Fiche du document numéro 36675

Num
36675
Date
Octobre 2026
Amj
Auteur
Fichier
Taille
685009
Pages
13
Titre
Les faussaires de la nation. Comment l'extrême droite défigure l'histoire (et comment lui résister) [Extrait : « Le génocide n'a pas eu lieu au pays des tribus »]
Page
237-249
Nom cité
Nom cité
Mot-clé
Mot-clé
Source
Type
Livre (extrait)
Langue
FR
Citation
La présence française au Rwanda, l’un des pays de la région des Grands
Lacs, anciennement colonisé par l’Allemagne puis la Belgique sous mandat
de la Société des nations (1919), a culminé entre 1990 et 1993 lors du
second septennat de François Mitterrand, à l’initiative du président de la
République lui-même et de ses états-majors de la présidence. Un très fort
engagement militaire, politique, diplomatique et financier est venu soutenir
le régime raciste, corrompu et dictatorial du général Habyarimana. La
promesse d’étendre l’influence française en Afrique des Grands Lacs face
aux menaces largement fantasmées des Anglo-Américains justifiait un
soutien inconditionnel à un régime tenu, de surcroît, comme le prototype
d’une démocratie à l’africaine, c’est-à-dire à majorité raciale. Celle-ci
devait convenir à un continent réduit aux visions ethniques héritées de la
e

colonisation. Elle précipita l’Afrique dans le dernier génocide du XX siècle,
avec sa phase paroxystique d’avril-juillet 1994. Sans qu’on puisse établir un
lien de cause à effet direct, on doit mentionner qu’en septembre de cette

année-là, François Mitterrand favorisa, afin de contrôler l’impact de la
révélation, la parution du livre de Pierre Péan sur sa jeunesse d’extrême
droite et son adhésion à la « Révolution nationale » du maréchal Pétain,
avant de passer à la Résistance : Une jeunesse française. En 2005, le même
Pierre Péan publia un violent réquisitoire contre ceux qui avaient alerté
contre un risque de génocide anti-tutsi comme l’expert Jean Carbonare et
l’historien Jean-Pierre Chrétien, Noires fureurs, blancs menteurs.
Massif à partir de 1990, le soutien présidentiel français, de nature même
impériale, confère au régime Habyarimana un pouvoir démultiplié, un atout
objectif pour le processus en cours d’extermination de la minorité tutsi.
Celle-ci est persécutée depuis la fin de la colonisation belge qui a racialisé
la population rwandaise par l’invention d’ethnies imaginaires. Se
proclamant « peuple majoritaire », les Hutu lancent avec le soutien des
Belges une « révolution » dite « sociale », en réalité « raciale », laquelle
débouche sur de premiers grands massacres, à caractère génocidaire, à la
Toussaint 1959. L’indépendance du Rwanda en 1962 maintient un haut
niveau de violence contre les Tutsi, accélérant un génocide en cours,
213

dénoncé par le Prix Nobel Bertrand Russell dès 1964 . Les personnes et
les familles qui le peuvent encore s’exilent dans les pays limitrophes,
comme en Ouganda où un mouvement politique d’opposition à la dictature
Habyarimana, le Front patriotique rwandais (FPR), voit le jour en
décembre 1987. Faute d’accord politique avec Kigali pour un retour des
er

réfugiés, le FPR passe à la lutte armée le 1 octobre 1990. La direction des
opérations militaires échoue au major Paul Kagame après la mort de Fred
Rwigyema.
Lorsqu’en octobre 1990 François Mitterrand décide avec ses services
d’envoyer des troupes de combat puis des forces spéciales en aide au
régime Habyarimana, le génocide des Tutsi est donc déjà fortement engagé.
La preuve s’il en est réside dans la réaction du pouvoir rwandais à
l’incursion des unités FPR. Les forces armées du pays et toute son
administration de sécurité s’appliquent essentiellement à arrêter en masse
les opposants, à les torturer, et à commettre de nouveaux grands massacres
contre les Tutsi. L’aide française et l’effet de dissuasion des militaires
immédiatement déployés au Rwanda assurent une protection décisive au
président Habyarimana, devenu un ami personnel de François Mitterrand.

En dépit de l’exacerbation de la répression politique et de la violence antitutsi – avec des massacres organisés qui se répètent en 1991, 1992, 1993 et
début 1994 –, les autorités françaises persistent dans l’alliance avec le
régime pré-génocidaire. Les alertes pour génocide ou risques de massacres
généralisés de Tutsi se multiplient pourtant, y compris au sein de la
diplomatie et des armées. Leurs auteurs sont intimidés, leurs carrières
stoppées, tandis qu’au Parlement et au gouvernement la question du rôle de
la France au Rwanda reste largement tabou. Lorsqu’elle est posée, les
dénégations se succèdent tandis que les accords de paix négociés à Arusha,
en Tanzanie, servent de paravent aux réalités stratégiques. Simultanément,
la présidence française s’emploie à les torpiller par son soutien constant à
Habyarimana et son régime de terreur.
Pour avoir rendu plus fatal encore le processus génocidaire, en refusant
d’ordonner aux forces spéciales de l’opération Amaryllis (8-14 avril 1994)
d’évacuation des ressortissants une action contre les tueurs de Tutsi, en
limitant l’opération Turquoise (22 juin-21 août 1994) à un objectif initial
mais très ambigu d’« arrêt des massacres », les autorités françaises
endossent des « responsabilités, lourdes et accablantes », dans le génocide
des Tutsi, comme le démontre une équipe de recherche présidée par l’auteur
de ces lignes, réunie à la demande du président de la République en
avril 2019. Fort de 1 200 pages, le rapport dit « Duclert », remis à
Emmanuel Macron, constitue la trame du discours historique du chef de
l’État à Kigali le 27 mai 2021, reprenant les conclusions des historiens sur
des « responsabilités accablantes » de la France.
Aussitôt connues l’allocution présidentielle et la réponse du président
rwandais Paul Kagame – sur « les paroles de vérité » du président
français –, parmi les très nombreuses réactions figure celle de la présidente
du Rassemblement National (RN) qui a succédé au Front national (FN) de
son père, adepte des guerres coloniales en Afrique, engagé volontaire dans
214

celle d’Algérie en 1956-1957 lors de la « bataille d’Alger » . Le
communiqué de Marine Le Pen se veut d’abord compréhensif pour « la
215

voix des survivants », donnant crédit sur ce point à Emmanuel Macron .
Toutefois, elle multiplie rapidement les critiques et mises en cause de la
parole présidentielle comme du « rapport Duclert ». Le problème est qu’elle
invente des assertions qui ne se trouvent ni dans l’une ni dans l’autre. Elle

mêle de plus des propos empruntant à la vision extrémiste du sujet avec des
contenus plus objectifs. Ces procédés d’équivalence, cette pratique de la
confusion, ce recours au faux sont caractéristiques de l’extrême droite,
216

depuis l’affaire Dreyfus avec le livre modèle de « Dutrait-Crozon ». Le
déni de la vérité historique, le renversement de faits acquis traduisent un
rapport à l’histoire qui la défigure, condamnant le patriotisme proclamé de
l’extrême droite à n’être qu’une idéologie sans réalité, une fiction pour des
électeurs abusés.
Au Rwanda, explique ainsi la présidente du RN, « la France a tenté, trop
tardivement sans doute, d’aider les survivants, de protéger les victimes,
d’écarter les tueurs. On lui a reproché, on lui reproche encore, notamment
ceux qui n’ont rien fait à l’époque. Ils disent que la France porterait une
responsabilité dans ces massacres. » Éventuellement, l’opération Turquoise
intervenant à la fin du génocide dans le secteur Sud-Ouest frontalier du
Zaïre pourrait répondre aux objectifs que se serait donnés la France, selon
Marine Le Pen. Cependant les militaires français comprennent qu’ils ne
font pas face à des massacres mais à un génocide, et qu’ils n’ont reçu ni
formation adéquate ni ordres précis.
Le RN reproduit cette dissimulation de la réalité des faits puisqu’il ne
mentionne pas l’existence du génocide, sauf à l’extrême fin du
communiqué, et ce sans que l’on sache qu’il est perpétré contre les Tutsi du
Rwanda ni qui le réalise. Il évoque bien au début un crime contre
l’humanité, mais l’indécision caractérise également la formule. En
revanche, Marine Le Pen répète le terme « massacres » dont on verra qu’il
s’agit d’un mantra très répandu dans le discours du déni sur le génocide. On
ne sait pas davantage ce que recouvre le « ils disent », sauf qu’à lire la suite
on comprend qu’il s’agit peu ou prou de l’anti-France, se délectant de
repentance.
Décidant d’être aimable avec le « rapport Duclert », la présidente du RN
écrit qu’il « écarte cette responsabilité ». C’est une lecture au mieux hâtive,
au pire mensongère, puisque le rapport conclut comme il a été dit à des
« responsabilités, lourdes et accablantes ». Il est probable qu’elle a
confondu avec « complicité », faute d’avoir lu un peu sérieusement au
moins ses conclusions. On découvre à la suite de son propos que Marine
Le Pen mélange les deux notions, soulignant son inconfort devant un
événement qui manifestement lui échappe : « Aveuglement des autorités

politiques de l’époque, certainement, responsabilité dans les massacres,
non. » Elle affirme qu’« au contraire, la France, fidèle à ses traditions, a su
accueillir des survivants des massacres, même si des bourreaux ont pu aussi
s’y cacher », propos qui minimise tous les potentiels bourreaux réfugiés
dans l’Hexagone, sous le coup depuis 2021 d’enquêtes de grande ampleur
de l’office de gendarmerie et de jugements en cour d’assises.
Au mémorial du génocide des Tutsi à Kigali, le 27 mai 2021, le
président de la République n’a pas seulement honoré les traditions
nationales d’exigence de vérité, grandissant la France et la faisant rayonner
dans le monde libéral – qui n’est pas celui de l’extrême droite. Il a aussi
restitué le combat de celles et ceux qui défendaient la recherche de la vérité
et l’honneur de la France, comme il l’a fait aussi le 2 juin 2026, inaugurant
à Paris avec son homologue rwandais le monument pour la mémoire des
victimes du génocide des Tutsi. Il est donc particulièrement inexact de la
part de Marine Le Pen d’affirmer que relever les responsabilités de la
France, « comme le fait le président de la République >à Kigali@, c’est faire
injure à tous les Français, militaires, civils, membres des ONG, qui ont dès
le début et durant le génocide, tout tenter >sic@ pour sauver et protéger les
victimes ».
L’inversion de la réalité factuelle n’est pas terminée. Jamais Emmanuel
Macron n’a demandé « pardon » dans son discours, ainsi que Marine
Le Pen le soutient pourtant ; il a déclaré espérer que les victimes pardonnent
à la France. C’est très différent. La démonstration qui se veut implacable se
fracasse sur un discours qu’elle réinvente pour les besoins de sa cause :
« c’est rejoindre le camp des totalitarismes, celui où les enfants, petitsenfants, familles des présumés coupables sont jugés et condamnés pour des
fautes qu’ils n’ont pas commises ». Au contraire, la parole présidentielle est
venue libérer les contemporains du poids du déni développé dès la fin du
génocide. Mais l’objectif de Marine Le Pen est de placer le RN dans le
camp de la liberté, contre l’ennemi totalitaire qu’incarnerait la France
d’Emmanuel Macron. L’argumentation ne manque pas d’ironie quand on
fait le lien avec l’une des origines de l’extrême droite française, l’adhésion
au totalitarisme nazi. La conclusion du communiqué s’en remet enfin aux
mots magiques, « repentance perpétuelle », habituel refrain de l’extrême
droite et de la droite nationaliste. Sauf que tout dans le propos qui précède
est inexact, manipulé, en contradiction flagrante avec les faits eux-mêmes et

la connaissance historique. On évolue là dans un halo subtil et très efficace
pour qui voudrait croire à la bonne foi de Marine Le Pen.
Mais l’important est ailleurs pour la présidente du RN. Son objectif est
de se prononcer, munie des fondamentaux idéologiques propres à l’extrême
droite, sur tous les sujets africains et coloniaux, avec quelques inflexions
compatissantes pour se montrer humaine. L’empathie dont elle veut
entourer les victimes est un élément de langage dont on ne sait finalement
qui elle concerne. L’indécision s’est brusquement déchirée le 15 janvier
2026 quand, à l’Assemblée nationale, le député RN Frédéric-Pierre Vos
réagit à un amendement sur la transmission des entreprises familiales, par
cette saillie lunaire : « La résistance à l’oppression, c’est ne pas confondre
égalité et égalitarisme, et vous transformer en Tutsi pour couper les Hutu
sous prétexte qu’ils étaient plus grands. »
Tout est faux et fait injure à l’histoire dans cette déclaration, au sujet de
laquelle il est difficile de plaider l’erreur individuelle et involontaire. Le
représentant de la nation défigure un fait mondial reconnu, bénéficiant, à
l’heure où il parle, de recherches et d’historiographies de pointe, grâce à
une jeune génération de chercheurs et particulièrement de chercheuses
d’une haute compétence. En ne nommant pas le génocide, en inversant les
victimes et leurs bourreaux, Frédéric-Pierre Vos répète la vulgate primaire
des massacres africains perpétuels : Hutu et Tutsi, tels des tribus sauvages,
s’autodétruiraient parce que l’histoire de l’Afrique serait celle-là, justifiant
la colonisation européenne, voire l’esclavage, de peuplades à peine
humaines. On comprend alors que « tout est permis avec le RN, y compris
les pires insultes contre un million de morts tutsi

217

».

Si la centralité du thème du « massacre », effaçant la réalité du génocide,
est à ce point revendiquée à l’extrême droite, c’est aussi qu’elle bénéficie
des apports directs de discours politiques qui n’ont pas varié depuis le
temps de la colonisation. Le génocide des Tutsi en apporte la preuve
flagrante. Quelque quatre mois après son terme, et alors que le même jour le
Conseil de sécurité des Nations unies décide de la création d’un tribunal
pénal chargé de juger du crime de génocide au Rwanda, le président
François Mitterrand, ouvrant le 8 novembre 1994 son dernier sommet
franco-africain à Biarritz, déclare : « En vérité, vous le savez, aucune police
d’assurance internationale ne peut empêcher un peuple de s’autodétruire, et
on ne peut pas demander non plus l’impossible à la communauté

internationale, et encore moins à la France tant elle est seule, lorsque des
chefs locaux décident délibérément de conduire une aventure à la pointe des
baïonnettes ou de régler des comptes à coup de machettes. » Deux ans plus
tard, un intime de l’ancien Président, l’ancien secrétaire général de l’Élysée
à l’époque des faits, propose la création d’États ethniquement purs, Hutu et
218

Tutsi . L’extrême droite présente ne peut que se réjouir de ces
convergences qui étendent l’influence de ses thèses et favorisent leur
219

reconnaissance . La veine raciste, partagée, est évidente. Le Rwanda n’est
pas un pays de tribus. Toute l’histoire sociale du pays le démontre. Mais les
sciences raciales importées d’Europe – au moment où elles triomphent avec
le nazisme – sont responsables du monstre ethniciste qui a été engendré au
Rwanda, par lequel le Tutsi devenait, dans une vision de darwinisme racial,
l’ennemi absolu. Le processus génocidaire trouvait là son combustible fatal.
Très logiquement, l’historien Jean-Pierre Chrétien put statuer, le 24 avril
1994, dans le journal Libération, sur un « nazisme tropical ».
Le Rwanda a été le laboratoire privilégié d’une extrême droite en quête
d’idéologie racialiste, célébrant le régime du « peuple majoritaire » des
dictateurs Kayibanda (1962-1973), puis Habyarimana (1973-1994), avant
que le « gouvernement intérimaire » n’organise le paroxysme du génocide à
partir du 7 avril 1994. L’extrémisme hutu, abreuvé de références sur le
nazisme, tenait les Tutsi pour les « Juifs de l’Afrique ». Ses théoriciens,
comme Ferdinand Nahimana ou Hassan Ngeze, n’avaient rien à envier à
Joseph Goebbels. Leur proximité avec les activistes français était connue,
220

comme Bernard Lugan , l’un des idéologues les plus en vue de cette
Afrique racialisée, soutien de l’apartheid en Afrique du Sud, un temps
221

professeur à l’université Lyon III réputée pour les thèses négationnistes
de la Shoah qui s’y déversaient. Il se fit ensuite le propagandiste du
« génocide » qu’aurait perpétré le FPR contre les Hutu – soit la thèse
négationniste du « double génocide ». À l’inverse, celui contre les Tutsi
n’aurait pas été préparé selon lui, ce qui revient à le nier au regard de la
définition du génocide donnée par la Convention des Nations unies du
9 décembre 1948.
Ces thèses ont formé l’armature d’une conférence tenue à Paris, à la
Maison des Mines, le 17 novembre 2014, sur « La désinformation
historique. Un cas d’école : le Rwanda ». Documenté par le journaliste

222

Jean-François Dupaquier , l’événement était organisé par l’Association
pour l’Histoire, mouvement fondé par Philippe Conrad, un idéologue du
223

GRECE , afin de lutter, selon lui, contre « le naufrage en cours de l’école
historique », ajoutant à l’attention du public de la conférence, pour être bien
compris : « Nous défendons une identité fondée sur le sang, le sol et la
mémoire ». Revenant sur « le cas d’école » du Rwanda, l’un des
intervenants, officier retraité et ancien responsable de zone dans l’opération
Turquoise, aujourd’hui membre particulièrement actif de l’association
France-Turquoise, Jacques Hogard, déclara : « Dire “le génocide est
l’œuvre du régime hutu soutenu par la France” est de la désinformation ».
Le Rwanda est effectivement un cas d’école pour l’extrême droite, pour
son idéologie racialiste et raciste, pour sa haine des minorités africaines et
des leaders indépendantistes comme Paul Kagame, pour sa stratégie de
récupération des courants impériaux à gauche comme à droite. Enfin pour
sa conception de la vérité historique, souffrant selon elle d’une
désinformation qu’il s’agit de corriger, soit par le soupçon quant à la
possibilité de connaître, soit par la promotion de vérités alternatives,
mélange de prétentions doctrinales et de propos de comptoir. Le 23 janvier
2022, invité de France 5, Éric Zemmour est interrogé par le journaliste
Vincent Hugeux, grand reporter au Rwanda en juin 1994. La journaliste
présentatrice de l’émission « C dans l’air », Caroline Roux, lui demande de
répondre à la question d’un auditeur sur ce que doit selon lui être la position
de la France face au génocide des Tutsi.
Éric Zemmour : Je n’ai pas aimé le discours repentant
d’Emmanuel Macron. Je pense que la France n’a pas de
responsabilité dans le génocide et que«
Vincent Hugeux : Vous avez lu le rapport Duclert ? Ça vous dit
quelque chose ?
EZ : Oui, j’ai lu, mais j’ai lu d’autres livres aussi.
VH : Ce n’est pas un livre, c’est un travail sur les archives.
EZ : Oui, oui, je sais, mais moi je pense que l’armée française, au
contraire, a fait ce qu’elle a pu pour épargner et pour éviter ce
génocide. Ce n’est pas la France qui a massacré les gens qui sont
morts ; et ce n’est pas la France qui était partie prenante dans ce
conflit.

VH : Donc vous soutenez contre l’évidence factuelle que la France
n’a aucune responsabilité ?
EZ : Ce que vous appelez « l’évidence factuelle », c’est pour moi
quelque chose de biaisé et d’idéologiquement engagé.
VH : Pas du tout«
EZ : Mais pour moi, si, vous m’excuserez.
VH : Mais j’ai été >au Rwanda pendant le génocide@.
EZ : Mais c’est très bien.
VH : Non, non, ce que je veux dire simplement«
EZ : Il y a d’autres gens qui y étaient et qui ne sont pas d’accord
avec vous.
VH : Ce n’est pas une idéologie contre l’autre.
Caroline Roux : C’est un fait.
VH : C’est un fait reconnu par des officiers de l’opération
Turquoise aujourd’hui. Je suis resté en contact avec plusieurs d’entre
eux, avec des soldats etc., eux-mêmes reconnaissent que les
conclusions du rapport Duclert, travail d’une grande probité«
EZ : Alors même ce rapport-là ne reconnaît pas la culpabilité de la
France«
Par son approximation systématique dans ses réponses, expliquent les
historiennes Chantal Morelle, Françoise Thébaud et Sandrine :eil, « Éric
Zemmour falsifie la vérité historique. >«@ Il montre dans cet échange
télévisé qu’il n’a pas besoin de faits, puisqu’il sait à l’avance ce qui est, ce
qui doit être. >«@ Il conteste la possibilité d’une histoire publique, d’un
savoir historique stable, d’“évidence factuelle”, donc la possibilité d’une
224

culture commune, d’un vivre ensemble . » Avec l’extrême droite et ses
idées, le Rwanda est devenu le laboratoire effrayant du racisme hérité de la
colonisation et de la négation de la connaissance exacte, ici appliquée au
génocide des Tutsi, un fait majeur de l’humanité.

213. « Le philosophe et prix Nobel Bertrand Russell a lancé mardi un appel pour que soit
trouvée une solution au conflit racial qui divise le Ruanda et qu’il soit mis fin “au massacre
d’hommes le plus horrible et le plus systématique auquel il ait été donné d’assister depuis
l’extermination des juifs par les nazis en Europe” », Le Monde, 6 février 1964.
214. Cf. Fabrice Riceputi, Le Pen et la torture. Alger, 19, l’histoire contre l’oubli, Lorient, Le
Passager clandestin, 2024.
215. « Comme il l’a souligné, face à un tel crime contre l’humanité, la voix des survivants porte
en elle celle de ceux qui ont disparu, elle leur donne un nom, un visage. En ce sens, elle est une
barrière contre l’oubli, contre le temps. Au Rwanda, la France a tenté, trop tardivement sans
doute, d’aider les survivants, de protéger les victimes, d’écarter les tueurs », site du RN, 27 mai
2021. Sur le « rapport Duclert » et sa réception en particulier, voir : La France face au génocide
e

des 7utsi. Le grand scandale de la V République, Paris, Tallandier, 2024, ainsi que les
contributions de Vincent Duclert et de Maria Malagardis sur le Rwanda dans Pascal Blanchard et
Nicolas Bancel (dir.), François Mitterrand, le dernier empereur. De la colonisation à la
Françafrique, Paris, Philippe Rey, 2025, p. 817-836 et p. 799-816.
216. Voir « Affaire Dreyfus » de Philippe Oriol, ici.
217. Vincent Duclert, « Tout est permis avec le RN, y compris les pires insultes contre un
million de morts tutsi », Le Monde, 21 janvier 2026.
218. Hubert Védrine, « Hutus et Tutsis : à chacun son pays », Le Point, 23 novembre 1996.
219. Hubert Védrine a donné le 29 mai 2021 un « entretien exclusif » à la revue Éléments,
l’organe du GRECE. Il y dénonce avec force des accusations forgées par « tous les gauchistes en
e

folie de la place de Paris pour régler leurs comptes avec François Mitterrand, la V République
et la France comme puissance », appuyés par certains médias, en particulier « Le Monde, >qui@
n’a jamais donné une seule fois la parole à des auteurs qui défendent une autre thèse que celle en
cours officiellement à Kigali ». L’histoire reviendrait donc à faire la somme des « thèses », ce
qu’a défendu aussi Jean Glavany, président de l’Institut François Mitterrand dans Libération, le
26 avril 2024.
o

220. Cf. L’Afrique réelle, n 9, septembre 2010.
221. « Spécialiste de l’Afrique, auteur de L’Occident sans complexe, autrefois militant de
l’Action Française et monarchiste convaincu, M. Lugan paraît, chaque Mardi gras, devant ses
étudiants de première année, déguisé en “colon”, coiffé d’un casque et muni d’un fouet »
(Le Monde, 2 avril 1993).
222. Site Afrikarabia, 30 novembre 2014.

223. Le GRECE ou Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne, créé
en 1969, se présenta comme le creuset d’une « nouvelle droite » identitaire, « racio-élitiste »
(selon l’historienne Anne-Marie Duranton-Crabol dans Le Monde diplomatique, avril 1986). Sa
stratégie d’entrisme forcené dans les milieux savants aboutit à un « appel à la vigilance » signé
notamment par les historiennes et historiens Arlette Farge, Maurice Olender, Jean-Pierre Vernant
et l’écrivain Umberto Eco (Le Monde, 13 juillet 1993). Cette action fut moquée par quelques
universitaires condescendants. L’avenir leur donna tort.
224. Chantal Morelle, Françoise Thébaud et Sandrine :eil, « La France, le Rwanda, le génocide
des Tutsi. Éric Zemmour face à l’histoire », dans Pascal Brioist (dir.), Le grand détournement.
Comment Zemmour falsifie l’histoire, Paris, Atlande, 2022, p. 186-187. L’échange télévisé est
cité aux pages 172-173.
Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024