Fiche du document numéro 16332

Num
16332
Date
Lundi 25 mai 2015
Amj
Taille
228786
Titre
Rwanda : la question du pardon
Sous titre
À propos de : Benoît Guillou, Le pardon est-il durable ? Une enquête au Rwanda, François Bourin
Type
Page web
Langue
FR
Citation
 

 

Rwanda : la question du pardon
Claudine VIDAL
Le vingtième anniversaire du génocide des Tutsis, commémoration intense et
d’amplitude internationale, a suscité de nombreuses publications. L’ouvrage de Benoît
Guillou, qui ne s’inscrit pas dans ce contexte, aborde la thématique du pardon au
Rwanda.
Recensé : Benoît Guillou, Le pardon est-il durable ? Une enquête au Rwanda, Paris, Éditions
François Bourin, 2014, 247 p., 16 €.
L’auteur a conduit plusieurs enquêtes de terrain au Rwanda entre 2003 et 2006. Il en
a tiré un objectif : décrire et analyser comment, à cette période, des acteurs très divers étaient
engagés dans des discours et des pratiques qui mobilisaient le thème du pardon. Aborder ces
questions en sociologue n’avait pas de précédent pour le cas du Rwanda, du moins dans les
travaux en langue française1.
Une politique volontariste du pardon
L’enquêteur restitue ce qui l’a frappé d’emblée. Dès les premières années suivant le
génocide, le langage du pardon avait pris une importance grandissante dans l’espace public.
Pourtant, un tel langage contrastait avec les haines et les peurs réciproques, très présentes
dans les relations ethniques. 800 000 Tutsis ont été assassinés dans le génocide. Le plus grand
nombre des rescapés, dont les familles avaient été décimées, vivaient dans des conditions
misérables. Par ailleurs, des centaines de milliers de Rwandais hutus, inquiets de l’avancée du
FPR, avaient fui au Congo durant les années 1994-1997.
Le nouveau gouvernement travaillait à mettre en place un système pénal pour juger
et punir ceux qui avaient participé au génocide ; les prisons étaient surpeuplées de suspects le
plus souvent arrêtés sur simple dénonciation. C’était un moment envahi par la douleur et les
ressentiments, sans rapport avec ce que l’État et l’Église catholique entreprirent alors : une
politique volontariste du pardon. Cherchant à promulguer l’un et l’autre le modèle d’un
pardon institutionnalisé, d’ordre religieux ou laïc, ces deux puissances s’interposaient entre
les génocidaires et les victimes, incitant les premiers à demander un pardon que les seconds
seraient censés leur accorder2.
Qu’il s’agisse d’une stratégie n’engageant pas les criminels dans une démarche
sincère de repentir et les victimes au don d’un pardon authentique, mais contribuant à soutenir
le projet politique d’une « justice transitionnelle », un interlocuteur rwandais de Benoît
                                                                                                               
1

Ces travaux ont donné lieu à une thèse de sociologie soutenue à l’EHESS en 2011 (j’étais membre du jury).
L’auteur a entièrement réécrit sa thèse pour lui donner la forme d’un ouvrage.
2
Voir Sandrine Lefranc, Politiques du pardon, PUF, coll. « Fondements de la politique », 2002.

Guillou le reconnaissait volontiers : « Le pardon par l’Église passe toujours par la parole de
Dieu. Le pardon de l’État passe par décret. Avec le gouvernement, c’est un impératif : “Il
faut”. À l’église, on vous dit : “Si vous ne pardonnez pas, vous n’entrerez pas au ciel” » (p.
150).
L’enquête se déroule durant des années décisives pour l’instauration des juridictions
gacaca . Des campagnes étaient organisées, incitant les suspects de crimes commis durant le
génocide à plaider coupable et à demander leur pardon aux victimes. Un synode gacaca
chrétien avait été organisé, dès 1998, afin de préparer le jubilé célébrant les deux mille ans du
christianisme, en même temps que le centenaire de l’Église catholique au Rwanda. Il
s’agissait d’inciter les fidèles à l’apprentissage du pardon. Dans cette ligne, en février 2000, à
l’ouverture de l’année jubilaire, l’archevêque de Kigali demanda solennellement pardon au
nom de l’Église pour le manque de courage de certains de ses membres et pour les crimes
commis par des chrétiens. C’était un euphémisme. Des travaux ont montré la participation de
prêtres aux massacres et l’action meurtrière des personnels religieux dans certaines paroisses
catholiques, ainsi que dans des paroisses presbytériennes4.
3

Durant la décennie suivant le génocide, que ce soit au cours des cérémonies
commémoratives nationales et locales ainsi qu’aux inhumations de victimes, que ce soit par
des textes législatifs et des arrestations, les autorités politiques ont pratiqué une constante
dénonciation des génocidaires et incriminé massivement la population hutue complice. Quant
aux massacres de civils hutus commis au Rwanda et au Congo par le FPR5, leur mention était
proscrite par les autorités : ils ne tombaient pas sous la juridiction des gacaca, toute
manifestation publique de deuil était interdite et ceux qui se risquaient à rappeler que les
crimes commis contre les Hutus restaient impunis encouraient de lourdes représailles.
Dans ce contexte, quelle signification pouvait avoir, pour les rescapés tutsis du
génocide, ce pardon qu’il leur était demandé d’accorder aux assassins de leurs proches ? Les
coupables auraient-ils, de leur plein gré, approché les survivants pour manifester leur
repentir ? L’une des réussites du travail de Benoît Guillou est d’avoir décrit ce qui se passe
pour les individus et entre les individus, dès lors que sont ravivées leurs expériences de
violence extrême.
Pardon institué, pardon médiatisé
Prenant appui sur ses enquêtes dans les prisons de Kigali, l’auteur analyse la mise en
œuvre d’une politique d’État instituant le « plaider-coupable », assorti d’une demande pardon.
Cette procédure permettait la libération provisoire de milliers de prisonniers qui revenaient
chez eux en attente de leur procès. Cette politique n’aurait pas abouti sans l’intensité des
interventions effectuées auprès des inculpés par des médiateurs, appartenant le plus souvent à
des associations religieuses.
Des années durant, divers dispositifs – rituels religieux spécifiques, comités de
prisonniers organisant des séances de sensibilisation, multiples activités pastorales exercées
                                                                                                               
3

Le terme gacaca (se prononce « gatchatcha ») correspond à une pratique traditionnelle de résolution des
conflits intralignagers. En 2001, l’État reprend ce terme pour désigner une justice de proximité, ayant pour
ressort des unités territoriales de dimension réduite. Les juges sont élus par la population locale de ces unités
territoriales. L’ouverture officielle des procès a eu lieu en juillet 2006. Voir notamment Hélène Dumas, Le
Génocide au village. Le massacre des Tutsi au Rwanda, Paris, Seuil, 2014.
4
Voir Timothy Longman, Christianity and Genocide in Rwanda, New York, Cambridge University Press, 2011.
5
Le Front Patriotique Rwandais (FPR) est le parti au pouvoir depuis la fin du génocide.

par des religieux, déclarations d’aveux publiques – ont « sensibilisé » la population carcérale,
composée des génocidaires « de proximité ». L’observation se fait ethnographique pour
décrire cérémonies et prêches encadrant la quotidienneté et recueillir les réactions de
prisonniers : certains déclaraient qu’ils refusaient d’avouer, d’autres qu’ils évaluaient les
risques et les avantages d’aveux partiels stratégiquement dosés, et parfois, certains se disaient
soulagés d’avoir témoigné sans omettre la cruauté de leurs crimes. Jean Hatzfeld a rapporté
les déclarations de tueurs qui finissaient, eux aussi, par détailler les atrocités commises durant
le génocide6.
Benoît Guillou estime que les autorités ont instrumentalisé la perspective religieuse
de la confession et du repentir pour aboutir à ce que les détenus remplissent un formulaire
relatant le crime ou les délits, donnant des informations sur les complices et s’achevant sur la
présentation d’excuses aux victimes. Ainsi, la demande de pardon, qui n’était pas exprimée
dans un face-à-face avec les parents de victimes, est-elle devenue une formalité.
Les incitations et les procédures développées dans les prisons sont répercutées par
une médiatisation qui déborde le monde carcéral. En effet, des associations religieuses et des
ONG étrangères, œuvrant auprès des prisonniers, importent un savoir-faire acquis dans des
situations internationales de post-conflit et médiatisent amplement, auprès de divers publics,
leurs interventions. L’ouvrage restitue les scénographies du pardon associant repentis et
victimes, déployées en divers espaces : prisons, paroisses, et jusqu’aux manifestations
nationales où se côtoient autorités politiques et responsables religieux.
Le pardon à l’échelle d’une paroisse
De manière dominante, les travaux récents consacrés au Rwanda se départagent sur
la césure de l’année 1994 : il s’agit soit d’études sur les modalités du génocide7, soit de
recherches sur les institutions et les pratiques caractéristiques du pouvoir d’État établi après le
génocide8. Le récit de Benoît Guillou tire son originalité du projet d’écrire une micro-histoire
qui tient ensemble le génocide et l’après-génocide. Cette micro-histoire est celle d’une
paroisse catholique, Musha, située non loin de Kigali.
Ayant rencontré des survivants tutsis, des Hutus accusés d’avoir tué et des Hutus non
inculpés, tous témoins de massacres, Benoît Guillou reconstitue le déroulement local du
génocide et confronte entre elles les significations que peuvent avoir les impératifs de pardon
pour une population immergée dans un tel passé d’inhumanité. Le génocide y dura douze
jours : il débuta au lendemain de l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du président
rwandais et fut arrêté, le 19 avril, par les forces du FPR qui investirent le secteur.
Les tueries ont été terriblement meurtrières : dans la cellule (la plus petite division
territoriale de la commune) où l’auteur a particulièrement enquêté, résidaient trois familles
tutsies dont vingt et un membres furent tués. Le 13 avril, un carnage fut perpétré dans l’église
et l’enclos paroissial où s’étaient réfugiés des milliers de Tutsis. Militaires, gendarmes et
                                                                                                               
6

Jean Hatzfeld, Une saison de machettes, Paris, Seuil, 2003.
Les recherches de terrain sur la perpétration du génocide sont nombreuses. Voir Claudine Vidal, « Enquêtes au
Rwanda. Questions de recherche sur le génocide tutsi », Agone, 2014, p. 103-141. L’un des ouvrages analysés,
une micro-histoire des massacres au niveau de deux cellules, fait plus particulièrement comprendre combien,
après le génocide, était insupportable aux survivants tutsis leur voisinage avec les tueurs de leurs familles : Lee
Ann Fujii, Killing Neighbours.Webs of violence in Rwanda, Ithaca and London, Cornell University Press, 2009.  
8
Sur ce thème, voir un ouvrage collectif dont une partie des auteurs a également mené des recherches sur le
génocide : Scott Straus, Lars Waldorf (dir.), Remaking Rwanda. State Building and Human Rights after Mass
Violence, Madison, University of Wisconsin Press, 2011.
7

miliciens les cernèrent, lancèrent des grenades, tirèrent sur la foule à l’extérieur et à l’intérieur
de l’église puis ordonnèrent aux villageois, qui participaient à l’attaque, d’achever les blessés.
Peu survécurent. Enfin, lorsque les troupes du FPR établirent une base à Musha, elles tuèrent
un grand nombre de paysans hutus qui n’avaient pas pris la fuite.
L’auteur propose une chronique des situations qu’il a observées ou qui lui ont été
relatées : messes dominicales, cérémonies de commémoration du génocide, communautés
ecclésiales de base, marchés, mitoyenneté des parcelles de culture, où, par nécessité,
coexistent victimes se refusant à un pardon extorqué, « repentis » provisoirement libérés
n’effectuant aucune démarche personnelle de repentance auprès des survivants, paysans hutus
désertant les commémorations du génocide parce qu’elles n’honorent que les Tutsis tandis
que sont niés leurs propres morts9.
Il fallait une approche ethnographique fine, telle que l’a pratiquée l’enquêteur, pour
mettre à l’épreuve les dispositifs institutionnels d’appel au pardon et à la réconciliation. Ce
qui lui est dit, ce qu’il observe, c’est combien les comportements attendus par les autorités
restent de pure façade. Après les exactions massives encore si présentes dans les mémoires,
les discours tendant à la réconciliation ont perdu toute crédibilité pour la plupart des
survivants. Même les sentiments chrétiens n’ont plus de prise, ainsi que l’exprime un
Tutsi : « De nos jours, je remarque que Dieu n’est plus indépendant, il est manipulé par les
hommes » (p. 148).
L’impossible « pardon du cœur »
Les rescapés, rencontrés par l’enquêteur, ont expliqué qu’ils opposaient au « pardon
politique » réclamé par l’État un « pardon du cœur » (umutima), pardon qu’ils n’étaient pas
prêts d’accorder10. Sauf exception, du moins à l’époque de l’enquête. C’est le cas de
Xavérine, une paysanne rescapée du génocide, avec qui l’auteur a mené de longs entretiens.
La perte de son mari et de ses trois fils l’a rendue « comme folle » durant quelques mois,
enragée de vengeance, dénonçant le plus possible de voisins pour les faire arrêter, même si
elle ignorait leur participation réelle aux tueries, jusqu’au jour où elle tente de se noyer.
Sauvée par une vision où elle trouve la force de regagner la rive, elle s’engage dans une
démarche de pardon aux assassins de sa famille et s’investit d’une mission : prêcher la
réconciliation dans sa paroisse, dans des prisons, et jusqu’à Kigali au cours d’une cérémonie
publique organisée par l’Église catholique en 200111.
Deux ans plus tard, Karinda, l’assassin de l’un de ses fils, se présente pour lui avouer
son crime, s’en repentir et lui demander pardon. Depuis lors, les deux protagonistes prient
ensemble, s’entraident dans les travaux, se rendent dans des associations religieuses et à la
prison centrale de Kigali pour relater une expérience qu’ils considèrent comme une
délivrance, comme une conversion spirituelle qui leur a permis d’échapper à l’« enfer ».
Solitude de ces convertis : Xavérine est durement critiquée par les survivants tutsis de sa
cellule, et Karinda devra quitter précipitamment la commune, se sentant menacé par les
tenants du refus à avouer.
                                                                                                               
9

Susan Thomson, 2013, WhisperingTruth to Power. Everyday Resistance to Reconciliation in Postgenocide
Rwanda, University of Wisconsin Press. Susan Thomson a enquêté longuement sur les résistances aux impératifs
de réconciliation.
10
Bert Ingealere, 2010, « Do We Understand Life after Genocide ? Center and Periphery in the Construction of
Knowledge in Postgenocide Rwanda », African Studies Review, 53 (1), p. 41-59. Cet auteur a mené des
recherches de terrain sur toute la durée des tribunaux gacaca.
11
Sur la situation et le rôle des femmes rescapées du génocide, voir Jennie E. Burnet, Genocide lives in us.
Women, Memory, and Silence in Rwanda, Madison, University of Wisconsin Press, 2012.

Le livre de Benoît Guillou prend appui à la fois sur des enquêtes de terrain, une
recherche documentaire efficace (littérature grise émanant de praticiens religieux et laïcs de la
réconciliation), une attention constante aux travaux théoriques classiques consacrés au thème
du pardon (ceux de Jankélévitch, Arendt, Derrida), mais aussi sur une attention experte aux
textes de théologiens chrétiens. Enfin, il tire parti des recherches et débats de la sociologie
pragmatique. Cette combinaison d’intérêts et d’observations lui permet de montrer la diversité
des gestes et des paroles mobilisés par les différents acteurs engagés dans des processus de
pardon, processus sous contrainte commune, celle du pouvoir d’État.
 
 
Publié  dans  laviedesidees.fr,  le  25  mai  2015  
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