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BILLETS
D'AFRIQUE
JOURNAL ANTICOLONIAL ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE
LE COMBAT NE DOIT PAS CESSER
KANAKY / MAYOTTE / HAÏTI / NÉGATIONNISME
JANVIER 2025
N°343
ISSN 26797585
EN BREF
Bisesero :
quand on ne veut
pas chercher…
Renonçant à ses obligations d’enquêter et de
lutter contre l’impunité, la cour d’appel de Paris a
confirmé, le 11 décembre 2024, le nonlieu dans
l’investigation sur ce qu’il s’est passé à Bisesero
du 27 au 30 juin 1994. C’estàdire, rappelonsle,
l’abandon de quelque 2000 Tutsis à leurs tueurs
par des militaires français, pourtant informés des
massacres et mandatés pour y mettre fin.
L’institution judiciaire a soulevé le cœur des
parties civiles en acceptant si docilement de
trancher une affaire de complicité de génocide,
sans même auditionner les autorités militaires et
civiles de Paris (considérant contre toute
évidence que ces décisions étaient prises
exclusivement sur le terrain), et en renonçant aux
archives militaires rendues accessibles
uniquement aux historien⋅ne⋅s de la commission
Duclert. Ce déni de justice est aussi caractérisé
par une interprétation incroyablement restreinte
de la complicité de crime contre l’humanité, que
la cour d’appel conditionne ici à l’intention
d’aider ou d’assister l’auteur principal. Un choix à
rebours des arrêts rendus par la Cour de
cassation dans les affaires Papon (1997) et Lafarge
(2021), où les protagonistes éponymes ont été
juridiquement qualifiés de complices sans que le
partage d’intention ne soit retenu. Il faut croire
que la justice française a ses raisons (d’État)…
Survie, la LDH, la FIDH et les six rescapé⋅e⋅s
tutsi⋅e⋅s qui avaient porté plainte ont décidé de se
pourvoir en cassation. Cette juridiction
redonnera, peutêtre, un peu de dignité aux
interprétations françaises de ce dossier
emblématique des compromissions de Paris
pendant le génocide des Tutsis.
Au Mozambique,
Total savait
C’est au tour du Monde (24/11) de donner un
nouvel aperçu des pratiques scandaleuses, voire
criminelles, de TotalEnergies au Mozambique. En
septembre dernier, Politico révélait en effet le
massacre, dans l’été 2021, de quelque 200 civils
par une unité des forces armées mozambicaines
employée par la multinationale pour protéger,
face aux djihadistes, son site gazier d’Afungi, dans
le nord du pays (Billets d’Afrique n°341). Un site
aux enjeux financiers gigantesques mais aussi une
« gigantesque bombe carbone », selon les ONG
environnementales. Interrogé sur ce massacre,
Maxime Rabilloud, directeur du projet
Mozambique LNG (dont le fleuron tricolore est le
principal
actionnaire),
rejette
toute
responsabilité, prétendant même que Total « n’a
jamais reçu d’information indiquant que de
tels événements aient effectivement eu lieu ».
Sauf que ce n’est pas la première fois que des
accusations d’exactions à l’égard de la population
civile étaient portées contre ces militaires
(extorsions, violences, disparitions, assassinats)
et que Total en était bien informé… mais s’était
bien gardé d’en informer audelà de ses hautes
sphères ! C’est ce que prouvent les documents
internes rédigés par l’équipe de Rabilloud, et
dont Le Monde a eu connaissance. Et qui
montrent aussi que – reconnaissant
implicitement la véracité des accusations – la
compagnie a suspendu le versement de prime à
ces soldats. Mais pour deux mois seulement, son
versement reprenant ensuite : un blancseing
pour poursuivre leurs délits et crimes. La défense
des profits écocides de Total vaut bien quelques
violations des droits humains.
Fin de partie ?
Après s’être vu retirer, en juin 2024, le permis
d’Imouraren qu’il n’exploitait pas, le groupe
français Orano (exAreva) pourrait maintenant
perdre sa mine d’uranium d’Arlit, au Niger.
Depuis la fermeture de la frontière avec le Bénin,
qui a suivi le coup d’État nigérien de 2023, Orano
ne peut plus exporter le « Yellow cake » qui
transitait par le port de Cotonou. Les
propositions françaises d’exportation aérienne
via la Namibie ont été refusées. Résultat : un peu
plus de six mois de production, soit 1150 tonnes
de concentré d’uranium d’une valeur marchande
de 200 millions d’euros, restent bloquées sur
place. En octobre, Orano a annoncé qu’elle
cessait les investissements et la production de la
Somaïr, sa filiale nigérienne, tant que la situation
perdurerait. Mais les autorités nigériennes ont
imposé à l’entreprise de continuer à fonctionner
et à maintenir ses dépenses. Dans un
communiqué de presse du 4 décembre, la firme
française a dénoncé « une ingérence dans la
gouvernance » des autorités nigériennes et
assure avoir perdu « le contrôle opérationnel »
de la mine. Elle dit vouloir « défendre ses droits »
et ne pas chercher à quitter le Niger, alors que les
autorités semblent visiblement chercher un
remplaçant. Mais cette situation pourrait
constituer un bon prétexte pour qu’Orano se
défausse et n’assume ni la réhabilitation du site
de la Cominak, qui a fermé en 2021, ni celle du
site d’Arlit. Elle a pourtant exploité ce dernier, via
la Somaïr, pendant plusieurs décennies, laissant la
population définitivement condamnée aux
pollutions chimique et radioactive.
Liberté pour
Moussa Tchangari !
Au Niger toujours, l’inquiétude est grande
autour du sort de Moussa Tchangari. Cette figure
de la société civile a été enlevée le 3 décembre
2024 à son domicile, à Niamey, par des hommes
armés en civil. Ceuxci ont aussi emporté des
affaires personnelles, dont son ordinateur et son
téléphone portable. Il aura fallu 48 heures pour
qu’on apprenne qu’il était aux mains des
autorités, gardé à vue par le Service central de
lutte contre le terrorisme et la criminalité
transnationale. M. Tchangari est inculpé, entre
autres, d’apologie du terrorisme, d’atteinte à la
sûreté de l’État et d’association de malfaiteurs en
lien avec le terrorisme. Il ne fait aucun doute qu’il
s’agit là d’une machination visant à museler cet
infatigable défenseur de la démocratie et des
droits humains, l’un des seuls intellectuels
nigériens à oser s’opposer à la junte militaire
aujourd’hui au pouvoir. Il est désormais menacé
d’une déchéance de nationalité, avant même une
quelconque condamnation, conformément à
une ordonnance du gouvernement nigérien sur
les personnes suspectées de terrorisme, en date
du 27 août. Ordonnance que M. Tchangari avait
ouvertement critiquée…
Secrétaire général de l’association Alternative
espace citoyen, Moussa Tchangari est un
partenaire de longue date de Survie. Nous
l’avions d’ailleurs invité pour une tournée en
France en 2008. Nous lui exprimons évidemment
toute notre solidarité, à lui comme à ses proches,
et réclamons sa libération immédiate et
inconditionnelle – à l’instar d’Amnesty
international, Human Rights Watch et bien
d’autres.
Journal fondé en 1993 par FrançoisXavier Verschave
Directrice de la publication Pauline Tétillon Comité
de rédaction M. Bazin, N. Butor, E. Cailleau, R. Doridant,
B. Godin, R. Granvaud, M. Lopes, N. MaillardDéchenans,
T. Noirot, J. Poirson, P. Tétillon, O. Tobner Ont contri
bué à ce numéro J. Beurk, J. Boucher, R. Morin, R. Saïdi
Édité par Association Survie, 21 ter rue Voltaire 75011
Paris Tél. (+33)9.53.14.49.74 Web http://survie.org
Commission paritaire n°0226G87632 Dépôt légal
janvier 2025 ISSN 26797585 Imprimé par Imprimerie
NotreDame, 80 rue Vaucanson, 38830 Montbonnot Saint
Martin
L
TOMBÉS DE
L’ARMOIRE
Raphaël Granvaud
Sommaire
KANAKYNOUVELLECALÉDONIE
Quarante ans après sa mort, le combat
d’Éloi Machoro n’a pas cessé
9
AVEC SES PROPOS SUR LES HAÏTIENS
Macron s’autoproclame roi des « cons »
(sic)
11 GREENWASHING EN AFRIQUE CENTRALE
Cafi : l’arbre qui cache la forêt
7
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3
4
5
BRÈVES
ÉDITO
CATASTROPHE (COLONIALE) À MAYOTTE
Le cyclone Chido ne reconnaît pas
les frontières
UNE PREMIÈRE JUDICIAIRE
Charles Onana condamné
Image de couverture : Portrait d'Éloi Machoro sur un mur de Nakéty, sa tribu natale, en 2019 (photo : Benoît Godin).
Nous écrire : billetsdafrique@survie.org
Notre site web : http://survie.org
ÉDITO
diplomatie française a validé sans sourciller tous les crimes
de la transition dynastique des Déby. Les journaux
évoquent la déception du président tchadien, qui n’aurait
pas bénéficié de tout le soutien militaire souhaité contre
Boko Haram, et sa colère face au paternalisme du ministre
français. Mahamat Déby n’aurait digéré ni la demande
française de différer les élections législatives pour
permettre la participation de l’opposant Succès Masra, ni
l’appel public à observer une stricte neutralité dans le
conflit soudanais. Les Émirats arabes unis livrent en effet,
via le Tchad, des armes aux paramilitaires soudanais des
Forces de soutien rapide, et notamment du matériel
français si l’on en croit un récent rapport d’Amnesty
International.
S’y ajoutent les motivations
électorales, car ce qui est
certain, c’est que la décision
tchadienne s’inscrit dans une
évolution de fond du contexte
régional et qu’elle répond aux
aspirations des citoyen⋅e⋅s
africain⋅e⋅s. Il faut toutefois
rester prudent quant aux conclusions politiques. Le Tchad
luimême a précisé qu’il ne s’agissait pas d’une rupture.
L’annonce tchadienne n’est pas forcément incompatible
avec le projet français d’un tout nouveau Commandement
pour l’Afrique (CPA) qui veut réduire les empreintes
militaires visibles, mais multiplier les « détachements de
liaison interarmées […] composés de plusieurs dizaines
de soldats » dans davantage de pays (Africa Intelligence,
19/11/2024). Reste donc à vérifier si ces plans vont
s’appliquer ou si le rejet de la présence militaire française
va s’étendre aux autres pays concernés. Quand on en aura
fini avec les opérations extérieures (opex) et les autres
formes d’ingérence militaire dans les conflits africains, on
pourra alors véritablement parler de rupture historique.
undi 25 novembre, le sénateur JeanMarie Bockel a
rendu à l’Élysée son rapport – confidentiel – sur
l’avenir du dispositif militaire français en Afrique. Il
préconise, si l’on en croit les fuites dans la presse, une
diminution du volume des bases militaires françaises, à
l’exception de celle de Djibouti. Le rapport
recommanderait notamment de ramener les effectifs des
Éléments français du Sénégal (EFS) de 350 à 100 militaires,
alors même que la concertation sur le sujet avec les
autorités sénégalaises n’a pas encore eu lieu. Une méthode
jusquelà habituelle en Françafrique. Mais trois jours plus
tard, dans un entretien au Monde, le président sénégalais
Bassirou Diomaye Faye a affirmé qu’il n’y aurait « bientôt
plus de soldats français au Sénégal », estimant leur
présence incompatible avec
l’indépendance de son pays.
Quelques heures plus tard,
alors que JeanNoël Barrot,
ministre des Affaires étrangères
de l’éphémère gouvernement
Barnier, venait juste de terminer
une visite au Tchad, son
homologue tchadien, Abderaman Koulamallah, annonçait
la décision de son pays « de mettre fin à l’accord de
coopération en matière de défense signé avec la
République française ». Les hauts gradés français en
seraient « tombé[s] de l’armoire », si l’on en croit les
confidences recueillies par RFI (29/11/2024) qui précise
que « la présidence, la primature, l'étatmajor des armées
et les services de renseignements, étaient […] en
ébullition, avec une réunion de crise, un conseil de
défense organisé en urgence à l'Élysée pour comprendre
d'où est parti le coup ».
Si la déclaration sénégalaise est adossée à un projet
politique connu et réaffirmé, la décision tchadienne paraît
en effet plus inattendue, ne seraitce que parce que la
4
SALVES
CATASTROPHE (COLONIALE) À MAYOTTE
LE CYCLONE CHIDO
NE RECONNAÎT PAS LES FRONTIÈRES
À l’heure où le cyclone Chido a ravagé l’île de Mayotte, département colonisé, mais aussi
l’ensemble des Comores, la droite et son extrême ont trouvé le coupable : les Comorien⋅ne⋅s.
ayotte vient de subir un drame qui
semble insurmontable. Le 14
décembre, un cyclone tropical du
nom de Chido a plongé le territoire dans la
plus grande détresse. À l’heure où ces lignes
sont écrites, on ignore encore le bilan définitif
de cette catastrophe, mais il se comptera
probablement en centaines de mort⋅e⋅s et
blessé⋅e⋅s, sans compter des dégâts matériels
colossaux.
Après Mayotte, Chido a également
durement frappé les trois autres îles de
l’archipel, celles de l’Union des Comores, où
des destructions et des inondations ont été
constatées à Anjouan. Ainsi que le
Mozambique, faisant au moins 120 mort⋅e⋅s et
plongeant les villes de Pemba et Nampula
dans l’obscurité. Car oui, le cyclone Chido ne
reconnaît pas les frontières. Contrairement
aux politiques de droite et d’extrêmedroite…
Dès le lendemain, la députée mahoraise
Estelle Youssoupha déclarait sur Cnews que
« la moitié de la population [à Mayotte] est
étrangère ». Deux jours plus tard, le ministre
de l’Intérieur Bruno Retailleau lui emboîtait le
pas sur le réseau social X : « On ne pourra pas
reconstruire Mayotte sans traiter, avec la
plus grande détermination, la question
M
migratoire […] Il faudra légiférer pour qu’à
Mayotte, comme partout sur le territoire
national, la France reprenne le contrôle de
son immigration ».
Les Comorien·ne·s,
éternel·le·s coupables
Ces déclarations visent des Comorien⋅ne⋅s
originaires des trois autres îles de l’archipel. Ils
habitent Mayotte mais y sont considérés
comme étrangers depuis que la France a
conservé l’île sous sa coupe au moment de
l’indépendance des Comores. Une
aberration : Mahorais⋅e⋅s et Comorien⋅ne⋅s
sont issu⋅e⋅s d’un même peuple, partageant la
même culture, la même langue, la même
religion et une histoire commune. Selon le
droit international, Mayotte est un territoire
volé à l’Union des Comores.
Vingt ans après son indépendance, en 1995,
le visa Balladur venait entériner cette frontière
créée de toutes pièces par la France au cœur
de l’archipel. Depuis, les Comorien⋅ne⋅s des
autres îles ne peuvent plus se rendre à
Mayotte sans autorisation. Une absurdité à
l’origine de la mort des dizaines de milliers de
personnes qui tentent quotidiennement de
rejoindre Mayotte par tous les moyens,
Rue centrale, à Moroni, Grande Comore, 17 novembre 2013 (photo : David Stanley).
notamment pour bénéficier de soins
médicaux. Pourchassées par la police aux
frontières, leurs embarcations, les fameux
kwassakwassa, échouent régulièrement en
mer, entraînant la mort de leurs passagers et
passagères – ce qui n’a pas manqué de faire
rire Emmanuel Macron en 20171.
Mayotte devenue département français en
2011, les exactions à l’égard des
Comorien⋅ne⋅s non mahorais⋅e⋅s n’ont pas
cessé. Quand ce ne sont pas des collectifs de
citoyens qui décident de se faire justice eux
mêmes à coups de « décasage », ces
opérations illégales d’expulsion et destruction
de logements, sous le regard impassible des
gendarmes, c’est l’opération Wuambushu,
voulue par le ministre de l’Intérieur et des
Outremer d’alors, Gérald Darmanin, qui
envoie les forces de l’ordre faire le sale boulot.
Colonisé·e·s, méprisé·e·s
À chaque problème qui touche l’île, il faut
un coupable et c’est toujours le⋅la
Comorien⋅ne. Lors de la grave crise de l’eau de
2023, comme pour mieux détourner
l’attention des vrais enjeux sociaux et
environnementaux, M. Darmanin annonçait
une restriction du droit du sol à Mayotte,
pourtant déjà fortement restreint. Aujourd’hui,
incapable de répondre aux besoins des
habitant⋅e⋅s de Mayotte, le nouveau ministre
de l’Intérieur ressort la sempiternelle carte de
l’immigration.
Boucs émissaires pour les maux dont ils/
elles ne sont aucunement responsables, les
« migrant⋅e⋅s » qui survivent à Mayotte,
victimes du racisme d’État, ont été aussi parmi
les principales victimes du cyclone. Ce sont les
bidonvilles qui ont été les plus touchés : les
maisons en tôle, mais aussi leurs habitant⋅e⋅s
(dont beaucoup en situation irrégulière), qui
n’ont pas pu, par manque d’information,
rejoindre les abris en dur proposés par l’État.
Ou pas voulu « de peur de se faire contrôler et
1 Deux semaines à peine après son investiture, le chef de l’État avait ironisé sur le kwassakwassa expliquant qu’il « pêche peu, il amène du Comorien, c'est différent ».
Billets d'Afrique 343 - jan 2025
5
s’interroger sur le manque criant de moyens
et d’anticipation de la part des autorités
françaises alors même que nous sommes ici
dans une zone cyclonique.
En réalité, tout cela n’est que la
démonstration d’un mépris total de la France
pour ses colonies, anciennes ou actuelles.
Cellesci sont destinées de tout temps à
nourrir et enrichir la métropole, et non pas
l’inverse. Comment alors s’étonner que le
premier ministre, François Bayrou, ait préféré
assister au conseil municipal de la ville dont il
est maire plutôt que de se rendre à Mayotte
pour montrer sa compassion et sa solidarité ?
Cette tragédie nous rappelle ce fait
indéniable : Mayotte est bien une colonie.
Riwadi Saïdi
UNE PREMIÈRE JUDICIAIRE
CHARLES ONANA CONDAMNÉ
POUR SON « DÉPLOIEMENT SANS FREIN
DE L’IDÉOLOGIE NÉGATIONNISTE »
Poursuivi pour avoir contesté publiquement l’existence du génocide des Tutsis, Charles
Onana a été reconnu coupable le 9 décembre 2024 par la 17e chambre du tribunal correctionnel
de Paris. Les juges estiment que son livre Rwanda, la vérité sur l’opération Turquoise « n’aborde
la question de l’opération Turquoise que comme pur prétexte au déploiement sans frein de
l’idéologie négationniste de l’auteur ».
E
ssayiste ? Polémiste ? Comment
décrire Charles Onana ? Le tribunal
de Paris vient ce 9 décembre 2024 de
lui décerner un qualificatif bien mérité :
négationniste. Ce fils spirituel de Pierre Péan
(comme il aime luimême se désigner), qui
ne manque jamais une occasion de louer la
rigueur de son propre travail, pourra
désormais revendiquer un titre, celui de
premier condamné en France pour
contestation de l’existence du génocide
perpétré contre les Tutsis. Souhaitonslui de
ne pas suivre les traces d’un certain Robert
Faurisson, diplômé comme lui de
l’université de Lyon et plusieurs fois
condamné pour contestation de crime
contre l’humanité, celui de la Shoah.
En cause : le livre Rwanda, la vérité sur
l’opération Turquoise, paru en 2019 aux
éditions du Toucan1. Le législateur ayant
défini le directeur de publication comme le
premier coupable du délit de « contestation
publique de l’existence d’un crime contre
l’humanité », le tribunal a condamné
Damien Serieyx en tant que gérant de la
maison d’édition. Charles Onana, l’auteur du
livre, est quant à lui déclaré « coupable des
faits de complicité de contestation publique
de l’existence d’un crime contre
l’humanité ». Le premier a été condamné à
5 000 € d’amende et le second à 120 jours
amende de 70 €. Charles Onana doit donc
régler un montant total de 8 400 €. En cas
de défaut total ou partiel de paiement, il
sera incarcéré pour une durée
correspondant au nombre de joursamende
impayés. Un jugement historique, résultat
d'une plainte déposée en octobre 2019 par
plusieurs associations, dont Survie, et de
quatre jours de procès devant la
17e chambre correctionnelle du tribunal
judiciaire de Paris2.
Onana « nie l’existence du
génocide des Tutsis »
Dans son rendu, le tribunal écrit que
Charles Onana emprunte une démarche qui
« consiste à minorer le génocide des Tutsis
en niant purement et simplement la
singularité des massacres subis par ces
derniers entre avril et juillet 1994 ».
S’appuyant sur des extraits du livre
incriminé, les juges ont détaillé cette
minoration du génocide sous trois formes :
« l’assimilation réalisée entre les massacres
subis par les Hutus, les Tutsis et les Twas »,
« l’emploi de propos tendant à banaliser le
crime » et enfin « la contestation […] de
l’existence d’une planification du génocide
liée à un ancrage, dans la population
rwandaise, d’une haine envers les Tutsis
pour ce qu’ils sont […] ». Ce constat a
logiquement amené les juges à conclure que
Charles Onana « nie l’existence du génocide
des Tutsis ».
Ces mêmes éléments étaient déjà
présents dans la plainte et les parties civiles
les ont développés pendant le procès. Mais
la défense s’est montrée dans l’incapacité de
les aborder, maître Pire, l’avocat de Charles
Onana, regrettant un « malentendu
persistant » entre les parties et évoquant
« une démarche sincère, positive, légitime »
de son client. Un malentendu sans fin
sembletil, puisque Me Pire déclarait encore
au micro de France Culture à l’issue du
jugement : « Ce procès est précisément un
détournement du droit, car on utilise une
qualification relative à la contestation de
génocide alors qu’il s’agit de protéger Paul
Kagame. Ce livre ne nie pas le génocide ».
Cette stratégie de la défense d’ignorer l’objet
de la plainte et de tenter de faire diversion,
en présentant ce procès comme une
1 «Charles Onana devant la justice », Billets d’Afrique n°339 (septembre 2024).
2 Le récit détaillé du procès est à retrouver sur notre site web (https://survie.org/).
Billets d'Afrique 343 - jan 2025
JUSTICE
expulser », explique le journaliste Rémi
Carayol (Mediapart, 18/12/2024).
Ce qui se joue à Mayotte aujourd’hui est
bien de la responsabilité de la France. Sur ce
territoire dit « français », 85 % de la population
vit sous le seuil de pauvreté et n’a
généralement pas de quoi se loger dignement.
Mayotte est le département le plus pauvre de
France, et de loin. On peut également
JUSTICE
6
ingérence étrangère visant à censurer une
voix critique dérangeante, n’a pas convaincu
les juges. Il est visiblement plus facile pour
Charles Onana de crier sur tous les toits que
les parties civiles seraient des « officines »
françaises du pouvoir de Kigali que de le
prouver devant la justice.
Des guillemets pour
« nier [le] génocide »
Au cœur de la plainte figuraient 20 extraits
du livre niant, minorant ou banalisant le
génocide des Tutsis, mais également un
décompte : celui du mot génocide mis 160
fois entre guillemets. Interrogé par le
tribunal sur ce point, Charles Onana a
répondu que les guillemets signaleraient
qu’il reprend le mot tel qu’utilisé par le
Front patriotique rwandais (FPR). « Ils sont
pénibles, ces guillemets », a toutefois
concédé Me Pire lors de sa plaidoirie, tout
en les présentant comme des citations, dans
le cadre d’un travail de politologue essayant
de comprendre le processus de qualification
du massacre des Tutsis. Une explication qui
n’a pas convaincu le tribunal pour qui,
« contrairement à ce que soutient le
prévenu, cet usage [des guillemets] n’a pas
pour seul objectif de montrer qu’il s’agit
d’une citation », mais « est, sans ambiguïté
et très nettement, un procédé qui contient,
en luimême, toute l’ambition de l’auteur
de nier implicitement l’existence du
génocide des Tutsis ».
Le tribunal a aussi retenu « l’usage d’une
rhétorique laissant ourdir l’existence d’un
complot ayant abouti à la reconnaissance
officielle de ce crime ». Dans son récit
complotiste, Charles Onana prétend en effet
que « c’est ce communiqué du 12 avril
[1994] du FPR adressé aux membres du
Conseil de sécurité qui introduit ce terme
[génocide] aux Nations unies » (p. 174), un
terme selon lui avalisé le 21 mai par le
secrétaire d’État aux Affaires africaines états
unien3, et que les médias et la justice
internationale auraient alors docilement
repris sans jamais en faire un examen
critique.
En réalité, dès août 1993, le Rapporteur
spécial de l’ONU pour les droits de
l’Homme Waly Bacre Ndiaye avait estimé
que les massacres de Tutsis qui avaient déjà
lieu au Rwanda « étaient susceptibles » d’être
qualifiés de génocide. Le 28 juin 1994, le
génocide des Tutsis est considéré comme
avéré par le rapporteur de la Commission
des droits de l’Homme de l’ONU, mais dans
sa résolution 935 du 1er juillet, le Conseil de
sécurité n’en tient pas compte et ne retient
pas la qualification de génocide. Ce n’est
finalement que le 4 octobre que le secrétaire
général de l’ONU reconnaît officiellement le
génocide des Tutsis.
Un argumentaire échafaudé
par les génocidaires
La chercheuse en analyse du langage et
spécialiste des Grands lacs Bojana Coulibaly,
de l’université Harvard, a mentionné lors du
procès un document de juin 1996 cosigné
notamment par les colonels Théoneste
Bagosora et Anatole Nsengiyumva, deux des
artisans du génocide condamnés par le
Tribunal pénal international pour le Rwanda
(TPIR), et intitulé « Le Conseil de Sécurité de
l’ONU induit en erreur sur le prétendu
“génocide Tutsi” au Rwanda »4. Un titre qui
résume parfaitement le vrai sujet au centre
du livre de Charles Onana, publié vingttrois
ans plus tard, ce que les juges ont très
clairement souligné : « Il vient d’être
démontré qu’il [l’ouvrage] n’aborde la
question de l’opération Turquoise que
comme pur prétexte au déploiement sans
frein de l’idéologie négationniste de
l’auteur ».
Plusieurs témoins des parties civiles ont
d’ailleurs relevé des similitudes importantes
entre ces textes propagandistes des
extrémistes hutus et cette « idéologie
négationniste » de Charles Onana. En effet,
la lecture du document de 1996 ne laisse
aucun doute sur le fait que M. Onana répète
dans son livre un argumentaire
négationniste échafaudé par les génocidaires
euxmêmes : l’usage des guillemets autour
du mot « génocide » déjà évoqué ici ; la
négation de la singularité du massacre des
Tutsis (« Il y a donc eu des actes criminels
au Rwanda sans aucune intention de
détruire en tout ou en partie le groupe
tutsi. Ce qui est arrivé au Rwanda ne peut
être qualifié de “génocide tutsi”, mais plutôt
de “massacres interethniques” », p. 17) ; la
banalisation du génocide, dilué dans la
guerre (« Il y a eu des massacres
interethniques intervenus au cours de la
guerre civile qui a suivi l’assassinat du
Président Habyarimana et la reprise des
hostilités militaires par le FPR », p. 39) ;
l’affirmation complotiste selon laquelle
« l’utilisation du mot “génocide” procède
d’une campagne médiatique savamment
conçue par le FPR et ses alliés pour lui
permettre de totaliser tout en sa faveur
dans cette guerre qu’il reprenait et qui était
pour lui une solution finale » (p. 1).
On notera aussi qu’Anatole Nsengiyumva
est la personne la plus citée dans le livre de
Charles Onana... sans que jamais ce dernier
n’informe le lecteur que celuici a été
condamné en appel par le TPIR pour
génocide.
Une « lecture différente »,
vraiment ?
Pendant sa plaidoirie, Me Pire a balayé
d’un simple « anecdotique » la
disqualification des institutions judiciaires
dans le livre incriminé. Autre « malentendu »
ici aussi avec le tribunal qui a écrit dans le
jugement que Charles Onana cherche à
« discréditer, d’une part la construction de
la réalité judiciaire ayant abouti à la
reconnaissance de l’existence de ce
génocide, d’autre part la reconnaissance
universelle de la commission d’un tel
crime, qui est désignée par l’auteur comme
le fruit de “l’histoire officielle” ».
Dès son audition le premier jour du
procès, M. Onana a expliqué au tribunal que
la plainte se résumait à une lecture
interprétative et mal intentionnée de son
livre. Une ligne maintenue par Me Pire au
sortir du jugement, déclarant toujours sur
France Culture qu’« on peut avoir des
lectures différentes » du livre. Si le tribunal a
condamné Charles Onana et Damien Serieyx
pour négationnisme, sans émettre un seul
bémol, c’est bien pour sanctionner cette
« lecture différente » qu’ils proposent du
génocide des Tutsis, copie conforme à celle
des génocidaires euxmêmes. Une lecture
négationniste que pas moins de cinq
officiers de l’armée française, dont trois
généraux (parmi lesquels le chef de l’état
major particulier du président Mitterrand),
tous appelés à témoigner par la défense,
n’ont pas trouvé problématique à la barre du
tribunal.
Charles Onana et son éditeur ont annoncé
faire appel de ce jugement. Qu’à cela ne
tienne : deux condamnations vaudront
mieux qu’une pour dissiper tout
« malentendu ».
Ruben Morin
3 Onana écrit p. 190 : « C’est ainsi que les ÉtatsUnis vont produire l’acte de naissance de la reconnaissance internationale du “génocide des Tutsis” ».
4 Consultable sur le site France Génocide Tutsi (https://francegenocidetutsi.org/).
Billets d'Afrique 343 - jan 2025
KANAKY-NOUVELLE-CALÉDONIE
QUARANTE ANS APRÈS SA MORT,
LE COMBAT D’ÉLOI MACHORO
N’A PAS CESSÉ
Le 12 janvier 1985, le GIGN abattait Éloi Machoro, portant un coup d’arrêt à deux mois d’un
soulèvement qui secoua l’ordre colonial en NouvelleCalédonie, et révéla à la face du monde
l’existence du peuple kanak et de son combat contre la domination française. Quarante ans après,
ce dernier reste douloureusement d’actualité.
ui a pris la décision d’abattre, le 12
janvier 1985, Éloi Machoro et l’un de
ses compagnons de lutte, Marcel
Nonarro ? Edgard Pisani, hautcommissaire
de la République, fraîchement débarqué en
NouvelleCalédonie avec des pouvoirs
étendus pour faire face à une situation quasi
insurrectionnelle ? Quelqu'un de plus haut
placé à Paris ? Les hommes du GIGN
envoyés sur place, ceuxlà même qui avaient
été humiliés un mois et demi plus tôt par
Machoro et ses camarades et qui auraient
outrepassé les ordres ? Quarante ans après,
la question reste soulevée.
Mais estelle au fond si importante ? Le
véritable responsable de ce double
assassinat – car c’en est un – est connu :
c’est l’État français, toujours implacable
lorsqu’il est confronté à des peuples en
rébellion contre le joug colonial. Ce matinlà,
la France éliminait l’un des hommes le plus
honnis des Blancs de NouvelleCalédonie
(l’annonce de sa mort sera accueillie par des
hurlements de joie sur la place centrale de
Nouméa). La figure emblématique du
premier grand soulèvement kanak d’après
guerre (et même depuis les guerres de 1878
et 1917), qui marqua les débuts de la phase
la plus dure de la période dite des
« événements ».
Q
Un homme de terrain
Qui estil, Éloi Machoro ? Avant ces
semaines terribles qui secouèrent l’ordre
colonial, il est déjà une personnalité locale
de premier plan, élu à l’Assemblée
territoriale. Avec Yeiwéné Yeiwéné et surtout
JeanMarie Tjibaou, il est l’un des
représentants les plus en vue de cette jeune
génération kanak qui prit, en 1977, les rênes
du plus ancien parti politique de l’archipel,
l’Union calédonienne (UC), le
transformant en un mouvement
proindépendance. En 1981, Éloi
Machoro en est même devenu le
secrétaire général après l'assassinat
de son prédécesseur, Pierre De
clercq. À ce titre, il a pour mission
d’organiser la vie du parti. Cet
homme au contact aisé et au
charisme évident est ainsi
continuellement en déplacement
aux quatre coins du territoire, au
contact des militant⋅e⋅s de tous âges
et même de toutes origines. C’est
un homme de terrain. Et c’est donc
là, sur le terrain, qu’on le retrouve
en toute logique fin 1984, menant
une partie des forces vives kanak.
L’urne brisée
Les similitudes entre les soulèvements
kanak d’alors et de ce printemps 2024 ne
manquent pas, et l’une des plus évidentes,
c’est leur déclencheur. À l’époque déjà, la
restriction du corps électoral est au cœur
des revendications indépendantistes. Il s’agit
de contrer les effets de près d’un siècle et
demi de colonisation de peuplement qui ont
fini par mettre en minorité le peuple
autochtone sur ses propres terres. Les
socialistes au pouvoir à Paris refusent d’en
tenir compte : ils imposent un nouveau
statut, dit Lemoine (du nom du secrétaire
d’État en charge des DomTom), et
organisent le 18 novembre 1984 des
élections territoriales ouvertes à tous. C’en
est trop pour la plupart des organisations
indépendantistes, UC en tête, qui se
rassemblent au sein du Front de libération
nationale kanak et socialiste (FLNKS) et
appellent au « boycott actif » du scrutin. Le
jour J, le territoire s’embrase :
manifestations, routes bloquées, mairies
occupées, voire incendiées…
Ce matinlà, Éloi Machoro envahit avec un
groupe de militants la mairie de Canala,
commune de la côte est de la Grande Terre
dont il est originaire. Armé d’un tamioc, une
hache traditionnelle, il brise l’urne
électorale. Un geste puissant, immortalisé
par la correspondante du quotidien local. La
photo va faire le tour du monde. La lutte du
peuple kanak apparaît soudain au grand
jour, et elle a un visage : celui – sévère,
arborant casquette, lunettes de soleil et
épaisse moustache – d’Éloi Machoro.
C’est le point de départ d’une épopée
aussi fulgurante que marquante pour la
KanakyNouvelleCalédonie. Deux jours
après, Éloi Machoro et des militant⋅e⋅s de
Canala rejoignent les Kanak de Thio, une
quarantaine de kilomètres plus au sud, pour
en occuper la gendarmerie. Ils libèrent les
lieux au bout d’une journée, mais
entreprennent dans la foulée le « siège » de
Billets d'Afrique 343 - jan 2025
HISTOIRE(S)
LONG
FORMAT
7
HISTOIRE(S)
8
la commune : pendant près d’un mois, les
indépendantistes vont tenir Thio, dressant
des barrages, contrôlant tous ses accès.
Si Canala est alors très majoritairement
kanak, Thio compte encore une large
population de Caldoches (comme sont
surnommés les Calédoniens d’origine
européenne) et demeure un bastion de la
droite coloniale. Son maire, Roger Galliot,
vient d’ailleurs de créer la section locale du
Front national. Mais audelà du symbole
politique, Thio représente aussi un enjeu
économique de taille : elle abrite l’une des
plus importantes mines de nickel du monde.
Nickel qui est la principale richesse de
la NouvelleCalédonie, une manne pour
l’État français, mais dont les Kanak n’ont
jamais profité, exception faite de quelques
employés.
Ministre de la Sécurité
de Kanaky
Machoro, qui devient ministre de la
Sécurité du gouvernement provisoire de
Kanaky proclamé par le FLNKS, mène
l’occupation. Lui et ses hommes font le tour
des habitations des colons pour confisquer
leurs armes. Mais, en parallèle, il exige de
ses militants une discipline sans faille.
L’alcool et tout pillage, ou même simple
dégradation, sont proscrits. Ceux qui ne
respectent pas les consignes se font
durement réprimander (pour le moins) et
sont renvoyés illico chez eux. La mine est à
l’arrêt, mais tout le matériel est
soigneusement protégé. Il s’agit tout à la fois
de préserver les outils économiques
indispensables au futur pays indépendant,
mais aussi de montrer un visage exemplaire
aux journalistes qui se précipitent à Thio.
Machoro les reçoit volontiers, multiplie les
interviews, bien conscient que la cause
kanak a besoin de soutiens extérieurs, au
sein de la puissance administrante comme à
l’international.
Le 1er décembre, le GIGN tente d’envahir
la commune pour mettre fin à l’occupation.
C’est raté : des dizaines de Kanak, équipés
des fusils saisis aux Caldoches, les encerclent
dès leur descente des hélicoptères Puma et
Le combat ne doit pas cesser : c’est le
titre d’un documentaire radiophonique en
six épisodes retraçant le parcours d’Éloi
Machoro et, à travers lui, la montée de l'in
dépendantisme kanak dans les années
1970/80. Vous pouvez désormais l’écouter
en podcast sur notre site web :
https://survie.org/publications/podcasts/
Billets d'Afrique 343 - jan 2025
les désarment, puis les obligent à quitter les
lieux. Un camouflet pour les gendarmes –
ceuxlà même que l’on retrouvera quelques
semaines plus tard du côté de La Foa.
L’épisode marque les esprits, renforçant
l’aura de Machoro dans le monde kanak…
et la psychose chez des Européens pour qui
Machoro devient l’ennemi public numéro
un. Celuici est pourtant tout sauf un
fanatique brutal. Après le massacre le
5 décembre dans la vallée de Hienghène de
dix Kanak (dont deux frères de JeanMarie
Tjibaou) par des petits colons, il s’oppose à
certains de ses hommes, désireux de se
venger sur les Blancs isolés et terrés chez
eux à Thio. Son action empêche très
probablement un bain de sang.
En revanche, Machoro n’entend plus
reculer face à l’État et ses alliés « loyalistes ».
S’il finit par respecter (et faire respecter) à
contrecœur la consigne de levée des
barrages lancée midécembre par le FLNKS,
c’est pour tout de suite préparer, avec un
groupe de militants déterminés, un nouveau
coup d’éclat : le siège de La Foa, de l’autre
côté de la Grande Terre. Presque une
déclaration de guerre aux yeux de l’État :
cela revient à s’en prendre à une commune
« caldoche » et surtout à couper la très
stratégique Route territoriale 1 qui relie
Nouméa, la capitale, au nord de l’île. Le 11
janvier 1985, à la veille de passer à l’action,
Machoro et une trentaine de compagnons
prennent position à quelques kilomètres de
là, dans une ferme située sur le plateau de
Dogny. Repérés, ils sont encerclés par les
gendarmes. Le lendemain, au petit matin,
les tireurs d’élite feront leur sale besogne.
Répondre à
la brutalité coloniale
Quarante ans après, Éloi Machoro reste
une icône dans le monde kanak, pour sa
jeunesse notamment, au même rang que le
grand chef Ataï qui mena la guerre de 1878
contre l’occupant français et à qui il est
souvent comparé. Son portrait est partout :
Tshirts, banderoles, murs des tribus ou des
quartiers populaires nouméens, réseaux
sociaux… Disparu avant le temps des
accords, Machoro incarne une lutte sans
concession contre cette colonisation qui
n’en finit pas. Le 4 avril dernier, en marge
d’une conférence de presse organisée au
local de l’UC à Nouméa, une hache plantée
dans une urne accueillait les journalistes…
Quand il faut revenir aux actions de terrain,
on invoque l’esprit du vieux Éloi.
Un certain malentendu persiste pourtant
autour de cet homme assez mal connu,
presque autant du côté de ses partisans que
de ses opposants. Les deux camps
entretiennent en effet une légende qui,
dorée ou obscure, dresse finalement plus ou
moins le même portrait, celui d’un Che
Guevara océanien jusqu’auboutiste. Ce qui
a peu à voir avec la réalité… Car s’il meurt
un fusil à la main, Machoro n’aura jamais tiré
un seul coup de feu – pas même avant
d’être abattu, contrairement à la première
version des « forces de l’ordre » cherchant à
justifier leur crime.
C’est en réalité un homme qui s’est
montré largement ouvert au dialogue – à
l’instar des autres responsables de l’UC de
l’époque. Il participe d’ailleurs en 1983, aux
côtés de Yeiwéné et Tjibaou, à la tableronde
de NainvillelesRoches, durant laquelle les
indépendantistes tendront la main aux
autres communautés de l’archipel,
reconnues comme « victimes de l’Histoire ».
Si Éloi Machoro se pose la question du
recours à des modes d’action plus radicaux,
ce n’est qu’en réponse au mépris et à la
brutalité du système colonial. En cela, son
parcours épouse celui de son peuple,
toujours ouvert à l’échange, mais se heur
tant, jusqu'à aujourd'hui, à un État français
enfermé dans sa logique impérialiste
criminelle. On ne rappellera jamais assez
que l’explosion de colère populaire au soir
du 13 mai 2024, après le vote par
l’Assemblée nationale du projet de loi
constitutionnelle actant le dégel du corps
électoral, faisait suite à des mois de
mobilisation massive et pacifiste des forces
indépendantistes, et kanak en premier
lieu…
Dans une lettre rédigée le 17 novembre
1984, veille du boycott actif, et longtemps
présentée à tort comme sa dernière, Éloi
Machoro écrivait ces mots restés dans les
mémoires : « Le combat ne doit pas cesser,
faute de leaders ou faute de combattants ».
Si le peuple kanak a pu depuis donner
l’impression qu’il était moins combatif, ce
n’était que parce qu’il donnait une chance
au processus de décolonisation porté par les
accords de Matignon, puis de Nouméa.
Suivant le mot d’ordre de Machoro, il n’a en
réalité jamais renoncé à la lutte pour son
émancipation et pour l’indépendance de la
KanakyNouvelleCalédonie. L’année écoulée
nous l’a encore prouvé.
Benoît Godin
AVEC SES PROPOS SUR LES HAÏTIENS
MACRON S’AUTO-PROCLAME
ROI DES « CONS » (SIC)
Une vidéo devenue virale sur Internet montre le président français traitant de « complètement
cons » les Haïtiens. Offronslui donc une petite leçon d’histoire. Ou comment la France a soumis
Haïti… et continue de le faire.
n a tort d’oublier qu’Haïti est
toujours une colonie française,
même si nous la partageons avec les
ÉtatsUnis. Emmanuel Macron nous l’a
opportunément rappelé ce mardi 19
novembre 2024 au Brésil, en marge de la
réunion du G20. Le président de la
République visite alors le site du quai de
Valongo, à Rio de Janeiro – un lieu
emblématique, autrefois point d’arrivée
pour des milliers d’Africains réduits en
esclavage. Macron n’en sort pas très
inspiré… Alors qu’il est parmi d’autres férus
d’histoire (et de gardes du corps !), protégé
par une barrière le long d’une chaussée, il
est apostrophé par un Haïtien sur la
responsabilité de la France dans l’état
désastreux où se trouve Haïti. Emmanuel
Macron l’interrompt et lui répond, couvrant
la voix de son interlocuteur : « Là, je vais
vous dire, non, écoutemoi, hé, écoutemoi !
Là, franchement, c’est les Haïtiens qui ont
tué Haïti en laissant le narcotrafic, et là, ce
qu’ils ont fait, le premier ministre était
super, je l’ai défendu, ils l’ont viré, c’est
terrible, c’est terrible ! Et moi, je ne peux
pas remplacer. Ils sont complètement cons.
Ils auraient jamais dû le sortir. Le premier
ministre était formidable ».
Ce dernier, Garry Conille, en place depuis
seulement cinq mois, avait, en effet, été
limogé le 11 novembre par le Conseil
présidentiel de transition d’Haïti. Quelqu’un
ayant filmé la scène de cette brève
altercation la diffuse sur Internet dès le len
demain.
Le 5 décembre, en réponse aux insultes
du président français, une dizaine de
syndicats haïtiens ont publié un
communiqué via le Comité pour l’abolition
des dettes illégitimesAbya Yala Nuestra
América (CADTMAYNA). Ils dénoncent les
O
« pratiques habituelles d’ingérence des
puissances impérialistes telles que les États
Unis, la France et d’autres en Haïti afin de
pouvoir continuer à dominer le pays […]
et une attitude coloniale et un manque de
respect de la part du président Macron à
l’égard du peuple haïtien » . Diantre ! Ils ne
mâchent pas leurs mots ! Mais pour qui se
prennentils donc, ces syndicalistes ? Tout
simplement pour ce qu’ils sont : les dignes
descendants des esclaves noir⋅e⋅s victimes
du commerce triangulaire, s’étant révolté⋅e⋅s
au prix de terribles sacrifices mais avec un
succès final tel qu’iels purent fonder, le 1er
janvier 1804, sur l’île de SaintDomingue, la
République d’Haïti…
Rappelonsnous…
Découverte
et
colonisée dès la fin du XVe siècle par les
Espagnols, l’île, alors nommée Hispaniola,
offre à partir de fin 1629 – sans le savoir car
cela se passe sur une côte inhabitée,
extermination des Amérindiens oblige –
hospitalité à des Français⋅e⋅s. Ceuxci
fuyaient justement les conquistadores en
train de s’emparer de leurs propres colonies
sur d’autres îles ! Prolifiques, ces intrus se
répandent à l’ouest de l’île. Le traité de
Ryswick en 1697 entérine l’état de fait
qu’Hispaniola est divisée en deux parties :
l’une espagnole, l’autre française.
Guerre d’indépendance
Rappelonsnous… Au XVIIIe siècle,
l’économie de SaintDomingue est devenue
si florissante qu’elle est appelée désormais
« la perle des Antilles », enrichissant le
royaume de France comme jamais l’une de
ses colonies ne l’avait encore fait. Ainsi, vers
1789, malgré sa petite taille, elle est la
première productrice mondiale de coton,
son industrie sucrière produit les trois quarts
de la production mondiale de sucre, ses
1 Communiqué intégral sur le site du CADTM (cadtm.org).
caféteries la moitié de la production
mondiale de café ! Sans compter tabac,
indigo, cacao, cuir, tafia et rhum.
Revers de la médaille, s’y trouve aussi « la
plus forte concentration d’esclaves au
monde (près de 90 % de sa population)
composé⋅e⋅s aux deuxtiers de primoarri
vant⋅e⋅s »2. En effet, en raison des
maltraitances, « la mortalité est deux fois
supérieure à la natalité, ce qui oblige à
une importation constante de main
d’œuvre : dans les années 1780, chaque
année, 30 000 à 40 000 esclaves acheté⋅e⋅s
aux marchands africains sont débarqué⋅e⋅s
à SaintDomingue »3. Résultat : en 1789, sur
les 560 000 habitant⋅e⋅s de l’île recensé⋅e⋅s, à
peine 30 000 sont blanc⋅he⋅s et autant
mulâtres, libres ou esclaves affranchi⋅e⋅s…
sans oublier 15 000 marrons, esclaves en
fuite. Ces dernier⋅e⋅s, tout au long du XVIIIe
siècle, malgré la répression féroce dont iels
firent l’objet (comme le supplice du meneur
François Makandal en 1758, par exemple),
n’ont cessé de s’engager dans un processus
de destruction du système esclavagiste en
même temps que de réappropriation de
leur propre identité politique et culturelle.
Les Mulâtres se rebellent à leur tour,
réclamant l’égalité civique avec les Blancs…
qui les répriment durement. Les chefs des
combattants des deux bords tentent alors
d’instrumentaliser chacun à son avantage les
Noirs en les armant. Configuration idéale
pour les chefs conspirateurs marrons et
esclaves réunis secrètement au désormais
célèbre lieudit Bwa Kayiman (BoisCaïman)
dans la nuit du 14 au 15 août 1791. C’est de
là, dans le Nord, qu’ils lancent, exactement
une semaine plus tard, toujours dans la nuit,
une insurrection décisive qui marquera le
début de la guerre d’indépendance. Après
bien des revers et péripéties, elle aboutira,
3 Ibid.
2 « Cigît l’esclavagisme », Alternative libertaire n°318 (juilletaoût 2021).
Billets d'Afrique 343 - jan 2025
HISTOIRE(S)
9
HISTOIRE(S)
10
Portrait de Toussaint Louverture
sur un billet de banque haïtien.
vingtdeux ans plus tard, à la victoire finale
sur toutes les forces hostiles par la prise du
bastion de Vertières, le 18 novembre 1803,
par le général noir JeanJacques
Dessalines.… Ce qui irritera le premier
consul Napoléon Bonaparte qui avait envoyé
son beaufrère le général Leclerc et son
armée faire régner « l’ordre » sur l’île. L’acte
d’indépendance de la République d’Haïti est
proclamé le 1er janvier 1804 à Gonaïves.
Abolition de l’esclavage à
Saint-Domingue
Rappelonsnous… Tandis qu’à Paris,
malgré la Déclaration des droits de l’homme
et du citoyen fraîchement promulguée, les
représentants du peuple tergiversent encore
sur la question pourtant essentielle de
l’esclavagisme, l’insurrection est désormais
générale à SaintDomingue. Le commissaire
civil Santhonax, missionné là par
l’Assemblée nationale, y proclame le 29 août
1793 de sa propre initiative l’abolition de
l’esclavage pour tenter, en vain d’ailleurs, de
rallier à la République les milliers d’insurgés
noirs passés aux Espagnols pour mieux
combattre les colons français. À cette
nouvelle, les élus parisiens adoptent la loi du
4 février 1794 supprimant l’esclavage dans
nos colonies.
La « rançon de
l’indépendance »
Rappelonsnous… L’exemple d’un pays
indépendant fondé par des esclaves pourrait
faire tâche d’huile. Les puissances coloniales
ne peuvent le tolérer, pas plus que les
anciens profiteurs du système esclavagiste,
colons et armateurs (ainsi que leurs
héritiers), qui réclament d’être dédommagés
pour la perte de leurs propriétés. La France
prend le temps d’échafauder sa vengeance.
Il faudra attendre 1825 et Charles X.
Comment mettre à genoux un tel pays ?
Blocus maritime et enserrement par des
navires de guerre prêts à bombarder
conviendront.
Les dirigeants haïtiens successifs savent
qu’ils n’ont guère le choix s’ils veulent une
reconnaissance internationale de leur État et
éviter de s’engager dans une nouvelle
guerre. Ils essaient de négocier qu’au moins,
les esclaves autolibérés ne soient pas
comptés au nombre des « propriétés » à
indemniser. En vain… Charles X fixe le
montant de l’indemnité à 150 millions de
francsor et exige une baisse de 50 % des
taxes d’importation pour les navires français.
Forcée d’admettre qu’Haïti ne pourra jamais
payer cette somme astronomique, la France,
en 1838, en réduit le montant à 90 millions
de francsor. Pour la payer, l’État haïtien doit
emprunter de l’argent auprès des banques
françaises, puis étatsuniennes. Les
90 millions seront soldés en 1883. Mais les
emprunts bancaires et intérêts ne le seront
qu’en 1952…
La France a ses « réfugiés »
préférés
Rappelonsnous… Le 7 février 1986, la
France accueille tout naturellement comme
l’un des siens un « pauvre réfugié » haïtien et
ses proches débarqués « à domicile » par
l’US Air Force : « Baby Doc », alias Jean
Claude
Duvalier,
au
pédigrée
impressionnant : « président à vie » comme
son père « Papa Doc » avec qui il cumule
29 ans de dictature et plus de cinquante
mille victimes éliminées par leurs « Tontons
macoutes » (entre autres atrocités), il a
« prélevé » des centaines de millions de
dollars tant dans les caisses de l’État haïtien
que dans celles des entreprises publiques…
Rappelonsnous… Le 7 avril 2003, lors du
bicentenaire de la mort en captivité en
France de Toussaint Louverture, figure
majeure de la révolution haïtienne, le
président démocratiquement élu Jean
Bertrand Aristide réclame à la France
21,7 milliards de dollars à titre de restitution
4 Les enfants cachés du général Pinochet, Maurice Lemoine (Don Quichotte, 2015), p. 388. À lire ou relire absolument !
Billets d'Afrique 343 - jan 2025
et de réparation pour l’extorsion des
90 millions de francsor. Il s’inscrit en cela
dans le long processus de résistance
populaire haïtienne au paiement de cette
« dette odieuse » de 1825 à nos jours, selon
l’économiste haïtien Camille Chalmers (site
web du CADTM, 6/06/2022).
Chirac missionne alors Régis Debray,
Véronique Albanel et Dominique de Villepin,
ministre des Affaires étrangères, pour
élaborer avec les ÉtatsUnis et le Canada un
plan visant à écarter Aristide au plus vite du
pouvoir. Thierry Burkard, « ambassadeur
extraordinaire et plénipotentiaire de la
République française auprès de la
République d'Haïti » (sic), s’active pour
propager les rumeurs les plus fallacieuses
sur le président exprêtre catholique,
relayées avec complaisance par les grands
médias de notre pays. Tout cela sur fond de
guerre dite « civile » atroce téléguidée par la
CIA.
D’Haïti en Centrafrique…
Vers deux heures du matin le 29 février
2004, Thierry Burkard et l’ambassadeur
américain pénètrent chez Aristide, le
kidnappent et le font embarquer de force
avec sa femme dans un avion. Après étapes,
Aristide et son épouse sont déposés, « sous
le contrôle de l’armée française, en
République centrafricaine, sur l’aéroport
de Bangui. Un pays dirigé par le général
François Bozizé, luimême arrivé au
pouvoir par la force après avoir renversé
AngeFélix
Patassé,
un
président
démocratiquement élu, mais lâché par
Paris »4. Le matin même de l’enlèvement
d’Aristide, le nouveau président d’Haïti
(intérimaire) prête serment « devant… les
ambassadeurs de France et des ÉtatsUnis,
nouveaux maîtres autoproclamés du
pays !5 »
Pour bien enfoncer le clou, dans les
heures qui suivent, centcinquante
légionnaires arrivent à Haïti depuis la
Guyane, sans attendre un quelconque feu
vert de l’ONU. Soldats français, US Marines
et les pires narcotrafiquants locaux côte à
côte paradent à PortauPrince… Oseraton
encore nier que 220 ans après la
proclamation de la République, Haïti est
encore au moins partiellement une colonie
française ? Et que Macron est décidément le
roi des « cons » (sic) ?
Nicole MaillardDéchenans
5 Ibid.
GREENWASHING EN AFRIQUE CENTRALE
CAFI :
L’ARBRE QUI CACHE LA FORÊT
Créée il y a bientôt dix ans, l'Initiative pour la forêt de l’Afrique centrale (Cafi) a pour
objectif affiché d’allier protection de l’environnement et développement économique. Mais
on retrouve derrière les injonctions à la rentabilité, l’adaptation aux marchés
internationaux et même… l’Agence française de développement.
L
e 7 octobre 2024, l’Initiative pour la
forêt de l’Afrique centrale (Cafi, pour
Central African Forest Initiative) et
l’État camerounais annonçaient en grande
pompe la signature commune d’une lettre
d’intention au cours de la conférence sur le
développement durable de Hambourg, en
Allemagne. L’objectif de ce partenariat :
investir 2,5 milliards de dollars « pour
assurer la transition du Cameroun vers
une croissance économique verte » et
développer dans le pays « une agriculture
libre de déforestation », le tout à l’horizon
2035 (Cafi.org, 8/10/2024). Quelques jours
plus tard, à Libreville, les autorités
gabonaises faisaient le point sur les
programmes Cafi 2 et 3, financés par
l’initiative éponyme, qui « visent à réduire
de plus de 50 % les émissions de gaz à effet
de serre issues des activités forestières d’ici
2025 » (Gabonreview, 20/10/2024).
Mais qu’estce que la Cafi exactement ?
L’institution, créée en 2015 en marge de
l’Assemblée générale des Nations unies, se
présente sur son site web comme « un
fonds fiduciaire qui soutient les
investissements directs sur le terrain et
une plateforme de dialogue politique de
haut niveau ». Elle rassemble notamment
un ensemble de bailleurs (dont la France,
l’Union européenne et le RoyaumeUni, qui
en assure actuellement la présidence), et
six pays d’Afrique centrale où sont mis en
place les divers projets financés par la Cafi :
Cameroun, Gabon, Guinée équatoriale,
République centrafricaine, République du
Congo et République démocratique du
Congo.
Croissance verte et marchés
internationaux
Pas des philanthropes, donc, mais bien
un fonds d’investissement international,
géré par le MultiPartner Trust Fund Office
UN NOUVEAU PARTENARIAT FRANCOGABONAIS
Le 28 octobre dernier, à l’occasion de la
Conférence de Cali de 2024 sur la
biodiversité (ou COP16) en Colombie, le
Gabon, la France et plusieurs partenaires
internationaux (dont l’ONG The Nature
Conservancy) annonçaient la mobilisation
de 60 millions de dollars « pour soutenir
l’ambition du Gabon en faveur de la
conservation de la biodiversité et du
climat » (ministère de l’Écologie,
29/10/2024). Annonce faite par la ministre
française de la Transition écologique
Agnès PannierRunacher (dont les liens
avec la très climaticide Perenco ne sont
plus à rappeler), et le ministre gabonais
des Eaux et Forêts, Maurice Ntossui
Allogo. Le partenariat repose sur quatre
axes de travail, dont le deuxième fait
explicitement référence à la Cafi :
« Investir dans la gestion durable des
forêts, les chaînes de valeur durables et
la valorisation du capital naturel en
capitalisant sur les projets en cours ». Au
programme ? « Généralisation de la
certification forestière », « mécanismes
financiers favorables à la biodiversité,
au climat et aux populations », ou
encore « renforcement d’une économie
pronature ». Une fois encore, pour
l’environnement comme pour le reste, en
dehors du business, point de salut.
des Nations Unies. Si la Cafi se targue, dans
la lettre d’intention qu’elle a signée avec le
Cameroun, de vouloir accompagner les
700 000 ménages camerounais qui
dépendent de la production de café et de
cacao (dont le pays est le 5e producteur
mondial), c’est d’abord pour « offrir une
réponse à la demande régionale
croissante » pour ces deux produits,
comme l’indique le premier volet du projet
brillamment intitulé « L’intensification
durable (sic) de l’agriculture ». Sous le
vernis du développement durable et de
l’agroécologie, elle encourage donc un
modèle très colonial de production et
d’exportation des matières premières
brutes vers l’Europe… L’adéquation au
marché européen est d’ailleurs au cœur de
cette lettre d’intention, puisque celleci
promet de coller à divers accords de
partenariat entre l’Union européenne et le
Cameroun.
Un label pas si beau
Il en va de même au Gabon, où l’objectif
des programmes Cafi 2 et 3 est de mettre
en place « un processus de certification
FSC (Forest Stewardship Council) à
l’échelle nationale » (Gabonreview,
13/09/2024). Outre le fait qu’il s’agit, une
fois encore, de normes imposées de
l’extérieur, le label FSC (« Conseil
d’entretien de la forêt » en français) fait
l’objet depuis plusieurs années de
nombreuses critiques, qui déplorent que
l’ONG du même nom qui le délivre certifie
des monocultures sylvestres au mépris des
« nombreuses preuves de l’absence de
durabilité sociale et environnementale »
de ce genre de plantations (The Ecologist,
22/09/2009). Plusieurs scientifiques ont
d’ailleurs mis en doute l’efficacité de ce
dispositif, comme Peter Potapov, co
rédacteur d’une étude sur la disparition
Billets d'Afrique 343 - jan 2025
ENVIRONNEMENT
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des paysages forestiers intacts parue en
2018 (RTBF, 24/06/2018) : « Environ la
moitié des paysages forestiers intacts dans
des concessions certifiées FSC ont été
perdus entre 2000 et 2016 au Gabon et en
République du Congo, selon les nouveaux
chiffres. Et au Cameroun, 90 % des forêts
suivies par le FSC ont disparu. »
Cette emprise de la raison économique
sur la préservation de l’environnement est
résumée par Christophe du Castel, chargé
de projet Développement durable à
l’Agence française de développement
(AFD) : « La seule façon de préserver la
forêt est de lui donner une valeur
économique et donc de développer
l’exploitation forestière de façon
encadrée » (Novethic, 25/07/2018). En tant
qu’organisme de mise en œuvre, l’AFD
finance en effet cinq projets sous la
bannière de la Cafi : deux en République
démocratique du Congo (RDC), un au
Gabon et deux en République du Congo
(Rapport annuel de la Cafi, 31/05/2024). Le
fameux programme gabonais d’appui à la
certification FSC évoqué plus haut était
d’ailleurs initialement mis en œuvre par
l’AFD avant de passer entre les mains de
l’ONG The Nature Conservancy.
Derrière la Cafi, l’AFD
Parmi tous ces projets, le programme
pour la gestion durable des forêts en RDC,
cofinancé par la Norvège et l’AFD à
hauteur de 12 millions de dollars. Avant
même son lancement, trente scientifiques
avaient exhorté dans une lettre ouverte le
ministre de l’Environnement norvégien à
rejeter ce programme, qui, selon eux,
mettrait en danger les tourbières du bassin
du Congo – les plus grandes du monde,
stockant 30 milliards de tonnes de
carbone ! « Couper les arbres ou modifier
le drainage, alertaientils, peut facilement
conduire ces tourbières à relâcher dans
l’atmosphère le carbone stocké. » Le
programme a pourtant été approuvé en
2019 et est toujours en cours actuellement.
Les liens entre l’exploitation tricolore des
forêts d’Afrique centrale et la Cafi peuvent
passer par d’autres canaux, comme dans le
cadre du projet Piredd en RDC. Celuici,
financé par les Nations unies et
l’association WWF (par le biais de la Cafi), a
pour opérateur principal le bureau d’étude
Forêt Ressources Management (FRM), basé
à Montpellier. Omniprésent dans le bassin
du Congo, FRM est « l’un des meilleurs
représentants du microcosme d’acteurs
français qui façonne depuis des décennies
le secteur forestier » de la région, comme le
révélait l’année dernière le média en ligne
Afrique XXI (25/03/2024). Plusieurs
entreprises partenaires de FRM sont
accusées
de
pratiques
illégales
(exploitation sans permis, dépassement de
quotas, vente d’essences protégées…)
incompatibles avec l’objectif affiché de
durabilité, et le bureau travaille depuis
2019 avec TotalEnergies sur des plantations
servant à générer des créditscarbone, au
détriment de la biodiversité et des
populations locales.
exemple, l’engagement de la RDC avec la
Cafi dans le cadre du processus Redd+
(Reducing Emissions from Deforestation
and Forest Degradation), élaboré par les
Nations unies, n’interdit nullement au pays
d’investir dans les hydrocarbures, tant que
l’exploitation a lieu dans des zones non
protégées. Pire encore, la RDC ne s’est pas
gênée pour accorder des concessions
pétrolières en forêt… en infraction
flagrante avec ses engagements auprès de
la Cafi.
Nicolas Butor
Or vert, or noir
Enfin, aucun des engagements de façade
en faveur du climat qui caractérisent les
projets estampillés Cafi n’empêche les pays
de continuer par ailleurs à extraire du
pétrole (Afrique XXI, 14/09/2022). Par
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