il me semble, en conférant
les premiers baptêmes uniquement à des enfants de 15 ans et en-dessous ; ces enfants, dans ce pays, ont une tendance spéciale à aller se faire boy de soldats. On
devrait s’appliquer à attirer tout d’abord les jeunes gens jusqu’à 25 ans, pour trouver plus vite en eux des gens posés, et pouvant aider à propager notre Sainte Foi.
Avec quelques bons procédés, cette classe de gens est facile à attirer, et de fait,
beaucoup ont commencé sous l’impression de la crainte, qui maintenant pourront
être amenés à venir librement »45.
33

Ibid.
Lettre du P. Brard du 8 février 1902 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., Fonds Livinhac, N° 098523.
35
Ibid. : « Voilà il y a 5 ans, la petite vérole a enlevé un cinquième de la population ; un enfant sur dix a perdu son
père ou sa mère et souvent les deux. Ils vivent avec leurs frères ou leurs sœurs, leurs oncles ou leurs tantes ; cependant ils se trouvent plus à l’aise chez nous, malgré que leurs oncles et tantes portent le nom de père et mère et
qu’ils soient bien traités ».
36
R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op.cit., p. 40.
37
Lettre du P. Pouget du 20 janvier1901 à Mgr Livinhac, in Les Missions d’Alger, N° 154, Juillet – Août 1902, pp.
354-356.
38
Lettre du P. Brard à Mgr Livinhac, in Les Missions d’Alger, N° 145, Janvier – Février 1901, pp. 8-16 : « Nous
pourrions recevoir un millier de ces enfants, il s’en présente chaque jour et les enfants eux-mêmes viennent nous
les amener ; mais il faut se borner, car ils coûtent à nourrir et à habiller ».
39
Lettre de Mgr Hirth du 20 juillet 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., Fonds Livinhac, N° 095081-095083.
40
Lettre du P. Brard du 8 février 1902 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., Fonds Livinhac, N° 098523.
41
Récit de voyage de Mgr Hirth de fin décembre1900 à son frère, l’Abbé Ernest, A.G.M.Afr., O60, N° 095308.
42
Lettre de Mgr Hirth du 20 juillet 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., Fonds Livinhac, N° 095081-095083.
43
R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op.cit., p. 96.
44
S. MINNAERT, Save – 1900 : Fondation de la première communauté chrétienne au Rwanda, Kigali, 2000,
pp. 63-64.
45
Lettre de Mgr Hirth du 20 juillet 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., Fonds Livinhac, N° 095081-095083.
34

14

En 1900, le P. Brard, ne mentionne pas l’appartenance ethnique des premiers
enfants. Il le fera à l’occasion des premiers baptêmes d’avril 1903. C’est alors qu’il
écrira dans le journal de Save : « Comme pour les Apôtres, le divin Maître a choisi
les plus humbles, 9 Batutsi des plus pauvres et 17 Bahutus, la plupart orphelins,
tous jeunes : le plus âgé a 17 ans »46. Nous devons retenir de cette citation que les
premiers baptisés de Save étaient tous des enfants pauvres ; leur appartenance ethnique n’avait aucune importance. Un autre point à retenir, c’est que la pauvreté et
la misère n’étaient pas le malheur d’une seule ethnie.
Nous voulons terminer notre article avec un extrait d’un rapport confidentiel de
1946 qui parle des commencements de l’évangélisation à Save. Ce rapport a été
rédigé par un groupe d’abbés et porte le titre : Au cœur du Ruanda chrétien (19001946), Relations entre missionnaires (Pères Blancs) et clergé indigène du Ruanda
(Kabgayi, le 3 Août, 1946)47. Il est adressé à un haut responsable de l’Eglise catholique. Il s’agit probablement de Mgr Dellepiane (1889-1961), délégué apostolique
auprès du Burundi, du Congo et du Ruanda, un écclésiastique qui est connu pour
avoir défendu le clergé africain48.
Le rapport, comme source historique, est un document très important. D’origine
rwandaise, il a survécu au grand nettoyage des archives de Kabgayi, ordonné par
Mgr Perraudin avant de quitter son palais épiscopal pour sa nouvelle résidence à
Kigali. Le rapport explique la diminution de la pratique chrétienne après la tornade
de l’Esprit Saint des années trente. Une des causes, selon ce rapport, était
l’existence d’une grande tension entre le clergé rwandais et les Pères Blancs. On ne
parle pas des tensions ethniques. Par contre, le rapport accuse certains missionnaires d’avoir un comportement raciste. C’est une accusation qui pourrait susciter
de l’indignation parmi nos lecteurs49. Les plaintes sont nombreuses et les sujets
sont sensibles et parfois très délicats50 :
R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, op.cit., p. 90.
Au cœur du Ruanda chrétien (1900-1946), Relations entre missionnaires (Pères Blancs) et clergé indigène du
Ruanda, Kabgayi, le 3 Août, 1946, A.G.M.Afr., N° O343/3, 37 pp.
48
M. VAN DEN ABEELE, « Dellepiane (Giovani), Monseigneur (Gênes, 1889 - Vienne, Autriche, août 1961) »,
in Biographie coloniale belge, Tome VII-C, 1989, col. 118-119.
49
Les Pères Blancs ne sont pas habitués à reconnaître leurs erreurs. Par exemple, au Rwanda, leurs interventions
socio-politiques ont largement contribué à la désintégration de la société traditionnelle, ce qui a abouti finalement
au génocide de 1994. Ils préfèrent garder le silence et empêchent que la question soit étudiée d’une manière scientifique et impartiale.
50
« (...) Mais ce qui fait mal au cœur, c’est que nous prêtres, nous nous mettons de la partie, nous faisons esprit de
corps contre ceux à l’égard desquels nous devrions avoir plus de charité sacerdotale et paternelle ! Que des messieurs laïcs nous méprisent, nous témoignent de la froideur, et osent nous lancer une grosse insulte et nous traitent
de « Sales macaques, vous n’êtes qu’une troupe de singes » (26 Juillet, 1946, Monsieur Sandrart, Résident du
Ruanda, à l’abbé Ant. Rugomoka, supérieur de la mission de Rambura et un des Grands Séminaristes en vacances !), ça passe encore !! Mais que les prêtres fassent la même chose, ou autres choses semblables, ça nous
déroute et nous sommes poussés malgré nous, à penser qu’ils n’ont traversé les mers et les océans, que pour
SERVIR LES INTERETS NATIONAUX de leurs pays respectifs !! Que de mesquinerie, d’étroitesse d’esprit,
d’aridités de sentiments et de visées de prestige purement extérieur !! On dirait que d’aucuns ont complètement
perdu l’esprit de leur vocation, de leur Fondateur [Mgr Lavigerie]. Nous ne pouvons pas exprimer tout ce que nous
voyons de nos propres yeux, et ne saurions trouver des paroles adéquates ! Il nous en a coûté pour nous décider à
braver notre timidité native, pour faire éclaircir nos petits horizons embrouillés et pataugés par des vues raciales et
d’hégémonie » (Au cœur du Ruanda chrétien (1900-1946), ..., Kabgayi, le 3Août, 1946A.G.M.Afr., N° O343/3, 37
pp.).
46
47

15

« En 1917, le premier Prêtre Indigène a dû renoncer à la simple bicyclette, parce que l’Econome
Général en fonction (P.L. Bricquet), s’était formellement opposé et l’a gardée en magasin pour la
céder ensuite à l’un de ses confrères. – Vint ensuite le vélomoteur. Que d’histoires sur cette innovation ; que de vacarmes et d’oppositions de la part des missionnaires ». Il y a d’autres critiques plus
graves « Nous avons été plus d’une fois témoins de procédés peu sacerdotaux : coups, gifles, etc. Le
15 Août 1946, à la mission de X. un chrétien sent un besoin urgent de sortir pendant la grand’messe.
Il insiste auprès de la Sœur, qui ne veut rien entendre ; le Père Supérieur accourt ; le bonhomme, au
lieu de retourner à sa place, se met dans un coin de l’église, donc dans l’église même, tant était impérieux le besoin qui le pressait, et s’y décharge des humeurs naturelles ; le Supérieur de cette mission
ne ménage personne : les coups, les gifles sont administrés avec plaisir et on dirait que c’est à l’ordre
du jour et dans le programme de son ordination sacerdotale ! Il rivalise avec son vicaire, ancien supérieur de la mission de X. Avril 1946 : Le Père X. de la Mission et de X à l’Est du Vicariat, a déjà fait
mettre en prison deux ou trois chrétiens qui ne se décidaient pas à reprendre la vie familiale avec leur
femme légitime (…). Une jeune personne se hasardant à sortir avant l’instruction, reçut gratis pro…
quelques gifles bien senties accompagnées de coups de pieds et tomba à la renverse devant les degrés
[escaliers ?] de l’église. – Une pauvre femme arrive quelques instants après, croyant que le Père
policier n’était plus là, subit impitoyablement le même sort, à la honte et confusion d’un Prêtre qui
récitait son bréviaire dans une allée non éloignée. – Le 30 du même mois une scène plus tragique : des
coups redoublés avec un bâton, accompagnés de coups de pieds, sur une fillette de 12 ans. Ne pouvant
plus marcher à la suite de ces coups on a dû la transporter sur les épaules. Et dire qu’elle en est devenue malade si encore elle n’en devient pas infirme pour toute sa vie ! Les coups pour certains, c’est
une méthode d’apostolat (...). Un Prêtre Indigène est malade, infirme : « Pure imagination, autosuggestion, nous disent d’aucuns, depuis le plus petit dans la hiérarchie jusqu’aux hautes sommités ! « …
tenez bon, je vous en prie ; il ne s’agit pas d’être malade… » (1944). – …A propos de votre dernière
lettre (du 16 sept. 1945), vous m’écrivez que vous êtes malade, infirme… Qu’avez-vous donc ? De
quelle infirmité souffrez-vous ?? (Avec un air sceptique et étonné, comme si réellement il n’en savait
rien !!!) « … vous autres (sous-entendu : Prêtres Indigènes), vous aimez courir chez les médecins à la
moindre égratignure !!!! »… En mars 1946, l’Abbé X. du poste de Kabgayi est gravement malade.
Refus de l’hospitaliser dans la chambre réservée aux Pères, à l’hôpital du Vicariat !! Demande à
boire. On lui sert de l’eau sale, qui sert à laver la vaisselle. Et c’était la Sœur infirmière qui avait
donné de tels ordres ! L’Abbé courageux, ramasse tout ce qui restait de ses forces et va trouver la
sœur pour lui demander la raison d’agir ainsi à son égard. Le boy qui lui avait donné la mauvaise eau,
venait de partir pour la mission pour lui apporter de l’eau potable. Il est toujours malade à l’hôpital,
dans une des chambres réservées aux dames de la haute noblesse (...). On fait donc peu de cas de
notre santé. On NE VEUT PAS COMPRENDRE que nous puissions être malades comme le reste du
genre humain. On voudrait peut-être nous voir des SURHOMMES. On condamne le Nazisme, le
RACISME quand le mal les touche de près, mais on le pratique en beaucoup de points !! Qui n’a
jamais entendu les mauvais traitements infligés aux NOIRS d’Amérique ! Sous des prétexte divers ;
ils sont séparés des Blancs dans les trains, les restaurants, et même ce qui paraît invraisemblable – la
loi de certains Etats leur interdit de pénétrer dans les Eglises, catholiques ou protestantes, réservées
aux blancs (COURRIER d’AFRIQUE, 12 juin 1916). Souvent on agit à notre égard, AVEC METHODE et FINESSE, par des moyens administrativement étudiés et combinés, pour lier notre conscience sous le joug de l’obéissance. On nous refuse systématiquement un service. On s’entend pour
faire avorter une demande pour un service, par exemple, rapiéçage, blanchissage du linge à la buanderie des Sœurs (là où il y a des Sœurs) (...) ».

Dans ce rapport, la question ethnique est présente, mais elle n’a pas encore
abouti à une division politique. Les abbés se considèrent avant tout comme des

16

Banyarwanda ; leur appartenance ethnique arrive par la suite. Cela apparaît clairement quand ils parlent de leur souhait d’avoir un évêque rwandais51 :
« Un Evêque Munyaruanda : Pour nous autres Banyaruanda, qu’on nous permette d’exprimer au
moins notre désir sur cette grave question capitale en même temps que vitale, et pour nous Membres
du Clergé du Ruanda et pour tous nos Compatriotes !! Ce n’est pas encore le moment pour nous !!!
Ce n’est pas encore opportun pour notre pauvre pays !!!! Nous plaignons d’avance notre pauvre Confrère et lui offrons nos condoléances anticipées !! Sans être mauvais prophètes, nous nous permettons
de lui promettre toutes les difficultés imaginables et inimaginables. Nous ne sommes pas pessimistes,
mais voyons la REALITE ! Puisque nous vivons quasi journellement avec des difficultés, qu’en
deviendra-t-il de lui, plus haut placé !! On lui dira, avec une pointe de malice, assaisonnée d’ironie :
Hic Rhodus, hic salta ! Tu videris52 ! – Il aura difficile avec des moyens pécuniaires, à Dieu ne
plaise ! Ses Educateurs d’antan, qui lui ont procuré le pompon des honneurs épiscopaux, ne lui fourniront aucun secours ! On chante à présent que notre premier évêque sera, à n’en plus douter, de la

51

A l’époque, la création d’un vicariat administré par une évêque rwandais suscita des grandes discussions entre la
Congrégation de la Propagation de la Foi, les Abbés Rwandais et les Pères Blancs qui faisaient obstacle au projet :
« Ruanda (Vicariat indigène) – Le 3 mai, j’ai exposé devant Mgr Costantini le contenu de votre lettre du 10
avril, en insistant que l’érection d’une juridiction indigène serait ‘un grand malheur pour le clergé du pays
et le principal obstacle au progrès de l’Eglise’. Vous avez bien fait d’exprimer votre conviction dans des termes
si forts, car dès le début de l’entretien, je me heurtais à une opposition de la part de Mgr Costantini. Il était clair
que Mgr Dellepiane avait plaidé la cause contraire avec des raisons qui n’avaient pas manqué de faire
impression sur l’ancien Délégué du Japon, qui pendant toute sa carrière a lutté pour le clergé indigène. Il
me cita des exemples de l’Extrême Orient où les missionnaires avaient élevé un clergé, dont l’ignorance était
notoire et humiliante, etc. A quoi, j’ai répondu : j’espère que les fils de Lavigerie ne mériteront jamais un blâme
pareil. Au contraire, dit-il, les Pères Blancs ont compris dès le début de leur œuvre l’importance du clergé indigène
et la Propagande est très contente d’eux. Je lui ai dit que cette parole me mettait à l’aise pour lui dire toute votre
pensée. Après avoir fait noter qu’au cours de votre voyage, vous aviez eu soin que tout vous semblait opportun,
j’ai dit que vous êtes le premier à désirer l’établissement d’une hiérarchie indigène, mais en ne précipitant pas les
choses et en ne compromettant pas l’avenir. Suivait l’exposé de vos motifs. Mgr Costantini, tout en étant très
aimable, m’interrompit plusieurs fois en disant que l’Eglise ne devait pas se rendre l’esclaves des Gouvernements ;
que le clergé indigène ne devait pas être au service des missionnaires, mais plutôt le contraire ; que certaines
congrégations missionnaires faisaient montre d’un amour propre déplacé en ne travaillant pas assez à préparer le
moment où ils devraient céder la place au clergé indigène, que si Rome les avait écoutés, on n’aurait pas eu encore
à l’heure actuelle un épiscopat chinois et japonais ; que Mgr Kiwanuka donnait satisfaction à la Propagande ; que
le clergé du Ruanda ne semblait pas inférieur à celui de Masaka, etc. A toutes ces objections, j’ai essayé de
répondre de mon mieux. Ma dernière réponse était celle-ci : ‘j’étais convaincu que vous n’auriez jamais eu le
courage de vous opposer à la réalisation rapide d’un projet qui vous est très cher, si vous n’aviez pas cru devoir le
faire en conscience et dans l’intérêt de l’Eglise, vous basant sur des motifs extrêmement sérieux’. Mgr Costantini
me tranquillisa en disant qu’il apprécia hautement cette franchise et qu’il lirait votre lettre et celle de Mgr Déprimoz avec la plus grande bienveillance. Je lui ai annoncé votre visite prochaine, au cours de laquelle vous pourrez
vous entretenir de vive voix avec Son Excellence (…). J’ai l’impression que Mgr Costantini ne fera rien en
faveur de l’érection d’une Juridiction indigène au Ruanda, avant de vous avoir entendu. Mais il est probable que vous aurez encore à répondre à des objections de son côté. Le 6-5, j’ai eu une audience du Card.
Préfet. Il examinerait avec soin la lettre de Mgr Durrieu » (Lettre du P. Wouters, Rome, le 5 mai 1949.
A.G.M.Afr., Extraits de correspondances du P. Durrieu : Kabagyi). Le Cardinal Biondi (1872-1960) était alors le
responsable de la Congrégation pour la Propagation de la Foi (de 1933 à1960). Mgr Costantini (1876- 1858) en
était le secrétaire (de 1935 à 1953). Mgr Durrieu (1896-1965) était Supérieur Général des Pères Blancs (de 1947 à
1957). Et Mgr Déprimoz (1884-1962) était Vicaire Apostolique du Rwanda (de 1945 à 1952), puis Vicaire Apostolique de Kabgayi (de 1952 à1955).
52
Traduit du latin : « Te voici à Rhodes, il faut sauter ! On te remarquera ». C’est la phrase d’une fable de
l’écrivain grec Esope (VIIe-VIe siècle av. J.-C.) ; on lui attribue la paternité de la fable comme genre littéraire. La
fameuse phrase fait référence à un athlète vaniteux. Ce dernier raconte qu’il a fait un saut extraordinaire, alors
qu’il se trouvait à Rhodes, et qu’il peut en produire des témoins. Un de ses auditeurs réplique que ce n’est pas
nécessaire ; il suffit qu’il refasse le saut là où il est.

17

classe mututsi !! Qu’il soit mututsi ou muhutu, ce que le Bon Dieu voudra ! En tout état de cause, il
est des nôtres »53.

Le rapport de 1946 confirme le rôle joué par les enfants comme premiers sujets
et auxiliaires de l’évangélisation. La question ethnique est présente. Mais elle n’a
pas encore pris la tournure de la division insurmontable de la Toussaint 1959, qui
chasse du pays des dizaines de milliers de Tutsi, accompagnés parfois de leurs amis
Hutu et Twa :
« 1.- Qui ne sait parmi les Banyaruanda que les premiers missionnaires ont eu à surmonter de grandes
difficultés ! Ils avaient devant eux des esprits hostiles, des mœurs païennes bien ancrées et du mépris
de la part du roi et des notables du pays.
2.- Les Bahutu, c’est-à-dire, ceux de la classe moyenne et humble, étaient plus timides et irrésolus,
craignant de mauvaises représailles de la part de leurs suzerains. A force de bonté, de douceur et
surtout de cadeaux, les petits ou BAHUTU, étaient gagnés !
Les missionnaires, étaient, aux yeux de nos compatriotes, des anthropophages, à cause surtout de leur
peau, de leur mode d’habillement. Après quelques distributions de sel, de verroterie, d’étoffe et de
paroles aimables, les gens étaient gagnés ! Les plus intelligents parmi les jeunes, reçurent alors des
charges de confiance, comme cuisiniers, servants de table, blanchisseurs de linge, sacristains, etc.
3.- Les jeunes gens des deux sexes commencent. L’un montre à la maison, une épingle de sûreté, un
autre un petit paquet de sel, celui-ci un bout d’étoffe reçu du Père ! Le soir, autour du feu, les enfants
répètent les prières apprises : peu à peu les parents sont gagnés et viennent à leur tour.
Ceux qui avaient une occupation à la Mission, n’étaient molestés par personne, et le chef de la colline
se gardait bien de les toucher : c’est « l’homme du Père », disaient le chef et les gens ! Les Missionnaires, en effet, prenaient en main la défense de leurs chrétiens et catéchumènes et les protégeaient
efficacement contre les empiétements et vexations du roi et des chefs de la colline ! Il suffit de se
rappeler de deux exemples typiques dans la personne de Gulielmi Mbonyubgabo et Alipio Mvamvari,
tous deux de la Mission de Save, que le Père Classe a protégés : le roi était résolu de les mettre à
mort ! C’est à force de démarches pénibles et de cadeaux en étoffes, qu’il est arrivé à amadouer le roi
et son entourage !
4.- Le Bon Dieu s’est servi des moyens d’intérêt matériel pour convertir les âmes. Après deux ou trois
ans d’essais, les premiers baptêmes couronnèrent les efforts des Missionnaires, à la stupéfaction de la
classe dirigeante, animée d’autres vues supérieures (à leur sens, bien sûr !!) »54.

Conclusion
Par cet article, nous avons voulu contribuer à une meilleure compréhension de
la stratégie missionnaire de Mgr Lavigerie. Dans cette stratégie, l’enfant prend une
place importante. Comment est-il possible que jusqu’à maintenant beaucoup
d’historiens ne l’ont ni constaté ni mentionné? Pourtant les écrits de Mgr Lavigerie
sont très clairs et explicites à ce sujet. Reste que sa pensée est parfois incohérente
par le fait qu’elle évolue selon les besoins du moment. Elle manque surtout de réalisme. Sa connaissance de la mentalité africaine est à la fois limitée et marquée par
les préjugés de ses contemporains.

Au cœur du Ruanda chrétien (1900-1946), Relations entre missionnaires (Pères Blancs) et clergé indigène du
Ruanda, Kabgayi, le 3Août, 1946, A.G.M.Afr., N° O343/3, 37 pp.
54
Ibid. p. 1.
53

18

Chez Mgr Lavigerie, tout est calculé en fonction de l’objectif qu’il veut atteindre. Dans son univers, la personne humaine, et donc aussi l’enfant, sont importants dans la mesure où il peut s’en servir. Les résultats de son action politique et
religieuse ont été un grand succès selon les normes de son temps. Le jour de ses
funérailles, la France lui a rendu les honneurs d’un Homme d’Etat.
Nous devons remarquer que Mgr Lavigerie, en général, ne s’intéresse pas beaucoup à la liberté de conscience de ses enfants. En fin de compte, ils sont éduqués
dans le seul but de l’évangélisation de l’Afrique55. Ne s’agit-il pas là d’une forme
de manipulation mentale produite par un lavage de cerveaux et par une distribution
généreuse de cadeaux ? Aujourd’hui, l’opinion catholique n’accepterait plus cette
manière d’utiliser l’enfant comme instrument d’évangélisation. Déjà à l’époque,
quelques uns l’ont critiqué56. Même Mgr Hirth en était attristé. Il n’est donc pas
étonnant que certains milieux, héritiers de l’époque coloniale, préfèrent garder les
écrits de Mgr Lavigerie sous le boisseau, une attitude qui n’est pas tenable à long
terme57. Il faut dire aussi que la plupart des historiens, en Occident, évitent plutôt
l’époque coloniale comme sujet d’étude pour ne pas hypothéquer leur carrière
scientifique. Aujourd’hui, par exemple, il est presque impossible d’étudier la personne et l’action de Mgr Lavigerie selon les règles de la critique historique sans
mécontenter un certain nombre de ses admirateurs et admiratrices.

55

En 1874, Mgr Lavigerie écrivait à Mr Warnier : « Ainsi, Monsieur, il est absolument impossible de dire que nos
orphelins redeviendront musulmans, par la raison péremptoire qu’ils ne l’ont jamais été. Ils n’avaient, lorsque nous
les avons recueillis, comme tous les enfants indigènes de leur âge, aucune notion religieuse, en dehors de l’idée
vague de Dieu, et pas un d’entre eux n’a jamais su expliquer ce qu’était Mahomet » (CARDINAL LAVIGERIE,
Lettre de Mgr l’Archevêque d’Alger à M. Warnier (16 août 1874), Paris, 1874, p. 4). Mgr Lavigerie oublie probablement que les garçons musulmans portent la marque de l’Islam dans leur corps. N’ont-ils pas été circoncis lors
de leur enfance ?
56
Voir les notes n° 50, n° 51 et n° 52.
57
Mgr Lavigerie présente une personnalité très complexe qui suscite des appréciations contradictoires. Certains de
ses admirateurs souhaitent même sa canonisation. Parmi eux, il y a le Père Blanc R. Nyombi. Dans son sermon du
26 novembre 2013, prononcé à Rome, il dit : « Why is Cardinal Lavigerie NOT YET canonized? I have on
several occasions been asked this question! Mind you, the question is not ‘why is he not canonized, but rather why
is he not YET... ‘So, the questioner presupposes that the cause for the canonization of Cardinal Lavigerie is going
on and that there is still hope that one day he will be canonized! But who are the people asking this question?
They are the lay people, bishops, religious and clergy mostly in areas where the Missionaries of Africa were the
pioneer evangelizers, and are considered to be the ancestors in the faith of these local Churches. But also, a number of spiritual daughters and sons of Lavigerie, especially among the young generation are also asking this same
question. And why are people asking this question? Is it just to get miracles through the intercession of Cardinal
Lavigerie? I don’t think so. I think there are at least two reasons behind this question: First, those who ask it
consider the act of canonisation as a sign of recognition and thanksgiving for the work that Cardinal Lavigerie
himself did for Africa. Secondly, these people discover in Lavigerie human and spiritual values and qualities
which are worthy of being imitated and which through the act of canonization would be exposed to more light for
people to know them and imitate them. These people seem to fear that without canonisation, this human and
spiritual heritage for Africa and for the whole of humanity in general will be lost (…)! One could argue that the
spiritual sons and daughters of Lavigerie, you and me, are the incarnation and the visible signs of this heritage and
therefore there is no need for his canonization! But, in fact, the question, "why is Lavigerie not yet canonised"
addressed to his spiritual sons and daughters, could indirectly carry a message for us that we do not really reflect
the ‘Lavigerie’ these people read about in the historical books, the Lavigerie who is a churchman, prophet and
missionary as portrayed, for example, in the book of our confrere, François Renault » (26 Novembre 2013: 121ième
Anniversaire du décès du Cardinal Lavigerie au Généralat Rome, http://www. Africa mission-mafr.org/
26novembre2013 mg.htm).

19

Les résultats de nos recherches nous permettent finalement de voir les débuts de
l’évangélisation du Rwanda sous un autre angle que celui de l’ethnie. A Save, en
1900, le P. Brard et ses confrères ont appliqué la stratégie de Mgr Lavigerie. Ils se
sont occupés des enfants parce que l’expérience leur avait appris que cette manière
de faire était très efficace pour évangéliser la masse de la population. En plus, ces
enfants étaient pour eux de la main d’œuvre bon marché. Quelques années plus
tard, ils suivront la même stratégie pour évangéliser l’élite politique et économique du pays; ils commenceront avec les enfants de cette élite58.
Au début de l’évangélisation du Rwanda, l’élément ethnique a été présent59. Les
relations sociales, selon les explorateurs et les missionnaires, étaient réglées, pour
une partie, par l’appartenance ethnique. Nous devons signaler le mot d’ordre de
Mgr Hirth à savoir : « Evangéliser le Rwanda en commençant par les Bahutu »60.
Ils représentaient, selon lui, les pauvres de l’Evangile. Là, il s’agit d’une généralisation qui est fausse. D’ailleurs cet ordre n’a jamais été suivi. Certains catéchistes
baganda, à Save, avaient organisé une campagne de recrutement sur base ethnique.
Dans la population, ils présentaient l’évangélisation comme une lutte de libération
des Chefs tutsi. Bien que Mgr Hirth ait déjà chassé ces catéchistes en 1903, il est
possible que leurs idées aient marqué une partie de la population de Save.
A partir de 1906, au niveau du pays, une rivalité se manifestera entre missionnaires catholiques et protestants pour convertir l’élite politique et économique du
pays. Les deux concurrents souhaitaient la conversion de cette élite pour mieux
convertir la population. Et par là, ils voulaient consolider la position du christianisme au Rwanda. En définitive, la course sera gagnée par les catholiques. Et elle
sera couronnée en 1946 par la consécration du Rwanda au Christ-Roi, qui donnera
au pouvoir du mwami un fondement chrétien. Nous sommes à l’apogée du christianisme colonial au Rwanda. La vieille garde des Pères Blancs se félicitera de la
création d’un Royaume chrétien avec la bénédiction céleste de Mgr Lavigerie.
Après la Seconde Guerre Mondiale, une nouvelle garde arrivera au Rwanda. Il
est bien possible que celle-ci ne connaissait pas assez la complexité de la société
rwandaise et de son histoire. De fait, elle trahira le Royaume chrétien pour imposer
ses idées. Ainsi, elle divisera irréversiblement la société rwandaise qui à ce mo58

« Isavi, Avril 1917 : En revenant de son voyage le P. Supérieur a été étonné de voir affluer les chefs venant
avertir qu’ils seraient heureux de voir leurs enfants instruits à la mission. Musinga lui-même envoie Nyinantabana,
fils de Kabare. Le P. Supérieur en avait bien touché un mot à Musinga lors de son dernier voyage à Nyanza ; mais
il y a dû y avoir autre chose : ou un ordre secret ou une crainte particulière dans l’esprit de Musinga compromis et
qui a besoin d’un appui des Pères. L’avenir éclairera tout. Il faut toujours mieux essayer de profiter de ce petit
mouvement pour tâcher de changer la mentalité de cette jeunesse intelligente dont quelques-uns ont déjà un commencement de foi. Le fils de Kyitatire, Semutwa, en a donné les preuves plusieurs fois » (Journal de la Mission de
Save, A.G.M.Afr., avril 1917).
59
S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société rwandaise durant l’époque coloniale allemande (19001916) »,..., op. cit., pp. 53-101.
60
« Mgr Hirth se ressouvenant de ce qu’il avait eu personnellement à souffrir du voisinage de Mukotagny, roitelet
du Kiziba, de ce que m’avait fait souffrir Kasusulo en Usui et de ce que nous avions à souffrir un peu partout du
voisinage de ces personnages omnipotents, a préféré fonder la station en plein pays de ‘Bahutu’ ; peuple ‘bakozi
[ouvriers]’ abandonnant pour plus tard la noblesse des ‘Watutsi’ qui fait la cour au roi : ‘N’est-ce pas par les
pauvres, disait-il qu’ont commencé les Apôtres, imitons-les’ » ( Lettre du Père A. Brard du 15 février 1900 à Mgr
Livinhac, A.G.M.Afr., N° D98).

20

ment-là, voulait se libérer du joug colonial. Son intervention malheureuse dans
l’histoire du Rwanda aboutira finalement au génocide de 1994. Mais tout cela n’a
rien à voir avec l’Evangile de Jésus Christ. L’impacte de la question ethnique sur
l’évangélisation du Rwanda pourrait constituer un sujet à explorer dans un autre
article.

S. MINNAERT, « La place de l'enfant dans la stratégie missionnaire du Cardinal
Lavigerie et son application au Rwanda par le P. Brard de 1900 a 1906 (2) », in
Dialogue, Avril-Juillet 2016, nr 208, pp. 164-200.

Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024