Fiche du document numéro 36860

Num
36860
Date
Jeudi 30 juin 1994
Amj
Auteur
Fichier
Taille
2233382
Pages
0
Titre
Spécificité française
Sous titre
Une relation étrange avec ses anciennes colonies. L'impunité des interventions françaises en Afrique s'explique par le fait que nombre de ses anciennes colonies ont moins vécu l'accession à l'indépendance comme une rupture que comme l'accession à un club.
Mot-clé
Source
Type
Article de journal
Langue
FR
Citation
Londres, The New York Times

L'intervention militaire
française au Rwanda nous
remet fortement en
mémoire une lapalissade
diplomatique : parmi les
puissances coloniales qui
ont autrefois dominé
l'Afrique, la France se distingue par
son empressement et sa capacité
à envoyer des troupes dans un pays
en difficulté sur le continent. Pour-
quoi cette particularité, même
trente ans après l'indépendance des
anciennes colonies ? C'est une
chose que même les diplomates
expérimentés trouvent curieuse.

Si la Grande-Bretagne s'y essayait,
ça barderait - par exemple, si elle
décidait d'envoyer un corps expé-
ditionnaire d'élite au Nigeria pour
aider Moshood Abiola, l'homme
d'affaires tombé aujourd'hui dans
les griffes de l'armée pour avoir osé
insisté sur le fait que, depuis l'élec-
tion de l'an dernier, il était prési-
dent du pays. Les Nigérians s'y
opposeraient, l'opinion publique
britannique condamnerait l'inter-
vention et les salles des Nations
unies retentiraient des accusations
de néocolonialisme.

La France, elle, est capable
d'entreprendre de telles manœuvres
avec élan. Pas d'excuses, aucun res-
pect des sensibilités en ce qui
concerne la souveraineté. Les héli-
coptères font tout simplement du
rase-mottes au-dessus des bana-
niers et débarquent les patrouilles
de jeunes gens au crâne rasé et en
tenue de camoufage, en plein jour,
presque comme si c'était leur droit.
Depuis 1962, quand les troupes
françaises se sont ruées à Dakar pour
aider le président sénégalais Léopold
Sédar Senghor à maintenir l'ordre
après une tentative de coup d'Etat, la
France s'est engagée dans plus d’une
dizaine d'interventions en Afrique, y
compris des incursions au Gabon, au
Tchad, au Zaïre, en République cen-
trafricaine, au Togo et aux Comores.

Contrairement aux interventions
précédentes, l'action en cours, dont
le but est d'empècher d'autres mas-
sacres ethniques perpétrés par
des Hutus contre les Tutsis du Rwanda
risque de se transformer en une
confrontation ouverte. La France est
connue pour avoir longtemps sou-
tenu le gouvernement à majorité
hutue, lui fournissant des armes,
formant à la fois ses troupes et ceux
qui ont dirigé les milices meur-
trières. Le Front patriotique rwan-
dais, essentiellement tutsi, qui
contrôle environ les deux tiers du
pays, considère les forces françaises
comme des envahisseurs essayant
de remettre en selle le gouverne-
ment. Il a mis en garde les Français
contre toute intervention.

Dans le jeu politique complexe en
Afrique de l'Est, la France a en privé
longtemps rendu responsable
l'Ouganda, où le FPR était basé
avant de lancer sa campagne
en 1990, reprochant à Entebbe de
ne pas avoir retenu les rebelles. Par
extension, la France accuse la
Grande-Bretagne de ne pas avoir
fait pression sur l'Ouganda en ce
sens. Les décideurs français ne
semblent pas avoir compris que les
règles ont changé et que les
anciennes sphères d'influence ne
sont plus ce qu'elles étaient.

Mais, dans la région, les gens
n’oublient pas. Les rebelles tutsis se
méfient des Français et savent que
la plupart des interventions passées
de la France visaient à maintenir au
pouvoir les dirigeants africains amis
de Paris. En général, quand la
France intervient, son prestige ne
décroît pas parmi les pays
d'Afrique ; au contraire, il aug-
mente, Dans les capitales occiden-
tales, on recommence à prendre
Paris au sérieux, en tant qu'allié
capable d’agir dans les vastes terri-
toires africains qui comptent quatre
fois plus de francophones que la
France elle-même. Quant à l'opi-
nion publique de la métropole,
comme l'explique un diplomate
occidental en poste à Paris, “ici, le
gouvernement doit s'expliquer
quand il n'intervient pas pour pro-
téger les intérêts français".

Pourquoi la France peut-elle s’en
tirer en faisant ce que d’autres n'ose-
raient même pas imaginer ? La
réponse à cette énigme réside dans
la relation étrange, symbiotique, que
la France entretient avec ses
anciennes colonies. Pour beaucoup
d'entre elles, l'indépendance n’a pas
représenté une rupture avec le passé
ou avec l'Europe. Elle a plutôt res-
semblé à l'accession à un cercle éli-
tiste, l'entrée dans un club - une
calme assemblée de privilégiés liés
entre eux par la langue, l'amour de
la culture française et la conviction
que Paris est le centre de l'univers.
C'était un marché digne de Faust.
Laissez les technocrates français
diriger vos entreprises nationali-
sées, commercez essentiellement
avec la métropole, signez un pacte
d'aide militaire et vous serez en
sécurité. La France renforcera votre
économie en vous donnant le
franc CFA, soutenu par le Trésor
français et elle enverra son armée
à vos côtés si vous faites face à des troubles.
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