Fiche du document numéro 36496

Num
36496
Date
Mars 2024
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0
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0
Titre
Billets d'Afrique No. 335
Nom cité
Nom cité
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Cote
No 335
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
MARS-AVRIL 2024

N°335
2€30

BILLETS
D'AFRIQUE

MENSUEL D'INFORMATION SUR LA FRANÇAFRIQUE ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE

DOSSIER SPÉCIAL RWANDA
COMPLICITÉ / DÉNI / MITTERRAND

EN BREF

Nouvelle plainte
contre la France
dans l’affaire Sirli
Malgré le déni des autorités françaises, la
quête de vérité et de justice dans l’affaire Sirli
continue. Le 8 février dernier, deux ONG
(Egyptians Abroad For Democracy et Code
Pink­Women for Peace) ont déposé plainte
contre la France devant la Cour européenne
des droits de l’Homme (CEDH) à Strasbourg
pour violation de la convention européenne
des droits fondamentaux (Disclose, 8/02/24).
Selon les ONG, « les refus répétés de la
justice française d'ouvrir une enquête suite
aux révélations de Disclose sur l'opération
Sirli constituent une violation d'au moins
trois articles de la convention européenne ».
Depuis les révélations du média Disclose sur
l’opération Sirli, au cours de laquelle des
renseignements livrés par la France à l’Égypte
ont entraîné au moins 19 bombardements
sur des civils entre 2016 et 2018, trois
procureurs ont en effet rejeté les plaintes
visant les autorités françaises. Ce refus de
rendre des comptes, qui apparaît aussi dans
le classement secret défense de l’enquête
interne du ministère des Armées, se double
d’intimidations : Ariane Lavrilleux, une
journaliste de Disclose, a passé 39 heures en
garde à vue dans le cadre d’une enquête
pour compromission du secret de la défense
nationale en septembre dernier (Billets
d’Afrique n°331, octobre 2023) tandis que, le
mois suivant, les autorités turques arrêtaient
Ghada Naguib, la représentante d’Egyptians
Abroad for Democracy, à la demande de
l’Egypte, en raison de son action publique
contre l’opération Sirli.

victimes du chlordécone » portée par le
député socialiste de Guadeloupe Élie Califer
(Mediapart, 1/03/24) ­ avec l'abstention
notable de la droite et de la majorité… Le
pesticide, classé « cancérogène possible » par
l’OMS dès 1979 et utilisé aux Antilles jusqu’en
1993 grâce à des dérogations (voir Billets
d’Afrique n°331), est aujourd’hui retrouvé
dans l’organisme de 90% des Antillais.e.s,
chez qui il est notamment à l’origine d’une
explosion des cas de cancer de la prostate.
Selon le texte adopté, la France « s’assigne
pour objectif la dépollution des terres et des
eaux contaminées par la molécule [ainsi que]
l’indemnisation des victimes de cette
contamination et de leurs territoires ». Si les
collectifs locaux se félicitent de cette
reconnaissance, elle ne va selon eux pas assez
loin, comme le précise Laurence Maquiaba,
membre du collectif Lyannaj pou dépoliyé
Gwadloup : « Nous ne pouvons pas
considérer que l’État est seul responsable, les
pollueurs
doivent
aussi
être
concernés » (Libération, 29/02/24). Seul un
amendement, déposé par la députée
écologiste Sandrine Rousseau, va dans ce
sens, en prévoyant que « 15 % des profits des
firmes qui ont fabriqué ces produits
pesticides et fongicides servent à alimenter
un fonds de réparation ».

Toute honte bue

Le 13 février 1960, alors que les Algériens
du FLN tentaient de se libérer du joug de
l’œuvre coloniale de la France, celle­ci ajoutait
une touche radioactive au sanglant tableau en
procédant à son premier essai nucléaire dans
le Sahara algérien. Malgré l’indépendance,
seize autres tirs de bombes atomiques auront
lieu jusqu’en 1966 sur les sites de Reggane et
In Ekker, comme autant de preuves affirmées
C’est un timide premier pas : le 29 février aux yeux du monde que la France, même
dernier, les députés ont voté à la quasi­ après les indépendances de ses possessions
unanimité la proposition de loi « visant à coloniales, comptait toujours parmi les
reconnaître
la grandes puissances. 64 ans plus tard, l’État
responsabilité
de français refuse toujours de prendre en charge
l’État et à indemniser la réhabilitation des sites en question,
pourtant demandée officiellement par l’État
les
algérien depuis 2021. Sans vergogne,
Paris ne communique pas non
Bulletin fondé en 1993 par François­Xavier Verschave ­ Direc­
plus
les emplacements des sites
trice de la publication Pauline Tétillon ­ Comité de rédaction
R. Granvaud, O. Tobner, R. Doridant, M. Bazin, P. Tétillon, T. Noi­ d’enfouissement ni la liste des
rot, E. Cailleau, M. Lopes, J. Poirson, N. Butor ­ Ont contribué à
ce numéro M.David, P.Garesio, J.Beurk, G.Bulteau, L.Dawidowicz, déchets radioactifs qui y ont été
volontairement enfouis, au
F.Graner, S.Sylla ­ Image de couverture J. Beurk Creative Com­
mons ­ Édité par Association Survie, 21 ter rue Voltaire ­ 75011 Pa­ prétexte du secret défense. Il a
ris­ Tél. (+33)9.53.14.49.74 ­ Web http://survie.org et https://
twitter.com/Survie ­ Commission paritaire n°0226G87632 ­ Dé­ déjà fallu attendre 50 ans de lutte
pôt légal janvier 2024 ­ ISSN 2115­ 6336 ­ Imprimé par Imprime­ conjointe des sociétés civiles

Chlordécone

rie Notre­Dame, 80 rue Vaucanson, 38830 Montbonnot Saint

algérienne, polynésienne et française pour
que la loi Morin, poussivement appliquée
selon les rapports du Sénat, prévoie la
reconnaissance et l’indemnisation des
victimes (travailleurs et populations exposées
aux retombées radioactives). Combien de
honteuses commémorations faudra­t­il
encore pour que la France cesse ce mépris
arrogant, symptôme d’une posture coloniale
enracinée au sommet de l’État, et daigne
enfin s’occuper des morbides retombées de
son « rayonnement »?

Rapprochement
franco-marocain
Après un épisode « people » (la réception
des sœurs du roi Mohamed VI à l’Élysée par
Brigitte Macron), le nouveau ministre français
des Affaires étrangères, Stéphane Séjourné,
s’est rendu au Maroc le 26 février dernier. Il
s’agissait d’officialiser un rapprochement
entre les deux pays après plusieurs mois de
brouille liée entre autres au « scandale
d’espionnage marocain [du président
Macron] par le biais du logiciel israélien
Pegasus, au soutien des eurodéputés du
groupe Renew (que dirigeait alors M.
Séjourné) à deux résolutions critiques envers
Rabat au Parlement de Strasbourg en passant
par les restrictions drastiques dans l’octroi
des visas aux ressortissants du
Maghreb » (LeMonde.fr, 24/02/24). Une des
conditions posées par Rabat est une
reconnaissance plus franche de la
souveraineté marocaine sur le Sahara
occidental. Même si, dans les faits, la
diplomatie française a toujours soutenu les
prétentions
coloniales
du
Maroc,
officiellement la France défend toujours un
plan d’autodétermination du peuple
sahraoui. Stéphane Séjourné a promis que la
question serait étudiée : « il est désormais
temps
d’avancer.
J’y
veillerai
personnellement », a­t­il assuré. Mais surtout,
sur fond de rabibochage commercial (plus
d’une centaine de patrons de grands groupes
hexagonaux attendus pour un forum à Rabat
en avril en compagnie de Bruno Lemaire), la
France a promis d’accompagner « le
développement de cette région en appui des
efforts marocains », notamment dans les
secteurs des énergies renouvelables, du
tourisme et de « l’économie bleue liée aux
ressources aquatiques ». Sur ce dernier point,
la Cour de justice de l’Union Européenne n’a
pourtant toujours pas encore définitivement
statué sur la dernière version des accords
euro­marocains sur la pêche et l’agriculture,
annulés en première instance au motif qu’ils
avaient ignoré le « consentement du peuple
du Sahara occidental »…

lors que la population gazaouie se fait massacrer
sous nos yeux et que l’on déplore « l’impuissance »
de la communauté internationale à faire cesser
l’horreur, nous allons commémorer, le 7 avril, les 30 ans du
génocide des Tutsi du Rwanda.
30 ans durant lesquels les rescapé⋅e⋅s et leurs proches
survivent et cherchent à comprendre comment a pu se
commettre le dernier génocide du XXe siècle sous les yeux
« impuissants » de la communauté internationale.
30 ans, c’est la durée qu’il a fallu à la justice française
pour ne condamner définitivement que 4 des génocidaires
réfugiés en France sur la trentaine de dossiers en cours.
30 ans pour que le voile de la vérité soit
parcimonieusement soulevé alors que l’exigence de vérité
se fait de plus en plus pressante au fur et à mesure que le
temps passe. L’ouverture
partielle des archives et une
prise de conscience du grand
public suite à la parution du
rapport Duclert sont des
avancées, mais les aspects les
plus sensibles pour la France
restent opaques : qui a commis l’attentat du 6 avril 1994
qui a servi de signal déclencheur et de prétexte au
génocide ? Qui a décidé de l’envoi de mercenaires au
Rwanda en mai 1994 pour épauler les forces génocidaires ?
Comment s’est décidé le réarmement des génocidaires
réfugiés au Zaïre après le génocide ?
Il est indispensable que les citoyen⋅ne⋅s, militant⋅e⋅s,
journalistes, chercheurs et chercheuses continuent le travail
de recherche et de collecte de témoignages et de
documents démarré il y a 30 ans par une poignée d’entre
eux. Nous devons continuer à exiger l’ouverture et la
communication de tous les fonds d’archives liés à cette
période et aux relations avec le Rwanda. Seule une
appréhension objective des faits et des décisions prises
permettra la transformation du rapport de notre société à
son histoire et peut­être, enfin, de sortir de
l’« impuissance ».

A

Tant que la complicité de l’État français dans le génocide
des Tutsi du Rwanda en 1994 ne sera pas reconnue, il y a
fort à croire que la justice ne jugera que quelques
génocidaires rwandais réfugiés en France mais que les
responsables civils ou militaires français en poste en 1994
continueront à échapper à la justice.
Aujourd’hui, cette question disparaît du débat public et
le réchauffement des relations avec le Rwanda en 2021 sans
même que soit évoqué le respect des droits humains au
Rwanda semble nous ramener à une configuration
françafricaine standard : pouvoir autoritaire garant de la
« stabilité », coopération civile et militaire, zone
d’influence, business.
De même, en dépit des discours rassurants sur les
concertations franco­africaines menées par Jean­Marie
Bockel,
«
l’envoyé
personnel » du président
Macron, le fonctionnement
de l’État français et le
présidentialisme du pouvoir
continuent de laisser au seul
chef de l’État la décision de
« reconfigurer les dispositifs de défense » au gré des
intérêts stratégiques de la France en Afrique et au détriment
du droit des populations à choisir leur destinée. Les
déclarations de Jean­Marie Bockel au Tchad, assurant, au
sujet de la présence militaire française et au lendemain de
l’assassinat d’un opposant politique : « il faut rester et, bien
sûr, nous resterons », sont à cet égard révélatrices.
30 ans après, le plus inquiétant reste que la structure des
institutions de la Ve République ayant conduit au désastre
en 1994 est toujours en place, l’idéologie raciste et
coloniale imprègne toujours les hauts responsables civils et
militaires, mais aussi une part significative de la population
française qui vote et exprime de plus en plus massivement
son adhésion à ce cloaque idéologique.
30 ans après, il est temps que cela change.

30 ANS DÉJÀ

Martin David

Sommaire
2
3
4
5

BRÈVES
ÉDITO
DOSSIER RWANDA
À quand la reconnaissance
de la complicité française ?
Briser le déni français

7
9
14
20

Chaque audience apporte sa pierre à l'édifice
Mitterrand et le Rwanda
SÉNÉGAL Chronique d'un chaos provoqué
Greenwashing euro­congolais

Contact de la rédaction : billetsdafrique@survie.org ­ Site internet : http://survie.org
Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

ÉDITO

3

SALVES
DOSSIER

4

GÉNOCIDE DES TUTSIS

À QUAND LA RECONNAISSANCE
DE LA COMPLICITÉ FRANÇAISE ?
D’avril à juin 1994, entre 800 000 à 1 million de Tutsis sont massacrés, systématiquement et
méthodiquement, sur les collines rwandaises. L’ONU reconnaît ce génocide commis par les
extrémistes du Hutu Power fin juin et constitue en novembre un Tribunal Pénal
International chargé d’en juger les principaux coupables. Bien que 30 années d’enquêtes
diverses permettent désormais d’établir la complicité en droit de la France dans le génocide
des Tutsis, les autorités de l’État se refusent encore à reconnaître officiellement la
responsabilité pleine et entière de la France.
Un long travail d’enquête et de
mobilisations
Dès 1993 pourtant, s’élèvent des voix
pointant la place particulière de la France dans
cette catastrophe annoncée. C’est le cas de
Jean Carbonare qui, dès janvier, après avoir
contribué à la production d’un rapport de la
FIDH sur les massacres pré­génocidaires en
cours, alerte sur le JT de France 2 : « Notre
pays, qui supporte militairement et
financièrement ce système, a une
responsabilité. » En 1994, pendant et juste
après le génocide, des journalistes comme
Colette Braeckman ou Patrick de Saint
Exupéry, des militants comme François­Xavier
Verschave, documentent l’implication française
et interpellent l’opinion. Leur travail ouvre en
1998 une première brèche avec la tenue d’une
mission d’information parlementaire qui fait
un travail important d’enquête et d’analyse.
Mais son président, Paul Quilès, proche de
François Mitterrand, impose alors une
conclusion hors sol qui affirme que la France
n’est « nullement impliquée » dans le
génocide. En 2004, pour les 10ème
commémorations, un collectif d’associations
rassemblant Aircrige, la Cimade, Obsarm et
Survie reprend l’initiative pour constituer une
Commission d’Enquête Citoyenne sur
l’implication de la France au Rwanda1 qui
précise les éléments de la complicité française
dans le génocide des Tutsis. Ce travail
accouche l’année suivante de deux ouvrages2
et de deux plaintes majeures. La première
concerne les plaintes contre X pour viol,
déposées par des rescapées rwandaises et
visant des soldats de l’opération Turquoise. La
seconde est déposée par six rescapés pour des
exactions graves commises dans le camp de
réfugiés de Murambi, sous contrôle français
(meurtres, disparitions, viols), et pour
l’abandon, sur les collines de Bisesero, de deux

mille Tutsis à leurs tueurs par l’armée française
fin juin 1994.
Les politiques acculés à reconnaître
le rôle de la France
Du côté de l’exécutif français, Nicolas
Sarkozy admet à Kigali en 2010 de « graves
erreurs d’appréciation » et « une forme
d’aveuglement » de la France, en vue d’une
réconciliation diplomatique avec le Rwanda.
Cette démarche préfigure en partie celle
initiée par Emmanuel Macron au moment des
25ème commémorations en 2019. Il nomme
alors une commission de recherche sur les
archives françaises relatives au Rwanda et au
génocide des Tutsi, présidée par l’historien
Vincent Duclert. Les conclusions de ce rapport
sont remises fin mars 2021. Elles établissent
« un ensemble de responsabilités lourdes et
accablantes » de la part d’autorités françaises
qui « ont fait preuve d’un aveuglement continu
dans leur soutien à un régime raciste,
corrompu et violent ». Il s’agit là d’une étape
importante : la médiatisation du rapport
permet à l’opinion publique de percevoir
l’ampleur de la dérive de la politique africaine
de la France au Rwanda. La reconnaissance
officielle du génocide des Tutsis par
Emmanuel Macron à Kigali en mai 2021
contribue à réduire l’influence du
négationnisme jusque­là si influent jusqu’au
cœur de l’État. Enfin, la décision de faire du 7
avril
une
journée
nationale
de
commémoration de ce génocide et d’intégrer
son enseignement dans les programmes
scolaires permet sur le long terme une
meilleure connaissance de la question.
Mais des conclusions qui ne sont
pas tirées jusqu’au bout
Les conclusions du rapport Duclert
affirment qu’en l’absence d’intention

génocidaire, la France n’est en aucun cas
complice du génocide lui­même. Cette
définition de la complicité est pourtant
erronée : se rend en effet complice celui qui
aide le criminel, en connaissance de cause,
avec un effet sur le crime commis, sans pour
autant partager son intention. Dans ce sens, le
rapport Duclert ne peut qu’être une étape en
vue de la reconnaissance totale de la
complicité de la France dans le génocide des
Tutsis. Il aura fallu attendre 53 ans pour que
Jacques Chirac, dans son discours du Vel d’hiv,
admette en 1995 officiellement la
responsabilité de la France dans la déportation,
l’extermination et l’anéantissement de près de
76 000 Juifs vivant en France durant la Seconde
Guerre mondiale. Faudra­t­il attendre aussi
longtemps pour reconnaître celle de la France
dans le génocide des Tutsis ? Comment
s’accommoder d’un État qui, depuis 1994, n’a
jamais remis en question sa manière
d’intervenir dans le monde ? Car, comme le
précisent Raphaël Doridant et François
Graner : « Tant que l’État français ne
reconnaîtra pas sans équivoque sa complicité
dans le génocide des Tutsis, que les
procédures pénales contre les décideurs de
l’époque n’aboutiront pas, que le secret
défense
permettra
d’entraver
le
fonctionnement de la justice, que les
institutions françaises permettront en toute
opacité d’intervenir militairement en Afrique,
le risque est grand que la « défaite impériale »
et la « faillite politique » dont parle le rapport
sur le Rwanda puisse se reproduire. La série
allant de l’Indochine à Barkhane, en passant
par l’Algérie et une centaine d’opérations
extérieures, pourra continuer avec toujours
des conséquences désastreuses pour les
peuples concernés. 3»
Patrice Garesio

1 http://cec.rwanda.free.fr/
2 Coret L et Verschave F­X, L’horreur qui nous prend au visage. L’État français et le génocide au Rwanda, Karthala, 2005 et De La Pradelle G, Imprescriptible : l’implication
française dans le génocide tutsi, Les Arènes, 2005.
3 https://blogs.mediapart.fr/association­survie/blog/060421/le­rapport­duclert­pour­quoi­faire

Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

RESPONSABILITÉS POLITIQUES

BRISER LE DÉNI FRANÇAIS
Dans son dernier livre1, l’historien Vincent Duclert dénonce, avec des limites, les
responsabilités de l’État français dans le génocide des Tutsis au Rwanda et le déni
persistant aujourd’hui quant à cette politique.

Le livre
Il a approfondi les recherches effectuées
par la commission qu’il a présidée pendant
deux ans et qui avait abouti en 2021 à la
publication du rapport éponyme. Au travail
mené sur les archives françaises de la
période 1990­1994 qui avaient été mises à
sa disposition, Vincent Duclert a ajouté
d’autres sources ainsi que de nombreux
articles de presse. Il pointe clairement les
responsabilités écrasantes de la France dans
le génocide des Tutsis du Rwanda, comme
cela avait déjà été fait dans de nombreux
ouvrages, dont ceux de François­Xavier
Verschave, de Jean­Paul Gouteux, de

Raphaël Doridant et François Graner,
de Jacques Morel2, ainsi que dans son
Rapport. Il met en évidence une
« cobelligérance française avec une
dictature raciste » entre 1990 et 1993,
les années qui précèdent le génocide.
À la lumière de nouveaux témoignages,
il revient sur la tragédie de Bisesero
où, pendant trois jours, des rescapés
tutsis ont été massacrés sous les yeux
de l’armée française, dédouanant le
commandement local de Turquoise et
laissant entendre que les ordres de
sauvetage ne sont pas venus de Paris3.
Une analyse détaillée des informations
reçues par l’état­major aurait été utile,
pour mieux appréhender les raisons
de la non intervention française. Il est à
noter que les juges ont refusé
d’interroger l’état­major et les
politiques dans le dossier judiciaire
concernant Bisesero. Concernant
l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion
du président Habyarimana, les zones
d’ombres restent nombreuses et les
éléments pouvant suggérer une éventuelle
participation française à son organisation
ou à sa réalisation (origine des missiles,
assassinat suspect de deux coopérants…)
sont absents de l’ouvrage.

Le rôle de la France
Vincent Duclert ouvre la voie à une
critique des institutions : « La parole libérée
de plusieurs acteurs de premier plan sur le
Rwanda a consolidé de profondes
interrogations sur la France, sur l’État, sur
la démocratie dans le temps de la Vème

République ». Il souligne les dissensions
entre les différentes composantes de
l’exécutif dans la période qui suit l’attentat
du 6 avril 1994 et insiste à nouveau sur le
rôle direct joué par l’Élysée et les militaires
au Rwanda, en court­circuitant souvent le
gouvernement de cohabitation. Il insiste
aussi sur le rôle opaque et le caractère
dogmatique de l’état­major particulier du
président de la République (avec, par
exemple, son « obsession d’un FPR
marxiste et totalitaire » clairement mise en
évidence par les archives). Mais les dérives
pointées et les responsabilités apparaissent
souvent reposer sur une poignée
d’individus, dont l’identification reste
parfois floue. À aucun moment, ces dérives
et responsabilités ne sont analysées d’un
point de vue vraiment systémique,
notamment par le prisme de « la
Françafrique » et de la volonté continue de
la France d’asseoir sa puissance4.
Pour pouvoir tirer des enseignements
autres que dans le domaine mémoriel de ce
qui a pu se passer dans cette période, une
analyse systémique françafricaine apparaît
essentielle. En effet, dans la politique
africaine de la France des dernières années,
on retrouve bon nombre des travers des
années 1990 décriés par Vincent Duclert
dans son ouvrage. C’est le cas notamment
dans le fiasco de l’ingérence militaire
française au Sahel et de la guerre « contre le
terrorisme » menée à partir de 2010, qui a
eu des conséquences délétères pour toute
la zone sahélienne5. Le néocolonialisme se
combat au présent ! Tout comme la nature
excessive du pouvoir présidentiel, rendu

1 Vincent Duclert, La France face au génocide des Tutsi. Le grand scandale de la Vème République, Taillandier, 2024, 633 pages.
2 François­Xavier Verschave, Complicité de génocide ?. La Politique de la France au Rwanda, La Découverte, 1994 ; Jean­Paul Gouteux, La nuit rwandaise – l’implication

française dans le dernier génocide du XXème siècle, Dagorno, 2001 ; Raphaël Doridant et François Graner, L’État français et le génocide des Tutsis au Rwanda, Agone, 2020 ;
Jacques Morel, La France au cœur du génocide des Tutsi, L’Esprit frappeur, 2010.
3 Vincent Duclert, La France face au génocide des Tutsi. « … Bisesero dont la faillite était jusque­là imputée aux forces Turquoise. Il est désormais établi qu’au contraire, en
grande majorité, elles ont agi pour l’éviter. Et que la responsabilité principale revient à l’autorité politique. » et « pourquoi ne reçoit­il [Lafourcade] pas l’ordre [ndlr : de Paris] de
leur venir en aide ».
4 François Graner, Françafrique et génocide des Tutsis du Rwanda : les leçons à tirer, Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, n°157, 2023, https://journals.openedition.org/
chrhc/21954
5 Survie, Sahel : De Serval à Barkhane, 10 ans d’intervention militaire, 10 ans de déni de démocratie, 2023.
Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

SALVES
DOSSIER

5

DOSSIER

6
possible par les institutions, qui
actuellement écrase tout contre­pouvoir
comme jamais sous la Vème République.
Les dérives engendrées par l’hyper­
présidentialisation du second mandat de
François Mitterrand, tant reprochées par
Vincent Duclert dans son ouvrage,
devraient nous alarmer vis­à­vis de la
situation actuelle.

La France complice ?
Bien
que
reconnaissant
les
responsabilités de la France dans le
génocide des Tutsis au Rwanda, Vincent
Duclert écarte bien rapidement à l’écrit la
complicité de l’État français : « La France
n’est pas complice du génocide, puisqu’en
l’état rien dans les archives consultées ne
vient démontrer une volonté de s’associer à
l’entreprise génocidaire de l’extrémisme
hutu » (p. 17). Est­ce un déni ? C’est peut­
être une stratégie de communication, car il
ne contredit pas à l’oral ce même terme
lorsqu’il est prononcé à deux reprises en sa
présence à l’occasion de la promotion de
son ouvrage le 18 janvier 20246. Le
journaliste
Jean­François
Dupaquier
rapporte qu’à cette occasion, Vincent

Duclert a tenu à dire que « la qualification
des faits par les historiens n’est pas la
même que par les juges. Ni le Rapport ni
mon livre ne mettent fin à l’histoire. Nous
n’avons pas fermé la porte au travail des
juges. » (Afrikarabia, 18/01/2024). S’il est
vrai que les responsables français n’avaient
pas d’intention génocidaire, ils ont
toutefois apporté aux extrémistes hutus un
soutien actif (livraison d’armes, conseillers
techniques, obstruction au Conseil de
sécurité de l’ONU, exfiltration des
génocidaires, envoi de mercenaires…).
Comme Vincent Duclert le montre dans
son ouvrage, notamment en référençant les
nombreuses alertes transmises à l’exécutif,
ce soutien a été effectué en toute
connaissance de cause7 ; et on ne peut nier
ses conséquences sur le génocide des
Tutsis au Rwanda. Il s’agit bel et bien de
complicité, comme stipulé dans l’arrêt du 7
septembre 2021 de la Cour de cassation8 :
« 66. En revanche, l’article 121­7 du code
pénal n’exige ni que le complice de crime
contre
l’humanité
appartienne
à
l’organisation, le cas échéant, coupable de
ce crime, ni qu’il adhère à la conception ou
à l’exécution d’un plan concerté à

l’encontre d’un groupe de population civile
dans le cadre d’une attaque généralisée ou
systématique, ni encore qu’il approuve la
commission des crimes de droit commun
constitutifs du crime contre l’humanité. 67.
Il suffit qu’il ait connaissance de ce que les
auteurs principaux commettent ou vont
commettre un tel crime contre l’humanité
et que par son aide ou assistance, il en
facilite
la
préparation
ou
la
consommation. » Cet ouvrage de Vincent
Duclert a le mérite d’insister à nouveau sur
les responsabilités écrasantes de la France.
Il contribue à briser le déni français vis­à­vis
de la politique menée par la France au
Rwanda, mais il est encore loin d’épuiser la
question. Bien des faits ne sont pas relatés :
qu’en est­il par exemple des livraisons
d’armes et du rôle des mercenaires français
présents à cette période ? En conclusion, il
reste maintenant à avancer vers un « non­
déni » de la complicité de la France, ce qui
permettra une analyse plus sereine des
causes systémiques.
Guillaume Bulteau

6 Soft­power, « 30 ans après le génocide des Tutsis au Rwanda, où va le Rwanda ? », France Culture, 18 février 2024.
7 Cf. l’article « Chaque audience apporte sa pierre à l’édifice », page 7 de ce numéro, qui pointe notamment les signes de la montée du risque génocidaire et l’alerte de Jean

Varret.
8 Arrêt du 7 septembre 2021 de la Cour de cassation dans l’affaire Lafarge : https://www.courdecassation.fr/decision/6137092ff585960512dfe635

LE TRAITEMENT MÉDIATIQUE BIAISÉ DES RELATIONS
RWANDA-RDC
Dans les fils d’actualité, la question des
conflits armés dans la région du Kivu, à
l’Est de la République Démocratique du
Congo (RDC), et des relations avec le
Rwanda, est au centre de l’attention. La
situation dans la région du Kivu est
complexe, conjuguant de nombreux
enjeux économiques, avec l’extraction du
coltan1, et sécuritaires, tant pour les
populations congolaises que rwandaises.
La diplomatie française, dans un
communiqué du 20 février2, a alerté sur la
situation qui pourrait dégénérer en
guerre entre les deux pays. Elle a à la fois
condamné « la poursuite des offensives
du M23 avec le soutien du Rwanda » et

appelé la RDC à « cesser toute
collaboration avec les FDLR, mouvement
issu des milices ayant commis le génocide
perpétré contre les Tutsi au Rwanda en
1994 » dont l’objectif est une reconquête
du Rwanda et la poursuite du génocide.
Or, à chaque fois que ce communiqué a
été relayé, en France et dans le monde
(RFI, France Inter, France 24, Deutsche
Welle, BBC,…), le relai a été biaisé : seule
la condamnation du M23 et du Rwanda
est mentionnée, jamais celle de la RDC et
des FDLR. En outre, la diplomatie
française et les médias prennent soin
d’occulter systématiquement le rôle que
la France a joué dans la constitution des

FDLR, avec l’exfiltration des ex­
génocidaires en RDC (appelée « Zaïre » à
l’époque), et le soutien que la France leur
a ensuite apporté. On ne peut que
s’inquiéter de ces biais médiatiques dont
les conséquences sont graves. La
dénonciation des crimes bien réels dans
l’Est du Congo ne doit pas servir de
terreau à l’anti­tutsisme ; ni à relativiser,
pour mieux effacer de la mémoire
collective, le génocide qui, d’avril à juillet
1994, il y a trente ans, a tué près d’un
million d’êtres humains, pour le seul fait
d’être né Tutsi.
C.B.

1 Coltan : minerai de niobium et de tantale utilisé dans l’industrie des téléphones
2
https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers­pays/republique­democratique­du­congo/evenements/article/republique­democratique­du­congo­situation­a­l­est­du­pays­20­02­24?
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Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

VÉRITÉ HISTORIQUE

CHAQUE AUDIENCE APPORTE
SA PIERRE À L’ÉDIFICE.
Depuis 2011, les décisions prononcées par les cours d’assises françaises doivent
obligatoirement comporter une motivation. En cas de condamnation, la motivation consiste
en un énoncé des principaux éléments à charge qui ont convaincu la cour. Elle figure sur un
document annexé à la feuille de questions et versé au rang des minutes du greffe. Elle
permet de comprendre le verdict prononcé pour chacun des faits reprochés à l’accusé. Même
si elles ne font pas l’Histoire, les motivations contribuent à la documenter.

L

a motivation des décisions de justice
trouve son origine dans la loi des 16 et
24 août 1790. Rompant avec les
pratiques de l’Ancien Régime, elle permet de
dissuader le juge de statuer de manière
partiale ou arbitraire. Envisagée comme une
garantie fondamentale des droits du
justiciable, elle permet aussi à celui­ci de
mieux comprendre les raisons qui ont guidé
le juge dans le choix de la solution. Elle oblige
le juge à élaborer un raisonnement rigoureux
au terme duquel la décision à laquelle il
s’arrête doit normalement apparaître comme
la conclusion nécessaire de l’argumentation
qui la précède1.
Des procès en France pour crime de
génocide des Tutsis au Rwanda et crime
contre l’Humanité ont eu lieu à partir de
2014. Quatre condamnations définitives ont
été prononcées dont celle de Laurent
Bucyibaruta, condamné en première instance
et décédé avant son procès en appel.
D’autres ont fait l’objet d’appel et seront
rejugées. Si les feuilles de motivations ne sont
pas rendues publiques, elles sont toutefois
accessibles
sur
le
site
https://
francegenocidetutsi.org/. Très longues, elles
s’appuient sur les faits précis reprochés à
l’accusé lors de son procès mais – afin
notamment de caractériser l’élément matériel
du « plan concerté » ou de « l’entente en vue
de la préparation » du génocide – ces feuilles
de motivation font aussi ressortir des faits
plus généraux. En effet, pour condamner un
individu pour sa participation au génocide,
encore faut­il dresser le constat du génocide.

Affirmation de l’existence du
génocide des Tutsis au
Rwanda en 1994
Les motivations des procès des
personnes accusées de génocide en France
affirment toutes l’existence du crime de
génocide à l’encontre de la communauté
tutsie et du crime contre l’Humanité à l'en­
contre des opposants politiques au régime
de Juvénal Habyarimana en fondant ce
constat sur les analyses d’historiens et de
journalistes spécialistes de la région, sur le
rapport du 28 juin 1994 de la Commission
des Droits de l’Homme de l’organisation
des Nations Unies, sur des décisions de
justice rendues par des juridictions nationa­
les, notamment de Belgique, du Canada,
d’Allemagne, de Suède, de Finlande… mais
aussi sur la décision de la Chambre d’Appel
du Tribunal Pénal International pour le
Rwanda (TPIR) du 16 juin 2006 indiquant
qu’il n’y a plus de doute raisonnable quant à
l’existence de ces crimes2.
Grâce aux débats et témoignages tenus
publiquement devant la Cour, personne ne
peut plus avoir de doutes sur la définition
réelle du terme « ennemi de l’intérieur ».
S’il a pu initialement désigner les
« complices du FPR », il s’est rapidement
étendu à l’ensemble des membres de la
communauté tutsie, tous assimilés à des
« Inyenzis », des cancrelats ou des cafards.
Les récits du fonctionnement des barrières
confortent le caractère génocidaire de ces
dispositifs : le tri meurtrier se faisait en
fonction de l’origine ethnique figurant sur
la carte d’identité, quels que soient l’âge, le

sexe, l’identité ou l’engagement politique
supposé de la personne contrôlée. Et à
défaut de carte d’identité, comme pour les
mineurs qui n’en avaient pas, le recours à
de
supposées
caractéristiques
morphologiques
déterminait
l’appartenance à l’ethnie tutsie. Ce qui
illustre bien la volonté d’exterminer tout le
groupe dans l’objectif d’une « purification
ethnique ».

Ce qui ne peut reposer que
sur un plan concerté
Dans tout le Rwanda, les massacres sont
rapides et utilisent tous les échelons des
chaines administrative et militaire. Ils sont
accompagnés et stimulés par une intense
propagande médiatique, qui appelle à la
guerre inter­ethnique et au meurtre de
ceux qui s’y opposent. La présence de
barrières sur toutes les routes, tenues par
des miliciens Interahamwes formés à
l’usage des armes, permettent un
quadrillage très serré des civils tutsis. Et
leur assassinat sur le champ. Le modus
operandi des massacres, répété sur tout le
territoire, révèle leur haut niveau de
préparation et la contribution de l’appareil
d’État pour leur commission :
regroupement des Tutsi dans des lieux
publics (églises, salles communales ou
préfectorales, écoles…) à l’instigation
d’autorités locales, premières attaques au
mortier, à la grenade ou aux armes à feu
par des militaires ou des gendarmes,
deuxième vague d’attaques par les
miliciens, qui tuent avec des machettes ou,
pour certains, des fusils et enfin

1 Philip Milburn, Vanessa Perrocheau, Djoheur Zerouki­Cottin, Les motivations des décisions de cours d’assises : les pratiques des tribunaux, Les Cahiers de la Justice 2017/4 (N°

4), pages 577 à 586.
2 https://fr.scribd.com/document/204505170/Decision­relative­au­constat­judiciaire­Karemera­et­al­16­juin­2006

Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

DOSSIER

7

SALVES
DOSSIER
RECENSION

8
achèvement du « travail » par les villageois,
avec des outils rudimentaires (massues,
gourdins). Après chaque attaque, les tueurs
sont « récompensés », généralement par
une caisse de bière, pour maintenir leur
motivation et par le pillage des biens des
personnes
assassinées.
Enfin,
l’administration fournit ses camions et
véhicules de travaux publics pour organiser
le ramassage des cadavres et creuser des
fosses. Elle utilise également les détenus de
droit commun pour leur inhumation. Le
nombre considérable de victimes en à
peine plus de 3 mois révèle l’efficacité
d’une organisation collective reposant
nécessairement sur un plan concerté.

Incompatibilité de la thèse
de la « colère populaire »
avec la réalité constatée
La thèse d’une « colère populaire » à
l’origine du génocide est une thèse
négationniste, elle a souvent été entendue
dans les salles d’audience. Or, tous les
arrêts s’y opposent. Dans le procès de
Philippe Hategekimana, par exemple, la
cour a considéré que la thèse d’un
mouvement
populaire
chaotique,
spontané, incontrôlable, non concerté,
inorganisé ne concorde nullement avec les
constatations des historiens comme des
témoins directs, journalistes, rescapés,
diplomates, qui tous ont relaté la
préparation
et
l’organisation
particulièrement efficaces des massacres.
Cette thèse du chaos généralisé est
incompatible avec l’ampleur des tueries et
leur propagation à tout le pays.
Au fil du temps et des procès qui se
succèdent, les accusés et leurs avocats ont
cessé de contester la réalité du génocide,
préférant mettre dans la balance les crimes
allégués du FPR pour “équilibrer” afin de
banaliser. Finie la négation pure et simple.
C’est aussi un acquis de la pratique
judiciaire.

Verdict pour participation à
une entente en vue de
préparer le génocide
Dans la motivation de la condamnation
du Dr. Sosthène Munyemana, la cour
d’assises de Paris a rendu, pour la première
fois, un verdict de culpabilité sur
l’infraction de participation à une entente

en vue de préparer le génocide. Elle est
Duclert, le juge l’a fait citer comme témoin
pour cela revenue sur la période précédant
de fait : le capitaine « Éric » a confirmé que
le 7 avril 1994, ce qui n’avait jamais été pris
Laurent Bucyibaruta avait refusé de
en compte jusqu’à présent.
protéger Bernadette, une infirmière tutsie,
Cette motivation démontre que la
alors même que celle­ci avait utilement
préparation du génocide avait commencé
complété la structure médicale du
dès le début des années 1990 : en 1990,
Commandement des opérations spéciales
avec la diffusion des « 10
commandements Bahutu » et la
Après chaque attaque, les tueurs sont
« définition de l’ennemi » par la
« récompensés », généralement par
Commission
militaire
une caisse de bière »
rwandaise ; en 1992, avec le
discours du vice­président du MNRD du 22
(COS, forces spéciales françaises). « Pas de
novembre 1992 diffusé sur la radio
passeport pour une tutsie ». Ce
nationale, exhortant à se dresser contre
témoignage, s’il figurait déjà dans le livre
l’ennemi intérieur et contre les traîtres
Silence Turquoise4, a été confirmé
hutus qui doivent l’un et l’autre être
publiquement devant la cour et permis de
liquidés ; en 1993, avec la création de la
mieux comprendre l’attitude de l’accusé
radio de propagande Radio­Télévision Mille
face aux Tutsis.
colline (RTLM) dans un pays où les médias
Importance des débats
sont contrôlés par l’État et qu’on ne fera
devant la cour pour la
jamais taire ; mais aussi l’achat de 500 000
manifestation
de la vérité
machettes par un homme d’affaires proche
du Hutu Power… Sans compter l’existence
Dans le procès de Philippe
de caches d’armes, documentées par la
Hategekimana, des extraits du livre de Jean
MINUAR, le recrutement, la formation,
Varret avaient été versés au dossier au
l’encadrement des milices. Les massacres
moment de l’intervention de François
de Tutsi n’ont cessé de se multiplier entre
Graner : le général Jean Varret, cité par le
1990 et 1994 comme en ont témoigné en
président de la cour d’assises, est venu à
1993 Jean Carbonare3 et la Commission
l’audience afin de confirmer mot pour mot
internationale sur les atteintes aux Droits
ce qu’il a affirmé dans son livre, notamment
Humains qui évoquent le risque de
sur le fait que, dès 1991, le colonel Pierre­
survenue d’un génocide.
Célestin Rwagafilita lui avait demandé la
En constatant la systématisation des
fourniture
d’armes
lourdes
afin
massacres des populations civiles tutsies en
d’exterminer les Tutsis. En faisant citer Jean
réponse aux offensives du FPR depuis 1990,
Varret, le président a permis de mettre en
le verdict prononcé dans le cadre du
défaut les affirmations d’un témoin,
procès du Dr. Munyemana rouvre le champ
Augustin Ndindilimana, ancien général chef
du débat judiciaire sur la participation à
d’état­major de la gendarmerie rwandaise,
l’entente en vue de préparer le génocide
qui contestait le rôle de la gendarmerie
lors des futurs dossiers qui seront jugés par
dans la perpétration du génocide.
la cour d’assises, car ces motivations
Les témoignages oraux de témoins
servent à la jurisprudence.
directs et d’experts constituent donc des
éléments essentiels pour la manifestation
Importance de l’accès aux
de la vérité. Les procès qui ont lieu en
archives pour la
France vont ainsi bien au­delà du cas de la
manifestation de la vérité
seule personne jugée : ils permettent, au fil
Lors de l’instruction préparatoire de
des dossiers, de documenter le génocide
l’affaire Laurent Bucyibaruta, ex­préfet, le
dans toutes ses dimensions et constituent
juge d’instruction s’était vu refuser la
de puissants outils de lutte contre le
possibilité d’entendre le capitaine « Éric »,
négationnisme.
médecin militaire durant l’opération
Turquoise, son témoignage étant classé
Laurence Dawidowicz
« secret défense ». Celui­ci ayant été levé
pour qu’il témoigne devant la Commission

«

3 Jean Carbonare était président de l’association Survie quand il a participé à cette commission internationale d’enquête et jusqu’en 1994. Est connu pour son intervention lors du
journal télévisé le 28 janvier 1993 sur la 2ème chaine télévisée française.
4 Laure de Vulpian et Thierry Prungnaud, Silence Turquoise, Rwanda 1992­1994, responsabilités de l’État français dans le génocide des Tutsi, Don Quichotte, 2012.

Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

HISTOIRE DE LA FRANÇAFRIQUE

MITTERRAND ET LE RWANDA
Comment François Mitterrand a­t­il pu, sans entraves institutionnelles et sans coût politique
à payer, rendre la France complice du génocide des Tutsis ? Beaucoup affirment qu’il s’agit de
la dérive personnelle d’un vieil homme malade. Pourtant, Mitterrand a agi au Rwanda
exactement comme d’autres présidents français dans d’autres pays africains : il a tenu le cap
“françafricain”, ni plus ni moins. Jusqu’au bout.
Le cap “françafricain”
Dès le début des années cinquante,
François Mitterrand contribue à lancer les
bases de la Françafrique, une politique qui
sera suivie par tous les responsables
français successifs pour maintenir
l’influence française en Afrique malgré la
décolonisation. Ses deux maîtres­mots sont
la « continuité » dans l’espace, pour former
des blocs d’influence territoriale continus,
et la « stabilité » dans le temps – il préfère
de ce fait les dictateurs aux démocrates.
L’un des principes de la Françafrique est de
nouer des partenariats avec les leaders
africains. Tant que ceux­ci tiennent bien les
rênes de leur pays (quel qu’en soit le prix),
c’est nettement plus rentable qu’un
partenariat d’État à État. En contrepartie de
leur allégeance, la France leur garantit la
sécurité de leur pouvoir.

Le Rwanda, cas extrême de
la Françafrique
La spécificité du Rwanda est que, dans ce
pays, les relais que Mitterrand soutient sont
des extrémistes tenants d’une politique
ethnique visant la « solution finale » pour
les Tutsis. Mitterrand ne peut ignorer les
multiples informations et alertes qui lui
parviennent au sujet de la préparation, puis
de l’exécution du génocide des Tutsis.
Mitterrand et ses proches n’ont pas
l’intention d’exterminer les Tutsis. Si l’on
en croit le journaliste Patrick de Saint­
Exupéry, Mitterrand aurait expliqué en
privé : « Dans ces pays­là, un génocide,
c’est pas trop important. » Charles Pasqua,
alors ministre de l’intérieur du
gouvernement Balladur (lors de la
cohabitation entre la droite et la gauche)

partage la même vision : en juillet 1994, en
plein génocide, il déclare à la télévision :
« Pour eux, ces affrontements tribaux ne
revêtent pas le caractère atroce qu’ils ont
pour nous »1. Mitterrand comprend que
des massacres de masse au Rwanda
n’auront pas de coût politique pour lui,
qu’ils ne lui seront pas reprochés par
l’opinion publique française. Seuls
comptent à ses yeux les intérêts
stratégiques de la Françafrique.

Mitterrand et Habyarimana :
une relation asymétrique
Dès la fin des années 80, le président
rwandais Juvénal Habyarimana se sait sur
un siège éjectable. Il subit la triple poussée
des mouvements d’opposition, des émigrés
tutsis qui cherchent à revenir au pays et des
extrémistes hutus. Ces derniers, qui
incluent sa femme Agathe Kanziga, sont
ceux qui l’ont porté et maintenu au
pouvoir. En 1988 et 1989, tandis que leurs
privilèges sont contestés par l’opposition et
s’érodent sous l’effet de la crise
économique, ils tentent à trois reprises un
putsch contre Habyarimana, jugé trop mou.
Ce dernier cherche la protection de
Mitterrand, y compris en se plaçant sur le
terrain de l’amitié personnelle. Mitterrand
traite Habyarimana avec une considération
ostensible, même s’il laisse ses conseillers
lui répondre au téléphone, comme avec les
autres dictateurs. Il n’a pas pour lui un
sentiment amical profond qui, comme on
peut le lire parfois, l’inciterait à un soutien
inconditionnel. Et, si Jean­Christophe
Mitterrand et Jean­Pierre Habyarimana, les
fils des deux présidents, sont liés, cela n’a
pas de poids dans les décisions de Mitter­
rand.

1981-1993 : UNE
IMPLICATION CROISSANTE
DANS LES AFFAIRES
RWANDAISES
Les années 1980
Dans les années quatre­vingt, la
coopération de la France avec le Rwanda
est avant tout civile et technique, même si
la formation d’officiers monte en
puissance. Les deux présidents se rendent
des visites dont l’effet, au moins en
apparence, est de conforter le statut
d’Habyarimana. En avril 1990, Mitterrand
lui accorde un soutien aussi symbolique
que concret en lui offrant un nouvel avion
personnel, un Falcon 50.

1990 : l’opération Noroit
Les relations franco­rwandaises prennent
un tournant décisif en octobre 1990. Le
Front patriotique rwandais (FPR),
essentiellement constitué de Tutsis
rwandais exilés en Ouganda depuis trente
ans, fait une incursion militaire en direction
de Kigali. Il veut obtenir par les armes le
droit au retour des réfugiés.
Habyarimana appelle à l’aide les armées
belge, zaïroise et française. Les troupes
zaïroises
se
rendent
rapidement
indésirables. Les Belges (et même certains
gendarmes rwandais) refusent de
cautionner les massacres de civils tutsis
commandités par le régime en représailles.
Seules les troupes françaises restent et
forment un rempart qui maintient
Habyarimana au pouvoir. Mitterrand
démontre ainsi l’inanité du discours de La
Baule, de juin 1990, opération de
communication habilement calibrée pour
faire croire que l’aide française serait

1 France 2 – JT 20h – 4 juillet 1994 https://francegenocidetutsi.fr/documents/ExtraitInterviewPasquatFrance2JT20Heures04071994.pdf

Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

DOSSIER
RECENSION

9

DOSSIER

10
conditionnée aux progrès démocratiques2.

Communauté d’intérêts avec
les extrémistes
Les extrémistes hutus se réjouissent de la
présence militaire française. Le 6 décembre
1990, dans leur journal, Kangura (Réveillez­
vous !), ils publient les « Dix
commandements du Hutu », qui enjoint les
Hutus à « cesser d’avoir pitié » des Tutsis :
une étape significative dans la marche vers
le génocide. La dernière page s’orne d’un
portrait de « Son Excellence Monsieur
François Mitterrand, Président de la
République Française ». La légende : « Un
véritable ami du Rwanda. C’est dans le
malheur que les véritables amis se
découvrent »3.
La communauté d’intérêts entre l’Élysée
et le cercle d’extrémistes réunis autour
d’Agathe Kanziga peut rester implicite tant
que la situation intérieure du Rwanda est
passée sous silence par les médias français.
Mais le 28 janvier 1993, Jean Carbonare,
président de l’association Survie, est l’invité
du Journal de 20 heures de France 2. Il
revient du Rwanda où il a participé à une
enquête menée par plusieurs associations
de défense des droits humains. Son
intervention télévisée en direct, largement
suivie, met en lumière le soutien de la
France et de son armée à des autorités en
train de préparer un génocide qu’il est
encore possible d’empêcher4.

Février 1993 : le tournant
A l’opposé de ce qu’espérait Carbonare,
la réaction des autorités françaises est de
lancer une triple offensive contre le FPR :
les axes militaire et médiatique sont confiés
à l’armée tandis que l’Elysée se charge du
politique.
A la manœuvre, Bruno Delaye, le
conseiller Afrique de Mitterrand. Le
12 février 1993, il se rend à Kigali. La
situation sur place est complexe. Le
président Habyarimana, sous pression des
extrémistes, refuse toute concession au

FPR. Mais il est en cohabitation avec un
Premier ministre d’opposition, Dismas
Nsengiyaremye, qui, lui, souhaite négocier
avec le FPR et chasser Habyarimana du
pouvoir. Cette divergence affaiblit la
position gouvernementale aux négociations
de paix alors en cours à Arusha (Tanzanie)
entre le FPR et le pouvoir rwandais.
Jusqu’à nos jours, Hubert Védrine, à
l’époque secrétaire général de l’Élysée,
clame sans preuve que la France aurait
« tordu le bras » à Habyarimana pour
l’obliger à partager le pouvoir avec le FPR,
qu’elle aurait fait pression sur toutes les
parties pour obtenir un accord à Arusha et
que le FPR l’en aurait remercié.
En réalité, à Arusha, la France n’a qu’un
statut d’observateur. Et le bras qu’elle a
tordu, c’est celui de Nsengiyaremye :
Delaye lui demande de s’aligner sur la
position d’Habyarimana, et donc
implicitement sur celle des extrémistes,
contre le FPR. Nsengiyaremye accepte du
bout des lèvres, puis fait volte­face. Delaye
le fait plier en revenant à la charge les 27 et
28 février 1993, avec cette fois le ministre
de la Coopération Marcel Debarge, qui
demande à Nsengiyaremye rien moins que
de « former un front uni »5 contre le FPR.

Mars 1993 : la cohabitation
A partir du 29 mars 1993, Mitterrand
subit lui aussi une cohabitation avec un
Premier ministre d’opposition, Edouard
Balladur.
Le même jour, Habyarimana fait
transmettre à Mitterrand un télégramme où
il se dit prêt à quitter le pouvoir si la France
garantit sa sécurité et celle de sa famille.
Mitterrand ne réagit pas. Il sait pourtant
que la situation politique d’Habyarimana
est de plus en plus fragile.
Les négociations d’Arusha se terminent,
et le 4 août 1993, les accords de paix sont
signés. Ils sont globalement favorables au
FPR et prévoient que les troupes françaises
quittent le sol rwandais pour céder la place
à la force de l’ONU.

Le 21 octobre 1993, l’assassinat du
président hutu du Burundi, Melchior
Ndadaye, par des militaires tutsis
putschistes relance la violence au Burundi
et, par ricochet, au Rwanda. Ce meurtre et
ses suites sont l’occasion pour les
extrémistes hutus rwandais de diffuser des
messages de haine, appelant les Hutus du
Rwanda à attaquer les premiers pour ne pas
finir comme ceux du Burundi. Le paysage
politique rwandais implose. Les partis
politiques se recomposent entre les
partisans des accords d’Arusha d’une part,
et d’autre part le front commun extrémiste
surnommé « Hutu Power ».

MITTERRAND ET LE
GENOCIDE DES TUTSIS
Avril 1994 : l’attentat et la
mort de Grossouvre
Le soir du 6 avril 1994, Juvénal
Habyarimana (ainsi que le nouveau
président burundais, Cyprien Ntaryamira,
et dix autres personnes) meurt dans
l’attentat contre son avion, visé par deux
missiles lors de sa phase d’atterrissage à
Kigali. Pour Mitterrand, cet événement est
rapidement suivi par un décès qui le
touche de près : celui de son ami et
homme de confiance de toujours : François
de Grossouvre6, retrouvé mort par balle le
soir du 7 avril dans son bureau qui jouxte
celui de Mitterrand. Suicide ou assassinat ?
Grossouvre s’occupait notamment du
pilotage de Paul Barril, ex­gendarme de
l’Élysée devenu mercenaire, et, par son
intermédiaire, il était en contact avec
l’épouse d’Habyarimana, Agathe Kanziga,
dont on connaît l’extrémisme politique. Au
moment de l’attentat, Barril est au Rwanda,
très certainement déjà au service d’Agathe
dont il sera officiellement le prestataire dès
le 7 avril.
Mitterrand fait rapidement enlever son
corps, diffuse dans les médias la thèse du
suicide dû à une dépression et se rend à
ses funérailles malgré l’opposition de la

2 https://survie.org/billets­d­afrique/2020/298­juin­2020/article/francois­mitterrand­le­mythe­de­la­baule
3 https://francegenocidetutsi.fr/documents/MitterrandKangura6Decembre1990p20.pdf
4 https://francegenocidetutsi.fr/documents/Carbonare28janvier93.mp4
5 https://francegenocidetutsi.fr/documents/Swinnen253­1mars1993.pdf
6 Grossouvre est l’homme qui a financé et relancé la carrière politique de Mitterrand après sa traversée du désert au début de la Ve République. Depuis, ils ne se sont jamais
quittés. Il se charge des tâches discrètes : financement, réseaux, services de renseignement, manipulation des médias, protection de la vie privée de Mitterrand. Grossouvre peut
entrer quand il veut dans le bureau de Mitterrand. Ils ont tous deux un pied­à­terre dans le même immeuble et y rentrent ensemble à pied chaque soir depuis l’Élysée. Face aux
critiques montantes des barons socialistes qui contestent son influence, Grossouvre commence à se venger en distillant des confidences sur eux à la presse, et en rédigeant ses
mémoires.

Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

11

DOSSIER

famille. Le fils et le médecin de Grossouvre,
ainsi que Barril, réfuteront par la suite la
thèse du suicide.

L’opération Amaryllis et le
génocide des Tutsis
Dès la nuit qui suit l’attentat, l’état­major
français met en alerte des troupes pour une
intervention militaire au Rwanda. Dans les
discussions qui s’engagent entre l’Élysée et
Matignon, la question du sort des Tutsis,
victimes du génocide qui commence,
n’entre nullement en jeu. Il s’agit
uniquement de déterminer si la France doit
ou non soutenir l’armée rwandaise pour
chasser le FPR.
Le 8 avril, l’opération Amaryllis évacue
des expatriés français et européens et des
dignitaires hutus dont Agathe Kanziga. Sur
instruction personnelle de Mitterrand7,
cette dernière est accueillie avec un
bouquet de fleurs et 200 000 francs
prélevés sur le budget alloué aux réfugiés
par le ministère de la Coopération.
L’opération Amaryllis s’achève le 14 avril,
abandonnant les employés tutsis de
l’ambassade à leur sort, laissant sur place
des armes et des militaires français qui se
font discrets.
Le 22 mai 1994, alors que le FPR
progresse aux dépens de l’armée
gouvernementale, le président rwandais
par intérim Théodore Sindikubwabo écrit à
Mitterrand pour le remercier du « soutien
moral, diplomatique et matériel » accordé
jusque­là8, et demander le renouvellement
de ce soutien.
Le 10 juin, à l’occasion de la
cinquantième commémoration du martyre
du village d’Oradour­sur­Glane, alors qu’il
ne dit pas un mot sur le génocide des Tutsis
en cours, Mitterrand s’écrie, sans
complexe : « Il appartient aux générations
prochaines de bâtir un monde où les
Oradour ne seront plus possibles. »

Juin 1994 : l’opération
Turquoise
Cinq jours plus tard, Mitterrand décide
d’une intervention militaire au Rwanda,
l’opération Turquoise, présentée comme
humanitaire aux médias. Il souhaite
maintenir au Rwanda, au moins sur une

4ème de couverture du numéro 6 de la revue extrémiste hutu Kangura, organe de propagande des génocidaires

partie du territoire, des autorités politiques
ou militaires rwandaises qui lui restent
fidèles, bien qu’en privé il soit conscient de
leur folie meurtrière9. L’état­major français
cherche à soutenir l’armée rwandaise, et
surtout à récupérer ses soldats restés sur
place.
Mitterrand suggère une action rapide et
ciblée, éventuellement parachutée, à Kigali
et dans d’autres villes, pour protéger deux
ou trois sites (comme des hôpitaux ou des

écoles). Cela n’a guère de sens s’il s’agit
d’arrêter le génocide des Tutsis. Pour des
raisons techniques, l’opération Turquoise
doit utiliser les aéroports zaïrois. En
échange, Mobutu négocie son retour en
grâce dans la communauté françafricaine.
Matignon obtient que l’opération
Turquoise attende le feu vert du Conseil de
sécurité de l’ONU et qu’elle soit limitée à
deux mois ; elle est déployée du 22 juin au
21 août. Mais les autres conditions posées

7 https://francegenocidetutsi.fr/documents/QuesnotPin9avril1994.pdf
8 https://francegenocidetutsi.fr/documents/SindikubwaboMitterrand22mai1994.pdf
9 Jean­Hervé Bradol, in Laurence Binet, Génocide des Rwandais tutsis 1994, Médecins sans frontières, 2003, p. 49.

Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

DOSSIER

12
par le gouvernement (stricte neutralité,
ressortir du Rwanda chaque nuit, faire
cesser les massacres partout où c’est
possible), ne sont pas respectées par les
militaires français.
Et quand, en juillet 1994, alors que le FPR
prend le contrôle du pays, Matignon
souhaite arrêter les membres du
gouvernement intérimaire10, le Quai
d’Orsay et l’armée, alignés sur l’Élysée, les
laissent partir en toute impunité au Zaïre11.

Novembre 1994 : Biarritz
Alors même que, après le génocide, il est
impossible de plaider l’erreur ou
l’ignorance, le soutien français aux
extrémistes hutus se poursuit. La France
réorganise et réarme les génocidaires au
Zaïre en vue de reconquérir militairement
le Rwanda ; certains d’entre eux sont
accueillis sur le territoire français.
Le sommet franco­africain de Biarritz
soulève la question d’y inviter Pasteur
Bizimungu, le nouveau président rwandais.
Mitterrand s’y oppose personnellement. Le
prétexte officiel sera qu’il n’y a pas de
démocratie au Rwanda. Les dictateurs
françafricains classiques, eux, sont de la
partie et Mobutu est de retour.
C’est l’une des dernières apparitions
publiques de Mitterrand. Il y évoque « les
génocides » au Rwanda, tentant d’établir
une symétrie entre les crimes de guerre du
FPR et l’extermination des Tutsis préparée
par les extrémistes hutus – une thèse
considérée comme négationniste, dans la
mesure où elle revient à dédouaner, par
comparaison, les véritables génocidaires.

LA PRISE DE DECISION
La santé de Mitterrand
A deux reprises, le 11 septembre 1992 et
le 18 juillet 1994, il subit une intervention
chirurgicale pour son cancer, qui le met à
l’écart pendant quarante­huit heures.
Hormis ces intervalles, Mitterrand assure
ses fonctions jusqu’à la fin de l’opération
Turquoise. La cohabitation l’a déchargé
d’un certain nombre de dossiers, mais il
garde la main sur l’armée et la politique
africaine, donc sur le Rwanda, qu’il suit avec
une certaine attention. Malgré la souffrance

et la fatigue, ses décisions restent
cohérentes avec ses choix antérieurs.

Son attitude vis-à-vis du
gouvernement
Tant que le gouvernement émane du
parti socialiste, Mitterrand garde les rênes
bien en main. La cohabitation change la
donne, dans la mesure où il se voit
contraint de dialoguer et de négocier. La
ligne de fracture ne se situe pas entre
l’Élysée d’un côté et le gouvernement de
l’autre. Elle se situe plutôt entre les
« nationaux » et les « atlantistes ». L’Élysée
est chef de file des nationaux, qui incluent
le ministre des Affaires étrangères Alain
Juppé, le ministre de l’Intérieur Charles
Pasqua et certains partisans de Jacques
Chirac. Les atlantistes incluent Edouard
Balladur, certains de ses partisans, et le
ministre de la Défense François Léotard : ils
se désintéressent des interventions en
Afrique, qu’ils trouvent peu rentables, et
sont prêts à négocier avec le FPR. Avec son
flair politique, Mitterrand joue habilement
de ces divisions et parvient à imposer sa
ligne.
Au bilan, ses trois ministres de la
Défense, Chevènement, Joxe et Léotard,
tentent sans succès d’infléchir la politique
de l’Élysée au Rwanda. Ses Premiers
ministres, Rocard, Cresson, Bérégovoy,
n’ont que peu de rôle, Balladur en a un peu
plus ; tandis que ses ministres de la
Coopération et ceux des Affaires étrangères
le soutiennent globale­
ment.

Interactions avec
ses conseillers
Mitterrand décide seul.
À au moins sept reprises,
Mitterrand décide d’un
envoi ou d’un maintien de
troupes au Rwanda, alors
que, presque à chaque
fois, il a reçu une
suggestion allant dans le
sens inverse : de la part
de ses ministres de la
Défense en octobre 1990,
février 1993 et juin 1994,
de
ses
conseillers

10 https://francegenocidetutsi.fr/documents/Reuter15juillet1994.pdf
11 https://francegenocidetutsi.fr/fgtshowdoc.php?num=27799

Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

militaires Jacques Lanxade et Christian
Quesnot en janvier, avril puis juin 1991.
Cependant, le président, avant de
prendre ses décisions, consulte autour de
lui. Il reçoit par exemple les notes que lui
rédigent son conseiller Afrique Bruno
Delaye et son conseiller militaire Christian
Quesnot ; en conseil restreint, il entend
son chef d’état­major des armées (qui est
aussi son précédent conseiller militaire),
l’amiral Jacques Lanxade ; et en privé, il
consulte son secrétaire général Hubert
Védrine. Une fois l’orientation générale
fixée, il laisse une grande latitude aux
militaires. Védrine diffuse après coup les
éléments de langage censés justifier la
politique menée, qu’il ressasse encore
jusqu’à nos jours.
Par ailleurs, l’amiral Lanxade s’arroge
plus de pouvoirs qu’aucun de ses
prédécesseurs. Avec les généraux Quesnot
et Huchon, les trois hommes contribuent à
définir l’idéologie, la ligne politique et la
stratégie. Ils assurent la continuité politique
entre les différents gouvernements. Ils
contrôlent la transmission de l’information,
et son éventuelle déformation, entre le
terrain rwandais et les bureaux parisiens (il
est d’ailleurs symptomatique que lorsque
Habyarimana téléphone à l’Elysée, c’est le
conseiller militaire qu’il appelle). Ils
exécutent les ordres et parfois même les
devancent. Les opérations inavouables des
forces spéciales et des services se
conforment à la pratique du « feu orange » :
en informant à demi­mot le président, qui

réagit également à demi­mot, on s’assure
de son accord sans laisser de trace
susceptible de l’impliquer au cas où l’action
tourne mal.
Les militaires agissent en fonction des
intérêts
de
l’armée.
C’est
un
fonctionnement en circuit fermé qui
permet de s’affranchir des très nombreuses
alertes. Ce n’est pas spécifique au Rwanda :
c’est plutôt lié à la période considérée,
celle du basculement stratégique consécutif
à la fin de la guerre froide. Ainsi, la
politique française en Bosnie a eu
beaucoup d’aspects similaires, pour des
causes comparables, et a elle aussi perduré
après que Mitterrand a lâché les rênes.

LE BILAN
Sa responsabilité
personnelle
François
Mitterrand
porte
une
responsabilité personnelle certaine, pour
avoir confirmé inlassablement la même
stratégie – celle de la stabilité de la zone
d’influence française, à tout prix –, mais
aussi laissé une large autonomie aux
militaires dans le cadre d’une action
politique et accordé très peu d’attention
aux nombreuses alertes.
Ses proches sont également fortement
impliqués car ils ont adhéré à sa vision,
l’ont renforcée et l’ont activement mise en
œuvre en donnant les ordres et en signant
les décisions.

correctement informés des massacres de
Tutsis avant et pendant le génocide. Leur
soutien permet la formation puis le
maintien au pouvoir du gouvernement
intérimaire,
l’approvisionnement
de
l’armée rwandaise et le ralentissement de
l’avancée du FPR : cela contribue
concrètement à ce que le génocide des
Tutsis soit réalisable et puisse durer trois
mois.
Ainsi, c’est un soutien qui est (i) actif, (ii)
en connaissance de cause, (iii) avec des
conséquences sur la commission du crime.
Or, ces trois points sont ceux qui
définissent les complices. La qualification
qui s’applique est donc : complicité de
génocide. Cette expression surprend car
elle pourrait suggérer une intention
génocidaire, mais ce n’est pas le cas, et
l’expression est donc adéquate. En effet, en
justice, la complicité ne requiert pas
nécessairement l’intention de commettre
soi­même le crime et c’est au tribunal de
trancher au cas par cas.
Pour la justice pénale, la difficulté est
d’identifier hors de tout doute que telle
personne, à tel moment, a pris telle
décision ou signé tel ordre qualifiable de
complicité. Dans ce cas précis, le
responsable principal, Mitterrand, est mort
et ne sera pas jugé. Pour les autres
responsables, il y a plusieurs plaintes en
cours au pénal soutenues entre autres par
l’association Survie12, mais la justice n’a pas
encore montré d’empressement pour les
inculper.

La justice administrative, elle, peut juger
des actes ou omissions de l’administration
et de ses conséquences sur les personnes.
Des rescapés soutenus par des associations
ont engagé une action au tribunal
administratif tendant à faire reconnaître la
responsabilité française.

Politique et actualité
Sur un plan plus politique, la complicité
de génocide est avérée, notamment par la
poursuite du soutien aux génocidaires au
Zaïre. Au lieu de s’arrêter à mi­chemin
comme il l’a fait à Kigali en 2021,
Emmanuel Macron s’honorerait à la
reconnaître explicitement.
Examiner l’action de la France
mitterrandienne au Rwanda montre jusqu’à
quelles extrémités peut aboutir la politique
françafricaine et permet d’en éclairer les
mécanismes : volonté de puissance
française basée sur une zone d’influence,
pouvoir sans partage du président,
influence des militaires dans la définition
de la politique. Cet héritage de Mitterrand
reste d’actualité13.
François Graner14

Complices
Les décideurs français, Mitterrand et ses
proches, n’ont pas l’intention d’exterminer
les Tutsis. Ils n’ont pas non plus l’intention
de les protéger du génocide.
Ils ont une communauté d’intérêts avec
le cercle des extrémistes hutus, qui tient
depuis des années les leviers économiques
et militaires du Rwanda. Pour cette raison,
ils le soutiennent avant et pendant le
génocide des Tutsis ; ils poursuivent ce
soutien même après le renversement et la
fuite du gouvernement intérimaire. Ils le
font en connaissance de cause : ils sont
12 https://survie.org/themes/genocide­des­tutsis­au­rwanda/nos­actions­en­justice/
13 François Graner, Françafrique et génocide des Tutsis du Rwanda : les leçons à tirer , Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 2023, 57­77.
14 François Graner est chercheur, membre de l’association Survie. En 2020, il a obtenu du Conseil d’État l’autorisation d’accéder aux archives de François Mitterrand concernant la

politique française au Rwanda. Voir : Martin Mourre, Florent Piton et Nathaniel Powell, Enquêter sur la France au Rwanda en contexte militant. Entretien avec François Graner,
Revue d’histoire contemporaine de l’Afrique, dossier « Au­delà du rapport Duclert », novembre 2021, pp. 102­117.

Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

DOSSIER

13

14

SALVES

SÉNÉGAL

MACKY SALL CONTRE LE
SÉNÉGAL : CHRONIQUE D’UN
CHAOS PROVOQUÉ
Un vent mauvais soufflait depuis plusieurs mois sur le Sénégal. Le 3 février, il a emporté le
statut de « vitrine démocratique » du pays et tenté de briser l’espoir d’un réel changement au
sommet de l’État pour tourner la page des longues années Macky Sall.

L

a Communauté économique des
États de l’Afrique de l’Ouest
(CEDEAO) a pour coutume de
s’offusquer des coups d’État qui, de façon
sporadique, emportent des régimes.
L’organisation sous­régionale réagit alors
avec une cohorte de mesures drastiques
(sanctions économiques, blocus complet,
suspension de la participation aux
instances, etc.), au nom de l’exigence d’un
« retour à une vie institutionnelle
normale ». Les Maliens, les Burkinabè et les
Nigériens l’ont récemment appris à leurs
dépens. Mais l’organisation, souvent
perçue comme un « syndicat de chefs
d’État », accueille les putschs
constitutionnels avec une certaine
mansuétude, suscitant l’ire des populations
concernées. Il a suffi, à certains régimes,
d’organiser un référendum constitutionnel
pour remettre les compteurs à zéro et
imposer
un
troisième
mandat.
Macky Sall a procédé autrement : en
abrogeant le 3 février le décret de
convocation du corps électoral, il annonçait
l’annulation pure et simple du scrutin
présidentiel qui devait se tenir le 25. Une
décision qui s’apparente à une véritable
tentative de coup d’État institutionnel à
trois semaines de l’élection. Il ne s’agissait
plus de s’installer à la tête de l’État par les
armes, encore moins de s’octroyer le
mandat de trop. Il fallait juste empêcher le
transfert du pouvoir à une force politique
qui menaçait.
Mais comment un pays que de nombreux
médias hexagonaux présentaient jusqu’ici
comme une « vitrine de la démocratie » en
Afrique, a­t­il pu en arriver là ? Surtout,
comment Macky Sall a­t­il pu commettre
une telle forfaiture au crépuscule d’un long
magistère ?

Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

En marche vers la
« sélection »
En réalité, en douze ans, Macky
Sall a semé les graines d’une discorde
continue avec son opposition qu’il
entendait dès 2015 « réduire à sa plus
simple expression » (Le Quotidien,
17/5/2015). Cette volonté n’a jamais été
trahie par les faits subséquents. Dès sa
réélection surprise en 2019, le président
s’enfermait dans un positionnement
sibyllin au cours d’une interview (« Je ne
répondrai ni par oui ni par non », RTS,
31/12//2019) au sujet d’une éventuelle
troisième candidature, laquelle aurait été
anticonstitutionnelle. Macky Sall aura joué
cette carte de l’ambiguïté jusqu’au bout,
avant d’infirmer toute velléité de se
représenter seulement le 3 juillet 2023, au
lendemain de révoltes qui ont encore
ensanglanté le pays (présidence.sn,
03/07/2023).

À l’autre bout de l’échiquier, se
tenait Ousmane Sonko, principal opposant
et figure de proue du Parti Africain du
Sénégal pour le Travail, l’Éthique et la
Fraternité (PASTEF). De la confrontation
entre les deux dépendait l’issue, non pas
du scrutin, mais de la liste des candidat⋅e⋅s
devant concourir au suffrage en 2024. Or,
Macky Sall devait être sur deux fronts :
d’abord faire accepter une troisième
candidature loin de faire l’unanimité,
ensuite éliminer de la course un potentiel
rival.
Si bien que Sall a eu recours, tout
au long de ses années de présidence, à sa
stratégie de démocratie au forceps ou à
marche forcée aboutissant à l’élimination
systématique de rivaux potentiels avant
l’organisation de sa « sélection »
présidentielle. On a en tête les cas de
Karim Wade, fils de l’ex­président
Abdoulaye Wade, au profit de qui son père
avait tenté, en vain, d’organiser une

Groupement Mobile d'Intervention sénégalais, Rignese, 2008, CC BY­SA

succession dynastique. Ou celui de Khalifa
Sall, ancien maire de Dakar, pour le scrutin
de 2019. Accusé d’enrichissement illicite, le
premier était condamné en mars 2015 à six
ans de prison ferme et à une amende de
209 millions d’euros. Pourtant, le 23 juin
2016, il était libéré après avoir obtenu une
grâce présidentielle, pour laquelle il
remerciait l’entremise de l’émir du Qatar.
En contrepartie, Macky Sall semble avoir
obtenu son départ du pays : Karim Wade
s’envolait immédiatement pour le Qatar, où
il
vit
depuis.
(JeuneAfrique.com,
24/06/2016 et Voice of Africa, 26/06/2016.)
Entre temps, tous les pontes de l’ancien
régime voyaient les poursuites contre eux
abandonnées.
Quant à Khalifa Sall, il était
inculpé en mars 2017 pour « faux et usage
de faux » et « escroquerie portant sur des
fonds publics », le tout sur 2,7 millions
d’euros. Le 30 août 2018, la Cour d’Appel
de Dakar confirmait une condamnation de
cinq ans de prison ferme assortie d’une
amende dérisoire de 7 620 euros. Après
une course contre la montre judiciaire
avant l’élection présidentielle du 24 février
2019, il est écarté in extremis. Il perdra
ensuite la dernière manche de son combat
à la Cour suprême (Sud Quotidien,
17/07/2019). Une fois la page de l’élection
tournée et Macky Sall reconduit à la tête de
l’État, il bénéficiera lui aussi d’une mesure
de grâce.
Pour 2024, la principale cible du
pouvoir semblait être naturellement
Ousmane Sonko. Or, le 3 février 2021, on
apprenait qu’il était accusé de viols répétés
et de menaces de mort par une jeune
femme du nom d’Adji Sarr. Elle braquait les
projecteurs de l’actualité sur le salon de
massage où elle travaillait. L’affaire était

d’instrumentaliser cette affaire judiciaire.
Ces doutes se sont peu à peu transformés
en quasi­certitudes dans l’opinion à la
découverte des nombreuses zones
d’ombres de l’enquête.
Malgré tout, les autorités
semblaient pressées de trancher cette
« affaire privée ». Une fois l'immunité
parlementaire d’Ousmane Sonko levée (26
février), une vague d’arrestations s’abattait
sur son parti. Convoqué le 3 mars au
tribunal, il est accompagné d’une foule de
partisans. Il est alors bloqué pendant des
heures en pleine circulation par les forces
de l’ordre, suite à quoi il est
On ne peut plus laisser les gens (…) arrêté pour « trouble à l’ordre
mettre à feu et à sang le bien public public » et « participation à une
manifestation non autorisée » !
comme privé de façon volontaire. »
(Africanews, 03/03/2021)
Cette incarcération mit le feu aux
sérieuse et l’opposant risquait gros car,
poudres dans Dakar et d’autres localités de
depuis la loi 2020­05 du 10 janvier 2020, le
l’intérieur. Les images firent le tour du
viol et la pédophilie sont des crimes
monde, scènes de pillages et de guérilla
désormais passibles d’une peine pouvant
urbaine. Des manifestant⋅e⋅s, jeunes pour la
aller jusqu’à la réclusion à perpétuité.
plupart, armé⋅e⋅s de pierres contre des
Toutefois, la précipitation avec
policiers surarmés qui n’y allèrent pas de
laquelle les autorités judiciaires ont voulu
main morte : bilan officiel 14 morts. Aucune
arrêter l’opposant, alors même qu’il
enquête menée depuis, aucun policier
bénéficiait d’une immunité parlementaire, a
inquiété malgré les promesses du pouvoir !
laissé germer quelques doutes dans les
Secoué
par
l’ampleur
esprits sur la volonté du pouvoir

«

SALVES

15

manifestement
inattendue
des
événements, Macky Sall a donné
l’impression de reculer devant une
situation incontrôlable. Le 8 mars, il
déclarait dans un discours attendu : « C’est
pourquoi j’invite au calme et à la sérénité.
Tous, ensemble, taisons nos rancœurs et
évitons la logique de l’affrontement qui
mène au pire. » (Le Soleil, 9 mars 2021.)
Mais la trêve décrétée durera le
temps d’une rose. Au cours d’une interview
(RFI et France 24, 09/12/2021), il retrouvait
ses accents comminatoires habituels :
« (…) ce qui s’est passé en mars ne se
passera plus dans ce pays. On ne peut plus
laisser les gens (…) mettre à feu et à sang
le bien public comme privé de façon
volontaire. »
Le président pouvait dès lors
continuer à menacer ses adversaires, à les
emprisonner au besoin à tour de bras et à
réprimer les manifestations de son
opposition avec une police de plus en plus
surarmée et toujours sur le qui­vive.
Deux ans plus tard, bis repetita :
le pays est à nouveau dans le chaos. En
cause, la condamnation d’Ousmane Sonko
le 1er juin 2023 « par contumace » alors
qu’il se trouvait à Ziguinchor où son
domicile était barricadé par une foule de
Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

SALVES

16
jeunes qui entendaient s’ériger en bouclier
humain contre son arrestation. Jugé pour
viol en l’absence de ses avocats, il est
condamné à deux ans de prison ferme mais
seulement pour « corruption de la
jeunesse » (« jeunesse » sous­entendant
« mineure » selon un article de loi obsolète
et anachronique depuis que la majorité est
passée de 21 à 18 ans.) Deux ans de

gagné en popularité devant le harcèlement
judiciaire dont il était l’objet. Le président
se lançait dès lors dans une énième fuite en
avant. Le temps lui était compté, il fallait
donc conclure les différentes affaires Sonko
(viol, diffamation contre un ministre entre
autres), car 2024 approchait.
L’opposant est arrêté chez lui le
28 juillet 2023. Le pouvoir l’accusait d’avoir
« volé avec violence le téléphone
Amnesty international, (...) dénombre portable d’une femme gendarme »
au total soixante personnes tuées lors et « aussitôt appelé le peuple, par
un message subversif divulgué sur
de manifestations au Sénégal depuis
les réseaux sociaux, à se tenir prêt »
mars 2021. »
selon le communiqué du procureur
de la République. Cette fois­ci, les
polémiques
infinies,
d’accusations
révoltes que l’on craignait n’ont pas eu lieu.
infamantes, de morts injustifiables et de
Est­ce parce que le pouvoir y voyait un
dégâts pour ça ! En réalité, le verdict
moyen d’annuler le processus électoral
soulevait plus de questions qu’il n’apportait
déjà lancé ?
d’éclairage dans le cadre de cette scabreuse
affaire.
Manœuvres politiciennes au
Seule certitude, il permettait
cœur de l’échiquier
d’éliminer (momentanément) Sonko de la
course à la présidentielle pour 2024. Les
Les Sénégalais⋅e⋅s restaient
rues de Dakar et de quelques autres villes
désormais calmes, avalant couleuvre sur
s’embrasaient de nouveau dès le 1er juin
couleuvre, et attendant l’élection
2023 après le verdict. Le bilan était encore
présidentielle pour se débarrasser d’un
plus lourd qu’en mars 2021. Le
pouvoir qui continuait à réprimer et à
gouvernement s’est empressé d’avancer le
embastiller. On parlait d’un millier de
chiffre déjà macabre de 14 morts. Mais
prisonniers politiques selon des ONG
Amnesty international a dénombré 23
locales (Le Témoin, 17/08/2023). Dans le
manifestants tués. Une organisation locale
lot figure le numéro 2 du PASTEF, Bassirou
(Maison des Reporters) fait maintenant état
Diomaye Faye, arrêté au soir du 15 avril
de 29 morts. Fait nouveau, des images
2023 à son bureau pour « diffusion de
vidéo montrent clairement la présence de
fausses nouvelles, outrage à magistrat et
personnes en civil opérant aux côtés des
diffamation envers un corps constitué » (Le
forces de l’ordre et tirant à balles réelles sur
Témoin 01/02/2024). Pendant ce temps,
les manifestants. Malgré les dénégations
Macky Sall déroulait son plan. La justice
des autorités, la présence suspecte de ces
condamnait le leader du PASTEF. Le Conseil
nervis suscite des interrogations encore
constitutionnel invalidait sa candidature
irrésolues. Depuis, d’autres vies ont été
mais acceptait celle de son camarade et
fauchées au cours d’échauffourées
codétenu, Bassirou Diomaye Faye, lequel
sporadiques entre policiers et manifestants.
était donc désigné candidat pour la future
Amnesty international, dans un récent
élection présidentielle.
article paru sur son site internet
A ce stade, selon des sondages
(13/02/2024), dénombre au total soixante
officieux, le dauphin officiel de Macky Sall,
personnes tuées lors de manifestations au
Amadou Bâ, Premier ministre, était crédité
Sénégal depuis mars 2021.
de scores à même de remettre en cause
Pour le président, juin 2023 était
son élection. C’était imprévu pour le
sans doute l’épreuve de trop sur le chemin
pouvoir. Il fallait donc rebattre les cartes,
menant au troisième mandat. Début juillet,
redistribuer les rôles.
à l’occasion d’une adresse à la nation, il
L’acteur principal de ce nouveau
renonçait à une candidature réclamée par
scénario vivait loin du pays. Installé au
ses partisans. Il éteignait ainsi un front,
Qatar depuis sa sortie de prison en juin
mais entretenait le second, celui de la
2016, Karim Wade revenait au­devant de la
candidature de Sonko, son principal
scène politique du pays à la faveur de la
opposant. Celui­ci a vraisemblablement
publication de la liste définitive des

«

Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

candidat⋅e⋅s autorisé⋅e⋅s à concourir pour
l’élection présidentielle (dix­huit hommes
et deux femmes) le 20 janvier. Il n’en reste
plus que 19 depuis le retrait d’une
candidate soupçonnée, comme Karim
Wade, d’avoir une deuxième nationalité
non déclarée.
Après l’exclusion de Karim Wade
de la course pour le même motif, le Parti
Démocratique du Sénégal (PDS) qu’il
« dirige » depuis l’extérieur, multipliait les
manœuvres pour remettre son candidat en
selle et accusait aussitôt deux membres du
Conseil constitutionnel d’avoir été
« corrompus » par Amadou Bâ en
personne, le candidat désigné du pouvoir.
Dans la foulée, une commission d’enquête
parlementaire voyait le jour dès le 31
janvier (Sud Quotidien, 02/02/2024), avec
le soutien des députés de la coalition
Benno Bokk Yaakar, coalition au pouvoir.
Le camp présidentiel jouait ainsi
sa partition et montait au créneau pour
clouer au pilori les hauts magistrats et…
son propre candidat ! Le président restait
pour l’instant silencieux. Sommé de réagir
et surtout d’agir, Macky Sall finit par
intervenir le 3 février, à quelques heures du
démarrage de la campagne électorale. À
l’appui de sa décision d’annuler l’élection
présidentielle, tombée comme un couperet
inattendu, il invoque alors : « (…) un
différend entre l’Assemblée nationale et le
Conseil constitutionnel, en conflit ouvert
sur fond d’une supposée affaire de
corruption de juges. » Il se prévaut de
l’article 52 de la Constitution qui attribue
des pouvoirs exceptionnels au président en
cas de « crise institutionnelle ». Le tout est
de savoir ce qu’on met dans cette
expression. La vraie crise était désormais là,
provoquée par la décision présidentielle. La
fuite en avant aussi.
Macky Sall venait également de
fouler aux pieds le Protocole additionnel de
la CEDEAO sur la démocratie et la bonne
gouvernance, signé en février 2001 à Dakar
et stipulant : « Aucune réforme
substantielle de la loi électorale ne doit
intervenir dans les six (6) mois précédant
les élections sans le consentement d’une
large majorité des acteurs politiques. »
Tout ceci semblait bien loin pour
Macky Sall, le 3 février. Il devait dérouler
très vite le modus operandi de son putsch
sous peine d’échouer. En effet, deux jours
plus tard, les députés de la majorité
présidentielle et leurs alliés du PDS

assumaient la décision de Macky Sall, après
avoir fait exfiltrer manu militari les élus de
l’opposition de l’Assemblée nationale par
des gendarmes appelés à la rescousse. Ils
votaient dans un entre­soi assumé une loi
renvoyant le scrutin présidentiel au 15
décembre 2024, soit un bonus inespéré de
dix mois pour Macky Sall et son clan.
Ces députés venaient de violer la
Constitution qui gravait le mandat
présidentiel dans le marbre d’une clause
d’éternité et d’intangibilité : « (…) le mode
d’élection, la durée et le nombre de
mandats consécutifs du Président de la
République ne peuvent faire l’objet de
révision » (Article 103).
L’épouvantail d’une « crise
institutionnelle » a fini par fonctionner,
monté de toutes pièces par des
thuriféraires effrayés par la perspective plus
que plausible d’une victoire de l’opposition
au vu de l’impopularité du régime qui, à
maints égards, connaissait un tournant
autoritaire depuis quelques années. Mais,
signe des temps, le pouvoir était de plus en
plus esseulé dans sa fuite en avant. C’est
ainsi que, dès le 7 février, un des députés
porteurs de la proposition de loi se

défaussait sur le plateau d’une télévision
dakaroise (TFM) : « Il n’y a pas de crise
entre les institutions, même avec la mise en
place de la Commission d’enquête
parlementaire visant deux membres du
Conseil Constitutionnel (…) Je considère
qu’il n’y a pas eu de corruption. »

Un Hexagone toujours
trop proche
Après le coup de massue de
l’annulation de l’élection présidentielle, les
soutiens habituels du président Macky Sall
se faisaient dans un premier temps
aphones. Pourtant, il ne manquait pas
d’« amis » à l’extérieur de son pays. Qui ne
se souvient de la nomination par Macron
d’un président encore en exercice à une
fonction aussi ronflante que pompeuse :
« envoyé spécial pour le Pacte de Paris sur
les Peuples et la Planète » ? Cette proximité
de Macron avec le régime autoritaire de
Macky Sall a une histoire, celle d’un
alignement quasi automatique du président
sénégalais sur Paris.
Arrivé au pouvoir en 2012, Macky
Sall n’était pas un inconnu de la droite
française. Il avait été l’hôte de l’Assemblée

nationale et du Sénat français dès
septembre 2008, à un moment où il n’était
plus en odeur de sainteté avec son mentor,
le président Wade, qu’il allait affronter trois
ans plus tard. Avec Wade et Sall candidats,
la France avait au moins deux marrons au
feu dans la compétition électorale de 2012
au Sénégal. Pari gagnant pour Paris ! Macky
Sall sortait largement vainqueur du duel
avec Wade au soir du 25 mars. Il assurait la
continuité d’une relation avec l’ancienne
métropole.
Il ne trahira jamais cette
réputation. Les entreprises françaises, au
nombre de 250 en tout en 2020 au Sénégal,
s’en donnent à cœur joie, bénéficiant
comme toujours de contrats mirobolants.
Le PSE (Plan Sénégal émergent) mis en
place leur fait la part belle. Les activités sont
diverses : des BTP (Eiffage, Vicat) aux
transports (Systra pour les bus dits rapid
transit, et Alstom pour le TER de Dakar), de
la téléphonie (Orange, puis Free) à l’eau
(Suez, Veolia), des banques (CFAO, BICIS,
Société générale, etc.) à l’agro­alimentaire
(Groupe Mimran), des mines de zircon
(Eramet) à la grande distribution (Auchan,
Casino, et maintenant Carrefour), etc. Tout

John Beurk CC BY­NC­SA 4.0
Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

SALVES

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SALVES

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ceci fait de la France le premier partenaire
commercial du pays. En 2022 par exemple,
selon les chiffres fournis par la Direction
générale du Trésor français, les échanges
commerciaux entre les deux pays
s’élevaient à 1,059 milliards d’euros, soit
une hausse de 18 % par rapport à 2021.
L’excédent commercial français s’établissait
à 877 millions d’euros. Les exportations
françaises vers le Sénégal atteignaient 968
millions d’euros en 2022. Le Sénégal restait
le 3ème client de l’Hexagone en Afrique
subsaharienne, derrière l’Afrique du Sud et
la Côte d’Ivoire.
Plusieurs
secteurs
cristallisent
notamment la colère contre les entreprises
françaises au Sénégal : l’hégémonie
française dans la téléphonie ou la grande
distribution et la concurrence déloyale à
l’égard des petits commerçants ; la lucrative
concession de la première autoroute à
péage d’Afrique subsaharienne, construite
(sous Wade) dans le cadre d’un partenariat
public­privé (PPP), accordée à une filiale
d’Eiffage ; ou encore le coût astronomique
du TER de Dakar qui a profité à plusieurs
firmes françaises comme Alstom.
À tous ces enjeux économiques,
est venue s’ajouter la question du gaz et du
pétrole off­shore découverts officiellement
depuis janvier 2016 au large du Sénégal. En
visite dans le pays dès septembre de la
même année, le Premier ministre français
déclarait au cours d’une interview : « Le
pétrole sénégalais est une grande
opportunité
pour
les
entreprises
françaises. » (Seneweb.com, 27/09/2016) En
terre françafricaine, on ne s’embarrassait
plus de circonlocutions pour marquer son
territoire ! En clair, le pétrole sénégalais
devait d’abord profiter à l’ancien pays
colonisateur ! Ainsi, un an et demi plus tard
(mai 2017), la multinationale française Total
signait son premier contrat pétrolier au
Sénégal dans des conditions très
avantageuses
(Africa
Intelligence,
03/04/2018). En réalité, les hydrocarbures
du Sénégal ont une odeur de soufre, ils
génèrent depuis leur découverte des
rumeurs de gros sous et des soupçons de
corruption tous azimuts dans l’entourage et
la famille du président (BBC Afrique,
03/06/2019).
Cette nouvelle donne ne fera que
renforcer les remugles de collusion entre
une partie de la classe politique sénégalaise
et les deux derniers occupants de l’Élysée.
Au même moment, l’hégémonie française
Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

était de plus en plus contestée en Afrique
de l’Ouest, son armée congédiée sans
ménagement dans au moins trois pays.
Aussi la France décidait­elle de se replier sur
son dernier « pré carré » de la sous­région :
le Sénégal et la Côte d’Ivoire, renforçant les
liens avec les dirigeants. On se souvient
qu’Alassane Ouattara et Macky Sall ont été,
après le putsch de juillet 2023 au Niger, les
plus fervents partisans d’une intervention
militaire de la CEDEAO pour sauver le
régime de Bayoum, option pour laquelle
militait la diplomatie française.
Au Sénégal, les révoltes de 2021 et
de 2023 ont révélé le ressenti des
populations face à ce qui est conçu comme
une mainmise d’intérêts privés français sur
l’économie locale. À titre d’exemple, rien
qu’en juin 2023, une trentaine de stations­
service essence de TotalEnergies ont été
saccagées, occasionnant des dégâts estimés
à quelque 4,5 millions d’euros (Agence de
presse sénégalaise, 13/06/2023). L’enseigne
Auchan, quant à elle, estimait à environ 23
millions d’euros le coût des pillages de plus
de la moitié de ses magasins en 2021 et
2023. Pour ne rien arranger, les grenades
assourdissantes utilisées contre les
manifestants étaient de fabrication française
(Politis, 29/06/2023), de même que des
lances­grenades, des balles en caoutchoucs
et des blindés utilisés pour réprimer les
manifestations, occasionnant plusieurs
morts et de nombreux blessés en 2021
(StreetPress, 17/03/2021). La coopération
sécuritaire entre les deux pays s’est
pourtant poursuivie. Plus que la France,
l’Union européenne est elle­même
désormais pointée du doigt. En effet, selon

une enquête d’Al Jazeera (29/02/2024),
plusieurs éléments d’une unité spéciale de
la gendarmerie sénégalaise (Groupe
d’action rapide de surveillance et
d’intervention) que l’Europe finance depuis
2017 pour lutter contre le terrorisme
transfrontalier (loin de Dakar), auraient pris
part à la répression de manifestations, en
violation de leur mission initiale (Dossier
résumé par Enquête Plus, 01/03/2024).
Arrive alors l’échéance de 2024
qui a valu au Sénégal autant de soubresauts
aussi tragiques les uns que les autres. Le
traditionnel affrontement entre partis
classiques sénégalais (PS et PDS) a
désormais laissé place à un duel annoncé
d’un tout autre genre.
D’une part, il y a la coalition au
pouvoir. Usé par douze années d’un
magistère riche tant en scandales et faits de
corruption restés impunis qu’en atteintes
flagrantes aux libertés fondamentales, le
bloc autour de Macky Sall s’est effrité avec
le départ de nombreux caciques suite au
choix controversé de désigner son Premier
ministre comme candidat. Trois dissidents
issus de ce rang figurent sur la liste
définitive des candidats.
De l’autre, on a le PASTEF
(officiellement dissous depuis juillet 2023)
et ses alliés dont le discours a de quoi
inquiéter à Paris. Le souverainisme
économique, le rejet du franc CFA et de la
présence militaire française dans le pays, le
panafricanisme sont leur credo. Ils
entendent surtout renégocier les contrats
pétroliers, gaziers et miniers octroyés. La
popularité du leader du PASTEF auprès des
jeunes (75 % de la population a moins de

Macky Sall et Christine Lagarde au siège du FMI à Washington en 2016 ©FMI CC BY­NC­ND 2.0

35 ans) laisse présager un scrutin pour le
moins difficile pour le camp présidentiel.
Amadou Bâ, actuel Premier ministre et
dauphin désigné, manque de charisme, il
est en outre héritier d’un bilan
catastrophique à plus d’un titre face à la
montée en puissance d’une opposition
ragaillardie par les résultats du scrutin
législatif de 2022.
Or, deux faits viennent corroborer
les soupons d’immixtion de Paris dans
l’élection présidentielle sénégalaise. Le
premier est le soutien implicite accordé à
Amadou Bâ, candidat de la majorité
présidentielle. En effet, Élisabeth Borne
invitait en décembre 2023 (à quelques
semaines du scrutin) son homologue
sénégalais
à
un
«
Séminaire
intergouvernemental franco­sénégalais ». Au
menu, des accords tous azimuts qui
engagent les deux États sur plusieurs
années, ce qui peut interroger à la veille
d’un scrutin présidentiel. N’est­ce pas là un
coup de pouce à peine déguisé pour le
candidat du camp présidentiel ?
L’opposition sénégalaise n’a d’ailleurs pas
tardé à dénoncer cette ingérence
hexagonale qui a vraisemblablement
contribué à plomber le candidat du pouvoir,
selon le chercheur Jean­Pierre Olivier de
Sardan (AOC, 08.02.24).
Le deuxième fait est la publication
du décret actant la demande introduite par
Karim Wade aux fins de renoncer à sa
nationalité française. La mesure est signée
par Gabriel Attal le 16 janvier, soit quatre
jours avant la publication de la liste
définitive
des
candidat⋅e⋅s.
Une
précipitation qui s’est révélée inutile : ce
geste eut un effet boomerang pour le fils de
l’ex­président, car cela prouvait qu’au dépôt
de sa candidature, il se prévalait encore
d’une autre nationalité. Or, selon la
Constitution que son père a fait adopter en
janvier 2001 par référendum, tout candidat
à la présidentielle « doit être exclusivement
de nationalité sénégalaise » (Article 28).
C’est sur cette base que la candidature de
Karim Wade a été rejetée.
Le président Macky Sall a alors
décidé le 3 février d’annuler le processus,
prenant de court ses propres partisans au
pays, mais aussi les « partenaires » en
dehors du Sénégal. Seulement, c’était sans
compter avec la réaction très peu
diplomatique de Washington intervenue le 6
février. Dans un communiqué (06/02/2024),
le Département d’État demandait au

gouvernement sénégalais : « instamment meurt, 1962), continuait sa fuite en avant
(…) d’organiser l’élection présidentielle effrénée, interdisant les manifestations de
conformément à la Constitution et aux lois l’opposition, les réprimant dans le sang
électorales (…), de rétablir immédiatement quand elles avaient lieu, refusant d’abord
l’accès à Internet et de veiller à ce que les d’organiser,
comme
le
Conseil
libertés de réunion pacifique et constitutionnel l’enjoignait depuis le 15
d’expression (…) soient pleinement février, l’élection « dans les meilleurs
respectées. »
délais », faisant voter à la hussarde une loi
Dès lors, la « communauté d’amnistie synonyme d’impunité pour lui,
internationale » semblait découvrir ses proches et les forces de répression,
subitement la face hideuse d’un régime libérant une partie des centaines de
dont on feignait jusque­là
Le pétrole sénégalais est une grande
d’ignorer les pratiques peu
opportunité pour les entreprises
démocratiques.
Chaque
chancellerie y alla de sa
françaises. » un Premier ministre français
condamnation. En ce qui
concerne la France, l’exécutif, visiblement prisonniers politiques dont il niait jusque­là
embarrassé, était conscient que la décision l’existence en signe d’« apaisement », jouant
du président sénégalais pouvait se révéler constamment sur les nerfs des
contre­productive pour le maintien au Sénégalais⋅e⋅s par ses manœuvres dilatoires
pouvoir du camp libéral, mais ne souhaitait autour d’une élection alors qu’approchait
pas désavouer un allié de longue date. Cette l’échéance du 2 avril, date d’expiration de
prise de parole fut donc suivie d’un long son mandat. L’ultime manœuvre aura
silence, à l’exception d’une réponse à consisté à convoquer un « dialogue
l’Assemblée nationale du ministre des national », boycotté par l’opposition et 17
Affaires étrangères Stéphane Séjourné lors des 19 candidats, qui a préconisé au terme
des questions au gouvernement du 7 de deux jours de débat la tenue d’une
février. Même la CEDEAO sortait élection le 2 juin et le réexamen des
momentanément de sa torpeur. Elle a dossiers de candidature. Mais pour la
d’abord réagi de façon ambiguë à la deuxième fois, le Conseil constitutionnel,
déclaration (« La commission (…) salue le pourtant réputé proche du pouvoir, a
président Macky Sall pour avoir maintenu sa maintenu l’exigence d’une élection
décision antérieure de ne pas briguer un organisée avant la fin du mandat
troisième mandat (…). » (Communiqué de présidentiel. Macky Sall a fini par céder à
la Commission, 03/02/2024). Trois jours cette exigence appuyée par les
plus tard, elle se montrait plus ferme à mobilisations populaires.
l’égard du président sénégalais et invitait la
Pour autant, le pays reste plongé
classe politique du pays : « à prendre de dans une crise politique et institutionnelle
toute urgence les mesures nécessaires pour sans précédent et n’est pas sorti de
rétablir
le
calendrier
électoral l’inconnu tant que reste au pouvoir un
conformément aux dispositions de la homme perdu pour l’histoire et pris dans
Constitution ». (Communiqué du les mailles de ses propres intrigues.
06/02/2024)
Jusqu’où iront ses manigances, ses
Trois jours après la mort de trois magouilles et ses subterfuges pour
manifestants sénégalais (10 février), la maintenir son clan au pouvoir et protéger
France sortait finalement de son silence ses intérêts ?
pour présenter « ses condoléances aux
L’avenir le dira, mais quoi qu’il
proches des personnes décédées lors des arrive, Macky Sall a déjà raté l’occasion de se
manifestations de ces derniers jours au montrer à la hauteur des exigences d’un
Sénégal », appeler les autorités « à faire un pays avec lequel il aura engagé pendant des
usage proportionné de la force », et « à années un bras de fer aussi inutile que
organiser l’élection présidentielle le plus coûteux, surtout en vies humaines.
rapidement possible, conformément à la
Constitution du Sénégal ». Mais toujours
nulle condamnation des violences ou du
Salian Sylla
coup de force institutionnel.
Pendant ce temps, Macky Sall, tel
le roi Bérenger 1er d’Ionesco (Le Roi se

«

Billets d'Afrique 335 - mars-avril 2024

SALVES

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SALVES

GREENWASHING
EURO-CONGOLAIS

«

Malgré les prédations du pouvoir congolais, ce dernier continue de bénéficier de fonds
internationaux destinés à préserver l’environnement, alerte Greenpeace.

Six semaines après avoir signé un
accord de protection des forêts de
50 millions de dollars avec des
bailleurs de fonds, la République du Congo a
donné son feu vert à l’exploration pétrolière
dans le parc national de Conkouati­Douli,
l’aire protégée la plus riche en biodiversité
du pays et qui abrite des communautés de
pêcheurs depuis au moins le XIIIe siècle »,
alerte Greenpeace (Communiqué du
21/02/2024) Cette décision d’octroyer un
permis à une firme chinoise contrevient au
« décret présidentiel de 1999 portant création
de Conkouati [qui] interdit, entre autres, la
prospection et l’exploitation pétrolières dans
le parc et sa zone tampon », constate l’ONG.
Mais il fait aussi voler en éclat les faux
semblants des déclarations des « bailleurs de
fonds dont l’engagement en faveur des forêts
et de la biodiversité du Congo ne va pas au­
delà du greenwashing du régime Sassou aux
frais des contribuables européens » et
« s’accommode des prédations des
multinationales pétrolières, forestières et
minières », dénonce le Dr Fabrice Lamfu
Yengong, responsable de la campagne forêt
pour le Bassin du Congo à Greenpeace
Afrique.

UE-AFD-BM : trio gagnant
pour Sassou
Les principaux bailleurs de fonds
institutionnels de Conkouati sont en effet
l’Union Européenne (UE), l’Agence française
de développement (AFD) et le Fonds pour
l’environnement mondial, administré par la
Banque mondiale. En septembre 2022, l’UE a
ainsi signé une convention de financement
de 800 000 euros avec l’ONG française Noé
pour « assurer la gestion durable » de la faune
et de la flore du parc, suivie d’une « feuille de
route du partenariat forestier UE­Congo »
destinée à « sauvegarder les forêts ». L’accord
a été « soutenu par 25 millions d’euros
supplémentaires », selon le commissaire
européen à l’environnement. « En décembre,
lors de la COP28, l’UE, la France et une
poignée de donateurs privés se sont engagés
à mettre en place un “partenariat pour les
écosystèmes forestiers, la nature et le climat”
au Congo, doté de 50 millions de dollars »,
commente Greenpeace. « Une semaine plus
tard, le ministre des Mines a accordé un
permis de prospection aurifère de 1 500
hectares, dans la zone tampon de Conkouati,
à la société pétrolière chinoise Zhi Guo

Pétrole. » Enfin, « en septembre dernier,
l’UNESCO a inscrit le parc national
d’Odzala­Kokoua, au Congo, sur sa liste du
patrimoine
mondial,
passant
mystérieusement outre la recommandation
de l’UICN [Union Internationale pour la
Conservation de la Nature] de différer cette
inscription. » Or, « depuis des années, le
parc (entouré de tous côtés par des
concessions forestières) est le théâtre
d’atrocités commises par des écogardes
gérés par la firme sud­africaine African
Parks. Le travail de cette milice devrait
bientôt devenir plus facile. Le 7 février, le
ministre congolais des Forêts a annoncé que
le président avait ordonné la construction
d’une nouvelle route goudronnée à
Odzala… », ironise Greenpeace. « Quand
les bailleurs de fonds apprendront­ils que le
greenwashing de la kleptocratie ne fait que
l’encourager ? », s’interroge et conclut le
Dr. Lamfu. Vraisemblablement pas tant que
les intérêts financiers qu’ils protègent y
trouveront leur compte…
Raphaël Granvaud

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