Fiche du document numéro 36479

Num
36479
Date
Septembre 2024
Amj
Fichier
Taille
7990342
Pages
12
Titre
Billets d'Afrique No. 339
Nom cité
Mot-clé
Cote
No 339
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
SEPT 2024

N°339
2€30

BILLETS
D'AFRIQUE

MENSUEL D'INFORMATION SUR LA FRANÇAFRIQUE ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE

TOTAL = COLONIAL
SAHEL / NEGATIONNISME / MOZAMBIQUE

EN BREF

Souffler n’est pas
jouer
Orano (ex­Areva) s’est fait souffler son
permis d’exploitation sur le gisement
d’uranium d’Imouraren au Niger. « Pas de
panique ! » nous ont expliqué les rédactions
françaises : l’approvisionnement des
centrales nucléaires n’est pas en danger. Et
pour cause : le gisement n’était pas exploité.
En 2009, il avait été concédé à la firme
française en échange d’une visite du
président Sarkozy à son homologue nigérien
Mamadou Tandja, qui voulait alors changer la
constitution et rempiler pour un troisième
mandat. Imouraren est décrit comme l’un
des gisements les plus importants (200 000
tonnes de réserves), mais sa teneur en
uranium par tonne de roches est très faible,
ce qui implique une exploitation très
coûteuse et suppose un cours de l’uranium
très haut pour être rentable. Depuis, les
autorités nigériennes successives ne
cessaient de presser la firme française de
commencer les travaux. En vain.
Dernièrement, Orano assurait mener des
études pour une nouvelle méthode
d’exploitation (dite ISR pour in­situ
recovery), déjà utilisée dans ses mines du
Kazakhstan. Mais la junte militaire au pouvoir
depuis l’été dernier n’a pas eu la patience du
régime précédent. Mise en demeure de
démarrer l’exploitation, Orano a mollement
tenté de donner le change au dernier
moment, sans convaincre. Cette décision est
pour l’instant sans conséquence sur le
gisement d’Arlit, lui exploité depuis des
décennies par la France (et pour quelques
petites années encore), mais se montre
néanmoins révélatrice des nouvelles relations
entre les deux pays.

KANAKYNOUVELLECALÉDONIE
La droite coloniale
sombre…

Sans être réjouissants, les résultats des lé­
gislatives des 30 juin et 7 juillet derniers ont
été, on le sait, moins catastrophiques qu’an­
noncés. La meilleure nouvelle nous arrivant
peut­être de Kanaky­Nouvelle­Calédonie, im­
pactée depuis ce printemps par un énième
soulèvement kanak et la répression coloniale
féroce qui y répond [voir notre numéro pré­
cédent]. Dans un contexte de tensions exa­
cerbées, la droite pro­française a pris une
claque aussi retentissante qu’inattendue.
Peut­être pas pour tout le monde ceci dit :
Nicolas Metzdorf, rapporteur en mai de la loi
sur le dégel du corps électoral qui a mis le
feu aux poudres, avait renoncé à se présenter
dans la deuxième circonscription, dont il
était pourtant le député sortant. Il préférait
tenter sa chance dans la première, celle de la
capitale Nouméa. Résultat : une victoire étri­
quée avec quelque 52 % des suffrages expri­
més,


son
prédécesseur
anti­indépendantiste obtenait il y a seule­
ment deux ans plus de 66 %… C’est ce qui
s’appelle sauver (difficilement) les meubles.
Dans la deuxième circonscription, celle de
la « brousse », les « loyalistes » se sont écrou­
lés : Emmanuel Tjibaou, fils de Jean­Marie et
candidat du Front de libération nationale ka­
nak et socialiste (FLNKS), l’a emporté au se­
cond tour avec plus de 57 % des voix. Une
première depuis… 1986 ! À l’époque, le
gouvernement Chirac avait mis en place un
découpage électoral taillé sur mesure pour
empêcher tout indépendantiste d’accéder au
Palais­Bourbon.
Sur l’ensemble du territoire, les souverai­
nistes kanak obtiennent plus de 10 000 voix
d’avance

Bulletin fondé en 1993 par François­Xavier Verschave ­ Directrice de la
publication Pauline Tétillon ­ Comité de rédaction R. Granvaud, O. Tob­
ner, R. Doridant, M. Bazin, P. Tétillon, T. Noirot, E. Cailleau, M. Lopes, J.
Poirson, N. Butor, B. Godin ­ Ont contribué à ce numéro J. Beurk, R.
Morin ­ Édité par Association Survie, 21 ter rue Voltaire ­ 75011 Paris­ Tél.
(+33)9.53.14.49.74 ­ Web http://survie.org et https://twitter.com/Survie ­
Commission paritaire n°0226G87632 ­ Dépôt légal janvier 2024 ­ ISSN
2115­ 6336 ­ Imprimé par Imprimerie Notre­Dame, 80 rue Vaucanson,
38830 Montbonnot Saint Martin

sur leurs adversaires ! Un chiffre d’autant plus
impressionnant que la participation a été
forte (plus de 70 %) et que le scrutin étant
« national », il se jouait avec un corps électoral
ouvert. Nombre de non­Kanak se sont donc
détournés de la droite coloniale. Le résultat
sans doute de la campagne menée par Tji­
baou et ses camarades, axée sur l’apaisement
et la réconciliation, mais aussi la preuve que
nombre d’électeurs et électrices ne sont pas
trompés quant aux responsabilités réelles de
la situation désastreuse de l’archipel.

… le pays aussi

Ce résultat électoral constitue un des rares
signes d’espoir du moment. Sur place, la
contre­offensive de l’État français se poursuit.
Un Kanak a été tué par les « forces de
l’ordre » le 10 juillet dans la commune du
Mont­Dore, un autre le 15 août à Thio. Au to­
tal, onze personnes sont mortes par balle de­
puis le printemps, dont huit Kanak. Par
ailleurs, cinq militant⋅e⋅s indépendantistes
restent emprisonné⋅e⋅s dans l’Hexagone,
deux autres y sont assignées à résidence. Les
discussions sur l’avenir du territoire sont à
l’arrêt. Une crise politique majeure qui a cau­
sé de plus de 2 milliards d’euros de dégâts et
vient en amplifier une autre, économique
celle­ci, sur fond d’effondrement de l’indus­
trie du nickel. Dernier (gros) coup dur en
date : la fermeture le 31 août de l'usine mé­
tallurgique KNS, pour Koniambo Nickel SAS,
qui employait 1200 personnes sans compter
les sous­traitants. Obtenue de haute lutte par
les indépendantistes, celle­ci avait été pensée
comme l’outil essentiel du rééquilibrage
entre le Nord majoritairement kanak, long­
temps délaissé et le Sud plus « blanc » et plus
riche. Elle portait aussi pour le FLNKS la pro­
messe d’une indépendance économique du
territoire avant l’indépendance politique…
Triste symbole.

armée française soit capable d’opérer avec nos
partenaires africains. Comme nous l’avons fait à
Barkhane », explique sans complexe le général Conruyt,
directeur des ressources humaines de l’armée de terre
(RFI, 07/06/2024). Le changement n’est donc pas si
profond…
Autre tradition bien établie : les décisions sont arrêtées
avant même la publication du rapport censé les justifier
– ici en l’occurrence celui commandé par l’Élysée à Jean­
Marie Bockel. Preuve supplémentaire s’il en fallait que les
autorités politiques et militaires françaises ne renoncent
nullement à l’ingérence armée sur le continent : en
même temps qu’elles allègent le nombre de soldat⋅e⋅s
prépositionné⋅e⋅s, elles ont
créé au début de l’été un
commandement
pour
l’Afrique, à l’imitation de
l’Africom états­unien, pour
coordonner l’activité militaire française sur le continent.
Les journalistes passent également un peu rapidement
sur la base militaire de Djibouti, pourtant épargnée par la
décrue des effectifs (1500 personnes toujours
déployées), au motif que son activité est moins orientée
vers l’Afrique que vers la défense des intérêts français en
Indo­Pacifique. C’est en effet dans cette zone que se
trouvent des voix commerciales maritimes stratégiques, la
plupart des « confettis de l’Empire » et de ce fait 93 % de
la zone économique exclusive (ZEE) française1 – la
deuxième plus importante au monde. La crainte de voir
cet héritage colonial menacé par les reconfigurations
géopolitiques explique aussi la volonté française de
remettre la main sur son ancienne base militaire navale à
Madagascar, comme le rapporte le site Africa Intelligence
(15/07/2024), que l’Armée française avait perdue en 1973
après les mobilisations de la « seconde indépendance »
malgache. Une drôle de manière de tourner la page.

FAUX DÉPART

Raphaël Granvaud

1 Espace maritime sur lequel un État exerce des droits souverains en matière
d’exploration et d’usage des ressources.

Sommaire
2
3

BRÈVES
ÉDITO

4

MALI / BURKINA FASO / NIGER
Au Sahel, de nouvelles alliances pour quel
bénéfice ?

NÉGATIONNISME
Charles Onana devant la justice
7
MOZAMBIQUE
TotalEnergies : Cabo Delgado à tout prix
11 PÉTROLE
« Les activités de Total ont une dimension
pleinement néocoloniales »
6

Image de couverture : Manifestation du 25/05/2024 à Paris (G. Millant)
Contact de la rédaction : billetsdafrique@survie.org ­ Site internet : http://survie.org

ÉDITO

« L’armée se retire sur la pointe des
pieds » (Libération), « L’armée française tourne la
page » (France Inter), présence militaire française « en
chute libre » (Mondafrique) ou « remise en
question » (France Info)… À lire ou écouter certains
journalistes, l’armée française serait enfin sur le départ du
continent africain. Adieu les bases militaires ? En réalité,
pas vraiment. Si l’on en croit les indiscrétions rapportées
dans la presse, ce scénario a été proposé, parmi d’autres,
et repoussé catégoriquement aussi bien par les militaires
que par l’exécutif.
Certes, après l’échec cuisant de l’opération Barkhane,
le refus grandissant de cette présence néocoloniale parmi
les citoyennes et citoyens
africain⋅e⋅s, repris à leur
compte par les juntes
militaires au Sahel, a
contraint la France à quitter le
Mali, le Burkina Faso et le Niger, mais aussi à revoir
l’ensemble de son dispositif. L’heure est à la discrétion et
aux bonnes résolutions. Ne devraient rester en tout que
600 militaires répartis au Gabon, au Sénégal, en Côte
d’Ivoire et au Tchad, contre 2300 ces derniers mois, pour
« répondre aux aspirations de ces pays », selon les mots
de l’envoyé personnel du président Macron, Jean­Marie
Bockel (audition au Sénat, 15/05/2024) dans le cadre
d’un énième « nouveau modèle de partenariat
militaire » annoncé par le chef de l’État en 2023.
Une nouvelle fois, nos stratèges ont été contraints de
repenser les conditions non pas du départ mais du
maintien d’une présence militaire permanente en Afrique,
quitte à jeter du lest pour préserver l’essentiel. L’Armée
ne s’en cache d’ailleurs pas : il s’agit de conserver les
accès maritimes et aériens qui permettront à ces
dispositifs allégés de remonter en puissance si la
nécessité s’en fait sentir pour une nouvelle opération
extérieure (Opex). D’ici là, la poursuite de la coopération
doit « continuer à créer les conditions pour que notre

4

PORTRAIT
ACTUALITÉ

MALI / BURKINA FASO / NIGER

AU SAHEL, DE NOUVELLES
ALLIANCES POUR QUEL
BÉNÉFICE ?
Actant leur rupture avec la France, les régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du
Niger ont renforcé leur partenariat avec la Russie et tournent le dos à la Cedeao avec la
création d’une nouvelle Alliance des États du Sahel.

L

e 5 août, les derniers soldats occiden­
taux – en l’occurrence états­uniens –
quittaient le Niger. Entre d’un côté les
juntes au pouvoir au Mali, au Burkina Faso et
au Niger et de l’autre la France, mais aussi
l'Union européenne (UE) et les États­Unis, la
coopération militaire est désormais rompue.
Si l'aide humanitaire française et européenne
se poursuit, outre les questions militaires, les
différents axes de coopération sont coupés,
avec des conséquences importantes notam­
ment sur les budgets des États.
Le rejet du néocolonialisme français,
poussé par des pouvoirs militaires sur fond
de reconfigurations géopolitiques, avec la
mise en avant d'un nouveau partenariat avec
la Russie, a été très vivement critiqué par les
médias et la majorité de la classe politique de
l’Hexagone. Il a suscité à l’inverse un réel en­
thousiasme du côté des militant⋅e⋅s panafri­
cain⋅e⋅s et anticolonialistes, en Afrique
comme en France. Mais aussi inquiétudes et
divergences, notamment sur la dimension
autoritaire de ces régimes, dans un contexte
où l’accès à des informations indépendantes
est difficile. D’où l’importance d’analyser les
reconfigurations en cours, et dans une pers­
pective internationaliste, de porter un regard
critique sur les politiques et alliances que
mettent en place ces nouveaux pouvoirs et
sur leur impact sur la vie des populations.

Crise de l’État postcolonial
et retour à l’autoritarisme
Avec une population exaspérée par la
faillite des régimes précédents ayant ban­
nière démocratique, jugés incapables d’en­
rayer la crise sécuritaire qui prévaut dans la
région, corrompus et soumis aux desiderata
des Occidentaux, mais aussi par l’échec de la
Billets d'Afrique 339 - sept 2024

présence militaire française, continue sur la
décennie 2010 mais incapable de mettre à
bas les groupes « terroristes » et même por­
teuse d’insécurité grandissante dans la zone,
ces juntes sont arrivées aux affaires fortes
d’un soutien large de la société civile, en fus­
tigeant la présence française et en défendant
le retour à un État fort pour mieux com­
battre le terrorisme.
Moussa Tchangari, militant de la société ci­
vile nigérienne, est un des rares intellectuels
à oser prendre la parole et analyse ce qu'il
définit comme une « crise de l'Etat postcolo­
nial ». « Le contexte sahélien est marqué par
le retour à l’autoritarisme d’antan, suite à
des coups d’États militaires, rappelle­t­il
dans le journal en ligne L’autre républicain
(09/05/2024). Mais il faut dire qu’il y avait
déjà une certaine tentation autoritaire, qui
se manifestait par des atteintes graves aux
droits et libertés et par la vogue des discours
fascistes tentant d’établir un lien de cause à
effet entre l’avènement de la démocratie
multipartite et la crise sécuritaire que tra­
versaient les pays sahéliens. Les tenants de
ces discours soutiennent, en effet, que l’avè­
nement de la démocratie a été un facteur
sérieux de déstabilisation des États. » Et
d’ajouter : « Je considère pour ma part que
l’affaiblissement des États au Sahel résulte
plutôt du refus des élites au pouvoir d’opé­
rer la nécessaire rupture d’avec l’ordre an­
cien. […] La crise politico­sécuritaire en
cours dans cette région est d’abord une
crise de légitimité de l’État postcolonial ».

La Russie prend la place
Incarnation de cette rupture : l’alliance sé­
curitaire avec la Russie. Le Mali est le pre­
mier à accueillir les groupes paramilitaires

sur son sol – Wagner dès 2021, puis Africa
corps à partir de 2023. Entre 1500 et 2500
mercenaires y opéraient en fin d’année der­
nière selon Le Monde (21/12/2023). Au Bur­
kina Faso, 200 à 300 membres d’Africa Corps
sont présents et assurent notamment la sé­
curité rapprochée du président Traoré (Le
Monde, 25/07/2024). La présence d'instruc­
teurs et soldats d’Africa Corps et de l’armée
russe a été publicisée par le régime nigérien
dès avril 2024. Globalement, si les modalités
de ces accords n’ont pas toujours été ren­
dues publiques, l’intervention directe de la
Russie est avérée, comme au Mali avec la li­
vraison de matériel militaire et la mise en
place de formations militaires (notamment
pour l’Armée de l’air).
L’impact budgétaire de ces partenariats
n’est sans doute pas négligeable. Dans ses
premiers mois au Mali, Wagner avait l’inten­
tion de « se payer sur la bête », grâce en par­
ticulier à l’exploitation artisanale d’or
(comme elle l’a fait en Centrafrique). Le
paiement des mercenaires se ferait désor­
mais légalement via le versement mensuel
de 10 millions de dollars (Le Monde,
21/12/2023). Une solution rendue possible
par l’augmentation des taxes versées par les
entreprises aurifères, dans un contexte de
renchérissement du prix de l’or et d’accrois­
sement de la production dans le pays !
Comment lire ces partenariats ? D’une
part, comme une recherche d’efficacité dans
la lutte contre le terrorisme. L’aide militaire
russe permettrait de reprendre des terri­
toires hors de contrôle, comme le prouverait
la reprise de plusieurs villes dans le nord du
Mali. Mais l’approche tout­sécuritaire est fi­
nalement peu différente de la précédente et
n’a pas démontré son efficacité. L’impact au
niveau sécuritaire de la présence de merce­
naires russes a surtout eu pour conséquence

le ciblage accru de civils lors des opérations,
comme le souligne l’ACLED (Armed Conflict
Location and Event Data) dans un rapport
publié en août 2022 sur les opérations du
groupe Wagner en Afrique.
D’autre part, par leur alliance avec le ré­
gime autoritaire de Poutine, les juntes reven­
diquent leurs affinités avec un
contre­modèle vis­à­vis de l'Occident et du li­
béralisme. Un choix qui accompagne un re­
cul assumé des libertés individuelles, des
décisions arbitraires et une impunité vis­à­vis
de la violence de l’Armée. C’est particulière­
ment vrai au Burkina Faso et au Mali. Dans le
premier, l’État a depuis 2022 suspendu les
activités des partis politiques et disparitions,
enrôlements forcés et exactions des forces
armées semblent prendre de l'ampleur. Libé­
ration (17/07/2024) rapporte ainsi que plus
de 400 civils ont été tués par deux convois
militaires en mai dernier. Dans le second, la
justice a rejeté in extremis la dissolution du
parti de gauche Sadi en mai dernier. Les voix
dissonantes sont menacées, emprisonnées,
voire disparaissent et la liberté de la presse
est gravement entravée, particulièrement
lorsqu’il s’agit d’évoquer la situation sécuri­
taire.
La Russie profite évidemment de la situa­
tion nouvelle pour pousser ses pions sur le
terrain économique. Le 20 juin, le Niger a
ainsi retiré le permis d’exploitation de la
mine d’uranium d'Imouraren à l’entreprise
française Orano (ex­Areva) [voir notre brève
page 2] et l’entreprise publique du nucléaire
russe Rosatom serait en pourparlers avec
Niamey. Des accords de coopération ont dé­
jà été signés avec le Mali et le Burkina Faso
depuis fin 2023, notamment autour de la
construction de petites centrales nucléaires.

nions publiques contre la Cedeao et amplifié
les critiques la considérant comme à la solde
d’intérêts extérieurs, notamment français.
C’est dans ce contexte que les trois juntes
militaires ont annoncé vouloir sortir de l’ins­
titution ouest­africaine pour créer l’Alliance
des États du Sahel (AES), une organisation
de coopération économique mais surtout
sécuritaire. Officialisé en janvier 2024, ce dé­
part intervenait après des années de ten­
sions, alors que le Niger était sous embargo
(il a été levé en février 2024), que le Burkina
était suspendu de la Cedeao depuis 2022 et
que le Mali risquait un nouvel embargo,
après la levée d’un premier en juillet 2022
contre une promesse d’élections en février
2024 – que les militaires ne tiendront pas.

Vers une alliance des États
du Sahel

À la veille de celui de la Cedeao, le pre­
mier sommet de l’AES sonnait ce 6 juillet
2024 comme un pied de nez. Les pays
membres ont entériné la création d’une
confédération et la mutualisation de leurs
moyens militaires dans la lutte contre le ter­
rorisme. Le défi reste immense : le Sahel
comptait l’année dernière la moitié des
morts d’attaques terroristes à l’échelle mon­
diale1. Les trois pays ont forcément aussi
évoqué de nouvelles modalités de coopéra­
tion économique, alors que la sortie de la
Cedeao devrait avoir des conséquences
lourdes sur la circulation des biens et des

À l’été 2023, après le coup d’État militaire
au Niger, la France, le Nigeria et la Commu­
nauté économique des États de l'Afrique de
l'Ouest (Cedeao) ont envisagé une opération
militaire pour renverser les putschistes. Ces
menaces s’accompagnaient de sanctions à
l'encontre du Niger, comme précédemment
à l'encontre du Mali et du Burkina Faso, vi­
sant à faire tomber les régimes putschistes
en les asphyxiant économiquement. Celles­ci
ont au contraire contribué à souder les opi­

personnes – même s’il est à noter qu’ils res­
tent membres de l’Union économique et
monétaire ouest­africaine, et donc dans la
zone du Franc CFA.
En juillet, le nouveau président sénégalais
Diomandé Faye a été nommé par la Cedeao
facilitateur pour discuter avec l’AES, lui qui a
promis durant sa campagne de faire évoluer
les rapports avec la France et de pousser
pour une réforme de la Cedeo. Faye semble
le plus à même d’arracher quelques conces­
sions à l’AES et de faire bouger la Cedeao, en
pointant le risque de sa désintégration (RFI,
07/07/2024).

Le conflit ukrainien s’invite
En 2022, Mali et Niger avaient voté pour la
résolution de l’ONU condamnant l’invasion
de l’Ukraine (le Burkina était absent). Peu
probable qu’ils le referaient aujourd’hui…
L’Afrique est en effet devenue un autre ter­
rain de la guerre entre Kiev et Moscou2. En
juillet, alors que l’armée malienne et Wagner
avaient subi dans le nord du pays une lourde
défaite, faisant plusieurs dizaines de morts
dans leurs rangs, les autorités ukrainiennes
se sont targuées d’avoir fourni en renseigne­
ments les groupes armés séparatistes victo­
rieux. Conséquence : le Sénégal a rappelé à
l’ordre l’ambassadeur ukrainien en poste à
Dakar qui s'en vantait, et les relations diplo­
matiques entre Ukraine et les pays de l’AES
ont été gelées. La Cedeao s’est aussi posi­
tionnée fortement contre cette « ingérence »
de l’Ukraine, se rapprochant ainsi du Mali.
Quant à la France, à voir comment elle (et
ses alliés européens et états­unien) réagit à
cette irruption du conflit ukrainien sur le
continent. Mais surtout comment elle en­
tend reconfigurer sa coopération et sa pré­
sence militaire en Afrique de l’Ouest –
depuis le Tchad où Déby fils s’entretenait
avec le ministre russe des Affaires étrangères
Serguei Lavrov le 5 juin dernier, jusqu’au Sé­
négal où la présence militaire française pour­
rait devenir un sujet de crispation (pour
l’heure Faye et Macron ont affiché leur vo­
lonté de donner une nouvelle impulsion à
leur coopération), en passant par les alliés
traditionnels de Paris, notamment la Côte
d’Ivoire.
Juliette Poirson

1 Selon l'indice mondial du terrorisme établi par l'Institut pour l'économie et la paix.
2 Depuis l'été 2023, il est ainsi avéré que l’Ukraine soutient le chef de la junte soudanaise Al Bourhane face au mouvement « rebelle » Hemetti soutenu par Wagner.

Billets d'Afrique 339 - sept 2024

ACTUALITÉ

5

PROCÈS

6

NÉGATIONNISME

CHARLES ONANA
DEVANT LA JUSTICE

«

Ce 7 octobre débutera le procès du « journaliste » Charles Onana et des éditions du Toucan.
La suite d’une plainte pour contestation de crime contre l’humanité déposée par plusieurs
associations, dont Survie.

La thèse conspirationniste d’un
régime hutu ayant planifié un
“génocide” au Rwanda constitue
l’une des plus grandes escroqueries du XXe
siècle ». C’est ce qu’écrit Charles Onana à la
page 198 de son livre Rwanda, la vérité sur
l’opération Turquoise ­ Quand les archives
parlent, paru en 20191. Le journaliste y af­
firme également que « le conflit et les mas­
sacres du Rwanda n’ont rien à voir avec le
génocide des Juifs » (p. 34). Ou encore :
« Continuer à pérorer sur un hypothétique
“plan de génocide” des Hutus ou une pseu­
do­opération de sauvetage des Tutsis par le
FPR est une escroquerie, une imposture et
une falsification de l’histoire » (p. 460).
Des propos qui ont alerté la Ligue des
droits de l’Homme, la Fédération interna­
tionale pour les droits humains et Survie
qui voient là une opération de négation du
génocide perpétré contre les Tutsis au
Rwanda en 1994. Ces trois associations se
sont réunies pour porter plainte contre
Charles Onana et les éditions du Toucan
qui ont publié son ouvrage (sous le label de
L’Artilleur). D’autres se sont également por­
tées parties civiles : Ibuka France, la Ligue
Internationale contre le racisme et l’antisé­
mitisme, le Collectif des parties civiles pour
le Rwanda et la Communauté rwandaise de
France. Le procès est prévu pour se tenir
du 7 au 11 octobre prochains devant la 17e
chambre correctionnelle du tribunal judi­
ciaire de Paris.
Charles Onana se présente comme un
« journaliste d’enquête », mais la grande
majorité de ses livres est éditée par les édi­
tions Duboiris, dont le gérant n'est autre
que... Charles Onana lui­même. En 2017, il
a soutenu une thèse sur la dimension mé­
diatique de l'opération Turquoise, pour la­
quelle il a obtenu le titre de docteur en

science politique. Aucun rattachement à un
laboratoire universitaire ou aucune publica­
tion scientifique n’ont cependant donné
consistance à ce diplôme.

Proximité avec les génocidaires
À force de propos négationnistes, des
médias qui invitaient régulièrement ce
« politologue » sans emploi ni publication
lui ont désormais fermé leur antenne. Par­
mi eux, TV5 Monde, France 24 ou LCI.
Ceux qui lui donnent encore la parole — TV
Libertés, le Cercle Aristote, André Ber­
coff… — appartiennent à des sphères sou­
verainistes ou d’extrême droite.
La lecture des ouvrages sur le Rwanda de
Charles Onana, fils spirituel revendiqué de
Pierre Péan2, montre également ses affini­
tés avec certains milieux militaires français
et rwandais dont il se fait le porte­voix.
Dans Rwanda, la vérité sur l'opération
Turquoise, Onana recueille quatre témoi­
gnages d’officiers des Forces armées rwan­
daises (FAR), dont celui d’Anatole
Nsengiyumva condamné en appel par le
Tribunal pénal international pour le Rwan­
da (TPIR), ainsi que celui d’André Ntageru­
ra, ministre du gouvernement intérimaire
rwandais (GIR), acquitté, lui, par le TPIR.
Nsengiyumva et Ntagerura ont participé à la
publication en 1996 d’un texte dans lequel
on peut lire que « l’utilisation du mot “gé­
nocide” procède d’une campagne média­
tique savamment conçue par le FPR et ses
alliés » et que « le “génocide tutsi” au
Rwanda était un alibi ou une carte utili­
sée pour la conquête finale du pouvoir,
cautionnée par la Communauté Interna­
tionale ».
Cette contestation de la qualification du
crime est l’idée principale reprise par Ona­

na 23 ans plus tard dans son livre (p.190).
Au mépris des faits, celui­ci écrit ainsi :
« Pour ne pas avoir à s’exposer à la
moindre réflexion ou à des questions em­
barrassantes, les États­Unis valident ainsi,
sans la moindre réserve, et très officielle­
ment la demande pressante du FPR de re­
tenir le mot “génocide” ou de qualifier
comme tel les massacres du Rwanda. Ce
terme est donc retenu sans examen ni en­
quête préalable. Sa validation ne sera ja­
mais soumise à l'avis des magistrats
professionnels ni à la consultation d'une
quelconque juridiction internationale.
C’est la volonté du FPR et la décision d’un
secrétaire d’État américain qui ont
conduit à parler de “génocide” au sein des
Nations unies et principalement au
Conseil de sécurité. » Comme les Hutus ex­
trémistes responsables du génocide des
Tutsis, Charles Onana met quasi systémati­
quement dans son livre des guillemets au­
tour du mot génocide.
Quel sera l’enjeu de ce second procès en
France pour contestation du génocide des
Tutsis3 ? Bien sûr, il précisera les limites lé­
gales des propos que l’on peut tenir sur ce
crime contre l’humanité. Il pourrait égale­
ment aider à mieux comprendre les raisons
de la vitalité du négationnisme du génocide
des Tutsis en France. Dans ce pays aux
« responsabilités lourdes et accablantes »
selon le rapport Duclert (des responsabili­
tés qu’il faudra bien un jour qualifier de
complicité), qui aura intérêt à venir à la
barre défendre la même propagande que
celle des organisateurs du génocide des
Tutsis ? Ceux­là mêmes soutenus il y a 30
ans par les autorités françaises...

1 « Charles Onana mis en examen », Billets d’Afrique n°316 (avril 2022)
2 « Une vie en Françafrique », Billets d’Afrique n°289 (septembre 2019)
3 Après celui intenté en 2022 contre Natacha Polony : « Relaxe attendue pour Natacha Polony », Billets d’Afrique n°318 (juin 2022)

Billets d'Afrique 339 - sept 2024

Ruben Morin

MOZAMBIQUE

TOTALENERGIES : CABO
DELGADO À TOUT PRIX
TotalEnergies veut relancer le chantier d’exploitation d’un énorme gisement de gaz naturel
au large du Mozambique, suspendu en 2021 pour cause d’attaques djihadistes dans la région
du Cabo Delgado. Mais à quel prix, compte tenu des répercussions sociales,
environnementales, climatiques et sécuritaires du projet ? Sans compter les implications
politiques et militaires, qui percutent jusqu’à la politique européenne dans la région des
Grands lacs.

T

out commence au début des années
2010 avec la découverte, au large du
Mozambique, de la plus importante
réserve gazière exploitable d’Afrique (la neu­
vième au niveau mondial) : 4500 milliards de
mètres cubes dans le bassin de Rovuma. Si
l’entreprise Total (rebaptisée TotalEnergies
en 2021) a déjà été brièvement présente
dans la zone pour l’exploration pétrolière à
partir de la fin 2012, elle ne s’y est implantée
pour la production gazière qu’en septembre
2019. Elle y a été précédée par une myriade
d’entreprises françaises importantes dans le
secteur parapétrolier, pour la prospection, la
logistique, les services ou la finance.

Une affaire d’État(s)
Or « aux origines de l’implication fran­
çaise dans l’exploration des hydrocarbures
au large du Mozambique, on retrouve un
scandale de corruption et de contraction de
dettes cachées » lié à des ventes d’armes,
souligne un rapport de juin 2020 de l’ONG
Les Amis de la Terre intitulé « De l’eldorado
gazier au chaos. Quand la France pousse le
Mozambique dans le piège du gaz » (Billets
d’Afrique n°299, juillet 2020). En 2013, sous
couvert de se doter d’une flotte de pêche au
thon, le Mozambique s’est lourdement et se­
crètement endetté pour commander des na­
vires aux Constructions mécaniques de
Normandie (CMN). « Très vite, il est devenu
évident que derrière (...) se cachait en fait
un programme militaire, visant à acquérir
du matériel et à proposer des services de
surveillance maritime aux compagnies pé­
trolières et gazières actives dans le canal du
Mozambique. (…) Le gouvernement fran­
çais savait (…) qu’il s’agissait d’une com­
mande plus large, incluant des contrats

d’armement » et « que le prix des bateaux
était largement surestimé » résume le rap­
port. Dénoncé en 2016 par le FMI, cet en­
dettement masqué a plongé le pays dans
une grave crise économique.
En amont de cette affaire, les liens entre la
France et le Mozambique n’étaient pas in­
existants, mais restaient faibles, limités pour
l’essentiel aux intérêts stratégiques français
dans le canal du Mozambique (Mayotte, îles
Éparses). Les relations s’intensifient après la
signature du contrat avec les CMN. En 2015,
la France rouvre le service économique de
son ambassade au Mozambique. La même
année, François Hollande est le premier chef
d’État français à accueillir le nouveau pré­
sident du Mozambique en visite officielle. Ce
dernier en profite surtout pour s’entretenir
avec le patronat français et le ministre de
l’Économie, un certain Emmanuel Macron.
Quelques mois plus tard, des officiels fran­
çais se rendent à leur tour au Mozambique
pour tenter de transformer l’essai en matière
de coopération économique et sécuritaire. Il
s’agit de pousser le pays à se doter d’une
marine militaire à même de protéger l’ex­
ploitation gazière, prévue alors pour démar­
rer en 2020.

Un projet climaticide
Le soutien des autorités françaises à l’ex­
ploitation du gaz mozambicain est en totale
contradiction avec les engagements pris
dans l’accord de Paris sur le climat issu de la
COP 21 de 2015. Il va pourtant se renforcer
encore avec l’arrivée de Total. En 2019, la
firme française fait l’acquisition des actifs afri­
cains de l’entreprise Anadarko pour près de
4 milliards de dollars. Avec 26,5 % des parts
du projet « Mozambique LNG » sur le bloc 1,

elle en devient ainsi l’opérateur principal. Le
financement dépasse les 20 milliards d’eu­
ros, ce qui en fait le plus gros investissement
jamais réalisé par le gant pétrolier sur le
continent africain.
Il s’agit en particulier de construire deux
trains de liquéfactions, d’une capacité de
13,1 millions de tonnes de gaz naturel liqué­
fié (GNL) par an, et des infrastructures por­
tuaires pour son exportation. La péninsule
d’Afungi, dans le Cabo Delgado, est transfor­
mée en gigantesque parc industriel. « Si l’on
prend en compte l’ensemble de ses émis­
sions, le projet Mozambique LNG pourrait
produire entre 3,3 et 4,5 milliards de tonnes
d’équivalent CO2 au cours de son cycle de
vie, soit plus que les émissions annuelles de
gaz à effet de serre de l’ensemble des 27 pays
de l’Union européenne », alertent les ONG
qui mènent campagne contre ce projet1. À
quoi il faut ajouter trois autres projets ga­
ziers prévus sur le bloc 4 voisin. De véri­
tables bombes climatiques.

Menaces djihadistes
En octobre 2017, une insurrection isla­
miste armée, menée par le mouvement An­
sar al­Sunnah (aussi appelé Al­Shabab), se
déclare à l’extrême nord du pays. Les racines
du conflit sont locales et anciennes. La mar­
ginalisation économique de la région du Ca­
bo Delgado, l’abandon de sa jeunesse,
l’accaparement des richesses locales par des
proches du pouvoir et des entreprises étran­
gères et la répression policière fournissent
un terreau propice à l’essor des djihadistes.
Comme au Sahel, le refus de considérer les
causes endogènes et l’appréhension de la
crise sous le seul prisme sécuritaire ont dans
un premier temps contribué à radicaliser le

1 Voir la page consacrée au projet sur le site de la campagne Defund TotalEnergies : https://defundtotalenergies.org/mozambique­lng

Billets d'Afrique 339 - sept 2024

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mouvement sans l’affaiblir. La population
s’est retrouvée prise en étau entre les exac­
tions des forces de sécurité et la brutalité
croissante des islamistes.
Dans un premier temps, le gouvernement
du Mozambique joue la carte des sociétés
militaires privées en complément de l’action
des forces de sécurité. À mesure que le
mouvement djihadiste gagne en impor­
tance, lorsqu’il commence à occuper plu­
sieurs localités à partir de mars 2020, les
pressions extérieures pour un recours à une
ingérence militaire étrangère officielle se
renforcent, émanant autant de pays voisins
que de pays impliqués dans l’exploitation
gazière.

Un projet militarisé
Dans le souci d’incarner l’indépendance
nationale aux yeux de sa population, le pré­
sident Nyusi refuse d’abord le déploiement
de militaires étrangers. Mais en échange
d’un soutien logistique et d’une compensa­
tion budgétaire, il met à disposition d’Ana­
darko, puis de TotalEnergies, jusqu’à 700
militaires des Forces armées de défense du
Mozambique (FADM) pour protéger le
chantier Mozambique LNG. Dans le même
but, la multinationale française a en outre re­
cours à des sociétés privées, souvent diri­
gées par d’anciens militaires français.
En février 2020, le ministre français des Af­
faires étrangères Jean­Yves Le Drian se rend
à Maputo pour réitérer la volonté française
de renforcer la coopération navale entre les
deux pays. La France propose aussi aux ser­
vices secrets mozambicains de profiter de
l’imagerie satellitaire française. Mais aucun
nouvel accord de coopération militaire n’est
alors signé et le Mozambique fait le choix du
renseignement états­unien. La France ma­
nœuvre ensuite avec le Portugal et l’Italie
pour faire accepter, en octobre 2020, le prin­
cipe d’une mission militaire de formation de
l’Union européenne au Mozambique, que ce
dernier autorise dans l’espoir d’obtenir du
matériel militaire. Cette mission EUTM­Mo­
zambique se déploie un an plus tard pour
former les forces spéciales locales engagées
dans la lutte contre­insurrectionnelle.
Entre temps, la menace djihadiste et avec
elle les inquiétudes de TotalEnergies sont
encore montées d’un cran. Début 2021, se­
lon le journal sud­africain The Mail & Guar­
dian (12/09/2021), le président Nyusi aurait
suggéré à TotalEnergies de demander une
présence militaire française pour sécuriser la
zone industrielle, mais la France se serait
Billets d'Afrique 339 - sept 2024

montrée réticente. En mars 2021, la ville
portuaire de Palma, voisine de quelques ki­
lomètres du site d’Afungi, est conquise pen­
dant plusieurs jours par les hommes de
Ansar al­Sunnah, désormais affilié à l’État is­
lamique. Les centaines de soldats d’élite des
forces mozambicaines se contentaient
jusque­là de protéger les installations de To­
talEnergies, et non les civils. L’attaque aurait
fait une trentaine de morts selon les autori­
tés du pays, plus de mille selon une enquête
indépendante coordonnée par le journaliste
Alex Perry – dont au moins 55 employé⋅e⋅s
de sous­traitants de TotalEnergies. En mai
2024, une enquête judiciaire a été ouverte
en France contre la multinationale pour
« homicide involontaire » et « non­assistance
à personne en danger ». TotalEnergies est
notamment accusée d’avoir refusé du carbu­
rant aux hélicoptères d’une société de sécu­
rité qui devaient évacuer des civils.

Le Rwanda au secours du
Mozambique… et de la
France
Suite à l’attaque de Palma, le chantier de
construction des usines de GNL doit être
évacué et TotalEnergies fait alors valoir l’état
de « force majeure » qui lui permet de sus­
pendre le projet sans avoir à s’acquitter de
pénalités. Les pressions en faveur d’une in­
tervention militaire extérieure s’accroissent
encore. « La France est disponible pour
prendre part à des opérations sur la partie
maritime » en cas d’intervention de la SADC
(Communauté de développement d’Afrique
australe), déclare le président français Em­
manuel Macron en visite en Afrique du Sud.
Mais le président Nyusi, réticent à voir son
puissant voisin sud­africain s’ingérer dans les

affaires intérieures du pays, se contente dans
un premier temps d’appeler à une aide lo­
gistique et à davantage de coopération mili­
taire.
Le Mozambique accepte finalement une
mission militaire de la SADC qui se déploie
en août 2021. Mais pas avant d’avoir sollicité
un autre partenaire inattendu, le Rwanda,
dont un millier de soldats et de policiers
sont arrivés dans le pays un mois plus tôt
(leur nombre augmentera par la suite jus­
qu’à 2500). Avec leur appui, les troupes mo­
zambicaines reprennent la ville de
Mocímboa da Praia dont les djihadistes
avaient fait leur place forte, et sécurisent un
périmètre autour du site de TotalEnergies.
L’armée rwandaise est perçue, notamment
en Afrique du Sud, comme un sous­traitant
au service des intérêts français sur le sol afri­
cain. Il ne fait pourtant aucun doute que le
Rwanda suit là des intérêts propres, qu’il
s’agisse entre autres d’accentuer la sur­
veillance de ses opposants présents sur le
sol mozambicain, d’obtenir un retour éco­
nomique pour les entreprises liées au Front
patriotique rwandais (le parti au pouvoir) ou
encore de consolider sa légitimité et son im­
punité sur la scène continentale et interna­
tionale en raison des services militaires
rendus à la « communauté internationale ».
Mais l’affirmation de Paul Kagame, qui a
assuré que ses troupes n’étaient pas là pour
« protéger des projets privés » (LeMonde.fr,
29/09/2021), est peu crédible. Selon The
Mail & Guardian, c’est la France qui aurait
soufflé l’idée au président mozambicain. Ce
que les autorités françaises nient : « La
France n’a donné aucun feu vert, orange
ou rouge pour cette intervention » assure
une source élyséenne. « En revanche, dans

toutes les conversations entre MM. Macron
et Kagame, la question du Mozambique a
été évoquée. À chaque fois, les Rwandais
nous ont tenus au courant de l’état de leurs
discussions avec le Mozambique » (Le­
Monde.fr, 27/05/2022). Des journalistes et
des chercheurs considèrent que la France a
au minimum favorisé cette solution.
Interrogé par un parlementaire le 21 mars
2024, Jean­Claude Mallet, directeur des af­
faires publiques de TotalEnergies, réfute
quant à lui toute action de son entreprise
pour réclamer une action militaire française
ou favoriser celle du Rwanda : « La seule
chose que nous ayons vraiment essayé de
dire, c’est : attention, l’armée mozambi­
caine ne tient pas la route, pour des raisons
historiques. Si nous avons peut­être exercé
une influence, c’est en disant : il serait bon
que l’Union européenne puisse développer
des actions de coopération. Mais c’était un
avis. À cet égard, nous ne prenons aucune
décision. »
Après la mission EUTM­Mozambique, à
l’initiative de la France, l’Union européenne
accorde un soutien de 20 millions d’euros
aux troupes rwandaises au Mozambique, via
le mécanisme de Facilité européenne pour
la paix (FEP). Autre retour d’ascenseur : en
janvier 2022, la PDG de TotalEnergies, Pa­
trick Pouyanné, fait escale au Rwanda pour
inaugurer l’ouverture d’une antenne locale
de l’entreprise et signer un protocole d’ac­
cord concernant le développement énergé­
tique du pays. Depuis, des entreprises
rwandaises ont été associées aux intérêts de
TotalEnergies au Mozambique dans le do­
maine de la sécurité et du BTP.

Rapprochement diplomatique, convergence d’intérêts
Cette convergence d’intérêts pourrait sur­
prendre ceux qui n’ont pas suivi le proces­
sus de rapprochement entre la France et le
Rwanda entamé sous Nicolas Sarkozy et
poursuivi par Emmanuel Macron. Une nor­
malisation diplomatique concrétisée avec la
nomination en juin 2021, après six ans de
vacance du poste, d’un nouvel ambassadeur
français à Kigali. Le déploiement de forces
rwandaises au Mozambique coïncide égale­
ment avec la reprise de la coopération sécu­
ritaire entre France et Rwanda, rompue
depuis la prise de pouvoir du Front patrio­
tique rwandais qui avait chassé en juillet
1994 le gouvernement génocidaire soutenu
par la France.
En août 2021, un attaché de défense est

affecté à l’ambassade de France à Kigali. Puis,
en mars 2022, une délégation rwandaise
comprenant le chef d’état­major, le chef des
services de renseignement militaire et le
chef des opérations et de la formation est
reçue à Paris par le chef d’état­major français
des armées. C’est ensuite le patron de la Di­
rection du renseignement militaire (DRM)
française qui est attendu à Kigali fin no­
vembre. Par ailleurs, l’intervention au Mo­
zambique n’est pas la première intervention
rwandaise accueillie favorablement par l’Ély­
sée. En décembre 2020, le Rwanda avait déjà
envoyé des troupes en Centrafrique, pour
défendre le régime de Faustin­Archange
Touadéra contre plusieurs groupes armés.
La France, dont l’influence dans le pays
commençait à décliner, avait vu d’un bon œil
la présence de ce nouvel allié pour contre­
balancer l’influence russe via le groupe Wag­
ner.
L’action au Mozambique des forces rwan­
daises, plus respectueuses des civils que les
troupes mozambicaines et plus efficaces mi­
litairement, a été unanimement saluée, mais
elles n’ont pour autant apporté qu’une solu­
tion partielle et temporaire au problème.
Bien qu’affaiblis, les djihadistes ont adapté
leur stratégie et étendu leur présence géo­
graphiquement pour échapper aux repré­
sailles. Début 2024, on dénombrait près de
5000 victimes depuis le déclenchement du
conflit et près d’un million de personnes dé­
placées. Rien ne pourra être de toute façon
réglé tant que le terreau politique et social
qui a permis aux djihadistes de prospérer

n’aura pas été pris en compte. Or l’exploita­
tion gazière que ces troupes étrangères ont
vocation à sécuriser fait partie intégrante du
problème…

Force majeure, rapport
mineur
En 2022, pour couper court aux critiques,
le PDG de TotalEnergies confie une « mis­
sion d’évaluation indépendante sur la si­
tuation humanitaire dans la province du
Cabo Delgado » à Jean­Christophe Rufin, an­
cien ambassadeur français et ex président
d’Action contre la faim (2002­2006), pour
déterminer les conditions d’une possible re­
prise de ses activités dans le pays. Le rap­
port, rendu public en mai 2023, préconise
entre autres une meilleure prise en compte
des populations lésées et une aide en ma­
tière de projets de développement qui ne
soit pas limitée à la zone limitrophe de l’ex­
ploitation gazière. Il s’abstient revanche de
traiter des questions relatives au respect des
droits humains, même s’il préconise la rup­
ture des liens entre TotalEnergies et les
forces mozambicaines, – ce qui vaudrait
condamnation implicite de leurs pratiques
selon Rufin (LeMonde.fr, 06/07/2023). Il a
également été reproché au rapport de ne
pas « indiquer que le grand projet d’explo­
ration gazière a déclenché une forte pres­
sion foncière, d’importants déplacements
de population, une inflation généralisée et
un sentiment d’exclusion chez les autoch­
tones, notamment dans l’accès à l’emploi »,
résume Le Monde. Conformément aux pré­

ÉQUILIBRISME FRANÇAIS EN RDC
En février 2023, pour la première fois, un
communiqué de la diplomatie française a
« condamn[é] la poursuite des offensives
du M23 avec le soutien du Rwanda, et la
présence des forces rwandaises sur le ter­
ritoire congolais », tout en appelant « les
forces armées de RDC [à] cesser toute col­
laboration avec les FDLR, mouvement is­
su des milices ayant commis le génocide
perpétré contre les Tutsi au Rwanda en
1994 ». Mais le président Macron rechigne
à réaffirmer publiquement cette position,
même à l’occasion de sa visite officielle en
RDC en mars 2023. Il s’était alors permis
de faire publiquement la leçon à son ho­
mologue congolais sur la gestion de la
crise sécuritaire. Surtout, en vertu d’un
rôle de médiateur qu’il entend jouer, Ma­

cron se refuse à franchir le pas d’une de­
mande de sanctions internationales contre
le Rwanda, réclamées par Tshisekedi.
La mise en balance des intérêts français au
Rwanda et en RDC explique sans doute
cette position ambiguë. Si les liens mili­
taire et économiques entre France et RDC
restent encore limités, l’importance des ri­
chesses naturelles et du marché potentiel
du pays nécessite que l’on n’insulte pas
l’avenir pour les responsables français.
Mais la volonté de ne pas compromettre le
rapprochement diplomatique opéré ces
dernières années avec le Rwanda, la pers­
pective d’en faire un allié militaire de pre­
mier plan en Afrique et l’importance des
investissements immédiats au Mozam­
bique l’emportent pour l’heure.
Billets d'Afrique 339 - sept 2024

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10
conisations du rapport, une fondation, do­
tée d’un budget annuel de 200 millions de
dollars, est créée pour solde de tout compte
et la multinationale s’engage à accélérer les
processus de compensation liés aux expro­
priations.
La reprise des activités a été plusieurs fois
annoncée en interne chez TotalEnergie, mais
elle a sans cesse été différée. La multinatio­
nale subit de multiples pressions pour un
redémarrage rapide. De la part du pouvoir
mozambicain qui souhaite qu’elle lève la
« force majeure » alors que la prochaine
élection présidentielle doit se dérouler fin
2024 ; de la part des autres actionnaires du
consortium inquiets de la hausse des coûts
du projet ; de la firme états­unienne Exxon­
Mobile, opérateur du bloc 4 voisin de celui
de TotalEnergie ; ou encore des sous­trai­
tants et des bailleurs de fonds, plusieurs
banques se montrant de plus en plus hési­
tantes à financer les investissements néces­
saires. Par ailleurs, plus de 10 millions de
tonnes de GNL ont déjà été prévendues à
des clients asiatiques et européens (dont
EDF).
Mais en dépit de déclarations rassurantes
tenues périodiquement par les responsables
de la firme, les conditions sécuritaires ne pa­
raissent toujours pas réunies. Les djiha­
distes, même diminués, poursuivent leurs
attaques meurtrières. Un regain de leur acti­
vité est par exemple observé dans la zone de
déploiement de la force militaire de la SADC
(la SANIM), sur le départ et réduite depuis
janvier 2024. Le Rwanda porte alors à 5000
ses effectifs dans le nord du Mozambique,
répondant aussi aux sollicitations d’Exxon­
Mobil. Cette présence est ambivalente pour
TotalEnergies : elle est à la fois une bouée de
secours et une source d’inquiétude. Cette
dépendance sécuritaire risque de conférer
au Rwanda un pouvoir de pression démesu­
ré sur les firmes et les pays engagés dans
l’exploitation du gaz.

Défense des intérêts occidentaux contre impunité
Ces derniers peuvent par ailleurs se voir
accuser de cautionner les agissements de
leur allié en République démocratique du
Congo (RDC), où la rébellion du M23 est mi­
litairement soutenue par le Rwanda. Le der­
nier rapport d’experts de l’ONU (S/
2024/432, juin 2024) accuse les militaires
rwandais, dont le nombre serait compris

entre 3000 et 4000, d’être
même plus nombreux que
les rebelles. « Le contrôle et
la direction que [les Forces
rwandaises de défense
exercent] de facto sur les
opérations du M23 rendent
également le Rwanda res­
ponsable des actes du M23 »,
estime le rapport qui pointe
le « grand nombre de vic­
times civiles et des déplace­
ments
massifs
de
population », ainsi que le re­
crutement forcé des enfants.
Le président de la RDC Fé­
lix Tshisekedi a dénoncé à
plusieurs reprises le soutien
européen apporté à l’action
rwandaise au Mozambique2.
En visite officielle en France
fin avril 2024, il affirmait affirme avoir mis en
garde Emmanuel Macron : « Une mise au
point s’imposerait si nous nous rendions
compte que les contingents rwandais en­
voyés au Mozambique et assistés par l’État
français étaient ensuite dirigés pour nous
faire la guerre en RDC. Cela provoquerait
un risque de crise diplomatique évident
avec Paris » (LeFigaro.fr, 02/05/2024). De­
puis plusieurs mois, la France tente ainsi,
non sans mal, d’adopter une position diplo­
matique plus équilibrée entre la RDC et le
Rwanda [voir encadré ci­contre].

Clivage européen
La France a appuyé la nouvelle demande
de financement européen de 20 millions
d’euros que le Rwanda a déposée début
2024 pour soutenir sa présence militaire
contre l’État islamique au Mozambique.
Celle­ci fait pourtant de plus en plus forte­
ment débat. Si le Portugal et l’Italie ont éga­
lement soutenu cette demande, d’autres
pays, comme la Belgique, s’y sont opposés.
La décision, prévue début juillet et requé­
rant l’unanimité des pays membres de l’UE,
a été ajournée. Plusieurs États ont en outre
été particulièrement irrités par l’immixtion
du Rwanda dans le processus de désignation
d’un nouveau représentant spécial de
l’Union européenne pour la région des
Grands Lacs. Le Rwanda a en effet fait pres­
sion sur certains pays en avril 2024 pour
faire capoter la nomination d’un représen­
tant belge. La France a alors retiré son sou­

tien à ce dernier et réintroduit une
candidature française. C’est finalement un
diplomate suédois qui a été choisi. Le Rwan­
da a donc eu gain de cause.
Cependant, si certains pays européens re­
chignent à voir le Rwanda bénéficier de fi­
nancements européens pour sécuriser les
projets gaziers de TotalEnergies et des autres
multinationales au Mozambique, cela ne si­
gnifie nullement une remise en cause du
soutien accordé à ce projet, y compris mili­
tairement. Sous couvert de favoriser la ges­
tion des « affaires africaines (…)
directement par les Africains eux­mêmes »,
surtout si « au passage, cela protège égale­
ment les intérêts de nos entreprises » (dixit
un diplomate européen au Monde,
25/06/2024), le soutien financier à l’armée
mozambicaine s’est ainsi accru et le mandat
de la mission militaire européenne au Mo­
zambique a évolué pour permettre « aux
troupes de l’UE d’être déployées sur le ter­
rain des opérations », selon Africa Intelli­
gence (04/01/2024). Un pas supplémentaire
vers la militarisation de l’extractivisme sur le
continent.
Raphaël Granvaud
Une version plus développée de cet ar­
ticle est parue sur le site Afrique XXI (https://
afriquexxi.info).

2 Le même joue par ailleurs contre le M23 et le Rwanda un jeu dangereux d’instrumentalisation de milices, parmi lesquelles les Forces démocratiques de libération du Rwanda qui

perpétuent l’idéologie génocidaire anti­tutsie.
Billets d'Afrique 339 - sept 2024

PÉTROLE

« LES ACTIVITÉS DE TOTAL
ONT UNE DIMENSION
PLEINEMENT NÉOCOLONIALES »
Dans son livre Le mensonge Total : Enquête sur un criminel climatique, sorti en mars
dernier aux éditions du Seuil, le journaliste à Mediapart Mickaël Correia dénonce
l’ensemble des stratégies mises en œuvre par le géant pétrolier pour continuer son business
as usual, au mépris de l’urgence climatique comme des populations. Rencontre.
Derrière les campagnes de communica­
tion, en quoi les activités de Total (re­
baptisée désormais TotalEnergies)
restent­elles climaticides ?
Mickaël Correia : Total constitue l’une des
20 multinationales qui émet le plus de gaz à
effet de serre au monde. Pour donner un
ordre de grandeur, elle émet à elle seule au­
tant de gaz à effet de serre que l’ensemble
des Français⋅e⋅s, selon ses propres chiffres.
En 2021, Total est devenue TotalEnergies
pour pouvoir se présenter non plus comme
un simple groupe pétrolier mais comme un
producteur multi­énergies, pour affirmer
qu’elle est en train de réaliser sa transition
énergétique. Mais elle continue à utiliser
massivement du pétrole et du gaz, qui sont
deux grandes énergies fossiles. En février
2024, ils ont annoncé 20 milliards d’euros de
super­profits, c’est­à­dire de bénéfices nets,
pour l’année 2023 : 98 % de ces bénéfices
viennent de la vente de gaz et de pétrole !
De même, quand on regarde son plan cli­
mat, on voit que d’ici à 2030 – une grande
échéance en termes de lutte internationale
contre le changement climatique – Total
veut augmenter sa production de gaz d’un
tiers, sans vraiment réduire sa production de
pétrole. Aujourd’hui, lorsque TotalEnergies
investit un euro dans les énergies vertes, elle
en investit deux dans le pétrole et lne gaz et
elle en reverse trois à ses actionnaires. Ainsi,
derrière les oripeaux de la communication,
si on regarde les chiffres financiers, on voit
une toute autre réalité.
Comment les secteurs publics et privés

français soutiennent­ils ces activités cli­
maticides ?

milliards de dollars auprès de BNP Paribas,
du Crédit Agricole et de la Société Générale.

Du côté public, l’appareil d’État est tou­
jours au service des intérêts privés de TotalE­
nergies. Dans une enquête sortie en mars
dernier1, je montre qu’entre 2021 et aujour­
d’hui, une ambassade sur trois s’est fait le re­
lais des intérêts de l’entreprise, via de la
communication, des signatures de contrats,
etc. Il y a aussi ce qu’on appelle le phéno­
mène des portes tournantes : de nombreux
hauts fonctionnaires, notamment du Quai
d’Orsay, vont aller travailler un temps au sein
de TotalEnergies avant de revenir au minis­
tère des Affaires étrangères. Par exemple,
Hélène Dantoine, la directrice sortante de la
diplomatie économique, a passé plus de sept
ans chez TotalEnergies entre 2011 et 2019.
Arnaud Suquet, l'actuel ambassadeur de
France au Kenya et en Somalie, était direc­
teur adjoint des affaires publiques internatio­
nales de TotalEnergies entre 2017 et 2019.
Cette perméabilité pose énormément de
problèmes. Une commission d’enquête sé­
natoriale centrée sur cette question et pilo­
tée par le sénateur vert Yannick Jadot vient
d’ailleurs d’avoir lieu. Un dernier exemple
du soutien du secteur public à Total : le mé­
ga­projet pétrolier lancé par l’entreprise en
Ouganda2. Quand le très autoritaire Yoweri
Museveni s’est fait réélire à la tête du pays en
2021, Emmanuel Macron lui a envoyé une
lettre de félicitations en soulignant qu’il était
ravi de la mise en chantier de ce projet.
En ce qui concerne le secteur privé fran­
çais, le soutien à Total vient surtout des
banques. Depuis 2016, le groupe a levé 15

Le cas de l’Ouganda est effectivement
emblématique du rôle majeur que joue
Total dans la Françafrique. En quoi les
activités du groupe en République du
Congo le sont­elles également ?
Ce n’est pas pour rien que Total est le pre­
mier développeur de projets pétrogaziers en
Afrique : comme je le montrais tout à
l’heure, l’entreprise peut se reposer sur les
structures de la Françafrique, et notamment
ce réseau d’ambassades françaises. Ce qui est
terrible, c’est qu’aujourd’hui ce n’est plus
seulement l’extractivisme pétrolier qui s’ins­
crit dans une dimension néocoloniale, mais
aussi le greenwashing ! Pour absorber les
émissions de CO2, on va créer un projet qui
consiste à planter des arbres afin que ceux­ci
absorbent une partie des émissions d’ici
quelques années. Total est donc allé en Ré­
publique du Congo sur les plateaux Batéké,
au nord de Brazzaville, où ils ont fait main
basse sur 40 000 hectares de terres (soit
quatre fois la surface de Paris). Là, ils ont
commencé à planter en monoculture quatre
millions d’acacias. Le gros problème, c’est
que des gens vivent sur et de ces territoires.
Environ 400 personnes d’après mes estima­
tions, qui ont été dépossédés contre des
compensations vraiment ridicules. Au total,
les familles ainsi expulsées ont dû se parta­
ger une enveloppe globale de 76 000 euros.
C’est cinq jours de salaire du PDG de TotalE­
nergies Patrick Pouyanné ! Pour couronner le
tout, sur 20 ans, ce projet va absorber à

1 « TotalEnergies : quand la diplomatie française se met au service du géant pétrolier, contre le climat », Mediapart (28/03/2024).
2 Sur le travail effectué par Survie sur le projet Tilenga­EACOP, voir par exemple « Total au tribunal, acte 2 », Billets d’Afrique n°329 (été 2023).

Billets d'Afrique 339 - sept 2024

ENTRETIEN

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ENTRETIEN

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peine 2 % de ce qu’émet TotalEnergies en
une seule année. Voilà donc une vaste opé­
ration de greenwashing qui se fait sur le dos
des paysan⋅ne⋅s congolais⋅e⋅s.
Greenwashing toujours, Total présente
comme des solutions l’utilisation de
gaz naturel liquéfié (GNL) ou le recours
aux crédits carbone…
Total mise en effet beaucoup sur le GNL,
du gaz refroidi à très basse température pour
passer à l’état liquide et donc transportable
par bateau. Deuxième producteur mondial,
Total le présente comme une énergie de
transition et affirme qu’elle arrive aujour­
d’hui à faire du GNL propre, notamment en
achetant du carbone sur le marché interna­
tional. Pour faire simple, depuis le début des
années 2000, une entreprise ou un pays peut
acheter à une autre entreprise ou un autre
pays du carbone qui ne va pas être émis. Par
exemple, TotalEnergies a acheté il y a
quelques mois au Pérou pour plusieurs mil­
lions de dollars du carbone stocké dans la fo­
rêt amazonienne, ce qui leur permet de
l’enlever de leur bilan carbone. Total Ener­
gies communique beaucoup là­dessus. Le
problème est que le GNL est extrêmement
polluant. Quand il est transporté ou brûlé, il
émet du méthane, un gaz à effet de serre 80
fois plus puissant que le CO2. De plus en
plus d’études scientifiques montrent que le
GNL pourrait au final être aussi, voire plus
émetteur que le charbon. TotalEnergies se­
rait donc en train de préparer une véritable
bombe climatique sans qu’on en ait
conscience.
Pour rappel, selon l’ONU, la production

de gaz doit diminuer de 3 % par an d’ici 2030
pour lutter efficacement contre le change­
ment climatique – et ça que le GNL soit
propre ou pas. Tout le contraire des plans de
TotalEnergies comme je le disais plus haut.
Ils sont donc à rebours de toutes les recom­
mandations scientifiques à ce niveau­là.
Comment ces crédits carbone se sont
imposés contre une solution beaucoup
plus ambitieuse, la taxe carbone ?
L’argument massue de TotalEnergies est de
dire qu’ils ne font que répondre à la de­
mande internationale. Mais la réalité, c’est
que Total a toujours participé à saboter les
politiques publiques qui visaient justement la
régulation de la demande. Au début des an­
nées 1990, la France et la Communauté éco­
nomique européenne (CEE) étaient
engagées politiquement sur le changement
climatique, en particulier face aux énormes
alertes scientifiques qui commençaient à
émerger. Les instances européennes, pous­
sées notamment par François Mitterrand et
Michel Rocard, voulaient mettre en place
une taxe carbone. Le but était de taxer pro­
gressivement le pétrole, le gaz et le charbon
pour qu’au début des années 2000 ils soient
devenus tellement chers que la demande
s’assèche. C’était un projet particulièrement
intéressant et ambitieux. L’Europe devait
mettre en place cette taxe carbone avant le
grand sommet de la Terre à Rio en 1992, no­
tamment pour pousser les Américains à ap­
puyer une taxe carbone internationale. Mais
beaucoup d'entreprises, dont Total et Elf, ont
mis en place un lobbying énorme pour sabo­
ter cette initiative. Ils ont créé un organisme,

organisé des séminaires, envoyé des lettres
aux différents ministres français… L’agent
qui a vraiment détruit la taxe carbone à
l’échelle européenne, c’est Dominique
Strauss­Kahn, alors ministre de l’Industrie.
D’après les climatologues, cela nous a mis
trente ans en retard en termes d’actions
contre le changement climatique. Aujour­
d’hui, on est tellement dans une logique
néolibérale que taxer le carbone est devenu
inconcevable. La norme est à la marchandi­
sation du CO2 et à la régulation par le mar­
ché.
Propos recueillis par Nicolas Butor

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