Fiche du document numéro 36486

Num
36486
Date
Novembre 2025
Amj
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Taille
0
Pages
0
Titre
Décolonisons ! No. 352
Nom cité
Mot-clé
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Cote
No 352
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
NOVEMBRE 2025

JOURNAL ANTICOLONIAL ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE

3€

POLITIQUE MÉMORIELLE / AFFAIRE BORREL / RELATIONS FRANCE-LIBYE

DÉCOLONISONS !

N°352

ISSN 2679­7585

3€

EN BREF

Total en Afrique :
un revers et
des puits
Un revers pour TotalEnergies et une
première victoire pour les victimes du
mégaprojet
Tilenga­EACOP
de
la
multinationale en Ouganda et Tanzanie et
pour les associations ougandaises et
françaises qui les défendent (Afiego, Les Amis
de la Terre Ouganda, TASHA Research
Institute, Survie) : le 18 septembre, le
tribunal judiciaire de Paris a ordonné au
groupe pétrogazier de communiquer des
documents qu’il s’est toujours refusé à
fournir. Ils permettront aux plaignantes de
mieux évaluer le respect ou non par Total de
ses obligations et les préjudices que ce projet
a causés aux populations et à
l’environnement pour obtenir réparation.
Les obstacles à la vérité que multiplie notre
fleuron tricolore, tout comme son non­
respect du devoir de vigilance que lui impose
la loi en matière de droits humains et
environnementaux, sont à la mesure des
profits extractivistes considérables qu’il
compte faire jaillir des 419 puits de pétrole
de Tilenga en Ouganda, l’oléoduc EACOP
transportant ensuite, sur 1 443 km, l’or noir
jusqu’au port tanzanien de Tanga (Billets
d’Afrique, 02/2025).
Un enjeu bien révélateur des ambitions
africaines de la multinationale, aujourd’hui
réaffirmées. Il vient ainsi d’annoncer le
redémarrage sur le site gazier d’Afungi du
projet écocide Mozambique GNL – le plus
gros investissement étranger jamais réalisé
en Afrique (20 milliards de dollars) –
suspendu du fait de menaces djihadistes
(Billets d’Afrique, 11/2024). Et Total multiplie
les licences d’exploration pétrolière : rien
qu’en septembre, il en a obtenu une au
Congo, une en Namibie, deux au Nigeria,
quatre au Liberia… La réalité de son
prétendu « engagement pour la transition
écologique ».

Mayotte :
la PAF tue !
L’enquête menée par plusieurs médias
européens – Lighthouse Reports, Le Monde,
Der Spiegel, le Times et Arte – et publiée le
16 septembre, conclut à la responsabilité de
la police aux frontières (PAF) dans de
nombreux naufrages dont sont victimes les
Comorien⋅ne⋅s qui tentent de rejoindre

Mayotte. Sur la base d’enquêtes judiciaires et
administratives, ainsi que de témoignages de
rescapé⋅e⋅s et même de cadres du ministère
de l’Intérieur, elle dénonce une « pratique
habituelle » des vedettes de la PAF chargées
d’intercepter les kwassa kwassa transportant
des migrant⋅e⋅s : les faire chavirer et même
les percuter, provoquant blessures,
mutilations, noyades. « La police française
est responsable des morts ou disparitions
d’au moins 24 personnes — y compris des
femmes enceintes et des enfants — lors
d’interceptions violentes en mer au large de
Mayotte », écrit ainsi Lighthouse Reports. Est
rapporté par exemple le témoignage glaçant
de deux rescapés du naufrage du 15 juillet :
« Notre embarcation s’est déchirée, tout le
monde est tombé à l’eau […]. Ils nous ont
regardé nous noyer sans bouger. »
Ce mépris pour la vie humaine exprime
tout le racisme inhérent au colonialisme.
« Nécessité fait loi », explique ainsi au Monde
un cadre du secrétariat d’État à la mer. « C’est
un peu cynique mais c’est comme ça. Et
puis, le risque médiatique et politique est
sans commune mesure. À Mayotte, si dix
personnes meurent, il n’y a pas de sujet. » À
la tribune de l’ONU, le 24 septembre, le
président comorien Azali Assoumani,
pourtant « grand ami de la France », s'est
senti obligé de réclamer une enquête.

France et génocide
des Tutsis :
en cassation
Pendant le génocide des Tutsis d’avril à
juillet 1994, l’Élysée, pour maintenir la zone
d’influence française, n’a pas dénoncé
l'accord d’assistance militaire de 1975 avec le
Rwanda. Une vingtaine de rescapé⋅e⋅s et
deux associations poursuivent l’État français
devant la justice administrative pour ses
actions et inactions illégales (Billets d’Afrique
n°s 332 et 346). Leur recours vise la livraison
d’armes, l’inaction face aux miliciens
(notamment pendant trois jours de
massacres à Bisesero) ou aux radios de la
haine,
le
non­désarmement
des
génocidaires.
Après
une
attente
inhabituellement courte de six semaines, la
cour d’appel administrative l’a rejeté. En
cassation devant le Conseil d’État, leur
mémoire détaillé a été déposé mi­septembre
2025.
En parallèle, à la justice pénale il est
demandé de juger les rôles individuels de

responsables français comme le chef d’état­
major de l’armée, l’amiral Lanxade. Or le
dossier pénal concernant Bisesero soutenu
par Survie a lui aussi été rejeté en appel
(Billets d’Afrique n°349). En cassation, le
mémoire détaillé a également été déposé mi­
septembre 2025.
Enfin, complétant cette coïncidence de
dates, mi­septembre un journaliste et deux
membres de Survie se sont également
pourvus en cassation. Leurs demandes
d’archives militaires de la France au Rwanda
avaient été rejetées au nom du secret­
défense. Censé protéger la défense
nationale, ici il entretient surtout l’opacité
sur les décisions françaises pendant le
génocide.

Une
« autre banque »
pour l’UJFP
En plein milieu de l’été, le Crédit
coopératif, dont le le slogan (osé) est « Une
autre banque est possible », a fermé le
compte de l’Union juive française pour la
paix (UJFP). Au moment où Israël mène un
génocide à Gaza, cette organisation
antisioniste, laïque et anticolonialiste qui
lutte depuis 1994 pour « une paix juste au
Proche­Orient » s’efforce de poursuivre son
soutien à la population gazaouie :
initialement en lien avec le secteur agricole,
l’aide s’est aujourd’hui réorientée vers ce
qu’il y a de plus urgent en terme d’habitat,
d’alimentation ou encore de scolarisation.
« 700 000 euros auraient ainsi transité des
comptes français de l’association, depuis
décembre
2023,
vers
l’enclave
palestinienne » (Le Monde, 22/08). Serait­ce
la raison de cette clôture de compte ?
Jusqu’ici, la banque est restée très floue
quant à ses motivations.
A­t­elle cédé aux menaces qu’elle dit avoir
reçues ? Ou à un coup de pression d’un État
français prompt à faire taire toute critique
d’Israël (on se souvient notamment de la
dissolution du collectif Palestine Vaincra), et
qui continue à armer l’armée génocidaire ?
Ou s’agit­il d’une cabale interne des
sociétaires du Crédit coopératif ? Cela reste à
éclaircir. Dans tous les cas, Survie tient à
apporter son soutien aux camarades de
l’UJFP – d’autant plus que le Crédit
coopératif est aussi notre banque !

n°352 / novembre 2025
Image de couverture :
Victor Girod
Journal fondé en 1993 sous le nom de
Billets d'Afrique par François­Xavier
Verschave ­ Directeur de la publication
Nicolas Butor ­ Comité de rédaction
R. Granvaud, O. Tobner, M. Bazin, J. Poirson,
N. Butor, B. Godin, N. Maillard­Déchenans,
J. Lasagno, M. Petit­Ageneau ­ Ont contribué
à ce numéro J. Boucher, J. Beurk,
G. Delarue, T. Deltombe, R. Doridant, L.
Dawidowicz ­ Édité par Association Survie,
21 ter rue Voltaire ­ 75011 Paris­ Tél. (+33)9
53 14 49 74 ­ Web http://survie.org ­
Commission paritaire n°0226G87632 ­
Dépôt légal novembre 2025 ­ ISSN 2679­
7585 ­ Imprimé par Imprimerie Notre­Dame,
80 rue Vaucanson, 38830 Montbonnot Saint
Martin

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Bulletin d’abonnement en page 12

Sommaire
4 ANALYSE
Retour sur le verdict dans
l'affaire du financement libyen
6 SALVES
La pacification mémo­
rielle d'Emmanuel Macron
9 JUSTICE
L'assassinat du juge
Borrel, trente ans après
12 NOUVEAU NOM
Même lutte !

PARACHUTE
FRANÇAFRICAIN

Raphaël Granvaud

ÉDITO

L

a mobilisation de la génération Z (ou Gen Z) à Madagascar vient de connaître
un dénouement que l’on espère heureux, mais en partie contrarié par la
France. Depuis plusieurs semaines, et malgré une violente répression (22
morts, des dizaines de blessés), la jeunesse malgache se mobilisait contre un régime
de corruption généralisée incapable d’assurer les services essentiels qu’il doit à sa
population. Le 11 octobre, un corps de l’armée (le Capsat) a fait défection, refusant
de tirer sur les manifestant⋅e⋅s. Bientôt rejoints par le reste de l’armée, leurs officiers
ont imposé un nouveau chef d’état­major et pris le pouvoir, qu’ils ont promis de
rendre rapidement aux civils. À voir.
Entre­temps, le président Andry Rajoelina, dont la Gen Z réclamait la démission, a
disparu des écrans radars. Et pour cause : renouant avec une vieille tradition
françafricaine (Afrique XXI, 31/10/2021), l’armée française l’avait précipitamment
exfiltré du pays, révélait RFI (13/10/2025) : « Un accord de président à président
aurait permis cette
exfiltration. » Avant de
s’enfuir, le président
déchu signait un décret
accordant une grâce
présidentielle à huit
prisonniers,
parmi
lesquels un Français et
un Franco­Malgache…
Non seulement Rajoelina n’aura pas de compte à rendre, mais il peut, grâce à la
France, tenter de s’accrocher. Il a ainsi décrété la dissolution de l’Assemblée
nationale pour éviter que celle­ci ne constate la vacance du pouvoir, et appelé à
« respecter la Constitution ». Comme en écho, c’est la même consigne que le
président français a cru devoir donner, prenant le parti de la répression contre ceux
qui défendent leurs droits, appelant à ce que « l’ordre constitutionnel, la continuité
institutionnelle, soient préservés à Madagascar parce qu’il y va de la stabilité du
pays et des intérêts de la population ». « On regarde la jeunesse de ces pays avec
beaucoup d’admiration, d’affection, a ajouté Macron, il ne faut simplement pas
qu’elle soit récupérée par des factions militaires ou des ingérences étrangères ».
Alors que la seule ingérence politico­militaire est aujourd’hui française, quelle plus
belle leçon de cynisme, d’hypocrisie et de paternalisme ? Si l’exfiltration et la
déclaration de Macron ont scandalisé les Malgaches, elle n’ont suscité aucune
réaction politique en France. Évidemment, rien de nouveau sous le soleil.
Les « ingérences étrangères », que dénonçait aussi le pouvoir malgache pour
discréditer les manifestant⋅e⋅s, c’est l’épouvantail commode brandi
systématiquement lorsque des intérêts français sont menacés. Il faut dire que
Rajoalina, parvenu au pouvoir une première fois avec l’aide de la France en 2009,
naturalisé français en 2014, avait su tout à la fois ménager les entreprises françaises
et, comme son homologue comorien au sujet de Mayotte, ne jamais dépasser le
stade des déclarations de principes concernant la restitution des îles Éparses
toujours fermement détenues par la France.
Exfiltration décidée secrètement par un président français lui­même en proie à
une crise de régime : quelle meilleure illustration des prérogatives monarchiques
attachées à une Ve République en bout de course, en même temps que de la
persistance du néocolonialisme français. Il s’agit bien entendu de montrer aux autres
dirigeants africains l’avantage qu’ils peuvent trouver à maintenir de bonnes relations
avec l’Élysée, pour que l’armée française reste leur ultime garantie en cas de réveil
des peuples.

4

PORTRAIT
ANALYSE

AFFAIRE DU FINANCEMENT LIBYEN

LA JUSTICE CONDAMNE
SARKOZY, LES MÉDIAS
DÉNIGRENT MEDIAPART !
La condamnation de Nicolas Sarkozy à cinq ans de prison pour « association de malfaiteurs » a
donné lieu à un flot de désinformations rarement égalé.
icolas Sarkozy est donc le premier
président de la Ve République à être
incarcéré. Avant de revenir sur le
contenu de ce jugement et les réactions
qu’il a suscitées, il n’est pas inutile de
resituer brièvement les faits incriminés dans
leur contexte historique. En 2005, le
dictateur libyen Mouammar Kadhafi a
presque été complètement réintégré dans le
concert des nations, après avoir vu son
régime placé pendant plus d’une décennie
sous sanction des Nations unies. Il lui aura
fallu pour cela se débarrasser de son
programme d’armes de destruction massive
(ADM) et devenir un collaborateur zélé des
Occidentaux dans le cadre de la « guerre
contre le terrorisme ». Il aura enfin dû
indemniser les familles des victimes de deux
attentats aériens qu’il avait commandités :
en 1988 contre un Boeing 747 de la
compagnie Pan Am et en 1989 contre un DC
10 d’UTA, dans lequel 170 passager⋅e⋅s dont
54 Français⋅e⋅s ont trouvé la mort.

N

Un terroriste d’État
fréquentable
En dépit de ce terrible bilan, le président
Mitterrand, comme son ministre des Affaires
étrangères Roland Dumas, ne s’est rallié
qu’à contre­cœur aux sanctions voulues par
les Américains contre le régime libyen. Son
successeur, Jacques Chirac, a rapidement
cherché à tourner la page, comme d’autres
dirigeants européens. Trois raisons
principales à cela : la convoitise pour le
pétrole libyen interdit aux compagnies
américaines ; les rivalités pour conquérir le
marché libyen (et notamment celui des
armes), et le rôle de garde­chiourme des
migrants que la Libye jouait, déjà, pour le
compte de l’Union européenne.
Mais avant que les entreprises françaises
(notamment Dassault) profitent pleinement
de ses richesses, Kadhafi maintient une
Décolonisons 352 - nov 2025

exigence : il faut régler le contentieux
judiciaire concernant son beau­frère,
Abdallah Senoussi, responsable des
renseignements militaires libyens et numéro
2 officieux du régime. Ce dernier a en effet
été condamné par contumace en France à la
prison à perpétuité pour avoir organisé les
attentats sus­mentionnés. Remise en cause
par deux livres de Pierre Péan, dont les
récits étaient alimentés par certains
responsables des services secrets français, la
culpabilité libyenne a longtemps été
questionnée dans la presse française. Elle
est désormais attestée par des documents
des services spéciaux libyens (Billets
d’Afrique n°348, juin 2025).

Un pacte de corruption
C’est dans ce contexte que des agents de
corruption comme Alexandre Djouhri,
initialement lié aux chiraquiens, et Ziad
Takieddine, lié aux sarkozystes, prennent
pied en Libye pour le compte de vendeurs
d’armes rivaux. Derrière la guerre
industrielle se cache un conflit politique
pour le financement de la prochaine
campagne présidentielle en France. Selon
Saïf Al­Islam, fils aîné de Kadhafi, les Libyens
se seraient d’abord vu proposer de soutenir
financièrement la campagne électorale de
Dominique de Villepin, dauphin désigné de
Jacques Chirac. Mais ils se rendent
rapidement compte que Villepin n’est ni le
favori des sondages, ni le candidat des
militants. En 2005, c’est son rival, Nicolas
Sarkozy, qui a pris le contrôle du parti de la
majorité présidentielle, l’Union pour un
mouvement populaire (UMP). En outre,
Chirac n’apparaît pas très pressé de trouver
une solution au problème judiciaire
d’Abdallah Senoussi. Les Libyens décident
donc de prendre contact avec Nicolas
Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur.
Le directeur de cabinet de ce dernier,

Claude Guéant, conseillé par Ziad
Takieddine, se rend en Libye, où il rencontre
secrètement Senoussi. En octobre 2005,
Sarkozy rencontre Kadhafi à Tripoli. Un mois
plus tard, celui qui deviendra son avocat
personnel, Me Thierry Herzog, s’y rend à
son tour pour élaborer un scénario juridique
visant à faire lever la condamnation par
contumace. En décembre, Brice Hortefeux,
ministre délégué aux Collectivités
territoriales et très proche de Nicolas
Sarkozy, rencontre à son tour Senoussi,
toujours secrètement. Quelques jours après,
un premier virement libyen est effectué en
faveur de Thierry Gaubert, autre proche de
Sarkozy. En quelques mois, 6 millions
d'euros atterrissent sur le compte d'une
société­écran détenue par Ziad Takieddine
et immatriculée aux îles vierges
britanniques. Une fois Sarkozy élu, Kadhafi
est invité en grande pompe à Paris, où
plusieurs accords de coopération sont
signés. Différentes notes attestent par
ailleurs que l’entourage du président
Sarkozy s’active toujours pour trouver une
solution au cas Senoussi, au moins jusqu’en
2009.

Une première judiciaire
Au terme de dix années d’enquête
judiciaire et trois mois de procès, Nicolas
Sarkozy a donc été condamné à cinq ans de
prison ferme pour « association de
malfaiteurs ». Il a par contre été relaxé des
poursuites pour « recel de détournement de
fonds publics » (libyens), de « corruption
passive » et de « financement illicite de
campagne électorale ». Ce jugement a
alimenté de nombreuses incompréhensions
exploitées par Nicolas Sarkozy et son clan
pour mener une contre­offensive
médiatique impressionnante. Sa conférence
de presse, tenue au tribunal juste après
l’énoncé du verdict, a donné le top départ

d’une véritable opération de
désinformation, dont une
partie au moins est concertée.
Rarement on aura vu
charrier un tel torrent de
mensonges, d’erreurs, et
d’approximations,
dont
l’émission en accès libre de
Mediapart, À l’air libre
(« Une semaine de
désinformation
folle
»,
02/10/2025) a présenté un
florilège ahurissant. Cette
campagne, massive dans les
médias Bouygues, Bolloré et
sur BFMTV, n’a pas non plus
épargné une part de la presse
écrite (notamment Le Point).
Elle a parfois été imposée par
les directions à leurs
journalistes (« Condamnation
de Sarkozy : les dessous d’une
semaine de mensonges en
continu
»,
Mediapart,
02/10/2025). Alors que les
rares spécialistes du dossier (moins de dix
journalistes avaient suivi la totalité du
procès !) étaient systématiquement écartés,
éditorialistes, chroniqueurs et autres
commentateurs rivalisaient de mauvaise foi
partisane et d’incompétence juridique.
Tandis que Sarkozy jouait la partition du
« bon père de famille » outragé pour faire
oublier l’image du délinquant (Arrêt sur
image, 05/10/2025), les éléments de langage
assénés à longueur d’antenne peuvent être
résumés ainsi : puisque Nicolas Sarkozy n’a
été condamné ni pour corruption, ni pour
financement illicite de sa campagne
électorale, c’est donc qu’il n’y a « aucune
preuve » (Jean­Michel Apathie, LCI,
28/09/2025). Par conséquent, il ne peut pas
y avoir eu association de malfaiteurs. C’est
donc, conformément à la thèse
inlassablement répétée par Sarkozy, qu’il
s’agit d’« un dossier vide ». La
condamnation ne relèverait donc que d’une
politisation de l’institution judiciaire qui
aurait voulu « se payer un ancien président »
(Jérôme Jaffré, chercheur associé au
Cevipof, C dans l’air sur France 5,
25/09/2025).
Les soutiens de Sarkozy ont également
fait leur miel d’une appréciation discutable
de la présidente du tribunal, qui a considéré

qu’une note de Moussa Koussa (chef des
services secrets extérieurs libyens) publiée
par Mediapart en 2012 et mentionnant une
promesse
de
financement,
était
« probablement un faux », quand bien
même la justice avait déjà, à trois reprises et
jusqu’en cassation, estimé l’inverse.
Qu’importe que cette note ne soit qu’un
indice parmi de nombreux autres éléments
accablants : les soutiens de Sarkozy se sont
déchaînés contre les journalistes de
Mediapart, accusés de participer à un
complot sur la base d’une fake news.
Certains, comme Alain Finkelkraut,
dénonçant le « rôle extrêmement nocif,
toxique » (Radio J, 28/09/2025) des
journalistes d’investigation du média en
ligne et réclamant même leur incarcération
en lieu et place de Sarkozy !

Il faut lire le jugement
En réalité, les principaux collaborateurs
de Sarkozy ont bel et bien négocié en 2005
un pacte de corruption en son nom, avec le
responsable des attentats terroristes libyens,
Abdallah Senoussi1. D’où la condamnation
pour « association de malfaiteurs ». Il est
attesté que les Libyens ont ensuite
« effectivement versé des fonds – 6 millions
d’euros – par l’intermédiaire de Ziad

Takieddine, dans le but de
financer la campagne de
2007. Mais il n’y a pas de
preuve absolue que l’argent
ait bien abondé ladite
campagne, en dépit d’indices
réels », résument Fabrice Arfi
et Karl Laske (Mediapart,
25/09/2025). Pas de preuve
définitive non plus que le
candidat
Sarkozy
avait
connaissance
de
ce
financement illégal, d’où
l’acquittement sur ce point.
Le complice ne pouvant, en
droit français, être condamné
en l’absence de l’auteur
principal, le trésorier de la
campagne, Éric Woerth, a
également été relaxé.
De plus, pour qu’il y ait
délit de « corruption passive »,
il faut que le corrompu soit
dépositaire de l’autorité
publique au moment des
faits. Or le tribunal a estimé
que ce pacte corruptif avait été négocié par
Sarkozy en tant que candidat et non en tant
que ministre de l’Intérieur. « Tout acte
étranger à la fonction ne peut donc relever
du délit de corruption, même s’il était
monnayé », écrivent les juges, d’après un
critère entériné par la Cour de cassation.
Certaines actions postérieures à son élection
ont bien été considérées comme liées au
pacte
corruptif
noué
par
Sarkozy (exfiltration de Béchir Saleh
recherché par la justice, signature de
contrats ayant donné lieu à des
commissions occultes…), mais les actions
menées après mai 2007 sont couvertes par
son immunité présidentielle.
Sarkozy a donc été condamné pour les
actes de préparation du pacte de
corruption, et non pour la réalisation de ce
dernier. Ils constituent déjà « des faits d’une
gravité exceptionnelle », a rappelé la
présidente du tribunal, qui justifient la
condamnation à cinq ans de prison, sur les
dix encourus, et le mandat de dépôt
prononcé. Un jugement insupportable pour
une caste politico­médiatique qui ne
supporte pas que les principes ordinaires de
la justice soient appliqués aux privilégiés.
Raphaël Granvaud

1 Les condamnés ayant tous fait appel du jugement (de même que le Parquet national financier), ils sont toujours présumés innocents.

Décolonisons 352 - nov 2025

ANALYSE

5

SALVES

6

LA PACIFICATION MÉMORIELLE
D’EMMANUEL MACRON
Reconnaître les crimes coloniaux est a priori une entreprise louable, mais qui peut cacher des
intentions moins avouables. C’est ce que l’on constate en analysant la « politique mémorielle »
d’Emmanuel Macron depuis 2017. Une politique en trompe­l’œil, visant à court­circuiter les
mouvements qui réclament justice pour les crimes du passé et à défendre les intérêts français
sur le continent africain.

L

e pouvoir a besoin, pour s’installer et
se perpétuer, de recycler à son profit
les critiques qui lui sont adressées.
Emmanuel Macron en sait quelque chose : il
n’a cessé pendant la campagne
présidentielle de 2017 de donner des gages
symboliques à la gauche pour mieux faire
accepter le programme de guerre sociale
qu’il avait concocté1.
Sa déclaration tonitruante lors d’un
déplacement à Alger, en février 2017,
participe de cette stratégie. La colonisation
est un « crime contre l’humanité » qui
commande à la France de présenter des
« excuses », déclare­t­il alors à la télévision
algérienne. Des mots qui tranchent avec les
positions de ses concurrents dans la course
présidentielle. Mais l’explication de texte du
candidat Macron, quelques jours plus tard,
ne fait que reprendre le couplet mémoriel
déjà entonné par ses prédécesseurs.

Le refrain de la
« réconciliation »
Comme François Hollande, qui affirmait
en mars 2016 que « la grandeur d’un pays,
c’est d’être capable de réconcilier toutes les
mémoires et de les reconnaître »,
Emmanuel Macron place la réconciliation au
cœur de sa stratégie mémorielle. « Je ne suis
ni dans la repentance ni dans le refoulé,
explique­t­il au Figaro le 16 février 2017. Il
faut nommer ce qui a été fait de mal et
reconnaître ce qui a été fait de bien. […]
Nous devons réconcilier des mémoires
fracturées : celle des harkis, celle des pieds­
1 Romaric Godin, La Guerre sociale en France, La
Découverte, 2019.
2 Benjamin Stora, La guerre des mémoires, L’Aube,
2007 ; Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat­Masson
(dir.), Les guerres de mémoires, préface de B. Stora, La
Découverte, 2008.
3 Meeting d’Emmanuel Macron à Marseille, 1er avril
2017.

Décolonisons 352 - nov 2025

noirs, celle des Français d’origine
algérienne, celle des binationaux… La
France est aujourd’hui bloquée par les
passions tristes de son histoire. »
Cette conception repose sur trois
postulats. D’abord qu’on peut transposer les
traumatismes
individuels
sur
les
communautés auxquelles les individus sont
censés appartenir. Ensuite que la société
peut se découper en « groupes mémoriels »
antagonistes et plus ou moins ethnicisés.
Enfin que l’État a mission thérapeutique de
libérer ces groupes de leurs traumas et de
réconcilier ainsi une société menacée par
une véritable « guerre » des mémoires et des
identités.
Ce triple postulat, remis en cause par les
études empiriques, a été popularisé par
quelques historiens médiatiques. Les plus
célèbres sont sans conteste Benjamin Stora,
ancien militant trotskiste et spécialiste des
relations franco­algériennes, et Pascal
Blanchard, expert autoproclamé du « fait
colonial » et patron d’une agence de
communication mémorielle (Les Bâtisseurs
de mémoire). Ces deux historiens « de
gauche » font la promotion de la notion de
« guerre des mémoires » depuis les années
20002. Pour calmer les conflits identitaires,
expliquent­ils, l’État doit mettre en œuvre
une politique de « réconciliation
mémorielle ».

« Sortir des luttes
fratricides »
C’est cette théorie d’apparence
progressiste que recycle Macron en se
présentant pendant sa première campagne
électorale comme un homme providentiel
capable de réconcilier toutes les franges de
la société française : la gauche avec la droite,
les chômeurs avec les ultra­riches, les
agriculteurs avec les start­uppeurs, les

enfants de déporté⋅e⋅s avec les admirateurs
de Pétain, les descendant⋅e⋅s de colonisé⋅e⋅s
avec les nostalgiques de l’Algérie
française, etc.
Le candidat Macron promet non
seulement de rabibocher la France avec elle­
même mais aussi avec ses anciennes
colonies. « Ce que nous allons faire dans le
quinquennat qui vient, promet­il lors d’un
meeting à Marseille le 1er avril 2017, c’est
sortir du passé qui ne veut pas passer, c’est
sortir des luttes fratricides qui divisent le
pays, qui affaiblissent la France, le
Maghreb, l’Afrique, c’est sortir de la
Françafrique – c’est sortir de tout ce qui
nous a tués3 ! »
Dans les mois qui suivent son élection, le
président Macron ouvre plusieurs chantiers
qui prolongent ses promesses électorales.
Sur le dossier algérien, il demande à
quelques historiens de rédiger une
déclaration par laquelle la France
reconnaîtra sa responsabilité dans
l’assassinat du militant communiste et
anticolonialiste Maurice Audin en 1957. Il
lance en parallèle un « plan harki »
comprenant notamment une revalorisation
des allocations viagères perçues par les
anciens supplétifs de l’armée française.
En direction de l’Afrique subsaharienne, le
nouveau président se veut plus ambitieux.
En visite à Ouagadougou en novembre 2017,
il promet que « les conditions [seront]
réunies » dans les cinq ans « pour des
restitutions temporaires ou définitives du
patrimoine africain en Afrique ». Un
rapport est commandé sur ce sujet à
l’historienne Bénédicte Savoy et à
l’économiste Felwine Sarr. Quelques mois
plus tard, il confie à l’historien Vincent
Duclert la présidence d’une commission de
recherche intitulée « La France, le Rwanda et
le génocide des Tutsis ».

Tripatouillages élyséens
Si la presse applaudit ces initiatives
« courageuses », les observateurs attentifs se
montrent dubitatifs. Le rapport Savoy­Sarr,
qui prône une ambitieuse réforme du code
du patrimoine, est balayé d’un revers de
main par Emmanuel Macron qui opte pour
une politique de restitutions au compte­
goutte qui ressemblent à des récompenses
symboliques pour les régimes « amis de la
France » : le Sénégal de Macky Sall, le Bénin
de Patrice Talon et, plus tard, la Côte d’Ivoire
d’Alassane Ouattara. Il faudra attendre
l’automne 2025 pour qu’un projet de loi­
cadre permettant de déroger au principe
d’inaliénabilité des collections publiques, et
susceptible par conséquent de débloquer
enfin le processus de restitution des dizaines
de milliers d’œuvres africaines conservées
dans les musées français, soit enfin soumis
au Parlement.
L’Élysée n’hésite pas, par ailleurs, à
interférer directement dans le travail des
historiens. En 2020, le président intervient
directement dans le processus de restitution
des dépouilles des résistants algériens
rapportés en France comme trophées au
XIXe siècle. Cherchant à accélérer la
restitution d’une vingtaine de crânes, pour
complaire à Alger, il court­circuite le travail
d’expertise… et se ridiculise. Le New York
Times révèle bientôt que seuls six des vingt­
quatre crânes restitués appartenaient en
réalité à d’authentiques résistants (les autres
appartenant vraisemblablement à des
supplétifs de l’armée française)4.
Derrière les tripatouillages élyséens se
cachent évidemment des considérations
diplomatiques et économiques. C’est le cas
s’agissant du sabre dit « d’El Haj Omar » –
d’origine douteuse lui aussi – remis au
Sénégal fin 2019 : la cérémonie de
restitution coïncide avec la signature d’un
mirifique contrat d’armement, dont trois
patrouilleurs armés et des missiles en vue de
la protection des installations pétrolières
dans les eaux sénégalaises5. C’est le cas de
façon plus manifeste encore s’agissant du
rapport Duclert qui, en attribuant à la France
une « responsabilité lourde et accablante »
dans le génocide mais en rejetant la notion

de « complicité », a servi de base au
rapprochement stratégique entre Paris et
Kigali. Dans la foulée du rapport, le
président Macron promet d’investir des
centaines de millions d’euros dans
l’économie rwandaise et Paul Kagame
engage les forces armées rwandaises dans la
protection des installations gazières de Total
au Mozambique6.

L’heure de la pacification
Celles et ceux qui douteraient du cynisme
que dissimule la politique mémorielle du
président Macron seraient avisés de
s’intéresser à celui qui lui sert depuis fin
2018 de « conseiller mémoire » : l’ancien
journaliste Bruno Roger­Petit, réputé « de
gauche » mais en réalité intime de la
fachosphère politico­médiatique (c’est lui
qui a informé son ami Pascal Praud de la
dissolution de l’Assemblée nationale en
2024, avant même que le premier ministre
Gabriel Attal ne soit mis dans la confidence).
L’influent « BRP », comme le surnomme la
presse, est un de ceux qui incitent le

président à se « décentriser ». S’il est certes
nécessaire
d’entretenir
un
vernis
progressiste afin d’anesthésier la gauche,
c’est à droite et à l’extrême droite qu’il faut
labourer le terrain, car c’est là, à en croire
les stratèges élyséens, que se gagnent
désormais les élections.
Cette stratégie est particulièrement visible
depuis 2020, une année marquée par des
attentats, des manifestations contre les
violences policières et des protestations
contre les statues coloniales. Décidé à
réduire au silence les « wokistes », les
« islamogauchistes » et autres
« déboulonneurs », Macron multiplie les
annonces sécuritaires. La République ne
« déboulonnera pas de statues », promet­il à
la télévision en juin 2020, avant d’annoncer
le mois suivant la préparation d’une loi
« contre le séparatisme », bientôt suivie
d’une énième loi anti­immigration.
La politique mémorielle participe à cette
politique répressive. L’heure est à la
« pacification des mémoires », note
l’historien Noureddine Amara, par allusion
aux vieilles méthodes de l’armée coloniale.
C’est à cette entreprise que collaborent
Benjamin Stora et Pascal Blanchard,
officiellement recrutés l’un et l’autre par le
pouvoir macroniste au second semestre de
l’année 2020.
Stora se voit confier la rédaction d’un
rapport sur la « mémoire de la colonisation
et de la guerre d’Algérie ». L’objectif, en ces
temps de revendications prétendument
« séparatistes », est clairement fixé par sa
lettre de mission : faciliter la
« réconciliation des peuples français et
algérien » et la « construction entre nos
deux pays d’un destin commun en
Méditerranée ». Un vocabulaire que n’aurait
pas renié l’administration coloniale à
l’époque où elle vantait auprès des
indigènes les vertus de la « fraternisation »7.
Blanchard est quant à lui chargé
d’identifier une centaine de « héros »
historiques susceptibles de raviver la fibre
patriotique des Français « issus de la
diversité ». Il s’agit, explique l’écrivaine Leila
Slimani, membre de l’équipe réunie par
l’historien­entrepreneur, de « faire resurgir
des figures oubliées qui ont fait le choix de

4 « France returned 24 skulls to Algeria. They weren’t what they seemed », New York Times, 18/10/2022.
5 « Le Sénégal commande trois patrouilleurs hauturiers OPV 58S auprès du chantier naval français Piriou », Zone militaire ­ Opex360.com, 18/11/2019.
6 Pauline Fricot, « France­Rwanda : un rapprochement politique et des intérêts économiques », Géo, 5 novembre 2021 ; Raphaël Granvaud, « France­Mozambique. Cabo Delgado
à tout prix », Afrique XXI, 4/09/2024.
7 Noureddine Amara : « Sur le rapport Stora : une mémoire hors contrat », As­Safir Al­Arabi, 2/01/2021, et « “L’Algérie française”, un crime presque parfait. Dispositifs et récits de
la relaxe », Sociétés politiques comparées, n° 59, janvier­avril 2023.

Décolonisons 352 - nov 2025

SALVES

7

SALVES

8
la France, ont aimé la France ou ont
participé à son histoire, à sa beauté, à sa
renommée » (Aujourd’hui en France,
13/12/2020). Lors de la remise de ses
« Portraits de France » au printemps 2021,
Blanchard ne cache pas la vocation
pacificatrice de sa mission. Il faut, dit­il,
« appeler au calme les extrêmes,
“indigénistes” ou prétendument “ultra
républicains”, car quand une parole
radicale n’est pas contestée, elle devient vite
valable pour le grand public » (Télérama,
3/04/2021).

La recolonisation des cœurs
et des esprits
L’Afrique
subsaharienne,

la
contestation anti­impérialiste s’exprime avec
force, est également la cible de ces
opérations de pacification mémorielle. Un
autre historien, jusqu’alors critique de la
politique macronienne, est enrôlé par
l’Élysée : Achille Mbembe. Chargé de la
rédaction d’un rapport sur les relations
franco­africaines, afin comme l’indique le
sous­titre de « relever ensemble les défis de
demain », l’intellectuel camerounais est
intégré dans le dispositif de soft­power
élyséen en amont du Sommet Afrique­
France de Montpellier, en octobre 2021, et
participe à la tournée africaine du président
français, en juillet 2022 (Cameroun, Bénin,
Guinée­Bissau).
C’est au cours de cette tournée aux forts
relents néocoloniaux qu’est rendu public un
nouveau dispositif mémoriel : les
« commissions mixtes » mêlant des
chercheurs français et africains. Deux
commissions de ce type sont annoncées
coup sur coup, à Yaoundé et à Alger, afin
d’étudier respectivement la guerre du
Cameroun des années 1950­1960 et l’histoire
des relations franco­algériennes de 1830
à 19628.
La commission franco­camerounaise,
dirigée par l’historienne française Karine
Ramondy et doublée d’un « volet
artistique », confié au chanteur Blick Bassy,
est immédiatement contestée par nombre
d’observateurs, stupéfiés par l’asymétrie
qu’elle révèle. Cette commission, initiée par
l’Élysée, financée par la France et annoncée

en conférence de presse par Emmanuel
Macron devant un Paul Biya mutique,
s’intègre à l’évidence dans le « plan de
reconquête » évoqué quelques mois plus tôt
par le président français9. Derrière l’objectif
officiel – « faire la lumière » sur la guerre du
Cameroun –, il s’agit d’amadouer les
opinions publiques africaines et de contrer
la « propagande antifrançaise » en donnant
l’illusion que les pages sombres de la
Françafrique sont désormais tournées.
Tout prouve pourtant que ces « gestes »
mémoriels participent paradoxalement
d’une volonté de prolonger le passé. Macron
lui­même ne le cachait pas lors de sa
rencontre en juillet 2022 avec la
« communauté française » du Cameroun. Il
est urgent, déclarait­il, de « faire sauter les
blocages du passé » qui pénalisent les
intérêts français : « Si on sait prendre ce
chemin, nous pouvons faire, y compris de
ces malentendus, une chance. Une chance
pour la France, évidemment, parce que je
crois qu’il y a entre la France et le
Cameroun, entre la France et le continent
africain, une profonde histoire d’amour10. »
Derrière la « réconciliation » forcée,
l’intention s’affiche dans sa froide
perversité : intégrer les crimes coloniaux
dans le storytelling officiel pour mieux
recoloniser les cœurs et des esprits.

La politique du simulacre
Pareil stratagème exige bien des
simulacres et des faux­semblants. L’un
consiste à « reconnaître », à grand renfort de
com’ autopromotionnelle, ce que plus
personne ne peut de toute façon nier : c’est
le cas de la « responsabilité accablante » de
la France dans le génocide des Tutsis. Un
autre consiste à ne reconnaître qu’en
catimini ce qui devrait faire l’objet d’une
reconnaissance officielle et assumée : c’est le
cas du « massacre » de Thiaroye ou de la
« guerre » du Cameroun évoqués dans des
lettres personnelles adressées par Macron à
ses homologues sénégalais et camerounais,
mais savamment esquivés dans les
documents officiels (pour ne pas heurter le
lobby militaire ?). Autres leurres : n’évoquer
qu’une partie des faits (pour mieux occulter
ce qui peut l’être des crimes passés) ou n’en

attribuer la responsabilité qu’à quelques
exécutants zélés (comme Maurice Papon
dans le cas des massacres du 17 octobre
1961 ou Paul Aussaresses dans l’assassinat de
Larbi M’hidi)11. Et finalement :
n’accompagner
ces
reconnaissances
trompeuses d’aucune excuse formelle.
Les thuriféraires du pouvoir macroniste
défendent cette politique qu’ils qualifient de
« petits pas ». Les audacieuses initiatives
présidentielles heurtent malheureusement
les milieux conservateurs, arguent les
historiens qui se sont mis au service de
l’Élysée. Ce qui explique selon eux pourquoi
la société française peine à « digérer enfin ce
passé qui ne passe pas »12.
Ce plaidoyer, qui décharge Macron de ses
responsabilités, n’est qu’un grossier écran
de fumée. Car les « petits pas » macroniens
participent à l’évidence d’une stratégie
délibérée. Il s’agit d’une part de freiner la
marche vers la reconnaissance pleine et
entière des crimes contre l’humanité
perpétrés par le colonialisme français – une
reconnaissance sans arrière­pensées qui
pourrait avoir de lourdes conséquences
judiciaires et financières. La France est­elle
prête à verser des milliards d’euros aux
peuples qu’elle a jadis opprimés (comme
l’ont par exemple fait les Allemands dans le
cas des génocides des Juifs, des Héréros et
des Namas) ?
La stratégie de la « reconnaissance » en
trompe­l’œil sert d’autre part à enfermer
dans « le passé » un (néo)colonialisme qui
ne cesse pourtant de se perpétuer. À quoi
sert la reconnaissance de la répression des
émeutes de Douala en 1945, évoquées dans
la lettre de Macron à son homologue
camerounais en juillet 2025, quand on
commet des crimes comparables en Kanaky­
Nouvelle­Calédonie ? À quoi sert la
reconnaissance de « responsabilités »
françaises dans le génocide des Tutsis si l’on
se rend complice, deux ans plus tard, d’un
génocide et d’innombrables massacres à
Gaza et en Cisjordanie ? Est­ce le rôle de la
« mémoire » d’enterrer les leçons de
l’histoire ?
Thomas Deltombe

8 Alors que la seconde a rapidement disparu, en raison des fortes tensions diplomatiques franco­algériennes, deux nouvelles « commissions mixtes » ont été annoncées au

printemps 2025, l’une franco­haïtienne, l’autre franco­malgache. On ignore à ce jour comment elles seront composées (et si elles pourront même mener à bien leur mission).
9 « Le président Emmanuel Macron rencontre la communauté française d’Afrique du Sud à Pretoria », 29/05/2021 (disponible sur elysee.fr).
10 « Déplacement du président de la République au Cameroun », 26 juillet 2022 (disponible sur elysee.fr).
11 Fabrice Riceputi, « Petite histoire de notre bonne conscience coloniale », Socio. Nouvelle Revue des sciences sociales, n° 19, 2024.
12 Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Karine Ramondy, « Qui a peur de regarder en face le passé colonial ? », AOC, 24 septembre 2025.
Décolonisons 352 - nov 2025

L’ASSASSINAT DU JUGE BORREL,

TRENTE ANS APRÈS

«

Les révoltes et les violences naissent
moins des misères que des injustices »
(Victor Hugo, cité par Élisabeth Borrel)

LECTURE

UN CRI D’AMOUR ET DE VÉRITÉ
Dans Toi qui nous demeures, Louis­Alexandre Borrel revient avec sa mère sur l’assassinat à
Djibouti de son père en 1995 et sur le long combat, de Djibouti à Paris, pour que justice
soit faite.

T

oi qui nous demeures est un livre­
hommage. Louis­Alexandre Borrel,
qui l’a autoédité, y interroge sa mère,
Élisabeth Borrel, sur l’assassinat à Djibouti
de son père, magistrat comme elle. Une
mort d’abord présentée comme un suicide,
avant que la détermination d’Élisabeth et de
ses enfants à connaître la vérité ne finisse
par mettre sur la sellette le pouvoir
politique, à Djibouti comme à Paris.
Le 18 octobre 1995, le cadavre
partiellement carbonisé de Bernard Borrel,
magistrat français détaché comme conseiller
technique auprès du ministre djiboutien de
la Justice, est retrouvé au pied d’une falaise,
non loin de Djibouti. L’enquête, confiée à la
justice française, s’oriente d’emblée vers la
thèse du suicide, sans qu’aucune autopsie
ne soit réalisée. Autre irrégularité majeure :
les juges d’instruction Le Loire et Moracchini
organisent une reconstitution sans en avoir
averti les parties civiles – Élisabeth Borrel et
les trois syndicats français de magistrats.
Cette violation des règles de la procédure
judiciaire est­elle à mettre au compte de
l’amitié entre la juge Moracchini et le
procureur général de Djibouti, ou le résultat
d’une volonté de dissimulation ? Les parties
civiles obtiennent finalement en 2000 le
dessaisissement des juges Moracchini et Le
Loire.

Du suicide à l’assassinat
La rencontre avec François­Xavier
Verschave1, qui lui ouvre les yeux sur la
Françafrique et ses agissements criminels,
amène Élisabeth Borrel à reconsidérer la
thèse du suicide de son mari. Elle demande
des expertises complémentaires, et, à la
demande du juge Parlos, un collège
d’experts est nommé, qui conclut en 2003 à
l’intervention d’un tiers pour causer la mort.
Mais il faut attendre 2017 pour que le
caractère criminel de la mort de Bernard
Borrel soit reconnu par le procureur de la
République.
Cette réticence des autorités françaises à
explorer la piste criminelle s’est manifestée
tout au long de l’instruction. Ainsi, quand la
juge Clément, en charge du dossier
judiciaire, demande communication de
pièces classées secret défense au ministère
de la Défense et au ministère de l’Intérieur,
les documents qu’on lui remet sont illisibles.
Élisabeth Borrel, face à ce manque de
transparence, rejoint le Collectif secret
défense ­ un enjeu démocratique2.
En 2004, une tentative d’enterrer l’affaire
est déjouée par la juge Clément, qui refuse
de communiquer au procureur de Djibouti
une copie du dossier d’instruction. Cette
manœuvre, en effet, aurait pu permettre de
désigner des lampistes et de les faire

condamner à Djibouti pour le meurtre de
Bernard Borrel. Une condamnation rendant
impossible un procès en France, dans un
dossier où des éléments laissent penser que
le pouvoir djiboutien pourrait avoir
commandité le crime.

« Le juge fouille-merde est
mort »
« Le juge fouille­merde est mort ». C’est ce
qu’un témoin, Mohamed Alhoumekani, dit
avoir entendu le lendemain de la mort du
juge Borrel, dans l’enceinte du palais
présidentiel djiboutien. Quels cadavres dans
le placard Bernard Borrel aurait­il pu
débusquer ? Il était chargé de conseiller le
ministre de la Justice djiboutien dans la

1 Président de Survie de 1995 à 2005, fondateur du journal que vous tenez entre les mains, il a le premier analysé et dénoncé les rouages de la Françafrique.
2 Collectif qui rassemble des personnes physiques ou morales confrontées aux abus et dérives du secret défense. Leur site web : collectifsecretdefense.fr

Décolonisons 352 - nov 2025

JUSTICE

9

JUSTICE

10
révision du Code pénal. Mais son collègue le
juge Le Loire avait sollicité son aide dans
l’enquête sur l’attentat du Café de Paris en
1990, un café fréquenté par les expatriés
français. La justice djiboutienne avait
attribué la responsabilité de ce crime au
leader du principal parti d’opposition.
Élisabeth Borrel dissèque le dossier,
faisant la liste de ceux qui savent la vérité sur
la mort de son mari, jusqu’aux liens avec les
politiques français de l’époque. Pour elle, les
trafics d’uranium enrichi sont au centre de
« l’affaire » et du brouillard créé pour

contrecarrer la quête de vérité. Une quête
que certains veulent empêcher à tout prix
puisqu’en 2015, la famille Borrel apprend la
disparition des objets recueillis sur et près
du corps de Bernard Borrel. Placés sous
scellés au greffe du Tribunal de Paris afin de
pouvoir identifier l’ADN d’un suspect, ils ont
été détruits ! Élisabeth Borrel porte plainte
pour faute lourde de l’État.
En 2022, un nouveau témoignage paraît
pouvoir relancer l’enquête : ce serait un
militaire français en mission qui aurait
assassiné Bernard Borrel. Mais le témoin a

peur, il n’y a pas en France de protection des
témoins.
Le livre se termine par un cri d’amour
vibrant, que Louis­Alexandre Borrel met
dans la bouche de son père : « Vous faites
l’erreur de me tuer. Vous ne serez jamais
tranquilles. Élisabeth ne laissera pas
faire. »
Laurence Dawidowicz
& Raphaël Doridant
Vous pouvez vous procurer le livre en envoyant un
mail à : toiquinousdemeures@gmail.com

ENTRETIEN AVEC ÉLISABETH BORREL

« LES AUTORITÉS PROTÈGENT
ASSASSINS ET COMMANDITAIRES »
Trente ans déjà, et dans l’instruction
concernant la mort de votre mari, 13
juges d’instruction se sont succédés,
sans être déchargés des autres affaires.
Quelles conséquences cela a­t­il pu
avoir ?
La multiplication des magistrats
instructeurs pour ce dossier d’assassinat
d’un collègue, qui compte près de 8 000
cotes – dont certaines de 800 pages – n’est
qu’un moyen technique parmi tant d’autres
à la discrétion des autorités françaises pour
gagner du temps, détruire tout espoir de
condamner les auteurs de cet acte criminel
et pour en protéger les auteurs et
commanditaires.
La première pierre de cette machination
étatique est l’acte de décès de mon mari.
Enregistré à l’état civil djiboutien le 18
octobre entre 22 et 24 heures, alors que la
mort de mon mari se serait produite le jour
même à 22 heures, selon les déclarations
d’une personne anonyme non munie d’un
certificat de « mort naturelle » et alors que je
n’avais pas encore déclaré la disparition de
Bernard… Qui a agi ? Quelle autorité
connaissait la filiation exacte de notre couple
et avait le pouvoir de faire ouvrir les portes à
cette heure­là [Pour déclarer un décès, il
faut fournir tous les éléments de filiation du
décédé et de son épouse, ndlr] ?
Les
autorités
françaises
vont
immédiatement affirmer sans aucune
preuve qu’il s’agit d’un suicide, avant toute
autopsie pourtant obligatoire s’agissant
Décolonisons 352 - nov 2025

d’une mort violente d’un magistrat dans des
circonstances
indéterminées.
Elles
diffuseront également immédiatement les
rumeurs de la supposée pédophilie de mon
mari. Et si les juges d’instruction ont établi
l’assassinat en 2003, ce n’est qu’en 2017 que
le procureur de Paris reconnaît enfin
l’assassinat de son collègue.
Le problème ne serait pas les juges,
mais certains juges ?
Les juges d’instruction Roger Le Loire et
Marie­Paule Moracchini ont été dessaisis du
dossier criminel pour ne pas nous avoir
emmenés, les parties civiles et nos avocats, à
la reconstitution effectuée à Djibouti en
mars 2000 en présence du parquet et de la
directrice de l’institut médico­légal de Paris,
Dominique Lecomte. En septembre 2000,
mon avocat, Olivier Morice communique à
la presse la carte postale très amicale
envoyée, en même temps que la cassette
vidéo de la reconstitution, par le procureur
djiboutien, Djama Souleiman, à la juge
Moracchini, alors qu’elle était encore en
charge d’instruire le dossier d’assassinat de
mon mari. Elle révèle une connivence
évidente entre les deux magistrats, alors
même que les autorités djiboutiennes
étaient déjà mises en cause par un témoin.
Maitre Morice saisit alors le garde des sceaux
à propos de ce dysfonctionnement.
Mais ces juges d’instruction portent
plainte en diffamation contre lui et les
journaux qui avaient sorti le document. Il est
condamné pénalement de ce chef par les

juridictions françaises à 4 000 euros
d’amende, assortis de dommages intérêts de
7 500 euros pour chaque partie civile. Une
vraie procédure bâillon !
Olivier Morice porte l’affaire devant la
Cour européenne des droits de l’Homme
(CEDH) qui, le 23 avril 2015, à l’unanimité
des 17 juges, condamne la France et
consacre une large liberté d’expression à
l’avocat hors des tribunaux et dans la presse
pour dénoncer des dysfonctionnements de
nature à nuire à la bonne marche de
l’instruction. La CEDH insiste sur la nécessité
d’une forte protection de la liberté
d’expression en présence d’un débat public
d’intérêt général. « Ce qui sape l’autorité des
tribunaux ce n’est pas la dénonciation des
dysfonctionnements judiciaires, c’est
l’existence de ces dysfonctionnements »,
indique­t­elle dans son jugement.
En 2002, une autre juge d’instruction,
Sophie Clément, va par contre refuser
de donner le dossier judiciaire aux
autorités de Djibouti. Qu’aurait­il pu se
passer si elle avait accepté ?
Dans un dossier criminel qui gêne deux
États, il est courant que l’État dont les
institutions ne sont pas démocratiques
obtienne la copie du dossier criminel pour
faire condamner des petits délinquants
innocents dans ces dossiers gênants, ce qui
oblige les juridictions de l’autre État à
constater que les auteurs ont été jugés et
donc à clôturer leur instruction et l’enquête.
C’est la règle.

Dans le dossier Borrel, le garde des
Sceaux de l’époque, monsieur Perben, avait
promis de donner la copie du dossier aux
autorités djiboutiennes. Compte tenu du
refus motivé de madame Sophie Clément, la
copie du dossier n’a pas été officiellement
donnée à Djibouti. Maître Spizner, avocat du
chef de l’État djiboutien, a alors conseillé au
président Chirac de porter le litige devant la
Cour Internationale de Justice, afin de faire
condamner la France à une astreinte
financière si le dossier n’était pas transmis à
Djibouti. Chirac l’a fait ! C’était un acte de
haute trahison ! La cour a bien condamné la
France, mais sans autre sanction financière,
faisant échec à cette instrumentalisation de
la plus haute juridiction internationale.
Dans ce dossier, il y a eu souvent des
refus de communiquer à la justice des
éléments utiles à la manifestation de la
vérité. On a objecté aux juges le secret­
défense…
Il y a eu de multiples demandes de levée
du secret­défense dans ce dossier criminel.
Les pièces utiles à l’enquête, c’est­à­dire
celles contemporaines de la présence de
mon mari à Djibouti et celles
immédiatement consécutives à son décès,
n’ont jamais été déclassifiées. Contrainte par
une conférence de presse à la veille des
élections de 2004, la ministre de la Défense
Alliot­Marie a accepté de publier et de suivre
l’avis favorable de la commission de
déclassification, mais sur des pièces sans
intérêt. L’invocation du secret­défense par
les gouvernants leur permet ainsi de cacher
les éléments utiles à l’enquête, sans aucun
contrôle et sans aucun recours.
L’enquête s’oriente vers la piste
criminelle en 2002, mais le procureur
de la République ne la reconnaît
publiquement qu’en 2017…
Cela démontre la volonté des autorités de
clore le dossier le plus rapidement possible.
Ces dernières années, l’enquête n’a guère
avancé et on reproche aux témoins de
toujours dire la même chose… la vérité !
Les autorités judiciaires veulent
maintenant effacer la mémoire de Bernard
Borrel. En 2006, « L’appel pour la vérité dans
l’assassinat du juge Bernard Borrel »,
soutenu par le Syndicat de la Magistrature,
Survie et l’ARDHD1, avait obtenu des
centaines de signatures, dont celles de 150
anciens ministres, parlementaires, maires ou
dirigeants de partis politiques, mais aussi des
magistrats et de très nombreux avocats. Or,

depuis 2012, toutes les tentatives pour
rendre hommage à Bernard sont entravées
par la hiérarchie judiciaire.
En 2014, les scellés de ce dossier ont
été détruits par le greffe du tribunal de
Paris suite à l’inscription erronée d’un
« non­lieu ». Avec quelles conséquences
dans la recherche de la vérité ?
Le tribunal judiciaire de Paris a condamné
le 16 mars 2020 les services de la justice
pour faute lourde, à savoir l’absence
d’autopsie au moment du décès et la
destruction de ces scellés. Compte tenu de
cette dernière, même si les expertises
notamment des ADN retrouvés sont
toujours au dossier criminel, la destruction
des supports empêche toute contre­
expertise et donc a priori toute
condamnation des auteurs matériels.
Par ailleurs, l’instruction relative à cette

destruction n’a pas expliqué comment on
avait pu en arriver à cette fausse inscription
de non­lieu… Lors des auditions au cours
de ces investigations, nous avons cependant
découvert le système officieux mis en place
dans tous les parquets de France concernant
les « affaires signalées », comme celle
concernant mon mari. Il démontre
l’ampleur de la soumission du procureur de
Paris au garde des Sceaux : non seulement
des rapports sont rédigés pour la hiérarchie
dès que des auditions, confrontations,
transports, perquisitions, reconstitutions,
expertises sont réalisés par le juge
d’instruction, mais des pièces sont
transmises en copie au garde des Sceaux,

donc au pouvoir exécutif, par un logiciel
spécifique à accès très restreint, – il faut être
habilité pour y avoir accès comme en
matière de secret­défense. Tout cela au
mépris du secret de l’instruction ! Et quelle
différence de moyens entre le traitement de
ces affaires et le droit commun !
Au fil de votre combat pour la vérité
sur la mort de votre époux, vous avez
été confrontée à des pans entiers de la
justice que vous ignoriez, alors même
que vous étiez magistrate. Comment
imaginer
une
justice
plus
indépendante et démocratique en
France ?
D’abord, je voudrais dire, pour avoir porté
l’action publique dans cette affaire, que le
fait d’agir à la place du procureur, mais sans
ses pouvoirs et sans les protections qui s’y
rattachent, est d’autant plus dangereux que
l’inaction et la soumission du procureur sont
grandes et la protection des assassins et
commanditaires, assurée par les autorités.
Toutes les menaces, pressions, infractions
dont notre famille a été la victime n’ont
jamais fait l’objet d’enquêtes sérieuses. Les
témoins importants ont été victimes de
fortes menaces et pressions et eux n’ont
reçu aucune protection.
Pourtant, à chaque élection présidentielle,
le statut du parquet est évoqué… sans que
les promesses des candidats ne soient jamais
tenues. Les enquêteurs, par ailleurs en
nombre insuffisant, devraient ne dépendre
que des magistrats instructeurs. Il faut aussi
améliorer le statut des lanceurs d’alerte et
créer un statut de témoin protégé
notamment en matière d’écologie, de
terrorisme et de grande criminalité, qu’elle
soit de droit commun ou économique.
Pour moi, l’assassinat d’un magistrat est
une atteinte gravissime à l’état de droit,
comme l’assassinat d’un policier, d’un préfet,
d’un ministre, puisque notre rôle consiste à
concourir à faire respecter la loi et nos
institutions. Celles­ci ne garantissent pas
l’indépendance de la justice et la séparation
des pouvoirs n’est donc pas assurée. J’ai
avisé l’ensemble des syndicats de magistrats
de tous les dysfonctionnements de ce
dossier criminel. Ils se sont tous constitués
partie civile, sauf Force ouvrière. Mais
aujourd’hui, seul le Syndicat de la
Magistrature est encore à mes côtés.
Propos recueillis par Laurence
Dawidowicz
Décolonisons 352 - nov 2025

JUSTICE

11

12

JOURNAL

UN NOUVEAU NOM, UNE MÊME LUTTE

BILLETS D’AFRIQUE DEVIENT

DÉCOLONISONS !

E

n septembre 1993 paraissait le
premier numéro de Billets d’Afrique
– et d’ailleurs précisait l’édito, mais
pas le titre. Pas encore un journal, à peine un
bulletin : une page A4 recto/verso en noir et
blanc, à la mise en page archi minimaliste, qui
servait de supplément au véritable journal
d’alors d’une association Survie née neuf ans
auparavant, Point sur la loi pour la survie et
le développement.
La modeste feuille annonçait cependant un
objectif ambitieux dès les premières lignes,
sous la plume de son fondateur, François­
Xavier Verschave : « contribuer à achever un
système de coopération rongé jusqu’à la
corde par l’affairisme et le cynisme, en ne
lâchant pas les baskets de ceux qui seraient
tentés de le perpétuer ». Il n’était pas encore
question de Françafrique (le célèbre ouvrage
portant ce titre ne paraîtra que cinq ans plus
tard), pas même de colonisation (le terme
« néocolonial » n’y apparaissait qu’une fois).
Mais la dénonciation de l’emprise persistante
de notre pays sur son ancien empire africain
était d’emblée au cœur du projet éditorial.
Ce Billets d'Afrique va rapidement s’étoffer,
mais gardera longtemps l’aspect basique d’un
austère bulletin d’information. Il faut attendre
une décennie pour que la publication prenne
de l’ampleur : en 2003, une maquette plus
travaillée lui donne l’aspect d’un véritable
journal, même si sa « une » le présentera

encore longtemps comme une simple « lettre
mensuelle »…
Une appellation bien
modeste au vu de la qualité ce qui était
proposé dans ses colonnes.
Il y a dix ans ou presque, en janvier 2016,
Billets d’Afrique « fait sa mue » : la couverture
passe à la couleur, et la mise en page évolue
pour donner au journal un côté plus
magazine – une maquette qui ressemble
beaucoup à celle que vous connaissez
aujourd’hui. Le journal s’assume désormais
comme un « mensuel d’information sur la
Françafrique ». Le « et d’ailleurs » disparaît au
passage : de fait, c’est bien le continent
africain qui est au centre des sujets traités…
et des combats de l’association.
Survie va bien sûr continuer à évoluer, et
son journal avec lui. En novembre 2017, celui­
ci fait sa couv’ sur la Kanaky­Nouvelle­
Calédonie, « une colonie aux portes de
l’indépendance » (elle attend toujours,
hélas). Quelques mois plus tard, ce sont les
« luttes dans les actuelles colonies
françaises » qui font la une. Survie ne déserte
pas la Françafrique, loin de là, mais comme
elle l’a fait par le passé, elle agrandit son
terrain de recherche et de militantisme.
Comment dénoncer en effet le
néocolonialisme de l’État français en laissant
de côté le colonialisme tout court que
subissent encore ces territoires dit
hypocritement d’« outre­mer » ?

Survie
entend
lutter
désormais
ouvertement contre l’impérialisme français
sous toutes ses formes, partout où il sévit, de
Libreville à Nouméa, de Papeete à N’Djamena.
À partir de décembre 2024, notre publication
s’affiche donc logiquement comme un
« journal anticolonial ». Avec ce numéro,
voici un nouveau cap de franchi : Billets
d’Afrique devient aujourd’hui Décolonisons !
Un nom qui dit mieux l’objet de nos luttes, et
leur étendue. Le rappel – involontaire mais
évident – à un de nos gros titres passés : en
février 1996, le journal proclamait déjà en
une : « Décolonisons­nous ! » Trente ans
après, nous renouvelons cet appel toujours
indispensable. Nous le proclamons pleine
page… et poursuivons le combat !

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Retrouvez dans votre boîte aux lettres Décolonisons !, le journal anticolonial édité par
l’association Survie. Douze pages (seize pour le numéro d’été) d’information et de
décryptage de la politique française en Afrique et dans les outre­mer.

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Décolonisons
352
- nov dues
2025
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