Citation
Très chère Dafroza,
Très cher Alain,
Personne ne sort intact de la tragédie du génocide.
J’imagine votre couple à l’aube de votre vie familiale, plein d’espérance alors que l’orage de la stigmatisation pesait déjà sur vos épaules. Vous aviez toutes les espérances d’une jeunesse voulant traverser vos couleurs en diversité, diversité métissée comme une résistance, au-delà du tragique pesant déjà, dès l’origine, sur la famille de Dafroza, par la faute de la racialisation de la société rwandaise.
Mais il ne fallut pas attendre longtemps pour que la haine refasse surface, comme une bête immonde.
Et tout se trouva bouleversé… pour vous et des centaines de milliers d’autres dans ce charnier à ciel ouvert qu’était devenu le Rwanda en cent jours, comme un trou noir définitif dans l’édifice d’une communauté multicentenaire.
Dafroza perdait tous les siens et Alain partageait dans la construction de leur famille, cette dévastation de tous les repères qui aident à traverser la vie. Le couple, ce frêle esquif dans la tempête déchaînée, comme ultime refuge en intimité.
C’est la solidité de votre construction familiale par-delà toutes les difficultés de la structuration familiale, qui a rendu possible cet invraisemblable engagement qui fut le souffle de toute votre vie.
Comment imaginer que vous avez trouvé l’incroyable force de poursuivre la lutte pour que les sur-vivants l’emportent sur les tueurs ? Comment parler de Dieu après le génocide, ce mot, cet élément de langage inventé par les hommes pour transcender le mystère du monde et donner un peu de sens à la vie ? Vous, vous deux, ensemble, n’avez pas renoncé à la question fondatrice de la vie après les charniers du Rwanda et avec quelques autres, vous avez décidé que ces morts ne pouvaient quitter et partir et vous avez repris la route du sens de votre vie et plus essentiellement de toute vie, et surtout de celle des victimes des tueurs génocidaires.
Alain et Dafroza, je vous ai croisés dans cette question radicale qui m’a aussi changé totalement et qui a dit l’essentielle gravité du monde. C’est autour de cela que je vous ai retrouvés.
Jamais vous n’avez renoncé, arpentant inlassablement les collines rwandaises, en quête des bourreaux, des victimes, des témoins, des traces indiscutables de l’horreur vécue. Votre combat ne faisait pas carrière, ne cherchait aucun honneur, simplement la justice et pas la vengeance.
Je n’oublierai jamais nos dizaines d’heures de conversations, de jour, de nuit, de samedi, de dimanche… les gestes humbles et modestes de militants, des artisans de la sur-vie, car la mémoire et la justice rendent espérance aux sur-vivants.
Vous êtes les bâtisseurs de ce mémorial du respect à l’histoire du monde, à l’histoire du Rwanda, à l’histoire du génocide des tutsi du Rwanda.
Alors que vous luttiez à Paris, je continuais la même route à l’Est de la RDC, où la même idéologie destructrice a pris place dans une indifférence renouvelée, raison de plus de ne surtout rien abandonner.
Ce fut d’ailleurs le grand message que tu m’as fait tenir, chère Dafroza, au moment où tu t’apprêtais à rejoindre les étoiles. « Surtout poursuis le travail avec Alain ».
Et sache que solennellement, je m’y engage jusqu’à mon dernier souffle d’existence espérant être à la hauteur avec beaucoup d’autres, de tes attentes essentielles. Car il en faudra du monde pour reprendre tous tes chantiers mais nous n’abandonnerons jamais.
Alain, mon très cher Alain, voilà que tu vas découvrir le quotidien sur terre sans la présence de celle qui est ta complice de vie et bien au-delà. C’est une terrible épreuve.
Lorsque l’on perd un être cher, il continue à occuper nos vies par-delà son départ de la vie charnelle. Et sa trace devient ta nouvelle compagne, pour toujours et à jamais. Et votre famille entière sera imprégnée de cela, car cette trace est aussi la victoire des sur-vivants. A toute votre famille, ma solidarité intense.
Dafroza est désormais une Mensch. Un héros au panthéon du combat pour que justice soit rendue aux centaines de milliers de victimes du génocide des tutsi.
Je pleure ton départ Dafroza car tu m’as tellement aidé à poursuivre une route militante sans autre préoccupation que la Justice et l’éradication de l’idéologie génocidaire qui frappe aujourd’hui encore tous les tutsi de la région des grands lacs.
Merci pour le don de ta vie, ton don de vie.
Rassure-toi là-haut près des étoiles d’espérance. On est là. On est tous là. Tu as allumé des centaines de bougies d’espérance.
Veille sur nous. Les faits resteront têtus et nous resterons pour toujours ensemble.