Citation
MAI 2024
N°336
2€30
BILLETS
D'AFRIQUE
MENSUEL D'INFORMATION SUR LA FRANÇAFRIQUE ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE
ALLONS NOUS-EN
DE CHEZ EUX
RWANDA / KANAKY / TCHAD
EN BREF
Diplomatie Total
En mars dernier, le groupe pétrolier
TotalEnergies fêtait en grande pompe son
centième anniversaire (Les Echos, 29/03/24). Il
faut dire qu’on a rarement vu un centenaire se
porter aussi bien : avec une vingtaine de
nouveaux projets pétrogaziers en 2023, la
multinationale se hisse à la troisième place sur
le podium mondial du développement des
énergies fossiles. Un succès qui doit en partie
aux liens privilégiés entre le groupe et la
diplomatie française (Mediapart, 28/03/24). Sur
les 160 ambassades françaises à l’étranger, pas
moins de 52 sont intervenues pour favoriser
les activités de l’entreprise depuis 2021. On ne
s’étonnera pas de découvrir que 20 de ces
ambassades concernent le continent africain,
où TotalEnergies est devenu le plus gros
développeur pétrolier et gazier – notamment
par ses activités en Ouganda et Tanzanie
(Billets d’Afrique n°329, été 2023). Cette
diplomatie pétrolière au mépris de la lutte
contre le changement climatique s’illustre
aussi dans le jeu de « portes tournantes » de
plusieurs cadres entre le ministère des Affaires
étrangères et la multinationale, comme Hélène
Dantoine, directrice actuelle de la diplomatie
économique, qui a été directrice Afrique des
filières d’exploration chez Total de 2011 à 2019.
De janvier à juin 2024, une commission
d’enquête du Sénat, lancée à l’initiative des
Écologistes, devra faire le point sur le rôle de
l’État dans le respect par TotalEnergies « des
obligations climatiques » de la France.
Diomaye Faye
l’épouvantail
lui a laissé sa place dans la course, avait
évoqué la mise en œuvre d’une « réforme
monétaire au niveau sousrégional », sans
exclure la possibilité de « doter le Sénégal
de sa propre monnaie » si rien ne bouge au
niveau communautaire. La déclaration avait
alarmé la plupart des autres candidats, plus
proches des institutions, comme l’ancien
Premier ministre Amadou Ba ou l’ancien
maire de Dakar, Khalifa Sall. Et il semblerait
bien que la peur ait aussi gagné les empires
Bouygues et Bolloré : deux jours après
l’élection, le chroniqueur Vincent Hervouët
fustigeait le nouveau pouvoir sénégalais
dans son édito international (Europe 1,
26/03/24). Prévenant que « les deux taulards
ont en main les clés du palais présidentiel »,
en référence à l’emprisonnement de
Diomaye Faye et Sonko, il agite
successivement l’épouvantail du populisme
(dont leur parti, le Pastef, serait une
« version africaine »), du salafisme (car les
deux hommes seraient « proches du Qatar
et des frères musulmans ») et enfin des
exilé.e.s qui risqueraient, selon lui, d’arriver
à nos portes à cause de leur politique. Sur
LCI, c’est Ruth Elkrief et quelques autres,
qui s’inquiètent chez Pujadas de la
« dégradation de notre présence en Afrique
extrêmement inquiétante » (LCI, 25/03). Si
on ne sait pas où mèneront les promesses
du nouveau président, il est plaisant de voir
qui elles font claquer des dents.
Main basse sur la
forêt
Dans une enquête en trois parties pour le
média en ligne Afrique XXI, la journaliste
Fanny Pigeaud expose les réseaux et acteurs
Annoncé pendant la campagne, le français impliqués depuis plus de trente ans
chantier de l’abandon du franc CFA par le dans l’exploitation forestière dans le bassin
Sénégal est sur la liste du nouveau président du Congo (Afrique XXI, 18/03/24). Dès
Bassirou Diomaye Faye, qui entend 1994, dans le cadre d’un plan d’ajustement
procéder
au
«
choix
de
la structurel, la France et la Banque mondiale
rupture » (Mediapart, imposent au Cameroun un outil de gestion
29/03/24). L’opposant tricolore, le plan d’aménagement forestier,
historique Ousmane avec un appui technique et financier de
Sonko, qui l’AFD. Mais ce qui devait permettre une
gestion plus durable des forêts
n’a
entraîné qu’une plus grande
Bulletin fondé en 1993 par FrançoisXavier Verschave Directrice
de la publication Pauline Tétillon Comité de rédaction R. Gran dégradation des écosystèmes, à
vaud, O. Tobner, R. Doridant, M. Bazin, P. Tétillon, T. Noirot, E.
Cailleau, M. Lopes, J. Poirson, N. Butor Ont contribué à ce numé cause d’une « vision rentière » de
ro M.David, J. Beurk, B.Godin Image de couverture facebook la forêt, qui devait avant tout
FLNKS officiel Édité par Association Survie, 21 ter rue Voltaire
75011 Paris Tél. (+33)9.53.14.49.74 Web http://survie.org et https:// rapporter « des recettes fiscales à
twitter.com/Survie Commission paritaire n°0226G87632 Dépôt l’État afin que celuici puisse
légal janvier 2024 ISSN 2115 6336 Imprimé par Imprimerie rembourser sa dette aux bailleurs
NotreDame, 80 rue Vaucanson, 38830 Montbonnot Saint Martin
de fonds », selon un ingénieur
interrogé dans le cadre de l’enquête. À la
manœuvre des plans d’aménagement dans
les pays de la région (RDC, Congo
Brazzaville, Gabon, Centrafrique), on trouve
des bureaux d’étude, notamment
l’omniprésent
Forêt
Ressources
Management (FRM), basé à Montpellier, qui
a profité des ouvertures de marchés du
milieu des années 1990. Mais des
entreprises partenaires de FRM sont
accusées par plusieurs ONG et structures de
contrôle indépendantes de pratiques
illégales (exploitation sans permis,
dépassement de quotas, vente d’essences
protégées…) incompatibles avec l’objectif
affiché de durabilité. De plus, par ses
activités de consultance pour des
organismes
internationaux
(Banque
mondiale, Nations unies…), le FRM
s’expose à des risques de conflits d’intérêt,
en estimant la qualité des plans
d’aménagement d’une main tout en en
concevant de l’autre. Le FRM est par ailleurs
un partenaire de groupes bien
françafricains : en 2011, il cofonde avec
l’industriel du bois Rougier l’entreprise
Lignafrica (liquidée en 2018) ; et, depuis
2019, il travaille avec TotalEnergies sur des
plantations qui ont pour but principal de
générer des créditscarbone au détriment
de la biodiversité et des populations locales.
Restitutions
reportées
Suite à un avis du Conseil d’État, l’examen
du projet de loi sur la restitution des biens
culturels ayant fait l’objet d’appropriations
illicites entre 1815 et 1972 (c’estàdire,
souvent, dans un cadre colonial), qui devait
commencer le 2 avril dernier, est reporté à
l’automne (Le Monde, 26/03/24). Le hic ?
L’inaliénabilité dans le droit français des
biens culturels entrés dans les collections
publiques par don ou par legs, ce qui est
souvent le cas des objets d’art africain. Pour
le contourner, il faudrait inscrire dans la loi
un « motif impérieux » ou un « intérêt
général supérieur », comme ce qui a déjà été
voté pour les restes humains et les biens de
personnes spoliées sous l’Occupation. Cela
supposerait de reconnaître sans ambiguïté
le contexte colonial de l’acquisition de ces
biens – ce qui n’est pas gagné, quand la
ministre de la Culture Rachida Dati assurait
encore le 19 mars dernier que le projet de
loi « n’est pas un texte sur la repentance »…
eanMarie Bockel a donc rendu visite aux
présidents de la Côte d’Ivoire, du Tchad et du
Gabon. L'« envoyé personnel » d’Emmanuel
Macron était chargé d’expliquer aux présidents africains
la volonté française de « changer le statut, le format et la
mission des bases françaises en Afrique » tout en restant
« à l’écoute de leurs besoins », selon sa lettre de mission.
Qu’importe si deux des présidents qui doivent entériner
la continuation d’une présence militaire étrangère, sont à
la tête de régimes censés n’être que « de transition ». Ce
ne sera pas la première fois. Au Tchad, le message des
autorités françaises était d’ailleurs sans ambiguïté : Bockel
y a fait part à la presse présidentielle de « l’admiration »
de la France « pour le processus » que le général Mahamat
Idriss Déby Itno, fils du dictateur Idriss Déby Itno, « a
engagé au sein de son pays ». Un processus marqué par le
massacre et l’emprisonnement
de plusieurs centaines de
personnes et l’enterrement de
la promesse initiale de rendre
le pouvoir aux civils. Les
déclarations
de
Bockel
surviennent aussi juste une
semaine après l’élimination physique du principal rival
politique (et cousin) du chef de l’État, Yaya Dillo Djérou.
Un sens du timing très françafricain… et une manière
d’avaliser à l’avance le putsch électoral à venir en échange
du maintien de la dernière présence militaire française au
Sahel. « Bien sûr, il faut rester et nous resterons », a
asséné Bockel. Certes, la position française n’est pas une
surprise. En avril 2021, les déclarations d’Emmanuel
Macron contre « un plan de succession » dynastique au
Tchad, alors qu’il venait d’adouber la prise de pouvoir du
fils Déby, n’avaient trompé personne. La seule nouveauté,
c’est que le cynisme et la realpolitik sont désormais
officialisés. « Le président Macron m’a demandé de
travailler (…) en tenant compte de la spécificité du
Tchad », a expliqué Bockel. Les signes ostensibles de
rapprochement entre le Tchad et la Russie ont visiblement
porté leurs fruits à Paris.
J
L’« envoyé personnel » du président français ne s’est
pas encore rendu au Sénégal, pays qui abrite également
une implantation militaire française, dédiée à la
coopération régionale. La crise politique ouverte par les
manigances électorales du président sortant Macky Sall
s’y est dénouée à la faveur de la victoire éclatante de
l’adjoint d’Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye, sur
laquelle nous reviendrons. Emmanuel Macron a
immédiatement adressé ses « félicitations » et « tous ses
vœux de réussite » au candidat de la rupture. « Je me
réjouis de travailler avec lui », a encore assuré celui qui
n’avait pourtant jamais émis ne seraitce qu’une réserve
contre la dissolution du parti PASTEF et l’incarcération
arbitraire pendant dix mois de Diomaye Faye, passé
presque sans transition de la prison à la présidence. Un
enthousiasme évidemment surjoué, pour faire oublier la
« NOUS RESTERONS… »
JUSQU’À QUAND ?
proximité avec le régime de Macky Sall et conjurer le
scénario d’une nouvelle remise en cause des instruments
de la puissance africaine de la France. Le programme de
Diomaye Faye, qui se définit comme « porteur d’un
panafricanisme de gauche », inclut en effet la sortie du
franc CFA et la remise en cause de la présence militaire
française. Du programme électoral à l’exercice du
pouvoir, on sait qu’il peut y avoir des hiatus. Mais une
chose paraît acquise : l’exigence populaire d’un profond
changement ne permettra plus qu’un responsable
français vienne déclarer : « Bien sûr, il faut rester et nous
resterons ».
Raphaël Granvaud
Sommaire
2
3
4
6
BRÈVES
ÉDITO
GÉNOCIDE DES TUTSIS 30 ans de trop
Le négationnisme dans tous ses états (1)
KANAKY Le dégel du corps électoral met le
feu aux poudres
10
TCHAD Que fait (encore) l'armée française
au Tchad ?
8
Contact de la rédaction : billetsdafrique@survie.org Site internet : http://survie.org
Billets d'Afrique 336 - mai 2024
ÉDITO
3
4
SALVES
PORTRAIT
GÉNOCIDE DES TUTSIS
30 ANS DE TROP
30 ans après la mise à mort d’un million de Tutsis au Rwanda, la justice française peine
encore à juger les responsables rwandais réfugiés sur son sol. Les juges n’ont toujours pas
accès aux documents qui permettraient enfin de traduire en justice les responsables
politiques et militaires qui ont engagé la France sur la voie de la complicité de génocide. En
dépit du bon sens, les coupables restent impunis et l’arbitraire du présidentialisme reste le
même qu’en 1994.
I
l y a 30 ans, était commis le génocide
des Tutsis du Rwanda. La mise à mort
systématique et organisée de toute
personne désignée comme tutsie par les
autorités était planifiée de longue date par
un pouvoir raciste, xénophobe, violent et
corrompu, pouvoir soutenu par la France.
L’humanité toute entière a été meurtrie par
ce drame. Aujourd’hui, seules nous restent
la justice rendue aux victimes, la mémoire
des souffrances infligées et la
reconnaissance des responsabilités de la
communauté internationale, en particulier
de notre pays, pour comprendre et tenter
de conjurer l’innommable.
En France, en 2023, le procès aux assises
de Sosthène Munyemana s’est tenu à Paris.
Ce médecin rwandais a été reconnu
coupable de génocide, de crimes contre
l’humanité et de « participation à une
entente en vue de la préparation du
génocide ». Il est le premier à être reconnu
coupable par la justice française de ce
dernier chef d’inculpation après que son
implication à un haut niveau a été établie
par la cour. Il vivait en France depuis 1994
et la première plainte contre lui a été
déposée en 1995 par des rescapé⋅e⋅s du
génocide : il aura fallu attendre 2018 pour
voir prononcer sa mise en accusation, 29
ans pour qu’un dignitaire d’un régime
qualifié de « nazisme tropical » par
l’historien JeanPierre Chrétien soit jugé et
condamné.
Aujourd’hui, sur la trentaine de plaintes
déposées
contre
des
présumés
génocidaires vivant sur notre sol, seules
quatre ont abouti à des condamnations
définitives, la première en 2018, une fois
épuisées les recours en appel et en
cassation. Ces trente années écoulées pour
quatre condamnations définitives en France
sont une injure faite à la mémoire des
rescapé.e.s et à leurs proches.
Les accusés vieillissent tranquillement en
France et s’ils sont découverts par un
journaliste, comme le fut Aloys
Ntiwiragabo, chef des services de
renseignement militaires durant le
génocide, ou par des enquêteurs
méticuleux comme dans le cas de Félicien
Kabuga, financeur présumé du génocide, la
lenteur des procédures et le grand âge des
mis en cause rendent complexe, voire
impossible, le jugement des crimes dont ils
sont accusés.
Des complicités individuelles
La compréhension du soutien apporté
par la France au régime qui a commis le
génocide des Tutsis a progressé auprès du
grand public et auprès de certains
responsables politiques, grâce à l’ouverture
partielle des archives françaises accordée
aux chercheurs de la commission Duclert
en 2021. Le rapport issu du travail de
recherche mené par cette commission,
basé sur 12 000 documents d’archives,
montre comment une poignée d’hommes
autour de François Mitterrand, imprégnés
par une vision raciste et ethniste, obsédés
par la défense de l’influence de la France,
ont fourni des armes et du matériel, formé
au combat et apporté un soutien
stratégique à l’armée d’un régime qui ne
cachait pas ses visées exterminatrices. La
conclusion du rapport, relue et validée par
l’Élysée, affirme l’absence de complicité de
la France dans le génocide des Tutsis, sur la
base d’une interprétation du terme
« complicité » en contradiction avec les
textes de loi et la jurisprudence française.
Dès 1997, avec la jurisprudence Papon,
puis en 20211 avec la jurisprudence Lafarge,
la justice française a confirmé
définitivement qu’il n’est pas nécessaire de
partager l’intention criminelle de l’auteur
principal de crime contre l’humanité pour
en être complice. « Il suffit qu’il ait
connaissance de ce que les auteurs
principaux commettent ou vont commettre
un tel crime contre l’humanité et que par
son aide ou assistance, il en facilite la
préparation ou la consommation ». Les
responsables civils et militaires de 1994
encore vivants se garderont de se féliciter
de cette conclusion du rapport Duclert, qui
ne vaut pas décision de justice. Aucun des 5
dossiers dans lesquels Survie est partie
civile et qui touchent à la complicité de
génocide de citoyens français n’a abouti à
ce jour à un procès, les juges ayant jusqu’ici
évité d’explorer toute piste pouvant mener
à un responsable, qu’il soit militaire ou civil.
Des fautes d’État
En 2023, le Collectif des Parties Civiles
pour le Rwanda (CPCR), l’association
Rwanda Avenir et des rescapé⋅e⋅s rwandais
ont ouvert un contentieux administratif
pour faute de l’État dans l’abandon des
Tutsis de Bisesero entre le 27 et le 30 juin
1994. (Mediapart, 05/04/2024). La justice
administrative ne juge pas des personnes,
mais la faute commise par l’administration
en la séparant des fautes personnelles.
Gageons qu’elle effectue son travail
sereinement et que les éventuelles
responsabilités individuelles seront alors
reconnues par la justice pénale.
L’accès à la totalité des archives de
l’époque permettrait à la justice, aux
historiens, aux journalistes et à tout
personne intéressée, de chercher,
d’analyser et de comprendre les décisions,
les erreurs et l’inébranlable aveuglement
1 https://actu.dallozetudiant.fr/alaune/article/affairelafargeacte2complicitedecrimecontrelhumanite/h/fd49f557c40585d4d4c853443fa44c2c.html
Billets d'Afrique 336 - mai 2024
idéologique de ceux qui ont, au nom de la
France, rendu possible l’accomplissement
du dernier génocide du XXe siècle. La
chape de plomb du secret défense pèse
toujours sur la majorité des archives
militaires et les juges se voient
régulièrement opposer des refus de
communication de documents. La
classification étendue des documents
militaires de l’époque couplée à la loi
relative à la prévention d’actes de
terrorisme et au renseignement (ou loi
PATR)2, qui ne donne plus de limite à la
durée de classification pour certains
documents, font de ces archives un « trou
noir mémoriel ». Le libre accès aux archives
publiques est un des piliers garant du bon
fonctionnement de la démocratie. Si nous
voulons comprendre ce qui s’est passé,
nous devons obtenir la déclassification
générale des documents civils et militaires
concernant les opérations au Rwanda entre
1975, quand fut signé l’accord d’assistance
militaire pour l’organisation et la formation
de la gendarmerie rwandaise, et 1998,
année de la mission d’information
parlementaire sur les opérations militaires
françaises au Rwanda.
Cette ouverture permettra d’éclairer les
zones d’ombres qui persistent : qui a
commandité l’envoi des mercenaires de
Paul Barril et de Bob Denard au Rwanda en
mai 1994 ? Qui a laissé des armes être
livrées aux génocidaires pendant et après le
génocide ? Qui a tiré sur l’avion du
président rwandais Habyarimana le 6 avril
1994, donnant ainsi le signal de
déclenchement d’un génocide préparé
depuis de longs mois ? Qui a donné l’ordre
à des officiers français lors de l’opération
Turquoise, de « réarmer les Hutus » passés
au Zaïre alors que ces officiers avaient
auparavant protesté contre les instructions
reçues ? La liste des questions reste longue
mais elle se raccourcit au fil du temps grâce
au travail collectif mené par les
citoyen⋅ne⋅s, militant⋅e⋅s, chercheurs et
chercheuses, journalistes et historien⋅ne⋅s.
Plus jamais ça
Ces angles morts de l’histoire du
génocide des Tutsis favorisent le
négationnisme, en laissant une possibilité
d’interprétation fallacieuse que l’analyse
des documents d’époque permettrait
d’exclure définitivement. 2024 sera l’année
du procès pour négationnisme du
génocide des Tutsis. La justice se
prononcera sur les discours abjects aux
relents ethnistes et racistes que diffusent
les négationnistes en France et dans le
monde.
Le libre accès à l’histoire du rôle de la
France et le jugement pour complicité de
génocide des responsables civils ou
militaires français de l’époque sont un
préambule nécessaire aux changements à
apporter à la structure de la Ve République.
L’abandon de la politique néocoloniale et
le respect des droits humains devraient
être le pivot des engagements de l’État
français à l’étranger. Il est essentiel pour la
santé de notre démocratie que le secret qui
entoure les « domaines réservés » du
président de la République soit
entièrement levé. Il a couvert l’engagement
de la France auprès de plusieurs régimes
criminels dont celui qui a commis le
génocide de Tutsis, il est urgent qu’un
contrôle démocratique et parlementaire
des engagements militaires soit mis en
place. De même, le Commandement des
Opérations Spéciales (COS), cet étatmajor
militaire regroupant toutes les forces
spéciales et qui est placé sous l’autorité
directe de l’Élysée, doit être dissous.
Nous ne pouvons pas nous satisfaire d’un
plan de communication orchestré par
l’Élysée, qui distille les miettes d’une vérité
qui nous engage tous, et qui poursuit par
ailleurs sa politique d’influence mortifère.
Martin David
2 https://cultea.fr/article19unenouvelleloientravelaccesauxarchivespubliques.html
NAZI AFRICAIN
Poursuivie pour injures publiques par Aloys
Ntiwiragabo, qu’elle avait qualifié de « nazi
africain » dans un tweet, la journaliste de
Libération, Maria Malagardis, a été relaxée
par la Cour d’appel de Paris. Aloys
Ntiwiragabo, chef du renseignement
militaire des Forces Armées Rwandaises
pendant le génocide, avait réussi à passer
entre les mailles du filet de la justice
jusqu’à ce qu’un journaliste de Mediapart,
Théo Englebert, le débusque en février
2020 à Orléans. C’est pour avoir relayé
cette information sur X en l’accompagnant
du commentaire : « Un nazi africain en
France ? Quelqu’un vatil réagir ? » que la
journaliste a comparu à deux reprises
devant la justice. Relaxée en première
instance, elle a comparu de nouveau en
février 2024, suite à la procédure en appel
d’Aloys Ntiwiragabo et bien que le parquet
ait renoncé aux poursuites. Un
acharnement qui témoigne de la
combativité – et des moyens – de ce chef
de file des FDLR, ce groupe armé qui
perpétue l’idéologie génocidaire et la haine
du Tutsi au Congo. Bonne nouvelle pour la
lutte contre le négationnisme, la décision
de la cour d’appel de Paris permet de faire
entrer le terme « nazi africain » dans la
jurisprudence française dans le cadre du
génocide des Tutsis du Rwanda. Cela ne
manquera pas d’être rappelé quand il
comparaîtra à nouveau devant une cour de
justice française puisqu’une plainte a été
déposée contre lui pour crime contre
l’Humanité en 2022. Une enquête
préliminaire pour cette accusation a bien
été ouverte contre Aloys Ntiwiragabo par le
parquet national antiterroriste.
Billets d'Afrique 336 - mai 2024
SALVES
5
6
SALVES
GÉNOCIDE DES TUTSIS
LE NÉGATIONNISME DANS
TOUS SES ÉTATS (1)
Du fait de la monstruosité du crime, le propre d’un génocide est de susciter, avant même sa
perpétration, un discours négationniste visant à le dissimuler, puis à le nier, le dénaturer,
voire le justifier. Le génocide des Tutsis ne fait pas exception.
L
e génocide commis contre les Tutsis
du Rwanda en 1994 continue à faire
l’objet d’un négationnisme virulent
qui s’articule autour de trois éléments : la
négation / dénaturation du crime, le ren
versement des responsabilités du génocide,
le renversement de l’accusation de géno
cide. Si le négationnisme prend des formes
spécifiques pour chaque génocide particu
lier, le discours négationniste peut néan
moins se décomposer en trois éléments qui
interviennent simultanément, à toutes les
étapes du génocide, pendant sa prépara
tion, pendant sa perpétration et pendant
son occultation a posteriori :
• « Ça n’a pas lieu » (pendant que le
génocide est perpétré), puis « Ça n’a pas eu
lieu » (une fois le génocide commis) ;
• « Les victimes l’ont bien cherché » ;
• « Elles ont fait la même chose » (ou
« Elles s’apprêtaient à faire la même
chose »).
La première affirmation (« Ça n’a pas
lieu », « Ça n’a pas eu lieu ») est caractérisée
par la dénégation et la dénaturation du
crime. La dénégation consiste à prétendre
que le crime n’existe pas : les auteurs du
génocide des Tutsis parlent de « travail », les
mots « extermination » ou « génocide » ne
sont pas prononcés.
Cependant, comme la négation pure et
simple du génocide – celle qui consisterait
à dire que les morts ne sont pas morts – est
quasi impossible, la dénégation s’accom
pagne de la dénaturation des faits. Il s’agit
alors de nier la volonté d’extermination des
auteurs du génocide, leur intention crimi
nelle – ce qui revient à vider de son conte
nu la notion même de génocide – pour
attribuer d’autres causes à leur forfait. Cette
dénaturation passe notamment, dans le cas
du génocide des Tutsis, par la requalifica
tion (substitution de certains termes,
comme « massacres interethniques », « af
Billets d'Afrique 336 - mai 2024
frontements interethniques », « guerre ci
vile » ou encore « autodéfense » à celui de
« génocide »).
Le second élément du négationnisme
(« Les victimes l’ont bien cherché ») carac
térise le renversement des responsabilités :
les victimes sont désignées comme étant
responsables du génocide qui les a prises
pour cible. Elles auraient provoqué leur
propre extermination. Ainsi les Tutsis sont
ils soupçonnés de préparer le massacre des
Hutus, de ce fait contraints à « l’autodé
fense » préventive, et le Front Patriotique
Rwandais (FPR) se voit reprocher d’avoir
sciemment couru le risque de faire extermi
ner les Tutsis de l’intérieur dans sa volonté
supposée de s’emparer du pouvoir par la
force.
La troisième affirmation négationniste
(« Les victimes ont fait la même chose »)
marque le renversement de l’accusation :
les victimes – ou leurs défenseurs – au
raient ellesmêmes commis un génocide ou
des massacres du même ordre. Le FPR est
ainsi accusé d’avoir commis un génocide
des Hutus, au Rwanda et au Congo. C’est la
théorie du « double génocide ».
l’opération Turquoise. Quand les archives
parlent. Pour Onana, en effet, « la thèse
conspirationniste d’un régime hutu ayant
planifié un “génocide” au Rwanda constitue
l’une des plus grandes escroqueries du XXe
siècle » (p. 198). Fustigeant « le dogme ou
l’idéologie du "génocide des Tutsis" », il af
firme avec force : « Soyons clairs, le conflit
et les massacres du Rwanda n’ont rien à
voir avec le génocide des Juifs ! » (p. 34).
Ou encore : « Continuer à pérorer sur un
hypothétique "plan de génocide" » des Hu
tus ou une pseudoopération de sauvetage
des Tutsis par le FPR est une escroquerie,
une imposture et une falsification de l’his
toire » (p. 460).
Poursuivi par Survie, la Ligue des Droits
de l’Homme (LDH) et la Fédération Inter
nationale des Droits Humains (FIDH),
Charles Onana sera jugé en octobre 2024
par le tribunal correctionnel de Paris au
titre de l’article 24 bis de la loi sur la liberté
de la presse de 1881 qui punit d’un an
d’emprisonnement et de 45 000 euros
d’amende le fait de nier, minorer ou banali
ser de façon outrancière un génocide.
Dénégation et dénaturation
Renversement des
responsabilités
La négation pure et simple du crime a été
la stratégie de défense des auteurs du gé
nocide accusés devant le Tribunal pénal in
ternational pour le Rwanda (TPIR). Niant le
génocide, quatre officiers supérieurs des
Forces armées rwandaises (FAR), parmi eux
le colonel Théoneste Bagosora, en sont ve
nus à échafauder diverses explications pour
rendre compte de ce qu’ils ont nommé « la
vague de meurtres de civils qui avait déferlé
sur le pays ».
Le polémiste Charles Onana est aujour
d’hui toujours sur cette ligne de la dénéga
tion / dénaturation, comme en témoigne
son livre de 2019, Rwanda, la vérité sur
La dénégation et la dénaturation du gé
nocide des Tutsis étant aujourd’hui quasi
ment impossibles, le discours négationniste
privilégie un autre « argument », consistant
à rendre le FPR, le mouvement politicomi
litaire à majorité tutsie qui a mis fin au gé
nocide, responsable de celuici.
Deux éléments sont avancés pour étayer
cette affirmation : d’une part, le FPR aurait
commis l’attentat du 6 avril 1994, signal de
déclenchement des tueries ; d’autre part, la
planification préalable du génocide, signant
sa préméditation par les extrémistes hutus,
ne serait pas démontrée. Le FPR, tout à sa
soif de conquérir le pouvoir total au Rwan
da, n’aurait pas hésité à prendre le risque
de sacrifier les Tutsis vivant à l’intérieur du
pays, leur faisant courir un risque évident
d’extermination en assassinant le président
rwandais Habyarimana. Cette thèse laisse
croire à un « génocide spontané », commis
par un peuple hutu en colère, en repré
sailles de la mort de « son » président, dans
un pays livré au chaos.
Une version plus élaborée de ce renver
sement des responsabilités est celle du
« génocide improvisé », selon laquelle le gé
nocide serait la réaction des autorités rwan
daises à l’assassinat du président
Habyarimana. Cette thèse repose nécessai
rement sur l’attribution de l’attentat du 6
avril 1994 au FPR : les extrémistes hutus au
raient été surpris dans les jours suivants le
6 avril, avant de mettre en œuvre le géno
cide des Tutsis, « en intention et en acte », à
partir du 12 avril, comme le soutiennent les
universitaires Claudine Vidal, André Gui
chaoua et Filip Reyntjens. Une hypothèse
invraisemblable.
L’attentat faussement
attribué au FPR
Deux éléments déterminants viennent,
en effet, contredire l’accusation selon la
quelle le FPR aurait assassiné le président
Habyarimana. Tout d’abord, une expertise
judiciaire ordonnée par des magistrats fran
çais chargés d’instruire le dossier de l’atten
tat indique que les missiles ayant abattu
l’avion du chef de l’État sont partis du camp
militaire de Kanombe ou de ses abords im
médiats, un endroit inaccessible à un com
mando du FPR. Cela laisse supposer que
l’attentat a été commis à l’instigation d’un
petit groupe d’officiers hutus extrémistes
menés par le colonel Bagosora, et qu’il se
rait le premier acte du coup d’État qui les a
ensuite portés au pouvoir pour mener à
bien leur projet génocidaire. Bagosora
tente, en effet, immédiatement après l’at
tentat, de convaincre des officiers supé
rieurs des FAR et de la gendarmerie qu’il a
réunis de prendre le contrôle du pays.
Comme ceuxci s’y refusent, Bagosora sus
cite la formation du gouvernement intéri
maire rwandais, couverture politique du
génocide, qu’il substitue aux autorités légi
times en faisant assassiner la Première mi
nistre et les ministres hutus et tutsis
favorables aux accords de paix et de partage
du pouvoir signés à Arusha avec le FPR à
l’été 1993.
L’autre élément décisif qui permet d’écar
ter la possibilité que le FPR ait assassiné Ha
byarimana est l’attitude respective des
protagonistes. Immédiatement après l’at
tentat, le génocide débute à Kigali où la
garde présidentielle, certaines unités d’élite
des FAR et les miliciens Interahamwe com
mencent dans la nuit du 6 au 7 avril à mas
sacrer les Tutsis et les opposants hutus. La
même nuit ou dans la journée du 7 avril, les
tueries éclatent aux quatre coins du pays.
Cette concomitance entre l’attentat et le
lancement du génocide est très accusatrice
à l’encontre des extrémistes hutus.
La rapidité de réaction des génocidaires
contraste, en effet, radicalement avec l’atti
tude du FPR, dont les troupes ne bougent
pas. Seul le bataillon FPR cantonné à Kigali
dans le cadre des Accords d’Arusha, bom
bardé le 7 avril au matin par la garde prési
dentielle, sort en fin d’aprèsmidi pour
affronter cette unité d’élite. Ce même 7
avril, des officiers des FAR hostiles à Bago
sora demandent au général Dallaire, com
mandant la Mission des Nations Unies
d’assistance au Rwanda (MINUAR), de
contacter le FPR pour restaurer l’ordre. En
réponse, le chef du FPR, Paul Kagame, pro
pose de créer une force conjointe compo
sée de 300 soldats du FPR, de 300 hommes
des unités rwandaises opposées à Bagosora
et de 300 Casques bleus de la MINUAR
pour faire cesser les massacres. Mais Dal
laire décline cette offre, estimant que son
mandat ne lui permet que des opérations
défensives. La reprise de la guerre par la
garde présidentielle qui attaque le bataillon
FPR à Kigali, ainsi que les massacres de Tut
sis partout dans le pays, relancent les hosti
lités, et poussent le FPR à une offensive
générale dont le démarrage date, selon les
documents militaires français, du 10 avril
1994 dans l’aprèsmidi.
Un génocide prémédité
Attribuer faussement l’attentat au FPR ne
suffit pas à étayer la thèse d’un « génocide
improvisé ». Il faut encore contester sa pla
nification préalable pour faire croire qu’un
tel crime – près d’un million de victimes
tutsies – a pu être décidé en quelques jours
et mené à bien avec opiniâtreté pendant
cent jours sans une minutieuse préparation
préalable, tant idéologique qu’organisation
nelle.
Pour démontrer que le génocide des Tut
sis n’a pas été planifié, le discours négation
niste prétend se fonder sur le jugement
rendu par le TPIR contre Bagosora. Ce der
nier, condamné pour « génocide », ne l’a
pas été pour « entente en vue de com
mettre un génocide ». Le TPIR n’ayant pu
prouver l’entente contre le « cerveau du
génocide », c’est donc que la planification
préalable du génocide ne serait pas établie.
Cette analyse fallacieuse du jugement Ba
gosora est réfutée par les juges du TPIR
euxmêmes, qui ont souligné les limites de
leur verdict, écrivant : « il est possible que
l’accès à d’autres informations, la décou
verte de faits nouveaux, les procès à venir
ou l’histoire permettent un jour de démon
trer l’existence d’une entente en vue de
commettre le génocide antérieure au 6 avril
et à laquelle seraient parties les accusés ».
La chambre de jugement ajoute qu’elle ne
s’est prononcée que sur les éléments qui
lui ont été présentés, selon des normes de
preuve et des règles de procédure strictes.
Une autre difficulté est la compétence
temporelle du TPIR, limitée à l’année 1994.
Cela ne lui a pas permis, par exemple, de
prendre en compte le fait qu’à l’automne
1992, les principaux extrémistes hutus ont
organisé une réunion capitale pendant la
quelle Bagosora a affirmé : « Il y a un plan
d’extermination des Hutus par les Tutsis, il
faut déjouer ce complot, et pour y parvenir,
nous devons nous débarrasser des Inyenzi
[cafards : les Tutsis]. »
L’idée d’un génocide des Tutsis est même
antérieure puisque, dès octobre 1990, le
colonel Serubuga, chef d’étatmajor adjoint
de l’armée rwandaise, s’était réjoui de l’at
taque du FPR, qui servirait, selon lui, de
justification aux massacres des Tutsis. En
décembre 1990, Serubuga donne au géné
ral Jean Varret, chef de la mission militaire
française de coopération, l’impression que
le génocide est une des solutions envisa
gées. Le général Varret a encore relaté
comment, lors de son arrivée au Rwanda en
décembre 1990, le colonel Rwagafilita lui
avait expliqué la question tutsie : « ils sont
très peu nombreux, nous allons les liqui
der ». C’est donc dès 1990 que le projet
d’exterminer les Tutsis germe dans les têtes
d’un certain nombre d’officiers hutus extré
mistes, un projet préparé concrètement au
minimum à partir de l’automne 1992.
Raphaël Doridant
u
Billets d'Afrique 336 - mai 2024
RECENSION
7
8
SALVES
RECENSION
KANAKY
LE DÉGEL DU CORPS
ÉLECTORAL MET LE FEU
AUX POUDRES
En NouvelleCalédonie, pouvoir macroniste et droite coloniale avancent à marche forcée
pour liquider le processus de décolonisation. La remise en cause du gel du corps électoral,
qui permet d’atténuer les effets démographiques de 170 ans de colonisation, menace les
aspirations du peuple kanak à sa pleine émancipation. Et trente ans de paix dans l’archipel.
E
n KanakyNouvelleCalédonie, l’État
français poursuit, et même amplifie,
une vaste opération de recolonisa
tion. Encore que le terme peut faire débat,
comme le souligne Daniel Wea, président du
Mouvement des jeunes Kanak en France
(MJKF) : « Je ne sais pas si on peut vraiment
parler de recolonisation. Pour nous, la colo
nisation ne s’est jamais arrêtée. »
Une vaste contreoffensive impérialiste
tout au moins, après deux consultations
d’autodétermination porteuses d’espoir en
2018 et 2020. Un espoir que l’exécutif ma
croniste a entrepris de démolir conscien
cieusement, en commençant par saborder le
troisième et dernier référendum prévu. Boy
cotté par l’ensemble du camp indépendan
tiste, le vote du 12 décembre 2021 s’est tenu
pour ainsi dire sans les Kanak, peuple pre
mier du territoire1, et le Front de libération
nationale kanak et socialiste (FLNKS) conti
nue à le contester au niveau international.
Depuis, État et droite coloniale filent le
parfait amour2 et ne cachent pas leur envie
d’en finir au plus vite avec l’accord de Nou
méa de 1998 et ses promesses d’une décolo
nisation pacifiée. Dans leur ligne de mire en
particulier, un des acquis fondamentaux de la
lutte du peuple kanak, intégré dans la
Constitution française : le gel du corps élec
toral. N’ont pu voter en effet, pour les réfé
rendums ainsi que pour les élections
provinciales (qui déterminent l’ensemble
des équilibres politiques du territoire), que
des personnes nées ou pouvant prouver une
implantation ancienne sur le territoire. Un
système dérogatoire que les partis dits
« loyalistes » ne cessent de vilipender.
Dans une récente tribune au Figaro
(15/03), Sonia Backès, une de leur cheffes de
file les plus virulentes qui fut secrétaire
d’État dans le gouvernement Borne, déroule
l’argumentairetype. « Imaginerionsnous ac
cepter, en France, que des élections qui dé
cident de l'avenir du pays se tiennent en
excluant 20% de la population ? », s’inter
rogetelle, dénonçant un « système inique
d'une démocratie à géométrie variable ». Et
pousse même jusqu’à parler de « citoyens
(...) privés de droits civiques en raison de
leur origine ethnique » et de « racisme insti
tutionnalisé ».
« Votons pour savoir à qui
appartient la case ! »
« Ils veulent ouvrir le corps électoral au
nom de la démocratie française, résume Da
niel Wea. Mais estce qu’on peut parler de
démocratie dans une colonie ? Surtout dans
une colonie de peuplement. » Chez les indé
pendantistes court depuis longtemps une
petite histoire qui en dit long. Un Blanc ar
rive dans une case où vit une famille mélané
sienne. Il est accueilli, on lui offre le café. Il
revient plusieurs jours de suite, chaque fois
accompagné de nouvelles personnes :
femme, enfants, parents, amis… jusqu’à ce
qu’il y ait avec lui une foule de gens. Là, il
lance : « Maintenant, votons pour savoir à qui
appartient la case ! »
Les Kanak sont minoritaires sur leurs
terres depuis le tournant des années 1970.
En 2019, date du dernier recensement, ils
représentaient 41,2 % de la population du
territoire, soit un peu plus de 110 000 per
sonnes. Le résultat de plusieurs vagues de
1 « Kanaky : la France en pleine reconquête coloniale », Billets d’Afrique n°313, 01/2022
2 « La Kanaky en suspens », Billets d’Afrique n°323, 12/2023
Billets d'Afrique 336 - mai 2024
peuplement, encouragées par une France
désireuse de pérenniser sa présence dans le
Pacifique sud en « noyant » le plus possible le
peuple autochtone dans la masse. Dès lors,
on comprend que la revendication d’un
corps électoral restreint, en vue de limiter
les effets démographiques de 170 ans de co
lonisation, soit très tôt cruciale pour les in
dépendantistes. Elle est au cœur du vaste
mouvement de révolte kanak des années
1980, et particulièrement des boycotts des
scrutins de 1984 et 1987. Lors des élections
territoriales du 18 novembre 1984, Eloi Ma
choro, qui brise ce jourlà une urne à coups
de hache traditionnelle (une image qui fera
le tour du monde), estime même que se
joue alors « la survie du peuple kanak ».
Selon le droit international tel que recon
nu par l’ONU, seul le peuple colonisé dis
pose
pourtant
du
droit
à
l’autodétermination. Mais dès 1983 et la
table ronde de NainvillelesRoches, les indé
pendantistes acceptent d’ouvrir ce droit aux
populations installées de longue date dans
cet archipel désormais multiculturel. « La
particularité du nationalisme kanak, c’est
qu’il a toujours été inclusif, poursuit Daniel
Wea. Mais si les indépendantistes ont ouvert
ce droit aux autres communautés, ce n’est
pas pour décider à la place des Kanak de
leur avenir. C’était d’abord une invitation à
construire le futur pays ! » Ce geste, excep
tionnel par sa générosité dans l’histoire des
décolonisations, les indépendantistes ne
cessent depuis de le payer : il explique leur
échec lors des consultations, alors même
que le peuple autochtone a voté à plus de
80 % pour l’accession à la pleine souveraine
té de la NouvelleCalédonie.
Déjà, plusieurs manifestations impor
tantes des deux camps ont eu lieu sur Nou
Passage en force
méa. Le mercredi 21 février, lors de la visite
de Gérald Darmanin (la sixième en moins de
Après deux années de négociations post
quinze mois), des heurts ont eu lieu entre
référendums qui ne pouvaient que capoter,
indépendantistes et forces de l’ordre : cinq
le gouvernement français a opté, une
gendarmes blessés par des jets de pierre, au
énième fois, pour le passage en force. Fusti
moins huit personnes interpellées. « S’il y a
geant l’impossibilité des partis politiques ca
des tensions aujourd’hui, c’est d’abord la
lédoniens à s’entendre, et oubliant
responsabilité de l’État, dénonce Daniel Wea.
facilement qu’il est le premier responsable
Estce qu’il entend ce qui se dit lors des né
de cette impasse, il leur a donné jusqu’au
gociations ou sur le terrain ? Les Kanak ne
1er juillet pour trouver un accord. Sans quoi,
manifestent pas sans raison, c’est qu’on se
il imposera qui pourra voter ou non aux pro
sent menacé. »
chaines élections provinciales (prévues pour
Sûr de leur force et de l’appui de l’en
mai, cellesci sont reportées au moins jus
semble de la droite hexagonale et du pou
qu’en décembre).
voir, les partis antiindépendantistes ne font
Le 2 avril, le Sénat a d’ores et déjà voté le
rien pour calmer le jeu. Le 21 mars, les élus
projet de « loi constitutionnelle portant mo
des groupes Loyalistes (affilié
« S’il y a des tensions aujourd’hui, c’est à Renaissance) et Rassemble
d’abord la responsabilité de l’État [...] ment (Les Républicains) ont
claqué la porte du Congrès et
Les Kanak ne manifestent pas sans
du gouvernement. « Vous
raison, c’est qu’on se sent menacé. » »
n’êtes pas majoritaires, les Ca
lédoniens en ont décidé autrement, trois
dification du corps électoral pour les élec
fois » a alors lancé l’inénarrable Sonia Ba
tions au Congrès et aux assemblées de
ckès, évoquant une « dictature ». La même
province ». Un texte certes amendé par rap
déclarera quelques jours plus tard : « Le bor
port à la proposition gouvernementale, mais
del, c'est nous qui le mettrons si on essaie
qui prévoit bien une large ouverture du
de nous marcher dessus ! »
corps électoral. Pourrait voter désormais
Cette nouvelle poussée coloniale inter
toute personne installée depuis dix ans sur
vient dans un contexte particulier : les indé
le territoire. Ce qui reviendrait, selon les
pendantistes sont depuis 2021 à la tête du
chiffres du ministère de l’Intérieur, à inscrire
gouvernement collégial local, une première
sur les listes quelque 25 000 nouveaux élec
depuis celui conduit par JeanMarie Tjibaou
teurs. Même si la droite calédonienne en ré
de 1982 à 1984. Une situation rendue pos
clamait 40 000, le chiffre reste considérable :
sible par une alliance passée avec L’Éveil
la liste électorale spéciale du pays comprend
océanien, petit parti représentant l’impor
aujourd’hui à peine plus de 180 000 inscrits.
tante communauté wallisetfutunienne (en
« Cela représenterait 7 millions d'électeurs à
viron 8 % de la population)… et par le
l'échelle de la France, souligne le FLNKS. Per
corps électoral restreint en place. « Le dégel
sonne n'accepterait cela à la veille d'élec
va bouleverser la représentation des groupes
tions. »
politiques au sein des institutions, explique
En remettant ainsi en cause ce socle du
Daniel Wea. Cela permettrait aux partisans
pacte calédonien, celuilà même qui a permis
du maintien de la Kanaky dans la France de
le retour à la paix dans l’archipel à partir des
reprendre le pouvoir, et pour longtemps. »
accords de Matignon en 1988, c’est peu dire
Le président du MJKF craint aussi que
que l’État joue avec le feu. Et beaucoup
l’État n’en profite pour aller plus loin dans le
craignent un retour aux « événements » san
recul des acquis des luttes passées : « Que
glants de la décennie 1980. « Il y a des si
l’Accord de Nouméa figure dans la constitu
gnaux d’alerte qui nous rappellent les enjeux
tion, c’était une protection pour le futur. Là
coloniaux de ces annéeslà, confirme Daniel
ça ouvre le chemin à une remise en question
Wea. 1984, c’était pareil. Le rejet du gel élec
des compétences acquises par le terri
toral, la militarisation du territoire3… et une
toire… Avec Macron on peut tout imagi
montée des tensions entre pro et anti indé
ner ! » Aujourd’hui, la quasitotalité des
pendance. »
«
compétences non régaliennes est en effet
gérée localement.
Les Kanak toujours prêts à
se mobiliser
Le projet de loi constitutionnelle doit
maintenant être présenté le 13 mai devant
l’Assemblée nationale. Le rapporteur n’en
sera autre que Nicolas Metzdorf, un des deux
députés antiindépendantistes de Nouvelle
Calédonie. « Une provocation » pour le
FLNKS. Le texte devra ensuite passer devant
les deux chambres rassemblées en Congrès à
Versailles, où la majorité des trois cin
quièmes nécessaire pour son adoption défi
nitive ne devrait guère être un obstacle.
Quelles sont donc maintenant les possibi
lités d’action laissées aux indépendantistes et
au peuple kanak ? Lors de son 42e Congrès
les 23 et 24 mars, le FLNKS a exigé le retrait
du projet de loi tout en se disant toujours
ouvert au dialogue. Il en appelle à une « mis
sion de médiation conduite par une person
nalité de haut niveau », une manière de
dénoncer les méthodes de Gérald Darmanin
et du gouvernement. Il a surtout confirmé
l’unité, retrouvée depuis le dernier référen
dum, de l’ensemble de la mouvance indé
pendantiste. Les quatre partis qui
composent le Front sont désormais associés
à la quasi totalité des autres mouvements na
tionalistes dans une Cellule de coordination
des actions de terrain (CCAT) qui pilote la
mobilisation. Cette dernière semble désor
mais inévitable pour tenter de faire reculer
l’État.
Comme il l’a toujours fait depuis quarante
ans, le peuple kanak semble déterminé à
mener cette nouvelle bataille : le jour de
l’adoption par le Sénat du projet de loi, le
FLNKS a revendiqué plus de 30 000 manifes
tants dans les rues de Nouméa. Puis à nou
veau le 13 avril. Mais face à l’urgence de la
situation, un soutien fort venu de France et
d’ailleurs sera indispensable. Comme lors
des « événements »…
Benoît Godin
3 Un renforcement de la présence de l’armée est prévue en NouvelleCalédonie dans le cadre de la « stratégie indopacifique » voulue par Emmanuel Macron, avec notamment la
création de plusieurs bases et académies militaires.
Billets d'Afrique 336 - mai 2024
SALVES
9
10
SALVES
TCHAD
QUE FAIT (ENCORE) L’ARMÉE
FRANÇAISE AU TCHAD ?
En mars, Survie a reçu Demba Karyom Kamadji, syndicaliste tchadienne (Union des Syndicats
du Tchad, Fédération des Syndicats du Secteur Public du Tchad), membre de Tournons La Page
Tchad et sociologue de formation.
L
e renvoi des troupes françaises de
plusieurs pays du Sahel confère une
place toute particulière au Tchad
dans le maillage militaire français. Alors
que l’élection présidentielle du 6 mai se pré
pare, après une période de transition me
née par Mahamat Kaka, le fils de l’ancien
dictateur, la visite de l’envoyé spécial de
l’Élysée, JeanMarie Bockel, réitère le sou
tien français au président en place et can
didat à son poste. Retour sur la situation du
pays et le soutien français.
Presque trois ans après la mort d’Idriss
Déby, peuxtu nous dire comment s’est
déroulée la « transition » ?
Le décès du dictateur Idriss Déby après 31
années de règne a laissé le Tchad dans l’état
de pauvreté dans lequel il avait pris le pou
voir le 1er décembre 1990. La mauvaise gou
vernance a empiré, les services publics ne
desservent pas les populations. L’accès à
l’eau, l’électricité, le système de santé, l’édu
cation restent aujourd’hui un luxe pour le
citoyen lambda tchadien. Les fonctionnaires
travaillent dans des conditions désastreuses,
sans avoir de protection sociale. La mauvaise
gestion a pour conséquence la plus grave
l’instabilité politique. Cette instabilité a été
favorable au coup d’État militaire qui a suivi
le décès d’Idriss Déby, et que la France a
soutenu. L’un de ses fils, Mahamat Kaka, a
été désigné pour diriger une transition mili
taire, en occultant la possibilité que l’Assem
blée nationale puisse conduire une
transition civile. Prévue initialement pour
durer 18 mois, c’est 3 ans plus tard que les
élections présidentielles seront organisées
début mai et serviront à légitimer le pouvoir.
Avec la transition, la situation s’est aggravée.
Mahamat Kaka marche sur les traces de son
père qui a organisé 6 élections pour les
Billets d'Afrique 336 - mai 2024
quelles il a toujours été gagnant car il a choi
si ses adversaires, tout en écartant la vraie
opposition qui aurait pu contrecarrer son
pouvoir. Kaka part donc aux élections favori,
avec 260 partis politiques qui lui ont prêté
allégeance à vie pour l’accompagner dans sa
campagne présidentielle et l’introniser avec
cette mascarade électorale en perspective.
Pendant cette période de transition, un
« dialogue national inclusif » a été me
né. Mahamat Kaka a réussi le tour de
force de rallier beaucoup d’opposants,
sur place et en exil. La plus belle
« prise » a été Succès Masra, leader du
parti les Transformateurs, qui est deve
nu son Premier ministre. Et quand les
opposants ne se rallient pas, ils
risquent d’être éliminés, comme Yaya
Dillo, candidat du Parti socialiste sans
frontière (PSF) qui a été assassiné le 27
février 2024. Quel est l’état actuelle
ment de l’opposition ?
Durant les 3 ans de transition militaire, il y a
eu une dérive sociale importante, avec de
nombreuses violations des droits humains. Il
y a eu beaucoup de contestations publiques,
de manifestations, dès l’intronisation de Ka
ka à la tête du pouvoir. Celuici a durci le
pouvoir en éliminant toutes les voix qui se
sont opposées à lui. En 2022, un dialogue
national soidisant « inclusif » a été organisé
pour amener tout le monde autour de la
table des négociations et trouver une sortie
de crise. En tant que syndicat et comme
d’autres organisations de la société civile,
nous étions très attentifs, mais malheureu
sement, nous avons compris que l’organisa
tion du dialogue servait tout simplement à
légitimer davantage le pouvoir de Kaka et de
tous les sbires qui devaient l’accompagner
dans l’exercice de ces fonctions. Le dialogue
s’est tenu sans les vraies forces vives que
nous sommes, ainsi que sans une partie des
groupes politicomilitaires qui n’ont pas ac
cepté l’accord de Doha à la suite du prédia
logue organisé au Qatar. Leurs demandes
rejoignaient les nôtres : que tous ceux qui
ont participé au Conseil National de Transi
tion (CNT) ne puissent pas se présenter aux
élections, le respect du délai de 18 mois
pour l’organisation de l’élection présiden
tielle, la restitution du pouvoir aux civils avec
une coprésidence de la transition. Un
contrepouvoir aurait pu déstabiliser la main
mise sur l’organisation des élections, donc
ceux qui portaient une autre voix, des politi
comilitaires aux syndicats, en passant par les
organisations crédibles de la société civile,
ont été mis de côté. Ça a été un dialogue na
tional « exclusif » et non « inclusif ». Quand
les 18 mois initiaux sont arrivés à leur terme,
le 22 octobre 2022, des manifestations ont
été organisées pour que la transition ne soit
pas prolongée. Ces manifestations ont été
violemment réprimées, faisant des centaines
de morts, plus de 600 personnes ont été
portées disparues, plus de 1000 personnes
détenues arbitrairement, sans compter le
nombre de blessés, de mutilés. Aucune en
quête nationale ou internationale n’a été
faite sur les exactions commises. Malgré cela,
Succès Masra, qui était l’opposant qui portait
des revendications populaires, est finale
ment rentré d’exil. Il est aujourd’hui Premier
ministre de la transition et candidat à l’élec
tion présidentielle, ce qui enlève la possibili
té d’avoir un candidat pour toutes les
personnes qui veulent un changement et un
véritable processus démocratique au Tchad.
Autre fait désolant, et qui me pose la ques
tion de l’avenir du Tchad, le décès de Yaya
Dillo (cousin de Mahamat Kaka) risque d’en
traîner une grave instabilité au Tchad parce
que la tension est très vive au sein de la
communauté à laquelle appartenaient Yaya
Dillo et Mahamat Kaka, et laisse sousen
tendre de possibles affrontements dans cette
communauté, ce qui courtcircuiterait le pro
cessus de paix et de stabilité. Kaka ne déroge
pas à la règle instituée par son père, celle de
faire taire toutes les voix qui contestent son
pouvoir par les arrestations, les intimidations,
l’achat des consciences et jusqu’aux assassi
nats. L’élection présidentielle se fera sans op
posant crédible mais avec un arsenal
d’opposants dont les consciences ont été
achetées. Mahamat Kaka sera élu et occupera
le poste de président. Ainsi, il quittera le gi
ron de la transition militaire pour faire entrer
le Tchad dans le cadre des pays « démocra
tiques », mais une démocratie de façade, fre
latée, car le peuple tchadien ne se reconnaît
pas dans ces élections. Nous appelons au
boycott de ces élections qui ne sont pas
celles que le peuple veut.
Dans ce contexte, l’envoyé spécial de
l’Élysée, JeanMarie Bockel, a effectué
une visite au Tchad le 7 mars 2024,
quelques semaines après un voyage de
Mahamat Kaka en Russie. Il a fait part
de son « admiration » pour la transition.
La France est présente militairement de
puis presque 40 ans, sous un statut flou,
mais toujours au nom d’une stabilité
politique dans une région en proie à
l’insécurité. Pourtant tu décris une op
position anéantie, des risques d’affron
tements, notamment politicomilitaire,
où est la stabilité soutenue par la
France ?
Macron s’est déplacé pour soutenir la prise
de pouvoir de Kaka, et à l’approche de l’élec
tion présidentielle, l’envoyé spécial de l’Ély
sée, JeanMarie Bockel, a fait le déplacement
à Ndjamena pour marquer l’appui de la
France au président de transition Kaka et l’ac
compagner dans ce processus électoral, ce
qui le légitime. Comment peuton admirer
un système de dictature qui ne règne que par
le sang, la violence, et l’oppression ? JeanMa
rie Bockel est arrivé au Tchad le 7 mars, le
lendemain de l’enterrement de Yaya Dillo. Le
domicile de ce dernier a été assiégé pendant
plusieurs jours par les forces de sécurité
tchadiennes avant qu’il soit abattu froide
ment d’une balle dans la tête. Il n’y a pas eu
de réactions internatio
nales. La France n’a pas
fait de communiqué, ne
seraitce que pour appe
ler à la retenue et deman
der une enquête.
Comment peuton admi
rer une transition qui a un
si lourd bilan en termes
d’exactions et de viola
tions de droits humains,
de lois liberticides ? Le
processus social, écono
mique et politique est à
terre. Sur quel point l’ad
mireil ? Sur l’aspect mili
taire qui est ce même
point qui permet à la
France de garder une hé
gémonie sur le Tchad ?
La tension sociale entrete
nue par Kaka, qui a entraî
né la révolte de la
communauté de Yaya
Demba Karyom Kamadji à Marseille en mars 2024 Photo Ali Katef
Dillo, l’intensification des
Nous ne demandons rien à la France,
actions et des mobilisations so
nous souhaitons juste que notre pays
ciales, est la conséquence de l’ap
puisse
gérer réellement les ressources
pui direct de la France à cette
que nous avons... »
dictature. Depuis des décennies,
les groupes politicomilitaires ont
sensibles, les zones d’insécurité élevée, des
été repoussés, matés par l’armée française à
zones de trafic (armes, drogues, mi
plusieurs reprises. La voie politicomilitaire
grants…). Depuis leur renvoi des pays sahé
apparaît pour certains comme la seule pos
liens, les militaires français sont encore plus
sible pour contester le pouvoir, car les voies
visibles et paraissent être comme chez eux.
citoyennes ont toujours été réprimées de fa
La population se demande ce qu’ils font et
çon démesurée. La lutte armée apparaît à
s’inquiète. Surtout à Abtouyour et Mataya,
certains comme le seul moyen. Les tensions
dans la région du Guéra, les gens sont révol
sont fortes mais l’insurrection populaire par
tés. L’armée nationale tchadienne est aussi
les voies citoyennes n’existe pas.
présente pour dissuader les populations de
«
Lors de sa visite, JeanMarie Bockel a af
firmé la nécessité pour l’armée fran
çaise de rester : « Ce n’est pas seulement
la question du nombre, il faut rester et
bien sûr nous resterons ».
Comment sont perçues la présence mi
litaire française et le soutien de la
France par la population ?
Actuellement, le contexte de la présence
française au Tchad est délicat. Après avoir été
renvoyés du Mali, du Niger, du Burkina Faso,
au lieu de revenir en France, les militaires se
sont repliés en partie au Tchad. L’armée fran
çaise est présente au Tchad dans les zones
protester. Aujourd’hui, pour la France, perdre
le Tchad serait également perdre en puis
sance militaire dans la zone. Le message est
plutôt de demander le départ des militaires
français du Tchad alors que pour la France, la
tendance est plutôt au maintien. J.M. Bockel
a rappelé qu’il n’était pas tant question de la
réduction des effectifs, que du maintien des
bases militaires. La France, en soutenant le
pouvoir tchadien et en refusant de partir,
s’inscrit en opposition à un véritable proces
sus démocratique. Nous ne demandons rien
à la France, nous souhaitons juste que notre
pays puisse gérer réellement les ressources
Billets d'Afrique 336 - mai 2024
SALVES
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SALVES
que nous avons et les redistribuer équitable
ment. La France utilise l’armée tchadienne
pour étendre sa présence dans la zone. Elle
prétend lutter contre le terrorisme, mais on a
vu à quel point l’insécurité est très élevée
dans le Sahel après dix ans de Barkhane. Il y a
eu des manifestations contre la présence
française au Tchad. C’est possible de manifes
ter en ayant en tête que la répression sera là.
On a perdu beaucoup de nos militants, arrê
tés, décédés, portés disparus, emprison
nés… Les gens ont payé de leur vie. Le 6
avril 2022, nous avions organisé une manifes
tation pour demander le départ de l’armée
française et la fin de l’ingérence française
dans la gestion des affaires internes du Tchad.
Mais que fait donc réellement la France au
Tchad ? Les entreprises françaises, minimes
au Tchad, bénéficient d’exonération mais ne
sont pas suffisamment importantes pour par
ler d’hégémonie économique. Le Tchad est
son bastion militaire, mais pour quelles rai
sons ? Estce que l’Assemblée nationale fran
çaise a décidé de leur maintien au Tchad ?
Avec quelle base juridique, légale ? Estce que
les citoyens français savent que les militaires
français au Tchad sont maintenus avec l’ar
gent du contribuable ? Il faut que les citoyens
français se saisissent de ces questions pour
savoir à quoi sert l’argent des contribuables
français au Tchad.
Propos recueillis par Emma Cailleau
DÉCLARATION DE JEAN-MARIE BOCKEL
Nous reproduisons cidessous la déclara
tion de « l’envoyé personnel » du pré
sident Macron, à la suite de son
entretien avec Mahamat Kaka :
« Cette mission revêt, dans le contexte ac
tuel, un certain intérêt. En effet, le pré
sident Macron m’a demandé de travailler
en étroite concertation et dans un climat
de confiance – et particulièrement en te
nant compte de la spécificité du Tchad – à
une adaptation, à une évolution de notre
dispositif de sécurité, de manière à mieux
l’adapter – comme ça s’est déjà fait par le
passé d’ailleurs – aux enjeux militaires et
sécuritaires, à la fois [du pays et] de la ré
gion – le Tchad est au cœur de l’Afrique.
Et j’ai exprimé au président de la Répu
blique d’abord à la fois notre admiration
pour le processus qu’il a engagé au sein
de son pays, pour également la capacité
du Tchad à faire face en même temps à un
certain nombre de menaces grâce à des
forces armées engagées. Aujourd’hui,
c’était un premier contact où nous avons
mis sur la table un certain nombre d’évo
lutions possibles : plus d’agilité par
exemple dans le dispositif aérien, une
adaptation des forces dans les différents
sites où elles sont, en partenariat évidem
ment avec les forces armées tchadiennes,
et bien sûr, avec une perspective. [...] Il y
a déjà des partenariats très fort dans le
domaine de la formation, des équipe
ments, du travail en commun, mais nous
pouvons faire mieux. Et la question n’est
pas que la question du nombre – bien sûr,
il faut rester et nous resterons – c’est aus
si la question de l’adaptation de ce parte
nariat aux attentes des Tchadiens. Et dans
la méthode, une fois que les choses sont
mises sur la table, une discussion s’en
gage, car nous parviendrons à un accord,
et nous en sommes d’accord, un accord
gagnantgagnant. Ce qui suppose de ren
trer dans les détails de tous les sujets, ce
qui suppose aussi de placer ce partenariat
sur les enjeux de défense dans un parte
nariat plus large entre nos deux pays. Le
président a beaucoup insisté sur la di
mension économique, sur les investisse
ments et sur tous les aspects qui font que
nous sommes en lien extrêmement fort
sur la question de la défense, sur la ques
tion de la présence militaire française, de
l’engagement militaire français au côté
des forces armées tchadiennes et au côté
du Tchad. Eh bien, ce travail va se faire et
il est possible que, lors d’une deuxième
visite, nous puissions constater effective
ment que nous sommes arrivés à cet ac
cord gagnantgagnant que nous appelons
de nos vœux et je crois que c’est égale
ment l’état d’esprit de nos partenaires, à
commencer évidemment par le chef de
l’État. »
Visible sur : www.youtube.com/watch?v=RZfO8MKudk
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