Fiche du document numéro 36483

Num
36483
Date
Juillet 2026
Amj
Fichier
Taille
16533023
Pages
20
Titre
Décolonisons ! No. 360
Nom cité
Mot-clé
Cote
No 360
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
JOURNAL ANTICOLONIAL ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE

ÉTÉ 2026

NOTRE DOSSIER ESTIVAL : RESTITUTIONS, UN COMBAT SANS FIN ?

DÉCOLONISONS !

N°360

ISSN 3129­6106

3€

EN BREF

En Libye, les
migrants trinquent
toujours
Arrêté en Allemagne, le Libyen Khaled
Mohamed Ali El Hishri comparaissait en
audience de confirmation des charges du 19
au 21 mai 2026 devant les juges de la Cour
pénale internationale (CPI). La chambre
préliminaire doit désormais décider si le
suspect sera renvoyé devant la chambre de
première instance pour y être jugé.
Responsable de la milice Al­Radaa, alliée
des autorités de Tripoli, et commandant de la
prison de Mitiga, El Hishri est accusé d’avoir
commis ou supervisé pendant plusieurs
années des crimes contre l’humanité à
l’encontre des Libyen⋅ne⋅s arbitrairement
emprisonné⋅e⋅s, comme à l’égard des
étranger⋅e⋅s. Les témoignages sont venus
rappeler le climat de terreur qui règne dans
les prisons et les centres de rétention
officiels ou officieux en Libye. Un récent
rapport de l’Onu, intitulé « Business as
usual » (17/02), documente lui aussi à
nouveau que « les migrants, les réfugiés et les
demandeurs
d’asile
[…]
sont
régulièrement victimes de violations et
d’abus horribles, notamment l’esclavage, la
torture, les mauvais traitements, le travail
forcé, la prostitution forcée et d’autres
formes de violence sexuelle, la rançon,
l’extorsion, ainsi que la confiscation et la
revente de leurs biens et documents
d’identification. » En 2017, un reportage de
CNN avait déjà provoqué un émoi planétaire.
Depuis, rien n’a changé, mais plus personne
ne s’en indigne.
Il faut espérer que le procès aura lieu et
qu’il permettra également de mettre sur la
table la complicité de l’agence Frontex, dont
l’essentiel de l’activité consiste à renvoyer les
migrant⋅e⋅s dans les bras de leurs
tortionnaires, et des États européens qui
soutiennent ces derniers financièrement.

L’OAS célébrée en
Isère
Le 7 juin, des associations d’extrême droite
et pro­Algérie française organisaient au
Touvet (Isère) une cérémonie d’hommage à
Claude Piegts pour l’anniversaire de sa mort.
Ce militant de l’Organisation de l’armée
secrète (OAS) a en effet été exécuté le 7 juin
1962. Ont aussi été honorés ce jour­là trois
autres membres de l’organisation terroriste,

également fusillés et condamnés pour des
attentats et assassinats. Claude Piegts et
Albert Dovecar, membres des commandos
Delta de l’OAS sous les ordres de Roger
Degueldre, ont notamment participé à
l’assassinat de Robert Gavoury, commissaire
central d’Alger, dans la nuit du 31 mai au 1er
juin 1961. Jean Bastien­Thiry, lui, fut
l’organisateur de l’attentat du Petit­Clamart,
qui faillit coûter la vie au général de Gaulle le
22 août 1962.
Cet hommage est depuis des décennies
un rendez­vous annuel de la Fédération
nationale des rapatriés, une association de
pieds­noirs vieillissants, mais l’extrême droite
locale s’en empare de plus en plus. Plusieurs
organisations (dont le Réseau de Lutte
contre le Fascisme en Isère et Survie Isère)
se sont mobilisées à l’appel du Collectif 17
octobre 1961, contre ce rassemblement,
saisissant la préfète de l’Isère pour demander
l’interdiction de la manifestation. Le collectif
17 octobre 1961 dénonçait notamment une «
falsification de l’histoire, une glorification
de personnes criminelles ». Sans succès.
S’est donc tenu le jour J, de l’autre côté du
cimetière du Touvet, un contre­
rassemblement qui a rassemblé une centaine
de personnes. L’histoire de la guerre
d’Algérie s’inscrit aujourd’hui encore dans
une bataille mémorielle face à une extrême
droite qui tente de glorifier les crimes
commis pour maintenir à tout prix l’ordre
colonial.

Les statuettes de
Villepin
On se souvient comment, en 2017,
l’intermédiaire Robert Bourgi avait plombé la
candidature de François Fillon à la
présidentielle en faisant fuiter qu’il lui avait
offert deux costumes à 15 000 euros pièce.
Le même remet le couvert aujourd’hui dans
Complément d’enquête (France 2, 30/04),
révélant avoir donné en 2002 à Dominique
de Villepin, alors ministre des Affaires
étrangères, deux statuettes d’une valeur de
75 000 et 50 000 euros, l’une payée par l’ex­
dictateur burkinabè Blaise Compaoré, l’autre
par un industriel italien.
Après ces déclarations, Villepin s’est
empressé de restituer les statuettes au
ministère, contestant leur prix et niant avoir
eu connaissance des donateurs réels. Le
fondateur du récent parti La France
humaniste se pose en figure morale

exemplaire, au point de séduire jusque dans
les rangs de la gauche. L’affaire aura peut­être
le mérite de ramener « la part d’ombre de
Villepin en plein jour », comme l’écrivent les
journalistes de Mediapart (11/05). Ceux­ci
rappellent que les révélations de Bourgi ne
sont pas nouvelles et que Villepin aurait
également, pour le compte de Chirac,
réceptionné des fonds de divers chefs d’États
africains, ce qu’il conteste, mais ce que
confirme l’ancien président ivoirien Laurent
Gbagbo. Villepin a d’ailleurs été un acteur
françafricain de premier plan dans la crise
ivoirienne. S’il est passé entre les gouttes
judiciaires dans les affaires de financements
libyens, c’est pourtant un intime du
généreux agent de corruption (présumé)
Alexandre Djouhri...

Reconnaître pour
mieux verrouiller
Le discours d’Emmanuel Macron le 2 juin à
Paris sur les quais de Seine pour
l’inauguration du mémorial en hommage aux
victimes du génocide des Tutsi⋅e⋅s au Rwanda
en 1994, montre à nouveau son habileté
politique. Face au président rwandais Paul
Kagame et à des personnalités comme
l’auteur Gaël Faye et l’historien Marcel
Kabanda, le chef de l’État a répété, sans rien
y ajouter, son discours de Kigali de 2021.
Derrière la mention des responsabilités de
l’État français, c’est bien un verrouillage qui
est à l’œuvre : toujours aucune excuse, ni
reconnaissance de complicité.
Macron évite de revenir sur les aspects les
plus controversés : l’engagement militaire
contre le FPR de 1990 à 1993, les évacuations
sélectives de l’opération Amaryllis, l’abandon
des Tutsi⋅e⋅s de Bisesero, l’exfiltration du
gouvernement génocidaire au Zaïre à l’été
1994. Malgré la volonté affichée de lutte
contre l’impunité, les procès qui se tiennent
en France concernent uniquement des
Rwandais,
tandis
que
l’éventuelle
responsabilité pénale d’acteurs français reste
inenvisageable judiciairement. Or les
responsabilités françaises au Rwanda ne
relèvent ni d’un simple aveuglement, ni
d’une exception historique. La chaîne de
commandement, jusqu’au plus haut sommet
de l’État, a parfaitement fonctionné, avec de
lourdes conséquences en 1994 – comme
depuis dans de nombreuses interventions en
Afrique. Une pleine clarification reste
nécessaire.

Image de couverture :

John Beurk
Journal fondé en 1993 sous le nom de
Billets d'Afrique par François­Xavier
Verschave ­ Directeur de la publication
Nicolas Butor ­ Comité de rédaction
R. Granvaud, O. Tobner, J. Boucher, J. Poirson,
N. Butor, B. Godin, N. Maillard­Déchenans,
M. Petit­Ageneau, A. Decroix, K. Gueguen,
J. Lasagno ­ Ont contribué à ce numéro
C. Lesaffre, J. Beurk, A. Poyrazer, J. Anchaing,
A. Gautier ­ Édité par Association Survie, 21
ter rue Voltaire ­ 75011 Paris ­ Tél. (+33)9 53
14 49 74 ­ Web http://survie.org ­
Commission paritaire n°0226G87632 ­
Dépôt légal juillet 2026 ­ ISSN 3129­6106 ­
Imprimé par Imprimerie Notre­Dame, 80
rue Vaucanson, 38830 Montbonnot Saint Mar­
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Bulletin d’abonnement en page 20.

Sommaire
4 > 14 DOSSIER
Restitutions,
un combat sans fin ?
10 JEU D'ÉTÉ
Mots fléchés
anticoloniaux
15 SALVES
80 ans après la départemen­
talisation, La Réunion est­elle
toujours une colonie ?
17 LECTURE
Numérique mortifère... et
colonial
18 ACTUALITÉ
Retours de (contre) som­
met Afrique­France

4

L’EMPIRE
EST MORT, VIVE

L’EMPIRE !

Camille Lesaffre

ÉDITO

n°360 / été 2026

00 ans, ça se fête ! Pour son anniversaire, la Marine nationale s’est offert,
avant de rétropédaler devant la polémique, la publication sur ses comptes
Instagram et Facebook d’affiches de propagandes pétainistes. Une invitation
formulée en 1942, par le régime de Vichy, à devenir marin pour « garder l’Empire
que nos ancêtres ont bâti », accompagnée de « trois portraits de profil typiques de
l’iconographie coloniale, censés alors représenter les “trois races” (africaine,
asiatique et maghrébine) de l’empire » (Libération, 01/06). Un accident ? Plutôt une
revendication assumée de la violence coloniale et raciste qui façonne jusqu’à
aujourd’hui les institutions françaises.
Malgré la tentative désespérée de Macron d’acter la fin du « pré carré » français en
Afrique à Nairobi en mai, difficile de nier que la fierté impériale reste la norme bien
au­delà du référentiel vichyste. Re­
baptisée « puissance française »
dans le débat public, elle normalise
les politiques (néo)coloniales en
les
dissociant
de
leurs
fondements : dépossession, exploi­
tation et empoisonnement des
corps et des terres. Loin d’être des
anecdotes du passé, ces violences
d’État et leurs conséquences stru­
cturent concrètement le présent.
Une continuité coloniale matérialisée par l’actualité institutionnelle de juin 2026.
La cour d’appel de Paris a confirmé, le 22 juin, le non­lieu dans le scandale du
chlordécone, pesticide utilisé dans les Antilles de 1972 à 1993 et ayant contaminé
tous les écosystèmes antillais (Billets d’Afrique n°324, 01/2023). Dix jours plus tôt, le
Parlement votait une loi « visant à reconnaître la responsabilité de l’État et à
indemniser les victimes du chlordécone » aux Antilles, mais uniquement pour les
maladies fixées par décret, à savoir les cancers de la prostate, la maladie de
Parkinson et les lymphomes non hodgkiniens – pas les femmes atteintes de cancer
du sein donc. En parallèle, un autre cas de colonialisme chimique était examiné par
la Cour de cassation, via le recours de Tran To Nga, 84 ans, qui poursuit les
multinationales qui ont fabriqué l’agent orange qui l’a empoisonnée, elle comme
des millions de Vietnamien⋅e⋅s (Reporterre, 15/06). Décision attendue le 16
septembre.
Une petite lueur d’espoir dans cette mascarade d’État de droit : plus de 40 ans
après les faits, les parlementaires français ont approuvé à l’unanimité une loi de
réparation pour les plus de 2 000 enfants réunionnais⋅e⋅s déporté⋅e⋅s dans l’Hexa­
gone entre 1962 et 1984 et ayant subi « des changements d’état civil brutaux, voire
des maltraitances ou des humiliations à l’origine de profonds traumatismes pour
ces enfants initialement placés au sein de l’Aide sociale à l’enfance » (Le Monde,
17/06).
Les quelques avancées, arrachées par des décennies de lutte des victimes et de
leurs soutiens qui osent défier la norme de déshumanisation des personnes non
blanches, sont vécues avec effroi par celles et ceux privilégié⋅e⋅s par le statu quo. Les
empires médiatiques, celui de Bolloré en tête, accentuent ainsi leur offensive pour
sauver l’hégémonie des hiérarchies coloniales, raciales et sociales. Une panique
identitaire parfaitement résumée sur Cnews, chaîne du milliardaire suprémaciste
susmentionné : « On a perdu le Mali, et on a Monsieur Bagayoko en échange. […]
Vous avez un maire malien à Saint­Denis » (voir le communiqué de Survie, 04/06).
Alors que démarre la campagne pour l’élection présidentielle de 2027, lutter
contre les représentations racistes qui sont au cœur des politiques de domination à
l’intérieur, aux frontières et à l’extérieur du territoire français est plus qu’une
exigence mémorielle. C’est une nécessité existentielle pour faire face à la menace
tangible d’une prise de pouvoir fasciste.

PORTRAIT
DOSSIER

4

RESTITUTIONS

UN COMBAT SANS FIN ?

4 Dans les vitrines européennes,
un interminable colonialisme
7 Les manilles de la discorde
8 Entretien avec le chercheur
camerounais Pascal Ndjock Nyobe
12 La longue histoire des restitu­
tions du patrimoine africain

DANS LES VITRINES EUROPÉENNES,

UN INTERMINABLE COLONIALISME
Malgré une présence de plus en plus importante dans le débat public, le terme « restitu­
tion » est mal compris. À rebours de la « nouvelle relation à l’Afrique » promue par
Emmanuel Macron, la question des restitutions des biens culturels africains trahit un
colonialisme encore bien vivace.

L

a question de la restitution des biens
culturels africains ne relève pas d’un
simple débat patrimonial ou
muséographique. Elle touche au cœur d’une
injustice historique fondamentale : le pillage
systématique, organisé et légitimé par l’État
colonial, des œuvres, objets rituels, trésors
royaux ou artefacts militaires de tout un
continent1.
Ces objets ne sont pas de simples
curiosités esthétiques mais sont porteurs
d’identités, de mémoires, de pratiques
spirituelles et de savoirs ancestraux. Les
bronzes du Bénin, les trésors d’Abomey, les
statues Kongo ou encore les manuscrits
éthiopiens saisis lors de la bataille de
Magdala sont autant d’exemples de
patrimoines arrachés pour ensuite être
exposés dans les grandes institutions
européennes.
Les arts africains font alors l’objet d’une
vision biaisée et déshumanisante qui est
largement structurée par les pratiques
muséales, les discours et les logiques du
marché qui composent le système occidental
de l’art2. L’absence de ces œuvres dans leur
pays d’origine n’est pas neutre : elle ampute
les sociétés africaines de leur mémoire,
fragilise la transmission intergénérationnelle
et perpétue symboliquement la hiérarchie
coloniale entre un Nord détenteur du savoir
et un Sud dépossédé de lui­même.

1 En 1999, paraissait sur le sujet dans la collection de Survie Dossiers noirs Un nouvel or noir ­ Le pillage des objets d’art en Afrique , de Philippe Baqué (Agone). Une édition

mise à jour et enrichie de nouvelles recherches est parue en 2021, à retrouver dans notre boutique en ligne (boutique.survie.org).
2 Sally Price, Arts primitifs, regards civilisés (École nationale supérieure des beaux­arts de Paris, 1995).
Décolonisons 360 - été 2026

Mais la restitution ne vise pas qu’un
objectif de résolution d’un crime passé. Car
le crime se réitère en permanence par la
violence que constituent les modes de
conservation et d’exhibition de ces biens
culturels. Objets sacrés ou réservés à
l’intimité familiale sont exposés à la vue de
tous. Dans le cas de la Mère des masques,
objet à haute valeur spirituelle dans la
culture Dogon, celui­ci est aujourd’hui
conservé sous un sol en verre, sur lequel les
visiteurs du musée du quai Branly peuvent
marcher, comme une forme d’humiliation
reproduite par chaque pas. La restitution
s’impose donc comme un acte de réparation
plus large, visant à reconnaître la violence de
l’histoire, en assumer la responsabilité
collective et en tirer des solutions concrètes.
La question des réparations, pourtant
indissociable de celle des restitutions, n’a été
que très peu évoquée dans le « rapport sur
la restitution du patrimoine culturel
africain », publié en 2018 par Felwinn Sarr et
Bénédicte Savoy (sur les travaux de cette
dernière, lire notre article en page 12).
Celui­ci a néanmoins constitué une rupture
intellectuelle majeure. Il y est défendu le
principe d’une restitution permanente et
inconditionnelle des objets acquis dans des
contextes coloniaux. Restituer, c’est
reconnaître que la possession actuelle est le
résultat d’un crime, et que la détention
prolongée en constitue la continuation.

Des progrès législatifs
insuffisants
Depuis quelques années, le débat a
franchi la sphère académique pour entrer
dans l’arène législative et, surtout, politique.
La France a constitué, à cet égard, un cas
d’école, aussi bien pour ses avancées que
pour ses limites.
Même si ces questions émergent
tardivement chez nous, le débat sur les
restitutions est en réalité bien plus ancien
qu’il n’y paraît. Dès les années 1960, à
mesure que les États africains accèdent à
l’indépendance, les premières demandes de
retour des biens culturels apparaissent. Elles
trouvent un relais institutionnel à partir du
milieu des années 1970, portées par les
organisations internationales, Onu en tête3,
avant d’atteindre leur apogée dans le débat
public entre 1978 et 1982.
Ce premier cycle se referme pourtant sans
avancée concrète, emporté par un double

phénomène. D’une part le consensus moral
se dissout faute de traduction politique ;
d’autre part, les arguments du refus sont les
mêmes qu’aujourd’hui : danger du
nationalisme, fragilité du droit commun,
préservation des collections publiques. Près
de quarante ans plus tard, le débat est
« redécouvert ».
En novembre 2020, l’Assemblée nationale
adopte une loi autorisant la restitution de 26
trésors royaux d’Abomey au Bénin et du
sabre d’El Hadj Oumar Tall au Sénégal. La
France déroge alors expressément au
principe d’inaliénabilité de ses collections
nationales pour permettre un retour définitif
d’œuvres vers leur pays d’origine. En effet,
les principaux verrous juridiques pour la
France sont les principes de domanialité
publique : inaliénabilité, imprescriptibilité et
insaisissabilité. La sortie des collections n’est
possible que suite à l’adoption d’une loi
spécifique, autrement dit une loi d’espèce
négociée et ciblée, comme cela a été le cas
pour la restitution de têtes maories à la
Nouvelle­Zélande en 2012. Ainsi, les retours
doivent rester exceptionnels et les solutions
envisagées, pour éviter un transfert de
propriété, sont plutôt les prêts et les dépôts.

Un discours colonial
encore omniprésent
Si les avancées législatives sont réelles
mais limitées, c’est parce qu’elles
s’inscrivent dans un contexte idéologique
qui n’a pas rompu avec les présupposés du
colonialisme. Derrière les arguments polis
des conservateurs de musée ou les réserves
des législateurs, c’est toujours la même
hiérarchie qui s’exprime : une Europe qui
sait, qui garde, qui décide et une Afrique qui
demande, qui attend, qui remercie. Le
colonialisme n’a pas disparu des vitrines. Il a
simplement appris à se dire plus
élégamment.
Soulignons ainsi le silence législatif sur la
question coloniale. Légiférer sur les
restitutions sans nommer la colonisation,
c’est soigner une plaie sans en reconnaître la
cause. Pourtant, c’est ce qu’a fait la France
jusqu’à maintenant, les textes adoptés
évoquant prudemment des biens acquis
« dans des circonstances particulières » ou
« dans un contexte historique spécifique ».
Des formules qui permettent de traiter
chaque cas comme une anomalie isolée
plutôt que comme le produit d’un système.

Il faut tout de même reconnaître ce qui
existe. Le 26 décembre 2023 a été adoptée
une loi relative à la restitution des restes
humains. Plus récemment, en mai 2026,
Sénat et Assemblée nationale ont adopté
une loi­cadre relative à la restitution de
biens culturels ayant fait l’objet d’une
appropriation illicite. Ce texte crée un
environnement
juridique
général
permettant la restitution par la France de
biens culturels conservés dans les
collections nationales à des États étrangers,
dérogeant sous conditions au principe
d’inaliénabilité du domaine public. Il s’agit
alors d’une rupture avec la logique
préexistante du cas par cas.
Mais cette nouvelle loi ne contient pas
une seule fois le mot « colonisation ». Elle
parle d’appropriation illicite, de vol, de
pillage, de cession obtenue par
contrainte… autrement dit, des catégories
juridiques
neutres,
désincarnées,
imprécises. Bien qu’il s’agisse d’une réelle et
nécessaire avancée législative, ce silence
n’est pas une maladresse de rédaction, mais
révèle un choix politique. Nommer la
colonisation comme cadre juridique de
référence, ce serait accepter que les
spoliations ne soient pas des exceptions
mais la règle, et donc que les impératifs de
restitution ne concernent pas seulement
quelques
dizaines
d’objets,
mais
potentiellement des centaines de milliers de
pièces. Pour rappel, le musée du quai Branly
conserve à lui seul environ 70 000 objets
d’Afrique subsaharienne.
La loi de 2026 doit garantir, selon le
ministère de la Culture, « un équilibre entre
faculté de restitution d’une part et respect
du principe d’inaliénabilité et de la
dimension universelle des collections
publiques françaises d’autre part »
(communiqué de presse, 7/05/2026). Mais
de quel équilibre parle­t­on ? Cela suppose
deux poids comparables placés sur une
même balance. Ici, la France équilibre la
privation de mémoires matérielles et
d’identités
patrimoniales
avec
la
conservation des collections. La France
équilibre des siècles de pillage et des milliers
d’objets arrachés avec le prestige
institutionnel. Présenter ces deux réalités
comme devant s’équilibrer, c’est déjà
prendre position. La justice ne s’équilibre
pas, elle se rend.

3 Voir notamment l’allocution du 7 juin 1978 d’Ahmadou­Mahtar Mbow, alors directeur général de l’Unesco.

Décolonisons 360 - été 2026

DOSSIER

5

DOSSIER

6

Le mythe du musée
universel
La mission de protection du patrimoine
culturel incombe à l’institution muséale qui
occupe de fait une place singulière dans les
enjeux liés aux restitutions. C’est pourquoi
le musée apparaît, à première vue, comme
une institution appropriée pour favoriser les
processus de restitutions des biens culturels
africains. Pourtant, face à la recrudescence
des mouvements en faveur de la restitution
d’un patrimoine culturel volé, certains
musées brandissent la carte du « musée
universel » pour s’y opposer.
Le musée universel propose une idée
généreuse en apparence : les grandes
institutions, toutes occidentales, ne seraient
pas des musées nationaux comme les autres,
mais des gardiens désintéressés du
patrimoine de l’humanité, offrant à tous les
visiteur⋅se⋅s l’accès à toutes les civilisations.
Restituer, dans cette logique, serait appauvrir
l’humanité au profit d’un nationalisme
étroit.
Cette vision se retrouve dans la
Déclaration sur l’importance et la valeur des
musées universels, signée en 2002 par les
plus grandes institutions occidentales
(Louvre, British Museum, Metropolitan
Museum of Art entre autres). Ce texte, qui
réaffirme la vocation universelle de ces
musées et leur légitimité à conserver des
œuvres du monde entier, intervient
précisément au moment où les demandes
de restitution se font plus pressantes. Deux
arguments sont particulièrement ciblés :
celui du musée vide et celui de l’effet boîte
de Pandore. Ces arguments fonctionnent
comme des fins de non­recevoir : ils
déplacent le débat de la justice vers la
gestion du risque institutionnel, faisant des
musées les premières victimes d’un
processus dont ils sont pourtant les
principaux bénéficiaires.
Cette déclaration est évidemment
contraire à l’esprit des conventions
internationales de protection du patrimoine
culturel. Elle s’oriente vers la rationalisation
de l’idée qu’il est inadmissible de voler des
objets, mais qu’il est acceptable de garder
les objets volés, car les temps ont changé et
qu’ils ne peuvent pas être tenus
responsables des circonstances dans
lesquelles les biens ont été acquis à l’origine.
En réalité, derrière l’argument du musée
universel se dissimule une réalité plus

prosaïque : le prestige culturel. Les grandes
collections africaines ne sont pas seulement
des enjeux culturels, mais aussi des enjeux
de puissance. Les États européens se livrent
depuis des siècles à une concurrence sourde
pour savoir qui détiendra le plus grand
nombre de chefs­d’œuvre dans ses
institutions muséales nationales.
À noter également que la déclaration de
2002 est signée exclusivement par des
institutions occidentales. Aucun musée
africain, asiatique ou latino­américain n’y
figure. Visiblement donc, l’universalisme a
une géographie. Aujourd’hui, l’histoire du
Dahomey se retrouve au quai Branly, « alors
que les Béninois ne reçoivent pas de visa »
(Françoise Vergès). Une partie de l’histoire
africaine demeure inaccessible aux
Africain⋅e⋅s, car l’Europe, en plus de s’en
être emparée, met tout en œuvre pour la
garder.
Alors comment partager l’universalisme à
tous les publics ? Les restitutions continuent
de questionner la nécessité de la
construction d’un nouveau paysage muséal.

La conservation,
ou l’art de se faire passer
pour un sauveur
L’argument de la conservation est peut­
être le plus pernicieux de tous. Les musées
européens seuls disposeraient des
infrastructures et des techniques adaptées,
des équipes spécialisées et des ressources
financières nécessaires à la préservation des
œuvres. Les restituer, ce serait les mettre en
danger. Là se lit la rhétorique de la « mission
civilisatrice » appliquée au patrimoine.
À cette question de la conservation
s’ajoute l’argument selon lequel les
Africain⋅e⋅s ne seraient pas sensibles à l’art et
n’auraient pas de tradition du musée.
Rappelons alors que la France non plus
avant la Révolution française. Rappelons
également que les musées français eux­
mêmes ne sont pas exempts d’incidents de
conservation, puisque des œuvres y ont été
endommagées, mal restaurées, volées ou
encore perdues dans les réserves.
Concernant la loi de mai 2026,
l’Assemblée nationale souhaitait initialement
que l’État demandeur s’engage : d’une part à
respecter les conditions de conservation du
bien culturel restitué, conformément aux
standards internationaux applicables en
matière de préservation du patrimoine ;

d’autre part à permettre l’accessibilité du
bien au public dans l’État demandeur ; enfin
à assurer la protection juridique du bien
contre toute aliénation, exportation illicite
ou appropriation privée.
Même si cette disposition a finalement été
supprimée, elle est révélatrice de
l’ignorance de certains législateurs : une
grande partie des États africains disposent
de règles de domanialité publique similaires,
si ce n’est identiques, à celles de la France.
De plus, la France a mis presque 30 ans à
ratifier la Convention de l’Unesco
concernant les mesures à prendre pour
interdire et empêcher l’importation,
l’exportation et le transfert de propriété
illicites des biens culturels. Et n’a toujours
pas ratifié celle d’Unidroit, l’Institut
international pour l’unification du droit
privé, sur les biens culturels volés ou
illicitement exportés. Elle date pourtant de
1995 !
Les faits démentent ce paternalisme
tricolore. À titre d’exemple, le Musée des
civilisations noires (MCN) de Dakar au
Sénégal est pensé comme un espace de
revendication et d’accueil4 du patrimoine
culturel africain. Plus largement, le musée au
Sénégal s’inscrit dans un réseau de plus en
plus élargi d’institutions muséales et
culturelles africaines et panafricaines
contemporaines, tels que le Musée
Théodore­Monod d’art africain, l’Institut
fondamental d’Afrique noire ou encore le
Grand théâtre (tous trois situés à Dakar). Et
le paysage culturel sénégalais est marqué
par l’organisation d’évènements artistiques
d’envergure, toujours plus nombreux –

4 « Le Musée des civilisations noires. Un projet culturel fort et rayonnant », La Lettre de l’Office de Coopération et d'Information Muséales, vol. 198 (2021).

Décolonisons 360 - été 2026

comme la biennale de Dakar, l’une des
principales manifestations d’art contem­
porain qui a vu le jour en 1989.
Si le Sénégal se montre particulièrement
dynamique, il n’est pas le seul. Depuis
quelques années, le paysage muséal africain
évolue en effet très rapidement. En 2022, le
Bénin a déclaré sa volonté de créer quatre
nouveaux musées, aujourd’hui en
construction, pour développer le tourisme
culturel. Autre exemple : en novembre 2025,
le Grand musée égyptien, situé près de la
Grande Pyramide de Khufu à Giza, a enfin
ouvert ses portes. C’est le plus grand de la
région Moyen­Orient et Afrique du Nord et
le plus grand musée archéologique au
monde. Toutes ces institutions contribuent à
structurer un champ artistique pluriel et
non­occidental.
« Sur tout le continent africain, les lieux
du patrimoine existent, ils sont nombreux
dans certains pays et relèvent de typologies
variées, soulignent Felwinn Sarr et
Bénédicte Savoy dans leur rapport de 2018.
De l’institution ultramoderne (comme le
Musée des civilisations noires, à Dakar) à
la “case patrimoniale” (palais du roi de

Bafoussam, au Cameroun) ; des musées de
facture classique et de haute tenue (musée
national du Mali, à Bamako) à des formes
traditionnelles de conservation vitalisées
par des architectures et des concepts
novateurs (nouveau musée du palais des
rois Bamoun, à Foumban, au
Cameroun) ».

La restitution comme
transaction
À l’ombre des discussions et interactions
entre acteurs européens et africains se
rejouent, sans grande surprise, des
dynamiques impériales. Derrière le
volontarisme affiché depuis 2017 avec le
discours
d’Emmanuel
Macron
à
Ouagadougou5, la France garde un contrôle
étroit sur ce qui se dit et ce qui se fait à
propos des restitutions.
D’abord, car les nouvelles législations
adoptées ne reconnaissent pas un « droit à la
restitution ». Autrement dit, les États
africains sont encore tributaires de la bonne
volonté française. Or, du point de vue
français, la restitution est davantage un
enjeu transactionnel qu’un enjeu de

réparation. Comme le notait un journaliste
anglophone en 2020 : « Il existe une forte
incitation à utiliser l’héritage africain
comme monnaie d’échange pour obtenir
l’accès à des contrats lucratifs et à des
projets d’infrastructure »6.
Ensuite, de manière plus pernicieuse, ces
dynamiques coloniales se lovent aussi dans
les rapports entre institutions muséales.
Même lorsqu’elles ne font pas explicitement
référence aux arguments coloniaux évoqués
ci­dessus, leur bonne volonté apparente
cache des pratiques impérialistes.
Chercheurs, directeurs de musées et artistes
africains notent la manière dont les
Africain⋅e⋅s sont parfois exproprié⋅e⋅s des
procédures de restitutions initiées,
organisées et financées par des acteurs ou
institutions européens. Si ces critiques ne
visent pas fondamentalement les intentions
des acteurs français, elles illustrent « la
façon dont ceux­ci s’inscrivent, parfois
sans y penser, dans une histoire de rapports
de domination qui se renouvelle »7.
Asena Poyrazer & Alexandre Decroix

5 Le 28 novembre 2017, le président de la République affirmait depuis la capitale du Burkina Faso ne « pas accepter qu’une large part du patrimoine culturel de plusieurs pays
africains soit en France » et promettait des restitutions du patrimoine africain en Afrique « d’ici à cinq ans ». Voir aussi p. 12.
6 « Artefacts paving France’s return to Africa », Lowy Institute (8/12/2020). https://www.lowyinstitute.org/the­interpreter/artefacts­paving­france­s­return­africa
7 Hélène Quashie, « Restitutions et positionnalités. Des voix plurielles et des silences résistants dans les (re)définitions des héritages postcoloniaux (Sénégal) », Cahiers d’études
africaines 251­252 (2023).

LES MANILLES DE LA DISCORDE

T

out commence en 1492, quand
les Portugais sont arrivés à Edo,
capitale du très puissant royaume
du Bénin (aujourd’hui rebaptisée Benin
City et située dans le sud du Nigeria).
L’Oba, roi divinisé objet d’un culte,
manquait de métal. Or, les Portugais
utilisaient une monnaie consistant en
bracelets (manillas, en portugais)
fabriqués dans un alliage de cuivre.
Cette monnaie surpassa peu à peu en
valeur le cauri, le coquillage qui faisait
office de monnaie en Afrique de l’Ouest.
Car il avait un gros avantage : il pouvait
être fondu et réutilisé à toutes fins,
notamment la création d’œuvres d’art.
Nombre d’esclaves furent ainsi vendus
aux négriers occidentauxs par les Obas
contre des manilles.
En décembre 2022, le Groupe d’étude
new­yorkais sur la restitution (Restitu­

tion Study Group, RSG), association de
descendants d’esclaves des États­Unis,
des Caraïbes et de Grande­Bretagne, a
tenté par une action en justice
d’empêcher, en vain, la restitution au
Nigeria de bronzes béninois conservés
au Smithsonian Museum. Motif : ces
bronzes ont été réalisés à l’aide du métal
fondu des manilles. La restitution au
Nigeria des objets d’art ainsi fabriqués
causerait un préjudice aux descendants
d’esclaves afro­américains, car cela les
priverait de la possibilité de vivre leur
culture et leur histoire. Le RSG
demande donc que les bronzes soient
partagés entre son association et le
Nigeria.
Or, d’autres descendants d’esclaves
afro­américains intentent, eux, des
procès en réparation contre les héritiers
des esclavagistes. Ils ne voient pas d’un
bon œil cette immixtion du RSG. En

mettant en avant le fait que des
royaumes africains se sont enrichis en
participant à la vente d’esclaves aux
Occidentaux, il donnerait, selon eux, un
argument de poids aux héritiers
d’esclavagistes
blancs
pour
se
dédouaner de la responsabilité de leurs
ancêtres.
À Benin City, dans l’entourage de
l’Oba actuel (la dynastie existe toujours),
la réaction à ce procès new yorkais a été
de le tourner en dérision. Ce que
regrette Bénédicte Savoy (voir page 12)
qui appelle à prendre au sérieux les
revendications mémorielles diaspo­
riques, possiblement historiquement et
politiquement fondées, car la libération
de la parole et de la mémoire est
essentielle dans les négociations
complexes autour des restitutions.
Nicole Maillard­Déchenans
Décolonisons 360 - été 2026

DOSSIER

7

DOSSIER

8

PASCAL NDJOCK NYOBE :

« L’ANCIEN COLONISATEUR EST
TOUJOURS DANS LA POSTURE
DE CELUI QUI DÉCIDE »
Enseignant chercheur au sein du Laboratoire histoire et sciences du patrimoine de
l’université de Douala, au Cameroun, l’historien Pascal Ndjock Nyobe s’est spécialisé dans
les politiques mémorielles en Afrique. Il nous apporte ses éclairages sur la question des
restitutions.
Que signifie selon vous le terme
« restitution » ?
Pascal Ndjock Nyobe : Le mot « resti­
tution » mérite en effet qu’on s’arrête un
moment pour discuter de son contenu
polysémique. La rapidité avec laquelle il s’est
imposé dans le débat public devrait alerter
et nous faire comprendre que lorsqu’un
terme semble faire consensus, c’est qu’il est
suffisamment vague pour abriter des
malentendus et des projets contradictoires.
Restituer dans son sens premier porte en
effet une fiction qui ferait croire qu’il
existerait un état antérieur stable, immuable
et identifiable auquel l’on pourrait revenir.
Pourtant, la spoliation patrimoniale, point de
départ du désir de restitution, ne s’est pas
elle­même produite dans un monde
immobile. Au contraire, les objets emportés
l’ont été au sein de sociétés vivantes, en
transformation. Restituer n’est donc ni un
accord entre palais, ni même une simple
opération de déménagement consistant à
« remettre en place » des objets d’un point A
(musée occidental) à un point B (musée
africain).
À mon sens, restituer c’est aussi intervenir
dans des sociétés qui ont continué d’écrire
leur histoire en l’absence de l’objet,
prouvant ainsi leur capacité de résilience et
d’inventivité. À cet égard, l’acte de restituer
signe aussi le retour du droit des
communautés à narrer et rendre audible
leur propre discours de la spoliation et de la
restitution, au­delà de ce qu’en disent les
archives coloniales.
In fine, la restitution doit être
appréhendée comme un régime de justice
patrimoniale impliquant au moins trois
dimensions indissociables : réparatrice,
relationnelle et politique.
Décolonisons 360 - été 2026

Comment s’est construit le discours
africain sur les réparations ?
La réclamation et la revendication des
objets pillés sont aussi anciennes que les
dépossessions elle­même. L’on pourrait à cet
effet citer, entre autres, les revendications
émises en 1880 par l’empereur éthiopien,
Yohannes IV, demandant la restitution de
collections emportées en avril 1868 par
l’expédition Napier. Pendant la période
coloniale, en 1936, Oba Akenzua II du
Nigeria porte à l’attention du Royaume­Uni
une réclamation demandant la restitution
des trésors pillés lors du sac de Benin City
en 1897.
Au lendemain des indépendances, les
festivals panafricains – dont notamment
celui de Dakar (1966) et d’Alger (1969) –
constituent des tribunes idéales pour
donner un coup d’accélérateur à ces appels
à la restitution. Bien que peu suivies d’actes
de restitution concrets, ces initiatives
contribuent à alerter l’opinion publique
internationale sur l’ampleur de la
dépossession et la nécessité de contenir les
actes de spoliation postcoloniaux actionnés
par des marchands d’art véreux. Au
Cameroun, le retour très remarqué de la
statue Afo Akom (par un collectionneur
privé) en décembre 1973 est emblématique
de cette généralisation d’une soif de justice
et de réparation.
Ces initiatives que l’on situerait sur le plan
artistique ou stricto sensu culturel sont
accompagnées par des intellectuels –
Césaire, Fanon, Cheikh Anta Diop, etc. –
qui, même sans parler directement de
restitution d’objets, élaborent un cadre
interprétatif qui, en présentant la
colonisation comme une entreprise de
décivilisation, constitue le fondement
théorique des revendications.

Les conditions matérielles précaires
induites par les plans d’ajustement
structurel, la crise de la dette,
l’affaiblissement des États africains,
réduisent au silence les combats des années
1960­1970. Au tournant des années 2010­
2020, ils vont être relancés par une jeunesse
diasporique soucieuse de justice et de
réparation.
Quelle a été la réception par les États
européens et les institutions muséales
de ces revendications ?
Tout dépend du pays, de l’institution et
des acteurs en présence. Il faut cependant
dire d’entrée que la volonté de restitution
ne prend ni la même ampleur, ni la même
vitesse que la spoliation. L’on a eu quelques
objets rendus ça­et­là. À la suite du discours
de Mobutu à l’ONU en 1973 réclamant la
restitution des objets pillés pendant
l’époque coloniale, le Zaïre a reçu en trois
vagues, entre 1976 et 1982, quelques
centaines d’objets du Musée royal de
l'Afrique centrale de Tervuren en Belgique,
ce qui représente un bilan dérisoire face aux
milliers d’objets emportés quelques
décennies plus tôt. Il en sera ainsi de toutes
les restitutions qui suivront : un sabre à tel
pays, un tambour à un autre, etc. Des
restitutions au compte­goutte qui ne créent
aucun précédent juridique contraignant
pour les autres.
En France particulièrement, les initiatives
de restitution portées par les États africains,
par les communautés, les associations ou
par les activistes butent très souvent sur la
sainte trinité juridique : « inaliénabilité,
imprescriptibilité, insaisissabilité ». Ces mots
magiques ont fini par transformer en vœux
pieux le discours d’Emmanuel Macron à
Ouagadougou en 2017 qui voulait « que d’ici
cinq ans les conditions soient réunies pour

des restitutions temporaires ou définitives
du patrimoine africain en Afrique ».
Au sacro­saint triptyque énoncé ci­dessus,
les institutions muséales ont ajouté deux
autres objections : l’universalité du patri­
moine et l’argument de la (non­)capacité
d’accueil des pays africains. Parangon absolu
de la mauvaise foi, ce dernier argument
insinue que les sociétés africaines ne
seraient pas capables de prendre soin de ce
qu’elles ont produit.
Dans un récent colloque organisé à
Dakar, vous avez développé la notion
de « diplomatie des restitutions ».
Pourriez­vous nous en dire plus ?
Quand elle n’est pas présentée comme
une simple problématique muséale, la
restitution endosse une dimension juridique
et diplomatique qui en fait très souvent un
instrument de politique étrangère plutôt
qu’un acte de justice et de réparation. La
restitution est ainsi posée comme un outil
de négociation qui va permettre d’améliorer
les relations bilatérales entre États, ou,
spécifiquement pour les anciennes nations
coloniales, des moyens de soigner une
image post­coloniale suffisamment écornée.
Dans ce contexte, restituer plutôt que de
réparer et de créer des liens harmonieux
devient un acte malicieux, un geste calculé,
selon un calendrier dicté par l’agenda du
spoliateur d’hier.
Lorsque cette réalité est remise dans le
cadre des rapports que les États africains,
notamment les anciens territoires sous
influence française, entretiennent avec les
anciennes métropoles, l’on se rend compte
que la position des premiers vis­à­vis de la
restitution n’est pas fondamentalement
éloignée de celle de leurs homologues
européens. Ainsi, à côté du principe qui veut
que la restitution soit une question de
diplomatie entre États, subsiste une
incongruité majeure à l’intérieur même des
États africains : les gouvernements tentent
de capter le bénéfice symbolique de la
restitution en faisant fi des implications
politiques et sociétales internes.
Cette posture, dans le cas du Cameroun
par exemple, a poussé l’État à créer en 2022
un « Comité interministériel en charge du
rapatriement
des
biens
culturels
illégalement exportés à l’étranger ». Pour des
raisons internes à la politique camerounaise,
plutôt que d’être un véritable levier
d’impulsion
des
revendications
communautaires en vue de la restitution,
cette entité semble au contraire en être le

premier obstacle. Ne serait­ce que parce
qu’il est désormais formellement interdit
aux communautés d’interagir directement
avec les institutions muséales occidentales
sans obtenir le sceau de l’État
camerounais…
Justement, comment se fait­il que,
malgré les nombreux biens présents
dans les collections françaises, aucune
restitution n’a, à ce jour, concerné le
Cameroun ?
Le discours de Ouagadougou a de fait
suscité un réel enthousiasme et un
optimisme
auprès
de
nombreux
Camerounais qui se sont pris à imaginer un
retour massif d’objets conservés en
Occident. L’on peut y ajouter
les
conclusions du rapport Sarr­Savoy qui
positionnaient le Cameroun parmi les
nations les plus représentées dans les
collections françaises.
Alors, pourquoi près de dix ans après le
discours d’Emmanuel Macron, aucun objet
n’a­t­il été restitué au Cameroun ? Il n’est pas
possible d’évoquer la problématique de la
restitution ici sans tenir compte de la nature
du régime mémoriel postcolonial. Au
Cameroun, le processus de décolonisation a
débouché sur une guerre qui s’est terminée
de façon sanglante pour les leaders
indépendantistes, exécutés les après les
autres, et dont l’évocation publique du
souvenir a été interdite pendant plusieurs
décennies. L’État postcolonial né de cette
violence fondatrice est donc rétif à toute
réouverture du dossier colonial. Ce dernier
ne comportant pas que la question des
objets spoliés par les administrations
coloniales, l’on y trouverait aussi les crimes
coloniaux
et
postcoloniaux,
les
complicités locales à la
répression française, la
collaboration de certaines
chefferies et plus encore.
Le vide mémoriel comme
la réticence au sujet de la
restitution ne sont donc
pas des omissions, mais
bien les marques d’une
politique.
Selon vous, faut­il voir
dans le comportement
de la France vis­à­vis
des restitutions une
forme de perpétuation
d’un comportement
colonial ?

L’on ne se départit pas d’un costume de
domination par proclamation. Il y a donc eu
dans les années 1960­1970, et jusqu’aux
années 1990, la continuité d’une sorte de
paternalisme de l’État français sur ses
anciennes colonies. Dans le cadre des
restitutions, il n’existe pas un véritable cadre
juridique global. L’ancien colonisateur est
toujours dans la posture de celui qui décide
de quand, quoi et à qui rendre, ce qui est
déjà en soi un signe de domination.
Toutefois, cette réponse mérite une
nuance majeure. Il existe bien en France des
acteurs – notamment des chercheurs, des
conservateurs, des militants – qui œuvrent
sincèrement pour des restitutions
substantielles, même si le poids et
l’importance des structures institutionnelles
continuent de faire basculer les échanges en
défaveur des bonnes volontés individuelles.
Cette remarque portée vis­à­vis des pays
européens ne doit pas nous dispenser de
nous dire aussi des vérités propres aux
réalités africaines. Dans bien des cas,
certains États africains ont reproduit
exactement la géométrie coloniale : ils
disent vouloir parler d’État à État, en
excluant des communautés du processus de
restitutions et en suscitant, quand cela les
arrange, de l’engouement ou en facilitant les
démarches
pour
certaines
autres
communautés, créant une concurrence
patrimoniale entre communautés qui se
retrouvent ainsi mises dos à dos.
Propos recueillis par Alexandre Decroix

 La suite de notre dossier page 12
Décolonisons 360 - été 2026

DOSSIER

9

JEU D'ÉTÉ

10

S
É
H
C
É
L
F
MOTS LONIAUX
O
C
I
T
N
A

Décolonisons 360 - été 2026

Pas de raison que Décolonisons ne
vous propose pas un peu de détente
pour l’été ! Si vous lisez régulièrement
notre revue, vous n’aurez aucune
difficulté à venir à bout de ces mots
fléchés. Ce sera en tous cas plus
évident que d'en finir avec le
(néo)colonialisme !

1. Une autre manière de parler des an­
ciennes colonies tricolores en Afrique... Une
partie du monde sur laquelle la France aurait
bien aimé garder la main !
2. On commémorera le 40e anniversaire
de son assassinat l’année prochaine. Son
aura reste immense, autant auprès de la
jeunesse d’Afrique que des militants
anticoloniaux du monde entier.
3. Son régime fut aboli le 1er janvier 1946.
La vie de celles et ceux qui le subissaient ne
s’en améliora pas beaucoup pour autant…
4. Cette petite ville de la banlieue de
Dakar serait sans doute bien peu connue
sans le massacre qui y eut lieu…
5. Fabricant d’armes français, objet cette
année d’une campagne d’actions par le
collectif Guerre à la guerre.
6. Cet ami de la France a été « réélu » en
mars à la tête de son pays pour la cinquième
fois consécutive avec plus de 95 % des voix.
7. Au moins trois États de cette région ont
décidé de faire sans la France…
8. Son maintien est une preuve, parmi
d’autres, que la Françafrique n’est pas
morte !
9. Tout un symbole : cette série de textes
juridiques, les premiers datant de 1685, vient
à peine d’être officiellement abrogée par le
parlement français.
10. Instrument essentiel de l’influence
française dans le monde, dans ses anciennes
colonies notamment.
11. On parle bien plus souvent de sa
camarade TotalEnergies, mais elle aussi
provoque des dégâts considérables sur le
continent africain : Cameroun, Gabon,
République démocratique du Congo…
12. Emmanuel Macron en est un vrai, lui !
C’est ce qu’il prétend en tout cas.
13. À peine 1 % de la population de
Martinique, mais avec un pouvoir
économique (et politique) immense.
14. À Lille, cela fait un moment qu’il doit
tomber… mais tient encore, notamment en
bonne position à deux pas de la place de la
République.
15. Première d’une série d’opérations
policières de grande ampleur visant le

101ème (et dernier) département français.
16. Projet géant de Total en Ouganda et
Tanzanie.
17. Incarcéré près d’un an dans
l’Hexagone, il est devenu l’une des figures
de la lutte d’indépendance du peuple kanak.
18. La France y réalisa pas moins de 210
essais nucléaires entre 1960 et 1996.
19. Près de quarante ans après, son
assassinat en plein Paris n’a toujours pas été
élucidé. Il faut dire que l’État français n’a
visiblement pas trop envie que la vérité
puisse éclater autour de cette affaire.
20 (vertical). Une chaîne de collines à
l'ouest du Rwanda. Et un des plus sombres
épisodes de la complicité de la France dans
le génocide des Tutsi⋅e⋅s en 1994… que la
justice ne semble pas prête à juger.
20 (horizontal). Il fut assassiné à
Djibouti en 1995. « Les autorités protègent
assassins et commanditaires », confiaient
dans nos colonnes sa veuve en novembre
dernier.
21. L’ancien directeur de cette agence
de l’Union européenne est désormais
eurodéputé RN. Il est visé par une
enquête pour complicité de
crimes contre l’humanité et de
torture pour son rôle dans le
traitement inhumain des
migrant⋅e⋅s en Méditerranée.
22. « Ici c’est la France,
c’est notre fierté, notre
richesse », dixit Macron en
2019. En réalité, quelques
petites îles inhabitées au
large de Madagascar qui les
revendique depuis son indé­
pendance.

23. Lecornu est un grand fan du
personnage, comme lui ancien ministre des
Outre­mer, ministre des Armées et premier
ministre.
24. Une des « stars » de nos colonnes. Un
concentré de Françafrique (et d’extrême
droite) à lui tout seul.

Solutions

1. Pré carré. 2. Sankara (Thomas). 3. Indigénat. 4. Thiaroye. 5. Thalès. 6. Sassou (Denis Sassou­Nguesso, de son nom complet). 7. Sahel. 8.
Franc CFA. 9. Code noir. 10. AFD (Agence française de développement). 11. Perenco. 12. Panafricaniste. Si si, Macron l'a dit, allez (re)lire notre
édito de juin ! 13. Béké. 14. Faidherbe (Louis). Si vous ne voyez pas qui sait, on vous conseille le site web de la campagne Faidherbe doit tomber
(faidherbedoittomber.org). 15. Wuambushu. Le terme signifie « reprise (en main) » en shimaoré. 16. EACOP. 17. Tein (Christian). 18. Moruroa.
19. September (Dulcie). 20 (vertical). Bisesero. 20 (horizontal). Borrel (Bernard). 21. Frontex. 22. Éparses (îles). 23. Messmer (Pierre). 24.
Bolloré (Vincent). La campagne Désarmer Bolloré se poursuit !
Décolonisons 360 - été 2026

JEU D'ÉTÉ

11

12

DOSSIER

UN ARPENTAGE DE L’ŒUVRE DE BÉNÉDICTE SAVOY

LA LONGUE HISTOIRE DES
RESTITUTIONS DU PATRIMOINE
AFRICAIN
Les nombreuses publications de Bénédicte Savoy prouvent la réalité du pillage colonialiste
des œuvres d’art, mettant à nu le déni et les falsifications historiques des États et, surtout,
des institutions culturelles. Parcourir l’œuvre de la chercheuse permet ainsi de suivre
l’histoire de ces spoliations artistiques, mais aussi de la montée d’une revendication en
Afrique (et ailleurs) : celle de la restitution du patrimoine culturel des peuples.

B

énédicte
Savoy,
enseignante
d’histoire de l’art à l’Université
technique de Berlin depuis 2003,
n’est pas une savante recluse dans sa tour
d’ivoire. Son livre Le long combat de
l’Afrique pour son art, sous­titré Histoire
d’une défaite post­coloniale (Seuil, Paris,
2023), a provoqué dès sa parution en 2021
en Allemagne une onde de choc. La
chercheuse y exhume, en effet, des archives
secrètes de Prusse, les premières demandes
officielles de restitution adressées par le
Nigeria en mai 1972. La direction des
musées de Berlin qui niait jusque là avec
aplomb avoir jamais reçu de demande
officielle de ce type de la part d’un État
africain, est prise en flagrant délit de
mensonge pluri­décennal… Scandale dans
l’opinion publique. En 2022 – soit cinquante
après la première demande ! –, un acte de
restitution des dits « bronzes du Bénin » est
enfin signé entre Allemagne et Nigeria.
En 2017, suite au discours d’Emmanuel
Macron à Ouagadougou, Bénédicte Savoy,
alors professeure au Collège de France, est
sollicitée par l’Élysée pour écrire avec le
philosophe sénégalais Felwine Sarr un
rapport sur la problématique des restitutions
entre musées de France et d’Afrique. Tous
deux se mettent au travail, préservant leur
précieuse liberté intellectuelle en ne
percevant aucune rémunération et assumant
leurs frais de déplacement. En novembre
2018, ielles publient intégralement leur
rapport sous forme d’un livre intitulé
Restituer le patrimoine africain (éditions
Philippe Rey/Seuil).
Arpentons ensemble les publications de
Bénédicte Savoy et suivons ainsi l’histoire

Décolonisons 360 - été 2026

d’une revendication plus que jamais
d’actualité, celle des restitutions du
patrimoine africain accaparé lors de la
colonisation – et même parfois après.

Restitution, vous dis-je !
Le terme restitution lui­même est
fondamental pour l’autrice : depuis les
années 1960 jusqu’à aujourd’hui, les pays ex­
colonisateurs ont utilisé toutes les ruses
imaginables pour le faire disparaître à jamais
du vocabulaire. La République fédérale
d'Allemagne (RFA), où le terme restitution
est dénoncé comme « diffamatoire », est en
cela représentative. Nombre de directeurs
de musées encore en place longtemps après
la Seconde Guerre mondiale étaient des
nazis avérés (dont même un SS), survivants
de l’ère hitlérienne.
En 1978, des « experts » élaborent secrète­
ment une liste d’arguments anti­restitution,
faisant un travail de sape éhonté au sein
même de la Commission allemande pour
l’Unesco ! Bénédicte Savoy met au jour ce
document confidentiel et en donne des
extraits : la RFA « n’ayant aucune obliga­
tion légale de restitution en vertu des lois
existantes, le terme “restitution” doit être
combattu. Sinon, cela donne l’impression
d’une acquisition juridiquement entachée.
Le terme “restitution/retour” doit être
interprété dans un sens assez large pour
qu’aucune obligation morale ne puisse y
être attachée ». Le « terme de “transfert” a
été suggéré » à la place.
Au­delà de la RFA, Bénédicte Savoy met au
jour et décrit avec précision les stratégies
respectives de contre­restitution mises ainsi
en place par les responsables des musées de

France, Grande­Bretagne, États­Unis, les
qualifiant tour à tour de « subterfuges »,
« contorsions », « duplicité », « mensonges
historiques », « dialectique », « dérobades »,
bref, de « désinformation ». Sur fond
« d’une approche contre­factuelle de la
réalité historique », racisme, réflexes
coloniaux, paternalisme, condescendance et
suffisance institutionnelle guident les prises
de position de la plupart des délégué⋅e⋅s
d’Occident
dans
les
instances
internationales.
L’argument de l’universalisme – en fait
« un européanisme élargi au monde » –
leur donne bonne conscience. Le document
secret ouest­allemand de 1978 déjà évoqué
le révèle magnifiquement : « Les objets
culturels historiques et les œuvres d’art sont
la propriété de l’ensemble de l’humanité »,
y est­il écrit. Mais aussi : « Les arts majeurs
sont la propriété du monde entier. Ces
œuvres d’art sont les ambassadeurs de la
culture dont elles sont issues. Il serait donc
contradictoire que des œuvres d’art soient
transportées par la contrainte dans un
pays simplement parce qu’elles y ont été
produites. » Et un peu plus loin : « La
question des inventaires de nos collections
doit être évitée à tout prix dans les textes »,
car cela « ne ferait qu’attiser la convoitise ».
Vient l’accusation habituelle de
l’incapacité matérielle de ces pays à abriter
et rendre accessible au public les objets : « Si
les objets du tiers­monde n’avaient pas été
collectés et entretenus, la plupart d’entre
eux n’existeraient plus aujourd’hui. »
Accusation d’autant plus fallacieuse,
dénonce et prouve Bénédicte Savoy, que les
musées européens, outre leur propre

dégradation avancée, « conservent » (!) des
centaines de milliers d’objets du « tiers­
monde » enfermés dans leurs réserves
miteuses et ne les ont jamais exposés.

Racines, identité, avenir
La restitution du patrimoine artistique
n’est pourtant pas un à côté secondaire dans
la lutte pour la décolonisation, toujours en
cours, des peuples et des esprits. Dès 1885,
la Conférence de Berlin inclut, au nom de la
science (apanage des seuls Occidentaux), la
collection d’objets culturels parmi les
finalités de la colonisation – lire sur ce sujet
À qui appartient la beauté ?, autre ouvrage
de Bénédicte Savoy (La Découverte, 2024)
qui y aborde les cas du Cameroun et du
Bénin. Les États colonisateurs et leurs
musées mandateront des envoyés culturels
pour réaliser cette appropriation.

Mais surtout, la restitution touche à
l’identité propre des peuples ex­colonisés
qui ne peuvent se la forger que par l’accès à
leurs racines. Un accès également
indispensable pour se construire un avenir
délivré de la domination culturelle du
colonisateur. Bénédicte Savoy rappelle
l’impossibilité pratique pour les ex­colonisés
d’accéder à leurs racines : pas de visas
accordés pour venir visiter les musées
d’Occident,sans compter le coût prohibitif
de tels déplacements.

Elle imagine même l’impact que la
restitution pourrait avoir sur les frontières
géographiques des pays découpés par la
Conférence de Berlin, évoquant « l’idée que
le retour des œuvres pourrait, dans une lo­
gique panafricaine, contribuer à abolir ou
adoucir certaines frontières inadé­
quates »… Et l’on ne s’étonnerait plus que
des bronzes dits « du Bénin » soient
restitués au Nigeria ! La France de 2026 est
encore loin d’une telle ouverture d’esprit,
aveuglée qu’elle est par le poids de son
colonialisme.

1962-63 et 1966, la
rouerie d’André Malraux
À peine les accords d’Évian sont­ils signés
le 19 mars 1962 que la France les viole en
transférant trois cents tableaux du Musée
des Beaux­Arts d’Alger vers Paris ! Elle les
restituera,
après
dures
négociations, sept ans après.
Dans la foulée, en mars
1963, André Malraux, ministre
de la Culture, exerce sa
rouerie aux dépens du
Sénégal : il souhaite obtenir
du tout jeune État des objets
africains anciens, très coûteux
sur le marché mondial de l’art.
Pour cela, il contourne la
législation sur le patrimoine
en proposant d’échanger les
objets convoités contre des
tapisseries contemporaines
françaises ! En 1966, l’échange
est effectif. Parmi les objets
ainsi procurés, signalons le
magnifique mégalithe en grès
ferrugineux provenant du
village de Soto, connu sous le
nom de « pierre lyre », cédé à
titre de prêt renouvelable…
tellement que soixante ans
après, il peut toujours être
contemplé en France, scellé
depuis 2000 dans le plateau d’une des
collections du Musée du quai Branly !
1966 est justement l’année de l’exposition
intitulée « L’Art nègre » présentée à Dakar
(en avril), puis à Paris (en juillet­août), dans
le cadre du Festival mondial des Arts nègres
impulsé par Léopold Ségar Senghor. Censée
être paritaire, l’exposition a été en réalité
surtout préparée à Paris. Dans le mensuel
sénégalais Bingo de janvier 1965, le jeune
intellectuel anti­colonialiste Joachim Paulin
anticipe l’événement et dénonce : « On con­

viendra avec nous qu’il est tout de même
vexant pour nous, Africains, et paradoxal
aussi, que toutes les pièces, tous les objets
d’art qui figureront à ce festival et seront
proposés à l’admiration du monde entier,
viendront dans une proportion de 90 %, de
l’Europe et des États­Unis. Mais n’est­ce pas
le moment de demander à ces pays, à la
fin du festival, […] d’avoir la grandeur
d’âme de ne pas remballer, mais de rendre
à César ce qui est à César, de libérer les
divinités noires qui n’ont jamais su jouer
leur rôle dans l’univers glacé du monde
blanc où elles ont été emprisonnées ? ».
Panique à bord dans tous les musées
occidentaux concernés ! Surtout ne rien
envoyer de précieux à Dakar ! Pour les
apaiser, la France contraint les organisateurs
sénégalais à garantir que la question de
quelque restitution que ce soit sera absente
du festival. Le Nigeria, quant à lui, invité
d’honneur du festival et principal prêteur
africain, est obligé d’accepter que ses objets
soient montrés à Paris alors que les musées
occidentaux sont rétifs à l’idée de lui
accorder le moindre prêt. Le Sénégal n’est
pas mieux traité : le 1er août 1966, alors que
l’exposition « L’Art nègre » bat son plein à
Paris, Malraux écrit à Senghor pour justifier
le refus de la France de prêter le sabre d’El
Hadj Omar Tall : cela diminuerait l’amitié
entre nos deux pays. Salif Diop, premier
conservateur du Musée dynamique de
Dakar, avait (naïvement) fait cette demande
d’emprunt en vue d’une exposition intitulée
« Témoins du temps passé ». Pas étonnant
que, dès 1966, « le sentiment se diffuse que
les relations entre la France et ses
anciennes colonies, même sur le plan de la
culture et du patrimoine, sont inéquitables
et biaisées ».

1973, année zéro : la
France pas concernée
« 1973 est communément désignée com­
me l’année zéro du débat sur la
restitution ». L’Association internationale des
critiques d’art (AICA) se réunit pour la
première (et unique) fois en Afrique sub­
saharienne en septembre de cette année­là
– plus précisément à Kinshasa, au Zaïre. Les
spécialistes n’oublieront pas le discours du
dictateur Mobutu Sese Seko, qui les
accueille en les appelant à voter une
résolution pour que les pays riches
acceptent de restituer une partie au moins
du patrimoine des pays pauvres qui a été
livré à un pillage systématique. Mobutu
Décolonisons 360 - été 2026

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établit même un parallèle entre l’extraction
de ressources naturelles et le prélèvement
d’œuvres d’art. L’AICA obtempérera en
dénonçant l’exportation illégale due au
trafic… mais se gardant bien d’évoquer la
période coloniale !
Le 4 octobre, invité à New York devant
l’Assemblée plénière des Nations unies à
présenter la politique du Zaïre, le même
Mobutu attaque frontalement les pays
occidentaux sur tous les plans, dont celui de
l’art. Il réitère sa demande aux pays riches
de restituer une partie au moins des œuvres
pillées pendant le colonialisme. Le Zaïre,
appuyé par le Sénégal, se hâte de présenter
une motion d’urgence à inscrire à l’ordre du
jour de la 28ème session ordinaire de
l’Assemblée plénière de l’Onu et intitulée :
« Restitution des œuvres d’art aux pays
victimes d’expropriation ».
Douze pays, tous africains, soutiennent le
projet de résolution : le Zaïre bien sûr, le
Burundi, le Tchad, le Congo, la Guinée, le
Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal,
l'Ouganda, la Tanzanie et la Zambie. Le 18
décembre, par 113 voix et 17 abstentions,
l’Assemblée générale des Nations unies
adopte la résolution. La France qui, en
février de la même année, a rejeté des
« demandes de restitution précises » de la
part de Madagascar, s’abstient lors du vote.
La Grèce vote pour, seul État de la CEE à
soutenir dès lors les pays ex­colonisés dans
leur lutte pour la restitution.
La position française est connue par une
note du 15 novembre 1973 que Robert
Boyer, du ministère des Affaires culturelles,
adresse au représentant français des Nations
unies à New York. Contrairement à la
Belgique, argumente­t­il, la France n’est pas
concernée par la demande de Mobutu, car
son « exportation d’objets ethnographiques
est demeurée sans caractère officiel et d’un
volume infime ». En outre, une telle motion
de restitution ne renforcerait pas « la
coopération internationale », mais au
contraire susciterait des « rancœurs sans
réel fondement ». Et d’ailleurs, « pour les
cas, sûrement très exceptionnels, où notre
pays serait en possession d’objets
irremplaçables pour le patrimoine du pays
d’origine, il serait disposé à en organiser le
retour par accord amiable ». Comment ?
En « employant éventuellement la méthode
du dépôt, qui évite les procédures légales
complexes et décevantes mettant en cause
la propriété de l’objet ».

Décolonisons 360 - été 2026

1981-82, Jack Lang :
France, Afrique, même
combat !
La résolution de l’Onu fait peu à peu
bouger les lignes. Par exemple, en 1982,
l’Italie restitue à l’Éthiopie le trône de
l’empereur Menelik II ; les Pays­Bas et la
Belgique négocient concrètement des
restitutions à l’Indonésie et au Zaïre. La
France mitterrandienne, elle, préfère les
beaux discours… tordus ! Jack Lang y
excelle, ainsi à Cotonou (Bénin) en
septembre 1981 devant une vingtaine de ses
collègues ministres de la Culture africains,
puis le 27 juillet 1982 à Mexico devant le
Comité intergouvernemental de la
restitution (ICPRCP, créé au sein de l’Unesco
en 1978).
À l’aide du concept de « colonisation
culturelle », Jack Lang tente de s’attirer la
sympathie des peuples dits, à l’époque, du
« tiers­monde » pour s’en faire des alliés
politiques en pleine guerre froide. Pour cela,
il dénonce l’hégémonie mondiale qu’exer­
cent, selon lui, les États­Unis sur les formes
de consommation et de production, et leur
impérialisme culturel. Il compare le combat
des Africains contre le colonialisme à son
« combat pour la culture » en tant que
Français : « Le combat est le même entre
nous­mêmes qui voulons préserver
l’indépendance qui a été acquise, et vous­
mêmes qui entendez aussi préserver vos
cultures, préserver vos identités. » Il fallait
oser ! Il assimile ainsi implicitement « des
victimes supposées d’un impérialisme
culturel américain à ceux qui,
historiquement, ont eu bel et bien à subir
des régimes d’occupation coloniaux et
leurs multiples dérives ».
Plus discrètement, est créé au printemps
1982 par le ministère des Affaires étrangères,
un « groupe de travail pour l’Afrique »,
présidé par Pierre Quoniam (actif au sein de
l’ICPRCP et présent à Mexico), et dont les
membres, une vingtaine d’expert⋅e⋅s, se
prononcent clairement pour la restitution.
Une première en France.

La bombe Melina Mercouri
On peut douter que Jack Lang ait
convaincu le public qu’il visait à Cotonou,
mais il a à coup sûr outré les Occidentaux
présents à Mexico. Malheureusement pour
lui, il s’y est fait voler la vedette. En effet,
devant les sept­cent­cinquante délégué⋅e⋅s
de l’ICPRCP, la ministre grecque de la

Culture, Melina Mercouri, après avoir
regretté que les femmes soient si peu
représentées à Mexico, elles qui sont le plus
grand continent opprimé, fait l’effet d’une
bombe en annonçant officiellement au
monde entier la demande que la Grèce va
adresser à la Grande­Bretagne, par toutes les
voies légales, de faire revenir à Athènes les
« fragments de la frise du Parthénon
exposés depuis le XIXe siècle au British
Museum ». Elle avait pourtant déjà donné
une conférence de presse à ce sujet en mars
précédent à Athènes, passée inaperçue sauf
des initiés… À Mexico, elle rappelle le
soutien hellénique à tous les pays ayant subi
de tels ravages culturels et leur demande en
retour d’aider la Grèce dans sa démarche.
Suite à ce discours mémorable, l’Unesco
adopte le Parthénon comme logo. Melina
Mercouri ébranle « les schémas Nord­Sud et
Est­Ouest répétés depuis vingt ans en
matière de demande de restitution et les
dénis sur cette question ». Ainsi, en 1985, en
République démocratique allemande (RDA),
le musée de Pergame, sis à Berlin­Est,
accueille une exposition prêtée par le
Nigeria, pays non aligné entretenant des
relations diplomatiques avec ce pays
communiste depuis 1973. Elle est préparée
et dirigée à partir de Lagos, puis sur place,
par l’archéologue nigérian Ekpo Eyo en
personne, meilleur expert du patrimoine
artistique de son pays et combattant
inlassable pour la restitution. « Une centaine
d’objets datés entre 500 av. J.­C et le XIXe
siècle sont réunis, assurés pour une valeur
de près de 30 millions de dollars. » C’était,
avec quarante ans d’avance, un exemple
remarquable de cette « coopération
équitable avec les pays d’origine » à laquelle
aspirent Bénédicte Savoy et, avec elle,
espère­t­elle, les pays occidentaux ex­
colonisateurs qui ne s’y sont, hélas, toujours
pas essayés…
Nicole Maillard­Déchenans

80 ANS APRÈS LA DÉPARTEMENTALISATION

LA RÉUNION EST-ELLE
TOUJOURS UNE COLONIE ?
La loi du 19 mars 1946 actant la départementalisation des quatre « vieilles colonies »
promettait la fin de leur statut colonial par leur intégration pleine et entière dans la
République française. 80 ans après, arrêtons­nous sur le cas de La Réunion.

L

a loi du 19 mars 1946 partait d’une
promesse simple : les « vieilles
colonies » – Réunion, Guadeloupe,
Martinique et Guyane française – devaient
accéder à une intégration complète à la
République française et à la pleine citoyen­
neté de ses habitant⋅e⋅s. La transformation
de ces territoires en départements était par
ailleurs présentée comme un instrument de
lutte contre la misère endémique qui y avait
cours, portant la promesse d’une forme de «
rattrapage » de développement vis­à­vis de la
« métropole ».
À La Réunion, la revendication de
départementalisation émerge lors des
grandes grèves de 1936 et 1938. La loi est,
elle, défendue à l’origine par des élus du
Parti communiste français (les Martiniquais
Aimé Césaire, Léopold Bissol, le Réunionnais
Raymond Vergès) et du Parti radical (le
Guyanais Gaston Monnerville).
Son adoption intervient dans un contexte
de déclin profond de l’empire colonial après
la Seconde Guerre mondiale. Une situation
qui pousse la bourgeoisie française à
envisager des concessions pour éviter une
décolonisation qui reviendrait à un recul
sans précédent de sa place sur l’échiquier
international. L’État français sort alors à
peine de la conférence de Brazzaville de
19441 et souhaite éviter à tout prix la perte
de son empire colonial.
Le chemin proposé par la loi de 1946 pose
une contradiction, jamais résolue depuis :
éviter le recours à l’autodétermination (et
donc une possible indépendance) doit
nécessairement passer par des semblants de
concessions, notamment dans cette île de La
Réunion encore marquée par l’histoire de
l’esclavage et brutalement frappée par les

privations et les pénuries occasionnées par
la guerre et trois siècles de colonisation
française. La promesse d’assimilation est
ainsi une manœuvre de l’État français qui, en
réformant de manière cosmétique un statut
colonial, en fait aussi miroiter la fin.
Paradoxalement, cette mesure et les
insatisfactions qu’elle engendra sont à
l’origine de la naissance des premiers
mouvements pour la décolonisation de l’île.
En effet, la décennie qui suivra la
départementalisation
générera
des
frustrations profondes. Loin de tout
« rattrapage » promis par la loi de 1946, le
département de La Réunion reste, au début
des années 1960, marqué par la misère
profonde de ses couches populaires.

La droite devient
départementaliste
Les années de sortie de la guerre sont
caractérisées par une mutation profonde de
la gauche réunionnaise, influencée par le
contexte international des luttes anti­
coloniales2, le rôle joué par d’une impor­
tante diaspora étudiante et travailleuse à
Paris et les grèves et autres mobilisations
sociales
qui
secouent
l’île.
La
départementalisation n’est très vite plus
défendue que par certaines organisations,
comme le Parti socialiste réunionnais
d’Albert Ramassamy. Après 1959, le Parti
communiste réunionnais (PCR) de Paul
Vergès défend progressivement la voie vers «
l’autonomie démocratique et populaire »,
tandis que d’autres organisations et
dirigeants politiques abordent désormais
directement
la
perspective
de
l’indépendance de l’île.

Si la droite et le patronat avaient d’abord
exprimé
leur
réticence
à
la
départementalisation pour des raisons
économiques et fiscales, la droite gaulliste
prend progressivement fait et cause pour
elle devant l’émergence d’un mouvement
anticolonial. Elle le fait autour dune vision
brutalement assimilationniste et autoritaire
dont le but est d’assurer le maintien de La
Réunion dans la France.
De plus, après les indépendances (toutes
factices qu’elles soient) de l’ensemble des
colonies d’Afrique subsaharienne et de
Madagascar entre 1958 et 1960, La Réunion
gagne encore en intérêt pour l’État français.
Longtemps reléguée à une position
secondaire, elle devient alors le centre
névralgique d’intervention de la France dans
la zone sud­ouest de l’Océan Indien. En
1975, l’indépendance des Comores
renforce, malgré l’annexion de Mayotte,
cette importance stratégique de La Réunion.
Michel Debré, fidèle de De Gaulle, « père
fondateur » de la Ve République, décide ainsi
de s’implanter à La Réunion dès le début
des années 1960 pour stopper le
développement du PCR et d’un mouvement
pro­autodétermination chaque jour plus
puissant dans l’île. À lui seul, l’ancien
premier ministre incarne les principaux
mécanismes les plus détestables et les plus
contre­révolutionnaires auxquels auront
recours l’impérialisme français, les élites de
l’île et la bourgeoisie créole pour casser
toute lutte pour l’autodétermination du
peuple réunionnais.
En 1974, dans son livre Une politique
pour La Réunion, Michel Debré résume
pourquoi il a fait de l’île le cœur de son
activité politique : « L’océan Indien, lié à

1 La conférence réunie à Brazzaville en 1944 par le gouvernement provisoire du général De Gaulle cherchait à redéfinir l’organisation de l’empire colonial français après la
guerre, en articulant des concessions (comme la suppression du code de l’indigénat) à une politique de maintien de la colonisation.
2 Combeau Yvan (sous la direction de), L'île de la Réunion sous la Quatrième République, 1946­1958 ­ entre colonie et département (Centre de recherches sur les sociétés de
l'océan Indien).

Décolonisons 360 - été 2026

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l’Afrique, au Proche­Orient et à la
Méditerranée par la mer Rouge et le Canal
de Suez, est un théâtre où les rivalités se
font de plus en plus vives. La présence de la
France est un élément de sécurité, de
liberté, une sorte d’antidote à des intrigues
intéressées. La Réunion […] est le pilier de
cet édifice politique et moral. Que le pilier
vienne à manquer, les chances de notre
influence aussitôt s’estompent, dispa­
raissent. ».
De fait, le domaine maritime français de
l’océan Indien couvre 2,8 millions de km²,
soit 27,3 % de la totalité de la zone
économique exclusive (ZEE) de la France.
Pour contrôler cette région, quelque 2000
militaires sont déployés sous le nom de
Forces armées de la zone sud de l’océan
Indien (Fazsoi) entre La Réunion et Mayotte.
Ajoutons à cela que Maurice demande,
dès 1976, la restitution de l’île française de
Tromelin. La Réunion est ainsi, avec
l’archipel Crozet, les îles Kerguelen et les îles
Saint­Paul et Amsterdam, l’un des seuls
territoires français de la zone (et le plus
important) qui ne fait pas l’objet d’une
revendication territoriale par d’autres États,
anciennes colonies françaises.

Une réalité coloniale
même après 1946
Plusieurs faits marquants permettent de
souligner que la brutalité coloniale française
ne
s’arrête
pas
avec
cette
départementalisation – et ce sans entrer
dans le détail des mouvements pour
l’émancipation qui ont secoué La Réunion
jusqu’aux années 1990.
Tout d’abord, le contrôle démographique
a fait partie des obsessions de l’impérialisme
français dans l’île. Armé d’un discours
hygiéniste, Michel Debré et ses alliés locaux
organisent une émigration massive de la
main­d’œuvre réunionnaise vers la France
via le Bunidom – pour Bureau pour le
développement des migrations intéressant
les départements d'outre­mer.
Cette politique s’accompagne également
de la déportation, entre 1962 et 1984, de
milliers d’enfants réunionnais vers la France

– 2150 selon certaines estimations. Mais
aussi d’avortements et de stérilisations
forcés, pratiqués avec la complicité de la
Sécurité sociale dans la clinique
orthopédique du docteur Moreau, à Saint­
Benoît3.
Intrinsèquement raciste, cette politique
de contrôle démographique permanent
accompagne également une gestion contre­
insurrectionnelle de l’île. Cette logique
perdure aujourd’hui encore au travers du
SMA (service militaire adapté), permettant
l’embrigadement d’une partie de la jeunesse
populaire des territoires ultramarins, tandis
que l’émigration salariale et étudiante
continue à être organisée par Ladom,
l’Agence de l’outre­mer pour la mobilité.
Ces deux dispositifs combinés avec la
poursuite de l’arrivée de fonctionnaires et
actifs métropolitains chaque année4,
participent au contrôle politique de l’île.
Si ces faits sont désormais mieux connus
du grand public, la répression de la
combativité des classes populaires
réunionnaises est demeurée dans l’ombre.
La politique de Michel Debré et de la droite
réunionnaise a en effet consisté aussi à
persécuter politiquement les cadres
politiques de la gauche locale, ainsi que les
dirigeant⋅e⋅s syndicaux⋅ales. Plusieurs cadres
du PCR et de la CGT notamment ont été
déporté⋅e⋅s du fait de l’ordonnance Debré
du 15 octobre 1960 (il est alors premier
ministre) qui autorise les pouvoirs publics à
procéder à l’exil forcé en « métropole » des
fonctionnaires accusé⋅e⋅s de « troubler
l’ordre public ». Le recours à des nervis, la
persécution politique et la répression sont
monnaie courante dans les années 1960 et
1970, pour briser les meetings politiques par
exemple5.

Reposer la question de
l’autodétermination
La colonisation n’a par ailleurs jamais
perdu son caractère économique. Le
professeur Ho Hai Quang dresse ainsi un
tableau d’une précision remarquable du
« capitalisme dépendant » en cours à La
Réunion6. L’absence d’investissement

industriel conséquent, l’enfermement de
l’île comme un « marché captif » de
l’Hexagone et la dépendance aux aides au
développement venues de l’extérieur
pousse à l’émergence de ce « capitalisme
dépendant » aux conséquences encore
lourdes pour la population.
Selon l’Insee, le taux de chômage de l’île
est d’environ 17 %, et s’élève même à 35 %
pour les 15/35 ans. Un tiers de la population
vit sous le seuil de pauvreté. À cela s’ajoute
la question de la dépendance aux biens
importés par des intermédiaires, comme les
grands groupes de la distribution (dont le
fameux groupe Bernard Hayot). L’île
importe ainsi près de 80 % de ses biens de
consommation7. Résultat : les prix de
l’alimentation restent en moyenne 37 % plus
élevés que dans l’Hexagone.
Existe également à La Réunion, comme
dans les autres territoires ultramarins, un
ensemble de mécanismes d’exceptionnalité
typique du modèle juridique colonial
français. Ainsi, on constate, même sans
pouvoir se montrer ici exhaustif, l’absence
des conditions matérielles, politiques,
juridiques, mais aussi culturelles et
historiques qui permettraient d’affirmer que
la population de La Réunion dispose d’un
droit à disposer d’elle­même.
La combinaison d’une colère sociale
latente, dont le mouvement des gilets jaunes
de 2018 a été l’expression la plus claire, et
d’une
résurgence
puissante
des
revendications culturelles durant ces
dernières années pourrait être un facteur
essentielspour le retour d’une perspective
émancipatrice pour l’île. La départe­
mentalisation et les frustrations ont ouvert la
voie à l’émergence d’un anticolonialisme
puissant au cours des années 1960. 80 ans
plus tard, il est fort probable que la seule
concession d’un nouveau statut juridique –
y compris l’autonomie – ne résolve pas non
plus la question coloniale. Une
autodétermination véritable doit redevenir
le sujet central du débat des années à venir.
Julien Anchaing

3 Françoise Vergès, Le Ventre des femmes ­ Capitalisme, racialisation, féminisme (2017). Autour de la question de la procréation, lire aussi « Sur l’île de La Réunion, coloniser

par l’allaitement », Billets d’Afrique n°338 (été 2024).
4 Selon l’Insee, les personnes nées en « métropole » représentaient en 2013 11 % de la population réunionnaise. On compte 10 300 arrivant⋅e⋅s par an sur l’île, dont 3000 sont
né⋅e⋅s à La Réunion.
5 « 10 décembre 1967, jour d’élections à Saint­André : Édouard Savigny était assassiné par des nervis », Témoignages (10/12/2012).
6 Ho Hai Quang, L’île de La Réunion (1961­2020) ­ De la plantation au capitalisme dépendant (Poisson rouge, 2021).
7 « Vie chère à La Réunion : les résistances persistent sur la transparence des prix », Le Monde (6/10/2024).
Décolonisons 360 - été 2026

NUMÉRIQUE MORTIFÈRE…

ET COLONIAL

Avec le livre Anatomie d’une puce, le collectif STopMicro propose un panorama du monde de
l’industrie électronique et de ses nuisances, depuis l’extractivisme forcené et ses pratiques
coloniales jusqu’au téléphone portable.

L

e collectif STopMicro et les Amis de la
Terre ont organisé à Grenoble en
mars 2025 un colloque intitulé « Semi­
conducteurs : l’impossible relocalisation ».
L’ouvrage Anatomie d’une Puce, qui vient
de paraître aux éditions Le monde à l’envers,
rassemble les interventions ayant eu lieu à
cette occasion.
La première partie revient sur la
fabrication des puces électroniques.
Notamment sur le voyage extrêmement long
du minerai depuis son extraction jusqu’à
l’assemblage du semi­conducteur dans le
produit final, en passant par le raffinage du
métal, la découpe, le coulage du lingot de
silicium pur ou encore la gravure.
La logique capitaliste a placé ces
différentes étapes sur des continents
différents. Un aperçu du marché mondial est
proposé, et on se rend compte que les
usines de Soitec et STMicro à Grenoble, qui
sont présentées comme indispensables à
notre souveraineté (et bénéficient de
milliards d’euros d’argent public), ne sont
que de petits maillons d’une très longue
chaîne. Les quelques redites relevées entre
les deux premiers chapitres ont cependant
une vertu pédagogique. Les interventions
dans la salle, qui ont été retranscrites,
s’avèrent également très éclairantes.
Le
troisième
chapitre
reprend
l’intervention d’une développeuse de
Fairphone, fabricant de téléphones
modulaires et réparables. Elle explique
comment son entreprise essaye, parfois en
vain,
de
tracer
la
chaîne
d’approvisionnement de ses fournisseurs. La
discussion avec le public pointe le paradoxe
entre la volonté d’une moralisation de la
chaîne et les nuisances inhérentes à la
fabrication des smartphones.

Continents pillés
La deuxième partie évoque l’extractivisme
et son lien historique avec les pratiques
coloniales. Le chapitre 4 détaille ainsi les
impacts des mines sur les populations
autochtones et sur la nature au Québec et
relate des luttes contre ces pratiques. Un
moyen de pression utilisé par les activistes a
été de faire baisser le cours en bourse des
compagnies minières par des communiqués
ciblés et des actions. On apprend au passage
que la loi minière est particulièrement
permissive au Canada – une entreprise peut
prospecter un terrain privé même sans
l’accord du propriétaire –, ce qui explique
que la majorité des grandes compagnies
minières mondiales ont leur siège à Toronto.
Le chapitre 5 se penche à nouveau sur le
Canada et également sur l’Argentine, du
point de vue historique mais aussi actuel :
conséquences
de
l’extractivisme
aujourd’hui, actions de terrain menées par
les opposant⋅e⋅s ces dernières années. Le
chapitre suivant se focalise, avec les
interventions de Fabien Lebrun1 et David
Maenda Kithoko, sur le territoire du Congo,
où la violence exercée par les bandes
armées (et historiquement par le
colonisateur) permet une exploitation
débridée des ressources de ce pays, devenu
ainsi la source principale des « minerais de
sang », indispensables pour les téléphones
portables.
Retour ensuite en France, avec l’évocation
par Nicolas Rouillé, auteur en 2024 de L’or et
l’arsenic (Anacharsis), de la mine d’or de
Salsigne, dans l’Aude, fermée en 2004. Des
résidus de la montagne de déchets toxiques
laissés sur place ont ravagé la vallée lors
d’une inondation en 2018. Ce récit d’une
dépollution impossible montre bien qu’une

mine ne peut jamais être propre. Elle va par
nature générer des quantités gigantesques
de déchets.
Le chapitre final déconstruit le mythe
d’une Europe autonome en lithium, en
rapportant les contributions d’opposants à
l’usine Tesla en Allemagne, à la mine de
lithium dans l’Allier et à d’autres projets
miniers au Portugal.

« Progrès » mortifère
L’un des messages clés de cet ouvrage,
c’est que le numérique, présenté comme la
clé d’une « transition écologique », a en
réalité un impact énorme sur le monde
matériel – mines très polluantes, procédés
de fabrication gourmands en énergie et en
eau, déchets produits en quantité – et sur
les communautés humaines. Par la diversité
des interventions, on apprend de nombreux
détails sur différents aspects de la filière
numérique. Par exemple, le fait que les
bornes de validation sans contact à l’entrée
des métros contiennent plusieurs dizaines
de puces chacune… Quel progrès !
Bien entendu, le message vers lequel tend
la plupart des interventions est l’appel à une
nécessaire sobriété, bien loin de la course
en avant que nous propose aujourd’hui le
techno­capitalisme et son marketing
agressif. Un livre à mettre entre toutes les
mains, puisqu’il fournira des arguments et
des exemples détaillés pour déconstruire
tous les aspects du mythe du numérique vu
comme une voie d’avenir, et mettre en
lumière cette dernière fuite en avant du
capitalisme, entre négation des peuples et
destruction de la planète.
Jérôme Lasagno

1 Auteur de Barbarie numérique, une autre histoire du monde connecté (L’Échappée, 2024). Vous pouvez retrouver notre recension de l’ouvrage et notre entretien avec
Fabien Lebrun, parus dans notre numéro 341 (novembre 2024), sur notre site web.

Décolonisons 360 - été 2026

LECTURE

17

ACTUALITÉ
JEU D'ÉTÉ

18

« LA VIOLENCE RENCONTRÉE LORS DU
SOMMET AFRIQUE-FRANCE ?

UN PETIT EXEMPLE DE CE QUE
SUBIT LE PEUPLE KÉNYAN »
BRÈVES
DE SOMMET
Devinette
Qui, à l’occasion d’un sommet franco­
africain, a prétendu voler au secours de
l’Union africaine pour l’aider à jouer plus
efficacement son rôle de maintien de la paix
sur le continent africain ? Macron bien sûr,
qui, le 13 mai dernier après le sommet au
Kenya, a annoncé depuis le siège de l’Union
africaine (UA) à Addis­Abeba « la tenue d’ici
la fin de l’année à Paris d’une conférence
de financement des efforts de paix de
l’Union africaine pour appuyer des
“solutions africaines” aux crises du
continent » (Jeune Afrique, 14/05).
Mais pas seulement ! Hollande avant lui,
fin 2013 lors d’un sommet de l’Élysée sur la
« sécurité », avait annoncé un « nouveau
partenariat » militaire avec l’Union africaine
pour soutenir la création d’une force de
réaction rapide, la Caric, pour Capacité
africaine de réponse immédiate aux crises
(Billets d’Afrique n°231, 01/2014), dispositif
mort­né en 2020. Encore auparavant, le
dispositif Renforcement des capacités
africaines de maintien de la paix (Recamp),
élaboré sous Mitterrand et lancé au sommet
France­Afrique de 1998 présidé par Chirac,
visait déjà le soutien aux casques bleus
africains. Le refrain selon lequel la résolution
des crises africaines par les Africains eux­
mêmes ne saurait se passer de l’aide de la
France n’est donc pas nouveau. Depuis trois
décennies, il sert de prétexte à la France pour
maintenir un dispositif de coopération
militaire en Afrique.
Décolonisons 360 - été 2026

Dans un Kenya où la répression d’État est meurtrière, difficile
d’entendre les oppositions au sommet Afrique­France qui s’est
tenu les 11 et 12 mai à Nairobi. La contestation est surtout
venue de mouvements marxistes, comme le CPMK, parti
communiste kényan, organisateur d’un contre­sommet sur
place, le PASAI (Sommet panafricain contre l’impérialisme). La
parole à l’une de ses membres, Gloria Gakuru, ainsi qu’à
Guylhem Brémond, représentant de l’ILPS France (Ligue
internationale des luttes des peuples) qui s'est rendu sur place.
Selon vous, comment ce sommet
Afrique­France a­t­il été perçu au
Kenya ?
Gloria Gakuru : La plupart des
Kényan⋅e⋅s ont été plutôt sceptiques, vou­
laient savoir ce qui allait réellement changer
pour eux. Cela va­t­il faire baisser le prix des
denrées alimentaires, du carburant ou des
loyers ? Ou s’agit­il simplement d’une
nouvelle séance photo ? Ielles avaient de
bonnes raisons de douter. Au fil des ans, le
Kenya a accueilli de nombreux sommets
réunissant des dirigeants occidentaux. Mais
au bout du compte, les travailleur⋅se⋅s
lambda n’ont jamais rien vu de concret, à
part des articles de presse et des promesses
vite oubliées. Pour la population, ce
sommet était comme ceux qui l’ont
précédé : un événement pompeux qui ne
fait que remplir les poches de quelques
privilégiés.
« Nous sommes les véritables
panafricanistes », a déclaré Emma­
nuel Macron à Nairobi. Qu’en pensez­
vous ?
G. G. : Certaines personnes au pouvoir –
des dirigeants noirs, des élites africaines –
ont déformé l’idée du panafricanisme. Ils
utilisent ce mot pour donner l’impression
de se battre pour l’unité et la liberté, alors
qu’en réalité, ils ne font qu’aider les
puissances étrangères à maintenir leur
emprise sur les populations. Ces dirigeants
locaux ne veulent pas réellement libérer
leurs pays, mais simplement ressembler aux

riches dirigeants d’Europe et des États­Unis.
Quand quelqu’un comme le président
Macron se qualifie de « panafricaniste », cela
correspond assez bien à cette version
fallacieuse du panafricanisme.
Le véritable panafricanisme a évidem­
ment une toute autre signification. Il
signifie que les peuples africains doivent
s’unir pour s’opposer à l’impérialisme et
reprendre le véritable contrôle de leurs
propres pays sur les plans économique,
politique et social. Les propos de Macron
sont une insulte et un crachat au visage de
tou⋅te⋅s les Africain⋅e⋅s, en particulier en
Afrique de l’Ouest, qui a souffert de la
terreur coloniale, de la violence militaire et
du contrôle français sur son argent et ses
ressources, et ce encore aujourd’hui.
Comment s’est déroulée l’organisa­
tion de ce PASAI 2026 ?
Guylhem Brémond : Le principal
enjeu était d’assurer une sécurité optimale
tout en communiquant activement sur les
réseaux sociaux pour promouvoir le contre­
sommet. La répression est extrêmement
forte au Kenya, mais aussi dans d’autres
pays africains d’où venaient des délégué⋅e⋅s.
Le financement du contre­sommet était
également un défi. Une campagne de
collecte de fonds a été organisée, des
affiches et des t­shirts ont été vendus.
Grâce à notre équipe qui a travaillé
d’arrache­pied, et avec l’aide de nos
allié⋅e⋅s, le PASAI s’est déroulé avec succès.

Et le PASAI lui­même donc ?
G. B. : Les événements du PASAI se sont
déroulés sur deux jours. De nombreuses
organisations, venues d’Afrique, d’Europe,
du Moyen­Orient et d’Asie, ont pu y
participer. Le programme comprenait
plusieurs interventions de représentant⋅e⋅s
issu⋅e⋅s de différents partis communistes,
coalitions et organisations de masse à travers
le monde. La première journée était
consacrée à des discours, tables rondes,
groupes de discussion… pour échanger sur
nos expériences, nos défis et nos
perspectives d’alliance.
Le deuxième jour, nous nous sommes
rassemblé⋅e⋅s pour une manifestation dans
les rues de Nairobi. Nous étions une cen­
taine de personnes, avec banderoles, dra­
peaux et pancartes. Nous scandions des slo­
gans et manifestions, sans violence. Nous
avons été confronté⋅e⋅s à une répression
brutale. On nous a tiré dessus, on nous a ga­
zé⋅e⋅s et 19 camarades – quatorze Ké­
nyan⋅e⋅s et cinq camarades internationaux,
dont moi­même – ont été arrêté⋅e⋅s et déte­
nu⋅e⋅s au commissariat central de Nairobi,
dans des conditions épouvantables, notam­

ment des tortures psychologiques, le refus
de soins médicaux et des coups… La
plupart d’entre nous avons été battu⋅e⋅s !
Nos camarades kényan⋅e⋅s ont pu être
libéré⋅e⋅s après plus de 24 heures, après
avoir comparu devant un tribunal. En re­
vanche, nous, les délégué⋅e⋅s internationaux,
avons été détenu⋅e⋅s illégalement pendant
69 heures, sans aucune charge retenue
contre nous, et sans jamais comparaître…
Jusqu’à notre libération le 15 mai, plusieurs
manifestations ont eu lieu devant le
commissariat. D’autres camarades ont été
alors arrêté⋅e⋅s et battu⋅e⋅s. La police a
même tenté de tuer Booker Omole, secré­
taire général du CPMK, qui venait d’être
libéré de prison. Heureusement, il a été tiré
en arrière par des camarades juste à
temps…
Vu les états de service du régime
kényan, cette répression n’est pas une
surprise…
G. G. : Oui, la violence rencontrée lors du
PASAI n’est qu’un petit exemple de ce à quoi
le peuple kényan est confronté chaque jour,
sans que les médias internationaux ne s’y
intéressent beaucoup ! Nous l’avons claire­

ment constaté lors des manifestations con­
tre le projet de loi de finances de 2024, lors­
que le régime de Ruto a tiré sur de jeunes
manifestant⋅e⋅s dans les rues, éclaboussant
de leur sang les trottoirs du Parlement. Ce
moment a clairement montré que l’État con­
sidère comme son ennemi quiconque dé­
nonce sa mauvaise gestion et sa corruption.
Le contre­sommet n’a pas fait exception.
Dès le début de son organisation, nous
avons été surveillé⋅e⋅s, menacé⋅e⋅s et
harcelé⋅e⋅s. Et le jour même du sommet,
l’État a envoyé la police pour frapper et atta­
quer les manifestant⋅e⋅s anti­impérialistes. Ils
ont même tenté de tuer certain⋅e⋅s d’entre
nous à coups de balles pendant la nuit qui a
suivi ! C’est le fascisme tel qu’il s’exprime
par un régime qui retourne ses armes
contre son propre peuple. Mais le régime
meurtrier de Ruto est tenu en laisse et reçoit
ses ordres de ses maîtres étrangers, ces
mêmes pays riches et ces mêmes
entreprises qui profitent de notre silence et
de notre docilité. Chaque fois qu’un
responsable, que ce soit à Paris ou à
Washington, perçoit une menace, il tire sur
la laisse, et notre gouvernement mord.

Barrot en mode
SAV

enlèvements et des disparitions. La France
ne figurait d’ailleurs pas parmi les signataires
de la déclaration commune de plusieurs
ambassades occidentales, publiée le 26 juin
2024 à Nairobi, rappelant le droit
constitutionnel de manifester. Et lorsqu’on
demande à Barrot si la France s’exprime
encore sur les droits humains, il répond en
évoquant un nébuleux « soutien » de « notre
diplomatie » et des liens avec les sociétés
civiles africaines et les diasporas. Et de
conclure : « La relation entre la France et le
continent africain n’a aucun équivalent »,
Tant mieux, a­t­on envie de dire !

opération
financière
d’envergure
(« L’acquisition la plus ambitieuse de
l’histoire de Canal+ », selon le PDG de
Canal+, Maxime Saada) qui a d’ailleurs
largement bénéficié des interventions du
président français et de ses « excellentes
relations » avec son homologue sud­africain
(Jeune Afrique, 23/11/2025).
Cette acquisition fait du groupe,
dominant déjà les marchés francophones, le
leader en Afrique de la télévision payante,
loin devant son concurrent chinois
StarTimes : présence dans près de 70 pays,
plus de 40 millions d’abonné⋅e⋅s avec
l’ambition d’atteindre les 100 millions.
Bolloré, qui a amassé en Afrique, dans la
plus pure tradition néocoloniale, la fortune
avec laquelle il fait main basse sur des pans
entiers de notre paysage médiatique et
culturel au profit de l’extrême droite en
France, s’offre ainsi sur ce continent un
nouvel empire médiatique. Une position de
quasi­monopole écrasant le pluralisme des
médias et un poids économique et politique
démesuré au service d’une idéologie
ultraréactionnaire. Avec les « salutations » et
« remerciements » de Macron.

Si l’on en croit Jean­Noël Barrot, ministre
des Affaires étrangères, tout va bien dans les
relations franco­africaines. L’entretien
accordé au Monde (12/05) à la suite du
sommet « Africa Forward », réussit un
double exploit : présenter sous un jour
favorable des relations dégradées tout en
éludant les questions posées.
Le choix d’un pays anglophone, imposé
faute de pouvoir organiser ce sommet en
Afrique francophone ? Non, répond­il,
puisque de nombreux pays francophones
étaient présents ! La répression des
manifestations de jeunes Kényan⋅e⋅s contre
la vie chère et la corruption en 2024 et 2025,
qui a fait près de 150 mort⋅e⋅s, ne le
préoccupe­t­elle pas ? Réponse : « Le Kenya
a une jeunesse qui aspire, comme toutes les
jeunesses, à vivre mieux. Les manifestants
demandaient
des
opportunités
économiques et c’est ce sur quoi ce sommet
a mis l’accent […]. Le président William
Ruto partage ce constat. » Il reste ainsi fidèle
à la position officielle française, qui s’est
abstenue de condamner une répression
marquée par des violences policières, des

Merci Bolloré !
Emmanuel Macron, dans son discours de
clôture du forum d’affaires du sommet à
Nairobi, a tenu à « saluer » et « remercier »
les dirigeants des entreprises françaises
présents « qui investissent 14 milliards
d’euros » en Afrique. Et de nommer – aux
côtés d’Orange, Castel et BioMérieux –
Canal+ contrôlé par le groupe Bolloré qui,
en septembre, a finalisé l’achat pour 3
milliards
d’euros
du
Sud­africain
MultiChoice, géant de la télévision payante
en Afrique anglophone et lusophone. Une

Décolonisons 360 - été 2026

SALVES
ACTUALITÉ

19

ACTUALITÉ

20

Ouin ouin

Manifestation du PASAI dans les rues de Nairobi, le 12 mai, avant l'intervention de la police (DR).

Quel bilan tirez­vous de ce PASAI ?
Quelles sont les perspectives pour
vous désormais ?
G. G. : Le contre­sommet a montré à
tout le monde à quel point les grandes
puissances occidentales font preuve
d’arrogance, ici même, sur notre propre
sol. Le phénomène n’est pas nouveau, il n’y
a qu’à voir le scandale autour de la Batuk,
l’unité d’entraînement de l’armée
britannique au Kenya, dont des soldats ont
agressé sexuellement, et même tué, des
habitant⋅e⋅s sans être inquiétés1. Et nous le
constatons chaque jour dans nos propres
rues : dès que les intérêts du capital
étranger sont menacés, la violence éclate, la
police attaque, des gens sont blessés.
L’impérialisme est l’ennemi numéro un du
peuple kényan.

De plus en plus de Kényan⋅e⋅s com­
prennent que l’injustice à laquelle nous
sommes confronté⋅e⋅s n’est pas le fruit du
hasard. Elle est planifiée par les riches
gouvernements occidentaux et mise en
œuvre par leurs marionnettes locales ici,
nos propres dirigeants qui obéissent
aveuglément. Le peuple est maintenant
prêt à riposter, on le voit dans les
manifestations qui ne cessent d’éclater à
travers le pays. Il est déterminé à conquérir
une véritable souveraineté et un véritable
contrôle sur nos propres vies et nos
ressources. La chute de la France et de ses
alliés occidentaux est inévitable. Nous ne
reculerons pas !
Propos recueillis par Benoît Godin

1 Un soldat britannique est accusé du meurtre en 2012 d’Agnes Wanjiru, jeune kényane de 21 ans, décédée près du

camp de la Batuk, dans la banlieue de Nairobi, en 2012. Il aura fallu attendre novembre 2025 pour qu’il soit arrêté
et mis en détention au Royaume­Uni, après un mandat d’arrêt du Kenya qui réclame son extradition.

Le politologue camerounais Achille
Mbembe, proche d’Emmanuel Macron, avait
accepté de collaborer étroitement à
l’organisation d’un précédent sommet, à
Montpellier en 2021, qui se voulait celui de la
« société civile ». À l’issue du sommet,
Mbembe, qui considère que la critique de la
Françafrique « est devenue le masque d’une
formidable indigence intellectuelle » (Jeune
Afrique, 09/08/2023) avait remis au président
français un rapport dont aucune des
préconisations ne concernait le franc CFA ou
la présence militaire en Afrique… L’une des
mesures phare en revanche demandait le
financement d’une Fondation de l’innovation
pour la démocratie en Afrique, qu’il a depuis
créée et qui bénéficie en effet de subsides
français. À l’époque, Mbembe ne tarissait pas
d’éloges sur l’approche novatrice du chef de
l’État.
En amont du sommet « Africa forward », sa
fondation a organisé un colloque et remis un
nouveau rapport pour les chefs d’États
français et kényan. Mais ces initiatives n’ont
cette fois pas reçu toute l’attention que les
organisateurs et organisatrices en espéraient.
« Nous ne sommes pas dupes, déplorait
l’une d’entre elles, nous savons que bien
souvent les propositions de la société civile
ne sont pas mises en application par les
décideurs
[…]
L’évènement
de
dimanche n’était pas inclus dans le
programme officiel du sommet, donc
forcément on se sent un peu mis à l’écart »
(France 24, 11/05). Les histoires d’amour,
c’est toujours triste quand ça finit mal.

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