Je savais que la cérémonie se préparait. Presque impatiemment, je l’attendais. Mais quand j’allume l’écran, elle a déjà commencé. Il pleut sur Paris. C’était avant l’arrivée des officiels. Je reconnais des visages familiers. Je croise les doigts pour que la cérémonie se déroule sereinement. Puis le ciel, comme par magie, s’éclaircit. Je veux y voir un signe.
Presque en apnée, je regarde donc la cérémonie.
Arrive le moment du témoignage de Jeanne. Les mots qu’elle choisit me transpercent. Quand elle marque une pause, je prie qu’elle tienne jusqu’au bout. Ce qu’elle fera. J’entends aussi ses silences. Immenses sont sa retenue et sa force. Et à un moment — quand elle remercie le président Kagame et les forces qu’il dirigeait — la digue cède de ce côté de l’écran. Je ne suis plus trop sûre de ce qui se passe après. Je sais que je devrai visionner cette cérémonie plus d’une fois.
Sur le coup, ma propre réaction me surprend. Quelque chose se détend. Et c’est ce quelque chose, déjà, qui me dit qu’il me faudra trouver les mots pour le dire.
J’écoute les mots de Beata lus par Gaël, au son de l’inanga. Les textes gravés sur le mémorial et les gros plans des visages traversent l’écran. Et il y a cette façon de faire mmmm : ce n’est pas exactement un murmure, ce n’est pas non plus chantonner. C’est du blues et c’est parfois une berceuse. Une mélopée qui dit ce qu’aucun mot ne peut dire. La voix, accompagnée du son pur des cordes, transmet une émotion proche d’un violon dans une messe de requiem. Ça sort du ventre et ça perce le silence.
Il nous aura fallu trente ans
Pour composer cette chanson
De nos voix qui savent désormais apaiser
L’incommensurable brouhaha des morts
Sur quelque rive que l’on ait accosté
Sa mélodie-monde saura raconter
Notre épopée d’enfants échoués
De rive en rive de rage en rage
Nous sommes les pièces réarrimées
D’un récit immense et généreux
— Beata Umubyeyi Mairesse (rescapée), extrait de Culbuter le malheur
Frissons.
Avant cela, les hymnes nationaux me bouleversent aussi. J’observe les enfants et leurs paniers. J’écoute méticuleusement les mots des deux chefs d’État. Quand la cérémonie prend fin, je fais une pause. Mue par un doute que je ne connais que trop bien, je vais revisionner la cérémonie : vérifier qu’aucun mot de trop, ou de pas assez, ne vienne fausser la beauté de cette journée qui me paraît presque trop parfaite.
Plus tard, j’appelle les amies qui étaient présentes, puis les autres qui, comme moi, ont suivi de loin. Le sentiment est partagé : la cérémonie était parfaite. Et en moi, pourtant, des sentiments mitigés.
1959, 1963, 1973. Les pogroms successifs contre les Tutsi ont jeté ma famille sur la route de l’exil, dans lequel je suis née. Puis arrive 94 — rurangiza, la solution finale.
J’arrive donc au monde avec cette histoire. Elle ne cessera de façonner ma vie. Tout en moi refuse néanmoins qu’elle la détermine. Victime, ce n’est pas un statut ni une identité. Trente-deux ans plus tard, la négociation entre le passé, le présent et le futur se joue tous les jours. Mais voilà : parfois, la cicatrisation de l’histoire semble s’accélérer. Je le pense notamment depuis la visite du président Macron à Gisozi, en mai 2021. Puis vient aujourd’hui L’Archive.
Mon histoire personnelle est intimement traversée par la France. Par son implication dans le génocide des Tutsi, et par les combats pour la justice qui ont marqué toute ma vie d’adulte. Et surtout ce jeune homme, mon enfant, dont une partie de la famille est française, son éducation à cheval entre plusieurs mondes et plusieurs cultures. C’est depuis ce croisement des histoires — ou un entre-deux, des réalités parallèles qui ne se touchent jamais, c’est selon — que, de mon écran, je scrute, vigilante, l’inauguration de L’Archive.
L’Archive. Une archive évoque un dossier classé que l’on peut consulter à la demande. Mais ici, il ne s’agit pas d’une affaire réglée. Une archive vivante permettrait peut-être une conversation avec le passé. Éventuellement, elle informerait le futur. Le conditionnel reste de mise.
Sur les quais de la Seine, le monument est accessible au monde entier. Les stèles portent des textes en quatre langues : le kinyarwanda, le français, l’anglais, le swahili. Sur leurs faces étroites, quatre noms : Nyamata, Murambi, Gisozi, Bisesero. Hauts lieux de massacres et désormais mémoriaux rwandais classés au patrimoine mondial de l’Unesco.
Le Rwanda est un mémorial à ciel ouvert. Et dans leurs corps meurtris, leurs cœurs brisés, les rescapés sont, de facto, en chair et en os, les premiers dépositaires de la mémoire du génocide. L’œuvre le dit d’ailleurs elle-même. Lors de son voyage au Rwanda, l’artiste Grada Kilomba a recueilli auprès des survivants et de leurs descendants des conversations, des lettres, des dessins, des poèmes. Ils reposent dans une archive numérique qu’il suffit de scanner pour y accéder.
Le génocide de 1994 a été concédé. Raison pour laquelle, dans certains lieux, des documents ont été brûlés, et des archives demeurent inaccessibles. La question des archives est consubstantielle au crime, et la préservation des archives est une question éminemment politique. Le récit reconstruit n’est jamais neutre.
“
The memorial before us is powerful because it sets the truth in stone and protects it from the heartlessness of time by instructing the living. It is not a validation, because none is needed. But it will stand as a mark of respect for the dignity of Rwandans and our history.”
— President Kagame
La stèle portant le nom de Bisesero et le texte en kinyarwanda. © Village Urugwiro
Par ces mots, le président Kagame nous rappelle que l’histoire, souvent, est cruelle, et que ce mémorial érigé en plein Paris honore la dignité des Rwandais et notre histoire.
Pour ma part, en écoutant puis en réécoutant cette cérémonie, c’est la justesse qui me frappe. Dans le témoignage de Jeanne, la retenue. Dans les discours des chefs d’État, la sobriété. Un moment comme celui-là, j’en suis bien consciente, est le résultat de multiples forces : le travail en amont des deux États et, en périphérie, les pressions de la géopolitique contemporaine. Des circonstances, en quelque sorte, exceptionnellement propices. Cela n’enlève rien à la beauté du moment. C’est peut-être même ce qui lui donne son poids : la justesse n’est pas un miracle tombé du ciel. Et pour celles et ceux qui croient aux signes, comme cette averse qui s’est arrêtée au bon moment, peut-être un coup de main de l’Invisible. Allez savoir.
La justesse des mots. La justesse des gestes. La justesse d’une cérémonie. Une tentative de réparation à l’égard des vivants et des générations futures. Une tentative.
Justesse n’est pas justice. Le génocide des Tutsi est un crime qu’il était parfaitement possible de prévenir. La catastrophe annoncée a pourtant eu lieu. Le déficit de justice est à la fois consubstantiel au crime, structurel et conjoncturel. D’un côté, c’est l’impunité absolue des pogroms et des massacres génocidaires qui l’ont précédé qui a rendu 94 possible. L’ampleur des massacres le rendra alors presque impossible à juger. De l’autre, trente-deux ans plus tard, à l’exception des tribunaux rwandais qui ont dispensé la justice en masse, la justice internationale est d’une lenteur suspicieuse, une torture pour les survivants.
Cesser d’attendre la reconnaissance, c’est donc refuser qu’elle soit une condition nécessaire au mouvement de la vie. Ce mémorial, c’est en effet la reconnaissance qu’on n’attendait plus. Une reconnaissance qui, néanmoins, fait du bien.
Pendant ce temps, sur l’autre rive du lac Kivu, les Tutsi sont brûlés, pourchassés et massacrés en plein jour. De part et d’autre de ces frontières fictives vivent les mêmes peuples et, sous les yeux du monde, la violence génocidaire est de retour. Dans son discours, le président Macron a évoqué «
ce drame en cours depuis trop longtemps dans la région des Grands Lacs ». Mêmes causes, mêmes effets. L’humanité, bien mauvaise élève.
Le génocide des Tutsi n’est pas une affaire classée. Il se vit, hélas, au présent. Et le nom de l’œuvre est en cela, il me semble, ambivalent. Pour la France et le Rwanda, l’œuvre d’art est une avancée. Elle consacre ce pas de deux d’un symbole fort, un marqueur géographique sur l’esplanade Habib-Bourguiba, près du quai d’Orsay. Mais elle ne clôt rien.
Le face-à-face des deux stèles m’évoque une béance. Et me rappelle tout ce que les livres d’histoire taisent ou refusent de dire. Ou ne disent pas encore. N’en déplaise aux archivistes, le crime est imprescriptible et les faits qui l’ont rendu possible ne sont pas classés.
L’Art est un langage universel. Le monument, avec ses deux blocs de laiton noir de taille identique, illustre bien la volonté politique, de part et d’autre, de continuer à parcourir la distance qui nous sépare. Il veut inscrire cette volonté dans le temps, et peut-être à l’abri des calendriers électoraux.
Les stèles sont posées sur un socle commun, elles se tutoient peut-être mais comment seront écrits les livres d’histoire ? L’œuvre d’art perturbera-t-elle les passants ? Nous offrira-t-elle la possibilité d’une confrontation avec ce que Catherine Coquio a appelé «
l’histoire trouée » ?
Je ne peux que l’espérer.
PLUS D’UN MILLION DE PERSONNES ONT ÉTÉ ASSASSINÉES EN CENT JOURS LORS DU GÉNOCIDE PERPÉTRÉ CONTRE LES TUTSI AU RWANDA.
AU PRINTEMPS 1994, DU 7 AVRIL AU 4 JUILLET, DES ENFANTS, DES FEMMES ET DES HOMMES ONT ÉTÉ EXTERMINÉS PARCE QU’IDENTIFIÉS TUTSI.
CE MÉMORIAL COMMANDÉ PAR LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS, LA VILLE DE PARIS ET IBUKA FRANCE, EST UN LIEU D’HOMMAGE ET DE RECUEILLEMENT, EN SOUVENIR DE CE GÉNOCIDE QUI NE DOIT JAMAIS ÊTRE OUBLIÉ NI RÉPÉTÉ.
ICI, COMME UNE ARCHIVE, REPOSENT LES VOIX ET LES MOTS, LES SOUVENIRS ET LES EXPÉRIENCES, LES SENTIMENTS ET LES ESPOIRS DES VICTIMES ET DES SURVIVANTS.
« TWIBUKE TWIYUBAKA. SE SOUVENIR, BÂTIR, ENSEMBLE »
Texte gravé sur le mémorial