Fiche du document numéro 10794

Num
10794
Date
Samedi 31 août 2013
Amj
Taille
1593523
Titre
Le séjour de Carl Peters chez Mgr Hirth en 1890 ou la complexité des relations entre Pères Blancs et explorateurs en Afrique équatoriale
Page
180-240
Nom cité
Cote
Dialogue, Kigali, Août-Octobre 2013, N° 203, pp.180-240.
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
1

LE SEJOUR DE CARL PETERS CHEZ MGR HIRTH
EN 1890
ou la complexité des relations entre Pères Blancs et explorateurs
en Afrique équatoriale

STEFAAN MINNAERT

partir de 1880, pour des raisons différentes, l’Afrique équatoriale est
sillonnée par des commerçants arabes et des gens venant de l’Occident.
Parmi ces derniers, nous comptons des explorateurs, des militaires, des
aventuriers et des missionnaires protestants
et catholiques. Ils se sont rencontrés, encouragés, entraidés, dénigrés ou même
combattus. Le contenu de leurs relations
interroge les historiens qui voudraient bien
en savoir davantage pour mieux comprendre les débuts de la colonisation de
l’Afrique. Il s’agit d’un sujet sensible et
complexe, ce qui explique peut-être que
nos connaissances en ce domaine sont encore très limitées. Nous voulons donc contribuer à cette recherche à partir du récit
d’une rencontre peu connue.
De 1889 à 1890, Carl Peters (18561918), un explorateur allemand, traverse
une partie de l’Afrique équatoriale à la
recherche d’Emin Pacha. C’est alors qu’il
rencontre plusieurs Pères Blancs sur les
bords du lac Victoria-Nyanza. Il sera, pendant quelques semaines, l’hôte de
Mgr Hirth (1854-1931), un missionnaire
qui, plus tard, marquera l’histoire du Rwanda jusqu’à sa mort en 1931.
Cet explorateur a été un pionnier du colonialisme allemand. Il a contribué à la
fondation de la colonie « Deutsch-Ostafrika » (DOA). Pour cette contribution, il a
reçu les éloges des Allemands jusqu’à l’époque hitlérienne. Il a été moins apprécié

A

2

par les Africains qui l’appelaient Mikono ya damu – Celui qui a du sang sur les
mains1.
Dans son livre Die deutsche Emin-Pascha2-Expedition, publié en 1891, Carl Peters décrit ses rencontres avec des Pères Blancs3. Entre autres, Mgr Livinhac (18461922), premier Supérieur Général des Pères Blancs, le Père Lourdel (1853-1890),
fondateur de l’Eglise catholique au Buganda, le P. Chantemerle (1856-1890)4 et
Mgr Hirth (1854-1931), qui fondera l’Eglise catholique au Rwanda en 1900. Tous
étaient membres de la Société des Missionnaires d’Afrique, fondée en 1868 par le
Cardinal Lavigerie (1825-1892). Cette nouvelle Société missionnaire était très dynamique à l’époque. En Europe comme en Afrique, elle avait la réputation d’être
française à cause de ses origines et de l’attitude de son fondateur, le Cardinal Lavigerie, l’un des grands évangélisateurs de l’Afrique. Celui-ci avait mis son patriotisme au service des intérêts de la France. Par ce fait, il avait suscité la méfiance
des autres puissances coloniales. Ses ennemis le présentent même comme un Léopold II en soutane.
Les missionnaires rencontrés par Carl Peters étaient appréciés pour leur zèle et
leur dévouement. Leur réputation est arrivée jusqu’à nous ; aujourd’hui, certains
travaillent à la canonisation du P. Lourdel. L’explorateur a été impressionné surtout
par Mgr Livinhac et Mgr Hirth. Des deux il nous a laissé un beau portrait littéraire5. Dans son livre, l’explorateur publie quelques lettres de ces missionnaires.
1

Voila ce que Carl Peters raconte au Kabaka Mwanga du Buganda, lors d’une conversation : « Mouanga, dis-je au
monarque, je me réjouis de voir le Kabaka de l’Ouganda. Je suis venu de l’Est, le long du Tana et du Kénia ; j’ai
eu à combattre les Galla, les Massaï, et beaucoup d’autres encore, et j’ai appris dans l’Ousoga qu’Emin-Pacha,
vers lequel je marchais, était parti avec Stanley, et que tu avais besoin de l’aide des Européens. C’est pourquoi j’ai
passé le Nil et j’ai pénétré dans ton pays. » Et la réponse du Kabaka : « J’ai entendu dire que tu as battu les Massaï, et je sais que les Allemands connaissent la guerre et sont tous soldats. Soyez donc les bienvenus. Je me réjouis
que ce soient précisément des Allemands qui me rendent visite dans mon pays. Raconte-moi donc tes combats
avec les Massaï. » Sur quoi Carl Peters répondit : « Les Massaï sont très sauvages... et ils n’aiment pas les blancs.
Ils se sont permis d’attaquer mon expédition ; mais nous les avons battus quatre fois, nous avons tué beaucoup
d’entre eux, nous avons brûlé nombre de leurs villages et enlevé leurs troupeaux. » (C. PETERS, Au secours
d’Emin-Pacha, 1889-1890, Ouvrage traduit de l’allemand par J. Gourdault, Paris, 1895, p. 248). Donc, il n’est pas
surprenant que Mgr Hirth, en octobre 1890, écrira au Cardinal Lavigerie : « La terreur des Allemands étant grande
dans tous nos pays… » (Lettre de Mgr Hirth du 4 octobre 1890 au Cardinal Lavigerie, in Lettres de Mgr Hirth au
Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., N° 6044, Copie de C.13/502).
2
Dans le titre du livre le mot « Pascha » est écrit avec « s ». Dans d’autres publications, on l’écrit sans « s ».
3
C. PETERS, Die deutsche Emin-Pascha-Expedition, München, 1891, 560 pp.
4
Il était édifié par la mort du P. Chantemerle, atteint d’une hépatite. La résignation avec laquelle ses confrères
acceptaient cette mort, était pour Carl Peters quelque chose de sublime : « ‘Nous sommes ici pour mourir’, me
dirent-ils avec une simplicité modeste. Point de plainte inutile, point de réflexions sentimentales : c’était une mâle
soumission aux décrets de la Providence. » (C. PETERS, Au secours d’Emin-Pacha,…, p. 291).
5
« Le 9 [mars 1890], j’eus le plaisir de faire la connaissance de Mgr Livinhac, qui était venu, des îles Sessé,
inspecter les nouveaux bâtiments de la mission catholique. Comme beaucoup de ses frères dans ces pays, c’était
un magnifique gaillard, aux allures pleines de dignité, avec une longue barbe noire. Un crucifix orné de brillants
retombait sur sa robe blanche. Je trouvai en lui un homme au sens délicat, très cultivé, sans préjugés, enthousiaste
de la cause qu’il servait, et embrassant en même temps d’un coup d’œil large les transformations en train de
s’accomplir dans les choses de l’Afrique. » (C. PETERS, op. cit., p. 261). La description de Mgr Hirth se trouve
dans la suite de cet article. Elle a été reprise par le Chanoine de Lacger dans son livre « Ruanda. Le Ruanda ancien. Le Ruanda moderne », Kabgayi, 1961, p. 379. Il s’agit d’une dernière réédition qui a reçu l’imprimatur de
Mgr Perraudin.

3

Par souci d’honnêteté et de précision, il les publie en français ; elles sont accompagnées d’une traduction allemande. S’agit-il d’un trait culturel allemand ?
L’image de la couverture du livre
illustre bien l’esprit de l’époque.
L’Afrique est présentée comme le
continent des ténèbres, habité par des
sauvages sous l’emprise des démons.
Cette présentation doit susciter la
curiosité et la pitié chez le grand public européen, qui, en passant par une
Afrique imaginée, veut chasser, de
son inconscient, ses propres démons.
Pour cet article, nous avons utilisé
la traduction française de ce livre.
Elle a été réalisée par J. Gourdault et
publiée en 1895 sous le titre Au secours d’Emin-Pascha, 1889-18906.
La question se pose de savoir si le
traducteur a été fidèle au texte original. Reste que cette traduction a été
utilisée par le Chanoine de Lacger
(1871-1961) qu’il cite à plusieurs
reprises dans son livre « Ruanda. Le Ruanda ancien. Le Ruanda moderne. »7
Nous avons développé notre sujet en cinq points. Il y a d’abord la présentation
sommaire du contexte historique de 1890, suivie par les instructions de Lavigerie à
propos des relations de ses missionnaires avec les autres représentants du monde
colonial. Puis nous vérifions dans quelle mesure ces instructions ont été appliquées
par les Pères Blancs quant à leurs relations avec Carl Peters. Une attention particulière sera donnée aux relations de l’explorateur avec Mgr Hirth. Nous terminons
l’article avec un extrait du livre de l’explorateur qui parle précisément de son séjour chez Mgr Hirth. Cela nous permettra de découvrir une tranche de l’histoire
dans la réalité de la vie quotidienne.
L’article n’aura pas de conclusion. Nous pensons qu’il est encore trop tôt pour
risquer un tel exercice étant donné que nous n’avons pas pu examiner les documents des Pères Blancs conservés dans leurs archives générales à Rome, documents qui parlent de ces rencontres d’une autre manière. Dans ce sens, notre article
restera inachevé.
Finalement nous devons remarquer que nous maîtrisons insuffisamment la géographie coloniale. A cette époque, l’écriture et l’appellation des lieux, des rivières,
6

C. PETERS, Au secours d’Emin-Pacha, 1889-1890, Ouvrage traduit de l’allemand par J. Gourdault. Paris, 1895,
357 pp.
7
L. de LACGER, « Ruanda. Le Ruanda ancien. Le Ruanda moderne », in Grands Lacs, Volume I et Volume II,
Namur, 1939, 323 pp. + 303 pp. Il est bien possible que le livre de Carl Peters se soit trouvé dans la bibliothèque
de Mgr Classe.

4

des lacs et des montagnes ne sont pas encore uniformisées. Nous citons, par
exemple, les deux stations de Mission des Pères Blancs au sud du lac VictoriaNyanza dont Mgr Hirth était le supérieur. L’une s’appelait « Notre Dame des exilés » à Nyagési, Nyegési, ou encore Nyegezi ; l’autre s’appelait « Notre-Dame de
Kamoga » à Bukumbi ou Oukoumbi8. La remarque concerne aussi l’orthographe
du nom des personnes. Par exemple, le nom du Kabaka Mwanga est alors écrit
Mouanga.

Le contexte : une opération humanitaire
Carl Peters explique dans le titre de son livre la raison de son expédition : secourir Emin Pacha. Ce dernier avait été coupé du monde en 1885, suite à la prise de
Khartoum par les Mahdistes qui avaient immédiatement rétabli « la domination
esclavagiste »9. Nous sommes au début du partage de l’Afrique équatoriale entre
les puissances coloniales.
Emin Pacha (1840-1892), d’origine juive, était un médecin et naturaliste allemand. Né Isaak Eduard Schnitzer, il se convertit
à l’Islam vers 1873. Il entra au service du viceroi d’Egypte qui le nomma, en 1878, gouverneur
d’Equatoria, la province égyptienne la plus méridionale du Soudan, située à proximité du lac
Albert. Emin Pacha avait 10 000 soldats sous ses
ordres. Il agrandit le territoire de sa province,
s’opposa à la traite des esclaves et repeupla le
pays. Il y fit revenir la prospérité, faisant des
plantations, établissant des voies de communication, etc. En même temps, il recueillit des collections d’histoire naturelle importantes qu’il envoya en Europe. Il visita aussi la Cour de Mutesa
(v.1838-1884), le Kabaka du Buganda.
EMIN PACHA (1840-1892)

Le fait que la vie de Emin Pacha était menacée par les Mahdistes – il manquait
d’approvisionnements et de munitions – toucha aussi bien l’opinion publique allemande que l’opinion publique britannique. Celle-ci voyait en Emin Pacha un nouveau général Gordon (1833-1885), tué lors de la défense de Khartoum. Pour le
libérer, plusieurs expéditions furent organisées, entre autres celle de Gustav Adolf
8

La Mission « Notre-Dame de Kamoga » avait été fondée en 1883. En choisissant ce nom, il semble que les
missionnaires s’étaient trompés : « Kamoga » n’était pas le nom d’un lieu, mais vraisemblablement le nom d’un
« faiseur de pluie » ! (Journal de Mission « Notre-Dame de Kamoga » : 1882-1890, A.G.M.Afr., 17 octobre 1888,
p. 335). Après une remarque du gouvernement allemand, les missionnaires l’ont appelé définitivement : « NotreDame de Bukumbi. » (Lettre du Père J. Froberger du 19 août 1899 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 42014).
9
G. L. NIOX, Géographie : l’expansion européenne, Empire britannique, Asie, Afrique, Océanie (Deuxième
édition), Paris, 1893. p. 353.

5

Fischer (1848-1886), celle de Carl Peters et celle de Henry Morton Stanley (18411904). Le coût financier de ces expéditions, il faut le dire, était énorme à l’époque.
Et voilà que les résultats n’étaient pas à la hauteur des espoirs escomptés. Fischer
échoua en 1886, empêché par le Kabaka Mwanga (1868 – 1903) du Buganda. Carl
Peters échoua pour une autre raison. Il fut devancé par Stanley (1841-1904), qui
réussit à ramener Emin Pacha à Bagamoyo. Mais arrivé là-bas, Emin Pacha refusa
d’accompagner « son sauveur » jusqu’ à Londres pour fêter son retour. Il refusa
aussi d’entrer au service de la Grande Bretagne10. Par contre, il entra au service de
la Compagnie de l’Afrique orientale allemande11.
Il est intéressant de savoir que deux Pères Blancs ont rejoint, à un certain moment, la caravane de Stanley et d’Emin Pacha. C’étaient le P. Ludovic Girault
(1853-1941) et le P. Auguste Schynse (1857-1891). Ce dernier aura l’audace de
critiquer l’expédition de Stanley dans son récit de voyage, publié en 1890 :
« Nos relations fréquentes avec les officiers de l’expédition nous font découvrir maintes choses
qui montrent clairement quel en était le but. A en juger d’après l’apparence, elle a réussi, et l’Europe
la fêtera en conséquence ; mais au fond ces héros sont très mécontents du résultat et ne se gênent pas
pour l’avouer. Une foule de gens sont morts, d’importantes ressources ont été sacrifiées, nous avons passé deux ans et demi dans la
misère, et qu’avons-nous obtenu? Nous ramenons de l’intérieur un
certain nombre d’employés égyptiens, inutiles et corrompus, de
Juifs, de Grecs et de Turcs, qui ne nous en sont même pas reconnaissants ; Casati12 lui-même n’en valait pas la peine, il est devenu «
mchenzi » (sauvage) ; quant au Pacha, c’est un honnête homme,
mais ce n’est qu’un homme de « sciences ». On avait cru trouver en
Emin-Pacha un soldat à la tête de deux mille hommes bien disciplinés, à qui l’on n’avait besoin que d’apporter des munitions pour
assurer à l’Angleterre la province équatoriale et ouvrir avec ses
baïonnettes un chemin jusqu’à Mombassa. Maintenant tout cela a
échoué et l’on est mécontent. Le Dr Emin Pacha lui- même connaît
trop les hommes pour se faire illusion sur les vrais motifs de
l’expédition. »13
CASATI (1838-1902)

Dans son récit de voyage, la réaction de Stanley sur cette critique ne se fit pas
attendre :
10

H. SCHIRMER, « La géographie de l’Afrique en 1880 et en 1891 », in Annales de Géographie, 1892, tome 1,
n°2, p.193.
11
Emin Pacha repartit en expédition vers la région des Grands Lacs. Le 23 octobre 1892, il fut mis à mort à Kanena sur l’ordre des commerçants arabes Kibonge et Said bin Abi. Egorgé, sa tête fut envoyée à Kibonge, alors que
son corps, ainsi que celui de ses compagnons, fut dévoré par leurs assaillants. Plus tard, les deux commerçants
arabes furent condamnés par les Belges et mis à mort en 1893.
12
Gaetano Casati (1838-1902) est un explorateur italien.
13
A. W. SCHYNSE, A travers l’Afrique avec Stanley et Emin-Pacha, journal de voyage du P. Schynse, publié par
Charles Hespers, Paris, 1890, pp. 160-161.

6

« Tandis que le prêtre français Père Girault a reconnu en public et en particulier les bons offices
que nous lui avons rendus, j’ai le regret de dire que le Père Schintze [Schynse] a pris une attitude
hostile à notre égard. Nous les avions reçus à bras ouverts,
nous fournissions des rations quotidiennes de viande à eux et
à leurs gens, jusqu’à la côte. Nous avons payé leur part de
tribut aux Ouagogo. On les invita à tous les banquets donnés
en notre honneur à Bagamoyo et à Zanzibar. Le consul général d’Angleterre, le colonel Euan Smith, les honora de sa
plus prévenante hospitalité. Entre temps, le Père Schintze
[Schynse], d’après le récit qu’il a donné lui-même, prit avantage de quelques remarques impatientes du Pacha, qui lui
échappèrent en des moments de fatigue et de souffrance,
pour amener une brèche entre nous et Emin, auquel il rapportait certaines critiques faites par nos officiers sur le caractère
des réfugiés, critiques dont prit ombrage le Pacha, qui est
d’un caractère très susceptible. La première impression que
j’avais eue du personnage ne m’avait point trompé. » 14
STANLEY (1841-1904)

Il est évident que ces expéditions avaient d’autres motifs que celui de secourir
Emin Pacha ; le P. Schynse l’avait déjà observé. En fait, cette opération humanitaire comme tant d’autres, par exemple l’Œuvre Antiesclavagiste de Lavigerie,
cachait un ensemble d’intérêts poursuivis, en Afrique équatoriale, par les puissances coloniales. Celles-ci se battaient contre les Arabes15 pour l’hégémonie politique, économique et religieuse dans cette région. Puis elles se battaient entre elles
pour partager cette même région de l’Afrique équatoriale. En 1890, le royaume du
Buganda était convoité à la fois par les Allemands et par les Britanniques. Et pour
simplifier la situation, il y avait encore le combat entre protestants, catholiques et
musulmans, qui rêvaient de fonder leurs royaumes chrétiens ou musulmans. Les
Africains en seront hélas les victimes. Etant donné qu’ils n’avaient pas les moyens
appropriés pour se défendre, ils payeront le prix fort dans ce combat pour leur liberté.
Quelques personnes en Occident n’étaient pas dupes de cet agenda caché avec
son jeu d’intérêts. Robert Cust (1821-1909) était l’un d’eux. Cet orientaliste, linguiste, et stratégiste missionnaire de nationalité britannique écrivait en 1891 :
14

H. M. STANLEY, Dans les ténèbres de l’Afrique, recherche, délivrance et retraite d’Emin Pacha, Paris, 1890,
p. 400.
15
« Les Arabes trafiquants d’ivoire et d’esclaves, qui exploitent la région équatoriale, entre le haut Nil et le haut
Congo, ont deux bases d’opérations. Les uns viennent du nord et organisent leurs caravanes à Khartoum, les autres
viennent de l’est et s’organisent à Zanzibar. Les premiers ont successivement pénétré dans la région des rivières,
au pays des Niam-Niam, et ils ont poussé leurs Zeribas, ou postes fortifiés, jusque sur l’Oubanghi (Zeriba de Sidi
Ali Kobbo). Les seconds ont leurs centres d’opérations à Tabora, à Oujiji sur le Tanganyika, à Nyangoué sur le
Congo, etc. C’est contre les premiers qu’eurent à lutter les expéditions du haut Nil, Emin-Pacha, etc. ; la révolte du
mahdi a rétabli la domination esclavagiste dans ces pays. Les Arabes de Zanzibar, de leur côté, luttent contre les
expéditions européennes envoyées dans la région des lacs et du haut Congo. Ils tiennent actuellement en échec les
Allemands. Les Arabes de Zanzibar, de leur côté, luttent contre les expéditions européennes que l’on a envoyées
dans la région des lacs et du haut Congo. Ils tiennent actuellement en échec les Allemands dans l’Est-Africain et
les Belges dans l’Etat du Congo. » (G.L. NIOX, op. cit., p. 353).

7

« Dans les premiers siècles de l’histoire du monde, l’Afrique
était le ‘corpus vile’ 16 de l’Asie ; au temps des Grecs et des Romains et pendant les périodes subséquentes, elle devint le ‘corpus
vile’ de l’Europe. Autrefois, les Européens avaient coutume de voler
les Africains à l’Afrique ; maintenant, ils essayent de voler l’Afrique
aux Africains. C’est une soif de posséder des territoires dont on ne
pourra jamais tirer parti, un désir de dominer sur des tribus barbares
que le souverain ne sait comment gouverner et qui ne lui procureront jamais ni profit ni crédit, une sorte de démangeaison de prendre
possession de toutes choses, comme si le Créateur lorsqu’il fit le
monde n’avait songé qu’à l’Europe. L’ignorance prétendue ou
l’orgueil d’avoir une marine puissante ne justifieront guère
l’indifférence nationale au sujet de la violation des droits, et du
sacrifice des vies de populations innocentes et inoffensives. »17
ROBERT NEEDHAM CUST
(1821-1909)

Les relations entre missionnaires et explorateurs selon les instructions du
Cardinal Lavigerie
Durant la période 1888-1890, le Cardinal Lavigerie s’est exprimé à plusieurs
reprises sur ce sujet délicat. Il en parle d’abord, dans sa lettre du 28 août 1888,
adressée aux chrétiens de Fribourg, en Allemagne :
« Noblesse oblige ! C’est par là que je commencerai ce paragraphe, comme j’ai commencé en
Angleterre mon premier discours ; et, en effet, l’Allemagne s’est acquis en Afrique, par ses explorateurs, de vrais titres de noblesse. Le mouvement qui entraîne, en ce moment, l’intérieur de
l’Afrique dans le courant du monde chrétien civilisé remonte, ce serait une ingratitude de
l’oublier, aux efforts et aux recherches des explorateurs africains. Or, parmi eux, l’Allemagne en
compte déjà un grand nombre, et, dans ce nombre, des héros. Je ne parle pas de temps plus anciens ;
je parle de celui même où nous vivons, et qui a vu les Decken, les Heuglin, les Gerhard Rohlf, les
Vogel, les Schweinfurt, l’émule de Livingstone, les Beurman[n], les Lenz, les Nachtigal18. Combien
d’autres pourrais-je citer, depuis ceux que je viens de nommer, qui se sont ainsi sacrifiés pour
l’Afrique, jusqu’à cet Emin Pacha qui, par sa constance et son énergie, fait en ce moment l’admiration
de ceux qui savent ce qu’il a dû souffrir, ce qu’il souffre encore, au milieu de la barbarie, dans les
profondeurs de son Soudan ! Je rappelais encore aux membres du Congrès de Fribourg que des
Missionnaires allemands, membres de notre Société, se consacraient déjà généreusement, en ce
moment même, sur les territoires qui sont placés aujourd’hui dans la sphère d’influence allemande, au développement de nos Missions et de leurs œuvres et quelqu’un d’entre eux avait
16

Traduit du latin : « un corps sans valeur ».
R. NEEDHAM CUST, L’occupation de l’Afrique par les missionnaires chrétiens de l’Europe et de l’Amérique
du Nord, Genève, 1891, 52 pp.
18
Klaus von Decken (1833 -1865). Il explora la côte orientale de l’Afrique ainsi que Madagascar. Il fut tué en
Somalie en 1865. Martin Theodor von Heuglin (1824-1876). Friedrich Gerhard Rohlfs (1831-1896). Eduard Vogel
(1829-1856). Georg August Schweinfurth (1836-1925). Karl Moritz von Beurmann (1835-1863) fut assassiné près
de Mao à l’âge de 28 ans. Oskar Lenz (1848-1925) est un explorateur germano-autrichien. Gustav Nachtigal
(1834-1885). Grâce à ses interventions, le Togo et le Cameroun deviendront des colonies allemandes.
17

8

déjà fécondé de son sang ces œuvres elles-mêmes.19 Il repose sur cette terre dont il a pris ainsi
possession, au nom de Dieu et de l’Allemagne catholique, avant que la politique ne vous la donnât. Au nom de ce modeste, pieux et courageux martyr, catholiques d’Allemagne, je vous demande,
après le Vicaire de Jésus-Christ, de ne pas abandonner le peuple pour lequel il est mort aux horreurs
inhumaines de l’esclavage. »20

Apparemment, Lavigerie est très bien au courant des activités des explorateurs
allemands en Afrique. Il admire leurs efforts, appréciés comme des sacrifices pour
« ce continent des horreurs. »21 Il ne voyait pas les horreurs provoquées par les
explorateurs. D’ailleurs l’occupation de l’Afrique par des puissances coloniales ne
lui pose pas de problème. Il rappelle que ses missionnaires de nationalité allemande
sont très actifs dans les zones sous influence de leur pays d’origine. Puis il touche
prudemment à la question du lien entre les aspects religieux et politiques de
l’occupation de l’Afrique. Il fait ainsi référence à l’aspect financier de son Œuvre antiesclavagiste. Cette œuvre a suscité l’intérêt
des puissances coloniales au plus haut niveau
en tant que moyen pour intéresser leurs sujets
à l’Afrique, tout en cachant leurs vraies intentions politiques et économiques.
Quelques années plus tard, Lavigerie reprend ces mêmes idées dans sa lettre de
15 août 1890, adressée au président du Congrès catholique de Coblence. Dans cette
lettre, il explique pourquoi il a organisé son
Œuvre antiesclavagiste comme une constellation de sociétés nationales autonomes. Cela
a eu des conséquences négatives pour le
fonctionnement de l’ensemble. Il a certainement favorisé un manque de collaboration
entre elles. Le courant nationaliste en Europe
était alors trop fort :
CARDINAL LAVIGERIE (1825-1892)

« Quant à mes sentiments pour l’Allemagne catholique, Monseigneur, vous les connaissez depuis
l’origine. J’aime, sans doute, ma patrie plus que toute autre ; mais vous savez que je ne suis mêlé ni
19

Il s’agit du frère Maximilien Blum (1847-1880), du diocèse de Wurtzbourg, assassiné près de Tabora, « par ces
mêmes barbares auxquels il portait la lumière en même temps que la vie. Il en a reçu, en retour, par sa sanglante et
heureuse mort, la vie de l’éternité. » (Cardinal LAVIGERIE, Lettre de son éminence le cardinal Lavigerie à M. le
président du Congrès catholique de Coblentz, Paris, le 15 août 1890, p. 3).
20
Ibid., pp. 2-3.
21
L’un des co-fondateurs du panafricanisme, le commandant Benito Sylvain (1868- ?), originaire d’Haïti, a été un
des premiers à réagir contre la vision négative de l’Afrique et des Africains. Il défend la thèse « que la dépréciation des indigènes des colonies d’exploitation est purement et simplement l’œuvre de la politique. » Il parle d’une
véritable « faillite morale » de la civilisation occidentale et il s’attaque en particulier aux missionnaires catholiques
qui ont trahi, selon lui, la cause antiesclavagiste et renoncé à toute politique active d’assimilation. (B. SYLVAIN,
« L’accord nécessaire des Blancs et des Noirs en Afrique », in Bulletin de la Société antiesclavagiste de France,
1904-1909, pp. 204-209).

9

aux passions ni aux divisions politiques, vous savez ce que j’ai écrit sur elle, et la justice que je lui ai
rendue publiquement en la personne de ses explorateurs africains… L’idée réelle de l’Œuvre [antiesclavagiste] est donc uniquement celle-ci : des Comités nationaux travaillant exclusivement au service
de la même idée humanitaire, mais restant absolument indépendants les uns des autres dans leur pays,
et y travaillant exclusivement à l’avantage de celui-ci. Dans notre Œuvre, je le répète, il n’y a de
commun que l’idée ; la direction, l’action, les ressources de chaque nation sont propres à chacune
d’elles ; c’est ce qui s’est fait depuis les premiers jours et se fera jusqu’à la fin, sous l’inspiration
paternelle du Saint-Siège, qui, dans un sentiment de paix, de concorde, de haute raison, de justice et
de charité, a décidé qu’il en fut ainsi. C’est dans cet esprit que l’Œuvre antiesclavagiste a été dirigée
par nous, et nous avons toujours encouragé nos missionnaires de nationalité allemande à donner,
en toute occasion, leur concours dévoué aux efforts de leurs compatriotes. C’est ce que nous
avons fait en particulier pour le P. Schynse, aujourd’hui bien connu pour son zèle ardent, dans
toute l’étendue de l’Allemagne, lorsqu’il nous a demandé de se joindre à Emin Pacha. C’est ce
que nous avons recommandé également à Mgr Hirth22, évêque de Tébessa, qui vient d’être
placé, tout récemment, par le Saint-Siège, à la tête des missionnaires du Nyanza et de
l’Ounyanyembé. »23

Dans cette lettre, Lavigerie encourage ses missionnaires
de nationalité allemande à aider leurs compatriotes laïques. Il
s’agit d’une sorte de collaboration. Cela n’est pas étonnant.
En Afrique, la France et l’Allemagne agissent souvent
comme des alliés contre la Grande-Bretagne qui prend alors
la première place sur la scène politique internationale.
Lavigerie cite les noms de deux de ses missionnaires qui
sont bien connus en Allemagne, à savoir le P. Schynse et
Mgr Hirth. Les deux sont aussi cités par Carl Peters dans son
livre de voyage. Il logera même dans la chambre du
P. Schynse. Il profitera de l’occasion pour vérifier le contenu
P. SCHYNSE (1857-1891) de sa bibliothèque. Apparemment la lecture du Père ne se
limitait, ni à la théologie ni à la spiritualité. Il s’intéressait aussi aux affaires politiques de l’Afrique24.
Reste à remarquer que l’esprit de la lettre du 15 août 1890, adressée aux catholiques allemands diffère de celui de l’allocution prononcée par Lavigerie quelques
semaines avant. A Alger, le 29 juin 1890, Lavigerie s’était adressé aux membres de
la neuvième caravane destinés à partir pour le Buganda, un royaume convoité à ce
moment par la Grande-Bretagne et l’Allemagne25. Cette différence de ton
s’explique par le fait que Lavigerie est un homme d’action qui parle et agit en fonction du moment présent et change donc souvent d’idées. Il n’est pas étonnant qu’il
exige une grande flexibilité de ses proches collaborateurs. Le 29 juin 1890, il dit à
ses missionnaires :
22

Mgr Hirth, d’origine alsacienne, avait alors la nationalité allemande. (S. MINNAERT, Mgr Hirth premier
voyage au Rwanda : novembre 1899 – février 1900. Contribution à l’histoire de l’Eglise catholique au Rwanda,
Kigali, Les Editions Rwandaises, 2006, 716 pp).
23
Cardinal LAVIGERIE, op. cit., p. 6.
24
«… dans la bibliothèque du père Schynse, une collection de journaux allemands et français, qui s’arrêtait, il est
vrai, à la date du mois d’août, et parmi eux la Deutsche Kolonial-Zeitung et le Mouvement géographique de
Bruxelles… » (C. PETERS, op. cit., p. 306).
25
J. MERCUI, L’Ouganda. La mission catholique et les agents de la compagnie anglaise, Paris, 1893, 327 pp.

10

« Vous allez vous trouver dans le centre de l’Afrique, au milieu des compétitions, des divisions,
des passions, souvent légitimes, de toutes les nations engagées dans les querelles d’où dépend l’avenir
africain. Ne prenez jamais parti pour quelque cause politique que ce puisse être ; ne soutenez
aucun intérêt que celui de la foi et de l’humanité ; soyez pleins de respect pour l’autorité, partout où elle est établie ; donnez à tous également le concours de votre charité ; ne laissez jamais
mêler ni votre cause, ni votre nom à des intérêts humains ; si l’on vous accuse, contre toute
vérité, protestez, protestez encore, n’acceptez pas que l’on méconnaisse en vous des hommes
vraiment apostoliques, c’est-à-dire sachant embrasser dans un égal amour toutes les nations
d’ici bas. Prouvez surtout, par des faits plus encore que par des paroles, que c’est là votre seule pensée. Vous n’avez pour vous pénétrer de votre esprit et de l’esprit de l’Eglise qui vous envoie, qu’à
regarder les membres dont votre troupe est composée. J’ai voulu, à dessein, que toutes les nations,
dont les intérêts sont en présence dans notre Afrique y fussent représentées.26 Ce ne sont pas seulement des Français que je vois parmi vous, comme cela est naturel, puisque votre œuvre est née et a
fleuri sur le sol de la France ; j’y vois les noms de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la Belgique, en un
mot, toutes les puissances qui, jusqu’à ce jour, ont combattu pour la civilisation africaine. »27

LE TRAJET DE L’EXPEDITION DE CARL PETERS (1889-1890)

26

« En décembre 1869, Mgr Lavigerie présente les caractéristiques de sa société missionnaire : « a) Ils forment une
société de missionnaires uniquement destinée à l’apostolat parmi les Arabes musulmans de l’Afrique. b) Ils vivent
en communauté, et, au moins, toujours trois ensemble. c) Ils adoptent, dès le temps du séminaire, du noviciat, la
nourriture, la langue, le costume, la manière de se coucher, etc., des Arabes. d) Ils apprennent assez de médecine
pour donner quelques soins aux malades. » Mgr Lavigerie ne parle pas de l’internationalité comme une caractéristique de ses communautés missionnaires. » (Cardinal LAVIGERIE, « Rapport du 1er décembre 1869, adressé au
Préfet de la Congrégation de la Propagation de la Foi, le Cardinal Allesandro Barnabò », in Lettres de Mgr Lavigerie à la Congrégation de la Propagation de la Foi, A.G.M.Afr., N° 10, http://www.mafrome.org/lavigerie œuvre
missionnaire.htm.
27
Cardinal LAVIGERIE, « Allocution pour le départ de la neuvième caravane, 29 juin 1890 », in Instructions…,
Namur, 1950, pp. 259-260.

11

La question se pose de savoir si ces instructions ont été appliquées par les Pères
Blancs en question. En réalité, il existe toujours un décalage entre la parole et
l’action. A cette époque, il faut évidemment tenir compte de la lenteur des communications entre l’Europe et l’Afrique. Reste que Lavigerie n’a pas toujours été conséquent avec lui-même. Déjà de son vivant, il a été considéré comme un des grands
colonisateurs de son pays. Lors de l’Exposition universelle de 1900, à Paris, son
buste fut exposé dans une galerie parmi ceux de ses concitoyens ayant le plus contribué à l’expansion coloniale de la France. Parmi ces Français, il y avait Colbert
(1619-1683), Dupleix (1697-1763), l’amiral Courbet (1827-1885), Francis Garnier
(1839-1873), Paul Bert (1833-1886) et Crampel (1864-1891)28. Aujourd’hui, cette
présentation est un peu gênante pour ceux qui veulent présenter le Cardinal uniquement comme un grand évangélisateur.

L’application des instructions du Cardinal Lavigerie
Le livre de Carl Peters nous permet de constater comment les instructions ont
été appliquées par les missionnaires sur place. En le lisant, il saute aux yeux que les
Pères Blancs ont été conquis par la personnalité de Carl Peters. Ont-ils pensé
l’utiliser, au Buganda, pour garder Mwanga sur son trône, alors menacé par les
Musulmans, et fonder un royaume catholique ? De même, l’explorateur a été conquis par le charme des Pères Blancs français. En tout cas, il apprécie leurs connaissances pratiques du terrain, leurs compétences techniques, leurs réalisations matérielles et finalement leur collaboration à son projet : faire entrer le Buganda dans le
zone d’influence de l’Allemagne29.
Le souvenir de l’explorateur a été conservé longtemps après son passage. En
1939, le Chanoine de Lacger, dans son livre sur le Rwanda, en parle encore : « Karl
(sic) Peters avait constaté dans l’Uganda en 1890 combien mieux les Pères Blancs
sont outillés, matériellement et moralement, pour un fructueux apostolat chez les
Noirs. »30 Cette présentation de l’explorateur est une illustration intéressante de la
façon dont les historiens officiels utilisent les documents. Le Chanoine avait été
28

« L’Exposition coloniale ; le pavillon du ministère des Colonies. Algérie et Tunisie. Sénégal et Soudan, Guinée
française et Côte d’Ivoire », in Revue de géographie dirigée par M. Ludovic Drapeyron, TOME XLVII, vingtquatrième année, septembre 1900, pp. 209-211.
29
« J’ai appris à connaître les œuvres de cette mission catholique tout autour du lac, dans l’Ouganda, dans les îles
Sessé, à Ousoukouma, et je dois un juste tribut d’éloges aux travaux méritoires de ces hommes. Comme ils ont fait
vœu de pauvreté [ Les Pères Blancs ne font pas de vœux de pauvreté.], d’obéissance et d’humilité, comme ils ne
peuvent ni acquérir aucun bien, ni rentrer jamais à demeure dans leur patrie, ils n’en ont que plus d’intérêt à organiser le plus confortablement possible leurs stations ; et comme ils ne trouvent que peu de soutien en Europe, ils
sont obligés de développer de leur mieux les ressources naturelles du pays qu’ils évangélisent. Les missionnaires
protestants, au contraire, n’exerçant sur le lac Victoria qu’en passant et contre salaire, ayant le désir de retourner
tôt ou tard en Angleterre et de trouver à Londres une petite fortune, prennent bien moins racine dans leur station,
ne s’identifient pas avec le pays, et, partant, ne sont pas en état de lui rendre autant de services. Ce que j’ai vu des
établissements anglais reste bien en arrière de ceux des Français, même à ce point de vue. » (C. PETERS, op. cit.,
p. 251-252). Le Chanoine de Lacger, dans son livre, fait référence à ce texte. (Ruanda. Le Ruanda ancien. Le
Ruanda moderne, Kabgayi, 1961, p. 434).
30
Ibid, p. 433.

12

engagé par Mgr Classe (1874-1945) pour écrire l’histoire de l’Eglise du Rwanda,
lue jusqu’aux années quatre-vingt-dix par tous les missionnaires qui ont travaillé
dans ce pays31.
Carl Peters, dans son livre, publie plusieurs lettres des Pères Blancs ainsi que
des conversations avec eux ayant un contenu d’ordre politique. Il avait trouvé leurs
lettres dans les archives de la station anglaise de Koua Soundou32; il copie les plus
intéressantes33. Les originaux de ces lettres ne sont probablement pas conservés
dans les archives des Pères Blancs. Sans aucun doute, les révélations de
l’explorateur ont été gênantes pour les Pères Blancs. Tout le monde pouvait savoir
alors qu’en fin de compte, ils avaient choisi le camp allemand dans sa lutte pour le
Buganda. Il faut encore examiner ce que la presse britannique en pensait après
avoir lu le livre de l’explorateur. En tout cas en 1893, un des premiers historiens
des Pères Blancs, le P. Mercui (1854-1947) s’est exprimé là-dessus d’une manière
superficielle pour garder, en France, le grand public dans l’ignorance34.
Parmi les lettres transcrites par Carl Peters, il y a celle du P. Lourdel, datée du
1ier décembre 1889. Cette lettre est adressée à Jackson, agent de la l’Expédition
britannique de l’Est-Africain35. Elle montre jusqu’à quel point le P. Lourdel a été
impliqué dans les affaires politiques du royaume du Buganda, évidemment toujours
au nom de la paix36 :
« Boulinguge37, 1. XII. 89. Bien cher Monsieur, Nous avons appris avec peine que vous ne pourriez pas venir, au moins pour le moment, porter secours à Mouanga et aux Chrétiens du Bouganda
comme nous l’espérions. Le roi Mouanga m’avait chargé de vous écrire en son nom la lettre kisouahili que je vous ai envoyée, lorsqu’il n’avait pas encore appris la nouvelle de la défaite de son armée.
Ayant été forcé de se réfugier dans l’île de Boulinguge, il demande plus que jamais votre secours avec
instance. En récompense, outre le monopole du commerce dans le Bouganda, il vous offre comme
cadeau cent frasilas d’ivoire (2500 livres), qu’il vous donnera lorsqu’il sera remis sur le trône. Il se
charge aussi de la nourriture de vos hommes et accepte votre drapeau. Pour nous, missionnaires
catholiques, nous serons très heureux et très reconnaissants de profiter de la protection que
vous pourrez, je l’espère, accorder aux missionnaires et chrétiens de ce pays, si vous parvenez à
31

S. MINNAERT, « Le Chanoine Louis de Lacger (1871-1961) », in Mgr Hirth premier voyage au Rwanda :
novembre 1899 – février 1900. Contribution à l’histoire de l’Eglise catholique au Rwanda, Kigali, Les Editions
Rwandaises, 2006, pp. 369-377.
32
« Il s’agit de documents que le chef officiel par intérim de la station anglaise m’a communiqués en me disant
qu’il savait bien que ses maîtres, « mes frères », me les communiqueraient volontiers, avec d’autres encore, s’ils se
trouvaient là, et en m’autorisant expressément à en prendre copie. » (Ibid., p. 207).
33
«… au risque de me faire soupçonner d’avoir violé le secret des lettres ; j’espère toutefois que ce reproche ne
paraîtra pas justifié. Il ne s’agit pas ici d’un bris de cachet de ma part ; il s’agit de documents que le chef officiel
par intérim de la station anglaise [M. Mackay] m’a communiqués en me disant qu’il savait bien que ses maîtres,
‘mes frères’, me les communiqueraient volontiers, avec d’autres encore, s’ils se trouvaient là, et en m’autorisant
expressément à en prendre copie. Qu’on considère en outre ma situation et la responsabilité que m’imposaient
mon expédition et mes gens : on verra que c’était pour moi simplement un devoir de m’entourer de tous les renseignements que je pouvais recueillir sur les régions situées devant moi. » (C. PETERS, op. cit., p. 207).
34
J. MERCUI, L’Ouganda. La mission catholique et les agents de la compagnie anglaise, Paris, pp. 40-43. Le
livre se trouve sur internet : http://archive.org/details/MN41833ucmf_2.
35
Mieux connu sous le nom« Bristish East Africain Compagny ».
36
Son confrère, le P. Mercui présenta le P. Lourdel de la manière suivante : « Il était l’oracle des catholiques et
les protestants eux-mêmes le respectaient, tout en redoutant sa réelle influence. » (J. MERCUI, L’Ouganda.
La mission catholique et les agents de la compagnie anglaise, Paris, p. 49).
37
Boulinguge, Boulingogoué, ou Bulingugwe est une île du lac Victoria-Nyanza, à 10 km de Kampala.

13

chasser les musulmans. Veuillez avoir la bonté de présenter mes salutations empressées à vos intrépides compagnons de route. Je prie Dieu de continuer à bénir et favoriser votre entreprise. Daignez
agréer, bien cher monsieur, l’expression de mes sentiments de profond respect et de ma parfaite considération, avec lesquels j’ai l’honneur d’être Votre très humble serviteur, SIMEON LOURDEL,
premier catholique dans le Bouganda. »38

Carl Peters rencontre le Kabaka Mwanga et le P. Lourdel le 26 février 1890, à
Mengo, la capitale royale39. Il est fort impressionné par le fonctionnement de la
Cour du Buganda. Il découvre alors que la présentation de Mwanga dans la presse
européenne ne correspond pas à la réalité. Tandis que Mwanga découvre que Carl
Peters n’a pas peur de tuer des gens et de brûler leurs villages. Plus tard, il voudrait
bien l’utiliser pour mater la population du Kiziba40. L’explorateur note :
« Dès que nous parûmes, un homme encore jeune, vêtu entièrement à l’européenne, se leva d’un
siège à l’extrémité de la salle. Ses yeux noirs nous regardèrent d’un air bienveillant. Une barbe foncée
encadrait en lui un visage au galbe presque européen ; le nez et la bouche étaient régulièrement conformés, la dernière un peu grande, il est vrai, mais munie de belles dents d’une irréprochable blancheur. Bref, tout l’individu avait, au premier abord, quelque chose d’agréable et de sympathique.
C’était Mouanga, roi de l’Ouganda, celui que la presse d’Europe a longtemps appelé le ‘ sanguinaire
Mouanga ’ ; il portait un habillement à carreaux noirs et blancs, composé d’une jaquette et d’un pantalon, qui lui donnaient l’air d’un Européen de bonne condition en costume de villégiature. ‘Karabou’41 appro-chez-vous’, nous dit-il dans un kisouahili coulant, en s’avançant de quelques pas et en
tendant la main. ‘ Comment cela va-t-il ? asseyez-vous donc’,
ajouta-t-il en montrant deux sièges placés pour nous à sa droite. A
ce moment, je fus interpellé en
français par une personne que je
n’avais pas prise d’abord pour un
Européen, et qui était habillée
d’une longue robe blanche et
coiffée d’une toque rouge. ‘Je suis
le père Lourdel, me dit-il, et je
vous ai envoyé des lettres ’ J’avais
donc affaire au supérieur de la
mission catholique de l’Ouganda.
Celui-ci m’apprit qu’il était arrivé
la nuit précédente de Boulingogoué, et que lui et les siens
s’étaient installés d’une façon
assez précaire aux environs de
Mengo. »42
LOURDEL (1853-1890)

38

KABAKA MWANGA (1868-1903)

C. PETERS, op. cit., p. 207.
« Les missionnaires ne sont pas, bien entendu, en état de soutenir militairement Mouanga ; mais leur présence
peut donner du prestige à son nom et encourager les diverses communautés qui représentent presque toute la force
de Mouanga. Protestants et catholiques forment un total de 1 500 individus environ, et, d’après leur propre estimation, de plus de 2 000. Je crois savoir qu’ils possèdent un millier de fusils, avec très peu de poudre, il est vrai.
Mouanga dispose en outre de plusieurs milliers de partisans païens, armés des lances et des boucliers. » (Ibid., p.
204).
40
Voir la note n°1.
41
Lisez «Karibu », ce qui veut dire « entrez ».
42
C. PETERS, op. cit., pp. 247-248.
39

14

Le 27 février 1890, Carl Peters rend visite au P. Lourdel et à ses confrères.
Cette visite leur permit de mieux se connaitre et de s’apprécier davantage. Il est
bien possible que les Pères Blancs, séduits par l’esprit entreprenant de
l’explorateur, aient choisi de le prendre comme allié. Voici comment Carl Peters
raconte cette visite :
« L’après-midi, M. von Tiedemann et moi, nous fîmes, en uniforme, une visite à la mission catholique. Là, outre le père Lourdel, notre connaissance de la veille, nous vîmes le père Denoit. Si le
premier était un homme à l’air extraordinairement énergique, avec des traits accentués, le second au
contraire, âgé d’une trentaine d’années, nous fit l’effet d’une sorte de saint Jean avec sa figure délicate et douce, encadrée d’une barbe foncée, ses yeux rêveurs et sa bouche aux contours pleins de
mollesse. Tous deux appartenaient à la mission d’Alger, dite « Les Pères blancs », et il y avait déjà
dix ans que le père Lourdel exerçait dans l’Ouganda. Comme je lui demandais s’il ne ressentait pas le
désir de revoir la France sa patrie, il me répondit : ‘Nous sommes venus ici pour y mourir ; jamais
nous ne retournerons dans notre pays’. Il ne se doutait pas alors que sa parole était si près de
s’accomplir43. Il me répéta aussi plusieurs fois : ‘Quand nous sommes bien portants, nous ne songeons pas à nous en aller ; quand nous sommes malades, nous ne le pouvons pas’. »44

Lors de cette visite, le P. Lourdel discute avec Carl Peters de l’avenir du Buganda. Les deux se mettent d’accord sur la stratégie à suivre et les objectifs à atteindre45. Le lendemain, quand ils se rendent chez le Kabaka, Carl Peters fait la
réflexion suivante : « Je voulais essayer de faire passer au plus vite dans la réalité
43

Le Père Siméon Lourdel meurt à Rubaga, près de Kampala, le 12 mai 1890, à 13 h. 10 de l’après-midi entouré
par ses confrères, les Pères Camille Denoit (1862-1891) et Alphonse Brard (1858-1918), fondateur de la paroisse
de Save au Rwanda.( S. MINNAERT, 12 mai 1890 : Décès du Père Lourdel (1853-1890), Missionnaires
d’Afrique (Père Blanc), apôtre des Baganda, Rome, 2007, http://www.africamission-mafr.org/pere_lourdel.htm.).
44
PETERS, op. cit., p. 251.
45
« Il [Lourdel] se mit à me parler de la situation dans l’Ouganda et m’instruisit de certaines particularités touchant les projets des Anglais, projets qui avaient échoué, parce que M. Jackson non seulement n’était pas venu en
personne, mais encore avait refusé d’envoyer des munitions et de la poudre. Mais, demandai-je [Peters], est-ce que
le roi souhaite un protectorat européen?
— [Lourdel] Pas le moins du monde. Même, lorsqu’il était banni de l’Ouganda, tout ce que nous avons pu gagner
sur lui, c’était qu’il se décidât à des négociations dans ce sens.
— [Peters] Eh bien, il devrait recourir aux puissances européennes et demander qu’on neutralise son pays, comme
on l’a fait de l’État du Congo. Si nous pouvions arriver à neutraliser le haut Nil, ce serait un grand service rendu à
toutes les puissances européennes. Seulement, il faudrait que Mouanga se décidât à adopter dans son pays tous les
principes de droit international reconnus en Europe.
— [Lourel] Croyez-vous qu’une ouverture de Mouanga dans ce sens trouverait de l’écho en Europe?
— [Peters] Je ne saurais le dire. J’ai été, vous le savez, délégué par un comité d’Allemagne tout privé pour porter
secours à Emin-Pacha, auquel je comptais faire des propositions de cette nature. Pour l’Ouganda, je n’ai aucune
mission de mon comité, et je n’ai pas le moindre mandat officiel du gouvernement allemand. Cependant, si
Mouanga est disposé à tâter l’Europe à cet égard, je consens volontiers à me faire son interprète là-bas. Mais il
faudrait que, par anticipation, Mouanga reçût comme valides sur son territoire les stipulations de l’Acte du Congo,
et garantît avant tout aux puissances que le commerce et l’exportation des esclaves seront interdits dans ses États.
— [Lourdel] Cette clause ne sera certes pas repoussée par lui, car il déteste les Arabes et ne peut voir d’un bon œil
les razzias opérées parmi ses sujets. Avant de le rappeler d’Ousoukouma, nous avons déjà eu avec lui des pourparlers à ce sujet. Au reste, pour l’exécution de ces plans, nous aurons à compter avec les intrigues anglaises.
— [Peters] Je ne comprends pas quel intérêt l’Angleterre peut avoir à déclarer son protectorat dans l’Ouganda.
— [Lourdel] L’Angleterre vise au monopole du commerce.
— [Peters] Cette prétention est formellement inadmissible. L’Ouganda se trouve compris dans la zone pour laquelle l’Acte du Congo a stipulé la liberté du négoce. Or un protectorat sans le monopole du trafic ne peut que
coûter de l’argent aux Anglais.
Si Mouanga souhaitait le protectorat allemand et qu’on me demandât mon avis sur ce point en Allemagne, je ne
sais pas si je ne déconseillerais pas de l’accepter. » (C. PETERS, op. cit., p. 249-251).

15

les arrangements que j’avais convenus la veille avec le père ; je lui avais demandé,
dans cette vue, un entretien confidentiel avec le roi de l’Ouganda. »46 Et voilà ce
qui s’est passé lors de cette audience strictement privée – « il n’y avait point quelqu’un qui put ouïr notre conversation »47 :
« Le père Lourdel alors lui [Mwanga] chuchota dans l’oreille mes propositions ; après quoi,
Mouanga, saisissant l’oreille de Lourdel, lui contre-chuchota sa réponse. Le résultat de cette bizarre
audience fut cette déclaration du roi : « Si le docteur veut porter mon message en Europe, je suis prêt
à conclure avec lui un traité aux termes duquel je renonce, en faveur des Allemands et des autres
Européens, à mon droit de Mfalmé48 qui veut que les gens ne puissent voyager, trafiquer et bâtir dans
l’Ouganda qu’avec ma permission. Je suis prêt en outre à vendre exclusivement mon ivoire à la compagnie allemande, si celle-ci consent à me livrer en échange de la poudre et des munitions. Je
n’entends être le serviteur d’aucun Européen ; tous les Européens auront des droits égaux dans mon
pays ; mais je ferai exclusivement amitié avec le grand sultan des Allemands. Si le docteur veut souscrire à ce traité, je le signerai, et j’aviserai aussi à ce que tous mes grands y apposent leurs noms. »49

Finalement, plusieurs traités sont signés par le parti des catholiques et par le
parti des protestants sur « l’encouragement » du P. Lourdel50. Carl Peters en est
ravi :
« C’était précisément ce que je désirais. Si je réussissais à lier par ces engagements le roi de
l’Ouganda j’estimais avoir rendu un très grand service à la cause européenne toute entière. … Que le
roi Mouanga acceptât les principes de l’Acte du Congo et la région s’ouvrait pour la première fois au
trafic effectif de l’Europe. Ce résultat était également le bienvenu pour toutes les nations ayant des
intérêts dans le district lacustre. Je regagnai aussitôt ma tente avec Mgr (sic) Lourdel, et je rédigeai le
texte du traité que nous avons conservé, après quelques changements de style opérés par le père. Nous
le libellâmes en français, en kiganda et en kisouahili, et il fut signé ensuite dans ces trois langues. Je
le transcris ici en français. »51

Le dimanche 9 mars, à Roubaga, Carl Peters dîne avec Mgr Livinhac : « Nous
eûmes comme régal une bouteille de vin d’Algérie que Mgr Livinhac avait apportée. Cet extra, joint à l’animation de la conversation, nous reporta presque en pen46

Ibid., p. 252.
« Mengo, 28 février 1890. Entre le roi Mouanga, kabaka du Bouganda, et le docteur Carl Peters, est agréé le
suivant traité préliminaire. Le roi Mouanga accepte les stipulations du traité de Berlin (Acte du Congo) de février
1885, pour ce qui a rapport au Bouganda et à ses pays tributaires. Il ouvre ces pays à tous les sujets de Sa Majesté
l’Empereur d’Allemagne comme à tous les autres Européens. Il garantit aux sujets de Sa Majesté l’Empereur
d’Allemagne, comme aux autres Européens qui voudront en profiter, entière liberté de commerce, liberté de
passage, liberté de résidence dans le Bouganda et tous les pays tributaires. Le roi Mouanga entre en amitié avec Sa
Majesté l’Empereur d’Allemagne, et reçoit la liberté de commerce, de passage et de résidence pour ses sujets dans
tous les territoires de Sa Majesté l’Empereur d’Allemagne. Ce traité est fait en langues kiganda, kisouahili et
française. En cas de différences d’interprétation, le texte français seul fera foi. Signé : MOUANGA, Kabaka oua
Bouganda, Dr CARL PETERS, Témoin : SIMÉON LOURDEL, Supérieur de la mission catholique, et tous les
grands du pays. » (Ibid., p. 254).
48
Explication donnée par C. Peters : « Kabaka ou Mfalmé est le titre que porte le roi de l’Ouganda. Kabaka est, je
pense, un mot bantou ; Mfalmé est peut-être d’origine sémitique. » (C. PETERS, op. cit., p. 256).
49
Ibid., p. 253.
50
« Le flot des assistants, conduit par Mgr Lourdel, se dirigea vers les demeures du Katikiro et du chef du parti
anglais. Pour moi, préférant ne point assister à cette seconde réunion, dont le but était de forcer le Katikiro à
apposer sa signature au bas du traité, je repris le chemin de mon campement. La multitude mit effectivement le
ministre en demeure ou de signer la convention ou de donner sa démission. » (Ibid., p. 258).
51
Ibid., p. 253.
47

16

sée vers l’Europe. Les jours suivants, j’abordais une autre grave question de principe pour l’Ouganda52. Si Mouanga et ses adhérents étaient décidés à entrer dans le
système christiano-européen, il fallait avant tout qu’il adhérât au mouvement antiesclavagiste. L’Ouganda, à cause principalement de ses belles filles beyma53,
avait été, dans les derniers temps, un des grands centres de la traite des Noirs. »54
Dans la semaine du 9 au 16 mars, Carl Peters, grâce à l’intervention du P. Lourdel, obtient du Kabaka l’interdiction de la traite des esclaves :
« Cette déclaration fut rédigée aussi en kiganda, et communiquée en cette langue, aux grands du
pays, dans une séance solennelle. Afin de mieux accentuer encore les idées chrétiennes qui en formaient la base, j’amenai le roi à solliciter, par une requête formelle adressée aux signataires de l’Acte
du Congo, la neutralisation de l’Ouganda et de la région du haut Nil, et à s’engager à rendre la religion chrétienne seule maîtresse dans tous ses Etats. Mouanga me donna ses pleins pouvoirs pour
négocier dans ce sens au cas où, de retour en Europe, j’acquerrais la conviction que le projet avait la
chance de réussir. Le christianisme fut en outre proclamé en toute forme religion d’Etat, par une
ordonnance disposant que les chrétiens seuls seraient revêtus de fonctions officielles, et que tous les
païens qui ne voudraient pas se convertir auraient à se démettre de leurs charges. La mesure fut pleinement exécutée dans l’Ouganda, et c’est ainsi que mon vieil ami Kamanyiro Kaouta perdit le gouvernement de sa province. La reine mère, veuve de Mtésa, qui était restée païenne, bien que je fusse
sur un très bon pied avec elle, fut obligée de congédier tous ses officiers, qui appartenaient également
à l’ancienne croyance, et de s’organiser une cour toute chrétienne, chose qui ne lui fut pas agréable.
Le mahométisme fut simplement interdit et puni de mort. »55

Carl Peters est satisfait des résultats obtenus56. Plus tard, le 29 mars, lors d’un
repas avec Mgr Livinhac, il soulève la question de savoir si l’Allemagne n’avait
pas le droit d’expulser M. Mackay, le grand opposant protestant des Pères Blancs.
Arrive, à ce moment-là, le courrier d’Europe avec des nouvelles importantes pour
Mgr Livinhac. Celui-ci ouvre les lettres en présence de Carl Peters qui remarque
comment « Mgr Livinhac pâlissait un peu. Je le regardai d’un air anxieux. ‘M.
Mackay est mort, fit-il brièvement, et l’on me rappelle en Europe.’ »57

52

Mgr Livinhac lui suggère entre autres : « ... l’idée de voir si, dans l’intérêt du négoce à établir de la côte au lac,
je ne devais pas chercher à ouvrir une voie directe d’Oukoumbi ou du golfe Speke à Bagamoyo. » (Ibid., p. 322).
53
« Les Beyma sont venus, il y a longtemps, de l’Extrême Nord ; ils ont passé le Nil près de Mrouli et conquis
toute la région au nord et à l’ouest du lac. Là, ils ont fondé un grand empire sous les Ouakintou, desquels descend
encore la famille actuelle des rois de l’Ouganda. Leur empire s’étendait jusqu’au Mwoutan Nzigé, et, au sud,
jusqu’à l’extrémité nord du Tanganika, embrassant l’Ousoga, l’Ouganda, l’Ounyoro, le Mérou, l’Ousagara et
l’Oudha au midi. Dans l’Oulida, cette race des Beyma est encore pure et sans mélange ; au nord, au contraire, elle
s’est fondue avec la population primitive, ou bien s’est maintenue à l’état pastoral, indemne de toute promiscuité
avec l’élément hybride dominant. Il y a toujours, en Ouganda, de ces Beyma par centaines de mille. Ils vivent à
part ; leurs filles néanmoins sont partout recherchées pour leur beauté hors ligne, et par elles continue de se faire
au loin la continuation de la race. Les échantillons que j’ai vus de ce peuple représentent un type élancé, avec des
yeux noyés et rêveurs, et une coupe de visage presque caucasique ; le teint est brun clair, et la physionomie m’a
rappelé les figurations des vieux temples d’Egypte. » (Ibid., p. 268).
54
Ibid., p. 261.
55
Ibid., p. 262.
56
« L’après-midi, je faisais d’ordinaire une promenade plus ou moins longue avec Mgr (sic) Lourdel, ou bien ces
messieurs de la mission anglaise venaient passer la soirée avec moi. » (Ibid., p. 274-275).
57
Ibid., p. 292.

17

Avant de quitter le Buganda, Carl Peters reçoit du P. Lourdel une peau
d’antilope comme cadeau d’adieu. Le 4 avril, lors de son passage à Bukoba l’explorateur reçoit une dernière lettre du Père, datée du 31 mars :
« Bien cher Monsieur,
Le roi Mouanga me charge de vous informer que Mtatemboa, l’un des chefs tributaires chez
qui vous devez passer, s’est sauvé avec une partie de son monde par crainte de votre passage. Le
roi Mouanga vous prie de passer par le milieu du pays de Mtatemboa, afin de frapper davantage de crainte les gens du pays. Je pense que vous n’aurez rien à craindre en passant par
l’Ousiba. Vous ferez bien de brûler la capitale de Mtatemboa, et de le faire disparaître et de
mettre un des fils à sa place. »58

MGR LIVINHAC ENTOURE DES ORPHELINS A BUKUMBI (KAMOGA)

Le contenu de cette lettre nous semble stupéfiant, mais il ne semble pas avoir
créé des problèmes de conscience, ni à Carl Peters, ni au Kabaka et au P. Lourdel.
C’est ici une belle occasion de constater que leurs critères éthiques ne correspondent pas exactement à ceux du 21ième siècle. Finalement, l’ordre ne sera pas exécuté, la lettre du Père étant arrivée trop tard pour l’explorateur. Par contre, Carl Peters
exécutera l’ordre du Kabaka, à savoir de ramener la population du Kiziba à
l’obéissance et de lever le tribut dû à celui-ci59. Finalement, nous devons encore
signaler que l’explorateur amena avec lui un message des Baganda catholiques
pour le Roi Léopold II. L’explorateur ne parle pas de ce message dans son livre,
c’est Mgr Hirth qui en fait écho, en 1891, dans une lettre adressée au Cardinal Lavigerie : « Les Bagandas, de leur côté, ont confié, l’année dernière déjà, au voyageur allemand le Docteur Peters, une pétition à sa Majesté le Roi des Belges, pour
58

Ibid., p. 298.
« Je me contentai de remplir à la lettre la mission que j’avais assumée dans l’Ouganda, en ramenant les Ouasiba
à l’obéissance envers Mouanga et en levant le tribut dû à celui-ci. Cette tâche s’accomplit, le 4 avril, à Tabaliro, et
ensuite à Boukoba, où je demeurai encore une journée à cet effet. » (Ibid., p. 299).
59

18

lui demander d’être admis à faire partie des Etats du Congo. Avec les dispositions
actuelles des officiers anglais, le catholicisme ne sera pas toléré dans nos régions,
et d’ailleurs notre pays ne ressemble, sur ce point, à aucun des autres pays noirs :
un siècle même ne suffira pas pour y faire pénétrer la tolérance. Aucune loi non
plus, forgée en Europe, ne pourra nous donner de sécurité, tant qu’il n’y aura pas
ici une force suffisante pour la faire appliquer. »60

Carl Peters chez Mgr Hirth
L’historien F. NOLAN61
parle de l’arrivée des Allemands au sud du lac VictoriaNyanza dans un article intéressant, publié en 200862.
Dans cet article, l’historien ne
mentionne pas le séjour de
Carl Peters chez Mgr Hirth.
S’agit-il d’un oubli ? Pourtant
c’est précisément lors de ce
séjour que la région du Bukumbi entre définitivement
dans la colonie « DeutschOstafrika ». L’extrait du livre
de l’explorateur, rapporté
dans le chapitre suivant, nous
informera sur la façon dont ce
séjour s’est déroulé.
LES MISSIONS DE BUKUMBI (KAMOGA) ET DE NYEGE
Nous répondons maintenant à la question de savoir comment Carl Peters est arrivé chez Mgr Hirth. Lors de sa dernière entrevue avec Mgr Livinhac, l’explorateur
lui avait proposé de l’accompagner jusqu’à la côte pour des raisons de sécurité. En
effet, Mgr Livinhac devait se rendre à Alger pour commencer son mandat de Supérieur Général. La proposition fut acceptée. C’est alors que Mgr Livinhac invite
l’explorateur à passer quelque temps à Nyegezi et au Bukumbi (Kamoga) pour y
attendre son arrivée. Il lui envoie une belle invitation :
« Bien cher Docteur,
Il est vrai que je suis rappelé en Europe par mes supérieurs. Je vais faire mon possible pour vous
rejoindre au sud du lac et profiter de l’offre gracieuse que vous m’avez faite de me prendre sous votre
60

Lettre du 15 octobre 1891 au Cardinal Lavigerie, in Lettres de Mgr Hirth au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr.,
N° 6052, Copie de C.13/520.
61
F. Nolan est Père Blanc et historien de la Société des Missionnaires d’Afrique.
62
F. NOLAN, « Les débuts de la Mission de Bukumbi au Sud du lac Victoria-Nyanza (dans la Tanzanie actuelle),
1883-1912, Petite chronique d’une fondation, in Histoire, monde et cultures religieuses 2008/4, Editions Karthala,
pp. 11 à 38. Voir : http://www.cairn.info/revue-histoire-monde-et-cultures-religieuses-2008-4-page-11.htm.

19

drapeau. Le courrier qui a apporté nos dernières lettres a été
attaqué entre Ousongo et Masali. Presque toutes nos lettres et
nos journaux ont été perdus, ce qui fait que nous sommes
toujours sans nouvelles. Le P. Schynse m’écrit de Zanzibar. La
caravane Stanley-Emin y arrivait heureusement à la fin de
novembre. La route est ouverte, et le pavillon allemand flotte
partout depuis Mpouapoua jusqu’à Zanzibar Je vous prie de
vous arrêter à Nyagezi63, où vous trouverez une grande maison
pour vous loger convenablement vous et vos hommes. De là au
Boukoumbi [Kamoga] il n’y a que trois heures de marche. Les
quelques Arabes qui se trouvent à Masaouza (golfe de Speke)
font ce qu’ils peuvent pour indisposer les populations contre
les blancs. Votre arrivée les rendra plus polis, j’espère.
Au plaisir de vous revoir bientôt et de voyager avec vous.
En attendant ce plaisir, je vous prie d’agréer l’expression
des sentiments de profond respect et de haute considération
avec lesquels je suis
Votre affectionné,
LEON LIVINHAC,
Supérieur des missions d’Alger. »64

MGR LIVINHAC (1846-1922)

Dans cette lettre, Mgr Livinhac suggère prudemment à l’explorateur d’exercer
quelques pressions sur les commerçants arabes de la région qui dérangent un peu
trop les Blancs. C’est une manière discrète de se faire « rembourser » l’hospitalité !
Il s’agit là d’un petit exemple qui illustre bien la collaboration qui a existé entre
l’explorateur et les Pères Blancs65. Carl Peters reçoit cette lettre aux environs de
Bukoba66.
Le 12 avril 189067, Carl Peters fait escale à Nyegezi chez Mgr Hirth. Celui-ci,
averti par Mgr Livinhac, l’attend au bord du lac. Mgr Hirth exerce à cette époque la
fonction de supérieur des Missions de Nyegezi et de Kamoga. Après avoir été ordonné prêtre, en 1878, par le Cardinal Lavigerie, il avait travaillé

63

La Mission de Notre-Dame-des-exilés avait été fondée pour accueillir les missionnaires, chassés du Buganda par
les musulmans, au mois de septembre 1889. Le P. Lourdel écrivait : « Sans compter plus de quarante enfants à
l’orphelinat du Bukumbi (Kamoga), nous avons actuellement, avec nous, environ quatre-vingts rachetés. Au
milieu de la petite forêt de bananiers où se trouve notre résidence, nous leur avons bâti une grande case en roseaux,
recouverte d’herbe. Une simple peau de chèvre, quelques coudées d’une étoffe grossière fabriquée avec l’écorce
d’un arbre du pays, voilà leur lit ; quelques patates ou bananes leur suffisent pour nourriture. Leur habit se compose d’une petite culotte de cotonnade venue de Zanzibar. Leur occupation habituelle est le travail manuel :
faire des briques séchées au soleil, scier des planches, cultiver, etc. » (S. LOURDEL, « Extraits d’une lettre sur
le rachat des enfants esclaves dans le Vicariat apostolique du Nyanza », in Les Missions d’Alger, N° 5 (61-78),
Alger, 1887-1889, pp. 537-538).
64
C. PETERS, op. cit., p. 300.
65
En passant, nous signalons que le P. Classe, en 1916, écrira un rapport sur le Rwanda pour l’administration
coloniale belge. Ce rapport est un document très important qui mérite une étude approfondie de la part des historiens. (Notes rédigées par le R.P. Classe, des Pères Blancs, Mission de KABGAYI, à la demande de
l’Administration Belge, 28 août 1916. University of Florida, Africana Collections, Fonds J.-M. Derscheid, N° 717727. L’Organisation Politique du Rwanda au début de l’Occupation Belge (1916), 11 pages.
66
C. PETERS, op. cit., p. 299.
67
Cette date est mentionnée dans le livre de son compagnon de voyage, le lieutenant Adolf von Tiedemann (18651915). Seul le journal de la Mission de Nyegezi pourrait le confirmer. Malheureusement nous n’avons pas pu le
consulter. (A. VON TIEDEMANN, Tana, Baringo, Nil : Mit Karl Peters zu Emin Pascha, Berlin, 1907, p. 199).

20

avec des jeunes, dans des séminaires des Pères Blancs, en Afrique du Nord et à
Jérusalem. En 1890, son expérience missionnaire en Afrique subsaharienne est
encore très limitée étant donné qu’il s’y trouve depuis 1887 ; cela fait à peine trois
ans. Par contre, elle est déjà fort mouvementée à cause de la situation politique
extrêmement tendue dans l’Afrique équatoriale. 68.
Carl Peters sera l’hôte de Mgr Hirth jusqu’au 8 mai. Il n’assistera donc pas à
son ordination épiscopale du 25 mai69. Il partira vers la côte sans Mgr Livinhac qui
avait changé de programme sans l’avertir. Quelle a été la raison de ce changement ? Nous l’ignorons70.
Lors de son séjour chez Mgr Hirth, l’explorateur se repose et rédige son courrier. Il écrit des articles pour des journaux allemands. Il essaie de présenter son
expédition comme un grand succès bien qu’elle se soit terminée par un échec. Tous
les arguments sont bons pour convaincre ses lecteurs. Hélas, il n’a pas ramené
Emin Pacha et ses traités avec le Kabaka Mwanga seront annulés par le traité anglo-allemand du 1ier juillet 1890. Quelques années plus tard, le Buganda deviendra
même un protectorat britannique.
L’extrait du livre de Carl Peters qui suit, nous permettra de découvrir la relation
entre Mgr Hirth et l’explorateur dans la vie quotidienne.
Le séjour du 12 avril au 8 mai 1890, raconté par l’explorateur71
«... Nous savions que, le lendemain [12 avril 1890], nous atteindrions Nyagési,
station de la mission française ; aussi fut-ce de la meilleure humeur du monde que
nous nous mîmes, après le souper, à déguster le thé devant ma tente, à la lueur de
nos lampes rudimentaires. A Nyagési, il y avait, nous avait-on dit, une belle habitation, au premier étage de laquelle nous aurions une chambre. Nous avions en outre
appris à Sessé qu’il y avait là du tabac européen, et que, pour la première fois depuis des mois, nous nous y régalerions d’un grog au cognac. Tout cela nous excitait
l’imagination en nous donnant les plus riantes idées, et ce ne fut qu’à 11 heures du
68

C. PETERS, op. cit., p. 299.
Mgr Hirth rencontra Carl Peters avant son ordination épiscopale et non pas après comme nous l’avons écrit dans
la note 132 de notre livre, Mgr Hirth premier voyage au Rwanda : novembre 1899 – février 1900. Contribution à
l’histoire de l’Eglise catholique au Rwanda, Kigali, Les Editions Rwandaises, 2006, p. 180. A l’occasion de
l’ordination épiscopale de Mgr Hirth, le Vicaire apostolique de Zanzibar écrira : « Mgr Lavigerie se jette dans les
bras des Allemands. » (F. RENAULT, Lavigerie, l’Esclavage africain et l’Europe, Tome II, Paris, 1971, p. 302).
70
Il est possible que Mgr Livinhac, de nationalité française, ait préféré ne pas accompagner Carl Peters afin de
cacher ses sympathies pour l’Allemagne. Cette puissance coloniale était en compétition dans la région des Grands
Lacs non seulement avec le Roi Léopold II, mais surtout avec la Grande-Bretagne. Mgr Hirth nous donne une
indication dans ce sens : « La lutte s’est envenimée surtout depuis que Mr Peters d’un côté et Mr Jackson de
l’autre ont fait savoir à tous, aux mois d’avril et de mai, les prétentions de l’Allemagne et de l’Angleterre sur le
Buganda et toute la région du Nyanza. Les protestants, préparés depuis longtemps par leurs ministres, se sont jetés
complètement, eux et leurs pays, entre les mains de l’Angleterre dont ils réclament le protectorat. Les catholiques
de leur côté se sont tournés dès lors tout naturellement vers l’Allemagne qui par ses traités assure à Mwanga son
trône, à la vraie religion le libre exercice, au Buganda la neutralité… » (Lettre de Mgr Hirth du 4 octobre 1890 au
Cardinal Lavigerie, in Lettres de Mgr Hirth au Cardinal Lavigerie, A.G.M.Afr., N° 6044, Copie de C.13/502).
71
C. PETERS, op. cit., pp. 304-317.
69

21

soir que nous nous couchâmes, l’esprit tout dispos. De grand matin, on repartit,
pour filer d’abord le long de Komé72, puis sous le continent dont les berges se dessinaient de plus en plus nettement au sud-ouest.

LA MISSION DE NYEGEZI (NOTRE-DAME-DES-EXILES)

Le temps était magnifique. A midi, nous passâmes devant l’île Djouma. Stephano me proposa d’y camper, mais je déclinai l’offre. Les canots inclinèrent ensuite
au sud-est, et nous aperçûmes à gauche, de plus en plus distincts, les rivages qui
s’enfoncent dans la baie d’Oukoumbi. Pour le coup, nous pouvions nous dire que
nous touchions au terme de notre navigation ; il fallut néanmoins encore tout
l’après-midi pour atteindre l’entrée du sund73. A 5 heures et demie, nous rangeâmes (sic) [longeâmes] le littoral de figure caractéristique qui dessine l’entrée
sud-ouest du goulet, et nous discernâmes du même côté les cônes étranges de granit
et les formations basaltiques qui donnent un caractère si original à la côte
d’Ousoukouma. Au milieu du sund se trouve un îlot escarpé et revêtu d’épaisses
futaies, que nous laissâmes à notre droite, pour nous rapprocher de plus en plus du
littoral est du sund où l’on apercevait les habitations et les feux des Ouasoukouma.
Les rameurs étaient harassés de leurs efforts des derniers jours ; ils redoublèrent
néanmoins d’énergie, et, en chantant gaiement, nous menèrent vers l’endroit où
l’on nous indiquait, au crépuscule, les contours de la mission catholique de Nyagési. Je me tenais à l’avant de la chaloupe, impatient d’arriver et de rencontrer mes
frères.
Nous piquâmes sur la berge en côtoyant de bizarres reliefs de rochers ; la chaloupe aborda, je sautai à terre, et m’entendis saluer dans l’obscurité par ces mots
prononcés avec un fort accent alsacien :

72
73

« Kome » est une île du lac Victoria-Nyanza.
« Sund » : détroit.

22

« Bonsoir, messieurs! Je suis surpris de vous voir si tôt. Une lettre de Mgr Livinhac m’avait prévenu de votre arrivée. Je suis Mgr Hirth74, et j’ai, je pense, devant moi M. le Dr Peters.
— Bonsoir, répondis-je joyeusement ; je suis agréablement surpris de me voir
saluer ici en allemand. M. von Tiedemann75 va me rejoindre tout à l’heure ; son
canot suit le mien de très près. »
Tiedemann survint en effet, et, par des plantations de maïs et des champs jardiniers, nous pénétrâmes dans une vaste cour encadrée de bâtisses, à
gauche de laquelle nous voyions briller hospitalièrement les chambres bien éclairées du logis habité
par les maîtres de la station. Nous traversâmes un
long portique, et Mgr Hirth nous mena, von Tiedemann et moi, dans la pièce qui nous était destinée. Après avoir fait un bout de toilette, nous
nous rendîmes chez le missionnaire, et là, on nous
présenta le père Coullaud et le frère de la station.
Je remis à Mgr Hirth les lettres de l’Ouganda ; il
les lut et nous souhaita de nouveau la bienvenue.
Nous fûmes conduits ensuite au réfectoire, où
MGR HIRTH (1854-1931)
nous attendait un repas qui nous parut positivement
princier. Il se composait d’un potage jardinière à la mode française, de poisson, de
pommes de terre, de pain, de choux-raves, de radis et de choux, avec un rôti de
mouton et une fricassée de poulet ; après quoi on servit du fromage, du beurre, des
fruits, le tout arrosé de vin de bananes et consolé par un verre de limpide eau-devie de bananes également. Qui pourrait nous en vouloir de l’humeur joyeuse et de
l’excitation que ce menu éveilla en nous? Les périls et les ennuis du Victoria
Nyanza étaient maintenant derrière nous ; nos pieds foulaient le sol de la colonie
allemande de l’Est-Africain. Le retour vers la côte et vers la patrie, qui ne nous
était apparu jusqu’alors que dans un lointain nébuleux, devenait dès ce jour une
réalité avec laquelle nous pouvions compter pratiquement, et il nous était permis
tout d’un coup de faire de nouveau fond sur l’avenir.
Certes, j’avais encore bien des soucis en perspective : les expériences que
j’avais faites depuis le commencement de l’expédition me présageaient de nouvelles difficultés lors de mon arrivée à la côte ; mais j’avais les nerfs trempés par

L’adolescence de Mgr Hirth avait été marquée par le Concile Vatican I, la réclusion du pape au Vatican et par
l’annexion de l’Alsace, sa région natale, par l’Allemagne. Ce dernier évènement avait fait de lui, en 1871, un
Allemand. Durant toute sa vie, il manifeste une grande aversion vis-à-vis de l’Allemagne, qu’il dissimule quand il
se trouve en présence des autorités de ce pays. (S. MINNAERT, « Un regard neuf sur la première fondation des
Missionnaires d’Afrique au Rwanda en février 1900 », in Histoire et Missions Chrétiennes, N° 8, Editions Karthala, Décembre 2008, pp. 49-50).
75
Le baron Adolf von Tiedemann (1865-1915), un officier dans l’armée prussienne, est le compagnon de voyage
de Carl Peters.
74

23

tout ce que j’avais subi, et j’étais habitué de longue main, dès que quelque obstacle
ou quelque danger surgissait derechef devant moi, à me répéter l’antique parole :
« Allons, supportons encore cela virilement ! »
Ce fut donc l’esprit tout en fête que je m’éveillai le lendemain matin dans ma
chambre crépie de blanc. J’avais trouvé à Nyagési, dans la bibliothèque du père
Schynse, une collection de journaux allemands et français, qui s’arrêtait, il est vrai,
à la date du mois d’août, et parmi eux la Deutsche Kolonial-Zeitung et le Mouvement géographique de Bruxelles, où je lus, singulièrement faussées et défigurées à
vrai dire, les premières nouvelles de notre atterrissage à la baie de Kouaihou. Suivant ma coutume, je me levai avant 6 heures, et dans la douce paix de cette journée
du dimanche, je descendis, pour réfléchir tranquillement, aux cloîtres de la station.
A 6 heures, la cloche de la mission sonna la
prière, et je m’inclinai humblement devant Dieu,
qui, à travers tant de périls et d’épreuves,
m’avait conduit jusqu’ici
Un déjeuner d’apparat nous réunit ensuite
dans le réfectoire ; puis je rédigeai à destination
de l’Allemagne des rapports que deux exprès,
mes pagasis76 Farialla et Pemba Moto, devaient
dès le lendemain porter à la côte. J’étais d’autant
plus pressé de faire partir au plus vite ces missives, que j’avais appris à Nyagési de nouveaux
détails au sujet de la perte supposée de ma caravane, et que j’ignorais si des informations ultérieures étaient venues rassurer les miens en Allemagne. J’écrivis donc un long message au
Comité allemand d’Emin-Pacha et un autre à la
Compagnie coloniale allemande. Comme le
premier de ces écrits caractérisait ma situation
morale à ce moment-là, je le produis ici, bien
que l’essence en ait déjà été publiée il y a
quelque temps dans la Deutsche KolonialZeitung.
CARL PETERS (1856 -1918)
J’apprends, à mon arrivée à Ousoukouma, que mon expédition a passé en Europe pour avoir échoué et qu’on m’a regardé moi-même comme mort. Cette
croyance se rattache peut-être à certaines prédictions préalables et à l’idée préconçue que tout le monde qui avait une expédition comme la mienne ne pouvait traverser le pays des Massaï, et que je courais volontairement au-devant de mon malheureux sort. Que l’honorable Comité veuille bien prêter toute attention aux remarques
qui suivent :

76

« Pagasis » : des aides.

24

« 1° Premièrement, j’étais mieux à même que tous nos critiques d’Europe ou de la côte de juger
de la possibilité ou de l’impossibilité de mener à bien mon expédition avec les ressources dont je
disposais. Il n’est jamais entré dans ma pensée de risquer comme un insensé la vie des gens qui
m’étaient dévoués. Si j’ai persisté, malgré tout, à marcher de l’avant avec ma petite colonne, c’est
que, en dépit de tout ce qu’on pouvait dire, les difficultés qui se dressaient devant moi ne m’ont pas
paru aussi insurmontables qu’on le pensait, et la suite m’a donné pleinement raison.
2° Les différences d’appréciation qui se sont produites, à
cet égard, entre moi et d’autres personnes, viennent uniquement de ce fait : en thèse générale, je ne fais jamais grand cas
de l’initiative des Arabes et des Africains, et, partout, j’ai la
conviction constante qu’en alliant à la prudence la rapidité
dans la conception on peut venir à bout d’une entreprise. Les
périls de la région des Massai n’ont pu m’impressionner. Les
voyageurs qui en parlent, Thomson et le Dr Fischer, n’ont
jamais eu une attitude décidée en face de ces fils quelque peu
effrontés de la steppe, et ils n’ont pas, en conséquence, qualité
suffisante pour se prononcer sur les dangers d’une marche
dans ces pays. En réalité, ces dangers ne sont pas aussi terribles qu’on le dit et qu’on le pense, et mon trajet à travers ces
contrées, bien qu’effectué avec 60 ou 70 hommes seulement,
n’est pas le moins du monde un tour de sorcier, encore qu’il
ait eu ses difficultés, assez graves même certains jours.
J’espère sincèrement que notre exemple, s’il est suivi, ne
tardera pas à mettre à néant le soi-disant « péril massaï ». On
ne saurait, en tout cas, prétendre que j’ai follement exposé ma
vie et celle de mes compagnons, attendu que j’avais une
notion exacte des risques à courir, et que, comme la suite l’a
montré, je ne les ai pas non plus dédaignés.
DEUTSCHE KOLONIAL-ZEITUNG

3° Il règne, me semble-t-il, au sujet des voyages en Afrique, un certain nombre de préjugés, que,
dans l’intérêt de l’ouverture de ce continent, il importe de dissiper au plus vite. Un de ces préjugés
consiste avant tout à croire que, pour gagner le centre de l’Afrique, il faut avoir une grosse quantité
d’articles d’échange et un grand nombre de porteurs. Comme chaque porteur consomme mensuellement, en moyenne, un doti77 et demi de denrées, on comprend aisément, dans quel laps de temps, il
aura consommé sa charge. Et si l’on se figure qu’une grosse troupe accroît la force de résistance, je
puis démontrer que tout, à cet égard dépend de l’organisation, toujours plus facile à assurer avec une
petite caravane qu’avec une grande. Le Mgouagouana78 proprement dit est un être pusillanime79 qui
dissout par son mauvais exemple les bons éléments d’une colonne. La preuve en est que des expéditions arabes, fortes de milliers d’hommes, ont été battues par les Massaï.
Les expéditions anglaises de l’Est-Africain qui sont parties en même temps que moi, et qui se
montaient à plusieurs centaines d’individus, n’étaient pas, j’en suis fermement convaincu, aussi résistantes et aussi bonnes militairement que la mienne dont je connais chaque membre, et qui est animée
de l’esprit de corps. La possession d’un stock considérable d’articles d’échange offre, de son côté, ce
danger : c’est qu’on décline, à l’occasion, le combat en payant un tribut, ce qui ne fait que diminuer le
prestige de la race blanche et accroître d’autant la naïve arrogance des Africains. Si l’on compare
l’expédition allemande d’Emin-Pacha avec les autres expéditions, on reconnaîtra, Dieu merci, que je
n’ai jamais commis cette grosse faute. La suite a montré également que partout notre expédition a joui
de la considération due à la dignité de notre race européenne ; même dans les pays où je suis actuel77

Il s’agit d’une mesure d’étoffe. Un « doti » mesurait 4 coudées de 60 centimètres chacune.
Le « mgouagouana » ou « wangwana », ce qui signifie « l’homme libre », est un africain islamisé originaire de
la côte. Il travaille au service des commerçants arabes.
79
« Pusillanime » : manquant de courage.
78

25

lement, les partis anciens ont mieux aimé prendre la fuite à notre approche : c’est ce qu’a fait, à
l’ouest du Victoria Nyanza par exemple, le puissant Arabe Kimboulou, qui est à la tête de plus de 100
chasseurs d’éléphants ; il a filé avec toute sa faction, que je m’étais chargé d’expulser du pays. Les
peuples qui ont voulu vivre en paix avec nous y ont toujours trouvé leur compte, et jamais nous ne
nous sommes battus que pour notre légitime défense.
4° C’est grâce à cet esprit que notre expédition, bien qu’Emin-Pacha, ce qui est fort regrettable,
ait été forcé de se replier avant son arrivée, a pu pousser jusqu’à ces pays. Il lui a été donné d’explorer
tout le territoire du Tana et, d’autre part l’Ousoga. Nous avons réussi à rétablir Mouanga dans
l’Ouganda avec le parti chrétien, et à créer ainsi au nord du Nyanza un boulevard chrétien contre
l’Islam, en faisant accepter de l’Ouganda l’Acte du Congo et le principe de l’antiesclavagisme, nous
l’avons annexé aux régions demi-civilisées de l’Afrique, telles que Zanzibar, et nous avons arraché
aux influences arabes les districts ouest du lac Victoria. C’était là le but essentiel que visait notre
mouvement en faveur des régions du Nil, et qui devait aboutir à favoriser dans l’Afrique Centrale ce
développement de civilisation dont nous regardions avec raison Emin-Pacha comme le champion. Je
crois qu’on est porté en Europe à trop déprécier l’importance de notre expédition. Peut-être pourtant
ceux qui réfléchissent estimeront-ils à sa juste valeur l’effet moral qu’a dû produire sur tout le centre
de l’Afrique la mise en branle de tant d’expéditions ayant pour but de sauver un blanc éminent. Cette
sorte de croisade nous a montré dans ces pays comme une race d’élite, et c’est là une impression qui
durera à jamais. Honneur à Stanley, qui a eu l’honneur de pouvoir rendre Emin-Pacha au monde des
blancs80! Mais, nous aussi, nous avons contribué à convaincre les esprits que l’abandon de la position
du haut Nil n’était qu’un simple épisode et que ce mot : « Toutaroudi — nous reviendrons », était
toujours vivant dans les cœurs. Si l’Europe veut répandre cette conviction dans toute la zone nord-est
du continent africain, qu’elle envoie une forte expédition à travers les régions somali et galla, pour
imprimer chez ces fières peuplades le sentiment de notre supériorité et venger enfin le massacre de
Decken81.
L’exploration de tout le territoire du Djouba serait le résultat géographique de cette entreprise, résultat qui est un desideratum de notre temps. Une expédition du même genre, procédant de mobiles
moraux et géographiques tout autres, devrait aussi reprendre les visées et l’objectif final des colonnes
de secours à Emin-Pacha, et ainsi se trouverait levé le dernier morceau du voile mystérieux qui nous
cache l’Afrique orientale.
5° De notre propre entreprise, nous croyons pouvoir inférer que le grand duel qui se livre aujourd’hui entre Européens et Arabes pour la possession de l’Afrique est désormais décidé en notre
faveur. L’arabisme est battu sur toute la ligne. Le premier mérite en revient à l’action officielle que
l’Allemagne a tentée par l’entremise du capitaine Wissmann ; mais Stanley, le comte Teleki82 et nousmêmes, nous pouvons aussi revendiquer une part dans ce résultat. Stanley a vaincu les peuplades
établies entre le Congo et le Mwoutan-Nzigé, les Ouanyoro et les Ouanera ; Teleki a écrasé les Ouakikoujou et les Ouasouk ; nous-mêmes, nous avons démontré tour à tour aux Ouagalla, aux Ouadsagga, aux Ouakikoujou et aux Massaï, sans parler de tribus moindres, la supériorité des armes européennes ; nous avons assisté le parti chrétien de l’Ouganda et détruit l’influence de l’Islam à l’ouest
du Victoria Nyanza tous ainsi, nous avons travaillé à christianiser l’est et le centre de l’Afrique. Ces
diverses entreprises forment, en fin de compte, un ensemble d’une grosse valeur, et ont une connexité
morale dans laquelle doit être également comprise l’expédition allemande d’Emin-Pacha. Si on
l’appréciait de cette façon, on se départirait peut-être de beaucoup des hostilités qu’elle a rencontrées
au début, et l’on reconnaîtrait que si elle a, en apparence, manqué son but effectif, elle n’en a pas
moins servi la grande idée morale qu’on vise à réaliser aujourd’hui en Afrique.
J’ai l’honneur d’être votre bien dévoué,
CARL PETERS.

80

C. PETERS, op. cit., p. 308 : « C’était encore mon opinion à cette date du 13 avril 1890. »
Baron Carl Claus von der Decken (1833-1865).
82
Samuel Teleki (1845-1916), comte de Székest, était un explorateur hongrois.
81

26

P.-S. – Je pense être à la fin de juin à Zanzibar ; je ramène avec moi Mgr Livinhac, qui a été nommé
supérieur de la mission d’Alger. »

Après avoir écrit ce message et d’autres lettres particulières, je fis le soir, avec
Mgr Hirth, à travers les plantations de la mission, une promenade charmante, qui
me montra ce qu’un travail assidu peut faire de ce pays. Diverses espèces de légumes d’Europe y étaient cultivées. Sur un grand terrain défriché, on avait planté
des bananiers apportés de l’Ouganda ; partout régnaient l’activité et un labeur fécond.
Nous étions en train de contempler tout cela, quand un vacarme soudain partant
du rivage attira notre attention : c’était, me dit-on, le reste de mes chaloupes, attardées la veille, qui approchaient. Nous gagnâmes la berge, et, là, nous comptâmes
en effet plus de 20 embarcations, à peu près de conserve83, qui débouchaient derrière l’île que nous avions doublée le soir précédent. Quand elles furent en vue de
la côte, elles se mirent en rang et se mirent à faire des évolutions et d’autres manœuvres ; puis elles se dirigèrent vers la rive, et bientôt j’eus autour de moi tous
ceux de mes gens que je n’avais plus revus depuis Boumbidé. Je leur distribuai vite
des étoffes pour qu’ils pussent se procurer des vivres en abondance. On logea ce
monde dans les bâtiments de la mission, et, un instant après, on vit se trémousser
joyeusement tous ces hommes, certains à présent — ce dont ils avaient si souvent
douté — de pouvoir regagner leur patrie.
Le 14 avril [1890], je résolus de me transporter avec une escouade à Oukoumbi,
localité sise à trois heures au sud de Nyagési. M. von Tiedemann désirait y passer
aussi quelques jours ; mais il préférait faire le trajet en chaloupe. Comme les
Arabes de Margo n’avaient pas encore reconnu la suzeraineté allemande, je tenais à
hisser tout de suite le drapeau allemand à Oukoumbi et à placer par traité le pays
sous le protectorat allemand : la mission française me sollicitait d’ailleurs de le
faire.
Ce matin-là, le père Coullaud avait pris une vue photographique de notre camp
et de nos Askaris84. Après le repas de midi, je me suis mis en route avec Houssein
Fara, quelques autres Somali et mes domestiques, pour atteindre dans la soirée
Oukoumbi. Il avait plu de nouveau très fort, et le pays offrait un aspect aussi frais
que verdoyant. Les eaux qui couvraient les chemins gênaient bien un peu notre
marche ; mais une région tropicale gagne toujours à cette humidité. Les cônes de
basalte et les formations de granit que j’avais remarqués la veille, de mon bateau,
constituaient, je le reconnus alors, toute cette partie de l’Ousoukouma. La route
longeait toujours des reliefs de ce genre, et nous livrait à droite des échappées de
vue sur la baie et le lac. En arrivant à un village situé à moitié chemin de Nyagési
et d’Oukoumbi, je rencontrai l’âne que Mgr Hirth, parti lui-même dès le matin,
avait eu la gracieuseté de m’envoyer, et je pus faire ainsi très commodément le
reste du trajet.
83
84

L’expression veut dire « à la même hauteur ».
« Askaris » : des soldats africains (souvent des Somaliens).

27

LA MISSION DE BUKUMBI (NOTRE-DAME DE KAMOGA) CHEZ MGR HIRTH

Après avoir traversé un large marécage, nous nous mîmes à monter par des villages où de larges chemins couraient entre des haies vertes, puis par des champs de
mtama et de maïs, et tout à coup, à gauche sur le revers d’une de ces éminences
pierreuses et coniques dont j’ai parlé ci-dessus, j’aperçus la confortable station des
missionnaires d’Oukoumbi.
Le soleil se couchait quand nous l’atteignîmes, et les cloches tintaient justement
pour l’office du soir. Nous pénétrâmes par une porte voûtée dans une cour quadrangulaire entourée de constructions ; dans la véranda parut Mgr Hirth, qui descendait l’escalier pour nous souhaiter la bienvenue.
Les cloches du soir résonnaient solennellement, quand le père me conduisit
dans son cabinet, où la présence d’un bureau et d’une étagère garnie de livres me
montra que je me trouvais en un lieu représentant, au cœur de l’Afrique, un foyer
de culture et de travail intellectuel tout européen.
La station de Nyagési avait été établie, à l’instigation de Mgr (sic) Lourdel, spécialement pour les Ouaganda qui s’étaient réfugiés dans l’Ousoukouma. Elle dépendait administrativement de celle d’Oukoumbi. Chaque dimanche, le père Coullaud allait y célébrer le service divin, puis, le lundi, il s’en retournait à Oukoumbi.
Au moment où nous nous y trouvions, ce père y était à demeure avec un frère, pour
y attendre Mgr Livinhac. Le supérieur d’Oukoumbi et de Nyagési avait été jusqu’alors Mgr Hirth ; puis ce dernier venait d’être appelé à remplacer Mgr Livinhac
à la tête de toute la mission catholique du lac. Mgr Hirth est un homme grand et
maigre, portant une barbe clairsemée et des lunettes d’or. Il offre tout le type
d’un savant allemand, et est fort versé en théologie. Il écrit fort bien
l’allemand et le parle de même, quoique avec un accent alsacien prononcé85.
Nos conversations avaient lieu tour à tour en cette langue et en français, et nous
employâmes plus d’une longue soirée à nous entretenir des doctrines controversables de nos deux églises.
85

Il s’agit du passage que le Chanoine de Lacger a utilisé dans son livre sur le Rwanda.

28

Dès mon arrivée, Mgr Hirth me présenta le « père procureur » de la station, Mgr
(sic) Hautecœur, petit homme très intéressant et très éveillé, qui avait passé de
longues années dans l’Ounyambé, et qui put me fournir d’importants renseignements sur les agissements des Arabes dans ce pays. Comme il avait beaucoup
d’esprit, il était, à table, notre grand amuseur. Il s’occupait de tous les intérêts de la
station, et s’entendait à toutes sortes de travaux manuels : il était tourneur, menuisier, savait faire des cartouches et même réparer des fusils. Mon plaisir, l’aprèsmidi, était de me rendre chez lui, pour le regarder besogner.
A côté de ces deux ecclésiastiques, il y avait encore à Oukoumbi un frère servant, qui fut malheureusement atteint de la dysenterie, peu de temps après mon
arrivée, et décéda pendant mon séjour. Celui-ci avait rendu un grand service à la
station, en y créant un jardin où il cultivait toutes sortes de légumes d’Europe et
aussi des fruits de la côte, tels que les oranges. Ce jardin, situé au-dessous de
l’établissement, était irrigué par un ruisseau de montagne qu’une conduite y amenait.

DES ENFANTS MIS AU TRAVAIL POUR CONSTRUIRE LA MISSION DE KAMOGA

Par mesure sanitaire, tous les bâtiments avaient été placés sur la hauteur, au côté
ouest de la crique qui pénétrait au loin dans les terres : encore leur position ne suffisait-elle pas à les mettre toujours à l’abri des fièvres. Le district d’Ousoukouma,
contrairement à l’Ouganda, souffre de la sécheresse ; huit mois de l’année, m’a-ton dit, il demeure brûlé. Cela nuit beaucoup à l’économie rurale du pays ; aussi les
habitants s’adonnent-ils de préférence à l’élevage du bétail. Pendant la saison
sèche, les troupeaux sont, paraît-il, menés aux forêts ; néanmoins, je n’ai pu comprendre comment font les indigènes pour arriver à nourrir toute l’année les myriades de bêtes qu’ils possèdent.
A l’époque où je vis l’Ousoukouma, la saison des pluies battait son plein, et
toute la région ressemblait à un frais pâtis. Dans les champs verdissaient et mûris-

29

saient maïs et mtama86; partout en outre apparaissaient des plantations de patates et
de fèves ; et, n’eussent été les cônes de pierre dont j’ai parlé au précédent chapitre,
j’eusse pu volontiers me croire, en contemplant ces
plaines unies, au milieu de nos Marches de la BasseAllemagne. Les gens de la contrée offrent eux-mêmes
le type de nos habitants des Marches : ils ont quelque
chose de lourd et d’obtus, ce qui ne les empêche point,
paraît-il, d’avoir du fond et de la solidité. Bref,
l’Ousoukouma est, en somme, une possession précieuse pour l’Allemagne ; les indigènes en sont, sans
conteste, les meilleurs porteurs de l’Afrique, et forment, à tous égards, un excellent élément ouvrier. Ils
ont une propension marquée à entretenir des relations
avec la côte et la race blanche, et ce seront certainement, un jour à venir, nos sujets les plus utiles. Je les
place encore au-dessus des Ouanyamési, car ceux- ci,
depuis des siècles, ont subi davantage les influences
arabes, auxquelles les Ouasoukouma sont restés réfractaires. Ces gens se mirent tout de suite en rapport avec
moi, et de tous côtés m’arrivèrent des requêtes pour
obtenir le drapeau allemand : le manque seul de la
marchandise nécessaire m’empêcha de faire droit à
toutes ces demandes.
VON TIEDEMANN (1865-1915)
Le matin du 16 avril [1890], je n’en arborai pas moins, dans les formes solennelles, les couleurs germaniques à Oukoumbi, en signe de prise de possession au
nom de mon pays de la côte sud du lac Victoria. Par l’entremise de Mgr Livinhac, j’avais conclu avec le sultan un traité aux termes duquel ce prince reconnaissait la suzeraineté allemande et réclamait notre pavillon87. Celui-ci fut, en
conséquence, hissé sur un point élevé de sa résidence et salué par des salves :
l’emblème était visible au loin, pour les chaloupes qui, du nord, pénétraient dans la
crique.
A l’approche de notre expédition, je le sus par Mgr Hirth, les Arabes de Mengo
s’étaient enfuis dans les forêts avec un gros stock d’ivoire, et l’on pensait au sud du
Victoria Nyanza, qu’après l’érection du drapeau allemand ils ne reparaîtraient plus
dans le pays. Leur provision d’ivoire suggérait déjà des envies de razzia à la population régionale ; je déclinai néanmoins les offres qu’ils me firent de ce chef, attendu que je ne connaissais pas assez bien la contrée et que ma disette de munitions
m’interdisait tout pas inconsidéré. Je sus ultérieurement en Europe que les Ousoukouma, après mon départ, s’étaient chargés de massacrer eux-mêmes les Arabes et
leur avaient enlevé vraisemblablement leur ivoire.
86
87

« Mtama » : du sorgho.
Drapeau.

30

Le lendemain de l’érection de notre pavillon, M. von Tiedemann retourna à
Nyagési, à cause de l’espace un peu restreint dont nous disposions à Oukoumbi, et
alors commença pour notre colonne, après tant d’aventures de toute sorte, une période de doux bien-être qui se prolongea plusieurs semaines. Il y avait à Oukoumbi
un établissement appartenant à M. Stockes88, où demeuraient plusieurs Ouangouana et toute une troupe d’esclaves femelles. Mes gens s’y amusaient nuit et jour, et
les pots de bière ne désemplissaient pas. Et Dieu sait quel sentiment de leur dignité
ils montraient! Quand je les voyais, affublés d’oripeaux de toute sorte, cheminer la
tête haute parmi les indigènes, qu’ils daignaient à peine honorer d’un regard, ou,
assis devant des brocs de bière, autour des feux de leurs bivouacs, parler à leurs
auditoires frémissants des Massaï et des Ouaganda, je ne pouvais guère me défendre de sourire. Ce fut à Oukoumbi que, pour la première fois dans le cours du
voyage, ils touchèrent régulièrement le poscho89, la mission catholique étant à
même de me vendre, contre un chèque sur Zanzibar, des étoffes en suffisance. Ils
pouvaient donc pourvoir amplement à tous leurs besoins, ce qui ne les empêcha pas
d’abord, conformément à leur vieille habitude, d’essayer de prendre sans payer, et
grand fut leur étonnement de me voir riposter à ces façons par des fouettées énergiques. Ce ne fut que peu à peu qu’ils s’accoutumèrent à respecter dans les Ouasoukouma des sujets allemands placés sous notre protectorat.
Mes journées, à Oukoumbi, s’écoulaient donc dans une paix charmante.
J’habitais une chambrette confortable, où le matin, je m’occupais à lire et à écrire.
A 6 heures, je sautais du lit, pour procéder à l’appel de mes gens, qui étaient tenus de m’attendre en rang devant la véranda. On déjeunait au réfectoire, après quoi
nous nous asseyions tous ensemble pendant une petite heure sous la fraîche véranda, et fumions une pipe de tabac d’Europe. Puis, je visitais mes Somali, qui logeaient dans une tente à droite de la station. Ensuite j’écrivais ou je lisais encore
jusque vers midi, heure où la cloche nous appelait au réfectoire pour le second
déjeuner. Celui-ci se composait de soupe, de rôti, de légumes, de pommes de terre,
de pain et de beurre ; du café et un verre de cognac à l’eau achevaient de nous ragaillardir. Chacun, là-dessus, regagnait sa chambre pour lire, à moins que je ne
fisse une visite à Mgr (sic) Hautecœur. Un peu après 4 heures, j’allais prendre Mgr
Hirth ou Mgr (sic) Hautecœur pour faire un tour aux environs. Nous parcourions le
Stockes ou mieux Stokes était un citoyen britannique d’origine irlandaise. Il avait commencé sa vie en Afrique
équatoriale comme missionnaire protestant. Puis il changea de métier et devint un marchand d’armes et d’ivoire Il
établit des entrepôts dans toute la région comprise entre Tabora et le lac Victoria et acquit une grande influence
tant auprès des commerçants arabes, des missionnaires et des autochtones. Stanley, ramenant Emin Pacha en 1889,
entendit fréquemment parler de lui et utilisa ses dépôts pour le ravitaillement de sa colonne. Stokes se lia avec le
Gouvernement allemand pour étendre l’expansion allemande, non seulement dans la région des Grands Lacs, mais
aussi au Congo, alors principale source d’approvisionnement de l’ivoire. On le soupçonna d’avoir favorisé en
1892 le raid d’Emin Pacha en direction de Kirundu. Après la mort d’Emin, en 1892, les guerres arabes avaient
amené une grande confusion dans la partie nord-orientale du Congo. Stokes voulut reprendre à son compte un plan
d’invasion qui présentait le double avantage de permettre à l’Allemagne de planter son drapeau dans une région
que les Belges semblaient avoir abandonnée. L’aventure de Stokes se termina mal. Il fut capturé par les Belges et
pendu à Lindi le 14 janvier 1895. (R. CAMBIER, « Stokes Charles-Henri », in Biographie Coloniale Belge, T. I,
1948, col. 895-898).
89
« Poscho » : une rétribution.
88

31

pays en tous sens, ou bien nous allions soit au lac chercher du poisson, soit au village, acheter du miel. A 6 heures, service du soir, et, une demi-heure plus tard,
nous nous rassemblions pour le dîner, qui était suivi d’une conversation plus ou
moins longue dans la chambre, ou, si les moustiques n’étaient pas trop gênants,
sous la véranda.
On avouera que c’est là, au cœur de l’Afrique, un train d’existence assez
agréable, et l’on s’étonnera peut-être, si je dis qu’au bout d’une semaine je fus saisi
d’un besoin d’activité presque insurmontable qui me poussait à entreprendre
n’importe quoi, à attaquer les Arabes de Mengo, ou bien à marcher contre les indigènes hostiles qui se trouvaient de l’autre côté de la crique. Les ressorts de ma volonté avaient été trop tendus pour que je pusse me mettre aussi vite au niveau d’un
genre de vie tout paisible. Puis vinrent des heures où mon esprit, comme une batterie électrique à peu près déchargée, fut enclin à se perdre dans des rêveries abstraites et à s’abandonner à des méditations pleines de fantaisie.
Toute initiative morale m’abandonna ; mon âme devint comme « cet œil contemplatif » dont parle Schopenhauer90. Les grands problèmes de l’Être surgirent en
moi dans toute leur intensité, et, comme il l’avait fait dans les années précédentes,
mon esprit s’attela à leur solution.
Parfois aussi, je prenais part aux offices des catholiques. Quand le soir, à 6
heures, la cloche sonnait pour la prière, les impressions de l’enfance me revenaient
au cœur. Je me rendais à la chapelle, que la lueur des cierges éclairait et
qu’emplissait le parfum de l’encens. Dans cette chapelle on avait installé un
harmonium, sur lequel Mgr Hirth jouait avec une vraie maestria91. Et lorsque
les enfants, mariant harmonieusement leurs voix aux sons de cet instrument, chantaient leurs hymnes latins, mon âme se laissait aller à une sorte de mélancolie. La
première fois que j’entendis de nouveau cette musique, un vif sentiment de tristesse
et de pitié pour moi-même m’étreignit ; toute la série de mes luttes passionnées des
mois précédents m’apparut dans mon for intérieur, et je fus obligé de me presser le
visage de mes mains, pour ne pas éclater en sanglots convulsifs.
Dans de pareilles situations, toutes les différences de confession et de foi
s’évanouissent.
« Le sentiment est tout, les mots ne sont plus qu’un vain son » : dans ce milieu
africain si plein de menaces, la musique qui est, dit Schopenhauer, le reflet immédiat de la pensée humaine, produit une impression encore plus profonde que dans
les salons parquetés de l’Europe.
Ainsi s’écoulaient les jours, dans l’uniformité et la songerie. De Mgr Livinhac,
point de nouvelles. La saison des pluies battait son plein ; des torrents d’eau tombaient quotidiennement du ciel, accompagnés généralement de tonnerre et
d’éclairs. On parlait de grandes inondations survenues dans l’Ousoukouma et
l’Ousoumbiro, et qui rendaient, disait-on, pour un temps, les chemins de la côte
90

Arthur Schopenhauer (1788-1860) est un philosophe allemand. Sa pensée s’inspire principalement de celles de
Platon, d’Emmanuel Kant et des textes sacrés indiens (dont le vedanta).
91
L’autre passage que le Chanoine de Lacger a utilisé dans son livre sur le Rwanda.

32

impraticables. Nombre de maladies se déclarèrent parmi mes hommes, et, le 24
avril, Tiedemann fut saisi d’une fièvre violente. Le 25 [avril 1890], je perdis cet
excellent petit Mousa, de Dar-es-Salaam, qui, depuis la mort de Nogola, était le
doyen des porteurs. Il était allé avec deux de ses camarades de Dar-es-Salaam se
baigner dans une baie du lac. Hassani, qui, par parenthèse, était son frère, et
l’accompagnait, se tenait sur la berge, quand il vit tout à coup un crocodile
s’approcher des baigneurs. Ceux-ci essayèrent aussitôt de regagner la rive à la nage
; l’un d’eux, Manioumkou, y réussit. Quant à Mousa, avant qu’il eût abordé, il fut
atteint par le crocodile. L’animal le saisit par la nuque, et, sans même qu’il eût pu
jeter un cri, le malheureux disparut dans l’abîme avec le saurien.

LE CHEF KIGANGA DE BUKUMBI AVEC SES CONSEILLERS

Nous étions au dessert, lorsque Hassani et Manioumkou entrèrent en hurlant et
nous dirent : «Mousa a été dévoré par un crocodile! » Je me levai aussitôt, je mis
mon casque, et pris ma carabine, dans l’espoir de pouvoir au moins châtier l’animal
; mais celui-ci s’était sans doute retiré avec sa proie sur un des îlots de la crique, et
je ne pus le découvrir. Je sus par les pères que les crocodiles du Victoria Nyanza
sont particulièrement dangereux. Ils font chavirer les bachots de pêche pour saisir
ceux qui les montent, et souvent même ils attaquent les gens sur la berge. Beaucoup de Ouasoukouma, paraît-il, perdent la vie de cette façon. Je regrettai fort le
pauvre Mousa, et je défendis dorénavant à mes hommes de se baigner : la défense,
après cet accident, était, à vrai dire, à peu près superflue.

33

Les nouvelles de Nyagési devenant un peu inquiétantes, je m’y rendis, le 27
[avril 1890], pour voir M. von Tiedemann. Il eut peur, l’après-midi de ce jour,
d’être atteint d’une hépatite ; ses craintes, heureusement, ne se justifièrent pas. Le
lendemain et le surlendemain, je restai à Nyagési, et, le 29 [avril 1890], nous organisâmes en commun une chasse au lion, à laquelle Tiedemann lui-même put
prendre part. Chaque après-midi, le félin dévorait une tête de bétail de la mission.
Nous nous postâmes à l’affût près du troupeau ; mais le drôle nous avait sans doute
éventés, car, cet après-midi là, il ravit un mouton d’un autre troupeau qui paissait
juste sur nos arrières. Nous l’entendîmes rugir tout près de nous, quand mon domestique Roukoua essaya de le mettre en fuite ; néanmoins nous ne pûmes tirer
dessus.

MORT DU DOYEN DES PORTEURS MOUSA,
MANGE PAR UNE CROCODILE (DESSIN)92

Le 30 [avril 1890] (veille de Walpurgis), je regagnai Oukoumbi, tranquillisé sur
l’état von Tiedemann. Nous restâmes debout une partie de la nuit, parce que j’avais
eu la fantaisie d’attendre en veillant l’heure du sabbat des sorcières. Ce jour-là, ne
pouvant plus dormir en un lieu clos, j’avais réinstallé ma tente dans la cour de la
Mission ; il était minuit passé quand j’allai m’y coucher.
Cette veille prolongée devait m’être fatale. Après le déjeuner, le 1er mai, je ressentis tout à coup un léger frisson et éprouvai le besoin de me mettre au lit. Une
heure après, j’étais atteint d’une fièvre violente, et c’était effectivement la fièvre
des marais, ou malaria, qui se déclarait. Le propre de ce mal, c’est d’agir surtout
92

C. PETERS, op. cit., p. 315.

34

sur le système nerveux et de paralyser la force de volonté. On est extraordinairement abattu, et en proie à toutes sortes de divagations. Des frissons vous secouent
le corps, ou bien des chaleurs terribles vous consument presque. On s’imagine,
dans cet état, que l’on ne passera pas la journée. Je pensais positivement mourir, et
je me sentais, je l’avoue, enchanté à l’idée d’être délivré de tous mes soucis et de
toutes mes luttes et de reposer sur les bords du lac Victoria.
Mais la Providence en avait décidé autrement. De fortes doses d’émétique me
soulagèrent, et le père Hautecœur, qui s’était chargé de me traiter, me prescrivit des
absorptions régulières de quinine, auxquelles la fièvre céda après trois jours de
délire. Mais Dieu sait ce que cet accès
avait fait de moi! Trois jours auparavant,
j’avais encore toute ma santé et toute ma
vigueur d’Europe : à présent, j’étais à un
tel degré de faiblesse que je pouvais à
peine me tenir debout et parcourir les
trente pas qui séparaient ma tente du bâtiment de la Mission. Je mentionne ce fait
pour montrer quel est le caractère de la
malaria sur le lac Victoria.
Pendant que je claquais de fièvre, le
frère de la station était mort et on l’avait
enterré. Le 1ier mai [1890], mon attaque
prit fin, et, le 5 [mai 1890], je pus me
réinstaller pour la première fois dans mon
fauteuil. On avait eu entre temps des nouvelles rassurantes de M. von Tiedemann.
Lui aussi, il avait été obsédé par toutes
sortes de divagations ; une nuit, il avait
réveillé la station entière en tirant des
coups de revolver sur des ennemis imaginaires. C’est ce que nous a appris le père
Coullaud en arrivant le 6 mai [1890] à Oukoumbi.
Je n’avais plus maintenant qu’une chose à faire. Il me fallait renoncer à attendre
plus longtemps Mgr Livinhac, qui ne donnait toujours pas de ses nouvelles. A rester davantage dans cette région de fièvres, je courais le risque de nouveaux accès
qui, à la fin, eussent pu m’être fatals. L’unique parti à prendre était donc, si affaibli
que je me sentisse, de quitter Oukoumbi pour gagner d’autres contrées : le changement de climat pouvait seul me guérir.
Le 6 [mai 1890], j’écrivis à von Tiedemann que nous partions le 8 [mai 1890]
pour la côte ; le lendemain, il arrivait à Oukoumbi, où tout avait été disposé pour la
mise en marche.
J’avais engagé douze nouveaux porteurs, et j’avais acheté à la Mission une
quantité d’étoffes suffisante à l’entretien de ma colonne jusqu’au littoral ; je
m’étais également muni pour mes besoins personnels de quelques approvisionne-

35

ments tirés de ceux que M. le docteur Hans s’était procurés sur le lac par les soins
de M. Stockes : 11 bouteilles de cognac et plusieurs caisses de biscuits ; je m’étais
en outre procuré 2 charges de riz.
Le soir du 7 [mai 1890], je fus assez bien remis pour pouvoir prendre part au
dîner en commun à la Mission. Je me rétablissais à vue d’œil de mon accès de
fièvre, et, le 8 [mai 1890], j’étais tout à fait sur pied. De violentes averses retardèrent le départ jusqu’à 11 heures, et je demeurai assis dans la véranda devant ma
chambre, causant sérieusement avec Mgr Hirth. Ensuite, le ciel s’éclaircit, et la
trompette donna le signal du branle-bas. Un appel tumultuaire de mes hommes me
prouva avec quelle ardeur ils attendaient, eux aussi, le moment du départ. Le tambour battit, et, accompagné de Mgr Hirth et de Mgr (sic) Hautecœur, je pris la tête
de la colonne. Après avoir quitté la cour de la Mission, nous infléchîmes à droite,
pour franchir ensuite vers le sud, toujours parallèlement à la crique du lac, les hauteurs auxquelles l’établissement était adossé. La marche, ce jour-là, fut assez pénible ; mais nous étions soutenus par la pensée d’être de nouveau en route… »

S. MINNAERT, « Le séjour de Carl Peters chez Mgr Hirth en 1890 ou la complexité des relations entre Pères Blancs et explorateurs en Afrique équatoriale », in
Dialogue, Kigali, Août-Octobre 2013, N° 203, pp.180-240.

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