Fiche du document numéro 36489

Num
36489
Date
Avril 2025
Amj
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0
Pages
0
Titre
Billets d'Afrique No. 346
Nom cité
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Cote
No 346
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
2€50

BILLETS
D'AFRIQUE

AVRIL 2025

N°346

ISSN 2679­7585

JOURNAL ANTICOLONIAL ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE

DOSSIER

SOUTIEN
AUX DÉPORTÉS

KANAK
FRANCE-RWANDA / BEN BARKA

EN BREF

Les éléphants blancs
de retour en
Mauritanie
Fournir de l’or bleu à plusieurs centaines de
milliers d’habitants du désert ou de l’or tout
court à quelques amis d’un allié de la France ?
Entre les deux, l’Agence française de
développement (AFD) balance… Lancé en
2012, le projet Aftout El Chargui, commandité
par le ministère mauritanien de l’Hydraulique
et de l’Assainissement et soutenu par l’AFD
sous forme de 22,3 millions d’euros de prêt et
d’une délégation de fonds de l’Union
européenne de 4,7 millions, « a été achevé en
2020, et pourtant, l’échec est retentissant »,
dixit Off Investigation (18/02/2025). Le média
en ligne révèle ainsi que la plupart des
« bornes fontaines » sont en panne ou non
raccordées à des canalisations, voire
carrément inexistantes pour 20 % d’entre
elles ! Par ailleurs, « les châteaux d’eau du
projet devaient être équipés d’un système de
télégestion à distance. Mais ce gadget high­
tech [totalement inadéquat dans une zone
quasi sans connexion Internet] a été
purement et simplement oublié par les
entreprises. »
L’AFD n’a pas pipé et a même payé une
rallonge, notamment pour le bitumage
approximatif de 300 m de piste : que ne ferait­
on pas pour les amis du président mauritanien
Ghazouani, qui reste à ce jour un allié de la
France ? La première entreprise du
groupement qui a (mal) réalisé tous ces
travaux est en effet BIS TP, propriété d’un
proche de Mohammed Ould Ghazouani. Suit
une société sénégalaise, la Compagnie
sahélienne d’entreprises, qui a obtenu le
contrat du temps du francophile Macky Sall.
Les mauvais comptes font les bons amis !

Chlordécone :
justice en demiteinte
Après la fermeture de l’instruction pénale
en janvier 2023 (Billets d’Afrique, 01/2023) et
l’échec de deux questions prioritaires de
constitutionnalité, seule la procédure devant
les juridictions administratives pouvait encore
permettre de voir l’État condamné pour ce
crime colonial que fut l’empoisonnement
massif de la population martiniquaise et
guadeloupéenne au chlordécone entre 1972
et 1993. La décision rendue par la cour
administrative d’appel de Paris ce 11 mars

reconnaît la faute de l’État pour avoir
renouvelé à partir de 1976 les autorisations
provisoires de vente des produits au
chlordécone, puis l’homologation de deux
produits en 1986. L’État est également épinglé
pour ne pas avoir pris en charge le traitement
des stocks de cet insecticide après son
interdiction définitive en 1993. Sans oublier sa
réponse excessivement tardive et insuffisante
face aux pollutions et troubles à la santé.
C’est la première fois que des victimes du
chlordécone voient leurs souffrances ainsi
reconnues. L’arrêt ouvre par ailleurs le champ
des pathologies pouvant amener un préjudice
moral d’anxiété. Pour autant, cette décision
reste largement insuffisante. D’abord parce
que seul⋅e⋅s onze requérant⋅e⋅s seront
indemnisé⋅e⋅s, et que les sommes demeurent
faibles – loin des 15 000 € réclamés pour
chacun⋅e. Ensuite parce que les critères
d’indemnisation sont restrictifs et peu
représentatifs de l’expérience de violence
subie. Plus de 30 ans après l’interdiction du
chlordécone, le combat pour que justice soit
rendue n’est pas achevé.

Ça dépasse les
normes !
Quelques jours avant que la Commission
européenne rende publique, le 26 février, sa
proposition législative sabordant les (pourtant
modestes) mesures de la directive sur le
« devoir de vigilance » des entreprises en
matière de droits environnementaux et
humains (Billets d’Afrique, 03/2025),
l’enquête « GreenFakes » de Mediapart (pu­
bliée du 17 au 21/02) est justement venue
révéler comment les multinationales – telles
TotalEnergies ou Eiffage – violent déjà les
normes censées protéger ces droits. Celles­ci
s’achètent une légitimité verte notamment en
rémunérant grassement des bureaux d’étude
en environnement, soi­disant indépendants,
comme le français Biotope, qui leur
concoctent des « plans d’action biodiversité ».
En fait, ces plans écoblanchissent des projets
qui détruisent écosystèmes et moyens de
subsistance des populations ! Et en Afrique
tout particulièrement : extraction de pétrole
en Ouganda dans un parc naturel ;
exploitation du gaz au Mozambique (une
mégabombe carbone selon les ONG) ;
massacre d’une forêt tropicale en Guinée
pour exploiter le fer et la bauxite ; barrage en
Côte d’Ivoire qui va détruire des forêts et des
espèces protégées, inonder des terres
agricoles, chasser la population… Le tout

avec la complicité des institutions financières
qui ferment les yeux sur les violations de ces
normes. Cela tombe bien : elles n’existeront
bientôt plus !

Résistances
camerounaises
Au Cameroun, des multinationales
françaises font face à la contestation sociale…
et y répondent, avec la complicité du dictateur
Paul Biya, par le mépris et la répression. Ainsi,
dans le centre du pays, près de 4000
saisonniers de la Société sucrière du
Cameroun – filiale du groupe Castel qui fait
plus de 80 % de son chiffre d’affaires en
Afrique – se sont mis en grève le 26 janvier. Ils
protestent contre un changement du système
de paiement, réclament une revalorisation de
leur misérable salaire de base et dénoncent un
travail esclavagiste. Le 4 février, la direction fait
appel aux « forces de sécurité » qui ont tenté
de mettre de force les grévistes dans des bus
pour les conduire aux champs. « La
population a dit non et s’est levée comme un
seul homme. C’est à ce moment­là que la
police a commencé à tirer avec de vraies
balles et que l’un des nôtres est tombé »
(Reporterre, 4/03).
Aussi sur la sellette, le groupe Bolloré via la
société Socfin, qu’il détient à près de 40 %, et
ses filiales Socfinaf et Socapalm. Cette dernière
est ainsi visée par des rapports, publiés en
février par Earthworm Foundation et
l’accusant entre autres de harcèlement sexuel,
d’occupation de sites sacrés et de spoliation
des terres dans ses plantations. Alors que les
villageois⋅e⋅s d’Apouh, dans l’ouest du pays,
luttent depuis plus de quinze ans pour
récupérer leurs terres afin de se nourrir, la
Socapalm a décidé d’y replanter des palmiers à
huile. Malgré la répression, les femmes, à la
pointe de la résistance, ripostent en occupant
les terres accaparées : « Nous allons continuer
à mener nos revendications jusqu’à ce que
les terres que nous exigeons nous soient
rétrocédées », a déclaré Félicité Ngo
Bissou,
leur
porte­parole
(Mongabay, 10/03).
Journal fondé en 1993 par François­Xavier Verschave ­
Directrice de la publication Pauline Tétillon ­ Comité
de rédaction R. Granvaud, O. Tobner, R. Doridant, M. Ba­
zin, P. Tétillon, T. Noirot, E. Cailleau, M. Lopes, J. Poirson, N.
Butor, B. Godin, N. Maillard­Déchenans, J. Lasagno, M. Petit­
Ageneau ­ Ont contribué à ce numéro A. Decroix, J. Bou­
cher, C.­E. Mercier, G. Franco, J. Beurk, C. Lesaffre ­ Édité
par Association Survie, 21 ter rue Voltaire ­ 75011 Paris­ Tél.
(+33)9.53.14.49.74 ­ Web http://survie.org ­ Commission
paritaire n°0226G87632 ­ Dépôt légal avril 2025 ­ ISSN
2115­ 6336 ­ Imprimé par Imprimerie Notre­Dame, 80 rue
Vaucanson, 38830 Montbonnot Saint Martin

L

titre, l’exemple des Pays­Bas est éloquent : la réduction
drastique de l’aide au développement (deux tiers en moins
sur trois ans), annoncée en septembre par un
gouvernement dominé par le Parti de la liberté, allié du RN
au Parlement européen, va surtout permettre de stopper le
financement de projets en faveur de l’égalité hommes­
femmes ou de l’action pour le climat… Priorité désormais
à la lutte contre l’immigration irrégulière et à « la défense
des intérêts néerlandais ».
Ces intérêts nationaux, brandis de Washington à Paris en
passant par La Haye pour fustiger l’aide au
développement, sont pourtant déjà très bien défendus par
elle. Car cette « aide » est pensée pour permettre avant
tout le « développement » de l’influence et de l’économie
des pays qui l’octroient.
Ainsi, la France, cinquième
pourvoyeuse
mondiale
d’aide au développement
en 2023 selon l’OCDE,
veille­t­elle à ce que sa
« générosité » favorise en
priorité ses entreprises. Et
à ce qu’elle qu’elle soit
distribuée à des pays
qu’elle veut amis… ou vassaux. L’APD, mise en œuvre au
moment du délitement de l’empire colonial français, est
une des armes majeures de la Françafrique depuis ses
débuts.
Soudaine et unilatérale, la liquidation de la majorité de
l’aide étasunienne engendre aujourd’hui une succession
de situations pénibles, et même tragiques. Mais, qu’on ne
s’y trompe pas, cela ne démontre pas un manque
d’efficacité, mais bien une escroquerie : celle d’un système
conçu pour maintenir les pays les plus pauvres sous la
dépendance de leurs bailleurs, les condamnant à
demeurer éternellement « en développement » et sous
tutelle. Au Sénégal, le nouveau premier ministre
souverainiste, Ousmane Sonko, a finalement posé la seule
question qui vaille : « Doit­on continuer à dépendre de
l’aide étrangère ? »

HARO SUR
L’AIDE AU
DÉVELOPPEMENT

Benoît Godin

Sommaire
4 DOSSIER .................... LES DÉPORTÉS KANAK
9 JUSTICE ....... FRANCE­RWANDA (1990­1994)
11 LECTURE ........... BEN BARKA , LA DISPARITION

Image de couverture :
À contre­courant colonial, J.Beurk, CC BY­SA.
 Nous écrire : billetsdafrique@survie.org
Notre site web : http://survie.org

ÉDITO

a spectaculaire offensive lancée par Donald Trump
et son administration contre l’Agence américaine
pour le développement international (Usaid) fait des
émules chez nous. Toujours prompt à suivre le président
américain, plus que jamais chef de file d’un néofascisme
mondial, l’extrême­droite hexagonale a donné à son tour
l’assaut contre l’aide publique au développement (APD).
Sans surprise, Le Journal du dimanche (propriété de
Bolloré) est monté en première ligne, faisant la une de son
édition du 23 février sur le « scandale » des « milliards
engloutis de l’aide aux pays étrangers » et sur « ces délires
que financent vos impôts ». On y retrouve en pages
intérieures un entretien avec le député Rassemblement
national (RN) Guillaume Bigot, auteur en octobre d’un
rapport réclamant un
moratoire
sur
l’aide
tricolore, jugée « illisible »,
« coûteuse » et « peu
efficace ».
De
fait,
l’aide
internationale française est
un agglomérat complexe de
programmes
disparates
allant de projets en faveur
de la santé ou de l’éducation jusqu’à des dépenses
militaires. Son coût en revanche est dérisoire pour les
finances publiques (et donc pour « vos impôts ») : l’APD
représente en totalité moins de 0,5 % du revenu national
brut et 85 % des ressources de l’Agence française de
développement proviennent d’emprunts sur les marchés
financiers. Si cette aide s’avère « coûteuse », c’est d’abord
pour les pays bénéficiaires, puisqu’elle n’est pas constituée
que de dons, mais aussi en grande partie de prêts qu’il
leur faudra rembourser – avec intérêts bien sûr.
Derrière ces procès alimentés par des approximations et
des contre­vérités, l’extrême­droite cache en réalité bien
mal son dessein véritable : s’attaquer obstinément à tout
ce qui s’apparente, même de loin, à des formes de
solidarité internationale et qui ne promeut pas son idéal
raciste, sexiste, antidémocratique, anti­écologique… À ce

4

D

DOSSIER
PORTRAIT

es mois de mobilisation pacifique des forces
indépendantistes n’y avaient rien fait : dans
la nuit du 14 au mercredi 15 mai 2024,
l’Assemblée nationale votait le projet de loi
constitutionnelle portant modification du corps
électoral pour les élections locales en Kanaky­
Nouvelle­Calédonie. Un véritable passage en force

milices de colons qui paradaient, fusil à la main,
dans les rues du grand Nouméa au plus fort de la
crise. Autant de blancs surarmés, déterminés à en
découdre avec les autochtones.
Dans un communiqué publié le 20 août, quatre
experts des Nations unies jugeaient sévèrement
l’action française des derniers mois sur le territoire :
« Le manque de retenue dans
l’usage de la force contre les
manifestants kanak, et le
traitement
exclusivement
répressif et judiciaire d’un conflit
dont l’objet est la revendication
par un peuple autochtone de son
droit à l’autodétermination, est
non
seulement
anti­
démocratique,
mais
profondément inquiétant pour
l’État de droit. »
Moment saillant de ce
« traitement exclusivement
répressif et judiciaire » : le 22 juin,
sept militants indépendantistes
kanak, en plus d’être mis en
examen pour des motifs délirants
sans aucun lien avec la réalité de
leur activité politique, étaient
expédiés manu militari en « métropole ». Un
transfert expéditif, pensé par le gouvernement
français pour châtier les soi­disant responsables de
la révolte. À la même période, de manière bien plus
discrète (pour ne pas dire franchement
dissimulée), plus de 70 détenus de droit commun
purgeant leur peine au Centre pénitentiaire de
Nouméa faisaient le même chemin, rejoignant des
prisons hexagonales.
Officiellement abolie en 1960, la peine de
déportation continue ainsi d’être appliquée sans
vergogne aux populations colonisées. Le
prolongement d’une longue tradition, comme le
rappelait le site Histoire coloniale et postcoloniale
en juin 2024 : « La France renoue à présent avec
un très ancien mode opératoire particulièrement
brutal de la répression des révoltes et résistances
dans ses colonies, la déportation politique
carcérale de leurs leaders ». Et d’ajouter que « des
milliers de colonisés connurent ce sort aux XIXe et
XXe siècles pour s’être élevés contre l’occupation et
l’oppression coloniales ».
Presque dix mois après leur transfert, ces
déporté⋅e⋅s sont toujours retenu⋅e⋅s contre leur gré
dans l’Hexagone, aux antipodes de leurs terres, de
leurs proches, de leurs vies. Et ce dans une trop
grande indifférence qu’il convient désormais de
briser. Il est temps que s’enclenche une grande
campagne de solidarité avec ces victimes de l’ordre
colonial, dont le premier crime est, n’en doutons
pas, d’être Kanak.

LE LONG COMBAT DES

DÉPORTÉS

KANAK
Un dossier coordonné par Benoît Godin

1 « Le dégel du corps électoral prêt à
enflammer
la
Kanaky­Nouvelle­
Calédonie » (Billets d’Afrique n°336,
mai 2024).
2 « La France coloniale s’acharne
contre les Kanak » (Billets d’Afrique
n°338, été 2024).

Billets d'Afrique 346 - avril 2025

– un de plus ! – de la part d’Emmanuel Macron et
de son gouvernement, qui ne pouvait que mettre le
feu aux poudres1. Il faut dire que ce « dégel »
annoncé du corps électoral, en entérinant 170 ans
de colonisation de peuplement, promettait de
retirer au peuple premier de l’archipel toute réelle
maîtrise de son avenir. Dès le 13 mai, alors que les
discussions étaient encore en cours à l’Assemblée,
les quartiers populaires de Nouméa et de ses
environs – à majorité kanak, bien sûr – se
soulevaient, bientôt suivis par une partie de la
« brousse ». Un mouvement insurrectionnel qui se
prolongera durant plusieurs semaines.
La riposte de l’État aura été, on s’en souvient,
féroce, avec notamment l’instauration de l’état
d’urgence et l’envoi massif de troupes sur place2.
Ce 8 janvier, le procureur de la République de
Nouméa, le peu amène Yves Dupas, dressait sur la
radio anti­indépendantiste RRB un ultime bilan de
cette répression : 2530 gardes à vue, 502
déferrements, 243 incarcérations et 650
convocations en justice… Il omet d’y ajouter onze
Kanak tués, dont sept par des policiers ou
gendarmes.
Des chiffres d’autant plus terribles que la Kanaky­
Nouvelle­Calédonie ne compte que quelque
270 000 habitants. Et seulement 112 000 Kanak, en
réalité les seuls visés ou presque par cette vaste
opération de punition collective. Car, sans surprise,
l’institution policiaro­judiciaire s’est bien gardée de
s’attaquer aux comités de « voisins vigilants » ou aux

LES « SEPT DE LA CCAT »

EN CHÂTIER
« QUELQUES-UNS »
POUR LES MATER TOUS
Arrêté⋅e⋅s et déporté⋅e⋅s en France en juin 2024, les sept
militant⋅e⋅s kanak de la Cellule de coordination des actions de
terrain symbolisent la brutalité de la répression coloniale après
le soulèvement populaire du mois de mai.

A

u petit matin du 19 juin 2024, à
Nouméa et ses environs, onze
Kanak, présenté⋅e⋅s comme des
responsables de la Cellule de coordination
des actions de terrain (CCAT), sont
arrêté⋅e⋅s dans le cadre d’une enquête visant
« les commanditaires présumés des
exactions commises […] à compter du 12
mai 2024 », selon le procureur de la
République de Nouméa, Yves Dupas. La
démarche est absurde – comment désigner
les « commanditaires » d’une vaste révolte
populaire ? – mais elle n’est alors pas une
surprise.
Cela fait déjà plusieurs semaines en effet
que l’exécutif français répond au

mouvement de protestation contre le projet
de dégel du corps électoral néo­calédonien
par une répression implacable. Loin
d’interroger son rôle pourtant fondamental
dans le déclenchement de la crise, il ne
cesse de pointer la CCAT comme
responsable de tous les maux. Gérald
Darmanin, alors ministre de l’Intérieur et
des Outre­mer et à ce titre largement
comptable du désastre en cours, avait
même, le 16 mai sur France 2, qualifié
l’organisation de « mafieuse, violente »,
l’accusant de commettre « des pillages, des
meurtres ». La veille de la vague d’interpella­
tions, avec la morgue désinvolte qui le
caractérise, Emmanuel Macron avait
dénoncé dans une lettre aux Calédoniens la
responsabilité de « quelques­uns » dans la
situation du territoire.
« Conditions inhumaines et

dégradantes »

Christian Tein le 8 mai 2024, lors d'un rassemblement
devant le Camp Est à Nouméa

Ce qui surprend en revanche, c’est le
traitement particulièrement brutal infligé
aux militant⋅e⋅s interpellé⋅e⋅s. Après avoir
subi jusqu’à plus de 90 heures de garde à
vue, ils et elles sont mis⋅e⋅s en examen pour
des chefs d’accusation extrêmement graves :
complicité de tentative de meurtre,
association de malfaiteurs en vue de la
préparation d’un crime ou d’un délit, vol en
bande organisée avec arme ou encore
complicité par instigation ou fourniture de
moyens des crimes de meurtres ou de
tentatives de meurtre sur les forces de
l’ordre… Quatre sont laissés libres sous
contrôle judiciaire, deux placés en détention
provisoire au centre pénitentiaire de
Nouméa. Les sept autres se retrouvent
devant le juge des libertés et de la détention
pour une audience à huis clos (une rareté)

où iels apprennent, effaré⋅e⋅s, qu’iels vont
être placé⋅e⋅s en détention provisoire dans
l’Hexagone !
Le coup était bien préparé, avec une
volonté évidente de frapper fort : les
inculpé⋅e⋅s se voient directement attribuer
une prison, différente pour chacun⋅e, et,
alors que de tels transferts prennent
généralement des semaines, un avion les
attend sur le tarmac de l’aéroport de
Nouméa­Magenta pour les conduire en
France dès leur sortie du tribunal ! François
Roux, avocat historique du Front de
libération nationale kanak et socialiste
(FLNKS) qui a repris du service au vu de la
gravité des événements, dénoncera un
transfert qui « s’est déroulé dans des
conditions inhumaines et dégradantes » :
« Nos clients sont restés menottés et sanglés
à leurs fauteuils pendant tout le transfert.
Et puis, ils avaient interdiction de parler »
(France info, 22/10/2024).
Prisonniers politiques
Le plus médiatique de ces prisonniers
politiques – comment les considérer
autrement ? – est sans conteste Christian
Tein. Commissaire général de l’Union
calédonienne, le principal parti du FLNKS, il
est devenu une des figures de la CCAT (dont
il faut rappeler qu’elle n’est à la base qu’un
outil de mobilisation). À ce titre, il a même
été tiré de son assignation à résidence le 23
mai pour rencontrer Emmanuel Macron,
revenu en catastrophe sur le territoire pour
tenter de reprendre la main. Christian Tein
est par ailleurs originaire de Saint­Louis,
tribu la plus proche de Nouméa, qui va se
retrouver au cœur de la révolte populaire…
et de l’impitoyable riposte étatique1.
L’accompagnent en France Guillaume
Vama (détenu à Bourges), Steeve Unë
(Blois), Yewa Waetheane (Nevers), Dimitri
Qenegei (Villefranche­sur­Saône). Et deux
femmes : Brenda Wanabo­Ipeze, en charge
de la communication de la CCAT (Dijon), et
Frédérique Muliava, directrice de cabinet de
Roch Wamytan, alors président du Congrès
de Nouvelle­Calédonie (Clermont­Ferrand).
En juillet, toutes deux sont finalement
libérées pour être placées sous contrôle
judiciaire avec bracelet électronique et
assignation à résidence – une « résidence »
toutefois aux antipodes de chez elles…
Jusqu’ici, les autres demandes de remise en
liberté ont toutes été rejetées. [suite en p.7]
1 « Nouvelle­Calédonie : le calvaire des oubliés de

Saint­Louis » (Mediapart, 19/09/2024).

Billets d'Afrique 346 - avril 2025

DOSSIER

5

DOSSIER

6

« BESOIN D’UNE SOLIDARITÉ
LA PLUS LARGE POSSIBLE »
Contraint de tout lâcher pour suivre son épouse Brenda Wanabo­Ipeze au moment de sa
déportation, Wahmadri Ipeze, par ailleurs animateur de l’association Ceini hnyei, nous raconte
les difficultés au quotidien des prisonniers politiques et de leurs proches. Mais aussi la
poursuite du combat pour l’indépendance de la Kanaky­Nouvelle­Calédonie.
Quelle est votre situation aujourd’hui,
neuf mois après le transfert en France
des sept prisonniers de la CCAT ?
Wahmadri Ipeze : La situation est
difficile pour nous tous aujourd’hui, que ce
soient les militants arrêtés ou leurs
proches. Personnellement, j’ai dû quitter
brusquement la Nouvelle­Calédonie, en
laissant mes enfants et mon travail, pour
pouvoir accompagner Brenda durant cette
épreuve. Je ne suis pas le seul dans ce cas­
là. Il va peut­être falloir que je rentre
bientôt pour pouvoir être auprès de nos
enfants, qui ne vivent pas bien la
séparation. Le point positif, c’est qu’il y a
beaucoup de communication, d’entraide
entre les familles des prisonniers politiques
kanak.
Comment vous en sortez­vous
financièrement ?
C’est très compliqué. Globalement, nous
ne recevons pas d’aide du pays. La CCAT et
le CSPPK (Collectif de soutien aux
prisonniers politiques de Kanaky) s’occupe
de régler les frais d’avocat, c’était la
priorité. Pour le quotidien des prisonniers
et assignées à résidence, c’est à la charge
des familles. Mais nous ne voulons pas faire
peser ce poids financier sur nos proches,
déjà
confrontés
aux
difficultés
économiques au pays. Alors, on survit avec
ce qu’on a. Nous recevons chaque mois un
peu d’argent des caisses de soutien. Et des
sommes ponctuelles, grâce au fonds
récolté lors des événements de solidarité
organisés avec les camarades d’ici.
Justement, comment s’organise le
soutien autour de vous en France ?
Je regrette qu’il n’y ait pas jusqu’à
présent une campagne nationale mieux
coordonnée pour soutenir les sept de la
CCAT, avec une stratégie vis­à­vis des
Billets d'Afrique 346 - avril 2025

médias et de nos parlementaires – un peu
à la manière de celle menée pour libérer
Georges Ibrahim Abdallah par exemple.
Depuis quelques semaines, les familles
s’appellent régulièrement pour essayer de
mieux s’organiser, notamment pour
trouver davantage de soutien en France.
Un soutien financier, mais aussi politique
pour réclamer la libération de nos
prisonniers politiques ! On a clairement
besoin d’une solidarité la plus large pos­
sible.
Qu’attendez­vous des discussions qui
viennent de reprendre entre le FLNKS,
les anti­indépendantistes et l’État
représenté par le nouveau ministre
des Outre­mer, Manuel Valls ?
Manuel Valls arrive avec une méthode
pour négocier, c’est déjà bien, cela
manquait. Ce qu’il a dit lors de son premier
passage en Nouvelle­Calédonie a tendance
à nous rassurer, nous indépendantistes.
Après, l’État français reste l’État
colonisateur.
On
n’oublie
pas
qu’Emmanuel Macron est toujours
président, que Gérald Darmanin est
toujours au gouvernement, ils sont pour
beaucoup dans la situation de notre pays
aujourd’hui. On est aussi face à des
« loyalistes », et leurs leaders Metzdorff,
Backès, qui touchent le fond et dont on ne
sait pas trop quelles concessions ils sont
prêts à faire !
Lors de son congrès à Saint­Louis (les 25
et 26 janvier, NDLR), le FLNKS a porté
quatre grands points pour ces discussions,
dont la libération et le retour des
prisonniers politiques kanak. Mais ce qui
est clair pour nous, c’est de refuser que
cette libération passe par une loi d’amnistie
générale comme celle qui a suivi les
événements des années 1980. Elle avait
permis de libérer nos camarades

emprisonnés, mais aussi empêché toute
poursuite des crimes de l’État. Onze de nos
militants sont morts, nous voulons que
justice puisse être rendue. Et nous voulons
aussi que la France ait à répondre de la
manière dont elle a trainé dans la boue les
sept responsables de la CCAT.

«

La priorité, c’est
Kanaky ! C’est la
libération de notre peuple
tout entier ! »

Ceci dit, il y a bien sûr la condition des
prisonniers politiques, mais la priorité, c’est
Kanaky ! C’est la libération de notre peuple
tout entier ! L’accord de Matignon était
l’accord du rééquilibrage, celui de Nouméa
l’accord de décolonisation. Dans cette
logique­là, le prochain accord doit être
celui de Kanaky. Celui qui décide, avec un
calendrier précis, du transfert des
compétences régaliennes de la France à
notre territoire. Nous avons confiance en
nos militants en Kanaky, au FLNKS, en son
président Christian Tein pour tenir l’objectif
que nous avons tous pris déjà depuis nos
grand­pères : l’indépendance de notre
pays. Mais avec tout le monde !

7

DOSSIER

[suite de la page 5]

Une solution plutôt politique

que judiciaire ?
Si les sept sont maintenus ici, l’affaire
continue, elle, d’être traitée là­bas : le
dossier est confié à deux juges d’instruction
de Nouméa, dans un contexte explosif
guère favorable à des militant⋅e⋅s kanak. Il
faudra attendre le 28 janvier 2025 et une
décision de la Cour de cassation pour que le
dépaysement de la procédure demandé par
leurs avocats soit enfin accepté. « Une
décision d’apaisement », se réjouit alors
François Roux. Ce dépaysement permettra­t­
il vraiment la fin de cet acharnement
judiciaire ? Il est trop tôt pour en juger. Mais
une première bonne nouvelle est arrivée
depuis : Brenda Wanabo­Ipeze et Frédérique
Muliava ont vu en ce mois de mars leur
contrôle judiciaire allégé. Elles peuvent
désormais circuler sur l’ensemble du
territoire hexagonal, avec juste obligation de
pointer une fois par mois dans un
commissariat.
Une solution est sans doute plus à
chercher aujourd’hui du côté politique que
judicaire. Le 31 août, Christian Tein a été
désigné président du FLNKS. Le poste, qui
n’existait plus depuis 2001, est avant tout
symbolique, Christian Tein étant toujours à
l’isolement. Mais il exprime le soutien fort
du Front à ses prisonniers politiques et sa
volonté de faire de leur sort un point crucial
des discussions qui ont repris fin février
avec l’État. Comment en effet imaginer une
seule seconde qu’un quelconque accord
puisse être validé en l’absence du président
du FLNKS, représentant le peuple kanak
dans les instances internationales, Nations
unies en tête ?
En attendant, les sept de la CCAT restent
captifs à quelque 17 000 kilomètres de leurs
proches, sans aucun respect de leur droit
fondamental au maintien des liens familiaux,
dans des conditions matérielles et
psychologiques particulièrement pénibles.
Près de dix mois après leur arrestation et
déportation, elles et eux, dont la seule faute
est d’avoir participé comme bien d’autres à
la lutte pour la libération de leur peuple, ont
grand besoin de notre soutien. Autant pour
tenir bon au quotidien que pour sortir au
plus vite du piège crapuleux que leur a
tendu l’État colonial.
Benoît Godin

Rassemblement en soutien à Guillaume Vama devant le Palais de justice de Bourges le 3 octobre 2024.

LOGIQUE COLONIALE CARCÉRALE

LES « DROITS
COMMUNS » AUSSI
Les sept militants de la CCAT ne sont pas les seuls à avoir été
déportés : des dizaines de prisonniers dits « de droit commun »,
la plupart kanak, se retrouvent aujourd’hui eux aussi détenus à
17 000 kilomètres de Kanaky­Nouvelle­Calédonie.

L

’insurrection populaire kanak de
l’année dernière aura également
permis de rendre visible la situation
des détenus dits « de droit commun » en
Kanaky­Nouvelle­Calédonie,
et
tout
particulièrement la pratique discriminatoire
et coloniale de leur déportation vers la
France. Une pratique dont la légalité peut,
au minimum, être questionnée, vu la
spécificité du statut institutionnel de la
Nouvelle­Calédonie et le droit au respect et
à la continuité de la vie familiale tel que
défini par la Convention européenne des
droits de l’Homme.
Un rappel tout d’abord : plus de 90 % des
détenus du territoire sont des autochtones
(et les autres presque tous océaniens). Des
chiffres
sidérant
par
leur
disproportion lorsqu’on sait que les Kanak
ne représentent que 41 % de la population
générale de l’archipel selon le recensement
de 2019. Voilà qui révèle bien le racisme et
les discriminations qui ont cours là­bas. En
somme, une réalité coloniale.

Mutinerie et répression au
Camp Est
Le 13 mai 2024, alors que le territoire
s’embrase, une mutinerie éclate également
au Camp Est, la principale prison du
territoire située à Nouméa. Elle aboutit à la
destruction de près d’un tiers des cellules de
cet établissement notoirement vétuste et
surpeuplé. Un soulèvement qui s’inscrit
autant dans le cadre de protestations contre
les conditions de détention particulièrement
infâmes de ce pénitencier (Billets d’Afrique
n°342, décembre 2024), établi dans les
bâtiments mêmes de l’ancien bagne, que
dans le mouvement global de contestation
du dégel du corps électoral local, alors en
discussion à l’Assemblée nationale. La
répression fut particulièrement violente,
impliquant Raid, GIGN et Éris1. Divers
témoignages corroborés parlent de
tabassages individuels et collectifs
quotidiens pendant plusieurs semaines,
voire jusqu’à fin octobre, et évoquent même

1 Équipes régionales d’intervention et de sécurité. Créées en 2003 pour intervenir en cas de tension dans un
établissement, elles sont une « sorte de GIGN de la pénitentiaire » selon l’Observatoire international des prisons
qui les accuse d’avoir entraîné le « franchissement d’un cap dans l’usage de la force en prison ».

Billets d'Afrique 346 - avril 2025

DOSSIER

8
le décès d’un détenu.
Conséquence de cette mutinerie, mais
aussi volonté de faire de la place pour les
nombreux interpellés pendant la répression
de l’insurrection populaire à l’extérieur, une
partie des condamnés à de longues peines
est envoyée dans les prisons hexagonales
dans les semaines qui suivent, entre mi­juin
et mi­juillet – soit à peu près en même
temps que les sept militant⋅e⋅s de la CCAT.
Ce genre de transfert de prisonniers n’est
pas une pratique nouvelle, en dépit de
l’illégalité et de l’atteinte manifeste aux
droits des prisonniers, mais jamais elle
n’avait été constatée avec une telle ampleur.
Au total, au moins 76 prisonniers ont été
déplacés en plusieurs vagues, et ce en
extorquant leur accord sous la pression pour
nombre d’entre eux. On a aussi fait croire à
certains qu’ils étaient transférés au centre de
détention de Koné, en province Nord : ce
n’est qu’une fois en route vers l’aéroport
qu’ils ont compris la tromperie…
Consentant ou non, aucun n’a eu le temps
nécessaire pour emporter ses affaires et de
prévenir famille et avocats.

Des déportés eux aussi
Ces détenus ont ainsi été exilés à 17 000
kilomètres de toutes leurs relations, que ce
soit hors ou au sein de la prison. Ils se
retrouvent isolés dans des établissements où
ils sont souvent les seuls Kanak, où ils ne
bénéficient pas des mêmes possibilités de
suivi et de réinsertion (car manquant de
réseaux en France) et où même leurs droits
administratifs ne sont pas reconnus. Par
exemple, leurs numéros de sécurité sociale
néo­calédoniens ne sont pas compatibles
avec les numéros français…
De la même façon, les conditions de leur
sortie,
souvent
des
libérations
conditionnelles impliquant un strict contrôle
du lieu de vie, sont rendues bien plus
difficiles vu leur manque de relations
localement. En cas de libération, le retour au
pays coûte plusieurs milliers d’euros,
totalement à la charge du détenu. Des
familles ont également dû s’endetter, et
parfois même vendre tous leurs biens, pour
pouvoir suivre en France des détenus
particulièrement fragiles.
Ces transferts forcés ont aussi été conçus
comme des punitions à l’encontre de
détenus accusés d’avoir participé à la
mutinerie de mai 2024. Certains sont
d’ailleurs aujourd’hui poursuivis pour ces
Billets d'Afrique 346 - avril 2025

faits, et leur isolement a pu les priver de
l’assistance d’avocats dans ces procédures.

Une réponse politique

politiques, tous ces détenus subissent une
déportation pour le coup très politique.
Leur sort est finalement assez semblable à
celui de ces prisonniers déportés dans
l’archipel jusqu’à la fin du XIXe siècle…
D’où l’importance d’une réponse politique !
Des manifestations ont déjà eu lieu devant
certaines prisons et des parlementaires sont
venus rendre visite à quelques détenus. Les
prémices, espérons­le, d’une mobilisation
plus large pour demander le retour en
Kanaky de tous ceux qui le souhaitent. Et
bien sûr l’arrêt des poursuites pour tous les
actes liés au soulèvement contre le dégel du
corps électoral.
Georges Franco

La solidarité s’organise à la demande d’un
certain nombre de familles. Elle est relayée
en France par les collectifs de solidarité avec
la Kanaky ou de lutte anticarcérale. Mais il a
d’abord fallu retrouver les noms de toutes
ces personnes déportées, leurs numéros
d’écrou… puisqu’aucune liste officielle
n’avait
été
communiquée
par
l’administration pénitentiaire. Un travail de
fourmi pour pouvoir entrer en contact avec
les détenus, et leur apporter le minimum
nécessaire, certains étant arrivés sans aucun
vêtement chaud pour
l’hiver, ou sans même
le minimum basique
pour se changer.
Plusieurs d’entre eux
ont aussi pu recevoir
de l’argent pour
cantiner ou acheter des
cartes téléphoniques
pour joindre leurs
proches en Kanaky.
Ceux qui l’ont souhaité
ont aussi pu bénéficier
de l’aide gracieuse
d’avocats militants.
Même si les faits
ayant mené à leur
incarcération ne sont
Pendant le 44e congrès du FLNKS, à la tribu de Saint­Louis (photo : FLNKS).
pas
spécifiquement

COMMENT SOUTENIR LES DÉPORTÉS KANAK ?
Deux cagnottes en ligne existent aujourd’hui. Celle du Comité justice et liberté pour
Kanaky, qui vient en aide aussi bien aux prisonniers politiques qu’à ceux de droit com­
mun.
 https://www.helloasso.com/associations/comite­justice­et­liberte­pour­kanaky

Et celle de l’historique Association information et soutien aux droits du peuple
kanak (AISDPK), qui se concentre sur le soutien aux prisonniers politiques, autant pour
leur apporter une aide matérielle pour la vie en prison et pour leur défense.
 https://aisdpk.org/

COMMENT S'INFORMER ?
Pour suivre l’actualité du combat pour la libération des prisonniers politiques et le retour
de toutes et tous au pays, vous pouvez suivre sur Facebook le Collectif de soutien aux
prisonniers politiques kanak (CSPPK) et l’excellent fil d’actualité Les sévices
pénitentiaires. Le collectif de femmes La pause décoloniale est également très actif
(sur Facebook et Instagram).
Et vous pouvez bien sûr toujours vous rendre sur les sites web du collectif Solidarité
Kanaky (solidaritekanaky.fr) et de Survie (survie.org).

FRANCE-RWANDA (1990-1994)

L’ÉTAT FRANÇAIS FACE À LA
JUSTICE ADMINISTRATIVE
Mobiliser l’outil judiciaire pour une reconnaissance – voire une condamnation – de la
complicité française dans le génocide tutsi reste à ce jour une gageure, notamment au
pénal. D’où l’idée d’essayer une autre voie en attaquant sur le terrain de la justice
administrative. Explications.

C

omment mobiliser l’outil judiciaire
pour faire reconnaître et sanctionner
la complicité de la France dans le
génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 ?
Jusqu’à présent, on ne peut que constater
un enlisement des procédures engagées
depuis des années par des associations, dont
Survie, devant la justice pénale française.
Beaucoup se sont même soldées par un
non­lieu,
notamment
la
plainte
(actuellement renvoyée en Cassation) des
rescapés de Bisesero. D’autres ne semblent
pas prospérer, comme la plainte des femmes
tutsies qui accusent de viols les soldats
français de l’opération Turquoise, celle
concernant les ventes d’armes pendant
l’embargo de l’ONU, celle contre la banque
BNP pour le financement d’armes, ou
encore celle contre le mercenaire Paul
Barril. Autant de dossiers qui incriminent
des représentants de l’État français ou de ses
institutions.
De quoi conduire à une réflexion sur les
moyens d’action en justice et sur un
changement d’approche. Cette réflexion
s’est accélérée après la publication en 2021
du rapport Duclert1. Celui­ci, fruit du travail
d’historiens, a fait suite aux recherches
menées sans interruption depuis 1994 par la
société civile, et aussi en 1998 par une
mission d’information parlementaire. Il a
entériné, noir sur blanc, la reconnaissance
d’une implication de l’État français. Il a
souligné que « la France a des
responsabilités lourdes et accablantes » du
fait de son soutien aux extrémistes hutus
avant, pendant et même après le génocide
des Tutsis. Cependant, en supposant que
l’absence d’intention criminelle suffisait à
absoudre l’État français de toute complicité,
ce rapport a porté une appréciation qui ne
relève pas de ses compétences, et qui est

juridiquement infondée.
En 2023, une vingtaine de rescapés et de
membres de familles de victimes, soutenus
par deux associations, le Collectif des parties
civiles pour le Rwanda (CPCR) et Rwanda
avenir, ont déposé une requête devant la
justice administrative française. À la
différence de la justice pénale qui règle les
litiges opposant les personnes privées et
sanctionne les auteurs de crimes ou de
délits, la justice administrative tranche un
conflit qui oppose un citoyen ou une
organisation à l’administration, par exemple
l’État. Elle peut faire annuler un acte illégal
d’une
institution
publique,
et
éventuellement comme ici demander une
réparation pour les conséquences de cet
acte.

Globalement et dans le
détail
Le mandataire des requérants est Philippe
Raphaël, magistrat administratif, qui définit
la stratégie et rédige les mémoires. La
requête déposée en première instance
devant le Tribunal administratif attaque, à la
fois globalement et dans le détail, l’action de
l’État français au Rwanda de 1990 à 1994 et
sa responsabilité dans le génocide tutsi. Elle
regroupe trois mémoires totalisant 300
pages, nourries par des années de travail de
la société civile – journalistes, chercheurs,
militants associatifs… – et des rapports de
parlementaires ou d’historiens.
Ces mémoires visent des actions qui
pourraient être qualifiées de fautes
systémiques ou d’erreurs d’appréciation, et
dont la première conséquence est de rendre
l’État français, de fait, complice d’un
génocide. Ces actions ont notamment été
menées pendant les trois interventions
militaires françaises :

• L’opération Noroît (octobre 1990 –
décembre 1993), qui détourne le traité
d’assistance militaire de 1975 au motif
fallacieux d’une agression étrangère. Durant
cette opération, des forces françaises ont
participé à des contrôles d’identité, alors
même que la mention « Tutsi » sur la carte
d’identité suffisait à mettre en danger les
personnes contrôlées.
• L’opération Amaryllis (avril 1994),
constitutive de non­assistance à personne en
danger, lorsque l’élimination massive des
Tutsis commence.
• L’opération Turquoise (juin – août
1994), déclenchée pour soutenir le
gouvernement génocidaire sous couvert du
détournement d’un mandat humanitaire de
l’ONU.
Les requérants considèrent entre autres
que :
• L’État français a engagé sa
responsabilité du fait de fautes lourdes
commises par ses préposés, dès lors qu’il a
apporté aide et soutien au gouvernement
rwandais, qu’il n’a pas dénoncé le traité
d’assistance militaire conclu le 18 juillet 1975
entre la France et le Rwanda, qu’il n’a pas
cherché à faire cesser le génocide lorsqu’il
était en cours, et qu’à la fin du génocide, il a
apporté son soutien aux membres des
Forces armées rwandaises durant leur
retraite.
• L’État a privilégié (en le détournant)
l’accord d’assistance technique de 1975 sur
la Convention pour la prévention et la
répression du crime de génocide du 9
décembre 1948, dont la France est pourtant
signataire depuis 1950. Or la valeur juridique
de cette dernière prime de très loin sur celle
d’un simple accord.

1 « Décryptage du rapport Duclert : une analyse superficielle qui exonère à tort l’État français » (Survie.org, 27/03/2021).

Billets d'Afrique 346 - avril 2025

JUSTICE

9

JUSTICE

10
• Contrairement à ce que l’Élysée a laissé
entendre le 4 avril 2024, ce n’est pas par
simple manque de volonté que l’État français
s’est abstenu de prévenir le génocide. Ce qui a
prévalu, c’est la volonté de faire et laisser faire.
Dans le cadre de la politique françafricaine, et
certes sans intention génocidaire, les différents
organes de l’État ont maintenu une aide
technique et un soutien aux extrémistes
hutus. Et ce avant, pendant et après le
génocide qu’ils ont conduit, alors même que
les services de renseignement français
informaient les décideurs en temps réel.
• L’armée française et son chef d’état­
major ont outrepassé leurs prérogatives au
détriment des autorités civiles.
• Le soutien militaire français à l’armée
rwandaise a aidé le régime génocidaire à se
maintenir au pouvoir. Ainsi le 19 juillet 2021,
Antoine Anfré, nouvel ambassadeur de France
au Rwanda, a­t­il pu écrire sur le livre d’or du
mémorial de Gisozi : « Le génocide des Tutsis
n’aurait pas eu lieu si nous avions eu une
autre politique. »

La (non) réponse du
gouvernement
Centrée sur la responsabilité étatique et non
sur les personnes, la requête a mis en cause
les administrations des ministères de la
Défense (actuel ministère des Armées), des
Affaires étrangères et de la Coopération
(actuellement regroupés dans le ministère de
l’Europe et des Affaires étrangères), ainsi que
le premier ministre. Parmi celles­ci, seul le
ministère des Armées a répliqué.
Son mémoire, de sept petites pages, ne
répond aucunement sur le fond. Le ministère
demande simplement à bénéficier d’une
célèbre jurisprudence du Conseil d’État datant
de 1875 : celle­ci tolère que les décisions
gouvernementales qui concernent les
relations entre la France et l’étranger puissent
échapper à la justice administrative. Les
décisions concernées, appelées « actes de
gouvernement », sont par exemple la
suspension d’un traité ou d’un accord
international, les mesures prises au cours de la
négociation d’un traité, ou la décision du
Président d’engager des forces militaires à
l’étranger.
Or cette forme d’immunité juridique
française tend à être remise en question
aujourd’hui. Ainsi, en septembre 2022, la Cour
européenne des droits de l’Homme a
condamné l’État français qui l’invoquait2.

La décision du Tribunal
administratif

Une question fondamentale
pour la démocratie

L’instruction a été clôturée en juin 2024.
L’audience s’est tenue le 24 octobre, et la
décision a été rendue le 14 novembre. Dans
son jugement, le Tribunal administratif de Paris
s’est déclaré incompétent, se rangeant ainsi du
côté du ministère des Armées. Il entérine ainsi
la position de l’administration qui se substitue
au juge, et se juge elle­même.
La décision du Tribunal administratif stipule
que l’ensemble des décisions et agissements
de la France au Rwanda qui sont mis en cause
« n’est pas détachable de la conduite des
relations internationales de la France à
l’égard de l’État rwandais puis également, à
compter de juillet 1994, de l’Organisation des
Nations unies dont le Conseil de sécurité lui
avait confié un mandat [et] soulèvent des
questions qui ne sont pas susceptibles, par
leur nature, d’être portées devant la
juridiction administrative ». Comme le
Tribunal se refuse à tout examen des faits et de
leur légalité, il ne saurait juger de la complicité
de génocide.

Même si on reconnaissait qu’il est justifié
que les décisions gouvernementales
concernant les relations internationales
échappent à la justice, la jurisprudence a
conduit à définir des « actes détachables » qui,
eux, peuvent être jugés. Ce sont ceux qui
touchent des personnes et qui n’influent pas
sur les relations diplomatiques de la France.
Selon les requérants, les trois quarts des actes
attaqués dans la requête sont « détachables »
et donc jugeables de toute façon. Par exemple,
le contrôle des cartes d’identité par des
soldats français, la non séparation des
génocidés et des génocidaires dans les camps
de réfugiés sous contrôle de l’armée française,
ou la non interruption de la Radio Télévision
Libre des Mille collines (RTLM).
Il demeure une double question,
fondamentale pour la démocratie. D’une part,
est­ce que des actes constitutifs de complicité
de génocide font partie de la normalité des
actes de gouvernement ? D’autre part, est­ce
que la protection que leur reconnaît le Conseil
d’État est supérieure, en droit, aux normes
internationales et à la Convention de
prévention du génocide ?

De solides arguments pour
faire appel
En janvier 2025, les requérants font appel,
considérant notamment que :
• Cette théorie des « actes de
gouvernement », qui ne repose que sur une
jurisprudence, est une négation de l’État de
droit. Cette immunité juridique absolue est
contraire à la Constitution, notamment au
principe de séparation des pouvoirs ; et à
l’ordre public international, notamment la
Convention pour la prévention du génocide.
• Même si on accepte que cette
protection s’applique, elle ne couvre que les
actes du président de la République et des
personnes participant à la fonction
gouvernementale. Elle ne concerne pas les
décisions prises de manière autonome par les
autres autorités administratives, notamment le
chef d’état­major des armées.
• En outre, les décisions illégales
attaquées dans la requête ne font pas partie de
celles qui pourraient être protégées. En effet,
elles ne concernent pas la conduite des
relations internationales et ne constituent pas
non plus des opérations de guerre.
En résumé, le juge administratif est
entièrement compétent pour se prononcer
sur ce contentieux.

2 En l’occurrence pour son refus de rapatrier des mères et enfants retenus dans les camps du nord­est de la Syrie.

Billets d'Afrique 346 - avril 2025

Et maintenant ?
Avec une rapidité hors norme, la Chambre
administrative d’appel a tenu son audience ce
7 mars. Au moment de mettre sous presse,
nous ne connaissons pas encore sa décision.
Si elle suit le rapporteur public, elle entérinera
le jugement de première instance.
Pour faire dire le droit, faire reconnaître que
l’État français est complice de génocide, et
mettre fin à son impunité, les requérants sont
prêts à aller si nécessaire en cassation devant
le Conseil d’État. À lui de renverser sa propre
jurisprudence, afin de lever l’immunité dont
jouissent les responsables qui prennent des
décisions dont les conséquences sont des
crimes de génocide ou des crimes contre
l’humanité. Si le Conseil d’État s’y refuse, le
dossier ira devant la Cour européenne des
droits de l’Homme. Un nouveau long combat
en perspective.
Claire­Emmanuelle Mercier

BEN BARKA, LA DISPARITION

DESSINE-MOI CE QUE L’ÉTAT
FRANÇAIS VEUT CACHER
Alors que l’on s’apprête à commémorer les 60 ans de l’assassinat de Mehdi Ben Barka,
David Servenay et Jacques Raynal reviennent dans une excellente bande dessinée sur cette
affaire emblématique de l’autoritarisme de la Ve République.

L

a bande­dessinée du journaliste
David Servenay et du dessinateur
Jacques Raynal, Ben Barka, la
disparition (Futuropolis) est une plongée
vertigineuse dans l’affaire, jamais
officiellement résolue, de l’enlèvement et
de l’assassinat en 1965 du militant
socialiste marocain. Elle illustre bien l’un

des objectifs défendus par la Ve
République et ses amis autoritaires :
neutraliser toute voix alternative à l’ordre
– ici colonial. L’ouvrage alerte sur les
mécanismes systémiques qui ont permis
cette tragédie et sur les entraves
antidémocratiques de l’État français à
l’éclosion de la vérité et la justice.

Victime de la répression
autoritaire
Ben Barka, la disparition s’ouvre sur les
minutes qui ont précédé l’objet de « la
plus ancienne enquête criminelle en
cours dans les annales de la justice
française » (p. 12) : la disparition de
Mehdi Ben Barka, devant la brasserie Lipp
à Paris, en pleine journée du 29 octobre
1965. Son fils Bachir, qui souhaite lui
redonner « sa vraie place dans l’histoire
du Maroc » (p. 143), le décrit en faveur
d’un Maroc « moderne, social, égalitaire »
(p. 33) et des revendications
anticoloniales,
anti­impérialistes
et
antiracistes de la Tricontinentale
(Conférence de la solidarité des peuples
d'Asie, d’Afrique et d’Amérique latine)
dont il a été l’un des organisateurs.
Forcé à l’exil, il ne pouvait qu’être perçu
comme une menace par les gagnants du
système mondial inégalitaire : « En cette
dernière année de sa vie, Mehdi Ben
Barka est bien sûr la bête noire du
régime marocain d’Hassan II. Mais
surtout, il est devenu l’ennemi public
numéro un des services secrets
occidentaux. » (p. 66). Comme une
monographie, le récit de sa vie révèle les
dessous de l’autoritarisme de l’État
marocain d’alors et ses convergences
d’intérêt sécuritaire avec des États
impérialistes, qui lui fournissent un appui
logistique pour réprimer – à l’instar
d’Israël et de la France, autres
protagonistes de l’histoire…

Victime de la Françafrique
« Le Sdece [Service de documentation
extérieure et de contre­espionnage
français] a toujours considéré le Maroc
comme sa base arrière, dans l’hypothèse
d’une invasion du territoire national par
les Soviétiques » (p. 108) : les prisons
Billets d'Afrique 346 - avril 2025

LECTURE

11

12

LECTURE

La raison d’État, qui s’appuie sur un art
du mensonge au plus haut niveau. »
(p. 121) Les justifications à l’immobilisme
des institutions républicaines évoluent au
fil du contexte politique, à l’instar des
positions officielles françaises sur le Sahara
occidental : il s’agit de « protéger “notre
ami le roi” du Maroc », puis de préserver
la « stabilité » du régime après la mort
d’Hassan II, enfin, de conserver le Maroc
comme « rempart à la montée de
l’islamisme » (p. 134)…
secrètes du roi où étaient torturés,
détenus et enterrés les opposants (p. 113)
n’étaient donc pas une entrave à la
coopération France­Maroc, menée à coups
de barbouzeries, corruptions et autres
magouilles… Rappeler les alliances
stratégiques derrière la mort de Ben Barka
est aussi l’occasion de rappeler les réseaux
et mécanismes « inhérents au
compagnonnage gaulliste » (p. 97).
Au­delà de la figure du Général, le livre
propose une lecture systémique des
manquements
démocratiques
qui
entourent l’affaire : « De Valéry Giscard
d’Estaing à Emmanuel Macron, pas un
seul des présidents de la Ve République
n’a pris une quelconque initiative pour
faire la lumière sur cette affaire. Motif ?

Visage de luttes pour la
vérité et la justice

souffle. Cela lui aurait rendu justice.
Pour sa mémoire et celle de mon père. »
En miroir des exactions institutionnelles,
l’ouvrage rend hommage à la
détermination des citoyen⋅ne⋅s engagé⋅e⋅s
dans cette lutte dispendieuse contre un
système bien plus armé qu’eux⋅elles, de
l’exécutif à la justice, en passant par les
médias. Sa femme Rhita Bennani (disparue
l’an dernier), son fils, son avocat Maurice
Buttin (95 ans aujourd’hui), le juge Patrick
Ramaël et le journaliste Joseph Tual : tous
ont tenté et tentent de résoudre le
mystère… pour que sa disparition cesse
d’en être complètement une.

Si deux procès ont fixé (provisoirement)
une vérité judiciaire avec des boucs­
émissaires – bien utiles pour éviter de
remonter la chaîne des responsabilités
–, « à ce jour, nul n'a de certitude à
propos de ce qui est arrivé à Mehdi Ben
Barka » (p. 11). L’acharnement des États,
notamment français, à maintenir l’ordre
autoritaire et colonial s’incarne aussi dans
l’utilisation abusive du secret défense.
Soixante ans plus tard, cet outil
antidémocratique maintient les proches
dans l’ignorance la plus totale, comme
l’exprime Bachir Ben Barka (p. 143) :
« J’aurais aimé que ma mère sache la
vérité… Avant de pousser son dernier

Camille Lesaffre
Ben Barka, la disparition
de David Servenay et Jacques Raynal
(Futuropolis, 160 pages, 23 €).
En librairie depuis le 05/02/2025.

COLLECTIF SECRET DÉFENSE
L’affaire Ben Barka fait partie de celles portées par le collectif Secret Défense – un enjeu
démocratique, dont Survie est membre. Celui­ci cherche à mettre en lumière des affaires
criminelles et d’État non résolues, dans lesquelles l’État français, au lieu d’assumer ses
responsabilités, use de manœuvres diverses pour entraver la recherche de la vérité par les
familles, les chercheurs et pour empêcher que justice soit rendue aux victimes.
 https://collectifsecretdefense.fr/

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