Citation
P. STEFAAN MINNAERT
CONTRIBUTION A L’HISTOIRE
DE L’EVANGELISATION
DU RWANDA
ECRITS DE
MONSEIGNEUR HIRTH
TOME I
1900 – 1905
KIGALI – 2019
INTRODUCTION
D
epuis un certain temps, nous avons l’intention de publier
les écrits de Mgr Hirth (1854-1931) pour la période de
1900 à 1909. Leur publication facilitera l’accès aux données historiques peu connues et permettra aux chercheurs d’entrer directement en contact avec le passé. Et cela nous éclairera beaucoup
sur les débuts de l’évangélisation du Rwanda par les Pères
Blancs. Evidemment, il faut situer les écrits de Mgr Hirth dans
leur contexte historique et les lire en les entrecoupant avec
d’autres textes de la même époque pour découvrir toute la vérité.
Il s’agit là d’un travail de longue haleine, que d’autres réaliseront
après nous. Dans le domaine de la science, on avance toujours à
petit pas. Un proverbe rwandais le dit d’ailleurs : Buhoro, buhoro
ni rwo rugendo, autrement dit en français : « petit à petit l’oiseau
fait son nid ».
Vu le nombre des écrits – plus de 800 pages – nous avons opté
pour deux tomes. Le premier rassemble les écrits de 1900 à 1905
à l’exception du journal de voyage au Rwanda de novembre 1899
à février 19001. Le deuxième tome rassemble les écrits de 1906 à
1909. Tous ces écrits sont conservés dans les Archives Générales
des Missionnaires d’Afrique (A.G.M.Afr.) à Rome.
Leur auteur, Mgr Hirth, fut membre de la Société des Missionnaires d’Afrique, connue à l’époque comme une Société qui, dans
le domaine politique, défendait les intérêts de la France en
Afrique et à Jérusalem. De 1894 à 1912, Monseigneur était Vicaire apostolique du Vicariat du Nyanza méridional. Dans
S. MINNAERT, Premier voyage de Mgr Hirth au Rwanda : novembre 1899 – février
1900. Contribution à l’histoire de l’Eglise catholique au Rwanda, Kigali, Les Editions
Rwandaises, 2006, pp. 395-461. Nous avons uniformisé l’écriture du nom du pays en
optant pour le mot « Rwanda » au lieu de « Ruanda ».
1
1
l’exercice de cette fonction, il est un témoin privilégié des débuts
de l’évangélisation de l’Afrique équatoriale en général et du
Rwanda en particulier2.
Le Vicariat de Mgr Hirth, érigé en 1894, faisait partie du
Deutsch-Ostafrika. Au Nord, il était limité par les possessions
britanniques et au Sud par le vicariat de l’Unyanyembe. De l’Est à
l’Ouest, il s’étendait sur plus de 800 km, depuis les lacs Natron et
Eyasi jusqu’au lac Kivu. Sa superficie, selon Mgr Hirth, était
quinze fois celle de l’Alsace3. Il englobait trois districts (ou cercles)
allemands, à savoir celui de Bukoba, celui de Mwanza et celui de
Bujumbura dont dépendait le Rwanda. Il englobait aussi un
grand nombre de royaumes africains, chacun avec ses traditions
politiques, sociologiques, culturelles et religieuses. Il est évident
que l’administration d’un tel vicariat n’a pas été facile pour un
missionnaire venant d’Europe ayant reçu la formation d’un prêtre
français. En plus, ses moyens de transport et de communication
n’étaient pas les nôtres.
Mgr Hirth, durant sa longue vie avec ses défis, a écrit des centaines de lettres, de récits de voyage, de rapports et d’articles.
Hélas, une grande partie de ses écrits a été perdue. Lui-même a
brûlé sa correspondance. Les écrits que nous publions ici nous
aideront à mieux connaître la personnalité de Mgr Hirth et sa méthode d’évangélisation qu’il développe à partir des instructions du
Cardinal Lavigerie et de sa propre expérience. Ainsi nous pouvons
mieux situer son action missionnaire dans un contexte historique
qui est beaucoup plus large que celui du Rwanda.
Cet ouvrage contient donc des documents historiques de première main. Parmi eux, il y a soixante-douze lettres de Mgr Hirth
adressées à sa famille, dont cinquante-quatre à son frère Ernest.
Trente-trois sont adressées à Mgr Livinhac, Supérieur Général
des Pères Blancs, et deux à son confrère et ami, le P. Burtin. Une
lettre est adressée au Préfet de la Congrégation de la Foi. Deux à
ses confrères de Rwaza. Dix lettres aux Sœurs de la Providence de
Ribeauvillé dont sept à sa tante et marraine, Sœur Clémentin.
Cinq lettres sont adressées aux bienfaiteurs et bienfaitrices. Parmi elles, une à Mademoiselle Schynse, sœur du P. August
Schynse, enterré chez Mgr Hirth à Kamoga (Bukumbi) en 1891.
Reste trois rapports. Deux sont adressés à l’administration colo2 La Biographie Coloniale Belge a publié une biographie de Mgr Hirth (M. VANNESTE,
« Mgr Jean-Joseph Hirth », in Biographie Coloniale Belge, Tome V, 1958, col. 428-446).
3 Lettre de Mgr Hirth du 10 décembre 1896 à son frère, l’Abbé Ernest, A.G.M.Afr.
(Archives Générales des Missionnaires d’Afrique à Rome), N° 096073-096078.
2
niale allemande et un au Supérieur Général des Pères Blancs. Un
rapport pour l’administration coloniale est accompagné d’une
copie de lettre adressée au comte von Götzen, gouverneur du
Deutsch-Ostafrika.
A plusieurs reprises, Mgr Hirth fait référence aux événements
de 1904 à Rwaza. Il croyait encore à la version des faits du
P. Classe, qui l’avait trompé4. En annexe, nous publions cette
version erronée qui est tout à fait crédible pour un lecteur non
averti. Elle apparaît aussi dans une lettre du P. Classe adressée à
la comtesse Ledochowska5.
A la fin, nous avons ajouté deux lettres de l’Abbé Balthazar Gafuku (1882-1954)6, premier prêtre rwandais. Ce sont donc les
premiers écrits conservés d’un Munyarwanda. Rédigés en allemand, ils ont été publiés en 1911 dans la revue missionnaire des
Pères Blancs Afrika-Bote. Nous les avons traduits de l’allemand
pour faciliter leur lecture. Et nous avons complété le témoignage
de l’Abbé Gafuka avec la version officielle des débuts du Grand
Séminaire de Rubya.
Vu le nombre de pages du présent ouvrage, il a été impossible
d’introduire chaque lettre de Mgr Hirth par un petit résumé qui
d’ailleurs n’ajouterait rien à la valeur de leur contenu. Certains
paragraphes ont été mis en lettres grasses à cause de leur importance. Quant aux nombreux personnages cités, nous nous
sommes limité à donner leur date de naissance et de décès.
P. Stefaan Minnaert
Historien
4 S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société Rwandaise durant l’époque coloniale
allemande (1900-1916) : Une rencontre entre cultures et religions », in Les Religions
au Rwanda, défis, convergences et compétitions, Actes du Colloque International du
18-19 septembre 2008 à Butare/Huye, Editions de l’Université Nationale du Rwanda,
Septembre 2009, pp. 53-101.
5 Voir pp. 351-354.
6 B. GAFUKU, « Brief eines schwarzen Seminaristen », in Afrika-Bote, 1911, pp. 121123. B. GAFUKU, « Mein Werdegang », in Afrika-Bote, 1911, pp. 26-30.
L’Abbé Gafuku précise la date de sa naissance dans sa lettre du 15 mars 1911 (voir
p. 391).
3
MGR HIRTH (1854-1931)
4
CONTENU
1. Lettre du 10 février 1900 à sa tante religieuse,
Sœur Clémentin Sauner..........................................................13
2. Lettre du 15 février 1900 à ses parents ...................................... 15
3. Lettre du 20 février 1900 à Mgr Livinhac .................................... 16
4. Lettre du 25 février 1900 au Cardinal Ledochowski,
Préfet de la Congrégation de la Propagation de la Foi ............... 23
5. Lettre du 27 février 1900 à son frère, l’Abbé Ernest ................... 27
6. Lettre du 27 février 1900 à sa sœur Virginie .............................. 29
7. Lettre du mois de février 1900 à « l’Association
des Dames et des Demoiselles catholiques pour
le secours des Missions » ............................................................ 30
8. Lettre du 14 mars 1900 à Mgr Livinhac ...................................... 32
9. Lettre du 30 mars 1900 à son frère, l’Abbé Ernest ..................... 33
10. Lettre du 25 avril 1900 à son frère, l’Abbé Ernest ...................... 34
11. Lettre du 5 juin 1900 à sa sœur Virginie .................................... 35
12. Lettre du 8 juin 1900 à son frère, l’Abbé Ernest ......................... 36
13. Lettre du 29 juin 1900 à son frère, l’Abbé Ernest....................... 38
14. Lettre du 20 juillet 1900 à Mgr Livinhac ..................................... 39
15. Lettre du 20 juillet 1900 à sa sœur Virginie ............................... 39
16. Lettre du 21 juillet 1900 à son frère, l’Abbé Ernest .................... 40
17. Lettre du 20 septembre 1900 à Mgr Livinhac ............................ 41
18. Lettre du 20 septembre 1900 à sa sœur Virginie ....................... 42
19. Lettre du 20 septembre 1900 à son frère, l’Abbé Ernest ............ 43
20. Lettre du 30 septembre 1900 à son frère, l’Abbé Ernest ............ 44
21. Lettre du 21 décembre 1900 à sa sœur Virginie ......................... 46
22. Lettre de fin décembre 1900 à son frère, l’Abbé Ernest .............47
23. Lettre du 1er janvier 1901 à Mgr Livinhac .................................. 62
24. Lettre du 1er janvier 1901 à son frère, l’Abbé Ernest .................65
25. Lettre du 2 janvier 1901 à sa tante religieuse,
Sœur Clémentin Sauner..........................................................66
26. Lettre du 8 janvier 1901 à la Sœur Silvine Gerum,
Supérieure Générale des Sœurs de la Divine Providence
de Ribeauvillé, .......................................................................69
27. Lettre du 11 janvier 1901 à Mgr Livinhac ................................... 70
28. Lettre du 12 février 1901 à Mgr Livinhac .................................... 74
29. Lettre du 20 mars 1901 à son frère, l’Abbé Ernest ..................... 75
30. Lettre du 22 mars 1901 aux « Enfants de Marie »
de la paroisse Sainte-Marie de Mulhouse .................................. 75
5
31. Lettre du 23 mars 1901 à son frère, l’Abbé Ernest ..................... 77
32. Lettre du 29 mars 1901 à sa sœur Virginie ................................ 81
33. Lettre du 1er avril 1901 à Mgr Livinhac ...................................... 83
34. Lettre du 9 avril 1901 à Mgr Livinhac ......................................... 85
35. Lettre du 22 juillet 1901 à sa tante religieuse,
Sœur Clémentin Sauner .............................................................. 87
36. Lettre du 26 juillet 1901 à Mgr Livinhac ..................................... 88
37. Lettre du 28 juillet 1901 à sa sœur Virginie ............................... 89
38. Lettre du 10 août 1901 à Mgr Livinhac ...................................... 91
39. Rapport du Vicariat Nyanza méridional : 1900 - 1901 ..............92
40. Lettre du 28 septembre 1901 à Mgr Livinhac ...........................97
41. Lettre du 2 novembre 1901 à Mademoiselle Schynse ................99
42. Lettre du 11 décembre 1901 à son frère, l’Abbé Ernest ......... 101
43. Lettre du 31 décembre 1901 à Mgr Livinhac ......................... 102
44. Lettre du 1er janvier 1902 à sa sœur Virginie ........................ 106
45. Lettre du 31 mars 1902 à Mgr Livinhac ................................ 108
46. Lettre du 14 avril 1902 à son frère, l’Abbé Ernest ................. 111
47. Rapport annuel du Vicariat
du Nyanza méridional : 1900 - 1901 ..................................... 112
48. Copie de la lettre du mois de juin 1902 au
Comte von Götzen ................................................................ 115
49. Lettre du 1er juillet 1902 à Mgr Livinhac ............................... 117
50. Lettre du 12 juillet 1902 à sa sœur Virginie .......................... 119
51. Lettre du 12 juillet 1902 à son frère, l’Abbé Ernest .............. 121
52. Lettre du 27 septembre 1902 à sa tante, Sœur religieuse
Clémentin Sauner ................................................................ 122
53. Lettre du 30 septembre 1902 à Mgr Livinhac ........................ 128
54. Lettre du 1er octobre 1902 à son frère, l’Abbé Ernest ............ 131
55. Lettre du 10 octobre 1902 à son frère, l’Abbé Ernest ............. 149
56. Lettre du 12 octobre 1902 à sa sœur Virginie ....................... 151
57. Lettre du 7 décembre 1902 à son frère, l’Abbé Ernest ........... 152
58. Lettre du 31 décembre 1902 à Mgr Livinhac ......................... 154
59. Lettre du 9 mars 1903 à son frère, l’Abbé Ernest .................. 158
60. Lettre du 10 mars 1903 à sa sœur Virginie ........................... 161
61. Lettre du 31 mars 1903 à Mgr Livinhac ................................ 163
62. Lettre du 18 juin 1903 à son frère, l’Abbé Ernest .................. 167
63. Lettre du 30 juin 1903 à son frère, l’Abbé Ernest .................. 168
64. Récit de voyage de mai à juin 1903, adressé à son frère,
l’Abbé Ernest ....................................................................... 168
65. Lettre du 20 juillet 1903 à Mgr Livinhac ............................... 190
66. Lettre du 18 août 1903 à son frère, l’Abbé Ernest ................. 197
67. Lettre du 20 septembre 1903 à sa Maman ............................ 198
68. Lettre du 21 septembre 1903 à sa sœur Virginie ................... 198
69. Lettre du 25 septembre 1903 au Père Burtin ........................ 201
70. Lettre du 25 septembre 1903 à Mgr Livinhac ....................... 202
6
71. Lettre de la fin du mois de septembre1903 à son frère,
l’Abbé Ernest ....................................................................... 207
72. Lettre du 6 octobre 1903 à sa tante religieuse,
Sœur Clémentin Sauner ................................................... 227
73. Lettre du 6 octobre 1903 à la Sœur Silvine Gerum,
Supérieure Générale des Sœurs de la Divine Providence
de Ribeauvillé ...................................................................... 230
74. Lettre du 17 octobre 1903 à son frère, l’Abbé Ernest ............. 231
75. Lettre du 17 octobre 1903 à la « Congrégation de Marie » ..... 233
76. Lettre du 17 octobre 1903 à des bienfaiteurs ........................ 234
77. Lettre du 4 novembre 1903 à son frère, l’Abbé Ernest ........... 236
78. Lettre du 18 novembre 1903 à son frère, l’Abbé Ernest ......... 239
79. Lettre du 22 novembre 1903 à son frère, l’Abbé Ernest ......... 240
80. Lettre du 25 novembre 1903 à son frère, l’Abbé Ernest ......... 242
81. Récit de voyage d’octobre à novembre 1903, adressé
à son frère, l’Abbé Ernest ...................................................... 242
82. Lettre du 20 décembre 1903 à sa sœur Virginie .................... 274
83. Lettre du 20 décembre 1903 à son frère, l’Abbé Ernest ......... 275
84. Lettre du 31 décembre 1903 à Mgr Livinhac ......................... 276
85. Lettre du 7 février 1904 à Mgr Livinhac ................................ 279
86. Lettre du 7 mars 1904 à son frère, l’Abbé Ernest .................. 281
87. Lettre du 31 mars 1904 à Mgr Livinhac ................................ 282
88. Lettre du 15 avril 1904 à son frère, l’Abbé Ernest ................. 284
89. Lettre du 12 juin 1904 à son frère, l’Abbé Ernest .................. 285
90. Lettre du 14 juin 1904 à son frère, l’Abbé Ernest .................. 286
91. Lettre du 30 juin 1904 à Mgr Livinhac .................................. 287
92. Lettre du 30 juin 1904 à son frère, l’Abbé Ernest .................. 289
93. Lettre du 30 juillet 1904 à son frère, l’Abbé Ernest ............... 291
94. Lettre du 30 juillet 1904 à son frère, l’Abbé Ernest ............... 293
95. Lettre du 21 août 1904 à son frère, l’Abbé Ernest ................. 294
96. Lettre du 24 août 1904 à Mgr Livinhac ................................. 294
97. Lettre du 6 septembre 1904 à son frère, l’Abbé Ernest .......... 295
98. Lettre du 13 septembre 1904 à son frère, l’Abbé Ernest ........ 298
99. Lettre du 24 septembre 1904 au Père Burtin ........................ 299
100. Lettre du 25 septembre 1904 à son frère Xavier .................. 300
101. Lettre du 30 septembre 1904 à Mgr Livinhac ...................... 303
102. Lettre du 4 octobre 1904 à Mgr Livinhac ............................. 306
103. Lettre du 8 octobre 1904 à son frère, l’Abbé Ernest ............. 307
104. Lettre du 10 novembre 1904 à sa tante religieuse,
Sœur Clémentin Sauner ..................................................... 309
105. Lettre du 10 novembre 1904 à la Sœur Silvine Gerum,
Supérieure Générale des Sœurs de la Divine Providence
de Ribeauvillé .................................................................... 311
106. Lettre du 14 décembre 1904 à Mgr Livinhac ....................... 311
107. Communiqué du mois de décembre 1904 ........................... 313
7
108. Lettre du 16 janvier 1905 à son frère, l’Abbé Ernest ........... 313
109. Instructions du 15 février 1905 pour le poste de Rwaza ...... 314
110. Lettre du 17 mars 1905 à son frère, l’Abbé Ernest .............. 316
111. Lettre du mois de mars 1905 a son frère, l’Abbé Ernest ...... 318
112. Lettre du 19 mars 1905 à son frère, l’Abbe Ernest ................ 327
113. Lettre du 24 mars 1905 à Mgr Livinhac ................................. 328
114. Lettre du 29 avril 1905 à son frère, l’Abbe Ernest ................. 333
115. Lettre du 1er mai 1905 au Père Classe, supérieur de Rwaza 336
116. Lettre du 27 juin 1905 à son frère, l’Abbe Ernest ................. 338
117. Lettre du 30 juin 1905 à Mgr Livinhac .................................. 338
118. Rapport annuel du Vicariat Nyanza méridional : 1er juillet
1904 – 1er juillet 1905 ............................................................. 343
119. Lettre du 5 juillet 1905 à son frère, l’Abbe Ernest ................. 345
120. Lettre du 12 septembre 1905 a son frère, l’Abbe Ernest ....... 349
121. Lettre du 12 septembre 1905 a Mgr Livinhac ........................ 355
122. Lettre du 1er octobre 1905 à son frère, l’Abbe Ernest ............ 358
123. Lettre du 2 octobre 1905 à Mgr Livinhac ............................... 358
124. Lettre du 12 octobre 1905 à Mgr Livinhac ............................. 359
125. Lettre du 13 novembre 1905 à son frère, l’Abbé Ernest ........ 361
126. Lettre du 24 novembre 1905 à son frère, l’Abbe Ernest ........ 362
127. Lettre du 10 décembre 1905 à sa sœur Virginie .................... 362
128. Lettre du mois de décembre 1905 à sa tante religieuse,
Sœur Clémentin Sauner ......................................................... 364
129. Lettre du mois de décembre 1905 à son frère Xavier ............ 366
130. Lettre du 18 décembre 1905 à son frère, l’Abbé Ernest ........ 367
ANNEXE
1. Récit des débuts de la Mission de Rwaza par le P. Classe
dans la revue « Chronique Trimestrielle » 1906) ..................... 369
2. « Dix-huit mois au Mouléra » par le Père Classe (1906) ........... 375
3. Lettres de l’Abbé Balthazar Gafuku ..................................... 385
4. Les débuts du séminaire de Rubia (Rubya) ............................ 405
8
MGR LIVINHAC (1846-1922)
SUPERIEUR GENERAL DES PERES BLANCS DE 1890 A 1922
9
LA PARTIE OCCIDENTALE DU VICARIAT « VICTORIA-NYANZA MERIDIONAL »
(1894-1912)
10
LA PARTIE ORIENTALE DU VICARIAT « VICTORIA-NYANZA MERIDIONAL »
(1894-1912)
11
L’ABBE ERNEST HIRTH (1868-1933), LE FRERE MONSEIGNEUR (DEBOUT)
CATHERINE SAUNER, (1829-1917), LA MERE DE MONSEIGNEUR (ASSISE A GAUCHE)
ET VIRGINIE HIRTH, LA SŒUR DE MONSEIGNEUR (ASSISE A DROITE)
12
1. LETTRE DU 10 FEVRIER 1900 A SA TANTE, SŒUR CLEMENTIN SAUNER7
Du pays de Rwanda, le 10 Février 1900
Ma bien chère tante,
Depuis quatre mois bientôt je n’habite plus de maison, je suis
sous la tente. Je crois vous avoir annoncé vers la fin de 1899 un long
voyage que je devais faire dans une partie de mon Vicariat qui n’avait
jamais encore été visitée. Aujourd’hui je suis sur le retour de ce
voyage que Dieu a particulièrement béni. Je ne puis tarder plus longtemps à vous communiquer ma joie de cet heureux succès, que vous
me permettrez d’attribuer pour une bonne part à vos pieuses prières.
Le Rwanda forme un royaume à part dans ce Vicariat ; on le
dit peuplé de deux millions d’habitants. Dans le centre de l’Afrique c’est peut-être le royaume le plus considérable. Nous aurions
depuis longtemps voulu y pénétrer, mais on racontait tant de
choses sur la puissance de ses rois que nous n’osions jamais essayer. Enfin l’année dernière, des officiers de la colonie ont
réussi à faire amitié avec le chef et dès lors, nous résolûmes
nous aussi de porter la bonne nouvelle à ce pays.
Pour réussir nous fîmes un long détour de près de deux mois de
voyage, par des montagnes presque inaccessibles et bien plus hautes
que les plus hauts pics des Vosges. J’ai eu l’occasion de sentir de
nouveau un peu le froid de vos pays, dans cette Suisse de l’équateur
africain. Vous vous imaginerez difficilement tout ce que nous avons
eu de peine avec toutes les charges qui composaient notre caravane.
Enfin nous avons réussi, grâce à Dieu, et toutes nos fatigues nous
les comptons pour rien car enfin ce beau pays nous est ouvert.
Dans les premiers jours de ce siècle, nous avons fondé à environ 2 000 mètres de hauteur une mission au Sacré Cœur et nous
espérons bien que ce Cœur tout puissant nous aidera à fonder
7 Lettre de Mgr Hirth du 10 février 1900 à sa tante religieuse, Sœur Clémentin Sauner,
A.G.M.Afr., N° 096119-096120. Sœur Clémentin Sauner (1836-1918), née Marie Madeleine Sauner est la fille Jean Sauner (1800-1868), laitier et maire de Spechbach-leBas (de 1846 à 1868), et de Madeleine Wolff (1800-1846). Elle naît le 28 novembre
1836. Sa sœur cadette, Catherine Sauner (1829-1917) épousera Jean Hirth (18211900). Marie Madeleine Sauner sera la tante et la marraine de Mgr Hirth qui l’appelle
« ma seconde Mère » (Lettre de Mgr Hirth du 10 décembre 1910 a son frère, l’Abbe
Ernest, Casier 303, N° 096414). Marie Madeleine entre chez les Sœurs de la Divine
Providence de Ribeauvillé. Le 7 avril 1870, elle prononce ses premiers vœux. A cette
occasion, elle reçoit le nom de Sœur Clémentin. De 1909 à 1918 elle réside à la Maison-Mère à Ribeauvillé. Elle meurt le 20 octobre1918. Sa Congrégation, fondée en
1783, était majoritairement implantée en Alsace où elle avait de nombreuses écoles.
En 1904, elle comptait 1895 membres. A l’époque de Mgr Hirth, elle s’opposa avec
vigueur à la germanisation de l’Alsace, annexée par l’Allemagne en 1871 (Archives des
Sœurs de la Divine Providence de Ribeauvillé).
13
bien vite d’autres stations. La place ne manque pas ici et la population surtout semble bien disposée.
Dieu semble l’avoir préparée d’avance depuis quelques années ; il
règne en effet dans le pays une famine qui a fait bien des victimes.
Nous-mêmes pendant le voyage avons vu mourir à côté de nous de
grands jeunes gens exténués de faim. Pendant que nous étions sur
les hauts pics de la montagne où la misère est plus grande, trois
enfants d’un seul coup s’attachèrent à nous, uniquement pour trouver à manger : c’étaient de vrais squelettes, à peine s’ils tenaient debout. Malheureusement le lendemain la marche fut si pénible, et il
survint un ouragan si violent avec une pluie si froide que les pauvres
enfants expirèrent sous nos yeux. Nous-mêmes fumes passablement
transis de froid en ce jour. Plus loin d’autres enfants et jeunes gens
s’attachèrent encore à nous ; il y en a encore six pour le moment,
d’autres se retirèrent après avoir bien refait leurs forces pendant
deux ou trois jours à notre suite. Mais ces six qui restent, je ne promets pas de les sauver ; ils nous sont arrivés tellement exténués.
Même maintenant qu’ils ont toute la nourriture qu’ils veulent ; ils ne
peuvent s’empêcher de manger encore toutes espèces d’herbes et de
racines. On a peine en Europe de comprendre jusqu’où peut aller la
misère chez les Noirs.
En passant par certains villages, je voyais les pauvres femmes
déterrer les bananiers pour en avoir les racines. Elles râpaient cellesci avec beaucoup de travail pour les réduire en bouillie. Ce doit être
à peu près aussi bon que de manger une salade de savon ; nous
nous servons en effet des racines du bananier pour fabriquer notre
savon ; il n’est pas étonnant que beaucoup de ces pauvres meurent
empoisonnés. Ces malheureux, on les voit couverts de toutes les
formes possibles d’amulettes, afin de se préserver de la mort, mais
cela ne les avance guère. Et puis le peu de nourriture qu’ils peuvent
se préparer, ils ont soin d’en offrir toujours une petite part encore à
leurs divinités ou plutôt à leurs ancêtres défunts, auxquels ils ont
soin de bâtir toujours de toutes petites cases, auprès des huttes
qu’ils habitent eux-mêmes.
Je pourrais ajouter bien des détails surtout sur l’esclavage qui se
pratique en ces pays. Combien de milliers de pauvres enfants, de
pauvres filles surtout sont toujours vendus et exportés bien loin.
Mais il vous suffit de savoir pour le moment que cette plaie existe
autour de nous et que surtout nous ne sommes pas bien libres d’y
porter remède, ni même de la divulguer.
Bien chère tante, il nous faut prier plus que jamais ; c’est la prière
qui convertira ce beau pays du Rwanda. A mon frère Ernest [Hirth]
j’ai adressé beaucoup de détails sur tout mon voyage. Comme il
nous faut beaucoup de ressources surtout pour prendre possession de ce nouveau pays, j’ai demandé à notre cher Abbé
14
d’adresser un nouvel appel à tous les bienfaiteurs. Quand le bon
Dieu se plaît à verser sa grâce sur tout un grand peuple, il faut que
les fidèles qui ont déjà reçu le don de la foi ne se mettent pas en retard, et redoublent de générosité dans leurs offrandes. Nous autres
pauvres missionnaires, nous ne pouvons promettre que nos sueurs,
notre sang encore s’il le faut, le reste c’est votre affaire. Veuillez répéter cela à vos chères consœurs. Si toutes viennent à notre secours,
les baptêmes nous pourrions bientôt les publier.
Adieu bien chère tante, n’oubliez pas que je griffonne ces quelques
lignes le soir d’une journée de fatigues, et mal installé sous ma tente.
Veuillez agréer d’avance avec toute ma reconnaissance l’expression
de mon plus affectueux dévouement en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Je vous prie de vouloir bien présenter mes respects
à la Très Révérende Mère.
2. LETTRE DU 15 FEVRIER 1900 A SES PARENTS8
Des hauts plateaux du Rwanda,
le 15 Février 1900
Mes bien chers parents,
Depuis plusieurs mois que je suis sous la tente, je ne vous ai pas
oubliés. Si je ne vous ai pas écrit plus souvent c’est que j’étais loin de
toute poste, ma lettre ne vous serait pas parvenue.
Grâce à Dieu, j’ai pu faire sans maladie, tout un long voyage pour
les détails duquel vous me permettrez de vous renvoyer au long
journal que j’ai adressé à l’Abbé Ernest. Dieu a béni ce voyage, au
cours duquel nous avons pu fonder une mission nouvelle dans un
beau pays complètement fermé depuis des siècles à tout Européen :
c’est un pays plein d’avenir, le roi est un roi de deux millions de sujets – ce qui est rare en Afrique – est bien disposé, et ses gens sont
intelligents. La grâce de Dieu semble les avoir particulièrement
bien préparés pour recevoir la bonne nouvelle.
Si nos amis d’Alsace et d’ailleurs nous viennent en aide sérieusement, nous fonderons rapidement plusieurs stations. N’estce pas que vous voudrez bien prier beaucoup pour nous : ce doit être
là surtout le grand travail de vos vieux jours. A mesure qu’on se rapproche davantage de Dieu, il faut aussi tourner les yeux plus souvent vers Lui ; il ne demande pas davantage de notre pauvreté.
8 A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 15 février 1900 à ses parents, N° 096121. Il s’agit
de Monsieur Jean Hirth (1821-1900) et Madame Catherine Sauner (1829-1917).
15
Il ne m’est guère possible de vous écrire davantage aujourd’hui. Le
soir de chaque étape, je tâche de trouver un petit moment pour
écrire en Europe, mais la fatigue de la journée ne me permet pas de
faire beaucoup. Encore une fois je compte sur notre cher Abbé ou
sur Virginie pour vous donner un peu plus de détails que ne le fait
cette lettre. Celle-ci est pour vous répéter seulement que je suis toujours de cœur avec vous.
Adieu encore, je vous embrasse tendrement et de toute mon affection dans le Seigneur.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
3. LETTRE DU 20 FEVRIER 1900 A MGR LIVINHAC9
N.D. de Lourdes (Usui), le 20 Février 1900
Monseigneur et très Vénéré Père,
Dans ma dernière lettre datée également de l’Usui, j’annonçais à
Votre Grandeur que sur votre invitation, nous allions essayer enfin
une fondation dans le Rwanda. Aujourd’hui c’est chose faite, grâce à
Lettre de Mgr Hirth du 20 février 1900 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095048.
Mgr Léon Livinhac (1846-1922) de nationalité française, entre chez les Pères Blancs en
1873. Quelques mois plus tard, il est déjà ordonné prêtre par Mgr Lavigerie. En 1874,
il est élu membre du Conseil général, lors du premier Chapitre général des Pères
Blancs. Fin décembre. Le 24 août 1875, il est nommé professeur et puis directeur du
grand séminaire des Pères Blancs. Mgr Hirth fut un des ses élèves. Début mars 1878,
il dirige la première caravane équatoriale vers l’Uganda. Il est nommé vicaire apostolique du « Victoria-Nyanza » et ordonné évêque le 14 septembre 1884 par
Mgr Lavigerie. En 1889, il est nommé Supérieur Général des Pères Blancs. Le 25 mai
1890, il ordonne évêque son successeur, le Père Hirth, comme vicaire apostolique du
«Victoria-Nyanza ». Il dirigera les Pères Blancs pendant plus de 30 ans, jusqu’à sa
mort en1922 (Notices nécrologiques). A l’occasion de son jubilé épiscopal en octobre
1909, il écrit : « Nous sanctifier et sanctifier les âmes sont les deux fins immédiates de notre vocation ; fins tellement dépendantes l’une de l’autre. Nous sommes
des sauveurs d’âmes. Nous ne sommes ni des explorateurs, ni des voyageurs, ni des
touristes, ni des savants… Ils se tromperaient donc ceux qui entreraient dans notre
société pour y consacrer leur vie entière à l’étude et à l’enseignement des sciences ou
des lettres, ou poussés par le désir des découvertes et des aventures à travers le Continent mystérieux. Le véritable missionnaire n’a qu’une ambition : arracher les
âmes aux ténèbres et à la corruption du paganisme pour les rendre chrétiennes
et leur ouvrir le ciel ». (Mgr LIVINHAC, Lettres circulaires adressées aux Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs) : 1889-1912. Recueil de 97 lettres (n° 1 – n° 97), Lettre
du 3 octobre 1909, A.G.M.Afr., N° 85). La vertu propre des Pères Blancs, selon lui,
était que chaque membre « conforme généreusement et aveuglement sa volonté et son
jugement à la volonté et au jugement de ses supérieurs. Sans l’obéissance point de
vertu réelle, point de grâces de Dieu, point d’apostolat possible. Entre toutes les
vertus, l’obéissance est la première, et même la seule véritablement indispensable… » (Mgr Livinhac, op. cit., 6 janvier 1897, N° 21).
9
16
Dieu. La mission du Sacré Cœur est fondée dans le cœur même du
pays.
Le 11 Décembre, les PP. Brard [1858-1916], Barthélemy Paul [18721943], le Frère Anselme [Nicolas Illrich-1863-1942] et moi nous quittions
la mission de l’Usui et nous dirigions par le Sud de ce pays sur
l’Urundi par le Nord de l’Uha ; c’était la seule route sûre et possible
alors pour notre caravane, qui comptait 100 et quelques charges.
Nous mîmes onze jours pour arriver à la mission de Muyaga dans
l’Uyogoma (Urundi). De là, les Pères nous aidèrent à passer à la mission de St. Antoine, située magnifiquement et dans une région très
peuplée. Il fallut 7 jours. Le P. Desoignies [1857-1916] nous aida à
atteindre le Tanganika. Encore 6 jours et nous étions à Uzumbura,
station militaire attenante à l’ancienne station des confrères dans
I’Uzige. Nous comptions faire là les premières démarches auprès de
l’officier chef du district Tanganika-Kivu, mais il était au Kivu même.
Nous refîmes une fois encore notre caravane et mîmes 9 jours de
bonne marche pour arriver au Kivu par la vallée du Rusisi. Par tout
l’Uha et par l’Urundi surtout, les chemins étaient des plus difficiles à
cause des montagnes parfois très escarpées, et des nombreux cours
d’eau, quelques fois marais de papyrus parfois assez larges. Nos porteurs Basukuma nous rendirent grand service, mais malheureusement nous n’en avions pas assez ; et cinq porteurs engagés dans
l’Usui désertèrent dés leur entrée dans l’Urundi. Les Barundi euxmêmes sont mauvais porteurs. Nous dûmes laisser 45 charges en
détresse à la mission de St. Antoine pour ne pas être trop retardés.
Au Kivu enfin, 20 Janvier, le Commandant Bethe, chef de district,
nous fit le meilleur accueil et promit de favoriser notre établissement
de tout son pouvoir. Il avait trouvé moyen d’être en excellentes relations avec le roi du Rwanda, et il offrit de nous faire bénéficier de
toute l’influence qu’il avait acquise depuis une année. Sans tirer un
seul coup de feu, il avait effectivement établi son autorité sur tout le
pays. Il voulut bien nous donner son interprète, c’était son homme le
plus accrédité auprès du Kigeri.
Il fallut 11 étapes pour arriver à la capitale située dans la grande
boucle que fait le Nyavarongo vers le Nord, et à 25 Kilom. de cette
rivière. La route fut difficile encore car il fallut remonter toute la
chaîne qui borne à l’Est la vallée du Tanganika-Rusisi-Kivu, et cette
chaîne est très abrupte partout. Le jour entre autre que nous passâmes la crête, fut des plus pénibles ; un orage nous surprit à
2 500 m. d’attitude, et trois enfants que nous avions ramassés de la
veille, de petits affamés, moururent de froid dans la route.
Pendant deux jours nous eûmes en vue, à 100 Kilom. environ, à
vol d’oiseau, un des pics de la chaîne de volcans que nous laissions
au Nord.
17
A la cour du Kigeri, nous fûmes bien reçus ; nos cadeaux assez
considérables nous furent payés par les cadeaux reçus en retour, et
le roi, Ijuhi [Musinga/1883-1944], nous rendit sous la tente, la visite que
nous lui fîmes. Il nous donna son homme pour nous conduire là où
nous voudrions nous établir. Nous choisîmes à 20 Kilom. environ au
Sud de la capitale actuelle, dans un pays très peuplé : c’est là que
sera notre mission du Sacré Cœur, s’il plaît à Dieu. Elle est à 1 900
et quelques mètres d’altitude ; nous n’avons pu trouver plus bas ;
tout le plateau qui se trouve dans la boucle du Nyavarongo est environ à 2 000 m, tout composé de beaux mamelons, très doux.
La population a l’air très bonne ; on ne se sauvait pas devant
nous, comme on le fait d’habitude quand le blanc apparaît pour la
première fois. Le pays est asservi par les Batusi ou Baïma ; le reste
de la population, les Bahutu est absolument esclave ; ceux-ci au
moins viendront à nous, si les premiers manquent.
Les relations avec le Kigeri et les autorités allemandes commencent très bien, espérons qu’elles continueront. Le roi, m’ayant donné
un homme qui me ferait traverser le Rwanda, je profitai de son offre,
et revins à marches assez rapides en coupant tout le pays de l’Ouest
à l’Est ; il me fallut dix jours jusqu’à la Kagera et puis encore 4 jours
par la pointe Sud du Karagwe jusqu’à N.D. de Lourdes.
Ce voyage me fit connaître tout de suite une bonne partie du
Rwanda et du Kissaka qui en est une province, mais province moins
étendue que ne marque la carte de Götzen [1866-1910]10.
Nous ne pouvons que remercier le Seigneur de nous avoir ouvert
enfin une si belle mission. Quoique je n’aie pu recueillir encore que
des renseignements partiels sur ce pays, je crois qu’à tous points de
vue il nous offre un champ magnifique : population bonne et très
dense, les Batusi surtout sont une classe intelligente, courageuse et
habituée à commander ; climat très sain, pendant tout ce voyage,
10 Le comte Gustav Adolf von Götzen (1866-1910) appartient à la noblesse allemande.
Après ses études secondaires, il s’engage comme lieutenant dans la garde des Uhlans.
Début 1891, il opte pour une carrière diplomatique. De mai à septembre 1891, il visite
la région du Kilimandjaro. Début 1892, il s’inscrit à l’Académie militaire de Berlin pour
approfondir sa formation militaire. De juin à juillet 1892, il explore la région située
entre les villes actuelles d’Istanbul et d’Ankara en Turquie. Puis, il traverse l’Afrique
d’Est en Ouest. Il explore le Rwanda du 2 mai au 26 juin 1894. C’est alors qu’il rencontre le Mwami Rwabugiri. De retour en Allemagne, fin 1895, il publie le récit de son
voyage « Durch Afrika von Ost nach West – A travers l’Afrique de l’Est à l’Ouest ».
Mgr Hirth consultera ce récit avant de se rendre au Rwanda fin 1899. Le Comte von
Götzen, dès son retour en Allemagne, reprend sa carrière diplomatique. Le 12 mars
1901, il est promu gouverneur impérial du « Deutsch-Ostafrika ». Il reste en fonction
jusqu’en avril 1906. Malade et épuisé, il rentre en Allemagne. Il meurt le 1 er décembre
1910 à Berlin à l’âge de 44 ans (R. BINDSEIL, Le Rwanda vu à travers le portrait biographique de l’officier, explorateur de l’Afrique et gouverneur impérial Gustav Adolf von
Götzen (1866-1910), Berlin, 1992, pp. 30-184).
18
pourtant pénible, aucun de nous quatre n’a eu de la fièvre, sauf le
Frère pendant 2 ou 3 jours.
C’est le cas ou jamais de vous prier, Vénéré Seigneur et Père de
nous envoyer des missionnaires. Tous nos efforts devront se porter
sur ce pays ; nous n’avons pas partout deux millions d’habitants
réunis sous un chef qui nous reçoit si bien chez lui. Des protestants aussi ont passé dans la vallée du Kivu, trois mois avant
nous, et plusieurs fois déjà, ils se sont rendus par là dans
l’Unyoro ; nous les aurons bientôt dans ce beau pays du Rwanda
si nous ne pouvons les prévenir dans les centres les plus populeux.
Je vais écrire à la S. Cong. de la Propagande mais j’évite de le
faire aux Missions Catholiques je crains trop la publicité qui
pourrait hâter l’invasion protestante.
J’ose vous supplier au nom du Sacré Cœur, à qui nous avons
voulu donner ce pays au commencement de ce siècle, daignez intervenir pour nous faire envoyer dès cette année le plus de missionnaires possible pour ce pays, jusqu’à ce que nous ayons occupé les
points principaux ; je n’attends que leur arrivée pour y retourner
avec eux. S’il plaît à Dieu, nous occuperons d’abord le centre du
Kisakka, plus peuplé encore que le Rwanda même ; nous relierons ainsi la station du Sacré Cœur à celle de l’Usui. Il y a aussi
le sud du Kivu, très peuplé, et plus exposé aux protestants. Le
Bugoyi au Nord est donné comme très peuplé aussi ; serait-il vrai
que les missionnaires de l’Ouellé songent à fonder une station
entre le Kivu et l’Albert-Edouard ? Toute la boucle du Nyavarongo est très peuplée, et cette boucle est beaucoup plus large que
le portent les cartes.
Au reste jamais en dehors de l’Uganda, je n’avais vu les missionnaires si bien reçus par la population ; on dirait que les pauvres gens
soupirent après notre venue ; ils se font gloire pour le moment de
nous avoir. Un détail : à chaque étape de mon retour m’arrivait
un cadeau de 25 à 30 chèvres etc…
La grâce de Dieu semble souffler sur ce pays : je ne dois craindre
qu’une chose, c’est qu’à cause de ma pauvreté, les missionnaires
qu’il faudrait ici, ne viendront pas. J’ose répéter à Votre Grandeur,
aucun des pays que j’ai vu depuis quelques années ne me paraît
plus près du salut. Ailleurs on nous fuyait ; ici on nous prenait
presque pour des dieux. Sur toute notre route en dehors de l’Usui,
on ne voulait que des perles ; ici rien que de l’étoffe, les BanaRwanda ont hâte de s`habiller d’étoffes. C’est caractéristique.
Nous pensions d’abord rester dans la région du Kivu, mais
cette région est encore contestée entre le Congo et l’Allemagne.
Auprès du Kigeri où se trouve notre station nous sommes certainement en territoire allemand. J’écris à Mgr Roelens [1858-
19
1947]11 pour
lui donner le résultat de notre voyage 12. Au reste
quand cette lettre vous parviendra la question de la frontière
sera sans doute réglée en ce sens que le Rusisi fera limite jusqu’au Kivu. Dans l’Usui, la mission, je crois, prendra un peu
mieux, mais cependant le chef Kasusulo n’est pas tout à fait gagné. Les Pères sont toujours encore dans les bâtisses.
Plus que jamais Votre Grandeur voudra nous assurer de ses meilleures prières. Daignez agréer en retour, Vénéré Seigneur et Père,
l’expression de la plus affectueuse reconnaissance, avec l’hommage
des sentiments de la plus filiale soumission dans lequel je reste
de Votre Grandeur
le très humble et très obéissant en N. S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
En rentrant au Bukumbi, je compte faire un petit détour
pour aller m’édifier un peu auprès de Mgr Gerboin [1847-1912]13.
11 Mgr Victor Roelens (1858-1947), originaire d’Ardooie en Belgique, est né dans une
famille de jardinier de château. Il entre chez les Pères Blancs en 1880. Il est ordonné
prêtre le 8 septembre 1884 par le Cardinal Lavigerie. Après son ordination, il travaille
quelques années (de 1889 à 1891) à Jérusalem comme professeur du séminaire tenu
par les Pères Blancs. En 1891, il est nommé pour le Vicariat du Haut Congo. Ce vicariat était alors en proie à la violence de la guerre arabe. En 1893, il fonde Baudouinville (Moba) qui deviendra le centre d’un état théocratique pour remplir le vide de toute
autre organisation coloniale. Cette même année il est nommé pro-vicaire du HautCongo. Et le 30 mars 1895, il est nommé vicaire apostolique. Il est ordonné évêque à
Malines par le Cardinal Goossens en 1896. Il travaille étroitement avec le régime colonial belge ayant la tendance de défendre le Roi Léopold. Lors d’un séjour en Belgique
en 1907, il prend l’initiative de créer un Conseil missionnaire qui réunit au moins une
fois par an les supérieurs de congrégations missionnaires pour traiter ensemble des
problèmes de la mission au Congo belge. La première année, le conseil est présidé par
le nonce apostolique de Belgique. En 1907, il fonde un grand séminaire à Baudouinville (Moba) d’où sortira le premier prêtre congolais, Stephen Kaoza, ordonné en 1917.
Le 22 septembre 1941, il donne sa démission comme vicaire apostolique après un
épiscopat de quarante-six ans. Il meurt le 5 août 1947, à l’âge de 89 ans (Notices nécrologiques).
12 Au début de son voyage, Mgr Hirth, suivant la proposition du Dr Kandt, pensait
fonder une Mission dans le Kinyaga. Cette région dépendait du Vicariat du HautCongo de Mgr Roelens. En 1894, la Congrégation de la Propagation de la Foi, en délimitant l’Ouest du Vicariat de Mgr Hirth, avait adopté la frontière tracée par le Roi
Léopold II, celle qui divisait le Rwanda presque en deux. De ce fait, Mgr Hirth n’avait
pas le droit d’y fonder une Mission. Cependant, dès son arrivée au Rwanda, il se considéra comme le Vicaire apostolique du pays, dans ses frontières coloniales provisoires, fixées par le Capitaine Bethe en décembre 1899. Sans doute y eut-il un arrangement entre vicaires apostoliques... mais à quel moment précis ?
13 Les paragraphes en gras de la version originale n’ont pas été repris dans la version
officielle. De cette manière, beaucoup d’historiens n’ayant pas consulté la version
originale ont été trompés. Cet un bel exemple qui montre comment les revues missionnaires ont contribué à la falsification de l’histoire du Rwanda.
20
* LA VERSION OFFICIELLE DE LA LETTRE PUBLIEE DANS LES MISSIONS
D’ALGER POUR INFORMER LES BIENFAITEURS14
N.D. de Lourdes (Usui), le 20 Février 1900
Monseigneur et très Vénéré Père,
Dans ma dernière lettre datée de l’Usui également, j’annonçais à Votre Grandeur que sur son invitation, nous allions essayer une fondation dans le Rwanda.
Aujourd’hui c’est chose faite, grâce à Dieu. La mission du Sacré-Cœur est fondée
dans le cœur même du pays.
Le 11 Décembre, les PP. Brard, Barthélemy Paul, le Frère Anselme et moi nous
quittions la mission de l’Usui, et nous dirigions sur l’Urundi par le Nord de
l’Uha : c’était la seule route sûre et possible alors pour notre caravane, qui comptait cent et quelques charges. Nous mîmes onze jours pour arriver à la mission de
Muyaga dans le Uyogoma (Urundi). De là, les Pères nous aidèrent à passer à la
mission de Saint-Antoine, située magnifiquement et dans une région très peuplée.
Il fallut sept jours. Le Père Desoignies nous aida à atteindre le Tanganika. Encore
six jours et nous étions à Usumbura, poste militaire attenant à l’ancienne station
des confrères dans I’Usiga. Nous comptions faire là les premières démarches auprès de l’officier chef du district Tanganika-Kivu, mais il était au Kivu même.
Nous réorganisâmes notre caravane et mîmes neuf jours de bonne marche
pour arriver au Kivu par la vallée du Rusisi.
Partout l’Uha et par l’Urundi surtout, les chemins étaient des plus difficiles à
cause des montagnes parfois très escarpées, des nombreux cours d’eau et marais
de papyrus souvent assez larges. Nos porteurs basukuma nous rendirent grand
service, mais malheureusement nous n’en avions pas assez ; et ceux engagés dans
l’Usui désertèrent dès leur entrée dans l’Urundi. Les Barundi eux-mêmes sont
mauvais porteurs. Nous dûmes laisser quarante-cinq charges en détresse à la mission de Saint-Antoine, pour ne pas être trop retardés.
Au Kivu enfin, 20 Janvier, le Commandant Bethe, chef du district, nous fit le
meilleur accueil et promit de favoriser notre établissement de tout son pouvoir. Il
avait trouvé moyen d’être en excellentes relations avec le roi du Rwanda, et il offrit
de nous faire bénéficier de toute l’influence qu’il avait acquise depuis une année.
Sans tirer un seul coup de feu, il avait effectivement établi son autorité sur tout le
pays. Il voulut bien nous donner son interprète ; c’était son homme le plus accrédité auprès du « Kigéré» (roi).
Il fallut onze étapes pour arriver à la capitale située dans la grande boucle que
fait le Nyavarongo vers le nord, et à 25 kilomètres de cette rivière. La route fut difficile encore car nous devions repasser toute la chaîne qui borne à l’est la vallée du
Tanganika-Rusisi-Kivu, et cette chaîne est très abrupte partout. Le jour entre
autres que nous escaladâmes la crête, fut des plus pénibles ; un orage nous surprit à 2 500 mètres d’altitude, et trois enfants que nous avions ramassés la veille,
de petits affamés, moururent de froid dans la route.
Pendant deux jours, nous eûmes en vue, à 100 kilomètres environ, à vol
d’oiseau, un des pics de la chaîne de volcans que nous laissions au nord.
A la cour du Kigéré (roi), nous fûmes bien reçus ; nos cadeaux assez considérables nous furent payés par les cadeaux donnés en retour, et le roi, Iyuhi, nous
rendit sous la tente, la visite que nous lui fîmes. Il nous donna son homme pour
nous conduire là où nous voudrions nous établir. Nous choisîmes à 20 kilomètres,
environ au sud de la capitale actuelle, dans un pays très peuplé : c’est là que sera
notre mission du Sacré-Cœur, s’il plaît à Dieu. Elle est à 1 900 et quelques mètres
d’altitude ; nous n’avons pu trouver plus bas ; tout le plateau qui se trouve dans la
14 « Lettre de Mgr Hirth du 20 février 1900 à Mgr Livinhac », in Les Missions d’Alger,
N°11 (139-144), Alger, juillet-août 1900, pp. 771-774.
21
boucle du Nyavarongo est environ à 2 000 mètres, tout composé de beaux mamelons, très doux.
La population a l’air très bonne ; on ne se sauvait pas devant nous, comme on
le fait d’habitude quand le blanc apparaît pour la première fois. Le pays est asservi
par les Batusi ou Baïma ; le reste de la population, les Bahutu est absolument esclave ; ceux-ci au moins viendront à nous, si les premiers manquent.
Les relations avec le Kigéré et les autorités allemandes commencent très bien,
espérons quelles continueront. Le roi, m’ayant donné un homme qui me ferait traverser le Rwanda, je profitai de son offre et revins à marches assez rapides en coupant tout le pays de l’ouest à l’est ; il me fallut dix jours jusqu’à la Kagera et puis
encore 4 jours par la pointe sud du Karagwe jusqu’à Notre-Dame de Lourdes.
Ce voyage me fit connaître tout de suite une bonne partie du Rwanda et du
Kissaka qui en est une province, mais province moins étendue que ne marque la
carte de Götzen.
Nous ne pouvons que remercier le Seigneur de nous avoir ouvert enfin une si
belle mission. Quoique je n’aie pu recueillir encore que des renseignements partiels sur ce pays, je crois qu’à tous points de vue il nous offre un champ magnifique : population bonne et très dense, les Batusi surtout sont une classe intelligente, courageuse et habituée à commander ; climat très sain. Pendant tout ce
voyage, pourtant pénible, aucun de nous quatre n’a eu de fièvre, sauf le Frère pendant deux ou trois jours.
C’est le cas ou jamais de vous prier, Vénéré Seigneur et Père de nous envoyer
des missionnaires. Tous nos efforts devront se porter sur ce pays ; nous n’avons
pas partout deux millions d’habitants réunis sous un chef qui nous reçoit si bien
chez lui.
J’ose vous supplier au nom du Sacré Cœur, à qui nous avons voulu donner ce
pays au commencement de ce siècle, daignez nous envoyer dès cette année le plus
de missionnaires possible pour ce pays, jusqu’à ce que nous ayons occupé les
points principaux ; je n’attends que leur arrivée pour y retourner avec eux.
Jamais, en dehors de l’Ouganda, je n’avais vu les missionnaires si bien reçus
par la population ; on dirait que ces pauvres gens soupiraient après notre venue ;
ils se font gloire pour le moment de nous avoir.
La grâce de Dieu semble souffler sur ce pays : je ne dois craindre qu’une chose,
c’est qu`à cause de ma pauvreté, les missionnaires qu’il faudrait ici, ne viendront
pas. J`ose répéter à Votre Grandeur, aucun des pays que j’ai vus depuis quelques
années ne me paraît plus près du salut. Ailleurs on nous fuyait ; ici on nous prenait presque pour des dieux. Sur toute notre route en dehors de l’Usui, on ne voulait que des perles ; ici rien que de l’étoffe, les Bana-Rwanda ont hâte de s’habiller
d’étoffes : c’est caractéristique.
Plus que jamais Votre Grandeur voudra nous assurer de ses meilleures prières.
Daignez agréer en retour, vénéré Seigneur et Père, l’expression de la plus affectueuse reconnaissance, avec l’hommage des sentiments de la plus filiale soumission dans lequel je reste de Votre Grandeur le très humble et très obéissant en
Notre-Seigneur.
Jean-Joseph
des Pères Blancs
Vicaire apostolique du Nyanza méridional
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4. LETTRE DU 25 FEVRIER 1900 AU CARDINAL LEDOCHOWSKI, PREFET DE LA CONGREGATION DE LA PROPAGATION DE LA FOI15
Notre Dame de Lourdes (Katoke),
Usui, 25 Février 1900
Eminentissime Seigneur,
C’est un pieux devoir pour moi toujours, et un plaisir nouveau
chaque fois, de pouvoir écrire à Votre Eminentissime Seigneurie,
pour la remercier de tous les secours qu’elle veut bien fournir sans
cesse à la mission de Nyanza méridional. Mais outre le tableau succinct que je veux présenter des travaux des missionnaires dans les
stations plus anciennes, un motif plus particulier me presse aujourd’hui. La divine Providence a bien voulu ouvrir à nos efforts tout
un grand pays, où jusqu’ici aucun missionnaire n’avait pu pénétrer.
Le Vicariat du Nyanza méridional occupe toute la région du lac
Nyanza, comprise entre les possessions anglaises au nord du premier degré de latitude sud, et l’Unyanyembe, qui le délimite au Sud,
et à l’Est. C’est en 1894 qu’il a été détaché du Nyanza septentrional
et du Haut-Nil qui sont dans la sphère anglaise. Politiquement, il est
situé dans la sphère des possessions allemandes.
15 Lettre de Mgr Hirth du 25 février 1900 au Cardinal Ledochowski, Préfet de la Con-
grégation de la Propagation de la Foi, A.G.M.Afr., N° 095304. Le Cardinal Ledochowski
(1822-1902) était Polonais. Il naquit le 29 octobre 1822 à Gorki. Après son ordination
sacerdotale 1845, il travaille quelques années au « Secrétariat d’Etat » du Vatican. De
1855 à 1860, il est délégué apostolique en Colombie et au Chili. En 1861, il est ordonné évêque et nommé nonce apostolique en Belgique. Il y séjourna jusqu’en 1866
quand le Pape Pie IX (1792-1878) le nomme archevêque des villes de Gniezno et de
Poznan (Posen). Lors du Concile Vatican I, il est membre de la Commission qui examine les questions dogmatiques. En 1870, il demande, sans succès, au Chancelier
allemand, Bismarck, d’intervenir en Italie pour restaurer les « Etats du Vatican ». Sous
les menaces de la Prusse qui s’oppose au catholicisme polonais, il dédie ses deux
archevêchés au Sacré-Cœur de Jésus. Il exige que la religion catholique soit enseignée
en polonais. Suite à son refus d’observer les « Lois de Mai » de 1873, il doit payer une
amende de 90 000 dollars au gouvernement prussien. Le gouverneur de la province de
Poznan (Posen) l’arrête en février 1874. Il est emprisonné jusqu’en 1876. Le tribunal
prussien pour les affaires ecclésiastiques le destitue de sa charge épiscopale. Les
catholiques d’Europe admirent sa résistance. Le Pape Pie IX l’appelle « le défenseur
courageux de la foi ». En 1875, il est libéré et nommé Cardinal et Primat de Pologne.
Bientôt, il entre en conflit avec le gouvernement allemand en défendant ses droits
épiscopaux. Le conflit sera solutionné en 1886 quand il donne sa démission comme
archevêque. Entre-temps, il est engagé par le Secrétariat d’Etat au Vatican. De 1892
jusqu’à sa mort en 1902, il est Préfet de la Congrégation de la Propagation de la Foi.
C’est lui qui règle le conflit entre catholiques et anglicans au Buganda. En 1894, il
réorganise l’ancien vicariat « Victoria-Nyanza » en trois parties. Il confie le nouveau
vicariat « Nyanza méridional » à Mgr Hirth. Il rencontrera Mgr Hirth à Rome en 1895
(B. STASIEWSKI, « Ledochowski, Mieczyslaw Halka », in New Catholic Encyclopedia,
New York, 1967, pp. 601-602).
23
I
La station la plus ancienne en date est celle de Notre Dame de
Kamoga16 au Bukumbi, pointe Sud du lac. Cette station qui a toujours trouvé une difficulté particulière à se développer, à cause de la
population moins douée que beaucoup d’autres nègres pour
l’intelligence, s’est développée cependant dans les dernières années.
Depuis trois ans, nous avons pu baptiser environ 250 catéchumènes,
qui tous aujourd’hui pratiquent leur religion avec beaucoup de consolation pour les missionnaires.
La mission a en outre auprès de cette station, deux orphelinats, l’un de garçons, l’autre de filles, où sont réunis la majeure
partie des enfants que nous libérons de l’esclavage. Ils comptent
ensemble près de cent orphelins presque tous baptisés. C’est de
ces orphelinats que sortent les jeunes ménages de nos deux villages chrétiens qui comptent environ 150 néophytes aussi. Plusieurs de ces jeunes chrétiens sont employés comme catéchistes. Il
faut ajouter encore une école de garçons assez fréquentée ; une autre
école pour les filles a été ouverte aussi cette année, ainsi qu’une
école de catéchistes.
Notre Dame de Kamoga compte aussi quatre stations annexes, où
il n’y a encore que des catéchistes, sans missionnaires à résidence
fixe. Il y a dans ces quatre stations, 30 chrétiens baptisés et plus de
100 catéchumènes. D’assez grandes constructions ont dû être entreprises depuis une année pour toutes ces œuvres, et en particulier
une grande église a été bâtie, qui sert comme église principale au
Vicaire apostolique qui a habituellement sa résidence au Bukumbi.
Des mines d’or ont été récemment découvertes à deux jours de
cette mission : puissent-elles au moins ne pas trop entraver la
marche de nos œuvres assez prospères !
La deuxième mission en date est celle de Marienberg, sur la côte
Ouest du Nyanza à peu de distance de Bukoba, station militaire.
En1901, le supérieur « de Notre Dame de Kamoga » explique l’origine du nom de
cette Mission : « Le 23 octobre [1901] – Quelques jours auparavant, le vieux Kamoga
avait lui aussi reçu le baptême in articulo mortis. Malade depuis assez longtemps,
surtout de vieillesse, il ne pouvait attendre plus longtemps pour recevoir le baptême
qu’il avait demandé souvent. Le danger de mort passé, le P. Meyer alla le voir. Kamoga
le pria de revenir souvent et de continuer à l’instruire (…). Si tous les lecteurs de la
chronique ne connaissent pas Petro Kamoga pour l’avoir vu, tous en connaissent au
moins le nom, car il eut l’honneur de le donner à la Mission du Bukumbi. Dans les
temps difficiles, quand les premiers missionnaires, chassés de l’Uganda vinrent demander un refuge sur la terre hospitalière du Bukumbi, Kamoga leur rendit bien de
services. Il était alors puissant dans le pays ; il était premier ministre et en même
temps barbier du roi. Il plaida la cause des missionnaires et quand nous fûmes autorisé à nous fixer dans le pays, ce fut le village de Kamoga qu’on nous assigna pour
résidence. De là le nom de la station » (Chronique Trimestrielle, N° 94, Janvier 1902,
pp. 92-93).
16
24
Cette mission a pu baptiser depuis quatre ans plus de 400 adultes,
et elle promet de progresser plus rapidement encore.
Une station plus récente a été fondée dans l’île d’Ukerewe pour
tout l’archipel du Sud-Est du lac, et le continent voisin où la population est très bien disposée. La mission ayant été préparée depuis
longtemps déjà, les baptêmes ont pu avoir lieu dès la fondation. Aujourd’hui, il y a plus de 600 adultes, et dans l’île même peu d’enfants
in periculo mortis17, ou d’adultes moribonds échappent au zèle des
missionnaires et de leurs catéchistes. Là aussi, l’école des catéchistes promet beaucoup pour l’avenir, et il le faut, car la propagande des ministres protestants de la Church Society est très active
dans tout le Sud-Est du lac.
LA RESIDENCE DE MGR HIRTH A MARIENBERG (KASHOSHI PRES DE BUKOBA)
Depuis deux ans, une station de missionnaires a été fondée dans
le petit royaume d’Usui, au Sud-Ouest du Nyanza ; ce royaume
compte environ 120 000 habitants d’une population assez intelligente. Malheureusement la liberté d’embrasser la religion n’existe
encore que nominalement, nous espérons mieux pour un avenir assez prochain. Ce pays est bien situé pour l’évangélisation des pays
voisins.
17 « en danger de mort ».
25
II
Il nous tardait depuis longtemps de pénétrer enfin dans l’extrême
Ouest du Vicariat : il y a là un royaume jusqu’à ce jour complètement isolé et fermé à tous les étrangers. Les musulmans même à la
recherche de l’ivoire et des esclaves, n’ont jamais pu y entrer : c’est le
pays du Rwanda.
L’année dernière, les premiers officiers allemands venus du Tanganika ont pu y planter leur drapeau. Il faut le dire à leur louange,
ils l’ont fait sans effaroucher la population, et sans tirer un seul coup
de feu. Il y a là, dit-on, une population de deux millions d’habitants,
sous l’autorité d’un seul chef, respecté de tous ses sujets.
Après un voyage des plus pénibles et des plus coûteux, nous
avons pu réussir ces jours derniers à nous établir dans le cœur
même du pays, avec l’agrément du roi. Nous avons voué aussitôt le
pays tout entier au Sacré-Coeur.
La population est des plus sympathiques. Il y a cela de particulier
dans ce pays, qu’on y retrouve deux races absolument distinctes, la
race conquérante et la race soumise. Celle-ci compte tous les aborigènes du pays, y compris quelques rares villages de nains, comme on
les retrouve dans la grande forêt du Congo belge. Quant aux conquérants, ils semblent être frères des Gallas, ou même des Abyssins. Ils
sont intelligents, courageux, amis dès le premier jour des Européens
qu’ils ont appris à connaître. Jusqu’ici, il est vrai, ils exploitaient la
race soumise, qu’ils vendaient en dehors du pays comme esclaves.
Seuls de tous les pays immédiatement environnants, ils recherchent
les étoffes dont ils aiment à se couvrir. L’accueil qui nous a été fait a
été tout à fait inattendu : « Digitus Dei est hic18 », pouvons nous dire,
et l’heure de la grâce de Dieu semble avoir sonné pour ce peuple.
Nous voudrions pouvoir fonder là sans retard plusieurs stations. J’ai tenu à installer moi-même les premiers missionnaires, et,
en traversant tout le pays pendant 25 jours, j’ai pu remarquer plusieurs centres où la population est surtout groupée et très abondante. Quel regret de ne pouvoir y laisser aussitôt un grand nombre
de missionnaires !
Les ministres protestants anglais, ont passé dans les derniers
mois aussi dans ce pays, dont ils ont pu admirer les belles montagnes et l’heureux climat ; mais ils ne s’y sont pas fixés encore.
Notre station du Sacré-Cœur, est située sur le grand plateau de
deux mille mètres d’altitude où le roi tient ses différentes capitales.
Puissions-nous être heureux et occuper les points principaux
avant que l’erreur ait pénétré ! Nous écrivons à nos Vénérés Supé18 « Le doigt de Dieu est ici ».
26
rieurs pour qu’ils veuillent bien nous envoyer le plus de missionnaires possible.
Daigne Votre Seigneurie Eminentissime, aussi les encourager, et
puis assurer plus que jamais, non seulement sa puissante intercession auprès de Dieu, mais aussi son concours le plus généreux, à
cette mission nouvelle, où je ne saurais en douter, la grâce de Dieu
produira, dans un avenir peu éloigné, des milliers de nouveaux chrétiens.
Je compterai pour peu les peines de quatre mois du plus pénible
voyage, pourvu que le règne de Dieu s’établisse au Rwanda.
Me prosternant humblement aux pieds de Votre Eminentissime
Seigneurie, j’ose vous prier de daigner agréer l’hommage de la plus
profonde reconnaissance, en même temps que l’expression des sentiments de la plus respectueuse et de la plus affectueuse soumission
dans lesquels j’ose me dire, de Votre Eminentissime Seigneurie
l’humble fils et obéissant serviteur en Notre Seigneur
Jean-Joseph
des Pères Blancs – Vic. ap. Ny. mérid.
5. LETTRE DU 27 FEVRIER 1900 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST19
N.D. Auxiliatrice (Ushirombo), 27 Février 1900
Mon bien cher frère Ernest20,
Par ce même courrier je vous envoie la suite de mon voyage à travers le Rwanda.
Dieu m’a ramené sain et sauf ce n’était pas une petite affaire. Il
faut l’en bénir.
Depuis 8 ans j’étais censé devoir une visite à Mgr Gerboin 21
[1947-1912], mon voisin du Sud ; passant à 3 jours seulement de la
Lettre de Mgr Hirth du 27 février 1900 à son frère, l’Abbé Ernest, A.G.M.Afr.,
N° 096122.
20 L’abbé Ernest Donat Hirth est né à Spechbach-le-Bas le 21 novembre 1868. Il était
un des fils de Joseph Hirth (1821-1900), enseignant, secrétaire de la commune et
sacristain de la paroisse, et de Mme Catherine Sauner (1829-1917), fille de Jean Sauner (1800-1868), laitier et maire du village. Il est ordonné prêtre à Strasbourg le
10 août 1894. Il est Vicaire d’abord à Ensisheim (le 4 septembre 1894) et puis à Mulhouse-Ste-Marie (le 21 septembre1899). Le 18 janvier 1904, est promu Aumônier des
Sœurs du Bon Pasteur de Mulhouse-Modenheim. Il est nommé Curé d’abord à Stetten
(le 1er octobre1918, et puis à Oberlarg (le 12 avril 1927) où il meurt le 5-12-1933 (Archives du diocèse de Strasbourg).
21 Mgr Gerboin (1848-1912) a été ordonné évêque à Kamoga (Bukumbi) par Mgr Hirth
le 21 septembre 1897. A Ushirombo, il rencontre le Dr Kandt. Les deux se lient
d’amitié. Le Dr Richard Kandt fait à Mgr Gerboin la promesse d’aider les Pères Blancs
à s’installer au Rwanda. Il fera le effectivement en 1899 (Copie de la lettre du Docteur
Richard Kandt du 7 juin 1899 à Mgr Gerboin, A.G.M.Afr., N° 100164-100165).
19
27
station principale, j’ai voulu profiter de cette bonne occasion.
Mon voyage ne s’allongera guère que d’une dizaine de journées,
avec le détour que cela m’impose. Chez vous ce serait toute une
affaire, ici cela parait peu, tant nous pérégrinons toujours.
Cependant je sens aussi la fatigue de ces 4 trop longs mois, et j’ai
hâte de rentrer au Bukumbi. Je m’imagine, mais sans doute à tort,
que je vais me reposer un peu.
Et maintenant il s’agit pour vous de travailler plus que jamais
pour la mission du Nyanza. Vous voyez par mon petit journal quel
beau pays Dieu nous a ouvert. Il faudrait pour prévenir l’erreur
que dans les 3 ans nous puissions fonder dans le Rwanda au
moins dix stations.
Je crois que vous devriez lancer un appel pour réveiller un peu la
charité en notre faveur, mais il faudra y aller avec la plus grande
discrétion, car les protestants nous épient. La famine surtout fait
dans ce pays quantité de victimes. L’esclavage aussi, mais pour celui-ci, ce n’est pas facile d’en parler en Allemagne. Dans les hautes
sphères de la colonie au moins, on ne veut rien faire pour arrêter
efficacement la traite. Ne menez donc pas campagne contre
l’esclavage, vous me rendriez ma situation ici difficile, plus encore que par le passé.
Je voudrais écrire un peu aussi à Mlle Schynse22, au P. Froberger23[1871-1931], à Mgr Hespers peut-être, mais c’est beaucoup de
travail sous la tente, d’autant plus que j’ai beaucoup d’autres lettres
à faire. En fait de courrier je n’ai rien reçu depuis mon départ du
Bukumbi ; je verrai ce qui m’attend dans cette station vers le
10 mars environ.
Mademoiselle Schynse est la sœur du P. Auguste Schynse (1857-1891), enterré à
Kamoga (Bukumbi) chez Mgr Hirth.
23 Le Père Joseph Froberger, un Alsacien originaire du diocèse de Strasbourg, est né le
9 novembre 1871. Il entre chez les Pères Blancs en 1892. Il est ordonné prêtre le
14 août 1898. Puis il commence sa vie missionnaire comme professeur au noviciat à
Maison-Carrée. Le 2 mai 1899, Mgr Livinhac le nomme supérieur de la maison des
Pères Blancs à Trèves en Allemagne. Il est chargé de la revue Afrika-Bote et de la formation des jeunes Allemands qui désirent devenir missionnaires. Mgr Livinhac lui
confie aussi la tâche de s’occuper des intérêts de la Société en Allemagne : développer
ses liens avec le gouvernement allemand et avec les autorités de l’Eglise catholique. En
février 1905, il est nommé vice-provincial des Pères Blancs en Allemagne pour sa
science, sa piété, sa prudence, son dévouement et surtout « pour favoriser le recrutement et la formation des sujets de langue allemande trop peu nombreux dans
nos 3 vicariats de l’Afrique orientale » (Mgr LIVINHAC, Lettres circulaires adressées
aux Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs) : 1889-1912. Recueil de 97 lettres (n° 1 –
n° 97), Lettre du 14 février 1905, A.G.M.Afr., N° 57). Six ans plus tard, en juillet 1911,
le P. Froberger présente sa lettre d’exclaustration et en décembre de cette même année
il est incardiné au diocèse de Strasbourg. Il meurt le 1er octobre 1931.
22
28
Votre frère qui vous sera éternellement reconnaissant et vous embrasse affectueusement dans le Seigneur.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
6. LETTRE DU 27 FEVRIER 1900 A SA SŒUR VIRGINIE24
Du Rwanda au Bukumbi, 27 Février 1900.
Ma bien chère sœur Virginie,
La bonne Providence me ramène d’un bien long
voyage de quatre mois ; elle a béni ce voyage. Nous avons pu fonder
une nouvelle mission au cœur même d’un pays nouveau, où les Européens n’ont guère pu pénétrer que depuis une année.
Ce petit royaume du Rwanda vaut la peine qu’on s’en occupe ;
pour l’Afrique c’est un pays des plus peuplés et surtout le roi et ses
gens sont pour le moment bien disposés. Nul doute que ce soit surtout l’effet des bonnes prières que j’ai demandées partout. Vous aussi, je le sais vous avez beaucoup prié, je vous en serai reconnaissant
toute ma vie.
Ce voyage et ses heureux succès feront époque dans ma vie. Je
rentre au Bukumbi, mais c’est pour aller vite préparer d’autres expéditions pour ce Rwanda, avant que l’erreur protestante ne nous ait
devancés.
Comme je l’écris à notre cher Ernest, et à tous nos amis et bienfaiteurs, c’est le moment de redoubler de zèle dans votre charité. Ce
voyage m’a coûté beaucoup de fatigues déjà et d’argent, mais il faudra beaucoup plus encore à l’avenir et de sueur de notre part, et de
ressources de la part des bienfaiteurs. Au travail donc, au travail, et
surtout aussi prions.
Vous vous souvenez sans doute de m’avoir donné au départ un
tout petit bénitier minuscule. Eh bien pendant tout ce voyage, il n’a
pas quitté ma poche, et tous les soirs en me couchant, j’en usais en
bénissant le Seigneur et en me souvenant de votre affectueuse charité ; c’est pour vous dire que partout et toujours je reste avec vous et
avec les chers parents. J’étais à côté d’eux quand vous m’avez remis
ce cher petit souvenir.
J’écris sous la tente et serai court, vous renvoyant au petit journal
d’Ernest pour tous les détails du voyage. Rappelez-moi au souvenir
de tous les nôtres et surtout des chers parents et me croyez toujours
bien affectueusement à vous en N S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
24 A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 27 février 1900 à sa sœur Virginie, N° 096123.
29
Je n’ai pas de courrier d’Europe depuis plus de 3 mois.
Le ravitaillement de 1899 sera peut être au Bukumbi quand je rentrerai vers
le 10 Mars.
7. LETTRE DU MOIS DE FEVRIER 1900 A « L’ASSOCIATION DES
DAMES ET DES DEMOISELLES CATHOLIQUES POUR LE SECOURS DES MISSIONS »25
Du Rwanda, Février 1900
Encore sur le chemin de retour du Rwanda, sous la tente et dans
le bruit du campement, je me hâte de vous rapporter le succès de
notre voyage. La marche qui durait depuis des mois a été extrêmement fatigante et pénible. Elle a épuisé nos forces physiques et matérielles, mais elle a visiblement été accompagnée du secours de Dieu
et de sa bénédiction.
J’avais entrepris ce voyage apostolique pour y fonder un poste de
Mission. Toutefois, je voulais d’abord et personnellement vérifier la
situation et l’atmosphère politique du pays. Je voulais m’assurer de
la bienveillance de l’administrateur du district et des officiers ainsi
que des chefs pour notre entreprise. C’est la raison pour laquelle j’ai
fait le tour par l’Urundi et je suis passé par les Monts de la Lune, du
côté de la rive nord du lac Tanganyika où j’espérais rencontrer
l’administrateur du district le Capitaine Bethe. Il se trouvait plus à
l’ouest, au Kivu. J’ai donc continué cette marche pénible vers l’ouest.
Le 22 Janvier j’arrivais au Kivu, après avoir quitté Usui le 11 Décembre. Dieu nous donnait une riche récompense de nos peines et
j’étais heureux d’avoir rencontré personnellement le Capitaine
Bethe ! C’est un officier qui comprend tout à fait sa tâche et il
cherche à la réaliser de toutes ses forces. Au courant de l’an dernier,
il a réussi à soumettre le Rwanda sans tirer un coup de fusil ; il a
gagné la confiance du chef et de tout le peuple. Le Capitaine Bethe
nous a reçus très gentiment et il nous a aidés autant qu’il le pouvait.
Nous avons un devoir de gratitude envers lui. Le Lieutenant von
Grawert26 [1867-1918], à Usumbura, s’est également montré très bienveillant envers nous.
« Mgr Hirth an den Verein kath. Frauen und Jungfrauen », in Afrika-Bote, juillet
1900, pp. 218-219.
26 Le Capitaine Werner von Grawert (1867-1918) était le fils d’un général allemand. En
1903, lors d’un duel, il tua un officier de réserve, Dr. Aye. Condamné à deux ans de
prison, il ne remplira jamais sa peine. Il fut envoyé dans la colonie « DeutschOstafrika. » De 1904 à 1906, il était Commandant du district de Bujumbura et de
1906 à 1907, Résident du Burundi et du Rwanda. Il mourut en France le 18 octobre
1918 quelques semaines avant la fin de la Première Guerre Mondiale (http ://www.ahnenforschung-grawert. de/familiengeschichte/index.php/die-von-grawert-s).
25
30
Nous avions l’intention de nous établir au Kivu ; mais, outre que
ce lieu est à près d’un mois de marche d’Usui notre station la plus
proche, nous nous serions trouvés dans une région qui - au moment
de notre passage - est sujet à des disputes entre l’Allemagne et l’État
congolais.
Voilà donc pourquoi nous avons quitté le Kivu pour aller chez Kigeri, le chef du Rwanda, qui nous a gentiment accueillis. Il nous a
déclaré qu’il avait appris à respecter les Européens et qu’il favorisera
notre installation dans son pays.
Dès le lendemain, nous ouvrions le nouveau poste qui fut consacré au Divin Cœur de Jésus, lui confiant notre travail au Rwanda et
le remerciant de cet heureux début.
C’est grâce à la Providence que nous sommes arrivés dans ce
pays, car la famine menaçait de le dépeupler. Pendant notre voyage
de nombreux enfants, de vrais squelettes, ont été forcés par la famine à se joindre à nous. Je les ai acceptés comme un don de la divine Providence et je nourrissais le petit groupe. Puisque personne ne
venait les réclamer, je les considérais comme appartenant aux Missionnaires, noyau de notre première station au Rwanda. On m’a raconté que les enfants, mais plus particulièrement les filles, sont misérablement chassés par les hommes hors du Rwanda pour que ces
derniers aient un peu plus de nourriture pour eux-mêmes.
Notre caisse de Mission étant épuisée, je ne peux pas – à mon regret
– augmenter le nombre de ces enfants. Ce qu’il faut pour les entretenir augmente chaque jour. Qu’on me vienne efficacement en aide de
la patrie !
Le Rwanda, qui, en certains coins, est un pays bien peuplé, offre
de grandes perspectives pour un travail riche et fructueux.
L’entretien de ces stations éloignées causera des coûts importants
parce que 1’étendue du pays exige plusieurs fondations. Il y a beaucoup de misères spirituelles et matérielles à soulager. Nous pourrons
d’autant plus progresser dans les travaux de l’apostolat que sera
important le soutien pour ce champ d’apostolat. La première station,
confiée à la protection du Cœur de Jésus, se trouve à proximité de la
capitale du Rwanda, sur un haut plateau situé à environ 2 000
mètres au-dessus du niveau de la mer.
J’ai confiance en ce que votre pieuse association apportera volontiers son aide pour cette Mission. Recommandez-la à tous les bienfaiteurs et sympathisants.
En route vers Usui, je traverse actuellement le Rwanda d’ouest en
est. Le chef étant maintenant notre ami, je n’ai rien à craindre, alors
qu’il y a deux ans, même les tribus noires voisines n’osaient pas
mettre les pieds dans ce pays.
En recommandant encore une fois cette région de Mission à votre
aimable soutien, je souhaite à tous vos efforts la bénédiction et la
31
récompense de Dieu. Je vous adresse l’assurance de mes respects
dans notre Seigneur.
Johann Josef
Evêque de Tebessa
Vicaire apostolique de Nyanza-Sud
8. LETTRE DU 14 MARS 1900 A MGR LIVINHAC27
Bukumbi, 14 Mars 1900
Monseigneur et très Vénéré Père,
Il y a quelques jours, j’ai eu le plaisir d’envoyer à
votre Grandeur une petite relation de mon voyage à travers le Rwanda, où la bonne Providence nous a permis enfin de nous établir. La
mission du Sacré Cœur se trouve au centre même de ce grand pays,
assez près du roi
Tous nous faisons des vœux pour que vous puissiez nous envoyer
au moins le double de renfort de 1899 ; d’ici, plusieurs années nos
yeux et nos efforts seront dirigés tous vers ce Rwanda, à moins
d’imprévu.
En rentrant, j’ai trouvé notre Fr. Philippe [-?-] au Bukumbi ; pour
la 2ème fois, il se sauve de la station qui lui était assignée : c’est une
tête malade, c’est difficile. Je lui offre cependant de rester au Bukumbi tant qu’il voudra y rester, mais malgré tout ce que les confrères et moi pourrions faire pour le retenir, il voudra sans doute
rentrer en Europe. Ses bonnes lunes durent rarement plus de 8
jours.
Votre Grandeur voudra bien m’excuser de ne pas en écrire plus
long. Depuis 5 ou 6 jours que je suis rentré au Bukumbi, j’éprouve
une fatigue telle que je ne puis faire aucun travail. Quelle différence
de climat avec ce beau pays du Rwanda.
Daignez bénir surtout, vénéré Seigneur et Père notre nouvelle
mission, et agréer l’hommage de la plus filiale soumission avec laquelle j’ose me dire de votre Grandeur
l’humble fils et dévoué serviteur en N. S.
Jean-Joseph
des P. Bl. - Vic. ap. Ny. m.
27 Lettre de Mgr Hirth du 14 mars 1900 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095049.
32
9. LETTRE DU 30 MARS 1900 A SON FRERE, L’ABBE
ERNEST28
Bukumbi, le 30 Mars 1900
Mon bien cher frère Ernest,
Depuis quelques jours que je suis rentré au Bukumbi, je n’ai pu
encore vous écrire ; il a fallu expédier d’abord pas mal d’affaires et
puis songer aussi à faire ma retraite de huit jours, C’est celle de l’an
dernier, voyez un peu si j’étais en retard ! Avec tout cela, je ne me
suis guère reposé de mon fameux voyage au Rwanda, et c’est à peine
si la pauvre carcasse consent parfois à se traîner. Peut-être qu’en me
délassant un peu à vous écrire ces quelques lignes, cela me remettra.
D’abord, ce n’est que votre dernière du 8 Décembre qui m’a
appris votre changement. D’autres lettres que vous avez pu
m’écrire avant ce 8 Décembre seront encore à me chercher au Rwanda. Mulhouse offrira davantage à votre zèle qu’Ensisheim, vous
trouverez beaucoup plus de bien à faire : c’est pour cela que je
me permets de vous féliciter. Tout le reste n’est rien. Comptez que
je vous recommanderai bien souvent au Seigneur, car j’ai compassion aussi de vous, qui avez charge de tant d’âmes. Et puis la petite
santé, il faut la soigner aussi, Dieu le désire.
Vous me donnez en général de bonnes nouvelles des nôtres, mais
je tremble toujours cependant que bientôt vous m’annonciez pour le
vieux papa, la grande épreuve. Oh ! De plus en plus, faisons-lui tous
la charité de nos plus ferventes prières.
Pour la pauvre Marie, je tacherai de me conformer à ce que vous
me dites [disiez], en attendant de pouvoir tenter autre chose.
Et ce cher Abbé Wolf ! Voyez donc comme le bon Maître nous
crucifie ! Il a été missionnaire et ces pauvres missionnaires,
sous l’équateur surtout, le soleil leur tape tellement sur la tête !
Ce n’est pas une de nos moindres peines, croyez-le, quand on
songe comment et jusqu’à quel point notre rude climat démolit
toutes nos facultés. Mais confiance quand même. C’est Dieu qui
nous a appelés ! Et Dieu est bon. Ce cher Abbé a été depuis
quelques années un de mes plus généreux bienfaiteurs, je ne
l’oublierai pas : dites-le à sa mère.
Vous me promettez que vous pouvez faire davantage encore pour
nous dans notre nouvelle position. Cela vient à point. Il nous en faudra des ressources pour le Rwanda. Sitôt que je pourrai j’écrirai aux
bienfaiteurs que vous m’indiquez. En attendant, vous aurez déjà réparé la faute que j’ai faite en 95 de ne pas aller voir Mr Landwehrien. Mais on ne me l’avait indiqué qu’au dernier moment.
28 Lettre de Mgr Hirth du 30 mars 1900 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096124-096125.
33
Il me tarde d’apprendre de vous que vous avez reçu mon courrier,
envoyé du Tanganika, et un autre expédié d’Ushirombo.
En attendant continuez bien cher Ernest à exercer votre zèle, tant
envers les Nègres de Mulhouse qu’envers ceux du Nyanza tant s’en
faut que vous les ayez blanchis tous. Que la grâce du bon maître soit
toujours avec vous, et me croyez dans le Seigneur votre toujours bien
affectionné
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Mes humbles respects je vous prie à Mr le Chanoine.
P.S.
Je vous rappelle encore les messes. Pour le moment je suis à court ; je
n’en ai pas suffisamment pour les missionnaires de ce Vicariat. Dans ce cas
c’est la caisse du Vicariat qui doit fournir aux missionnaires de quoi subsister ; d’ordinaire, ils n’ont que leurs honoraires pour pourvoir à leur subsistance.
Veuillez ramasser des Messes le plus possible donc ; et, si possible, que le
taux moyen arrive à 1, 50 [mark] tous frais déduits.
Notre dépôt de Messes se trouve à Zanzibar, ainsi que ma caisse particulière et celle du Vicariat. A vous de voir, si en somme il y a moins de frais à
faire vos envois directement à Zanzibar, ou à les faire passer par Marseille
J.
30 Mars 1900
Reçu votre carte postale annonçant envoi de 21 marks à Marseille et 277 à
Zanzibar.
10. LETTRE DU 25 AVRIL 1900 A SON FRERE, L’ABBE ERNEST29
Bukumbi, le 25 Avril 1900
Mon bien cher frère Ernest,
Me voici encore sous le coup d’une de ces épreuves auxquelles
j’étais bien loin de m’attendre, et qui me démontent passablement,
parce que j’avais bâti des plans en tout différents.
Nous avons perdu ici après 3 jours de maladie seulement un des
meilleurs de nos missionnaires : le P. Chomérac [1865-1900] que
j’avais nommé Supérieur du Bukumbi. Toute l’année dernière il avait
travaillé à s’initier aux difficultés de cette station du Bukumbi, et
pendant mes quatre mois de voyage au Rwanda il m’avait dignement
remplacé. A mon retour Dieu eut hâte de le retirer, alors que je
comptais bien le laisser chargé seul de cette mission pour pouvoir
m’occuper enfin un peu plus des autres.
29 Lettre de Mgr Hirth du 25 avril 1900 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096126.
34
Ah ! Il n’en vient pas toujours de la valeur de ce cher confrère qui
a trouvé le moyen d’aller me devancer encore au repos.
Je suis accablé depuis quelques jours ; cependant je crois que
Dieu me fera grâce un peu, ce ne sera pas tout à fait comme par le
passé. La Providence vient de mettre à côté de moi un jeune
Père qui jusqu’ici ne demande pas mieux que de se donner de
tout cœur à la besogne. C’est le plus jeune des Barthélemy. Il n’a
qu’un défaut, si c’est là un défaut à l’équateur : c’est d’être né
alors que j’étais en route pour l’Afrique.
Sitôt que je pourrai de nouveau souffler un peu, je tâcherai de
vous écrire. En attendant je vide le magasin de la mission à faire des
fondations nouvelles.
Vous comprenez.
Adieu, bien cher frère. Je vous embrasse bien affectueusement en
N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Je redoute votre prochain courrier avec ses nouvelles de Spechbach.
11. LETTRE DU 5 JUIN 1900 A SA SŒUR VIRGINIE30
Bukumbi, le 5 Juin 1900
Ma bien chère Virginie,
Je suis honteux de vous écrire si peu, alors que de
votre côté vous êtes si fidèle tous les mois à m’envoyer votre petite
lettre ; c’est que la Providence n’a guère pitié de moi pour le travail,
et m’envoie toujours davantage. La santé avec cela est bonne, comme
elle peut l’être à l’équateur, vous comprenez.
Depuis assez longtemps aussi je ne puis vous écrire ; la plume me
tombe des mains. Quand je songe que ma lettre vous trouvera peutêtre toute anéantie sur la tombe de ce cher père, dont les jours paraissent si comptés. Oh ! Comme j’attends chaque courrier !
Je ne sais pas si je vous ai dit déjà que j’ai perdu encore en Avril
notre meilleur confrère, celui qui me soulageait davantage ; depuis je
n’ai plus le temps de souffler, et cependant nous allons faire un baptême de 40 adultes le jour de la Fête Dieu.
Il y a quelques jours je vous ai envoyé une carte postale, pour
vous demander des graines d’acacias. Envoyez-en 3 ou 4 paquets
(échantillons comme par le passé). Mais emballez bien, car les paquets souffrent beaucoup.
Lettre de Mgr Hirth du 5 juin 1900 à Virginie Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096127.
30
35
Les bas envoyés en Janvier 99 ont dû se perdre, surtout n’en dites
rien à la bonne maman31. Ceux que vous m’annoncez de 1900 ont le
temps de venir encore. Je prie le bon maître de vous payer de vos
peines, vous et la chère maman.
Merci aussi à la bonne Demoiselle Ringenbach ; et à l’aumône
ajoutez toujours beaucoup de prières. Celle que j’aime entre autres,
c’est celle des chers petits neveux et nièces, celle de la petite Madeleine en tête ; son petit billet me sert d’appui. Mais en ce moment,
comment l’oublierais-je.
Je termine déjà, quoique trop vite à votre gré, sans doute, mais un
peu plus tard j’aurais peut-être un peu de temps. Aujourd’hui j’ai
essayé de chasser un peu la fièvre en me distrayant avec vous, mais
je sens que je ne réussis pas.
Que le bon Maître continue à vous bénir tous. Je reste votre toujours bien affectueusement dévoué en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
12. LETTRE DU 8 JUIN 1900 A SON FRERE, L’ABBE
ERNEST32
Bukumbi, le 8 Juin 1900
Mon bien cher frère,
Je crois n’avoir répondu encore à votre bonne lettre du 12 Mars
m’annonçant l’envoi de nouvelles sommes. Dieu seul sait combien je
vous suis reconnaissant de tous ces envois, que votre zèle trouve
toujours moyens de multiplier encore. De mon côté je devrais vous
écrire beaucoup plus que je ne faisais, mais comment en trouver le
loisir ? Je vous ai dit déjà comment j’ai été surpris cette année
encore par la mort d’un excellent confrère ; depuis ce temps, j’ai
tellement de travail que j’en perds un peu la tête presque. Il faut
m’excuser, le soleil a un terrible effet sur nos tempéraments.
Je vous répète : pour vos envois d’argent, tachez de vous faire délivrer toujours un accusé de réception de la part du Procureur.
Pour les intentions de messes, il vous faudra être bien précis.
Votre lettre du 12 Mars me donne le détail des intentions envoyées ;
c’est très clair. Je crains une chose seulement, c’est que, si le montant des honoraires passe par deux Procureurs (Marseille et Zanzibar) nous serons exposés à acquitter deux fois les mêmes intentions.
31 Sa mère s’appelait Catherine Sauner (1829-1917).
32 Lettre
de Mgr Hirth du 8 juin 1900 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096128-096129.
36
D’après nos règlements, c’est le Vicaire apostolique qui centralise les messes pour les missionnaires de son Vicariat, et
l’argent est encaissé à Zanzibar. Il vaudrait mieux donc, je crois,
que vous envoyiez directement au Procureur des Pères Blancs à Zanzibar, l’argent des honoraires ; il suffira de lui dire : « tant de francs
pour tant d’intentions » ; et à moi, vous m’indiqueriez la date précise
de cet envoi à Zanzibar avec le détail des intentions. Comme nous
sommes toujours un peu à court d’intentions, je pourrais faire acquitter ces messes sitôt votre lettre venue, et ainsi les messes aussi
traîneraient moins. Les autres sommes que vous envoyez, soit
pour ma caisse personnelle, soit rachats et dons pour le Vicariat,
peuvent toujours être envoyées à Marseille, si vous préférez. Je
tâche de voir à la fin de l’année, quand les comptes arrivent, s’ils
concordent avec vos lettres.
Pour les honoraires, essayez d’arriver toujours au moins au
taux moyens de 1,50 [mark] ; vous savez que les missionnaires
n’ont que cela pour leur entretien personnel, et encore combien
d’entre eux manquent la messe plusieurs fois chaque mois, à
cause des fièvres !
Je ne puis vous écrire davantage aujourd’hui. Nous avons une
40e d’adultes qui vont être baptisés le jour de la Fête Dieu, n’ayant
pu l’être le jour de la Pentecôte ; c’est un rude travail chaque fois.
Après ceux-ci, je tâcherai d’en trouver encore d’autres à peu près
autant, et puis la mission chômera un peu, car il me faudrait bien
retourner au Rwanda.
Je voudrais pouvoir vous écrire un peu plus au long après notre
Fête Dieu. Mais si je manque à ma promesse, vous tacherez de
m’excuser un peu.
Plusieurs lettres que j’aurais voulu joindre à celle-ci, à l’adresse
des principaux bienfaiteurs, sont renvoyées aussi à plus tard.
En attendant veuillez offrir mes hommages respectueux à Mr le
Chanoine ainsi qu’au chanoine Winterer33.
Ne manquez pas de prier et de faire prier beaucoup pour nous. Je
reste dans le Seigneur votre bien affectueusement reconnaissant et
dévoué,
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
33 Le chanoine Landolin Winterer, né à Soppe-le-Haut le 28 février 1832, a été ordonné
prêtre en 1856. Il sera curé de Saint-Étienne Mulhouse de 1871 à 1911 et député de
la circonscription d’Altkirch-Thann de 1874 à 1903. Il meurt le 30 octobre 1911 à
Saint-Pierre près d’Epfig.
37
13. LETTRE DU 29 JUIN 1900 A SON FRERE, L’ABBE ERNEST34
Bukumbi, le 29 Juin 1900
Mon bien cher frère,
Ce n’est que le jour du Sacré Cœur que j’ai reçu la
nouvelle de cette mort que nous redoutions depuis si longtemps.
Le même jour m’apporte votre lettre de faire part et votre lettre de
Mulhouse, me donnant quelques détails.
Sit nomen Domini benedictum 35, même dans l’affliction. Hâtonsnous maintenant de secourir celui qui nous a tant aimés, et tant fait
de bien. Sans doute son purgatoire a été long déjà sur terre, mais
pour ceux que le bon Maître veut placer plus près de lui au Ciel, qui
sait, il y a peut-être de plus longs jours d’épreuve encore avant les
suprêmes joies du paradis.
Promettons tous de prier longtemps pour celui de qui nous tenons
tout après Dieu.
Et puis, oubliant toutes les petites faiblesses que ce cher père
avait de commun avec tous les hommes, ne songeons tous
qu’aux grands et rares exemples de vertus qu’il nous a donnés à
tous. Gardons toute notre vie le souvenir de pareils exemples et méditons-les souvent devant Dieu, après de les imiter.
Je ne puis vous écrire plus longuement aujourd’hui, les travaux
m’accablent. Et puis, il vaut mieux pour le moment songer à prier.
Bien cher Ernest, dites bien à tous maintenant, que notre affection commune doit d’autant plus se reporter sur cette chère
et si aimante mère que le bon Dieu veut bien nous laisser encore. Et à elle, vous voudrez bien lui dire, que moi le premier, je redoublerai si possible de pieuse affection devant le Seigneur. Ne pouvant écrire à tous les frères, sœurs et parents, vous voudrez bien leur
communiquer les sentiments que je vous exprime ici.
Adieu, adieu, et priez beaucoup pour moi aussi, car c’est mon
tour maintenant ; l’équateur a précipité les années. Que le bon Dieu
me devienne miséricordieux comme il l’a été, je l’espère, à celui que
nous pleurons.
Je vous embrasse affectueusement, tous, dans le Seigneur,
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
34 Lettre de Mgr Hirth du 29 juin 1900 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096130.
35 « Que le nom de Dieu soit béni ».
38
14. LETTRE DU 20 JUILLET 1900 A MGR LIVINHAC36
Bukumbi, le 20 Juillet 1900
Monseigneur et très Vénéré Père,
Une lettre particulière nous ayant appris l’heureuse
issue du Chapitre d’Avril, je me fais un bonheur de
venir renouveler à Votre Grandeur, tant en mon nom qu’en celui des
confrères de ce Vicariat, l’hommage de la plus affectueuse soumission en Notre Seigneur.
Il a plu au bon Maître de vous conserver à notre affection. Nous
avons aussitôt fait un triduum37 d’action de grâces, dans nos différentes stations, et nous continuerons à prier avec une ferveur nouvelle, pour que le Seigneur, dans sa bonté nous adoucisse de plus en
plus la charge de Supérieur et de Père.
Elle est bien lourde sans doute, mais d’autre part cette charge
même qui est rendue à Votre Grandeur, est une marque
d’affection que le Ciel vous donne ; ce sont ceux qu’il aime que
le Seigneur honore de sa confiance.
Dans quelques jours, je compte envoyer à Votre Grandeur les
comptes-rendus de l’année. Nos différentes stations vont leur train
ordinaire et les santés sont assez bonnes. Ce qui me préoccupe,
c’est de savoir si Votre Grandeur aura pu recevoir à temps la
nouvelle de la mort du P. Chomérac, pour nous remplacer au
plus tôt ce précieux confrère ; les supérieurs sont toujours si
rares chez nous.
Mais je me soumets pour tout au bon plaisir de Dieu.
Daignez accorder une nouvelle et particulière bénédiction à ceux
de vos enfants qui travaillent dans cette mission, et agréer une fois
de plus l’expression des sentiments de profond respect et d’affection
filiale avec lesquels j’ai l’honneur d’être de Votre Grandeur l’humble
fils et obéissant serviteur,
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
15. LETTRE DU 20 JUILLET 1900 A SA SŒUR VIRGINIE38
Bukumbi, le 20 Juillet 1900
Ma bien chère sœur Virginie,
36 Lettre de Mgr Hirth du 20 juillet 1900 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095051.
37 Trois jours de prière.
Lettre de Mgr Hirth du 20 juillet 1900 à Virginie Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096131.
38
39
Depuis plusieurs jours j’aurais voulu vous écrire, mais vous savez
combien peu je suis libre. J’ai pu envoyer quelques mots à notre
frère Ernest ; en lui écrivant je pensais à vous tous. Maintenant que
bien du temps a passé déjà sur la plaie vive qu’à faite à votre cœur si
aimant la cruelle séparation qui nous a été imposée par la volonté du
bon Maître, il n’y a plus lieu sans doute de vous offrir des consolations, il ne reste plus qu’à nous unir tous dans la plus fervente et la
plus persévérante des prières afin de soulager notre cher père défunt, autant qu’il peut être nécessaire. Ne nous lassons jamais, ne
nous fatiguez pas surtout de faire des communions à l’effet de le
sauver plus vite du purgatoire. Tout cela, si ce cher père n’en avait
pas besoin pour lui-même, reviendrait de droit à nos autres parents,
et composerait même un trésor pour nous-mêmes dont nous serions
heureux de jouir un jour.
Et maintenant, soignez bien la chère maman, que Dieu nous la
conserve longtemps. Son exemple seul et ses prières feront le plus
grand bien à tel ou tel des frères et sœurs ; Vous-même aussi, tâchez
de reprendre vie, je ne sais combien vous vous êtes épuisée auprès
du cher papa. Vous ferez maintenant une bonne vieille fille qui
sauverez vos frères et sœurs, et moi tout le premier, par vos
pieuses prières et votre laborieuse charité.
Tâchez de ne pas perdre votre temps, et pour y réussir, suivez les
conseils d’un directeur éclairé : vous ferez aussi beaucoup pour le
Ciel et les âmes.
Vous me parlez d’un envoi de bas ; s’il a été fait, on ne tardera pas
à me l’annoncer.
Merci d’avance, et que le bon Dieu vous donne de longues années
pour travailler de votre côté au salut des âmes.
Mes meilleurs vœux et remerciements aussi à toutes celles qui
travaillent avec vous.
Croyez-moi dans le Sacré Cœur de notre bon Maître votre toujours
bien affectionné,
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
16. LETTRE DU 21 JUILLET 1900 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST39
Bukumbi, le 21 Juillet 1900
Mon bien cher frère,
Soyez assez bon pour faire parvenir les quelques lettres ci-jointes,
que j’ai écrites sur votre recommandation.
39 Lettre de Mgr Hirth du 21 juillet 1900 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096132.
40
Par-ci par-là, je tâcherai de trouver un moment pour envoyer un
mot aux adresses que vous m’indiquerez.
Je viens de recevoir aussi votre dernier pli renfermant une carte
de la Demoiselle Schynse. Oh la terrible femme ! Je ne vois pas trop
pourquoi elle ne peut jamais s’arranger avec nos confères de Trèves.
Rien de particulier au reste par chez nous, si ce n’est que je suis
bien obligé de rester un peu en chambre ; c’est le moment de faire
les rapports annuels à toutes les différentes œuvres qui nous
subventionnent.
Adieu dans le Seigneur ; je reste votre toujours bien affectionné,
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
17. LETTRE DU 20 SEPTEMBRE 1900 A MGR LIVINHAC40
Bukumbi, le 20 Septembre 1900
Monseigneur et très Vénéré Père,
Les nouveaux confrères sont arrivés au Bukumbi le
14 Septembre après un excellent voyage ; les santés sont bonnes.
Que notre Seigneur soit béni d’avoir si bien inspiré Votre Grandeur
cette année ; mes confrères se joignent tous à moi pour vous offrir les
remerciements les plus sincères. Nous ferons de notre mieux pour
édifier le plus possible ces chers nouveaux.
Ci-joints leurs placements.
Conformément aux désirs exprimés par Votre Grandeur, nous
ne fonderons qu’une seule station nouvelle et renforcerons les
autres. La place de cette station semble toute indiquée à michemin entre l’Usui et le Sacré-Cœur du Rwanda, à peu près à la
pointe Est du petit lac Mohazi.
Il est à prévoir qu’avec l’achèvement du chemin de fer de
Mombas, nous aurons à établir bientôt, en remplacement du Bukumbi, une station-procure sur la côte Ouest du lac. L’endroit
désigné, me paraît être à quelques lieues au Sud de Bukoba, chez
le Kaigi [ou Kahigi], qui est devenu de beaucoup le plus important
chef de cette côte, et qui est menacé surtout de recevoir des
ministres protestants, si nous ne les prévenons. De cette station-procure, la route nous conduirait par la capitale du Karagwe
au lac Muhazi et dans tout le Rwanda. Nous avons de bonnes
relations avec le chef du Karagwe.
Le besoin se fait sentir de plus en plus aussi d’établir au moins
une seconde station dans les pays basukumas. Jusqu’ici nous
40 Lettre de Mgr Hirth du 20 septembre 1900 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095052.
41
n’avions que le Bukumbi, et comme régulièrement le supérieur désigné de cette station nous est enlevé par la maladie ou la mort, il y a
une grande difficulté chaque fois pour le remplacer. Il faudrait un
plus grand nombre de missionnaires parlant le kisukuma, partout,
un plus grand nombre de stations. Toutes nos autres stations, y
compris même celle du Rwanda, parlent les différents dialectes
d’une même langue.
De Marienberg on me demande de faire imprimer une petite
histoire sainte ; c’est toujours le même texte qui a déjà été reproduit dans 2 ou 3 langues du Nyanza. J’envoie le manuscrit à
Trèves, afin que nos confrères le fassent imprimer en Allemagne, si
Votre Grandeur du moins juge que cela puisse se faire.
Dans quelques jours les confrères quitteront le Bukumbi pour se
rendre par l’Usui, dans leurs différentes destinations. Je tâcherai de
les accompagner.
Nous vous prions tous, Monseigneur et très Vénéré Père de nous
accompagner surtout de vos bonnes prières, et de bénir la nouvelle
fondation que nous entreprenons.
Daignez agréer l’expression des sentiments de profond respect et
de soumission filiale avec lesquels j’ai l’honneur d’être Monseigneur
et très Vénéré Père, de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
18. LETTRE DU 20 SEPTEMBRE 1900 A SA SŒUR
VIRGINIE41
Bukumbi, le 20 Septembre 1900
Ma bien chère sœur Virginie,
Il y a de ces moments de l’année, où le temps est
plus impitoyable que jamais. Les journées seraient trois fois plus
longues, qu’on n’arriverait pas à abattre toute la besogne.
Votre dernière de Juillet m’est arrivée avec l’annonce d’un
nouvel envoi de bas : celui-ci viendra à son tour.
En attendant je viens de recevoir les bas expédiés il y a deux ans
je crois ; je les croyais bien perdus. Consolez donc la bonne maman ; l’envoi de 1900 arrivera également.
Mais de grâce que la bonne maman s’arrête et se repose un peu ;
elle va me faire trépasser sur les grands chemins, si elle prétend me
faire user tout cela.
41 Lettre de Mgr Hirth du 20 septembre 1900 à Virginie Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096133.
42
Dites-lui donc que je la remercie du fond du cœur, et que je lui
donne congé pour une année. Après cela elle n’en fera plus que des
blancs et des noirs.
Ces jours-ci viennent de nous arriver les Pères Zuembiehl [18701955] et Meyer [1873-1965] de Mulhouse, avec 4 autres Pères et un
Frère ; nous pourrons nous étendre un peu. Aussi bien je reprends le
bâton de voyage pour plusieurs mois. Je n’ai pu écrire encore à notre
cher Mr le Curé, mais ce sera pour les premiers jours du voyage.
Adieu et priez surtout beaucoup pour moi.
Votre bien affectueusement dévoué frère
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Mille choses aimables à Xavier [Hirth]42 et à toute la famille.
19. LETTRE DU 20 SEPTEMBRE 1900 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST43
Bukumbi, 20 Septembre 1900
Mon bien cher frère Ernest,
Je ne veux pas tarder plus longtemps à vous annoncer l’arrivée
des chers compatriotes P. Zuembiehl [1870-1955] et P. Meyer [18731965] de votre bonne ville de Mulhouse. C’est le 14 [Septembre] courant,
fête de la Sainte Croix, qu’ils ont atteint le Nyanza ici au Bukumbi
avec 4 autres Pères encore et un Frère.
Précieux renfort qui est bien venu cette année surtout que tant de
pays à la fois s’ouvrent devant nous.
Comme c’est le moment où nous arrivent nos ravitaillements, il
m’est arrivé presque en même temps qu’avec eux tout un stock de
livres et biographies.
Depuis deux ans que vous m’en avez parlé, je croyais bien que
tout notre envoi avait été oublié, ou même avait péri. Il s’agit maintenant de trouver un moment pour faire connaissance tout d’abord
avec ce cher Bochelen, avec Bernardin Juif, etc.
Quand vous aurez quelque chose d’intéressant dorénavant, envoyez par la poste, mais volume par volume. C’est plus sûr. Faire
relier, mais bien légèrement et sans frais, reliure simple en toile, suffit.
Xavier Hirth (1864-1915), agriculteur, était un jeune frère de Mgr Hirth. Il aimait
trop prendre un petit verre.
43 Lettre de Mgr Hirth du 20 septembre 1900 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096135.
42
43
Ces jours-ci je suis accablé un peu plus qu’à l’ordinaire, il faut
m’excuser. A bientôt de plus amples nouvelles.
En attendant laissez-moi-vous embrasser bien affectueusement
en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Mes respects les plus affectueux à Mr le Chanoine ainsi qu’à Mr Winterer.
20. LETTRE DU 30 SEPTEMBRE 1900 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST44
Bukumbi, 30 Septembre 1900
Mon bien cher frère,
Rarement j’ai été aussi pressé par le temps. La caravane
des confrères que je dois conduire s’est mise en route déjà pour le
Rwanda, il me faudra la rattraper.
J’ai tenu à vous envoyer la liste de ce qui m’est demandé en fait de
chapelle. Je l’ai envoyée aussi à Mademoiselle Schynse et au
P. Froberger [1871-1931] ou plutôt P. Dennefeld45 [1871-1925], notre procureur de Trèves. Veuillez vous concerter si possible.
Je ne demande que ce qui manque pour cette année Il y a 10 jours, je
vous ai accusé réception du paquet livres Bochelen.
Demandez pour moi un heureux voyage.
Toujours bien affectueusement à vous dans le Seigneur
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Bukumbi, 20 Septembre 190046
Mgr Hirth’s Benedufisethel [illisible] pro 1901
Canopées pour tabernacle – double, bleue et rouge. 1 blanc (Mgr Hirth)
Antependium
Ornements verts
Calices
Ciboires grands
Chandeliers grands (0,70 m) à cuivre
Croix d’autel en proposition
Croix de procession (la hampe sera faite ici)
Chape noire (Mgr Hirth : 1)
Chape blanche
Oriflammes et bannières
Fer pour découper les hosties petites et grandes
Lettre de Mgr Hirth du 30 septembre 1900 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303, N° 096136.
45 « Dennefeld : Très connu de Mgr Hirth, Missionnaire très sérieux », A.G.M.Afr.,
N° 96471.
46 Liste d’équipement demandé du 20 septembre 1900, A.G.M.Afr., Casier, N° 096134.
44
44
Fer à hosties
Pierres d’autel consacrées
Couvre autel
Lampes du S. Sacrement avec mèches pour huile
Clochettes pour messe
Cloches de toutes dimensions depuis 15 kilogr.
Bourses pour expédition du S. Sacrement
Dais pour Fête-Dieu
Étoffes ornementales légères
Habits d’enfants de chœur – surplis surtout
Dentelles, guipures pour orner reposoirs, autels, etc.
Chapelle de voyage
Barrettes
Missels grands
Canons d’autel, carton seul, sans autre encadrement qu’une solide bordure
en cuir rouge, grandeurs moyenne
Burettes et plateaux, mais pas en verre ; métal comme nickel etc.
Bénitiers et goupillons pour aspersion
Voiles de bénédiction
Petits candélabres à 3 ou 5 branches
Cierges en cire pure pour offices
Moules et mèches pour fabriquer cierge sur place
Linge d’autel
Christ grand pour Vendredi Saint, en métal sans la croix, qui sera faite ici
Divin poupon pour Noël
Christs moyens pour chambre
Christs petits nickelés ou cuivre jaune de 5 à 7 centim. pour néophytes
Médailles S. Immac. Conception assez grandes pour catéchumènes
Images grandes de N.S., Sainte Vierge, Saint Joseph, Saints pour chapelles
des chrétiens
De même, chemins de croix, image seule
Scapulaires du Mont Carmel, pas trop petit
Aiguilles, épingles, fil
Robes pour petites filles des orphelinats
Blouses pour garçons
Catéchismes en images
Chapelets solides
Cartes géographiques murales
Images de pacotille pour attirer les catéchumènes, par exemple soldats
de l’infanterie, bêtes, oiseaux, poissons
Cartes géographiques murales pour écoles, Allemagne, Europe, mais les plus
simples possibles
45
21. LETTRE DU 21 DECEMBRE 1900 A SA SŒUR
VIRGINIE47
Marienberg près de Bukoba, 21 Décembre 1900
Ma bien chère sœur Virginie,
C’est au retour d’un long voyage encore au Rwanda que je trouve
votre dernière de Septembre. Mille mercis. Cette fois le colis annoncé
ne tardera pas trop, et ne mettra pas dix-huit mois comme le précédent. Les graines seront bienvenues aussi, les acacias surtout,
car pour les pommes et les poires d’Alsace, il nous faudra y renoncer, un seul poirier a levé depuis 3 ans. En 30 mois, il a bien
poussé 20 centimètres, et à mon départ du Bukumbi, je l’ai laissé
mourant. Mais à défaut de fruits d’Europe, la Providence nous donne
déjà des mangues, des ananas quelquefois et même des oranges. J’ai
la bonne chance, de n’être jamais là quand ces fruits sont mûrs.
Nous ne les avons encore que dans une seule station.
Mon voyage cette fois au Rwanda a été des plus consolants.
Mais par ailleurs le retour a été pénible. Pensez donc, la pluie
sur le dos tous les jours, dans les bois, dans les marais, et la
pluie comme elle tombe à l’équateur ! Enfin si j’en suis quitte
pour quelques mois de rhumatismes encore, je ne pourrai pas
trop me plaindre.
Avec cela j’ai pu visiter la station fondée il y a une année, des
centaines de jeunes gens se font instruire déjà, une vingtaine de
jeunes filles ont quitté père et mère, ou plutôt leurs frères et
leurs tuteurs pour venir demander l’hospitalité à la mission.
C’est un peu étrange, et je ne sais encore si c’est au juste pour
se faire instruire, ou pour avoir des étoffes et travailler un peu
moins. Des bonnes Sœurs feraient fortune dans ce beau pays du
Rwanda, mais ce Vicariat n’en a pas encore.
Nous avons fondé une deuxième station aussi dans ce beau
pays, et même nous songeons à une troisième. La 2e est dans un
district qui a été horriblement éprouvé par la famine depuis deux
ans. Ah ! Si vous aviez vu les squelettes ambulants ! Sur notre route
déjà en nous rendant dans ce district nous trouvions des bandes de
20 de 30, qui se traînaient péniblement vers des régions moins
éprouvées par la famine. Dès le premier jour que nous nous sommes
établis, les pauvres mères nous amenaient leurs petits enfants exténués, pour avoir du remède. Nous donnions aussitôt et d’abord le
bon remède qui mène au Paradis, car aucun de ces enfants ne
survivra. Les pauvres mères qui n’ont pour elles-mêmes que l’amère
47 Lettre de Mgr Hirth du 21 décembre 1900 à Virginie Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096137.
46
racine du bananier dès les premiers jours après la naissance de
l’enfant, n’ont plus une goutte de lait pour nourrir.
Priez beaucoup pour tant de misères que nous n’avons même pas
la consolation de soulager. Vous embrassez pour moi la chère maman, elle est toujours infatigable.
Mille choses aussi à tous les frères, sœurs, parents et bienfaiteurs. Je souhaite la meilleure année et la plus sainte surtout à vous
et à toute la famille. Que le Seigneur toujours bon vous bénisse ! Je
vous embrasse tous affectueusement dans le Cœur du bon Maître
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
22. LETTRE DU FIN DECEMBRE 1900 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST48
Marienberg près de Bukoba, fin Décembre 1900
Mon bien cher frère Ernest,
Je ne sais si pendant le court séjour que je compte faire à Marienberg, je pourrai vous transcrire quelques-uns de mes souvenirs, mais
j’essaie toujours. Au reste, tous les petits incidents de la route ont
bien été un peu les mêmes que l’an dernier. Ajoutez aussi qu’avec le
travail de correspondance qui même à l’équateur va toujours en
augmentant, je ne me sens guère disposé à faire un long journal. De
plus jeunes et plus ardents me remplaceront je pense sur ce point.
S’il n’y avait pas toute l’affection que je vous porte et toute la reconnaissance que je vous dois, je crois que je laisserais volontiers même
chômer la plume complètement.
Vous savez le long voyage que j’ai dû entreprendre encore cette
année au pays du Rwanda. Il ne m’a pas été possible cette fois de
vous écrire en route même ; pour l’aller nous étions trop nombreux,
missionnaires et porteurs, ce qui faisait pas mal de travail et puis au
retour les étapes étaient pénibles à cause des pluies continuelles.
Le premier octobre nous quittions la mission de Bukumbi au
nombre de sept. Nous n’eûmes pas cette année les grandes misères
du passé, pour trouver nos porteurs. La saison des pluies était encore assez éloignée, et puis il n’y avait pas la famine dans la région à
passer, ce qui permit de recruter les porteurs en assez grand
nombre.
Cette année c’est l’eau plutôt qui nous fit défaut dans la première
partie du voyage. Notre caravane dut faire bien des zigs-zags pour
arriver chaque jour à camper auprès d’une mare renfermant encore
48 Récit de voyage de Mgr Hirth de fin décembre 1900 adressé à l’Abbé Ernest Hirth,
A.G.M.Afr., O60, N° 095308.
47
quelque peu d’eau. Cela dura pendant dix jours. Dès le premier jour,
en quittant le lac pour nous diriger vers l’Ouest, nous trouvâmes
toutes les sources taries le long de la route. L’étape n’était que de 4
heures, mais elle avait dû se faire en plein midi, et en arrivant à la
première eau vers les 3 heures du soir, nous pûmes voir plusieurs de
nos porteurs tomber exténués. Ils laissèrent tomber leurs charges
machinalement et se dirigeant vers le premier trou d’eau, tombèrent
la tête dedans, comme si le vertige les avait pris. Nous vîmes un, à
qui on avait porté un peu d’eau, en boire tellement sans avoir conscience de ce qu’il faisait, qu’il roula par terre, évanoui.
Un des jours suivants, le désordre le plus complet se mit dans la
caravane vers la fin de l’étape. A mesure qu’on approchait du camp,
les porteurs les plus robustes filaient et prenaient le pas de course
sans qu’on pût les arrêter. Ils avaient appris que l’eau serait rare. En
effet quand nous arrivâmes tout était épuisé déjà. Il y avait là
quelques rares habitants. Nous achetâmes pour les missionnaires la
petite provision d’eau que ces bonnes gens avait faite de grand matin
pour les besoins de leur ménage, ils furent même heureux de nous la
vendre car ils n’auraient jamais pu défendre le précieux liquide
contre notre troupe de porteurs. Précieux liquide, c’est bien le cas de
le dire, car sans cela comment faire la popote et comment soigner les
jeunes missionnaires non encore acclimatés ! Mais précieux surtout
pour nous former le tempérament de missionnaires ; nos jeunes
n’avaient jamais trempé leurs lèvres dans pareille boue, jamais non
plus ils s’étaient barbouillés la figure avec pareille puanteur !
Nos pauvres ânes, ce jour là firent maigres, l’herbe était bien
sèche, la marche avait excité la soif, mais ils avaient beau tourner
autour de la mare, car toute la nuit comme tout le jour, nos pauvres
porteurs étaient là accroupis par dizaines, guettant les gouttelettes à
mesure qu’elles suintaient.
Le lendemain, tout le monde fut heureux de quitter de grand matin, mais l’étape ne fut pas longue, après trois heures on fit
l’heureuse rencontre d’un trou d’eau où il y en avait à discrétion.
Tout le monde put même faire toilette ; comme il était défendu d’aller
barbouiller dans ce trou il fallait voir comme nos hommes s’aspergèrent copieusement les uns les autres à quelques pas de l’eau ; la
soirée y passe, on ne songe pas à manger.
Notre route jusque dans l’Usui était assez peu habitée, après avoir
passé pendant quatre jours par une plaine brûlée, abondante en
gibier de toute nature quoi qu’aucun de nous n’eût envie de poursuivre, nous passâmes cinq à six jours dans une assez belle forêt.
Cela nous allait mieux. Nous avons vu là de grands et beaux arbres
qu’on laisse tomber de vétusté ; les moyens de transport manquent
pour les utiliser.
48
Tout le parti que les indigènes en tirent, c’est d’enlever parfois
l’écorce d’un des plus beaux troncs, sur tout le pourtour et une hauteur de deux mètres. Après cela, l’arbre n’a plus qu’à sécher ; il
tombe après quelques années et le feu qui vient chaque année faire
régulièrement le nettoyage de toutes les grandes herbes se charge
aussi de consommer tout le bois mort. Les forêts sans ce moyen radical n’offriraient bientôt plus de passage aux voyageurs et les fauves
pas ailleurs se multiplieraient au point que les routes seraient impraticables. La civilisation un jour pourra faire mieux.
L’écorce de ces arbres sert à fabriquer toutes espèces de choses,
des sortes de paniers de toutes les dimensions, des récipients pour
mettre les récoltes à l’abri, des cloisons dans les maisons, des cordages, des coffres à couvercles, des sacs plus ou moins souples pour
le transport du sel, du grain etc… quelquefois même des espèces de
grandes tuiles pour couvrir les maisons.
Cette écorce se retrouve très souvent surtout transportée dans les
branches même de l’arbre et revêtant la forme d’un canon de gros
calibre : ce sont des ruches pour les abeilles. La partie de la forêt qui
avoisine un petit village, offre toujours à la vue une quantité de ces
ruches ; on en a compté jusqu’à 24 sur le même arbre, et toujours à
une hauteur de plus de 20 mètres. On choisit pour cela les arbres les
plus réguliers, où ne peuvent pas monter facilement bêtes et gens
qui aimeraient trop le miel d’autrui.
Le 14 Octobre, nous arrivâmes à la mission d’Usui. Je ne vous en
parle pas cette année, car elle n’a guère fait de progrès depuis
l’année dernière. Il y a toujours là le chef indigène qui ne veut plus
de nous, quoique ce soit lui qui nous ait appelés ; et il se sent appuyé en haut lieu. C’est triste, mais c’est la vérité ; il nous faut avoir
bien patience parfois.
Nous avions hâte de quitter pour nous diriger vers des pays plus
libres.
Avant le départ il fallut donner à chaque porteur les vivres nécessaires pour 6 jours. Pour nous rendre au Rwanda nous avions en
sortant de l’Usui à passer par le Sud du Karagwe, et presque aux
frontières de l’Urundi. Pour ici, le Rwanda, Usui, Urundi et Karagwe
sont des pays relativement grands, et c’est la règle en Afrique que
toujours la partie inhabitée sur les frontières de deux pays limitrophes est en proportion avec l’étendue même de ces pays.
Le Sud donc du Karagwe par où nous devions passer est complètement inhabité ; c’est le pori49, la jungle, la broussaille et parfois la
savane riche en gibier. En cette saison, la plus sèche de l’année, le
gibier se ramasse autour des derniers réservoirs d’eau que cache le
pori. Le gibier inoffensif, gazelles, antilopes, autruches, zèbres, re49 « La brousse ».
49
cherche l’eau ; le léopard, le lion, la hyène, n’ont pas besoin d’eau
dit-on mais ils sont là pour tenir les autres bêtes en éveil. Sans avoir
vu précisément toutes les bêtes de la création, nous en avons aperçu
cependant une assez belle collection : antilopes variées, zèbres, gazelles, chevreuils ou bouquetins, autruches, sangliers. Nous avons
même mangé de la gazelle, de l’antilope, du zèbre et de l’autruche.
Quelques confrères ont voulu faire là leur coup d’essai. Mais plus
habile qu’eux, a été encore notre Elie, le chef de la caravane. A la
chasse, le Nègre a plus de patience que le Blanc, il court moins et
réussit parfois plus facilement. Il nous laissait volontiers les pintades
et les ramiers pour s’attaquer au rhinocéros dont il aurait voulu décrocher la belle corne double qui lui décore le nez. Mais le rhinocéros
est dur, il peut digérer plus d’une balle. Une fois cependant il se fâcha et nos hommes n’eurent que le temps de grimper dans les arbres
les plus rapprochés, on les vit revenir la nuit, pas trop fiers, mais au
moins avec les côtes toutes encore en place.
Passage de la Kagera qui fait la limite Est du Rwanda. Une rivière un peu grosse est toujours un embarras pour bêtes, gens et
charges. Il nous fallut presque toute une matinée quoique dès la
veille nous eussions envoyé en avant à la recherche de toutes les
pirogues. La Kagera, quoique les eaux fussent basses, avait toujours
encore une largeur de 50 mètres ; les pirogues ne sont que de
pauvres troncs d’arbres qui ne prennent guère qu’une charge et son
homme ; celui-ci sécherait encore au besoin s’il se mouillait, mais
pour la charge il faut bien y regarder et ne pas faire trop remuer la
pirogue. Enfin avec de la patience et bien des cris, tout passe assez
bien ; il n’y a que les ânes qui ne veulent jamais faire comme tout le
monde ; il fallut force coups de triques pour les décider à se laisser
traîner à la remorque. Les pauvres bêtes sans doute flairaient les
crocodiles dont nos rivières un peu grosses foisonnent toujours. On
fit si bonne garde cependant et tant de bruit surtout, qu’aucune de
ces bêtes malfaisantes ne parut. Pas de doute que nos bons anges
fussent là pour nous faire éviter tout accident.
Nous étions au Rwanda, nous respirions heureux et contents l’air
plus serein et plus pur des hauts plateaux qui commençait à nous
souffler. Le Rwanda c’est un peu la terre promise pour nos missionnaires, on croit que par là les baptêmes se feront un peu
tout seul.
Au moins nous avons le plaisir de voyager maintenant en pays
bien habité, c’est-à-dire bien habité jadis à en juger par les nombreux bosquets de bananiers. Depuis 3 ans la famine a passé par là
et le pays est bien désolé aussi. C’est la pluie qui a manqué ; elle a
amené la sécheresse et les sauterelles sont venues encore achever la
ruine.
50
Dieu qui veut la mission dans l’Est de ce pays nous envoya sa bénédiction dès le premier jour. Nous n’étions pas encore arrivés au
village où l’on devait établir le camp, que la première averse que ces
pauvres gens eussent vu depuis longtemps, commença à tomber ;
elle fut si violente que notre caravane en souffrit ; mais à notre arrivée et encore en pleine pluie, nous fûmes reçus comme en triomphe
par les habitants. Car ici, c’est l’apanage des grands d’implorer du
Ciel la pluie qui féconde et juste nous amenions la première grosse
pluie avec nous ! Ce fut fête pour le pays ; les vivres n’arrivèrent pas
pour cela, il est vrai, mais le chef de l’endroit, à défaut de mieux,
nous offrit un magnifique bœuf aux cornes mesurant plus d’un
mètre chacune et bien symétrique.
Les jours suivants la pluie tomba de plus en plus et partout
les gens l’attribuèrent à notre passage ; les bonnes femmes sur
notre passage se prosternaient à deux genoux, étendaient les
bras vers le ciel, poussant force you-you, invoquant les bénédictions de Dieu ou plutôt de leurs ancêtres qui nous avaient délégué leur puissance. Les hommes nous suppliaient de nous fixer
en milieu d’eux afin de dissiper complètement la famine, de les
juger et les gouverner comme nous l’entendions, afin de leur
éviter surtout les courses continuelles à la capitale et les corvées écrasantes.
C’était de bon augure, pour nous qui arrivions précisément dans
cette province de Kissaka avec l’intention de nous y fixer. Nous
mîmes six jours d’abord vers le Nord pour arriver sur les bords du
lac Muhazi, ses alentours devaient être très peuplés disait-on et nous
comptions trouver dans le voisinage de l’eau, les bois nécessaires
pour une mission ; le manque de bois est une des grosses difficultés
du pays du Rwanda.
De fait aux approches du lac (une simple fosse de 5 à 10 Kilom.
de large, mais sur 50 de long) nous vîmes en apparence beaucoup
d’habitations, mais de fait il y avait là moins de population que dans
la région parcourue les jours précédents. La population est disséminée sur tout le pourtour du lac, et ce qui est remarquable toute cette
population appartient à la classe noble, cette classe Batutsi qui s’est
emparée du pays il y a peut-être quelques centaines d’années, qui le
gouverne aujourd’hui encore et réduit complètement en servitude
tout le pauvre peuple de la campagne, ce peuple précisément qui
tout à l’heure nous suppliait avec tant d’instances de nous fixer au
milieu d’eux.
Le Muhazi est un de ces endroits du Rwanda où le bétail semble
prospérer surtout. Les collines sont complètement déboisées et recouvertes d’herbe fine, il n’y a pas de broussaille. Le lac forme un
immense abreuvoir vers lequel conduisent là jusque bien loin autour
du lac de petits fermiers qui chacun groupe dans son minuscule
51
parc, de 20 à 50 bêtes. Il n’a droit de les faire paître que dans le petit
pré bien délimité qui entoure son parc, et procès-verbal est dressé à
tout propos contre le délinquant qui laisserait manger l’herbe du
voisin. Rien qu’à notre passage plusieurs petits procès de ce genre
nous furent amenés.
La noblesse du pays se trouve on ne peut plus honorée d’avoir
personnellement la garde de quelques vaches. Il y a comme un culte
de vénération pour la vache. Le Ntusi ne s’occupe de la garde de son
troupeau, il ne cultive rien ou presque rien ; quelques rares bananes
et quand la pluie tombe quelques rares tiges de maïs. Le lait et le
beurre lui suffisent. Ces gens par ailleurs assez intelligents sont intéressants à cause précisément de cette manie des vaches ; c’est toute
leur vie et il y aurait tout un long chapitre à écrire si l’on voulait faire
connaître un peu le Ntusi et sa vache. Cette étude sera peut-être
pour plus tard ; aujourd’hui nous sommes venus pour nous occuper tout d’abord du royaume de Dieu.
Nous avons quelques raisons de croire, que les Watusi, cette noblesse du pays, ne seront pas les premiers appelés. Leurs vaches
leurs suffisent pour le moment ; et puis ce qui nous fait pénible impression, c’est que nous ne voyons partout ici que très peu d’enfants
dans les familles ; c’est signe de malédiction de Dieu. Cherchons
ailleurs.
Nous descendons de nouveau vers le Sud et nous mettons à
rayonner. Après plusieurs jours de recherche, nous nous fixons enfin
sur une assez belle colline qui semble réunir le plus d’avantages. Il
n’y a qu’un défaut, c’est que nulle part nous ne pouvons trouver libre
un coin même assez grand pour y bâtir. C’est partout une interminable bananeraie de près de 3 lieues de long sur 1 et demi de large.
Nous plantons là notre tente, en attendant que nous ayons pu
nous entendre avec le chef du pays et remplir par ailleurs les formalités nécessaires avec nos autorités.
Mais la famine a passé par là aussi et partout nous trouvons les
anciennes cultures abandonnées. A peine s’il y a encore la moitié de
la population ; et ce qui reste ce sont de vrais squelettes qui ont à
peine encore le mouvement. Ils sont accroupis tristement à la porte
de leurs huttes, depuis 9 h du matin jusqu’au coucher du soleil,
sans presque bouger ; le froid les tue, la vermine les dévore. Maintenant que la pluie tombe, ils se disent sans force pour se traîner dans
les champs d’ailleurs : il n’y a ni pioches, ni semences. En passant
devant sa maison, un pauvre enfant nous offre une poule et nous
demande un peu de grain (lui-même mourra plutôt que de songer à
plumer sa poule, animal réservé pour les sacrifices du pauvre). Chez
les enfants surtout, on dirait que la tête a démesurément grossi,
tandis que le reste du corps est plat comme une planche ; des
jambes, il ne reste que l’os.
52
A peine sommes-nous là depuis deux jours que les pauvres mères
de partout nous portent leurs petits enfants, ce sont des cadavres
presque déjà. La mère depuis longtemps ne peut plus les allaiter et le
petit laisse tomber sa tête comme une fleur coupée. On se hâte de
faire de ce petit un ange du paradis, la mère de son côté reçoit
quelques perles, de la nourriture nous n’avons pas pour nousmêmes ; elle cherchera si elle peut se traîner.
Son petit au moins héritera du meilleur sort. Oh ! Dieu nous veut
bien ici ; nous sommes-nous dit dès les premiers jours nous ferons
l’impossible pour ne pas quitter, malgré la famine. Si nous avions de
quoi les nourrir, mais tout le pays serait au service de la mission. A
peine avions-nous franchi la Kagera que deux enfants nous suppliaient de les laisser nous suivre. C’est le jour de la Toussaint que
la Providence nous a fait monter sur cette colline, et notre mission s’appellera la « Toussaint ».
Laissant là trois de mes confrères pour créer une installation provisoire, j’avais hâte de m’avancer vers l’intérieur du pays avec tous
les porteurs que nous n’avions pu congédier. Il s’agissait de ne pas
affamer davantage le pays, comment feraient ensuite les missionnaires pour vivre ?
Six jours encore furent nécessaires pour nous rendre au
centre du pays, là où l’année dernière nous avions fondé notre
première station dédiée au Sacré Cœur. Cette fois, ce n’était plus
l’inconnu. A mesure qu’on se rapprochait on sentait davantage la
présence et l’action des missionnaires.
Notre Sacré-Cœur se trouve dans la partie la plus peuplée
peut-être de tout le Rwanda. Dans ces pays d’Afrique où souvent
nous cheminons des journées sans sortir du pori, nous sentîmes
particulièrement la joie ; nous autres missionnaires quand nous
trouvons une population groupée, là le travail devient plus facile, l’évangélisation se fait avec plus de fruit.
Quelle vie dans ce « Sacré Cœur » ! Les enfants, les jeunes
gens accourent de partout. Beaucoup ont des livres déjà, des
syllabaires ; ils ne sont pas encore dans leur langue, mais cela ne
fait rien, on dévore tout ce qui vient d’Europe. Et puis ce
monde-là s’habille aujourd’hui en étoffes, chacun veut avoir sa
petite culotte et envoyer promener la peau de chèvre et la ficelle
traditionnelle. Quel contraste significatif avec d’autres pays, où,
quand l’Européen pénètre on ne peut lui demander que des
perles qu’on emploiera comme ceinturon ou comme bracelets !
Ceux-là ne mordent pas vite à la religion, pas plus que ceux qui
avec les deux premières coudées de cotonnade qu’ils ont pu gagner s’appliquent à se fabriquer une belle coiffure, plutôt que
d’en faire un indispensable.
53
Elle est bien gentille surtout cette nuée de marmots qui à la suite
de leurs aînés font déjà tous les jours le chemin de la mission pour
gagner un petit papier de plus. Il faut savoir que chaque ouvrier à la
fin de sa journée, reçoit un petit coin de papier estampillé qu’il
n’aura qu’à présenter plus tard quand il aura le nombre requis de
papiers pour se faire délivrer une étoffe. Il en faut bien une trentaine
de ces papiers là pour faire de quoi se payer une culotte quand on
n’est encore que petit bonhomme.
Nos gamins ont soin de pincer leur petite provision de billets
entre les deux parties d’un bâtonnet qu’ils ont fendu ; ce bâtonnet avec les billets ne les quitte jamais ; ils le portent bien haut
chaque matin quand ils reviennent au travail ; ils ont trop peur
qu’on ne les refuse pour le travail et les renvoie. Et puis à la
maison les rats pourraient s’y attaquer à la monnaie !
Le bien qui s’est opéré déjà à la première mission du Rwanda en
moins d’une année est considérable. Au catéchisme, j’ai vu plus de
400 adultes qui regardent avec un plaisir visible les grandes images,
cherchent à comprendre pour eux-mêmes et à expliquer, sans jamais
se lasser, aux nouveaux venus. Cette mission a beaucoup d’avenir si
le bon Dieu continue à être avec nous.
Ce que je n’avais même vu encore dans aucune autre mission
c’est que les jeunes filles quittent même leurs parents pour venir demander aux missionnaires de se mettre sous leur protection et les instruire ; j’en ai trouvé une quinzaine et plus dans ce
cas. Pour ne pas effrayer les parents nous leurs avons fait dire
que ces filles étaient parfaitement libres de se retirer quand elles
voudraient. Dieu sait s’il lui plaira de récompenser tant de bonne
volonté. Ah ! Que de religieuses feraient bien par ici ! Et nous
n’en avons pas encore dans ce Vicariat. Il faudrait beaucoup
d’argent pour cela.
Tous ceux qui viennent ainsi à nous, ce sont les pauvres de la
campagne, les opprimés. Mais les grands commencent à nous
prendre un peu en suspicion. Les missionnaires étaient depuis
5 mois seulement à leur station et la saison des pluies n’avait pas
permis encore de sortir des huttes provisoires, érigées en paille et en
roseaux, quand on leur annonça que les grands chefs qui nous
avaient autorisés à bâtir, songeaient maintenant à nous attaquer et à
nous chasser ou même tuer. Déjà ils avaient tué un des premiers et
plus fervents catéchumènes.
Mais la Providence veillait sur les missionnaires. Et puis aussi on
monta la garde derrière nos palissades en roseaux. La bonne saison
nous permit de faire des briques sèches, et on se hâta de faire
tout d’abord une grande enceinte carrée, avec angles saillants
pour se défendre au besoin. Depuis ce temps il n’y a plus bruit
de guerre et deux maisons un peu solides ont pu être bâties déjà.
54
La santé est bonne sur ces plateaux assez élevés et la fièvre apparaît assez rarement. Ce qui rend les constructions difficiles et coûteuses, c’est qu’il n’y a ni bois, ni pierres, ni chaux.
Laissant là les deux derniers missionnaires qui m’accompagnaient
encore, je songeai au retour.
Au sujet de la visite solennelle que je fis au roi cette année encore
afin d’obtenir de lui qu’il voulut bien favoriser notre seconde mission
en son pays, je ne vous dirai pas grand-chose. Ma lettre de l’année
dernière avait assez de détails.
Les rois d’ici sont d’humeur assez voyageuse, cependant je trouvai
celui-ci encore dans sa capitale de l’an dernier : cela prouve que les
vaches profitent bien sur cette colline, et aussi que les gens ne meurent pas trop.
Mais si la capitale n’avait pas changé c’est le roi qui ne ressemblait plus à celui de l’an dernier. Il porte cependant toujours le nom
d’Iyuhi que lui donnent les nobles, et Musinga [1883-1944] que lui
donne le peuple. Mais en Février dernier il avait bien 45 ans, tandis
que maintenant il n’en a plus que 20.
Il faut dire que dans ces pays les rois ne se montrent pas vite
aux étrangers ; ils craignent tant de choses et le mauvais œil
surtout. Quand avec cela on porte encore lunettes !
Par les renseignements recueillis, nous savons bien que le roi ne
doit avoir qu’une vingtaine d’années, mais est-ce bien cependant le
roi que nous avons vu cette année, ou bien était-ce encore un substitut quelconque ? Au fond que nous importait. C’est le conseil du roi
qui fait tout dans le pays, et les deux principaux de ce conseil
nous étaient connus déjà, le troisième et plus important, celui
qui précisément s’adjure le pouvoir au point de faire et de défaire les rois, n’était pas là, il s’appelle Kabale, et ne mesure pas
moins de deux mètres trente de haut.
Nos deux conseillers mesurant encore l’un 1,95 m, l’autre 1,80 m,
discutèrent assez longtemps et avec beaucoup de retenue et de bon
sens, notre établissement nouveau ; ces pauvres, ils craignent toujours que nous ne venions faire dans le pays ce que leurs ancêtres
ont eux-mêmes fait jadis : ils sentent que nous leur sommes un peu
supérieurs et croient que nous ne pouvons avoir d’autres intentions
que de « manger le pays » à notre tour. Enfin nous arrivâmes à les
rassurer.
Le roi et ses gens qui avaient voulu nous faire les premiers leur
visite à notre tente, voulurent les premiers aussi nous faire un cadeau. On amena une magnifique vache et son veau, quelques dizaines de chèvres, des cruches de pombé50, quantité de régimes de
50 « de la bière locale ».
55
bananes et de patates avec le complément obligé de tout cadeau, en
cas de nombreux fagots de bois pour cuire la nourriture.
Le cortège royal en quittant notre tente qui ne se trouvait qu’à
500 m de l’enceinte royale, fut reconduit solennellement par près de
2 000 personnes presque tous jeunes gens, accourus tant pour escorter le prince que pour faire honneur aux Blancs. Quelle belle
jeunesse, point du tout farouche, et quand plaira-t-il au Seigneur
de l’attirer à lui ? Cette bonne population est aujourd’hui encore
assez simple ; elle est très curieuse de tout ce qui est nouveau et
apprendrait facilement tout ce qu’on lui proposerait. Prions
beaucoup le Ciel pour que les missionnaires arrivent nombreux.
J’avais hâte d’aller rejoindre les confrères laissés au Kissaka, afin
de leur apprendre le résultat de ma visite au roi. De plus, mes
hommes portaient vingt charges de sorgho et de haricots pour parer
aux premiers besoins et attendre un peu la cessation de la famine.
Les rivières qui grossissaient rapidement nous faisaient déjà de
l’embarras ; il y avait une assez large, de près de 40 m qui avait monté de deux mètres dans les 10 jours. Une autre par contre, à deux
jours de là seulement, guère moins forte, mais dont le niveau d’eau
reste sensiblement toujours le même toute l’année. Il faut dire qu’à
gauche et à droite elle est bordée de marais de papyrus larges de
plusieurs Kilom. et par endroits de plusieurs lieues, dans lesquels se
déverse le trop plein de la rivière ; il y a même de vrais petits lacs de
plusieurs Kilom. qui reçoivent par moments les eaux de la rivière
pour les lui rendre quelque mois après. La rivière elle-même est bordée immédiatement et renfermée entre deux bourrelets de terre qui la
suivent de chaque côté ; ces bourrelets ressemblaient parfois à deux
chaussées qu’on dirait construites de main d’homme ; d’autres fois
elles sont assez larges et les gens profitent de leur légère élévation
au-dessus de l’eau pour les couvrir de toutes espèces de plantations.
On trouve là des courges monstres.
A mesure que nous nous éloignons du centre du Rwanda, nous
nous rapprochions aussi des régions ravagées par la famine. Nous
passions trop vite pour faire connaissance avec les pauvres gens,
sinon nous aurions fait plusieurs rachats ; nous ramenâmes cependant un jeune garçon qu’on nous offrit pour dix brasses de cotonnade et cinq femmes ou filles qu’on nous céda pour environ huit
brasses chacune, avec quelques années, et il en est fort peu qui
n’exportent pour aller les revendre plus loin, quelques-uns de ces
pauvres enfants du Rwanda. Ceux qu’on conduit un peu loin survivent rarement.
Pendant les 18 jours qu’avait duré mon voyage au SacréCœur, les trois confrères du Kissaka n’avaient pas perdu le
temps. Présumant l’autorisation que je leur apportais, ils avaient
déjà bâti deux huttes et semé leurs premières graines. La pluie pen-
56
dant ce temps était tombée en abondance aussi, et bien plus forte
même que je n’aurais voulu, pour l’agrément du voyage.
Quelques cultures avaient été commencées par les indigènes, les
haricots surtout, car c’est ce qui produit le plus vite, mais les
pauvres gens je ne sais pas s’ils ramasseront quelque chose, car ils
ne peuvent s’empêcher de manger les feuilles à mesure qu’elles sortent de terre. Pour débarrasser leurs bananeraies de l’herbe qui les
tue, ils n’y songent même pas, ils disent qu’ils n’en ont pas la force.
Au reste beaucoup de bananeraies sont en partie à replanter ; on a
arraché les pieds pour manger les racines quoique ce soit la plus
horrible nourriture.
Le deuxième jour après avoir quitté les confrères de cette nouvelle
station, un orage nous surprit encore et nous fit dévier de notre
route. La Providence m’amena chez un des trois grands chefs qui se
partagent tout le Kissaka. Le maître du lieu n’y était pas ; c’est
l’habitude de tous les chefs tant soit peu grands de passer tout leur
temps à la capitale et très peu de jours seulement à la campagne
dans leur province. Ainsi le veut le roi.
En l’absence du maître, je me permis de visiter un peu l’enceinte
qui renfermait une dizaine de huttes, cette enceinte paraissait assez
riche. Quel ne fut pas mon étonnement en entrant dans une arrière
cour de trouver devant moi de grands réservoirs de grains, dont chacun mesurait plus de 20 mètres cubes ! Et il y avait ainsi plusieurs
cours. Mes gens comptèrent en tout, trente deux réservoirs presque
tous pleins encore de haricots et surtout de sorgho et de millet.
C’était le tribut que ce malheureux chef de province avait prélevé
quelques mois auparavant sur la récolte presque nulle au reste de
tous les habitants des villages environnants. Au lieu de leur distribuer ou même de leur vendre aux pauvres gens ces provisions immenses qui auraient sauvé la vie à quantité d’affamés, le gouverneur
avait le cœur de les laisser pourrir inutilement. Et les pauvres paysans qui presque tous étaient privés même du grain nécessaire pour
les semences, n’en pouvaient trouver même une poignée chez ce
riche sans cœur. Voilà comment sont ruinées ici des provinces entières pour des années. En venant de l’Usui nous avions trouvé, pendant trois jours que nous mîmes à traverser le pori51, des bandes de
10, 20 et 30 pauvres infortunés qui fuyaient le Kissaka ravagé par la
famine, et on fuyait comme cela depuis des mois. Oh ! Il n’est que
temps que les missionnaires s’établissent pour essayer de sauver les
derniers survivants d’une province qui passait jadis pour si riche.
Je ne pus rien faire pour vider les greniers de ce triste gouverneur, mais au moins je prévins sans retard mes confrères de la
« Toussaint » de ces grandes provisions ramassées tout près d’eux, je
51 « La brousse ».
57
ne sais encore s’ils auront pu les dénicher. Pour moi j’avais hâte
d’avancer, les pluies qui augmentaient toujours me faisaient peur.
Avec les pluies ce sont les rivières surtout qui deviennent infranchissables. Presque dans tout le Rwanda elles ne sont nullement encaissées, elles se traînent lentement au fond de larges vallées ; comme la
végétation est très forte les rivières plus petites sont toujours couvertes et obstruées par les touffes serrées de papyrus qui atteignent
plusieurs mètres. Ainsi la plus petite rivière arrive facilement à un
kilomètre de large, une rivière moyenne aura souvent de 4 à 5 Kilom.
de papyrus, au milieu desquels il est difficile de se frayer un chemin,
il y a de l’eau partout et on ne voit où mettre le pied. Les rivières plus
fortes seulement ont leur cours libre qui se dessine alors à distance
comme un petit ruban au milieu de la forêt de papyrus. Le cours, là
où il est libre est passé en canot et dans les papyrus on se débrouille
comme on peut.
En quittant les Frères du Kissaka, je voulais suivre la route la
plus directe pour me rendre à notre station de Marienberg que je
n’avais pu visiter depuis deux ans et demi. Il n’y avait qu’un bout
d’une huitaine de journées qu’aucun Européen n’avait encore fait, le
reste de la route était connu ; mais c’était précisément ce petit bout
qui fut le plus difficile.
Les gens cependant furent partout convenables, quoique nous
fussions des personnages curieux pour eux. A défaut d’autre nourriture qui n’avait pu pousser encore, on nous gratifia largement de
chèvres qui n’ont pas ici grande valeur. Nous eûmes quantité de lait
aussi.
Nous trouvâmes la Kagera à quelques journées au Nord de
l’endroit où nous l’avions passée quarante jours plus tôt. Son lit
remplissait une vallée de plusieurs lieues de large et un plus au Nord
cette vallée s’élargissait même à perte de vue, en sorte que d’après le
dire des gens, la Kagera se divisait en plusieurs bras, formant des
îlots en tout sens. Quelques-uns de ces îlots sont même habités.
Nous dûmes prendre la Kagera à un tournant presque à angle droit,
que lui fait faire une colline qui s’est mise en travers. D’abord il fallut
prendre patience pendant deux heures pour attendre les pirogues
qui sont toujours dispersées et cachées assez loin. Enfin on peut en
dénicher trois, mais la troisième ayant à l’avant un grand trou, juste
à fleur d’eau, il fallait être assez adroit pour s’accroupir bien à
l’arrière afin de faire lever suffisamment le nez à la barque. Pour
mieux cacher ces embarcations toujours très rares à cause du peu
de bois que fournit le pays, on les coule à fond dans les roseaux et
les papyrus du rivage, et ce n’est pas un petit travail de les sortir.
Le passage dans nos pirogues se fit assez bien et même assez vite,
quoique chaque voyage de barque demandât ¼ d’heure à cause du
courant qu’il fallait longer mais après avoir débarqué au bord de
58
l’eau, il restait encore tout un vaste espace de papyrus à traverser. A
première vue cela paraissait facile, l’eau ne paraissait pas à la surface, mais gare ! Quand vous ne sautiez pas juste et quand vous
manquiez le bout de racine jeté en travers du chemin pour vous consolider les pas, vous étiez sûr alors de plonger dans la boue liquide et
infecte. Pour tous ceux de nous qui n’étaient pas chargés, cela allait
assez bien, quoiqu’il fallût se reposer souvent en se cramponnant de
gauche aux flexibles papyrus et de droite nous en étions quittes en
somme pour un gros bain en sueur. Mais les porteurs avec leurs
30 kilos sur le dos, ils enfonçaient à plaisir ! Et la journée fut des
plus pénibles pour eux.
Ce qui augmenta la fatigue de tous, c’est que tout le monde dut
être réquisitionné finalement pour aider à passer mon pauvre âne.
Pour quatre pattes, de pareils passages sont bien plus difficiles que
pour deux. A tout propos la pauvre bête enfonçait de tout son poids
et disparaissait complètement, entraînant presque le conducteur qui
devait le retenir par la bride. Vous aurez une idée de la peine qu’il
nous donna, si je vous dis que 20 hommes eurent à faire pendant
cinq heures durant. Encore la nuit vient-elle les presser. Je ne comptais pas revoir mon âne, d’autant que mes gens de plus ou moins
bonne humeur, parce qu’ils étaient harassés eux-mêmes, ne devaient
pas lui ménager les coups. Enfin on en sortit, mais la pauvre bête
pouvait à peine se traîner, de plus elle était blessée de partout, tellement elle s’était débattue. Pendant plusieurs jours je ne pus songer à
la monter.
Nous dûmes passer la nuit au bord même des papyrus, il n’y avait
là que la hutte du batelier. Pas une banane pour nos hommes, et
précisément la nuit d’avant, notre maladroit gardien avait laissé
échapper le petit troupeau de quinze chèvres que nous voulions faire
suivre, il n’avait pu en sauver que deux.
Et des moustiques à prendre sur votre figure par poignées ! Une
seule fois depuis 14 ans d’équateur que j’en ai vu davantage.
Le lendemain matin, quoique nos gens fussent brisés de la veille,
personne ne se fit prier pour lever le camp, tout nous avait manqué
là, même l’eau potable car on n’avait pu s’approvisionner à la rivière
qui n’était cependant pas loin.
Je dis rivière, je pourrais dire plutôt fleuve, car c’est cette Kagera
presque à elle seule qui forme tout notre Nyanza, à quelques jours
seulement d’ici, et vous savez que ce Nyanza est au moins aussi
grand que toute la Bavière.
Nous étions dans le Karagwe et commencions comme toujours par
une large bande de pori. D’ailleurs tout le Sud de ce pays, pendant
plusieurs journées de marche est dépeuplé. On sent que les Arabes
marchands d’esclaves ont jadis passé par là.
59
En suivant le sentier solitaire, mes yeux cherchaient comme instinctivement de chaque côté à découvrir les crânes blanchis, comme
j’avais fait presque malgré moi depuis près de cinquante jours. Dans
tout le Rwanda, pas un seul détour de chemin qui n’étale devant
nous une quantité d’ossements humains et même de crânes bien
conservés. Il y en a surtout quand notre sentier tourne un petit ravin, où il borde quelques rochers. Ce que nous avions vu de crânes
humains se compterait par milliers et l’image vous en poursuit
jusque dans votre sommeil. Sans sortir du sentier on en pouvait
compter quelquefois jusqu’à 30 à 50 dans une seule étape, et que
doit-ce être dans les coins un peu plus cachés. Tout le Rwanda est
ainsi couvert. C’est que dans ce pays, les Batutsis seuls comptent et
valent la peine d’être enterrés ; les pauvres paysans on les jette à
quelques pas du sentier ou de la demeure, et la demeure est ensuite
abandonnée. Nous passions par certains endroits qui avaient l’air de
vrais charniers ; c’est qu’il y a souvent des luttes intestines et les
pauvres manants sont obligés de se battre pour les chefs ; il y a surtout aux environs des grands chefs des exécutions très fréquentes ; il
y a ensuite depuis 3 ans les victimes de la famine dans certaines
provinces. Ainsi au lac Muhazi où quelques herbes plus hautes entourent parfois le bord, j’ai compté une quinzaine de cadavres
presque frais le long d’un sentier, long à peine de 600 mètres. Eh !
Nous aurons à faire dans tout le Rwanda pour apprendre à tant de
milliers de pauvres gens qu’ils ont une âme eux aussi, et un corps
qui peut devenir le temple de Dieu.
Aidez-nous un peu. Envoyez des missionnaires. Faites beaucoup
de prières. Provoquez des communions. Et puisqu’il le faut aussi,
ramassez beaucoup d’argent : nos voyages coûtent. Nos installations aussi et puis quand nous sommes un peu installés nous ne
vivons pas de l’air du temps.
Au Karagwe, pour en revenir à notre route, les cadavres des gens
firent place à ceux des bêtes. J’aurais pu nous faire toute une collection de cornes d’antilopes. Les fabricants de noir animal52 pourraient faire fortune ici aussi ; ils dédaigneraient les petits os du menu gibier, comme zèbres, antilopes, ânes sauvages et ne ramasseraient que des carcasses de rhinocéros.
Jamais notre caravane ne marcha plus serrée que pendant les
deux jours que nous campâmes dans les jungles des bords de la Kagera : c’est que personne n’avait envie de se laisser surprendre surtout par le rhinocéros ou le buffle qui abondaient dans la région.
52 Le noir animal ou charbon d’os ou charbon animal est une matière riche en carbone
obtenue « par la calcination à l’abri de l’air des os dans un creuset pour empêcher
l’accès de l’air ». Il est utilisé pour sa propriété de filtration qui permet la décoloration
de certaines solutions. Il sert également comme engrais ou comme pigment noir.
60
Comme nous avions tout d’abord besoin de viande à défaut d’autres
vivres, nous nous permîmes de tirer quatre antilopes, grosses comme
de belles génisses (Kuh-antilope), et deux gazelles.
La chose n’était pas très difficile, car dans ce petit coin du monde,
rarement parcouru, ces innocentes bêtes paissaient par troupeau et
semblaient n’avoir point encore entendu parler des armes à feu. Mes
gens auraient bien voulu avoir quelque temps aussi. Il y a tel coin de
lac aussi sur les bords de la Kagera, où nous aurions pu faire ample
provision de graisse d’hippopotame ; nos balles ont certainement
causé la mort de trois ou quatre de ces bêtes, mais nous aurions fait
maigre bénéfice à attendre que leur carcasse revienne sur l’eau.
C’est une peur avant d’arriver à la capitale du Karagwe que nous
perdîmes de vue les grandes masses volcaniques que nous avions
plus ou moins tourné pendant tout notre voyage au Rwanda. Ce sont
cinq pics distincts, de forme bien pyramidale ayant de 4 à 5000
mètres je crois d’élévation chacun, qui forment dans le Nord du
Rwanda tout un pâté de volcans ; deux d’entre eux sont encore en
activité. On aperçoit ces grands pics à quinzaine de jours de distance, quand le temps s’est éclairé après une pluie surtout.
Si le bon Dieu nous prête vie, ce sera au pied de ces volcans
que nous planterons notre tente l’année prochaine. Il y a là aussi
une région magnifiquement peuplée, mais qui est devenue en même
temps depuis quelques années comme un centre d’exportation pour
les malheureux esclaves qui de là sont écoulés par tous les pays environnants, les grands du Rwanda sont les premiers à ruiner leur
pays et à vendre leur sujets.
J’ai été assez long, et n’ajouterai plus guère. Au Karagwe, nous
trouvons un roi enfant qui a chaussé de beaux brodequins pour
nous recevoir et qui se tient surtout très fixe avec tout son entourage. Il a eu plusieurs fois des visites d’Européens et nous prend
pour des officiers aussi. Heureusement qu’au fond de notre caisse
j’avais un nègre grimacier, petit automate à ressort remontable. Une
fois exhibé, tout le monde se dérida et même la nourriture pour nos
hommes, qui depuis trois jours n’avaient plus eu que de la viande,
arriva bien plus vite. Ce roi s’appelle du joli nom de Ntale (lion). Il a
bien 14 ans, ses deux femmes n’ont pu résister à l’envie de voir le
nègre et ont ainsi gravement manqué à l’étiquette de la cour qui ne
leur permet pas de se montrer.
Je crois que mon grimacier y a été pour quelque chose aussi dans
la cession qui nous fut faite d’un petit terrain pour établir ici un catéchiste. Tous les moyens sont bons.
A partir de la capitale du Karagwe, Weranyange, nous trouvâmes
une petite route qui conduisait vers la station militaire de Bukoba.
C’est un progrès ; il est regrettable seulement que l’entrepreneur qui
en a fait le tracé, ait eu l’idée originale d’en faire un chemin de tou-
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ristes, comme on doit en retrouver dans les Alpes et les montagnes
de Suisse. Mais il ne m’y reprendra plus. Avec mes jambes qui se
font un peu veilles, je suivrai une autre fois le vieux sentier des sauvages, certain de m’en tirer avec moins de peine. A mesure qu’on se
rapprochait de Bukoba, le chemin devenait plus égal et mieux soigné, il était même bordé d’une espèce de ficus dont il suffit au reste
de piquer une branche en terre pour avoir un arbre. Ce chemin demande bien du travail et la corvée paraît rude aux braves gens qui
sont toujours à gratter l’herbe et à balayer. « Quelle nouvelle » demandai-je à un des travailleurs ? « Ee bwana, kazi na nkoni » (Eh
Seigneur, du travail et du bâton). Le ton était significatif aussi.
Il y aurait bien à dire sur notre civilisation d’ici parfois un peu hâtée sur certains points.
Avec cela si l’on favorisait au moins quelque peu l’extension de la
religion parmi les pauvres indigènes. Mais non c’est le contraire. Nos
Noirs qui dans les premiers temps, à l’entrée des premiers officiers
« qui vinrent manger le pays » avaient abandonné d’eux-mêmes les
singeries parfois monstrueuses de leur culte grossier, ont été depuis
quelque temps invités à les reprendre, ainsi que leurs danses les
plus mauvaises, et le culte même du serpent. Mais je ne peux toucher ce sujet, je vous en ai laissé entrevoir pour que vous continuiez
à prier beaucoup pour nous et à faire prier les bonnes âmes.
Adieu encore, bien cher frère. Vous avez de quoi donner de nos
petites nouvelles.
Que le bon Maître bénisse pour vous et pour toute la famille, cette
nouvelle année, qu’il vous donne sa bonté. Je ne vous oublierai pas ;
de votre côté travaillez toujours pour nous, votre charité fera peutêtre plus que nos courses pour les conversions de nos pauvres Noirs.
Votre toujours bien affectueusement ami en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
23. LETTRE DU 1ER JANVIER 1901 A MGR LIVINHAC53
Marienberg près de Bukoba,
le 1er Janvier 1901
Monseigneur et très Vénéré Père,
De retour depuis quelques jours du Rwanda, je suis
heureux d’annoncer à Votre Grandeur que la mission fait des progrès
en ce pays. La station du Sacré-Cœur est bâtie en partie, et surtout les catéchumènes se présentent en grand nombre. Il y a une
centaine de jeunes gens tous les jours, et près de quatre cents
53 Lettre de Mgr Hirth du 1er janvier 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095053.
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d’adultes le dimanche. Il y en aurait peut-être davantage, mais
nous n’avons rien voulu hâter dans les commencements, afin de ne
pas exciter d’opposition de la part des chefs. Ceux-ci, par politique,
se montent assez bien, et nous attachons le plus grand prix aux
bonnes relations avec eux. Pourvu que les missionnaires ne le prennent pas de trop haut avec le roi !
Dans une visite faite à Iyuhi54, celui-ci a autorisé notre fondation nouvelle au Kissaka. Cette province a été bien éprouvée depuis
trois ans par la famine ; elle a perdu, dit-on, la moitié de sa population. Mais enfin la pluie a tombé en abondance, et les gens reviennent. Quel beau pays aussi, et malgré tout encore bien peuplé !
Les Pères sur leur colline de près de trois lieues de long et deux
lieues de large ont eu de la peine à trouver entre les bananeraies une
place libre assez grande pour leur station. De la part des chefs actuels du pays, des représentants du roi Iyuhi, il y aura à craindre
quelque opposition plus ou moins déguisée ; on a peur que nous ne
voulions ramener les anciens chefs, jadis indépendants, de ce pays.
Mais avec beaucoup de prudence, nous pourrons nous faire accepter
par les grands, car pour le peuple, auquel nous amenions tout juste
de grosses pluies et quelque espoir de protection pour l’avenir, on
nous embrassait les genoux à notre passage et nous suppliait de
rester.
La station de la « Reine des Saints » (parce que c’est le jour de la
Toussaint que la Providence nous a fixés là) n’est pas au lac Mohazi
où nous cherchions d’abord, mais à deux petites journées au Sud de
ce lac, à proximité d’un autre lac plus considérable encore que le
Mohazi : ce ne sont pas les lacs qui manquent au Rwanda.
Je crois avoir indiqué déjà à Votre Grandeur les placements des
derniers Pères. Plaise à Dieu maintenant de bénir notre nouvelle fondation !
Du Kissaka à Marienberg, le plus court était de prendre la route
directe par la capitale du Karagwe ; le passage de la Kagera est là un
peu plus difficile que sur la route d’Usui – Kissaka à cause des larges
marais de papyrus qui bordent la rivière. Le P. Van Thiel [1865-1911]
est venu au devant de moi de Marienberg, à la Kagera. A Weranyange, capitale du Karagwe, située près de l’ancien Kafuru des
Arabes, nous avons pu faire acquisition d’un petit terrain pour un
catéchiste ; mais tout le Sud du Karagwe est peu peuplé ; il n’y a que
de la capitale jusqu’à la Kagera au Nord.
A Marienberg, je compte faire un séjour de près de deux mois.
Plus qu’ailleurs, le bien est difficile ici ; les Baganda chassés du Nord
depuis une année nous font de plus en plus tort. Ils sont devenus les
favoris auprès de tous nos chefs indigènes, favoris même auprès de
54 Iyuhi ou Yuhi IV : nom dynastique du Mwami Musinga (1883-1944).
63
Bukoba qui jadis ne voulaient jamais de nos Baganda, tant qu’ils
étaient fidèles à leur foi. Si de ces pauvres gens, au lieu d’agents de
perversion, nous pourrions faire au moins des catéchistes, ce serait
parfait.
En rentrant au Bukumbi, je verrai Kome qui nous donnera je
crois les mêmes consolations qu’Ukerewe. Dans cette dernière île, la
grande église est à peu près achevée ; elle arrive à point car la Providence nous amènera, je crois, plus de baptêmes encore que par le
passé.
Dans l’Usui, un bien beau pays cependant, nous allons par contre
bien lentement ; nous avons mal commencé là, en le prenant de trop
haut avec le chef.
J’ai reçu les deux circulaires qui ont suivi le Chapitre, et me ferai
un bonheur pour ma part de me conformer en tout, tant à l’esprit
qu’à la lettre, pour autant que mes petits moyens me le permettront.
Mais pour ce que l’on demande dorénavant à ce pauvre provincial,
je crois que le bon Maître devra mettre pas mal du sien.
Il y a presque cent missionnaires dans cette province, et beaucoup
d’entre eux que je n’ai jamais vus, et que je ne verrai jamais. Si des
plaintes devaient vous arriver bientôt de la part de ces chers confrères, Votre Grandeur voudra bien faire droit à leurs demandes, et
ne pas laisser trop souffrir de dévoués missionnaires ni surtout la
cause de Dieu.
Cette lettre était commune quand j’ai reçu votre dernière
d’Octobre annonçant encore deux missionnaires. Bien soit le Ciel ;
bénie soit la bonté qu’a eu Votre Grandeur ; béni aussi ce cher
Rwanda qui va avoir une 3e station.
La place de celle-ci sera au Nord du pays, dans la région des volcans, d’après les renseignements favorables que j’ai pu réunir depuis
trois mois. Nous n’attendrons que la délimitation entre Allemands et
Congolais, qui se poursuit en ce moment.
Les Anglais, paraît-il, ne veulent pas encore délimiter, mais on dit
qu’il y a pas mal de leurs gens dans cette région-là ; il faut donc se
hâter.
Après cette station dans le Bugoye, au Nord-Est du Kivu (cette
partie du lac doit être transportée considérablement vers l’Est), il
nous faudra encore et tout d’abord deux autres stations au Rwanda,
l’une au Sud du Kivu, l’autre à la capitale ; puis une station au Sud
de Bukoba (Bukoba a depuis 4 mois une école du gouvernement ; le
maître est musulman), et une dans la partie Sud de l’Usukuma, car
les Basukumas aussi sont entamés. Et il faut augmenter le nombre
des missionnaires qui parlent leur langue, afin de rendre les placements plus faciles.
Daigne Votre Grandeur bénir ces plans, et nous aider à les réaliser ! De mon côté, je prie le Ciel de vouloir bien conserver longtemps
64
Votre Grandeur à l’affection de ses enfants, et de multiplier sur votre
personne ses saintes grâces pendant l’année qui commence.
Daignez agréer, Monseigneur et très Vénéré Père, l’hommage des
sentiments de filiale soumission et de respectueux dévouement avec
lesquels je suis de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
24. LETTRE DU 1ER JANVIER 1901 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST55
Marienberg près de Bukoba, le 1er Janvier 1901
Mon bien cher frère Ernest,
Quelques mots encore avec la longue lettre ci-jointe. Ces lignes
comme toujours ont été écrites au courant de la plume ; pas d’idées
bien suivies quand on est dérangé à tout propos.
Vous en ferez ce que vous pourrez, et sans être indulgent, vous
savez bien que je ne suis pas homme de bureau. Voyez si cela ferait
plaisir à quelques-uns des nôtres, et particulièrement à Mr le Curé
Wirth, à l’aumônier Würker et autres, auxquels je ne puis envoyer
que quelques lignes. Le temps ne me permet pas non plus d’écrire
bien long au Dr Froberger [1871-1931] de Trèves.
Mon courrier met peut-être un peu plus de temps pour m’arriver,
c’est pour cela que je n’ai rien de vous depuis assez longtemps. On
m’a transmis cependant de Zanzibar les intentions de messe que
vous avez expédiées. Mille mercis affectueux. Cette année nos missionnaires ont passablement augmenté, les besoins croissent à proportion.
Je vous quitte, car il me reste encore tant de lettres à expédier
partout, que je n’en sors pas. Au Bukumbi je ne serai guère de retour avant Février.
Continuez à prier beaucoup pour le pauvre missionnaire qui se dit
toujours votre bien affectionné frère en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Mes sentiments respectueux à Mr le Chanoine.
55 Lettre de Mgr Hirth du 1er janvier 1901 à Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096138.
65
25. LETTRE DU 2 JANVIER 1901 A SA TANTE, SŒUR CLEMENTIN SAUNER56
Marienberg près de Bukoba, le 2 Janvier 1901
Ma révérende Mère et bien chère tante,
Ce n’est pas le désir de vous écrire qui me manque, mais c’est
toujours le temps qui est difficile à trouver. Voici plus de trois mois
déjà que je suis de nouveau en voyage, et j’en ai encore pour un mois
et demi.
Ces jours-ci à l’occasion de la Noël et du Nouvel an, je vous ai particulièrement recommandée à Notre Seigneur et à sa bonne Mère, les
priant de vouloir bien pendant cette année nouvelle subvenir à tous
vos besoins du corps et de l’âme surtout. Que la Sainte grâce du bon
Maître vive dans votre cœur, toujours plus forte et plus abondante.
C’est cette grâce qui fait notre unique joie et notre bonheur.
Je suis bien en retard pour vous remercier de toutes les bontés
maternelles que vous voulez bien me prodiguer toujours ; je voudrais
pouvoir vous dire, combien votre argent est bien placé toujours, et
combien je désirerais qu’un grand nombre de Sœurs de votre couvent pût ajouter encore à vos aumônes. Les intentions de messes
sont toujours acceptées avec grande reconnaissance ; cette année
huit missionnaires nouveaux m’ont été ajoutés dans ce Vicariat ;
c’est environ 2 000 messes au moins que je devrai leur trouver encore, puisque vous savez bien que pour tout leur entretien personnel,
ils ne sont pas plus riches que moi, et n’ont d’après nos règles que
leurs honoraires de messes.
Mais avant tout, je vous écris pour solliciter vos prières et celles
de votre pieuse communauté. En ce moment je suis dans une mission qui en a grand besoin. Depuis huit ans, nous luttons ici pour
obtenir en faveur de nos Nègres la liberté de se faire instruire, et
cette liberté nous ne pouvons l’obtenir ni des chefs blancs, ni des
chefs noirs. Quand en secret nous pouvons faire quelque néophyte,
on s’applique à nous le pervertir. Par contre, il y a toute liberté pour
les musulmans et les païens, adorateurs encore du serpent. Nous
prenons patience malgré tout, mais aidez-nous beaucoup de vos
prières.
Pour vous encourager à nous secourir, j’aime mieux vous parler
encore de notre beau pays du Rwanda que je vous ai fait connaître
un peu en Février ou Mars dernier ; je viens d’y faire mon second
voyage. Grâce à Dieu il a été un peu moins pénible que le premier.
En Février 1900 nous étions les premiers missionnaires qui pussent pénétrer dans ce royaume jadis toujours fermé. Nous trouvâmes
56 Lettre de Mgr Hirth du 2 janvier 1901 à sa tante religieuse, Sœur Clémentin Sauner,
A.G.M.Afr., Casier 303, N° 096139-096141.
66
un pays bien beau, et un peuple bien disposé, mais gouverné par des
chefs et des conquérants qui ne nous inspiraient pas grande confiance. Dieu fit si bien grâce aux bonnes prières que nous avions
demandées partout que nous pûmes établir une première mission
dans une des parties les plus peuplées. Tout autour de la mission,
nous avons, à 4 lieues à peine, une population de plus de 100 000
âmes. Ces bonnes gens, depuis trop longtemps tyrannisés par leurs
maîtres reçurent les missionnaires comme des libérateurs, mais
n’osèrent cependant s’approcher d’eux, ni les aider à s’établir. Les
grands chefs de leur côté, eurent bientôt du regret de nous avoir
laissés entrer dans leur pays et plusieurs fois levèrent des troupes
pour faire partir les Pères ou même les tuer. Ceux-ci avaient autour
d’eux une vingtaine de jeunes gens chrétiens tirés de nos autres missions pour les protéger. Grâce à eux on put tout d’abord construire
un grand mur en carré derrière lequel les missionnaires après six
mois d’inquiétude purent enfin dormir un peu tranquille.
Ce premier succès fit reculer les chefs ; on ne parla plus
d’attaque, et les bonnes gens qui entouraient les missionnaires prirent confiance, et vinrent en foule s’offrir pour aider à bâtir enfin des
maisons. En Novembre dernier, je trouvai deux petites maisons de
faites déjà. Ce qu’il y a de mieux, c’est que les enfants et toute la
jeunesse nous demandent aussi de les instruire. Il y en a bien cent
qui reçoivent l’instruction tous les jours, et 400 le dimanche. Quantité d’enfants surtout sont venus se mettre pensionnaires même auprès des Pères, et comme dans cette partie du pays, la nourriture
pour le moment est abondante on a pu les recevoir pour les former
un peu mieux que les autres. Ce que je n’ai vu dans aucune autre
mission, c’est que les filles ont voulu suivre l’exemple des garçons,
elles ont quitté leurs parents pour vivre aussi auprès des missionnaires. Elles aussi veulent être instruites et ne plus seulement vivre
et mourir comme « des chèvres », selon leur expression. Pour éviter
tout blâme, nous faisons dire aux parents, à chaque nouvelle demande d’admission que ces filles recueillies étaient déjà une vingtaine. Si je pouvais vous les envoyer au moins ! Elles seraient une
centaine demain si nous le voulions ; et cependant nous n’avons toujours encore pas de religieuses dans mon Vicariat, pour la bonne
raison que nous n’avons pas de quoi les faire venir et les faire vivre.
Chaque Sœur nous coûterait au moins 2 000 francs, même sans
compter les frais de leur premier établissement.
Dans un an ou deux, le Rwanda serait cependant assez sûr pour
leur permettre de venir. Ne manquez pas, bonne tante, de les demander souvent au bon Dieu pour nous. Avec elles aussi nous éviterions plus d’une fièvre. Hâtez-vous surtout, ou sinon, ma tête que je
pourrais appeler vieille tête déjà, achèvera de blanchir avant qu’elles
soient là.
67
Le bon Maître nous ayant envoyé assez de missionnaires cette année, deux restèrent aussitôt dans cette belle mission du Sacré-Cœur,
où nous espérons compter dès l’année prochaine plus d’un millier de
catéchumènes.
Malgré les dispositions plus ou moins bienveillantes des grands
chefs du pays à notre égard, je pus obtenir d’eux qu’on nous laisserait fonder une seconde station. Nous avions choisi notre emplacement déjà, et c’est le jour de la Toussaint que la Providence nous
l’avait fait trouver. Aussi notre nouvelle mission gardera-t-elle le nom
de la « Toussaint ». Il y a maintenant dans cette mission-là deux missionnaires alsaciens qui se souviendront avec bonheur de votre maison de la Toussaint à Strasbourg.
Ma lettre étant déjà longue, je ne puis songer à vous donner le détail de la réception que nous firent les gens au milieu desquels nous
plantâmes notre tente. Au reste, j’en ai écrit assez long à l’abbé Ernest. Nous sommes là dans un pays qui est en ce moment le plus
malheureux du pays, quoique lui aussi, soit une des provinces de
notre beau Rwanda. C’est que le Rwanda est un peu plus grand, à
peu près vingt-cinq fois comme votre Alsace57 ; il n’a ni chemin de
fer, ni même de routes, ni de canaux, donc les relations sont très
primitives, et les voyages longs et difficiles. Nos deux stations sont à
huit jours de marche l’une de l’autre ; c’est ce qui vous explique,
comment la première peut-être dans l’abondance, tandis que dans la
seconde on meurt de faim. Rappelez-vous aussi que tout se porte à
dos d’homme. La province pourtant où nous venons de nous établir
était il y a cinq ans seulement un magnifique pays aussi, et très
peuplé ; l’année dernière encore je l’avais traversée, et l’avais trouvée
toute différente de ce que je l’ai vue cette année. Il faut vous dire que
les marchands d’esclaves ont trouvé il y a quelques années le chemin
de ce pays, et ceux qui gouvernent sont assez dépravés de leur côté
pour vendre pour quelques brasses d’étoffes les jeunes enfants, les
filles surtout. Tout le monde laisse faire ; il n’y a que le missionnaire
qui réclame, mais bien en vain. Avec cela la famine est survenue encore depuis 3 ans ; les gens s’expatrient ou bien meurent de faim.
C’est à peine si ce pays a gardé la moitié de sa population. Je n’ai
pas osé écrire à l’abbé Ernest tout le mal que nous font les marchands d’esclaves, il aurait pu le publier, et cela même pourrait détruire ici nos missions. Il vaut mille fois mieux que nous fassions ce
que nous pourrons avec nos petites forces, mais il n’est pas nécessaire de vous dire combien le missionnaire souffre de voir tant de
misères qu’il ne peut soulager. Les gens que nous avons vus peuvent
à peine se traîner encore, et nous n’avons pas de quoi les faire manger, étant nous-mêmes nouveaux et dépourvus de toute nourriture.
57 La superficie de l’Alsace est de 8 280 km² et celle du Rwanda est de 26 338 km².
68
Dès le premier jour, les Pères ont baptisé les petits enfants qu’ils
trouvaient mourants sur le dos de leurs mères ; celles-ci pour
quelques perles nous laissent faire. Ces petites charités que nous
faisons nous ouvrent les cœurs, et surtout les petits anges que nous
envoyons en Paradis nous obtiendront les grâces de Dieu. Beaucoup
de ces pauvres petits semblaient n’attendre que notre passage.
Bien chère tante, je ne sais si vous pourrez lire mon griffonnage,
mais vous tâcherez de vous exercer en toute patience. Je dois laisser
au reste à l’abbé Ernest, à qui j’écris assez souvent, de vous donner
ordinairement mes petites nouvelles ; pour moi la besogne augmente
avec les années ; si du moins les forces augmentaient aussi de leur
côté ! Mais sous notre soleil, cela est bien difficile. Par ce même courrier, j’envoie quelques lignes aussi à votre Révérende Mère Supérieure. La Mère Silvine58 veut bien s’intéresser elle aussi à nos besoins, il n’est que juste que je la remercie ; je regrette seulement que
je suis obligé à me borner à quelques lignes.
En terminant, je prie le bon Maître et sa Sainte Mère, de nous bénir, vous et toutes les bienfaitrices de votre congrégation. Je souhaite
que vous augmentiez toujours le nombre des zélatrices.
Avec l’expression de mes plus sincères remerciements, je vous
prie d’agréer, bien chère tante et marraine, la nouvelle expression de
mon plus affectueux dévouement en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
J’apprends à l’instant qu’on nous envoie encore deux jeunes missionnaires. Cela nous
permettra de fonder une 3e station au Rwanda, s’ils arrivent en bonne santé. Cette fois
ce sera « Sainte-Croix ».
Je ne sais comment vous ferez pour comprendre cette lettre interrompue plus de dix
fois.
26. LETTRE DU 8 JANVIER 1901 A LA SŒUR SILVINE
GERUM, SUPERIEURE GENERALE DES SŒURS DE LA
DIVINE PROVIDENCE DE RIBEAUVILLE,59
Marienberg près de Bukoba, 8 Janvier 1901
Soeur Silvine Gerum, née Catherine Gerum le 15.12.1828 à Oberhergheim (HautRhin). Ses parents étaient Antoine Gerum et Agathe Metter. En 1844, elle entre chez
les Sœurs de la Divine Providence de Ribeauvillé et prononce ses premiers vœux le
15 septembre1845. Elle reçoit alors le nom de Sœur Silvine. Elle enseigne à Bischwiller de 1851 à 1889. De 1899 à 1905, elle est Supérieure Générale de sa Congrégation.
Elle meurt le 21 mars 1910 à Ribeauvillé. Il est curieux que les Sœurs de la Divine
Providence n’aient pas conservé une photo de cette Supérieure Générale (Archives des
Sœurs de la Divine Providence de Ribeauvillé).
59 Lettre de Mgr Hirth du 8 janvier 1901 à la Sœur Silvine Gérum, Supérieure Générale des Sœurs de la Divine Providence de Ribeauvillé, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096142.
58
69
Ma très Révérende Mère,
La dernière lettre que j’ai reçue de la Mère Clémentin, m’a appris
que vous avez bien voulu vous associer à elle dans les secours qu’elle
se fait un pieux devoir de m’envoyer. Je ne saurais faire moins que
de vous exprimer sans retard ma plus vive et plus sincère reconnaissance. Vous avez bien voulu continuer ainsi la pieuse tradition que
les Supérieures précédentes avaient commencée, et vous associer
intimement, vous et toute votre communauté, aux travaux de nos
missionnaires.
Il faut bien que je vous le dise, rien n’est si encourageant pour le
missionnaire, sous ce rude climat de l’équateur, comme de savoir
qu’il est toujours soutenu par les prières et les aumônes des âmes
généreuses qui compatissent à ses peines, et voudraient souffrir avec
lui. Aux heures difficiles nous nous souvenons du dévouement de
nos bienfaiteurs d’Europe, et cela nous rend le courage.
Cette année-ci, dans ce seul Vicariat, nous avons pu établir, à
huit journées de marche l’une de l’autre, trois missions nouvelles
avec trois missionnaires chacune. C’est que nous avons hâte
d’avancer ; la traite des esclaves enlève à ces pays des milliers de
pauvres noirs tous les mois, et d’un autre côté, les ministres de
l’erreur voudraient nous prévenir.
Il y a le « Sacré-Cœur », la « Toussaint » et « Sainte-Croix » ; mais
tout nous manque pour l’installation de ces trois missions. J’ose
vous prier, très Révérende Mère, de vouloir bien nous recommander.
Certainement qu’il y aura de vos Sœurs, qui, à l’autre ou l’autre de
ces titres, voudra bien songer à nous.
Permettez-moi de vous exprimer en terminant toute ma gratitude
pour les intentions de messes que vous voulez bien toujours nous
envoyer : c’est leur pain que vous fournissez aux missionnaires.
Veuillez agréer en même temps, ma très Révérende Mère,
l’expression des sentiments les plus respectueusement dévoués de
votre bien humble en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
27. LETTRE DU 11 JANVIER 1901 A MGR LIVINHAC60
Marienberg, le 11 Janvier 1901
Monseigneur et très Vénéré Père,
A la date du 1er Juin 1900 et dans les quelques observations aux chefs de mission, Votre Grandeur demande que les
60 Lettre de Mgr Hirth du 1er janvier 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095054.
70
résidences des missionnaires ne se composent pas de maisons séparées.
J’ose vous prier de vouloir bien me faire connaître que je pourrai
autoriser dorénavant ce qui existe déjà dans quelques endroits, savoir qu’il y ait deux corps de bâtiments distincts pour la maison des
missionnaires, ou bien s’il ne faut qu’un seul corps de bâtiment. Ces
deux corps de bâtiments seraient sur une seule ligne, mais séparés
par une petite cour, en avant du portail de l’église, et large environ
comme ce portail. Dans chaque corps de bâtiments, il y aurait
3 pièces, ce qui donne 6 pour les deux, 4 pour les missionnaires,
1 petit dépôt, 1 réfectoire. J’ajoute ci-joint un plan approximatif.
Voici les divers avantages qui ont été signalés en faveur du système des deux bâtiments.
1) En certains endroits le petit mamelon occupé offre un plateau
dont la surface unie est assez restreinte, 80 mètres à peine de côté. Il
faut placer une grande église au milieu, et pour avoir un plan général
symétrique, il ne reste pour la résidence que la place de deux corps
de bâtiments, un de chaque côté de l’église.
2) Avec nos moyens primitifs de construction les réparations
s’imposent fréquemment. S’il y a deux bâtiments distincts, la mission peut suivre son cours, sinon et surtout pour la reconstruction
complète d’une grande maison unique, toute la mission est comme
suspendue pendant plus de six mois, faute de chambres pour les
missionnaires, et aussi parce qu’il faut tout laisser pour activer les
travaux. Cela nous est arrivé au Bukumbi.
3) Le système, avec église selon le plan, permet d’ordinaire de restreindre l’enceinte de la mission, d’où diminution de travaux et dépenses tant pour la construction que pour l’entretien. D’ici longtemps encore l’enceinte paraît nécessaire en ces pays, et une enceinte permettant de se défendre.
4) L’église est plus isolée du bruit, et le recueillement y est facilité,
c’est un grand point. Tandis qu’une église placée sur un côté de la
résidence, est comme au milieu d’une grande foire, vu nos matériaux
de construction toujours légers.
5) L’église se trouvant tout à côté des chambres des missionnaires, le ministère en est facilité d’autant.
6) L’église est mieux défendue contre le feu par malveillance, ainsi
que contre les vols ; la cour intérieure des missionnaires se trouvant
tout autour.
7) Les chrétiens fréquentent même davantage l’église quand elle
est près des chambres des missionnaires ; il semble qu’ils vivent plus
en famille avec ceux-ci.
71
Une cour intérieure est nécessaire dans les grandes stations.
Pour la chambre du Frère ou des Frères, là où il y en a, il y a eu
de graves raisons pour la mettre dans la cour intérieure. On a supposé que les constitutions le permettaient, et je ne vois même pas
comment nos Frères peuvent se conserver dans les stations où ils
sont à portée des gens qui leur font visite.
Un second point. Circulaire. Art.235 : « Le Chapitre déclare que
laisser habiter des femmes dans les dépendances de la maison
des missionnaires, est un abus répréhensible qui doit absolument disparaître ». Au Bukumbi, l’orphelinat des filles avec maîtresse indigène est compris dans le mur général d’enceinte, mais
complètement séparé de la maison des missionnaires et des dépendances par des cours, le parc aux bestiaux, et des murs sans portes.
Communication entre missionnaires et orphelines ne peut se faire
par la porte extérieure, placée sur le mur d’enceinte. Cette manière
de construire est-elle visée par la circulaire, et le Bukumbi est-il obligé de porter ailleurs son orphelinat des filles, qui se trouve toujours
à la place où Votre Grandeur l’a laissé ? L’été dernier, tout cet orphelinat a été reconstruit à neuf, à cette même place. C’est la raison de
sécurité qui nous l’a fait englober jadis dans une grande enceinte
(Plan ci-joint).
Une troisième question enfin : Les confrères tendent en général à
demander là où il y a un plus grand nombre de confessions, de laisser la lecture spirituelle le samedi ; d’autres demandent à raccourcir
le temps de la lecture les dimanches et fêtes à cause de la fatigue.
Que peut-on permettre ? Dans le Nyanza Méridional, la lecture spirituelle avec le temps prescrit a été maintenue jusqu’ici pour tous les
jours de la semaine. Il n’y a donc aucune prescription.
J’ose prier Votre Grandeur de vouloir bien me faire répondre à ces
différentes questions, et même à la première le plus tôt possible. Un
mot suffirait. On souhaite beaucoup avoir la réponse en Juin afin
que les constructions à refaire puissent être faites dès cette année.
Daignez agréer Monseigneur et très Vénéré Père, l’hommage des
sentiments de filiale soumission et de respectueux dévouement avec
lesquels je suis de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
des Pères Bl.
Vic. ap. Ny. M.
72
PLAN GENERAL D’UNE STATION DE MISSIONNAIRES.
EGLISE ET RESIDENCE DES MISSIONNAIRES. SUR LA COUR EXTERIEURE – ECOLES ET
CATECHUMENATS,
PHARMACIE – MARIENBERG, LE 11 JANVIER 1901.
73
28. LETTRE DU 12 FEVRIER 1901 A MGR LIVINHAC61
Marienberg, le 12 Février 1901
Monseigneur et très Vénéré Père,
Votre Grandeur voudra bien m’excuser si je n’écris aujourd’hui
que quelques mots à la hâte.
Les confrères venant de la côte sont ici en bonne santé et je suis
heureux encore une fois de vous exprimer ici toute ma reconnaissance pour l’intérêt affectueux que vous voulez bien porter à cette
mission et particulièrement au Rwanda.
Le P. Loupias [1872-1910] ira à Ukerewe ; nous partons demain, et
après quelques jours je ramènerai de là le P. Smoor [1872-1953], qui
prendra avec le P. Classe [1874-1945] le chemin du Rwanda, dès les
premiers jours de Mars.
Le P. Paul Barthélemy [1872-1943], en ce moment au Kissaka, avec
les PP. Classe [1874-1945] et Weckerlé62 [1872-1920] pourront peut-être
fonder une station dans le Bugogwe, au Nord-Ouest du Rwanda. Il
faut se hâter, car parait-il, le gouvernement va mettre de son côté
des stations dans le Rwanda, et le courant est très fort aux musulmans dans les sphères gouvernementales.
Dans une prochaine lettre, je compte parler à Votre Grandeur des
stations de Marienberg et de Kome que je viens de voir. A Kome, le
Frère Philippe [-?-] a fait tant d’instances pour rentrer enfin qu’il a
été impossible de le retenir plus longtemps. Il doit s’adjoindre aux
confrères de l’Uganda qui prennent la voie de Mombas pour rentrer
avec eux.
Le Frère est absolument inconstant ; il affecte depuis quelque
temps de ne plus suivre la règle du lever ; il est d’une irascibilité extrême avec les Nègres et même avec certains confrères : aucun Nègre
ne peut travailler sous lui ; il a failli se faire tuer par un indigène ces
jours derniers… Le Frère a d’autres raisons encore qu’il voudrait
exposer à Votre Grandeur de vive voix. Le Frère pourtant a bonne
volonté quelquefois ; il voudrait même vous supplier de le garder
dans la Société.
Dans ma dernière à Votre Grandeur, j’ai fait allusion aux décisions du dernier Chapitre relativement aux Provinciaux. J’avais mal
compris, je crois, la circulaire qui a suivi le Chapitre. En relisant, et
le P. Achte [1861-1905] aidant surtout, il me semble que le Chapitre a
61 Lettre de Mgr Hirth du 12 février 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095055.
D’après l’explorateur Czekanowski, le Père Weckerlé, né à Durrenzen près de Colmar, était un « grand patriote français » qui rêvait de la restitution de l’Alsace-Lorraine
à la France. Il aimait cultiver des fraises (J. CZEKANOWSKI, Carnets de route au cœur
de l’Afrique, Des sources du Nil au Congo, Montricher, 2001, p. 27).
62
74
tout laissé dans le statu quo, relativement au provincial du Nyanza,
statu quo dont je ne suis du reste pas sorti. Cela me revigore un peu.
J’ose vous prier de continuer à bénir nos missions et daignez
agréer, Monseigneur et bien Vénéré Père, l’hommage de la respectueuse soumission, et de l’affectueux dévouement avec lequel je suis
de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
29. LETTRE DU 20 MARS 1901 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST63
Bukumbi, le 20 Mars 1901
Mon bien cher frère Ernest,
Votre lettre du 15 Janvier m’est arrivée hier, mais je ne pourrai y
répondre que dans quelques jours. Patience donc.
Je suis rentré depuis peu d’un nouveau voyage qui m’a pris encore 15 jours ; et puis il a bien fallu faire enfin ma retraite annuelle
qui était en retard de six mois.
Tous ces voyages de mission en mission, tout le long de l’année,
me démontent complètement au physique et au moral. Priez que le
bon Dieu ait bientôt pitié de moi de quelque manière.
Votre offre d’intentions de messes, je suis heureux de l’accepter,
et vous en parlerai bientôt.
Adieu, mon bien cher frère et me croyez votre toujours plus affectueusement dévoué et reconnaissant en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
30. LETTRE DU 22 MARS 1901 AUX « ENFANTS DE MARIE » DE
LA PAROISSE SAINTE-MARIE DE MULHOUSE64
Bukumbi, le 22 Mars 1901
Aux chers Enfants de Marie de la paroisse Sainte-Marie de Mulhouse,
Une des dernières lettres reçues de mon frère l’abbé Hirth, m’a
surpris de la manière la plus agréable en m’annonçant le don si généreux que vous avez bien voulu faire à ma mission.
63 Lettre de Mgr Hirth du 20 mars 1901 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096143.
64 Lettre de Mgr Hirth du 22 mars 1901 aux « Enfants de Marie » de la paroisse
« Sainte-Marie » de Mulhouse, A.G.M.Afr., Casier 303, N° 096144.
75
Je bénis Dieu qui vous a envoyé cette heureuse inspiration, et je
ne voudrais pas manquer surtout de vous remercier de la pieuse
initiative que vous avez prise. Tout sera consacré à nos chers enfants
noirs, et, si vous le voulez bien, nous emploierons la somme à faire
au moins deux nouveaux rachats de petites esclaves.
LA VILLE DE MULHOUSE
Je reviens d’un pays où j’aurais pu en délivrer dans ce seul voyage
plus d’un cent qui me tendaient les bras. Ah ! les pauvres enfants, ils
mouraient de faim, et ils auraient bien voulu me suivre. Malheureusement je n’ai pu en délivrer que cinq à mon passage, et vous devenez pourquoi.
C’est donc aujourd’hui deux petites encore que nous allons ajouter au cinq, et ce seront les vôtres celles-là ; je regrette que vous ne
m’ayez pas envoyé leurs noms, mais il en sera temps encore, le baptême ne sera pas si vite.
Mon frère nous dira comment à notre grand regret toujours,
l’argent fond en route pour le tiers au moins, parce qu’il faut à la
côte le convertir en brasses de cotonnade, qui ne viennent pas toutes
seules jusqu’à Nyanza. Sans cette misère du port, nous aurions pu
obtenir peut-être quatre rachats avec la somme envoyée.
Il est bien entendu aussi que vous allez vous intéresser maintenant à vos petites filleules ; vous songerez à les habiller, et je prie
Dieu surtout qu’il vous mette dans le cœur d’en augmenter le
nombre. L’année dernière nous avons rebâti notre orphelinat de filles
76
rachetées, et grâce à Dieu, nous avons pu le faire assez grand, nous
pouvons en loger.
Vous pardonnerez au pauvre missionnaire de vous parler ainsi ;
rien qu’à entendre ce ton, vous allez dire que ce doit être au moins
déjà une barbe grise, pour se montrer si peu gêné : vous ne vous
tromperez guère. Je me fais vieux, il est temps que je cherche de petites mères, pour mes enfants dont le nombre augmente toujours.
Adieu, bien chers Enfants de Marie. Que le bon Maître et la bonne
Mère vous bénissent abondamment, vous et vos familles. Je vous
bénis moi-même autant que je le puis dans le Seigneur, et vous offre
encore l’expression de mes plus affectueux remerciements
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Ev. De Théveste
31. LETTRE DU 23 MARS 1901 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST65
Bukumbi, le 23 Mars 1901
Mon bien cher frère Ernest,
Depuis quelques jours déjà que je suis rentré à Bukumbi de ce
long déplacement qui a duré près de six mois, j’essaie de me remettre
un peu à ma besogne, je n’arrive pas. Il me faudrait plus longtemps
que cela pour me refaire des suites d’une si longue fatigue ; aussi
devant reprendre le bâton de voyage dans quinze jours déjà, je crains
bien un peu. Vous prierez pour moi, je ne me soutiens ici pas autrement que par les prières dont on veut bien me faire la charité en Europe.
Votre dernière du 15 Janvier m’est arrivée. Grand merci quand
même toujours pour tous vos envois et que le bon Maître vous donne
la main heureuse. Vous écrivez aussi beaucoup, me dites-vous, en
faveur de nos missions : je ne serais pas fâché de recevoir tout ce qui
s’imprime. Faites-nous donc découper tout cela dans les revues et les
journaux, et envoyez-le moi, cela ne vous fera pas beaucoup de frais.
Mais moi de mon côté j’ai bien besoin de savoir ce qu’il faut dire
aux bienfaiteurs, afin de les intéresser : si vous saviez comment
c’est dur ici de prendre la plume ; à force de ne voir que des
Nègres, on devient plus sot qu’eux.
Vous m’apprenez que vous comptiez faire un voyage à Paris… et
pour quoi faire donc ?... je ne puis deviner.
65 Lettre de Mgr Hirth du 23 mars 1901 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096146-096148.
77
Mais arrivons aux messes, je vous disais que j’acceptais votre
proposition de 300 par an de fixe, plus ce que vous enverrez en plus.
Puisque vous avez inscrit déjà, j’accepte pour 7 mois (Janvier à
Août exclusivement.) à 28 messes par mois, 14 chaque fois pro défunctis66 et 14 ad int. dantis67. Vous enverrez l’argent au Procureur
de Zanzibar avec mention expresse que j’ai reçu ces messes directement de vous et que je les ai fait acquitter, car de fait je les fais acquitter au fur et à mesure que le mois se présente. Sans cette mention expresse, le P. Procureur me les fera acquitter une 2e fois.
Mais pour l’avenir je ne puis pas m’engager à ce genre d’envoi : il
y aurait au moins confusion. C’est-à-dire que je ne puis accepter
pour le Vicariat. Comme je me trouve souvent à un ou deux mois de
courrier du Bukumbi, je suis obligé d’avoir trop de comptables et
d’entremetteurs. Un au Bukumbi où je ne suis que rarement ; un à
Zanzibar ; il y en a un déjà à Marseille, un autre à Maison Carrée !
Sans compter que Rome a demandé dernièrement que l’on ne dise
pas de messes comme cela, sans pouvoir spécifier les intentions.
Ce que je puis, c’est d’accepter, jusqu’à nouvel ordre, des messes
pour mon compte personnel, selon ma déclaration ci-joint.
J’accepterai le taux que fixera la générosité des bienfaiteurs.
Au reste je ne puis que vous encourager à en envoyer le plus possible pour mon Vicariat, et toujours au moins à 1 mark 20 ; vous
savez que nous n’avons que çà pour vivre. Vos intentions sitôt
transmises à Zanzibar sont communiquées au Bukumbi ; Rome sait
cette manière de faire ; il ne faut pas que vos bienfaiteurs soient plus
exigeants en général pour le temps
Quant à la manière d’envoyer l’argent, je conçois que, Zanzibar
étant pays anglais, les timbres postes allemands ne passent pas.
Mais le P. Ruby [?-?] a dû nous indiquer déjà quelque banque allemande établie à Zanzibar : il y en avait déjà il y a dix ans : Hamsing
et C° de Hambourg etc. … Au besoin demandez encore à ce Père qui
pour le moment est notre Procureur. De Rome, d’Alger, de partout on
lui envoie l’argent directement. Il y aura sans doute un peu plus de
frais pour vous, que si vous envoyiez à Marseille seulement ; mais
ces frais, vous les prendrez sur les sommes que vous nous expédiez,
il faut bien tout de même qu’on le fasse à Marseille. De quelque manière qu’on s’y prenne la dépense est à peu près la même finalement.
Vous rappelez qu’il faut bien tenir nos comptes : je vous indique
donc encore le moyen le plus sûr pour vous et le plus courant. De
Zanzibar chaque fois que vous envoyez des messes, demandez un
accusé de réception. Si vous préférez envoyer les autres sommes
66 « Pour les défunts ».
67 « A l’intention du donateur ».
78
quêtes, à Marseille seulement, exigez de même un recepisse68. Pour
mon compte, je préférerais que vous envoyiez tout à Zanzibar directement ; il n’y a pas plus de risque, ni en somme plus de frais. Une
fois que vous êtes sûr que vos envois sont arrivés à Marseille ou à
Zanzibar, ne vous préoccupez pas du reste ; Je me charge de faire
mettre dans une caisse ou celle du Vicariat, les sommes que vous
m’annoncez. De votre côté vous vous chargez de les faire arriver au
Procureur respectif.
Quelles sommes mettre à mon compte personnel ? Voyez vousmême là-dessus les intentions des bienfaiteurs. Mais il ne faut guère
y avoir ceux de la famille à me faire des dons personnels ; les autres
bienfaiteurs sans doute comptent donner au Vicaire pour le bien de
la mission ; et même de l’argent de la famille je me réserve bien d’en
donner à la mission le plus possible pour les œuvres du Vicariat.
Reste la question de la bonne entente entre Trèves et les bienfaiteurs : ce sera un peu long.
1) D’abord en principe, il faut poser que nous autres missionnaires, qui ont tant de besoins à satisfaire, nous devons chercher un peu partout, en toute prudence et essayer d’être bien
avec toutes les œuvres : surtout il ne faut jamais dire : « Fontaine je ne boirai pas de ton eau ». Ce n’est pas trop que tout le
monde nous appuie.
2) Je connais tout le zèle, et tout l’intelligent dévouement de
Mademoiselle Schynse en faveur de l’œuvre des dames qu’elle a
fondée en souvenir de son frère enterré ici au Bukumbi. C’est
une maîtresse femme, que j’ai vue à Trèves, et que j’estime
beaucoup. Mais il faut dire aussi qu’elle veut commander et
qu’elle n’entend que cela. Elle n’a jamais pu supporter aucun
missionnaire de Trèves, c’est le troisième Supérieur déjà qu’elle
veut changer, sans compter les autres Pères… Le chanoine Hespers du Kolonialrat69 a été obligé de briser à cause de ses immixtions et de sa langue. J’ai vu bien des lettres d’elle qui sont loin
d’être en sa faveur ; même celles que vous m’avez communiquée
prouve que vous avez à faire à une femme très passionnée. Par ma
part, j’ai voulu ménager les susceptibilités que je connais, mais pour
cela je me suis mis malgré moi, mal avec d’autres, et j’en suis de ce
seul chef déjà pour plus de 10 000 fr. ; ce que Mademoiselle Schynse
m’a valu ne monte pas à cette somme.
68 Un reçu.
Conseil colonial. Le Chanoine Hespers de Cologne était président de l’association
« Afrika Verein », association fondée en 1889 par les catholiques allemands pour sensibiliser l’opinion publique à la lutte contre la traite des esclaves et à l’œuvre civilisatrice des missionnaires. Comme membre du Conseil colonial à Berlin, il était très
influent.
69
79
3) Tout autre paraît l’œuvre de la Comtesse Ledochowska
[1863-1922]. Son œuvre non seulement grandira vite, tant que vi-
vra le cardinal Préfet de la Propagande, son oncle, mais elle
grandira encore après. Je comprends que le
P. Froberger [1871-1931] cherche à ménager la
Comtesse ; je vois moi-même bien des raisons
qu’il me serait trop long d’énumérer. Au reste
le Père a vécu assez longtemps à Rome et il doit
avoir de plus des indications de nos Supérieurs.
Le bulletin de la Comtesse est publié en 4 langues
déjà. En même temps qu’a eu lieu son congrès, a
paru aussi un opuscule de Dr Mioni, pour faire
connaître la « Sodalitat de hl. Petrus Claver »70.
J’en découpe, pour vous les envoyer, les deux
dernières feuilles.
Ce n’est pas moi certes qui demanderai qu’on
MGR LEROY
lâche tous nos bienfaiteurs pour se mettre à la remorque de la Comtesse, et je sais aussi bien des reproches qu’on
pourrait faire à celle-ci. Mais on ne peut non plus reprocher au
P. Froberger [1871-1931] qu’il agisse avec beaucoup de circonspection
quand il s’agit d’un personnage aussi puissant que la Comtesse.
D’ailleurs dans nos rapports avec elle, nous sommes en retard sur
toutes les autres sociétés. Mgr Leroy71 [1854-1938], Supérieur Général des Pères du Saint-Esprit, malgré toutes les œuvres particulières qui soutiennent déjà sa Congrégation, est allé bien plus loin
que nous.
Jusqu’ici de la Comtesse, j’ai reçu pas mal, et plus que j’aurais
pu espérer des relations, que je n’ai jamais entretenues qu’indirectement avec elle.
4) Donc pour conclure, le mieux à faire pour vous : c’est
d’essayer de vous aboucher avec le P. Froberger [1871-1931] ou
quelque autre des Pères de Trèves, et de demander de vive voix
70 « La société de Saint Pierre Claver ».
71 Mgr Le Roy (1854-1938), devenu le 15ième Supérieur Général de la Congrégation du
Saint-Esprit, voulait que ses missionnaires soient des hommes de science ; des
hommes bien formés, y compris en sciences humaines. Lui-même, en plus de son
labeur apostolique, était aussi explorateur, géographe, cartographe, botaniste, zoologiste, ethnologue, écrivain, dessinateur. Contrairement à tant de missionnaires qui
écrivaient des articles d’édification, souvent destinés à recueillir des fonds pour le
développement de leurs œuvres, Mgr Le Roy, publia diverses études où se mêlaient le
sérieux et l’humour. Il osa déclarer : « Il faut bien se mettre dans l’esprit, en effet, que
chaque peuple a sa civilisation, c’est-à-dire sa manière de comprendre la vie, de la
mener comme il l’entend, d’en tirer le parti qui lui semble le meilleur, de se diriger, de
se gouverner ». En plus il déclara : « La race africaine est actuellement en possession
des principales vérités qui ont constitué la révélation primitive ». En disant cela, il était
bien en avance sur ce que l’on pensait à son époque. (M. LEGRAIN, Mgr Alexandre Le
Roy, http ://www.spiritains.org/qui/histoire/dossier/doss5.htm ).
80
des explications. Essayez aussi de ménager beaucoup la Demoiselle Schynse, mais vous ne pourrez pas la suivre dans toutes
ses idées, je sais : c’est une des femmes les plus passionnément
autoritaires que j’aie vu.
Malgré vous, vous avez travaillé peut-être un peu pour elle, ne
travaillons que pour Dieu et les Noirs ; et si vous ne pouvez pas vivre
en même temps avec cette femme et Trèves, faites le sacrifice et restez avec Trèves : vous êtes plus sûr de rester avec Dieu.
Si la demoiselle était libre de faire les répartitions, je sais bien que
ce Vicariat y gagnerait, mais nos Supérieurs qui ont tracé leur ligne
de conduite aux Pères de Trèves, doivent avoir aussi de bonnes raisons pour intervenir.
Je ne sais si j’aurai été assez clair en vous expliquant tout cela,
mais la lumière se fera pour vous si vous réfléchissez vous-même sur
les passions qui sont ici en cause, et si vous demandez à Dieu une
petite grâce pour vous guider plus sûrement.
Et voilà assez pour aujourd’hui, priez beaucoup pour moi et continuez plus que jamais à vous intéresser à nos chers néophytes qui
sont aussi les vôtres.
En vous remerciant encore une fois, mon bien cher frère, de tout
ce que vous voulez bien faire pour nous ; je vous prie de croire tout
de nouveau à mes sentiments les plus affectueusement dévoués en
N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Je recommande à Dieu notre chère famille.
Si je n’oublie pas, j’essaierai de joindre encore quelques mots pour vos chers
Enfants de Marie.
Puis-je compter sur vous pour me faire envoyer par la poste l’ouvrage dont je
vous envoie le titre ci-joint ; ce sera une dépense de 3 à 5 marks. Merci
d’avance.
32. LETTRE DU 29 MARS 1901 A SA SŒUR VIRGINIE72
Bukumbi, le 29 Mars 1901
Ma bien chère sœur Virginie,
De quand date ma dernière ? Je serais bien en peine pour vous le
dire. Cette année, je suis devenu absolument nomade ; je n’ai pas de
chez moi nulle part. Un voyage n’est pas fini qu’il faut en commencer
un autre ; ma vieille tête n’y tient plus.
Lettre de Mgr Hirth du 29 mars 1901 à sa sœur Virginie, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096145.
72
81
Sitôt après Pâques, il me faudra partir encore ; aussi je me presse
de vous envoyer ces quelques lignes ; je vois devant moi vos trois
dernières de Nov., Déc. et Janvier.
Mille mercis, ma bonne Virginie, de vouloir bien toujours prier
beaucoup et faire prier pour moi. Les petites nièces aussi deviennent
de grandes nièces, comme je vois par les lettres qu’elles m’envoient.
Je voudrais pouvoir leur répondre moi-même, mais en attendant que
je trouve le temps, je vous chargerai de le faire. Faites-les grandir en
sagesse et en grâce, tous les jours, devant le bon Dieu et devant les
hommes : ce sera votre mission à vous, puisque vous n’avez pu avoir
celle de me suivre en Afrique. Et même s’il plaît à Dieu, vous enverrez par ici, l’un ou l’autre neveu et nièce ; pour cela, il faudra cultiver
les petites vocations avec beaucoup de patience, tout comme fait le
bon Dieu.
Ne manquez pas surtout de remercier de ma part, cette bonne
maman qui a bien voulu encore envoyer cent marks pour des messes
à la mémoire de papa. Dieu je l’espère les lui rendra ; un jour aussi,
elle aura besoin de messes. Et les bas, je vous ai dit, je crois, que je
les ai reçus cette année, un peu plus vite que ceux d’avant. Ne vous
hâtez pas surtout d’envoyer d’autres, car il y en a pour un moment,
quoique j’en use le plus possible. Et puis n’en envoyez que des noirs.
Vos graines promises sont attendues. L’année prochaine encore, envoyez-en sans que je vous le rappelle.
Mais je ne vous dis rien de la mission, je vois. Elle s’étend rapidement, et le nombre des baptisés augmente vite. Dans le seul
Rwanda nous avons fondé depuis une année trois nouvelles stations ; aussi tout est épuisé, la caisse, nos forces et tout… Nous
avons semé beaucoup depuis deux ans, mais si le bon Dieu nous
prête vie, dans deux autres années, nous commencerons là à faire
une riche récolte ; les bonnes gens viennent en masse à nos instructions. Priez le bon Dieu pour que bientôt nous ayons le moyen aussi
de faire venir des Sœurs. Il n’y a par là beaucoup de pauvres filles à
racheter de l’esclavage. Quêtez donc parmi vos amies, dites-leur que
pour 50 marks, elles sauveront une âme, elles feront une néophyte
qui par reconnaissance travaillera devant Dieu à sauver sa bienfaitrice.
Je reste pour le reste, notre frère Ernest, vous donner nos petites
nouvelles. Je lui écris de temps en temps quoique trop rarement.
Que le bon Dieu vous bénisse tous, parents, frères, sœurs, amis
et bienfaiteurs. C’est tout ce que je puis demander pour vous en retour de l’affection que vous ne cessez de me prodiguer.
Je reste mon côté votre bien affectueusement dévoué toujours en
N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
82
33. LETTRE DU 1ER AVRIL 1901 A MGR LIVINHAC73
Marienberg, le 1er Avril 1901
Monseigneur et très Vénéré Père,
De Marienberg, j’ai annoncé à Votre Grandeur la
fondation d’une station au Kissaka ; puis en Février,
j’ai envoyé quelques lignes pour annoncer le retour du Frère Philippe [-?-]. Comme une bonne partie des trois derniers mois a été
employée à la visite des stations de Marienberg, Kome, et Ukerwe, je
voudrais donner quelques détails sur ces missions.
A Marienberg, la population est assez bien disposée, et beaucoup
de gens voudraient pouvoir se faire instruire ; mais les chefs indigènes sont encore toujours hostiles, quoique les relations avec tous
soient extérieurement correctes. Leurs sujets n’ont la liberté ni de
venir travailler à la mission, ni de se faire instruire. A Bukoba, il y a
l’école musulmane du gouvernement ; elle est obligatoire, chaque
chef doit fournir et entretenir à ses frais un nombre fixe d’élèves.
Quatre de nos néophytes ont été ainsi retirés de l’école de la mission
et envoyés à celle du Fort ; deux se sont faits musulmans, ce sont
ces deux-là qui ont été choisis par le Commandant du Fort pour aller
continuer leurs études à la côte.
Ce qui manque toujours à Marienberg, c’est une école de catéchistes ; on va recommencer cette année pour la 5e ou 6e fois. J’ai
cru devoir enlever le P. Van Thiel [1865-1911], la direction de cette
station paraissant un peu difficile pour lui ; la règle aussi était quelquefois en souffrance. Mais le nouveau supérieur n’est pas facile à
trouver ; en attendant, je compte aller résider dans cette station
après Pâques. Les Bagandas dévoyés resteront encore longtemps au
Kiziba ; il n’y aura à rentrer chez eux que le petit nombre de ceux
que nous pouvons remettre dans la bonne voie.
A Kome, la mission semble devoir être relativement facile jusqu’ici.
Il y a une bonne jeunesse ; mais les adultes sont ivrognes pour le
grand nombre. Le chef du pays ne fait pas obstacle à la mission ;
mais par contre, il y a là un des anciens de Kipalapala. Les Pères
ayant achevé leurs maisons provisoires, la mission fonctionne assez
régulièrement avec deux catéchismes tous les jours, et école. Après
Pâques, le Frère Marie [Crozes Louis : 1853-1915] ira passer quelques
temps dans l’île pour aider aux constructions définitives. Il y a lieu
de bien espérer de cette mission, et de la charité qui règne entre les
confrères. Mais là déjà aussi, il y a les impôts sur nos maisons, sur
nos bois de construction, ou de la menuiserie, sur le troupeau.
A Ukerewe, la grande église est enfin à peu près achevée ; elle
pourra contenir de 1200 à 1500 personnes. Elle paraît solide, bâtie à
73 Lettre de Mgr Hirth du 1er avril 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095056.
83
la chaux, avec fondations en pierres, briques cuites et tuiles pour
couvrir ; elle fait honneur au P. Hauttecœur [1858-1952]. Mais après
cinq ans à peine, la résidence des missionnaires est tout entière à
rebâtir avec ses dépendances ; tout est dans un état de délabrement
difficile à décrire, au point que les étrangers trouvent de l’intérêt à
photographier ces ruines.
La chrétienté paraît en souffrance aussi, malgré les efforts que fait
le bon P. Roussez [1867-1935] pour suppléer à tout ce qui peut manquer par ailleurs. Je ne vois pas de remède, quoique je cherche depuis longtemps ; Votre Grandeur pourrait-elle m’aider de ses lumières ?
Du Rwanda, les confrères n’ont pas encore envoyé de nouvelles
assez précises pour savoir où sera fondée notre 3e station. Les pluies
sont extrêmement abondantes cette année, et la fondation sera peutêtre retardée à cause de cela.
Au Bukumbi, les baptêmes subissent un moment d’arrêt ; il y en
aura peu cette année. Le P. Joseph Barthélemy [1874-1956] a grande
bonne volonté, mais il est jeune, il vaut mieux qu’il prenne son
temps pour connaître d’abord ses 400 néophytes.
Ce Père a voulu faire la dépense (à ses frais) de faire couvrir de
zinc les deux chapelles latérales de notre église du Bukumbi. Ces
chapelles couvertes en paille comme le reste, prennent par trop d’eau
et compromettent la solidité du reste du bâtiment. La dépense sera
d’un millier de francs environ. J’aurais voulu avoir d’abord l’avis de
Votre Grandeur sur cette innovation dans nos missions ; mais d’un
autre côté aussi, les réparations sont urgentes et doivent être faites
avant Octobre 1901. A court d’autre expédient, j’ai cru devoir prendre sur moi d’agréer cette commande. Votre Grandeur voudra bien
me le pardonner, et me faire savoir en même temps, s’il est conforme
à nos institutions de faire des dépenses dans ce genre, même si elles
sont couvertes par des bienfaiteurs.
Il paraît que le nouveau gouverneur de l’Ost Afrika allemand
est ce baron von Götzen [1866-1910], qui le premier a pénétré dans
le Rwanda, et qui a écrit sur ce pays un livre passablement enthousiaste. Nous sommes sûrs de ne pas rester longtemps seuls
Européens dans ce pays-là. Aussi j’ose vous prier, Monseigneur et
très Vénéré Père, de vouloir bien nous faire encore la part aussi large
que possible dans la prochaine répartition de missionnaires. Sans
doute que j’ai déjà bien plus de confrères ici que je ne puis en diriger,
mais j’ose vous prier, de vouloir bien tenir compte plutôt des besoins
de cette mission, que de la pauvreté de celui qui en est chargé. Dieu
dans sa bonté finira bien par envoyer l’homme qu’il lui faut ; nos
chrétiens le lui demandent tous les jours.
Cette mission est un peu en peine aussi pour les Frères. Sur les
cinq qu’il y a, le Frère Marie [Louis Crozes : 1853-1915] se fait bien vieux,
84
et le Frère Adrien [Adrien Streng : 1860-1932] aurait grand besoin de
venir refaire sa santé en Europe, son arrivée à Zanzibar date de
1892.
Cette année, nous n’avons pas reçu le programme des confrères
théologiens. Nous attendons avec impatience aussi l’Indult74 relatif
à la diminution des fêtes. Les fidèles de ce Vicariat ont usé de toutes
les dispenses de l’Indult du carême.
Daignez Monseigneur et très Vénéré Père, continuer à nous bénir
et à faire prier beaucoup pour nous.
J’ose vous prier d’agréer en même temps, l’expression des sentiments de profond respect et d’affection filiale avec lesquels je suis
de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
34. LETTRE DU 9 AVRIL 1901 A MGR LIVINHAC75
Bukumbi, le 9 Avril 1901
Monseigneur et très Vénéré Père,
Au tout dernier moment, avant de m’embarquer du Bukumbi pour
Marienberg, on m’envoie d’Ukerewe le manuscrit d’un livre de prières
à faire imprimer. Ce livre je l’ai vu en partie à mon dernier passage à
Ukerewe. Nos porteurs partant pour la côté m’offrant une occasion
unique de le faire parvenir sûrement, je l’ai expédié à Votre grandeur,
la priant de le faire imprimer si Elle le juge à propos, et dans les conditions qu’Elle voudra bien fixer.
De Marienberg seulement, je compte écrire à ce sujet au P. Procureur de Marseille. C’est le P. Rousse[z ?] [1867-1935] qui est l’auteur
du livre ; ci-joint une petite analyse avec des indications pour celui
qui sera chargé de la correction. Votre Grandeur voudra bien faire
envoyer ces indications à qui de droit.
Rien n’est nouveau dans ce livre ; tout est pris du livre de prières
kiganda de Votre Grandeur, assez peu du Chuo cha sala 76 de Bagamoyo, très peu du petit livre de Mgr Streicher [1863-1952].
Ce livre servira outre Ukerewe qui va compter mille néophytes, à
la mission de Kome, de Marienberg, de l’Usui et même du Bukumbi ;
2000 exemplaires ne me paraissent pas de trop.
74 En droit canonique, l’indult est une dérogation à la loi, accordée par le pape ou le
Saint-Siège, qui dispense du droit commun de l’Église catholique, soit à une communauté de fidèles, soit à un particulier.
75 Lettre de Mgr Hirth du 9 avril 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095057-095058.
76 « Petit livre de prière ».
85
Je compte demander format et reliure ordinaire, quelques images
dans le texte.
Pour l’impression, s’adresser au meilleur marché, mais de préférence en Allemagne, par ici, les Européens y regardent beaucoup.
Un mot me choque depuis longtemps dans notre enseignement religieux à Ukerewe, c’est Namuhanga pour dire Dieu. Je crois que
Rome ne l’approuverait pas, pour la raison surtout que ce mot est
donné aussi très souvent aux rois du pays, dans la salutation ; Namuhanga = créateur.
A Kome les Pères eux-mêmes m’ont demandé de l’enlever de leur
langue pour le remplacer par Mungu.
A l’Usui, on avait pris d’abord Kazora (soleil), employé de même,
mais qui convient bien moins encore pour désigner le Dieu chrétien ;
je l’ai fait changer (remplacer) déjà par Mungu.
Mon avis serait que Votre Grandeur fit remplacer dans le manuscrit Namuhanga par Mungu partout. Les Missionnaires de la station
ne m’ont fait d’autre objection contre l’adoption de Mungu, que la
difficulté pour eux et les chrétiens de changer, à cause des habitudes
prises. Le manuscrit était prêt déjà.
Une raison secondaire c’est que ce livre sera répandu aussi dans
les missions voisines d’Ukerewe.
Je crois que sur ce point les ministres protestants sont plus difficiles que nous ; en dehors de Katonda, je n’ai trouvé chez eux encore que Mungu.
Nous aurons ainsi pour le Vicariat Katonda à Marienberg (il n’y a
pas lieu de changer), et Mungu partout ailleurs, même probablement
au Rwanda77.
Mungu est répandu partout, grâce à l’élément même mwangwana78 qui suit partout les Européens.
Que Votre Grandeur veuille bien excuser ma précipitation.
Ces jours derniers j’ai été inquiet un peu au sujet de notre mission du Kissaka. Il y a par là déjà 80 mauvais sujets baganda qui se
sont mis au service d’un aventurier mtusi pour mettre le trouble
dans le pays.
Mais le bon Maître arrangera tout pour qu’il n’y ait pas danger
pour la vie des confrères. J’ai dû envoyer quelques armes en plus.
Hélas ! les Baganda aussi vont se multiplier dans un pays qui offre
une si riche proie à leur rapacité !
Au Rwanda, les gens utilisent le mot « Imana » pour désigner Dieu. Dès 1902, les
Père Blancs remplacèrent ce mot par le mot kiswahili « Mungu ». Les Banyarwanda,
selon le Chanoine A. KAGAME, connaissent le terme « Nyamurungu » comme attribut
de Dieu. Selon lui, ce mot correspond à « Mungu » en kiswahili. A vérifier (J. VAN DER
MEERSCH, Le catéchuménat au Rwanda de 1900 à nos jours, Kigali, 1993, p. 57).
78 Africains islamisés venant de le la côte.
77
86
Daignez continuer à prier pour nous et agréer de nouveau, Monseigneur et très Vénéré Père, l’hommage de la filiale soumission et de
l’affectueux dévouement
de votre très humble fils et très obéissant en N.S.
Jean-Joseph
P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
35. LETTRE DU 22 JUILLET 1901 A SA TANTE RELIGIEUSE,
SŒUR CLEMENTIN SAUNER79
Marienberg près de Bukoba, le 22 Juillet 1901
Ma bien chère tante,
Ce n’est pas une lettre que je vous envoie, mais un simple souvenir bien affectueux que je veux vous adresser aujourd’hui en descendant de l’autel. J’ai voulu dire la Sainte Messe à votre intention aujourd’hui et j’ai demandé à votre grande sainte et patronne de vous
obtenir des grâces de plus en plus abondantes, pour vous et toute
votre congrégation. Ce n’est que justice pour moi, car vous continuez
à être pour moi plus que jamais une véritable mère. Par vos dons,
vous vous faites même la mère de tous nos chers Nègres.
Pour vous écrire avec quelques détails il faut que j’attende à un
peu plus tard ; pour le moment, ici, je n’ai pas même un coin pour
me réfugier. Toute cette station est en reconstruction ; nos maisons
en terre ne durent que peu d’années, et nous obligent à un travail
continuel.
J’ai reçu avec votre dernière du 17 Mars, l’annonce aussi des
nouvelles sommes que vous avez bien voulu me faire envoyer. Le bon
Maître seul sait toute la reconnaissance affectueuse que je vous
garde dans mon cœur. Que sa bonté verse ses bénédictions non seulement sur vous, mais encore sur tous ceux qui ont voulu ajouter
leur obole.
La bonne Sœur Colomban nous a quittés ; mais auprès de Dieu
elle ne sera pas perdue pour nous. Dites à Sœur Honorate et toutes
celles qui auront gardé mon souvenir de me recommander souvent
au Seigneur dans leurs prières, comme je le fais pour elles de mon
côté.
A plus tard quelques détails sur nos missions.
Veuillez agréer en attendant bien chère tante, la nouvelle expression de mon plus affectueux dévouement en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Lettre de Mgr Hirth du 22 juillet 1901 à la Sœur Clémentin Sauner, A.G.M.Afr.,
Casier 303, N° 096149.
79
87
36. LETTRE DU 26 JUILLET 1901 A MGR LIVINHAC80
Marienberg, le 26 Juillet 1901
Monseigneur et très Vénéré Père,
Nous sommes à l’époque de l’année où dans presque toutes nos
stations les confrères sont occupés, soit à bâtir leur station encore
en fondation, soit à achever ou réparer leur résidence là où la station
est plus ancienne. Il y a partout surcroît de travail puisque les
écoles, les catéchismes aux catéchumènes et le soin des néophytes
ne doivent jamais chômer.
Au Bukumbi on a pu faire dans les derniers mois quelques nouveaux baptêmes ; mais on va toujours bien lentement. Les néophytes
persévèrent bien.
A Ukerewe, la mission commence à cueillir les premiers fruits de
l’œuvre des catéchistes du P. Roussez [1867-1935] ; les baptêmes sont
plus nombreux. Mais l’année promet d’être dure encore. Après
l’église, il faut rebâtir toute la résidence des missionnaires.
A Kome, où s’installe aussi cette année dans une maison définitive, la mission continue à promettre ; les baptêmes ont commencé ;
ils ne seront pas bien nombreux encore, mais les catéchumènes
augmentent toujours parmi la jeunesse surtout.
Nos stations les plus éprouvées sont toujours Marienberg et l’Usui
où la liberté est refusée aux gens pour se faire instruire. Les causes
de cette situation sont multiples, mais la grande, c’est la présence
depuis plus de trois ans d’une foule de Baganda qui ont quitté toute
pratique religieuse ; et leur nombre ici semble s’accroître toujours. La
Providence seule peut guérir ces missions.
Le mal en ce moment se propage rapidement, même dans le
Rwanda. Que le bon Maître préserve cependant ce cher pays où
les promesses pour l’avenir sont si grandes ! Les missionnaires
du Sacré-Cœur d’Isavi, notre première station voudraient faire à
Pâques 1902 leurs premiers baptêmes, faisant ainsi une exception en faveur de quelques jeunes gens qui reçoivent une instruction toute spéciale depuis deux ans. Pâques 1902 ne serait
guère que le commencement de leur troisième année de catéchuménat. Mais je crois, que ces gens jeunes méritent cette
grâce et on continuerait pendant assez longtemps à les former
au rôle de catéchistes. Pendant deux ou trois ans surtout, on
éviterait de faire des baptêmes nombreux, et parmi le grand
nombre de catéchumènes qui auraient leurs quatre ans, on serait
difficile pour le choix des élus, afin d’avoir d’autant plus le
temps pour former les premiers néophytes.
80 Lettre de Mgr Hirth du 26 juillet 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095059.
88
Je ne sais si Votre Grandeur partagera sur ce point notre manière
de voir ; voilà pourquoi j’ose la prier de vouloir trancher le cas, et
nous dire si nous pourrons faire à Pâques 1902 l’exception susdite
en faveur d’une douzaine de jeunes gens qui semblent mieux mériter
cette faveur.
Les santés ont été généralement bonnes dans les derniers mois.
Le P. Hauttecœur [1858-1952] cependant, plusieurs semaines durant,
a éprouvé une grande faiblesse qui l’a condamné à la chambre :
c’était la suite sans doute des préoccupations que lui avaient données son église heureusement achevée. Et puis les PP. Smoor [18721953] et Classe [1874-1945] ont eu tous les deux une attaque assez bénigne d’hématurie à la suite de leur voyage au Rwanda, fait en pleine
saison des pluies. Leur caravane avait subi des retards qui n’ont pu
être évités.
Il nous tarde de savoir le nouveau renfort que la providence nous
aura préparé cette année. Nous prions pour que les confrères arrivent bien nombreux et d’avance nous offrons au Ciel et à Votre Paternité nos plus sincères remerciements.
Dans quelques jours pourront être expédiés aux Œuvres nos
différents rapports pour 1900 – 1901. Ils compléteront cette
lettre.
Daignez agréer, Monseigneur et très Vénéré Père, les sentiments
de profond respect et de soumission filiale avec lesquels j’ai
l’honneur d’être, de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur en N.S.
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
37. LETTRE DU 28 JUILLET 1901 A SA SŒUR VIRGINIE81
Marienberg près de Bukoba, 28 Juillet 1901
Ma bien chère sœur Virginie,
Malgré toute ma bonne volonté, je n’arrive pas à vous écrire aussi
souvent que je le voudrais : c’est que nous autres missionnaires, on
nous applique bien un peu le mot des Saints Livres : « Nous n’avons
pas ici-bas de demeure permanente ». Du 1er Octobre aux premiers
jours de Février dernier j’ai été en course à travers tout le Rwanda
jusqu’à deux mille mètres d’altitude ; une station nouvelle a pu être
fondée par là, et une autre préparée ; celle-ci a été fondée depuis. J’ai
eu à peine le temps du Carême à passer au Bukumbi, qui devrait
81 Lettre de Mgr Hirth du 28 juillet 1901 à sa sœur Virginie, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096150.
89
être ma résidence habituelle, et me voici depuis Pâques et pour environ quatre ou cinq mois à Marienberg, une station qui date déjà de
huit ans, mais où ma mission ne veut pas marcher. Nous l’avons
bien nommée Marienberg, mais cela ne suffit pas, paraît-il, pour faire
régner ici notre bonne Mère. C’est plutôt Teufelsberg82 qu’on devrait
l’appeler encore, parce que nous sommes d’abord sur l’endroit même
d’un bois sacré où jadis se faisaient les sacrifices des païens et puis
ensuite parce que nous n’avons pas trouvé le moyen encore de déloger le diable du cœur de tous les chefs qui empêchent leurs gens de
se faire instruire et baptiser.
Les petites gens pourtant voudraient bien connaître notre sainte
religion, mais ceux qui sont découverts apprenant le catéchisme,
trop souvent paient de la privation de tous leurs biens, leur audace
de préférer Dieu aux vieux sorciers de jadis. Priez beaucoup le bon
Dieu pour que dans cette station nous obtenions un peu de liberté. Il
y en a encore une autre qui est dans le même cas.
Dans toutes les autres le bien se fait doucement ; au moins on
nous laisse prêcher et convertir.
Vos dernières lettres arrivées ici sont de Février et d’Avril. Mille
mercis pour les quelques paquets de graines ; je les ai reçues et fait
mettre en terre, mais n’en ai pas reçu de nouvelles encore. De toutes
celles envoyées jadis, il reste peut-être un petit poirier et un cerisier.
C’est déjà mieux que rien.
Continuez à nous envoyer surtout chaque année beaucoup de
graines d’acacias
Mes meilleurs remerciements aussi pour tous les envois d’argent
que vous me faites avec la bonne maman. Je fais mon possible pour
porter très souvent à l’autel la mémoire de notre affectionné papa.
Remerciez de ma part aussi toutes les bienfaitrices ; que Dieu leur
donne de nous continuer longtemps encore leurs prières et leurs
aumônes !
Votre santé n’est pas brillante, me dit-on ; soignez-vous le plus
possible afin d’être en forces, pour soutenir la maman, et pour faire
l’éducation des petites nièces. Souvenez-vous qu’il nous en faut au
moins une ici à l’équateur. Il faut que je la trouve prête quand je reviendrai.
Adieu encore, ma bien chère Virginie et me croyez dans le Seigneur votre toujours bien affectionné frère.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Mes respects affectueux à Mr le Curé.
82 Montagne du diable.
90
Avec mes meilleurs embrassements à la bonne maman, à Xavier et à
la famille.
38. LETTRE DU 10 AOUT 1901 A MGR LIVINHAC83
Marienberg, le 10 Août 1901
Monseigneur et très Vénéré Père,
L’année dernière déjà le gouvernement allemand a
demandé un rapport sur l’action des missionnaires au Nyanza ; cette
demande m’ayant trouvé en voyage pour le Rwanda, je n’avais pu le
faire pour 1899-1900.
J’envoie ci-joint le double du rapport pour 1900-1901, que je
viens d’adresser au gouverneur de Dar-es-salam ; et serais particulièrement reconnaissant à Votre Grandeur si elle voulait bien me
faire adresser ses observations à ce sujet ; je me ferais un devoir d’en
tenir compte dans la suite.
Recevant chaque année le résumé des rapports adressés au gouvernement surtout par les missions protestantes, ce sont ces rapports que l’on a pris un peu pour modèles de celui-ci.
On a insisté pour marquer la station de l’Ururi, parce que les protestants depuis trois ans prétendent de réserver le pays d’Ushashi
qui près de l’Ururi, pays beaucoup plus sain et plus peuplé que
l’Ururi même, et où nous pensions transférer notre Ururi.
Pour les pays du continent Ouest du Nyanza, où en somme c’est
plutôt le chef militaire qui au fond arrête toute notre œuvre depuis 8
ans, je n’ai cru devoir parler d’une façon plus claire. Ce monsieur au
reste toujours très courtois envers la mission, a des principes qui ne
lui permettent pas de juger comme nous la portée de ses mesures.
Pour le RWANDA, où la plaie de l’esclavage est horrible, je n’ai
fait que donner une indication. C’est probablement le gouvernement lui-même qui entend tolérer cet esclavage.
Daignez agréer, Monseigneur et très Vénéré Père, l’hommage des
sentiments de profond respect et de soumission filiale avec lesquels
je suis de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur en N.S.
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
83 Lettre de Mgr Hirth du 10 août 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095063.
91
39. RAPPORT DU VICARIAT NYANZA MERIDIONAL : 1900 – 190184
DUPLICATA DU RAPPORT ANNUEL,
ADRESSE AU GOUVERNEMENT DE L’OST-AFRIKA ALLEMAND
A DAR-ES-SALAM (TRADUCTION)85
I.
Personnel de la mission
1) Européens – nombre et état de santé.
Les membres de la Société des Pères Blancs employés dans la mission du Nyanza Méridional pendant l’année 1900-1901 sont au
nombre de 27 répartis en 8 stations principales, qui comprennent
chacune 3 ou 4 missionnaires. Sur ce nombre, dans chaque station,
il y en a un non-ordonné qui s’occupe spécialement soit de la direction des constructions, soit de la direction des cultures, soit des différents métiers de menuisier, maçon, photographe etc…
L’état de santé a été généralement satisfaisant. Il n’y a eu à regretter
aucun mort dans le personnel européen, et même aucun cas de
fièvre sérieux, si ce n’est celui de deux missionnaires attaqués tous
les deux d’une hématurie assez bénigne à la suite d’un voyage particulièrement fatiguant, dans une région en partie couverte de marais
(Rwanda) et en pleine saison de pluies.
2) Indigène – Les différentes stations, les plus anciennes en date surtout occupent un certain nombre d’auxiliaires indigènes soit environ
120 en tout, employés soit dans les écoles, soit dans les différents
métiers et les cultures.
II.
Territoires occupés
1) Stations – Cette mission comprend les pays de l’Ost-Afika qui
s’étend à l’Est au Sud, et au Sud-Ouest du lac Nyanza, et renferme
donc une partie des Masai jusque vers le Kilimanjaro, les Waruri, et
Washaki dans l’Est, les Wasukuma et les Wasindja au Sud et au
Sud-Ouest, les Waziba, les Wanakaragwe et les WanaRwanda à l’Est
jusqu’à la limite du Congo belge.
Il y a actuellement huit stations principales :
Au Sud :
Bukumbi avec 6 annexes et 448 chrétiens
Kome (île) avec 5 annexes et 52 chrétiens
(station fondée en Avril 1901)
Rapport du Vicariat Nyanza Méridional de l’année 1900 – 1901 pour le gouvernement de Deusch-Ostafrika, A.G.M.Afr., N° 095060-095062
85 Il s’agit d’une traduction de l’époque.
84
92
A l’Est :
Ukerewe (île) avec 9 annexes et 872 chrétiens
(Ururi-Ushashi) : 5 chrétiens
(cette station abandonnée depuis la mort de son
supérieur en 1898 n’a pu être reprise encore ; on
recherche un endroit plus sain).
A l’Ouest :
Nyaruvongo dans l’Usui [avec].25 chrétiens
Marienberg près Bukoba avec 3 annexes et
705 chrétiens
Isavi dans le Sud de Rwanda fondé en Février 1900
Saza dans le Kissaka fondée en Décembre 1900
Nyundo dans le Bugoye (Rwanda) fondée en Mai 1901
2) Travaux géographiques, ethnographiques…
Dans le Rwanda spécialement, les missionnaires pour remplacer
l’insuffisance des cartes publiées jusqu’à ce jour, ont été obligés de
faire quelques travaux cartographiques pour s’orienter dans le pays ;
mais ces travaux n’offrant sans doute rien en dehors de ceux exécutés également par MMrs les Officiers et le voyageur Docteur Kandt86
[1867-1918] n’ont pas été publiés. Pour le dénombrement de la population du Rwanda, les missionnaires n’ont rien encore d’assez précis.
III.
Œuvres de la mission
1) Œuvres de moralisation – Les résultats du travail des missionnaires sont bien différents selon les différentes régions :
a) Chez les Wasukuma, les Waruri, et les Washashi, race assez bornée, les progrès dans l’instruction sont nécessairement assez lents,
cependant le travail n’est pas absolument ingrat. Pour le commerce
plusieurs essaient avec quelques succès, d’autant plus que la propriété personnelle est protégée par les lois mêmes des indigènes de
cette région, contrairement à ce qui se fait dans l’Ouest du lac où les
gens sont presque purement esclaves du roi, sans pouvoir, rien posséder en propre. Ce dernier système est absolument opposé à tout
développement
On signale depuis quelque temps l’introduction d’un petit commerce
d’alcool qui se fait entre indigènes dans les îles et les bords du lac
qui possèdent des bananes. Ce sont les gens de la côté qui ont importé la distillation de cet alcool extrait du vin de bananes. Si l’usage
86 Le Dr Richard Kandt (1867-1918) est un militaire et explorateur allemand. Il est le
premier Européen à s’installer au Rwanda. En 1899, il ouvre les portes de ce pays aux
Pères Blancs après sa rencontre avec l’aventurier britannique Ewart Grogan.
93
de l’alcool se généralisait au Nyanza ce serait désastreux car ici
comme partout les Nègres ne savent garder nulle mesure.
b) Dans les Wasindja du Sud-Ouest et les Waziba de la côté Ouest on
trouve une race beaucoup plus souple pour accepter tout ce qui
vient d’Europe, c’est-à-dire que la population est plus intelligente.
Aussi les succès de la mission sont-ils relativement prompts dans les
îles d’Ukerewe et de Kome qui appartiennent encore aux Wasindja.
Dans l’Usui et surtout dans le Kiziba, la population serait plus apte
encore à se laisser transformer ; mais par la suite de circonstances
bien indépendantes de la volonté des missionnaires, les chefs indigènes font en général obstacle, et comme ils exercent une autorité
des plus autocratiques sur leurs sujets, ceux-ci ne sont pas libres de
recevoir le bienfait d’une instruction chrétienne. Cet état chez les
Waziba a commencé depuis six ou sept années surtout, et concorde
entre autres causes avec la révolution religieuse qui s’est opérée en
Uganda dans ces dernières années en faveur du christianisme. Tandis que dans ce dernier pays la grande majorité de la population est
devenue chrétienne. Tous les bords de l’Ouest du lac qui avaient
d’abord suivi pendant 4 ou 5 ans le mouvement de l’Uganda, et où le
paganisme se cachait, reprirent subitement et comme par un mot
d’ordre, l’exercice public de toutes les vieilles pratiques, sans oublier
le culte du serpent, les exhibitions des grandes cornes fétiches, la
reconstruction des édicules sacrés. Les lieux des sacrifices solennels
seuls restent cachés encore. C’est chez les chefs même du pays que
les pratiques ont été reprises, et c’est l’un deux qui est à la tête de
tout le mouvement. Il reste à trois lieues à peine de la mission.
c) On ne peut rien dire encore au sujet du Rwanda, mais les bonnes
qualités de la population permettent de bien augurer cette mission. Il
règne là, il est vrai, une grande plaie ; quantité de femmes et
d’enfants sont exportés chaque année hors de ce pays à peine ouvert.
C’est le fait surtout des petits commerçants nègres musulmanisés
qui viennent de la côté.
2) Ecoles :
a) Nombre des écoles – Chaque station à son école primaire, où les
enfants apprennent à lire et à écrire. Dans trois stations plus anciennes, Bukumbi, Ukerewe, Marienberg, il y a une 2e classe plus
avancée, où les enfants sont exercés au calcul soit oral, soit écrit, à
l’orthographie, à des traductions de la langue indigène en kiswahili,
aux chants de langue allemande et indigène. C’est de ces écoles que
sont tirés ensuite les maîtres qui font l’école dans les écoles succursales.
Les écoles sont toutes gratuites, et c’est la mission qui supporte non
seulement les frais de construction des écoles, mais aussi ceux de
94
tout le matériel scolaire, des livres, ainsi que ceux du traitement des
maîtres.
Une seule station, le Bukumbi, a une école de filles, avec maîtresse
indigène.
b) Le nombre total des élèves est dans les écoles centrales de 374 ;
dans les écoles annexes de 286. Celui des filles de 16.
c) C’est spécialement des écoles aussi que sont tirés les jeunes gens
qui sont appliqués aux différents métiers, menuisiers, charpentiers,
maçons, briquetiers, agriculteurs.
Dans les écoles, on se sert des livres kiswahili répandus à la côte. En
outre, à l’usage des Wasukuma, la mission a fait imprimer une petite
bible (histoire sainte) en Kigwe ; pour les Wasindja la même en Kisindja ; pour les Waziba, la même est sous la presse en ruziba,
langue du Kiziba. La mission a aussi fait imprimer des syllabaires
dans ces diverses langues ainsi que dans la langue du Rwanda.
Grammaires et vocabulaires en ces diverses langues restent manuscrits, n’étant qu’à l’usage de peu d’Européens.
3) Action médicale :
Cette année encore, ceux des missionnaires qui s’occupent spécialement de médecine ont eu un travail considérable. Il y a eu pas moins
de 60.971 malades soignés dans nos différentes stations.
A Ukerewe, les missionnaires ont eu quelque succès en inoculant la
variole. L’année dernière, pas mal de gens avaient été vaccinés déjà,
mais ils avaient eu de la peine à se laisser persuader. Cette année,
l’épidémie reparaissant, tous les vaccinés de l’année dernière ont été
préservés, et les non-vaccinés accouraient spontanément et une
foule pour se faire inoculer. Le vaccin a été pris sur les individus
mêmes.
Dans les écoles annexes de la région de la Kagera, la mission de Marienberg a traité environ 600 malades de la peste spéciale qui règne
dans cette région. Presque tous ceux qui ont été traités ont échappé,
mais les données manquent pour établir des chiffres précis. Le traitement ordinaire consistait dans l’application d’une teinture résistante composée avec des cantharides87 recueillies dans le pays
même. D’autres ont été traités par les vomitifs. Si les chefs laissaient
leurs gens plus libres d’accepter les remèdes européens, beaucoup
plus auraient pu être sauvés.
Dans toutes nos autres missions, la généralité des cas soignés, sont
des plaies.
87 La cantharide est un insecte. Il mesure de 12 à 21 mm de long. Son corps est allon-
gé, et d’une couleur vert brillant.
95
Consultations et remèdes restent toujours à la charge des missionnaires.
4) Entreprises commerciales, industrielles, cultures…
Dans toutes les stations, les missionnaires entretiennent un potager
suffisant pour fournir des légumes d’Europe toute l’année. On introduit peu à peu aussi tous les fruitiers des pays tropicaux. Mais jusqu’ici aucune culture spéciale n’a pu être commencée sur une
grande échelle, pour la raison qu’il n’y aurait nul débit.
Dans le courant de l’année, les missionnaires d’Ukerewe ont pu mener à bon terme la construction d’une assez grande église de plus de
50 mètres de long. Depuis quelque temps déjà, ils avaient trouvé de
la chaux sur le continent à l’Est de l’île. Cette année après bien des
essais, ils purent réussir à la brûler. On put trouver aussi une argile
assez bonne pour cuire les briques des murs et les tuiles de la toiture. C’est la première construction qui soit bâtie ici dans de bonnes
conditions de solidité et de durée. Toute la main d’œuvre, y compris
les cintres qui relient les colonnes entre elles a été fournie par les
gens de l’île.
D’un autre côté, les plantations d’eucalyptus, entreprises dans l’île
n’ont pas été heureuses ; les termites qui abondent plus qu’ailleurs
dévorent tout. Le café importé du Kiziba semble vouloir réussir assez
bien.
A Kome aussi il prend bien.
Au Bukumbi, les plantations d’eucalyptus réussissent beaucoup
mieux ; mais c’est un lourd travail et très coûteux pour la mission.
Le pays étant assez sec, il faut arroser les jeunes arbres pendant
plusieurs années.
A Marienberg on a cherché à introduire différentes variétés de café,
mais les essais de graines importées n’ont pas réussi. Le sol produit
du café indigène, presque sans soin, mais la qualité est assez inférieure. Les eucalyptus poussent à merveille.
La mission a entrepris aussi cette année à Marienberg, la fabrication
des tuiles et des briques cuites, mais le travail avance lentement par
défaut d’ouvriers.
Dans ce pays relativement très peuplé, les ouvriers sont introuvables, parce que les chefs indigènes sont tellement autocrates et
jaloux de leur autorité qu’ils ne laissent même pas à leurs sujets la
faculté de travailler librement pour gagner un salaire. Seule la station militaire obtient pour elle le travail par corvée.
Le Kiziba est sans doute le seul pays de l’Ost-Afrika, où les gens
manquent à ce point de liberté. Le contraste devint de jour en jour
plus grand entre l’Uganda qui se développe si rapidement et le
Kiziba qui n’en est séparé que par la Kagera, et qui sous la con-
96
duite des chefs étrangers qui l’asservissent, est si lent à s’ouvrir
aux lumières de la civilisation.
Une étude spéciale que fait en ce moment un des missionnaires
sur la religion et les superstitions de ce pays, jettera peut-être
quelque clarté sur cette question.
Marienberg, 28 Juillet 1901
Ce rapport a été fait pour la première fois cette année. Il a été rédigé d’après
un questionnaire précis envoyé par le gouvernement aux chefs de Mission. Il
a été adressé à Dar-es-Salam.
40. LETTRE DU 28 SEPTEMBRE 1901 A MGR LIVINHAC88
Marienberg, le 28 Septembre 1901
Monseigneur et très Vénéré Père,
Par la dernière Votre Grandeur a dû recevoir les rapports à la Société et aux différents œuvres ; celle-ci est datée encore de Marienberg où je viens de passer près de six mois. La situation dans cette
station, n’est toujours pas brillante, mais en multipliant nos efforts
nous espérons gagner quelque chose malgré tout. Il y a toute la station à refaire à neuf ; la maison des missionnaires est presque achevée, elle sera couverte de tuiles et promet de durer. Reste à faire les
dépendances, écoles, l’église surtout. Reste plus encore à obtenir un
peu de liberté en faveur des indigènes, toujours empêchés par leurs
chefs de se faire instruire. S’il plaisait à la Providence d’envoyer enfin
au district de Bukoba un commandant moins hostile à la religion, les
conversions seraient rapides, car le peuple est bien disposé, et beaucoup d’adultes sont bien préparés. En attendant, les Baganda émigrés du Nord, semblent augmenter encore, et ce sont toujours ceux
qui trouvent la religion trop lourde chez eux.
Dans l’Usui, il y avait cette année un petit commencement ; mais
une fois de plus le chef européen de district (Bukoba), ajoutant foi
aux calomnies, a tout arrêté. C’est le même qui s’éternise ici depuis
huit ans ; il nous faudra prendre patience encore jusqu’à l’année
prochaine qui doit être sa dernière dans cette colonie. Heureusement
que dans toutes les autres stations du Vicariat les relations sont
bonnes avec les autorités.
Du Rwanda, les nouvelles sont bonnes ; mais les confrères de
la dernière fondation sur le Kivu, sont impatients de savoir si
leur pays de Bugoye ne sera pas définitivement en territoire
congolais.
88 Lettre de Mgr Hirth du 28 septembre 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095064.
97
A Ukerewe, Kome, Bukumbi ainsi que dans toutes nos autres stations sans exception, on est occupé depuis quelques mois à des bâtisses assez considérables, et celles-ci nous reviennent de plus en
plus chères. Je crains que notre caisse n’y puisse fournir, et n’ose
entreprendre de nouvelle fondation pour le moment. Mais par ailleurs, les conversions se préparent, et si rien n’arrête le mouvement,
nous aurons la joie de faire bientôt plusieurs milliers de baptêmes, à
Ukerewe et au Rwanda surtout ; à Marienberg plus de 2.000 catéchumènes cachent leur commencement de foi et n’attendent qu’un
peu de liberté ! Cette mission a besoin de beaucoup de prières.
A cette lettre, je me permets de joindre un pli pour la très
Révérende Mère Supérieure Générale des Sœurs Blanches : c’est
pour lui proposer de nous envoyer des Sœurs. On pourrait essayer
une première fondation à Marienberg ; les Sœurs y trouveraient bien
assez à faire ; et bientôt après, une 2e plus importante au Rwanda. Cette année-ci on doit établir une station militaire au centre du
pays, et vers 1903 la sécurité serait sans doute suffisante. Notre
P. Procureur général pourrait-il se charger de négocier le contrat ? Mais supposé que la caisse puisse supporter les frais d’un
envoi de Sœurs. Si la caisse n’était pas assez bien montée,
j’attendrai. En 1900, je me suis rendu dans l’Ushirombo, où j’ai
vu les Sœurs, et me suis fait renseigner sur les frais à supporter.
Ils sont bien considérables ; aussi mon humble avis serait-il que,
tant que le Vicariat pourra avec ses petites ressources augmenter le nombre des missionnaires prêtres, il ne devra pas les consacrer à des Sœurs. Mais, étant à trop grande distance pour bien
trancher cette question, Votre Grandeur trouvera bon que je la laisse
elle-même décider ce qu’il y aura de mieux pour la religion 89.
Je serais reconnaissant à Votre Grandeur si elle voulait bien me
faire envoyer réponse ; car dans le cas où les Sœurs arriveraient en
Octobre 1902, il nous faudrait bien dès le mois de Mai préparer leur
maison.
Daignez, Monseigneur et très bien Vénéré Père, bénir nos œuvres
et agréer l’expression des sentiments de profond respect, et de soumission filiale avec lesquels je suis de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur en N.S.
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
89 Mgr Livinhac note « qu’il prépare logement Sœurs ».
98
41. LETTRE DU 2 NOVEMBRE 1901 A MADEMOISELLE SCHYNSE90
Bukumbi, le 2 Novembre 1901
Mademoiselle et vénérée bienfaitrice,
Cette fois je suis bien en retard ; il faut dire que depuis Pâques
j’étais hors du Bukumbi, où je ne suis rentré que depuis quelques
jours. Pour me reposer pendant un mois à peine que je pourrai passer ici, je trouve un travail que trois mois ne suffiraient pas à
abattre.
J’ai eu le plaisir de passer en revue toutes les belles choses que
vous avez bien voulu nous envoyer encore cette année ; vous vous
êtes surpassée cette fois, et il y a tout l’essentiel pour monter la
chapelle de la station de la Toussaint fondée en 1900 : calice,
ciboire, ostensoir même, grands chandeliers, lampe du Saint
Sacrement, ornements, linge de sacristie, christs pour néophytes et chapelets… le tout parfaitement conservé et arrivé à
propos surtout. Rien d’inutile dans cet envoi et tout du meilleur
goût. Le bon Maître a béni spécialement votre zèle et celui de vos
pieuses associées. Puisse-t-il le faire longtemps encore !
Vous comprendrez ma réserve si je ne vous dis rien au sujet
des difficultés de votre Verein91 avec la maison de Trèves ; la
nature de ces difficultés ne m’est pas assez connue ; au reste, à
la distance où je me trouve, je ne pourrais vous soulager par aucun conseil efficace. Et puis, vous ne manquez pas de conseillers
éclairés autour de vous qui pourront vous faire connaître au besoin la volonté de Dieu. Cherchons uniquement cette sainte volonté dans l’extension de l’œuvre, et nous travaillerons toujours
avec bénédictions.
De nos missions je ne vous dirai que peu. Au Bukumbi, où ce
matin encore, j’ai voulu m’agenouiller sur la tombe de votre vénéré frère92, les baptêmes d’adultes continuent toujours quoique
nous n’arrivions peut-être pas à la centaine de cette année.
A Marienberg près Bukoba et dans l’Usui nous luttons toujours
pour obtenir un peu de liberté. A Ukerewe il y a plus de 1 000 néophytes, et plus loin dans l’Ururi, la tombe du P. Thuet [1864-1897]
n’est pas stérile ; à défaut des missionnaires qui nous manquent
encore pour reprendre cette station, les catéchistes font des conversions.
Mais c’est au Rwanda surtout que le temps des missionnaires est
précieusement employé. Les catéchismes sont bien fréquentés
90 Lettre de Mgr Hirth du 2 novembre 1901 à Mademoiselle Schynse, A.G.M.Afr., Ca-
sier 303, N° 096151-096152.
91 Association.
92 Il s’agit du P. August Schynse (1857-1991).
99
tous les jours, et la moisson se prépare pour un prochain avenir.
Depuis quelques mois, nous avons pu fonder une 3 e station dans
le nord du Rwanda. Elle commence petitement comme toujours
par défricher d’abord et bâtir le local provisoire. Pour la chapelle
votre pieuse Association continuera je l’espère à venir à point.
Dans quelques jours doivent nous arriver 4 nouveaux confrères d’Europe, mais cette fois je n’ose entreprendre de nouvelle fondation ; les dernières du Rwanda ont épuisé nos ressources et cependant Dieu sait si nous vivons pauvrement.
En 1902 les frais de transport de la côte au Nyanza seront
peut-être moins excessifs. Nous voudrions utiliser la voie ferrée
de Mombassa ; les marchands allemands le font déjà et le gouvernement lui-même fera comme tout le monde.
Mais d’un autre côté nous songeons aussi à appeler enfin les
Sœurs Blanches à notre secours dans ce Vicariat et elles ne viendront pas gratis. Oh ! vénérée bienfaitrice, si vos pieuses associées
pouvaient au moins équiper quelques-unes des Sœurs, quel soulagement pour la bourse ! J’ose vous prier, de leur recommander cette
œuvre ; ce que ces dames feront pour les missionnaires ne peut les
appauvrir en ce monde, Dieu l’a promis, et il a promis bien plus encore dans la vie meilleure.
Veuillez en même temps vous faire l’interprète auprès d’elles de
nos sentiments de la plus vive gratitude pour tant de travaux et de
sacrifices offerts généreusement pour les missionnaires. Vos néophytes prient souvent pour elles. De leur côté que les zélées bienfaitrices ne nous oublient pas dans leur prière.
Vous voudrez bien m’excuser auprès de Madame la baronne de
Puttkamer93, si je n’ai même pu lui envoyer par votre intermédiaire
un mot de remerciement pour le généreux don de 100 marks, qu’elle
a bien voulu nous faire avec demande de rachat. Je demande au Ciel
de vouloir bien bénir la bienfaitrice aussi que sa famille.
Veuillez agréer, Mademoiselle, et vénérée bienfaitrice, l’expression
de mes sentiments de la plus sincère reconnaissance et du plus entier dévouement en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
93 La famille von Puttkamer est une ancienne famille de la noblesse allemande dont les
premiers ancêtres connus remontent entre 1257 et 1260.
100
42. LETTRE DU 11 DECEMBRE 1901 A SON FRERE, L’ABBE ERNEST94
Marienberg près de Bukoba,
par Mombas et Kampala,
le 11 Décembre 1901
Mon bien cher frère Ernest,
Enfin j’ai reçu de vous une lettre qui en vaut la peine. Mille mercis. C’est celle du 22 Août. Je l’ai trouvée au bureau de Mwanza, au
cours d’un voyage sur le lac, ainsi le Jahresbericht95 de Bonn et les
autres documents y joints.
Si à la suite de ce voyage, je n’avais été passablement fatigué,
j’aurais répondu plus tôt ; mais après chaque voyage un peu long, je
suis passablement fatigué. Par contre quand j’ai plusieurs mois de
suite dans la même station, je vais mon petit train.
Vous vous plaignez de ce que vous ne voyez pas trop ce qui
dans mes lettres du Rwanda peut être livré à la publicité ; le mal
n’est pas grand sans doute si ces lettres ne paraissent pas ; elles
n’en valent pas la peine. Au reste, il n’y aurait qu’à se soumettre
au supérieur de Trèves96, en tout ou en partie. C’est lui qui a la
responsabilité de ces publications. Je conçois que cela ne peut se
faire toujours, et s’il m’arrive d’écrire encore, ce qui devient un peu
problématique, j’écrirai da manière à vous désigner de suite ce qui
peut être livré à la publicité. Mais écrire me devient de plus en plus
difficile, il me reste bien peu de temps dans l’année quand la série
des voyages est finie, et que les fatigues qui en résultent sont un peu
passées. En ce peu de temps alors est bien pris par les œuvres de
toute sorte.
Je songerai à écrire au curé Knecht et vous charge en attendant
de mes remerciements pour lui, ainsi que les autres bienfaiteurs :
Chanoine Erhardt, Winterer, Mr Arnold, Mesdemoiselles Steiger,
Meyer, Madame Bachmann.
Quand votre lettre m’est arrivée avec cette fois d’amples renseignements sur la Mademoiselle Schynse, je venais d’écrire à
celle-ci ma lettre annuelle. Le Nyanza sud a été favorisé par elle,
quoiqu’au lieu de cinq années que porte votre Jahresbericht je n’ai
reçu que 4. Jadis elle m’envoyait elle-même le Bericht97. Je vous
suis particulièrement reconnaissant de m’avoir bien renseigné.
Si je peux, j’écrierai quelques lignes aussi à votre présidente
94 Lettre de Mgr Hirth du 11 décembre 1901 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096153.
95 Nouvelle de l’année.
96 Il s’agit du P. Froberger.
97 Nouvelle.
101
d’Alsace, Bachmann, mais vous resterez toujours libre de lui remettre ma lettre.
Frère Alphonse [?-?] m’a remis vos commissions ; l’argent a été
mis en caisse à Zanzibar. Ne faites pas trop de plans pour ma
rentrée en 1902, elle pourrait bien être renvoyée à bien plus
tard, le bon Frère a inventé la nouvelle.
Pour les messes, je continue à acquitter une 20e d’intentions tous
les mois. Priez surtout beaucoup pour nous et veuillez croire à mes
sentiments toujours bien affectueusement dévoués et reconnaissants
dans le Seigneur,
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Je vous envoie cette lettre par la voie anglaise ; les vôtres par la même voie gagneraient en vitesse. La voie ferrée va s’achever. Mettez : Hirth
Mission catholique Buddu par
Kampala Mombas.
43. LETTRE DU 31 DECEMBRE 1901 A MGR LIVINHAC98
Marienberg près Bukoba,
le 31 Décembre 1901
Monseigneur et très Vénéré Père,
Les missionnaires du Nyanza Méridional rendent d’abord grâces à
Dieu qui a bien voulu leur faire passer cette année sans trop les
éprouver. Nous commençons l’année nouvelle en vous offrant
l’hommage de nos plus affectueux souhaits.
Que le Ciel daigne conserver longtemps encore Votre Grandeur à
l’affection de ses missionnaires, et qu’il daigne aussi multiplier les
grâces et tous ses secours à proportion des difficultés que chaque
année à l’habitude de ramener et même d’augmenter.
Pour notre part, nous essaierons bien de vous épargner les difficultés et les ennuis, quand il sera en notre pouvoir, mais cela ne
nous sera pas toujours possible. Et même aujourd’hui précisément,
il faut que je communique à Votre Grandeur certaines choses que
dans ma dernière lettre encore j’ai hésité de produire.
Plusieurs fois, il est vrai, dans mes lettres, j’ai insinué qu’au
Rwanda nos missionnaires ne veillaient pas assez aux bonnes
relations avec les autorités. Je vous envoie ci-joint une longue
lettre qui m’a été adressée par le chef de district de qui relève le
Rwanda. Je préfère vous envoyer le texte même qu’une traduction.
98 Lettre de Mgr Hirth du 31 décembre 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095065-
095067.
102
Le chef me demande de faire partir du Rwanda le
P. Barthélemy Paul [1872-1943] pour s’être immiscé dans la politique au Kissaka. Ce pays était troublé en Mars dernier par Lukura99 [ou Rukura], un ancien prétendant à l’ancien trône de ce pays ; ce
Lukura était appuyé par un aventurier américain, Monsieur Spears,
commerçant sans conscience, et par près d’une centaine de fusils
mis à sa disposition par les mauvais sujets baganda de la troupe de
Gabriel Mujasi, et que Bukoba a placés sous sa protection. Le
2e grief contre le Père, c’est de s’être fait justice lui-même pendant
son voyage d’Isavi au Bugoye, fin Avril de cette année, dans un cas
où il a cru devoir punir un meurtre, alors qu’il n’y aurait eu qu’un
simple accident.
Au fond le P. Barthélemy [1872-1943] semble être poursuivi surtout, parce que comme dit la lettre « il est sorti de l’école du
P. Brard [1858-1918] »,… « un d’un naturel surtout très impérieux,
peu propre par conséquent à donner leur formation aux jeunes
missionnaires »… et qui aurait pris « cette passion immodérée de
dominer sur tout ce qui l’entoure ».
Voici donc arrivé ce qui était à craindre avec le caractère du
P. Brard [1858-1918]. Nos missionnaires du Rwanda sont regardés
comme voulant accaparer pour eux l’autorité dont le gouvernement est si jaloux ; d’ici longtemps ils seront mal vus, et auront
à subir le mauvais vouloir des représentants européens de
l’autorité, et l’hostilité des chefs nègres qu’on tâchera de détacher des missionnaires.
Si le P. Brard [1858-1918] a été placé et maintenu jusqu’ici au
Rwanda, c’est seulement parce qu’il n’y avait personne, et que je
ne vois encore personne pour prendre sa place. Pour lui-même,
s’il pouvait changer, je crois qu’il l’aurait fait ; il n’est presque
pas d’occasion que je ne lui aie écrit et parlé en ce sens. Mais la
manie de dominer et par suite les accès de violence viennent, je
crois, de son état de santé. Cette année il vient d’avoir une crise
assez forte de colique néphrétique, disent les confrères ; cela
explique bien des choses.
Mais comme je suis tout à fait embarrassé, et que je souhaite vivement que Votre Grandeur m’aide à trouver une bonne solution de
la difficulté, je crois devoir indiquer encore quelques faits.
99 Lukura prétendait être un descendant du Mwami Kimenyi IV Getura et donc souve-
rain du Gisaka. Il avait l’appui de beaucoup de Chefs de Gisaka. En plus il était soutenu par un marchand de vaches anglais. Lukura déclara posséder une lettre justificative du Gouverneur-général Allemand. Le clan des Barasa lui avait conseillé de solliciter l’appui des Pères Blancs qui venaient de s’installer à Zaza. La compromission de ce
clan avec Lukura fut punie en mars 1901 par les Allemands à la demande de la Cour
du Rwanda.
103
Une des raisons qui jadis ont fait quitter au Père l’Uganda, ce sont
les voies de fait contre de grands chefs pour des bagatelles. Au
Bukumbi, le Père a envoyé sa porte au nez à deux pas, à deux
sous-officiers qui venaient faire une visite à la mission ; ces
Messieurs ont été obligés de rebrousser chemin de suite après
avoir été insultés. C’est ce qui a amené une expédition militaire
contre le pays du Bukumbi. Au Bukumbi encore, trois chefs
indigènes au moins, ont été nommés et installés par le Père luimême, en dehors du roi du pays ; on a dû les enlever après
le départ du Père. Pour Ukerewe, on craint d’écrire certains détails. Il y a eu des violences, des injustices même telles que le
P. Hauttecœur [1858-1952] lui-même, sitôt qu’il a pu le faire les a
arrêtées : comme troupeaux enlevés, étoffes prises sur le dos des
gens, maisons pillées, et cela pendant plus de trois mois, sous
prétexte de compensation. Cette mission souffre encore aujourd’hui de ce régime de crainte ; plusieurs alors ont demandé
et reçu le baptême qui, la crainte passée, ont laissé s’en aller
aussi leur religion.
Dans l’Usui, la mission souffre davantage encore des mauvaises relations établies par le Père avec le roi du pays qu’on
voulait absolument dompter de haute lutte. Même les missionnaires restés là après le départ du Père, n’ont pas pu comprendre
encore combien ce système est non seulement contraire à
l’esprit de la mission, mais encore opposé à tout succès.
Du Rwanda, le Père ne communique rien sur sa manière de
faire. Il a fallu que j’apprenne par d’autres par exemple : que
pour un courrier pillé à quelques journées de la mission, le Père
a réclamé au roi, 10 ou même 40 vaches (je ne puis me souvenir
au juste) et parce que le roi tardait de payer, les missionnaires
sont restés presque toute une année sans faire visite au roi. Pour
une vache volée à la mission, un homme a été lié et battu par les
Baganda de la mission au point qu’il en est mort dans les liens.
Le Docteur Kandt [1867-1918] qui était alors à la mission a fini par
découvrir le fait et l’a divulgué. A Isavi encore, le Père a changé
de sa propre autorité les chefs des villages qui avoisinent la mission. Jusque dans le Kissaka, le P. Supérieur [P. Brard] d’Isavi a
demandé à celui du Kissaka de faire enlever deux vaches à un
chef ; pour quel motif ?... Le P. Smoor [1872-1953] qui a vu pendant une année et demie la manière dont était conduite la mission d’Ukerewe sous le P. Hauttecœur [1858-1952] jusque dans ces
dernier temps a dit : « Si le P. Hauttecœur [1858-1952] avait été
jamais violent au même point qu’on l’est à Isavi, il n’aurait eu
jamais personne à la mission, pas même pour travailler ». Pour
qui connaît la manière du P. Hauttecœur [1858-1952], cela dit
104
beaucoup. Il faut au P. Brard [1858-1918] toujours un bon nombre
de Baganda ; ce sont plutôt des askaris100 que des catéchistes
Si j’écris ces détails à Votre Grandeur, c’est que malgré tous
mes efforts, le Père, avec le temps, semble devenir plus violent,
et plus porté à brouiller le civil et le religieux.
Sa conduite au reste est très inégale. J’ai placé à côté de lui
le P. Pouget [1858-1937], qui pêcherait plutôt par l’excès contraire,
mais le Père ne peut rien à la situation. Il est bien difficile aussi
d’enlever le P. Brard [1858-1918] du Rwanda, parce qu’il y a plusieurs confrères qui ne peuvent accepter de vivre sous lui. Dans
une mission aussi où il y a des néophytes, beaucoup de ceux-ci
se décourageraient avec le Père.
Il faut ajouter que les jeunes missionnaires ne sont que trop
portés à prendre le genre du Père ; aussi le P. Loupias [1872-1910]
malgré tous les conseils donnés, a pris d’abord beaucoup plus du
P. Hauttecœur [1858-1952] que du P. Roussez [1867-1935] ; il a fini
par le reconnaître je crois ; mais tous n’en sont pas là.
A la lettre du chef d’Usumbura, j’ai répondu par lui prouver que
les faits reprochés au P. Barthélemy [1872-1943] sont surfaits ; qu’en
attendant je maintiens le Père. Mais si le chef insiste encore, il faudra bien enlever ce confrère du Rwanda.
Dans les autres stations, il n’y a rien de particulier.
A Ukerewe les confrères se plaignent au peu de n’avoir plus de
supérieur. Le P. Hauttecœur [1858-1952] a souffert trois fois déjà cette
année d’un violent catarrhe101 ; il semble souffrir plus encore des
difficultés que lui fait toute sa jeunesse baptisée et non convertie ;
peut-être y a-t-il un peu de découragement. En tout cas bien des
choses traînent, les questions de mariage surtout ne sont pas réglées
toujours, ou réglées par des païens. Il est vrai que dans toutes nos
missions se fait sentir le manque d’une loi civile qui protège le
mariage chrétien.
Le Bukumbi et Kome vont bien pour le moment. Les nouveaux arrivés ont l’air de bien s’acclimater.
Nous nous recommandons tous aux bonnes prières de la Société.
Daignez agréer Monseigneur et très Vénéré Père, l’expression des
sentiments de profond respect et d’affection filiale avec lesquels j’ai
l’honneur d’être de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
des Pères Bl.
Vic. ap. Ny. M.
Mgr Hirth compare ces Baganda avec des soldats africains au service du gouvernement colonial de « Deutsch-Ostafrika ».
101 Inflammation des muqueuses engendrant une hypersécrétion (Synonyme : rhume).
100
105
44. LETTRE DU 1ER JANVIER 1902 A SA SŒUR VIRGINIE102
Marienberg, le 1er Janvier 1902
Ma bien chère sœur Virginie,
Je travaille depuis près d’un mois à répondre au
stock103 de lettres qui se sont ramassées dans mes caisses les derniers mois que j’ai été en voyage, et je ne suis pas au bout. C’est
votre tour aujourd’hui : un beau jour ! je vous l’ai réservé !
Pendant nos fêtes de Noël déjà, j’étais avec vous pour demander
en votre faveur au Divin Enfant toutes sortes de grâces et de bénédictions. Que cette nouvelle année soit bonne, pour vous, votre maison, et tous nos frères et sœurs, cousins et cousines, parents même
éloignés. J’ai beaucoup prié pour vous, pour les jeunes spécialement que n’ai pas vu naître et que je ne connais pas, mais que
j’aime et que le bon Dieu aime. Puissiez-vous tous amasser beaucoup de mérites pour la vie qui n’aura point de fin.
Vos lettres m’arrivent toujours fidèlement et m’apportent les
nouvelles du pays, auxquelles je m’intéresse toujours davantage
à mesure que je m’éloigne de vous.
De chez nous, je ne vois pas ce qui pourrait bien vous intéresser,
c’est-à-dire, qu’il y aurait bien à vous raconter, mais le temps me
presse toujours trop. Je suis toujours un peu à gémir parce que les
choses ne vont pas comme je le voudrais. Après avoir résidé plusieurs années au Bukumbi surtout, au sud du lac, je suis obligé
de changer ma résidence pour me trouver un peu plus au centre
de nos missions actuelles ; nos œuvres se sont en effet développées
depuis 1895. Ce changement m’a imposé déjà bien de fatigues,
d’autant plus que je suis à un endroit où l’œuvre est bien difficile.
A Marienberg, où je me trouve, et d’où je vous ai déjà écrit
l’année dernière, nous avons de plus en plus tous les diables
contre nous. La population qui nous entoure serait très bonne, il est
vrai, si elle était libre, mais elle est tout à fait esclave, ne pouvant ni
faire un voyage, ni songer à un travail, si le chef du pays ne l’a pas
approuvé ! Nous avons à côté de nous l’Uganda où la mission
prospère admirablement, parce que les gens ont la liberté, mais
c’est cela même qui fait notre malheur en partie. Nos chefs supérieurs craignent pour leurs sujets qu’ils se laissent aussi gagner, voilà pourquoi ils leur défendent absolument de nous fréquenter, et de nous rendre aucun service même pour de l’argent.
Il est vrai que nous avons à côté de nous une station militaire euro102 Lettre de Mgr Hirth du 1 janvier 1902 à sa sœur Virginie, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096154-° 096156.
103 La réserve.
106
péenne, elle devrait procurer un peu de liberté à ce pays, mais il est
bien vrai aussi, que si cette station n’avait jamais existé notre œuvre
serait cent fois plus avancée. Quelle patience, il nous faut ! et quelle
difficulté pour nous procurer non seulement des ouvriers pour nos
bâtisses, mais même de la nourriture pour nos quelques enfants.
Depuis 3 mois, ceux-ci ne font qu’un repas par jour, on pourrait dire
un demi-repas, parce qu’ils n’ont jamais de quoi se rassasier même
une fois le jour. Voici bientôt une année que nous avons commencé à rebâtir notre maison, et ce n’est pas achevé, et je loge
depuis tout ce temps dans une pauvre bicoque, où le jour je ne
vois pas clair, et où la nuit je ne suis pas à l’abri. Aussi, je me
trouve mieux au milieu des ouvriers que dans ma hutte.
Quand à force de bons procédés nous avons pu gagner un catéchumène, son chef qui le découvre le menace de la perte de ses
biens, et de la vie même, et notre pauvre homme craint de reparaître
à la mission.
Il faut vous dire que ce n’est comme cela qu’à Marienberg (SeptDouleurs) et à Notre-Dame de Lourdes à 9 jours d’ici ; dans nos 6
autres stations existantes les progrès sont consolants. Pourquoi Marie laisse-t-elle ses deux maisons dans cette grande détresse l’une
depuis bientôt de 10 ans, l’autre depuis cinq ? C’est son secret.
Entre ces deux missions je voudrais pourtant fonder cette année une
3e, pour laquelle les missionnaires sont déjà là. Encore une fois,
toute cette population est bonne, et le pays est très peuplé, mais les
chefs se sont donné le mot contre le bon Dieu qui les veut visiter.
Je vous ai dit tout cela, c’est pour que vous priiez pour nous et
fassiez prier beaucoup plus que vous n’avez fait par le passé.
Je ne sais si on nous enverra des Sœurs Blanches cette année,
mais si elles viennent, je crois qu’elles resteront d’abord à Marienberg pour nous aider à prier.
Votre dernière lettre semble me dire que vous m’attendez au pays
; sans doute, il me serait bien doux de venir vous revoir un peu et
d’embrasser encore une fois, la chère veille maman, mais je ne puis
promettre pour cette année. Demandez plutôt à Dieu qu’il me donne
la santé suffisante pour travailler encore un peu par ici, et puis nous
irons tous ensemble là où il n’y a plus à gémir.
Cette année la Providence m’envoie aux jambes, les plaies que
la bonne maman connaît si bien : c’est un avertissement de la
Providence que mes courses devront finir bientôt, car je ne peux
pas traîner ces plaies une affaire de trente ou quarante ans,
comme fait maman. Quand cette lettre vous arrivera, je peux avoir
retrouvé cependant mes jambes et pouvoir faire alors de nouveau la
visite de nos missions dans les montagnes du Rwanda. Il y a là une
station à 11 ou 12 jours des autres, et que je n’ai jamais vue encore ; elle est au pied d’un volcan qui fume encore. Pourvu au
107
moins qu’il ne crache plus. Au reste, je ne m’amuse plus à grimper,
et ne m’approcherai pas plus qu’il ne faut. Un de nos Pères est monté ces jours derniers jusqu’aux bords du cratère, qui a absolument la
forme d’une immense casserole de plus de deux heures de tour. Personne ne s’amuse à descendre dedans ; les Nègres ont même grand
peur d’approcher des bords.
Au Rwanda la mission marche bien, mais parmi le petit
peuple seulement ; comme partout, le royaume des cieux est
pour les petits et les malheureux. Mais pour mieux éprouver les
catéchumènes nous attendrons sans doute la 4e année au moins
pour faire nos premiers baptêmes.
Assez pour aujourd’hui, laissez-moi retourner à mes pauvres persécutés de Marienberg.
Avez-vous songé cette année à m’envoyer encore des
grains…d’acacias surtout. Mille merci à la bonne maman qui
persiste à me faire des bas ; mais il n’en faut point de violets,
rien que des noirs et des blancs ; noirs surtout. Vous les enverrez
quand vous voudrez ; mais si vous envoyez en Mai, je les aurai cette
année ; si vous envoyez en Juillet, ils ne m’arriveront qu’en fin 1903
ou même se perdront en route. Adieu encore et que le bon Maître
vous bénisse tous, vous et les bienfaiteurs.
Je vous embrasse bien affectueusement dans le Seigneur.
Votre frère bien affectionné
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
45. LETTRE DU 31 MARS 1902 A MGR LIVINHAC104
Marienberg, le 31 Mars 1902
Monseigneur et très Vénéré Père
Pendant ce trimestre est venue de la côte aux
chefs de districts militaires l’invitation de pousser davantage les
écoles et d’introduire l’enseignement de la langue allemande. Le
chef du Muanza a rendu l’école obligatoire dans son district pour un
certain nombre au moins d’enfants. Dans ces écoles l’enseignement de la religion doit rester libre. Le Bukumbi en a aussitôt
profité pour augmenter d’abord l’école de N.D. de Kamoga et aussi
pour multiplier les annexes, quoique nous soyons relativement
pauvres en maîtres d’école.
Ayant pu fournir l’an dernier pour l’école du gouvernement au
Muanza, un maître d’école dont on est assez content, il nous en a été
Lettre de Mgr Hirth du 31 mars 1902 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095068095069.
104
108
demandé cette année un autre pour Shirati à l’Est du lac. Ceux-là au
moins ne sont pas musulmans comme celui de Bukoba.
Ukerewe et Kome pourront aussi multiplier leurs écoles, mais
il faudra trouver un Père de langue allemande pour Ukerewe. La
mission au reste dans ces trois stations marche son train ordinaire.
Mais à Kome la santé du P. Cadillac [1871-1926] n’est pas fameuse et
à Ukerewe le P. Hauttecœur [1858-1952] dit que ses forces baissent
toujours. J’allais lui proposer le voyage d’Europe quand la lettre du 6
Janvier est venue nous promettre encore l’arrivée de Votre Grandeur.
Le Père attendra.
Du Rwanda, je n’ai rien de particulier. En Juin, je comptais
aller faire la visite des confrères de ces missions, mais peut-être
aurons-nous avant ce temps des nouvelles plus précises au sujet
de votre arrivée.
Dans le Kiziba et l’Usui, nous espérons un petit mieux. Il y a un
nouveau chef de district ; mais il lui faudra bien de la volonté pour
guérir notre situation. Celle-ci est très fausse parce que le précédent
commandant a remplacé partout autour de nous les chefs indigènes
existants, par d’autres absolument hostiles à la religion, et ces chefs
seront assez prudents pour ne pas se faire mettre de côté de sitôt.
Quoique la liberté de religion soit donc proclamée en principe, nous
resterons longtemps encore en butte aux tracasseries. Depuis longtemps nous nourrissions à la mission un certain nombre de chrétiens bazibas des bords de la Kagera, réfugiés à Marienberg ; peutêtre pourront-ils rentrer chez eux ; mais ceux qui ne sont que catéchumènes se cachent toujours dans leurs villages et craignent les
vexations.
Nous pourrons ouvrir de nouveau les écoles, des annexes supprimées depuis 4 ans, mais ne viendra pas les fréquenter qui voudra
P. Brossard [1872-1942] et P. Fisch [?-?] après être venus passer
quatre semaines à Marienberg, vont reprendre leurs courses pour
essayer de réintégrer quelques catéchistes. Leur centre est à Buyango, à 2 lieues de la Kagera, et à neufs lieues à l’Ouest de Marienberg.
Pour bâtir définitivement, on nous fait attendre l’autorisation de la
côte.
Le chef Kaigi, dont on augmente tous les jours le pays reste toujours le grand soutien du paganisme. Nous aurions voulu fonder
chez lui ; et ne savons pourquoi à chaque tentative que nous faisons
pour gagner ce chef, Bukoba intervient, dirait-on pour nous arrêter.
On a fait de ce Kaigi presque un personnage ; aussi il exploite sa
situation, et c’est lui qui fait un peu la loi à tout le pays et même aux
Blancs.
Nous avons commencé à préparer la maison des Sœurs, dès le reçu de Votre lettre du 8 Janvier. Est arrivée aussi la note de la Révé-
109
rende Mère Supérieure Générale au sujet des budgets des Sœurs.
Les roupies ont cours au Kiziba ; au Bukumbi c’est moins avancé.
Ces jours derniers encore, le gouverneur, Comte von Götzen [1866-1910], m’a écrit pour rappeler que l’engagement avait été
pris par notre Société d’envoyer des missionnaires allemands
dans l’Ost-Afrika (il semble dire exclusivement). J’ai cru devoir
répondre que je n’avais rien de précis sur cet engagement et que
d’ailleurs Trèves n’étant fondé que depuis 1894 ne pouvait fournir encore de sujets ; que néanmoins dans nos dernières fondations au Rwanda, il y avait beaucoup de Pères de langue allemande.
Dans l’Usui, toujours rien. L’école obligatoire va, dit-on, être introduite aussi, mais cela ne suffira pas pour gagner les âmes. Le
P. Buisson [1867-1933] est assez souvent malade de grosses fièvres, et
les sujets d’ennui ne lui manquent pas. Il faudrait là une mutation
que je ne vois comment faire. Le P. Schneider [1868-1950] pour une
signature à apposer, a été obligé ces jours derniers de faire le voyage
de Bukoba ; un voyage de 20 jours, aller et retour, voyage seulement.
Permettez-nous, Monseigneur et très Vénéré Père, d’espérer un
nombreux renfort de confrères : nous multiplions à cet effet nos
prières. Nos catéchistes ont préparé plus ou moins plusieurs centres
nouveaux. Dans l’Ushashi à l’Est, pays sain et peuplé où serait
transférée N.D. de Consolation de l’Ururi ; dans l’Usmao et dans le
Nera, qui comptent chacun plusieurs baptisés ; sur la côte Ouest, il
nous faut une station chez Kaigi dont le pays est si peuplé ; partout
nous demandons des prières pour obtenir de mettre là une « Immaculée-Conception ». Il y a aussi la capitale du Karagwe où nos catéchistes sont depuis 15 mois, sans compter plusieurs points au
Rwanda. Le Mpororo seul n’a pas été entamé encore ; et il reste
quelques chefs basukumas du Sud-Est du Vicariat avec qui nous
n’avons pas de relations.
Nous avons eu pour la santé une bénédiction particulière depuis
quelques temps ; mais cependant le temps est venu pour quelquesuns de rentrer en Europe pour reprendre des forces. Mais Votre
grandeur jugera mieux sur place ce qu’il nous faut. Puisse Saint
Léon dont nous ferons bientôt la fête vous continuer sa puissante
protection et nous amener bientôt Votre grandeur pleine de forces et
de santé. Nous l’en prions tous les jours.
En attendant la consolation qu’éprouveront tous nos enfants de
cette visite, nous osons compter encore sur une bénédiction particulière et une large part à vos prières.
110
Daignez agréer, Monseigneur et très Vénéré Père l’expression des
sentiments de profond respect et d’affection filiale avec lesquels j’ai
l’honneur d’être de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur en N.S.
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
Au dernier moment on m’envoie
du Kissaka un diaire que j’aurais voulu recopier.
46. LETTRE DU 14 AVRIL 1902 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST105
Marienberg, le 14 Avril 1902
Mon bien cher frère Ernest,
Je guette un moment pour vous écrire, mais ne puis pas le trouver. Je ferai l’impossible cependant pour le trouver bientôt.
Ces quelques mots, ce ne sont que pour vous dire que je ne suis
pas bien au clair pour vos deux listes d’intentions, envoyées le
24 Décembre et le 2 Janvier derniers. Il s’agit de savoir si elles sont
acquittées déjà, ou s’il faut les faire acquitter.
Par une petite note datée du Bukumbi le 22 Mars, je me suis engagé à dire 200 messes par an, soit de 15 à 20 par mois (à partir du
1er Juillet 1901). Les intentions seraient spécifiées dans votre registre, moitié pro défunctis106, moitié ad int. dantis providi107.
J’avais fait cela parce que vous ne vouliez pas faire attendre trop
longtemps certaines intentions qui vous étaient données.
Vous n’avez jamais rien dit au sujet de cette proposition. Outre
ces 200 intentions, je vous disais que vous pouviez en envoyer
d’autres à nos procureurs que ceux-ci se chargeraient de faire
transmettre au Bukumbi, où maintenant je réside rarement.
Pour moi, il s’agit de savoir maintenant si nos envois de fin Décembre et 2 Janvier rentrent dans la première catégorie ou dans la
seconde ? Pour les honoraires, ceux de 15 à 20 messes par mois,
vous les envoyez quand vous le jugez à propos dans ma caisse personnelle. Mais les honoraires de la 2e catégorie vous les envoyez au
Procureur pour être mis dans la caisse du Vicariat d’abord, et à me105 Lettre de Mgr Hirth du 14 avril 1902 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096157.
106 « Pour les défunts »
107 « A l’intention du donateur qui pourvoit ».
111
sure que les messes sont acquittées dans la caisse du missionnaire
qui les a acquittées.
Votre 13 Février annonce la mort du curé Knecht. Je n’attendais
que son ostensoir pour lui écrire. Si je trouvais un moment j’écrirais
à sa famille. Il me reste aussi à écrire à la Mère Silvine [1828-1910].
Surtout continuez à faire prier beaucoup pour moi qui en ai si
grand besoin. Que le bon Maître vous le rende et bénisse votre ministère et aussi vos quêtes.
Croyez moi votre toujours bien affectionné frère en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Mes amitiés respectueuses à Mr le Chanoine Lintzer.
47. RAPPORT ANNUEL DU VICARIAT NYANZA
MERIDIONAL : 1900 - 1901108
Marienberg, Juin 1902,
RAPPORT ANNUEL
ADRESSE AU GOUVERNEMENT DE DAR-ES-SALAM (COPIE).
REDIGE D’APRES FORMULAIRE K. 8917 (DE 1900)
I.
Personnel de la mission
1) Européen. Les membres de la Société des Pères Blancs employés dans la mission du Nyanza Méridional pendant l’année
1901-1902 sont au nombre de 30 répartis en 9 stations principales, qui comprennent environ 3 missionnaires chacune. La
direction des constructions, des cultures, la formation aux métiers
etc… est en général confiée à un missionnaire non-clerc.
Dans le cours de cette année un seul missionnaire a eu un accès
sérieux de fièvre bilieux ; ce missionnaire se trouvait dans l’OstAfrika sans interruption depuis 1895, et a dû rentrer en Europe pour
mieux se remettre.
2) Indigène. La mission occupe environ 180 auxiliaires à différents
titres, maçons, menuisiers, briquetiers, jardiniers etc.… aides108 Rapport du Vicariat Nyanza Méridional de l’année 1901
ment de Deutsch-Ostafrika, A.G.M.Afr., N° 095070-095071.
112
– 1902 pour le gouverne-
instituteurs pour les classes élémentaires, et catéchistes pour
l’enseignement des premiers éléments de la religion.
II.
Extension de la mission – Territoires occupés - Chrétienté
La mission du Nyanza Méridional comprend la partie Nord de l’OstAfrika, c’est-à-dire les peuplades parlant la langue du Rwanda, le
kinyambo (au Karagwe), le kihaya et le kisindja à l’Ouest et au Sud
du Nyanza, le kisukuma dans tout le Sud-Est ; et à l’Est du lac les
peuplades riveraine du Nyanza et une partie des Massaïs.
Avec 9 stations principales indiquées l’année dernière, on pense
ajouter bientôt une 10e actuellement en voie de création ; elle est
située à 35 Kilom. environ de Bukoba vers l’Ouest et à peu de distance de la Kagera. L’endroit se nomme Buyango.
III.
Travaux de la mission
1) Au point de vue religieux. La mission suit surtout son développement normal, sauf dans les 2 stations de la rive Ouest du Nyanza,
où la religion n’a pas eu dans les dernières années le droit de vivre
en dehors du territoire des stations mêmes de chaque mission. Depuis les premiers mois de 1902 cependant, le commandant de la
station militaire de Bukoba a bien voulu intervenir pour demander
aux chefs indigènes avoisinant cette station, de donner à leurs sujets
liberté de se faire instruire et de pratiquer la religion. Si les chefs
indigènes donnent suite à ce désir les chrétiens – environ 300 – exilés sur le territoire de la mission de Marienberg pourront rentrer ;
ceux qui se sont réfugiés dans l’Uganda pourront revenir, et les
nombreux catéchumènes qui depuis plusieurs années sont obligés
de se cacher, pourront achever leur instruction. Il est à remarquer
que dans ces dernières années, il y a eu recrudescence dans le culte
hideux du serpent. C’est ce culte pourtant et tout ce qui s’y attache
de superstitions qui maintient nos populations dans un état
d’infériorité de plus en plus sensible vis-à-vis de la civilisation de
l’Uganda qui avance si rapidement.
2) Au point de vue des écoles. Chaque station a deux séries
d’écoles : l’une élémentaire où l’on enseigne la lecture, et l’autre un
peu supérieure pour ceux qui se destinent à quelques emplois. Les
stations les plus anciennes ont toutes plusieurs écoles annexes.
Voici le nombre des élèves :
113
District du Muanza :
Bukumbi
Ukerewe (île)
Kome (île)
Ururi – Ushashi
Ecoles (7)
(4)
(6)
Elèves : 367
105
173
645
District de Bukoba :
Marienberg
Nyaruvongo (Usui)
Ecoles.(1)
(1)
Elèves :
41
4
45
District d’Usumbura :
Isavi (Rwanda)
Saza
Nyundo
Ecoles (2)
(1)
(1)
23
Elèves :....250
76
51
377
1067
La station de Nyagezi (Muanza) n’a pas été reprise encore.
Les écoles élémentaires sont tenues par un instituteur indigène,
mais la classe supérieure est dirigée par les missionnaires euxmêmes dans chaque station. Dans cette dernière s’ajoute à la
lecture, l’enseignement du kiswahili, l’écriture, quelques notions
de calcul et de géographie ; et cette année on a pu introduire
une classe d’allemand dans chaque station.
Outre le syllabaire de lecture, la mission a fait imprimer une petite
Bible dans chacun des 4 dialectes principaux en usage en ces missions, c’est-à-dire en Kigwe (Kisukuma) en Kisindja, en Kihaya, en
KinaRwanda. Les écoles sont toutes gratuites ; c’est la mission
qui bâtit le local, et fournit les livres ainsi que le reste du matériel scolaire ; les maîtres sont tous à la charge de la mission.
Pour les différents métiers, l’enseignement est surtout pratique et
non théorique ; les apprentis travaillent sous la direction des Européens.
Il est à remarquer que Marienberg et Nyaruvongo quoique comptant
parmi les missions les plus anciennes, n’ont presque pas d’élèves. Il
y en avait autrefois à Marienberg, et même plus que dans les autres
districts, car la population est plus susceptible d’instruction que
dans le Sud du lac ; aujourd’hui encore beaucoup de jeunes gens
voudraient fréquenter nos écoles, mais voilà 4 ans bientôt que les
chefs indigènes leur en enlèvent la liberté.
3) Action médicale. Celle-ci a été exercée comme par le passé par
les missionnaires et par quelques-uns des instituteurs indigènes.
Environ 77.103 malades ont pu être soignés soit dans les dis-
114
pensaires des stations, soit dans les excursions faites dans les
villages éloignés. Tous les remèdes ont été donnés aux frais de la
mission.
Dans l’île de Kome et sur le continent de l’Usindja, il y a eu cette année une épidémie assez violente de vérole. Les missionnaires ont
été à même comme l’année dernière à Ukerewe, d’inoculer la
variole bénigne à tous ceux qui se sont présentés, où l’on a pu
atteindre dans les visites. Le succès a été complet. Sur 3 025
individus inoculés, il n’y a eu que 12 morts, gens qui semblaient atteints déjà au moment où ils furent inoculés. Il y a 13 ans une pareille épidémie avait sévi assez violente, et la moitié de l’île avait été
dépeuplée ; on constate aujourd’hui encore qu’il n’y a presque pas de
jeunes gens de 14 à 20 ans surtout. Dans ce pays existe la coutume
barbare de jeter dans la brousse et d’y abandonner sans soins tous
ceux qui sont atteints de cette maladie ; aussi ils en échappent rarement.
4) Cultures – Plantations. Rien de particulier à signaler. Chaque
station a son potager, les légumes d’Europe poussent sans difficultés
dans toutes, surtout à l’Ouest du lac où les pluies sont assez abondantes. Marienberg a eu de Mai à Mai 1.965 mm. de pluie. Le blé
tient bien partout, sauf dans ce dernier endroit, où il est souvent
rongé par la rouille. Les fruits des tropiques viennent bien partout
aussi. Les plantations d’eucalyptus réussissent assez bien au Bukumbi et à Marienberg, où cette année plus de 2000 pieds ont été
plantés. Dans d’autres endroits, à Ukerewe, dans l’Usui, des essais
ont été faits sans succès ; les termites détruisent tout.
J.
48. COPIE DE LA LETTRE DU MOIS DE JUIN 1902
AU COMTE VON GOTZEN109
Lettre au comte de Götzen, gouverneur à Daressalam
J’ai l’honneur d’envoyer à Votre Excellence le
rapport sur l’état de la mission du Nyanza Méridional pour
l’année 1901-1902, et je saisis en même temps l’occasion de
rendre un hommage sincère à MMrs. les chefs de station qui veulent bien par leur appui et leur sympathie faciliter l’œuvre civilisatrice des missionnaires.
Au sujet des écoles, un chiffre semble devoir être expliqué. Le
rapport porte 45 élèves seulement pour le district de Bukoba, alors
A.G.M.Afr., Copie de lettre de Mgr Hirth de Juin 1902 au comte von Götzen,
N° 095071-095072.
109
115
qu’il y en a 645 pour celui de Mwanza, et 377 pour celui d’Uzumbura
[Rwanda]. Cependant les missions du premier district sont presque
les plus anciennes en date, et surtout la population du district de
Bukoba est non seulement plus intelligente, mais beaucoup plus
sympathique aux missionnaires que celle des deux autres.
L’intérêt que Votre Excellence porte avec raison aux écoles me fait
un devoir de lui signaler la cause de cet état de choses qui est le fait
surtout de la station de Marienberg à 10 Kilom. de Bukoba.
Jusqu’en 1898, les écoles de cette station et de ses annexes,
étaient assez florissantes, il y avait plus de 600 élèves. Mais vers la
fin de 1898, le chef indigène des bords de la Kagera dans le pays
duquel se trouvaient le plus grand nombre des écoles, fut dépossédé
et remplacé par un autre qui interdit à ses sujets la liberté de fréquenter les écoles. Sous von Beringe en 1899 les écoles furent rouvertes, grâce à son intervention bienveillante ; mais dès son départ,
elles furent refermées de nouveau, et il fallut attendre les premiers
mois de 1902 pour essayer de les reprendre de nouveau. La chose se
poursuit en ce moment, mais les élèves auront-ils la liberté de les
fréquenter comme auparavant ? C’est très douteux. Les dernières
écoles que la mission entretenait encore jusqu’en 1901, vers le SudEst de Marienberg, disparurent alors aussi. Deux chefs indigènes
furent enlevés et ceux qui les remplacèrent interdirent les écoles.
Or il semble que le pays se ressente déjà des funestes effets de ce
système. Au lieu que nos écoles si elles avaient pu se développer
d’une manière normale compteraient plus de deux mille élèves, dans
un pays où les gens sont avides d’instruction, la mission en est réduite à donner ses soins souvent à des étrangers qui viennent de
l’Uganda. Ce sont ces derniers qui profitent de l’instruction donnée,
qui se font initier aux métiers de maçons, menuisiers, briquetiers
etc… Déjà cette formation reçue leur donne de sérieux avantages sur
nos gens du Sud de la Kagera ; nous sommes envahis par eux de
plus en plus, et toutes les ressources de ce pays vont être absorbées
par nos voisins de la colonie anglaise.
Je ne puis avoir la prétention de signaler ici tous les avantages
qui résultent pour un pays de la liberté d’instruction accordée franchement, et me borne à signaler, ce qui paraît l’unique remède à la
situation. Dans ce pays, sans doute l’unique région de l’Afrique
où les sujets restent à un tel point les esclaves de leurs chefs, ce
sont uniquement ces derniers qui arrêtent l’action des missionnaires. Est-il juste de leur laisser plus longtemps entraver la liberté
de leurs sujets sur un point aussi grave que celui de la liberté de
l’instruction ?
Le gouvernement par l’intermédiaire des stations militaires à
l’habitude d’intervenir pour changer certains chefs qui méconnaissent son autorité et les droits de la justice. Qu’il daigne bien
116
intervenir encore au besoin pour donner à ces pays des chefs
disposés à accorder à leurs sujets, mais d’une manière effective,
la première de toutes les libertés, celle de laisser instruire et
éduquer.
A cette demande, je me permets de rattacher une simple constatation. Grâce au voisinage de l’Uganda qui compte environ 200.000
chrétiens déjà, Marienberg avait un moment de nombreux chrétiens
aussi. Depuis 4 ans tout est arrêté. Environ 300 baptisés sont depuis ce temps réfugies sur le territoire de la mission, d’autres se sont
réfugiés en Uganda pour y trouver la liberté de leur foi. Les catéchumènes se cachent dans le pays en attendant le retour de cette liberté.
Afin de vaincre peu à peu la résistance des chefs et de ne pas
trop rester en retard sur nos voisins, si empressées pour la civilisation européenne, la mission a entrepris de fonder une nouvelle station sur la Kagera à 35 Kilom. au Nord-Ouest de Bukoba.
Elle serait disposée aussi à reprendre vers la fin de 1902 la station
commencée jadis à 25 Kilom. au Sud de la station militaire, et interrompue un moment par manque de personnel. Depuis plusieurs années même cette mission aurait pu être reprise, si le gouvernement
de son côté n’avait eu des vues sur Mubembe, l’emplacement primitif
de la mission, pour y transférer la station militaire de Bukoba. La
mission ne ferait pas difficulté de se mettre à un autre emplacement.
Le désir des missionnaires en reprenant cette station serait
d’ouvrir surtout une école plus avancée pour les jeunes gens du pays
qui voudraient se préparer à quelque emploi. Peut-être y pourrait-on
transférer aussi l’apprentissage aux différents métiers qui se trouve à
Marienberg.
Dans l’espoir que Votre Excellence voudra bien favoriser ces projets….
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
49. LETTRE DU 1ER JUILLET 1902 A MGR LIVINHAC110
Marienberg, le 1er Juillet 1902
Monseigneur et très Vénéré Père,
Les rapports annuels qu’emportera d’ici le prochain courrier de
Juillet pourront renseigner Votre grandeur sur la situation de nos
missions avec plus de détails que ne le fera cette lettre. Les
110 A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 1er juillet 1902 à Mgr Livinhac, N° 095075.
117
PP. Hauttecœur [1858-1952] et Buisson [1867-1933] vous auront parlé
déjà aussi de tout ce qui intéresse Votre Paternité.
Il a plu au bon Maître pendant le trimestre écoulé de nous continuer son appui. Nos stations sont toutes en progrès, quoique toujours faiblement à notre gré.
Les écoles que le gouvernement nous a demandé de multiplier feront hâter peut-être les conversions ; dans certains districts le commandant a rendu ces écoles en partie obligatoires, par exemple au
Sud du lac. Mais la dépense pour les maîtres va devenir considérable.
Au Rwanda, c’est grand dommage que les confrères aient
chaque année plusieurs mois à employer encore aux constructions ; pendant tout ce temps l’instruction aux catéchumènes se
ralentit beaucoup. L’installation des Sœurs à Marienberg m’a fait
renvoyer à plus tard le voyage projeté au Rwanda pour Juillet et
Août.
Au Kiziba et dans l’Usui, la mission a toujours encore à lutter
pour obtenir la liberté suffisante ; mais depuis six mois la lutte au
moins présente quelque espoir de succès, grâce au remplacement du
commandant militaire si hostile que ces missions ont dû subir depuis longtemps.
Marienberg a pu établir une vingtaine d’écoles dans les villages.
Les enfants dans quelques-unes n’ont pas encore permission de
leurs chefs de les fréquenter. Mais enfin l’instituteur (catéchiste) est
installé : c’est un premier succès. Les quelques chrétiens baptisés
répandus dans le pays se hasardent un peu à se montrer, mais
beaucoup (environ 300) restent réfugiés sur le territoire de la mission
et n’ont pas pu rentrer encore dans leurs bananeraies, ceux-là spécialement qui étaient jadis chefs de villages. Les catéchumènes se
cachent toujours et ne peuvent venir aux instructions préparatoires
au baptême. A tout compter, il y en a bien 2500 sur un rayon de
30 Kilom. autour de Marienberg. Ces gens se sentent poussés à quitter le paganisme. Malheureusement il y en a qui passent aux musulmans et aux protestants, pour ces deux sectes il y a toute liberté.
Deux années seulement de cette liberté relative dont nous commençons à jouir, guériraient déjà bien des choses.
Outre la mission qu’il a fallu créer à Buyango afin de soutenir
surtout nos chrétiens persécutés, elle est à huit lieues Ouest de Marienberg, il faudrait absolument une station à une dizaine de lieues à
notre Sud ; il y a là le pays de Kaigi111 [Kahigi] qui a bien deux cents
Baganda exilés avec leurs familles ; ces gens nous feront ou beaucoup de mal ou beaucoup de bien selon que nous pourrons les gagner de nouveau, ou que nous les abandonnerons.
111 Kaigi ou Kahigi était roi de Kihanja de 1890 à 1916.
118
En ce moment l’installation des Sœurs nous demande beaucoup de peines et de ressources, à cause de la rareté des ouvriers, en un pays où le travail n’est pas libre.
L’Usui doit recevoir prochainement une station militaire. Le chef
Kassusulo se montre, paraît-il, aussi revêche maintenant envers les
autorités européennes qu’envers les missionnaires. Notre œuvre va-telle gagner à ce voisinage ?
Les santés des missionnaires ont été assez bonnes [la suite de la
lettre n’a pas été retrouvée]…
50. LETTRE DU 12 JUILLET 1902 A SA SŒUR VIRGINIE112
Marienberg, le 12 Juillet 1902
par Mission catholique d’Entebbe
via Aden – Mombassa
Ma bien chère sœur Virginie,
Je me fais toujours encore illusion, et m’imagine, qu’en renvoyant
pour vous écrire, je finirai par trouver quelques loisirs. Ma table se
charge de lettres, toujours davantage, et la bonne volonté de
satisfaire tout le monde, ne suffit pas. Vous m’excuserez une fois
de plus.
Merci pour vos dernières lettres de Décembre à Mars et que le bon
Maître continue à bénir la bonne famille. Que la bonne Providence
veille surtout sur ces chers neveux et nièces, qu’il lui plaît de
multiplier. Soyez-leur une bonne maman, et ne craignez pas de
nous envoyer quelques-uns et même quelques-unes. Il faut leur
en parler tous les jours, et surtout prier le bon Dieu pour qu’il
donne la vocation.
Pour la première fois, les missionnaires ont commencé à nous
arriver un peu rapidement. Le chemin de fer anglais fonctionne
depuis Mombassa à la Côte, jusqu’au lac Nyanza ; et on nous
promet que pour le 1er Janvier 1903 nous aurons aussi un vapeur ou deux sur le lac. Vous voyez que nous ne serons plus en
pays sauvage.
Donc nous avons depuis 10 jours quatre Sœurs Blanches dont la
Mère Supérieure de la vallée du Rhin (Münster ?), une autre de la
Silésie, une du Luxembourg, une de la Lozère en France. Elles sont
venues plus lestement que nous ne pensions, et leur maison est loin
d’être finie. Quand on bâtit comme nous, en briques séchées au soleil, il faut tout d’abord du soleil, et ce soleil nous ne l’avons guère
112 Lettre de Mgr Hirth du 12 juillet 1902 à sa sœur Virginie, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096158 et N° 096362.
119
qu’en Juin, Juillet, Août, et Septembre. Les autres mois sont des
mois de pluie. Entre parenthèses nous en avons eu cette année une
hauteur de 1m 98 ; aussi vive les rhumatismes ! C’est un merveilleux
climat pour les faire pousser, et je sens que n’aurai pas besoin
d’attendre l’âge de la bonne maman pour en avoir ma large part.
Mais j’oublie que je vous parle de nos Sœurs. Nous leur avons bâti
en toute hâte une maison provisoire en roseaux et en paille de 18
mètres. de long, et des courants d’airs à foison. Pour cuisine, une
hutte ronde indigène, sans autre ouverture que la porte d’entrée.
Pour les Nègres, pareille maison est parfaite ; ils font tout leur travail
par terre, et se couchent eux-mêmes à côté de la marmite… mais,
nos bonnes Sœurs, debout, trouvent qu’il y a de la fumée…
Quand vers Octobre la maison définitive pourra être achevée, vous
trouverez que nous avons fait un petit palais pour nos bonnes
Sœurs. La Mère Supérieure en prendra sans doute la photographie, car elle est venue, munie d’un appareil. Je tiendrai à vous
envoyer une photographie de cette maison (au besoin vous me le
rappelleriez) c’est pour que vous puissiez montrer aux nièces le logement que le bon Dieu leur réserve.
Mais en attendant quêtez beaucoup, ma bien chère Virginie ;
il faut bien des milliers de francs pour ces Sœurs la première
année surtout. Et plus d’une fois les missionnaires devront jeûner pour le plaisir d’avoir des Sœurs.
Quand nous serons assez riches, nous en établirons une seconde maison au Rwanda.
Puissent ces bonnes aides travailler longtemps par ici, et nous
augmenter beaucoup le nombre des baptêmes surtout.
Comme cadeau de bonne arrivée, la Sainte Vierge leur a envoyé
déjà un gentil poupon en chair et en os qu’un commerçant Blanc est
venu semer par ici. Cela me rappelle qu’au Bukumbi il y en a déjà
deux semblables. Pour le moment ils sont blancs, mais quelle couleur prendront-ils plus tard ?
Allons, priez toujours beaucoup pour nous. Rappelez-moi tout
d’abord à la chère Mère Clémentin ainsi qu’à maman et à toute
la famille. Je demande beaucoup de prières en faveur surtout d’une
station « Immaculée Conception » à fonder dans un pays des plus
difficiles. On y conserve le culte du serpent. Aidez-nous à lui écraser
la tête. Nos missionnaires augmentent aussi ; en 1895, nous
étions cinq pour commencer ce Vicariat ; aujourd’hui nous allons être près de 40 avec une caravane de jeunes prêtres, attendue dans les 3 mois.
Mes condoléances à la famille Knecht : je n’ai pas oublié le cher
défunt et regrette de ne pouvoir écrire. Une bénédiction particulière à
votre bonne Julie Ringenbach.
120
Adieu et me croyez dans le Seigneur votre toujours plus affectueusement dévoué frère
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Mes amitiés respectueuses à Mr. le Curé. Quand pourrai-je donc lui
écrire ? Envoyez des graines d’acacia, mais ficelées dans une toile
fine et forte. Mes jambes sont guéries jusqu’à nouvelle rechute.
51. LETTRE DU 12 JUILLET 1902 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST 113
Marienberg, le 12 Juillet 1902,
par Mission catholique d’Entebbe
via Aden – Mombassa
Mon bien cher frère Ernest,
Toujours de plus en plus acculé, je ne trouve plus moyen de vous
écrire malgré mes promesses passées. Que voulez-vous ! Le travail et
les sollicitudes augmentent en même temps que la petite famille ;
mais les forces, quoique la petite santé soit toujours la même,
n’augmentent guère. Quelquefois on traîne la jambe.
Ces jours-ci, la bonne Providence nous a envoyé 4 Sœurs
Blanches, et en Août partiront sans doute de Marseille de nouveaux
confrères. Tout cela créé du travail.
Pour les Sœurs en particulier, c’est toute une installation ; et
puis ces Sœurs vont nous coûter cher : voyage, installation, subsistance pour la première année… tout réuni coûtera au vicariat
plus de 12 000 francs.
Les Sœurs resteront à Marienberg. Si plus tard les ressources
augmentent, nous en demanderons d’autres pour le Rwanda.
Mais les ressources ne viennent pas vite ; vous allez me dire que
c’est notre faute, nous écrivons moins que jamais. C’est un peu
vrai…comment faire aussi pour arriver à écrire, je désespère de
trouver jamais du temps.
Je devrais en ce moment être au Rwanda, que je n’ai pas visité depuis bientôt 2 ans, mais ce sont nos Sœurs qui m’ont arrêté. Elles ont pris pour nous arriver la nouvelle voie, celle du
chemin de fer de Mombassa ; ce qui leur a fait gagner deux mois.
Vous avez dû recevoir un mot expédié il y a deux ou 3 mois pour
avoir quelque chose de précis au sujet des intentions de messes que
vous l’envoyez. Depuis j’ai reçu 2 nouveaux envois de Mars et d’Avril.
Sitôt que j’aurai votre réponse, je compte reprendre la plume. En
113 Lettre de Mgr Hirth du 14 avril 1902 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096159.
121
attendant priez beaucoup pour cette mission et me croyez dans le
Seigneur votre toujours plus affectueusement dévoué frère
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Mes amitiés respectueuses à tous les bienfaiteurs.
52. LETTRE DU 27 SEPTEMBRE 1902 A SA TANTE RELIGIEUSE,
SŒUR CLEMENTIN SAUNER114
Marienberg, le 27 Septembre 1902
(par Bukoba et Dar-es-salam)
Vénérée Marraine, bien chère tante,
Les lettres se font de plus en plus rares malgré tous les bons désirs de vous écrire souvent. Je garde avec moi depuis plusieurs
mois votre dernière de Mars afin de mieux me rappeler votre
souvenir, et malgré cela je ne trouve pas un moment. Or voici un
long voyage de 4 à 5 mois encore pour aller visiter une partie de nos
stations, j’ai hâte de vous envoyer mon petit courrier avant de me
mettre en route, car une fois en voyage, il y a bien d’autres préoccupations.
Tout d’abord, je suis heureux de vous exprimer encore toute
ma plus affectueuse reconnaissance pour tous les secours que
vous continuez à m’envoyer et tous ceux que vous me procurez
de la part de la Très Révérende Mère et de vos consœurs. Vous
savez si ces secours sont bien venus toujours dans une mission où il
y a de si grands besoins. Bonne tante, vous êtes notre grande pourvoyeuse, et bien des pauvres enfants déjà vous doivent avec le baptême la gloire du paradis qu’ils peuvent espérer maintenant. Que le
bon Maître vous donne de longues années encore pour continuer
tout le bien commencé et vous permettre d’établir si bien votre œuvre
bienfaisance autour de vous que jamais votre béni couvent de Ribeauvillé n’oublie sa mission du Süd-Nyanza115. Ma lettre pourra
vous trouver vers le nouvel an : voilà les vœux que je forme pour
vous et je prie le Ciel avec instance qu’il daigne nous rendre an grâce
de toute sorte les généreuses aumônes que vous nous en-voyez. Nos
Noirs aussi continueront à prier beaucoup pour leurs bienfaitrices.
Mais je vais vous parler d’eux encore un peu, puisque vous les
aimez tant. Il n’y a pas si longtemps que je vous ai quittée, sept ans à
peine depuis 95, et cependant beaucoup de bien a pu se faire depuis.
Lettre de Mgr Hirth du 27 septembre 1902 à la Sœur Clémentin Sauner,
A.G.M.Afr., Casier 303, N° 096160-096166.
115 « Du Nyanza Méridional ».
114
122
Ce vicariat commençait alors à peine et ne comptait que deux stations avec peu de chrétiens.
Dès 1896 nous fondions Notre-Dame de l’Espérance à Ukerewe, île de Nyanza ; cette mission a aujourd’hui un millier de
baptisés et plus de 3000 catéchumènes. Une grande résidence est
bâtie et une église de 55 mètres de long, pour laquelle nous avons
découvert et brûlé de la chaux, fabriqué les briques et fait cuire de
bonnes tuiles. On en parle au loin de ces grands cintres qui tiennent
tout seuls en l’air sans aucun soutien.
Il y a là plusieurs écoles, et surtout une école de catéchistes.
Ceux-ci sont placés en plus de 30 annexes, où leur pauvreté ne leur
a pas permis encore de construire de chapelles, mais où ils font près
de 500 baptêmes d’enfants chaque année. Dans toute la région on
avait grande vénération jadis pour les grands serpents pythons que
personne n’aurait osé tuer, mais qui de leur côté dévoraient chèvres
et moutons, même quelquefois les enfants. Aujourd’hui nos chrétiens
ont presque fini de les exterminer. Que ne peuvent-ils en finir aussi
avec les terribles crocodiles du lac, dont la gueule toute seule mesure
presque un mètre d’ouverture. Chaque année, ils font quantité de
victimes humaines ; encore l’année dernière un de mes rameurs a été
happé et emporté au fond du lac. Pourquoi faut-il que cette mission
soit si pauvre en ressources ? Maintenant que les bâtisses sont
achevées, les chrétiens ne peuvent plus guère gagner d’étoffes à
la mission ; hommes et femmes commencent à n’avoir plus
qu’un lambeau d’étoffe, tout déchiré, qui ne les couvre pas ; ils
n’osent plus venir à la messe, même le dimanche. Autrefois ils se
contentaient bien d’une ficelle, mais aujourd’hui ça ne va plus. Cette
grande misère en empêche beaucoup aussi de se faire baptiser.
Je ne vous parle pas de Bukumbi, mon ancienne résidence,
d’où je vous ai daté toutes mes lettres jadis. La chrétienté de 5 à
600 âmes prospère toujours, ainsi que nos deux orphelinats de garçons et de filles, et nos premiers villages chrétiens. Il y a là une belle
église de 52 mètres de long, mais il vous faudra bien prier encore
pour qu’elle se remplisse.
Les gens de ce pays ont besoin d’être tenus un peu en éveil, le
bon Dieu y pourvoit. Pendant 1901, deux petits chrétiens de 6,
7 ans ont été mangés sur place par le tigre à quelques pas de leur
maison. Un néophyte de 22 ans a été emporté par le lion, une fille de
10 ans de la mission même, et sur le point d’être baptisée, a été dévorée, sauf une jambe. Plusieurs autres personnes même vieilles ont
été la victime du lion également, ainsi que 5 vaches des environs.
Plusieurs nuits, il a rodé auprès de notre maison ; une fois par une
brèche dans un mur, il est monté sur nos toits recouverts simplement d’une couche de terre. Un grand piège à lion qui doit nous arriver arrêtera peut-être ces terribles visiteurs. Nous avons encore un
123
serpent qui cette année a tué encore un chef de village et un chef de
district. Cela a été l’affaire de deux heures à peine. Ajoutez plusieurs
victimes chaque année des crocodiles. Aussi nos chrétiens commencent-ils à comprendre qu’il ne faut pas facilement rester la
nuit avec « le diable dans le cœur » comme ils disent ; ils tiennent à se confesser vite, quant ils ont fait quelque oubli.
En 1897 fut fondée N.D. de Consolation, à l’Est du lac. La station commençait à bien marcher quand un des 3 missionnaires dut
quitter ; puis bientôt le supérieur, P. Thuet [1864-1897] des environs
de Brisach fut emporté par la fièvre ; son dernier confrère,
P. Schneider [1868-1950] de Brumath, ne put rester seul, et la station
dut être supprimée. Des catéchistes y furent laissés cependant et
leur travail a été assez fécond, les catéchumènes se sont multipliés,
et bientôt j’espère que cette station pourra être reprise, mais à
quelque distance de la première et dans un endroit un peu plus sain.
En 1898, nous pûmes commencer à pénétrer dans les pays à
l’Ouest du Nyanza. Lourdes fut fondée dans l’Usui. Mais cette station jusqu’ici n’a eu que des difficultés. A peine fûmes-nous dans ce
pays dont le chef lui-même pendant toute une année nous avait appelés, que celui-ci essaya de toutes manières de nous faire repartir. Il
nous refusa tout terrain, défendit à ses gens de travailler pour nous,
à ses malades de se faire soigner chez nous, à tous enfin de nous
fréquenter pour se faire instruire. Quelques enfants se laissèrent
tenter quand même par les missionnaires ; mais quand la mère de
l’un d’eux fut tuée, et que les parentes des autres furent tous dépouillés de leurs biens, nos premiers catéchumènes se découragèrent. La mission fut maintenue quand même et Dieu nous amena
d’autres recrues. Dans ce pays surtout il y a quantité de femmes et
d’enfants esclaves, enlevés de partout. Ceux qui se trouvèrent par
trop maltraités chez leurs maîtres, trouvèrent bientôt un refuge à la
mission qui les accueillit, et ne pouvant toujours les garder, les faisait sauver de nuit dans quelque mission voisine ; beaucoup purent
ainsi arriver à la grâce du baptême qu’ils pourront recevoir bientôt.
Enfin depuis un mois, la situation promet de changer. Il est venu
pour ce district de l’Ouest du Nyanza un chef européen assez bienveillant après que pendant trop longtemps nous en avions subi un
autre qui ne faisait guère que nous persécuter. La Sainte Vierge a
voulu récompenser notre longue patience, et sa station de Lourdes
pourra instruire librement à l’avenir ses premiers catéchumènes qui
depuis 4 années cachaient leur foi.
Pendant 1899 nous nous occupâmes de multiplier les annexes
de toutes nos stations principales et à la fin de l’année, nous
partîmes pour le Rwanda, grand et beau pays, où non seulement
il n’y avait encore guère de musulmans, mais où les Européens
eux-mêmes n’avaient guère paru. Il fallut un voyage de deux mois
124
pour arriver au cœur du pays, non pas que ce Rwanda soit tellement
loin du Nyanza, mais parce que nous ne voulions surtout pas effaroucher les maîtres du pays qui avaient particulièrement en suspicion tous les étrangers qui leur venaient de l’Est. D’après les réponses de tous leurs sorciers de jadis et d’aujourd’hui, il fallait
se défier de ces nouveaux venus venant du Nyanza, « ils mangeraient le pays ». Nous fûmes donc obligés de faire tout un grand
détour de 40 journées de marches afin d’entrer dans le pays en
venant du côté du soleil couchant. Dieu bénit ce voyage, comme je
vous l’ai écrit alors. Dans les premiers jours de ce siècle voué au
Sacré-Cœur, nous pûmes fonder une nouvelle mission dédiée au
Sacré Cœur, sur un beau plateau à près de 2000 mètres
d’altitude. Là le climat de l’Equateur est assez supportable. Cette
mission compte aujourd’hui une centaine d’enfants logés à la mission même, un orphelinat de 20 filles environ, plus de 300 enfants à
l’école. Le dimanche toujours environ 500 personnes aux instructions, la semaine 2 à 300. De catéchumènes assez fidèles, on pourrait en compter près de 2000. L’année prochaine, les baptêmes
commenceront, et il y aura là bientôt un fameux travail. Béni soit le
Sacré-Cœur !
Il a surtout su calmer les craintes des chefs qui ont compris que
nous n’étions pas hommes à « manger » leur pays ; nous n’avons
même pas mangé un seul de leurs villages, et avons bâti notre
mission sur un terrain de pâturage abandonné en distribuant des
étoffes et des perles à tous ceux qui venaient nous aider à construire.
Dès la fin de l’année nous pouvions mettre une nouvelle mission sur la route directe de l’Usui au Rwanda, au Kissaka, dans
un pays ravagé depuis 5 ans par une famine terrible suite à la
sécheresse. Encore aujourd’hui après deux ans, les missionnaires
reçoivent une ovation des indigènes au jour anniversaire de leur entrée dans le pays, parce que ce jour-là une pluie extraordinaire
tomba qui bientôt ramena la fécondité dans le pays et mit fin à
la famine. Les bonnes gens n’ont pas cessé de nous regarder
comme des demi-dieux et d’écouter volontiers les missionnaires
qui leur apprennent à connaître le vrai Dieu ; celui qui sait faire
la pluie au bon moment. Les premiers temps, les bonnes femmes
aimaient à demander surtout du remède pour leurs enfants nouveau-nés qu’elles ne pouvaient allaiter ; elles ne s’en allaient guère
sans emporter pour leurs enfants le vrai remède qui ouvre le Paradis.
Dans cette mission dédiée à la Reine des Saints, il y a environ 800
catéchumènes ; ces gens ont beaucoup souffert depuis quelques années, leur foi en est d’autant plus vive.
Depuis Pâques 1901 une autre station a été commencée encore dans ce même Rwanda, mais dans une contrée menacée
125
d’être dépeuplée par l’esclavage. C’est le Bugoye, au pied des
grands volcans qui ne sont pas tous éteints, et auprès d’un beau
petit lac de 150 Kilomètres de long ; il y a là, à plus de 1800 mètres
de hauteur, Sainte-Marie du Kivu ; à deux journées à peine du plus
gros des volcans qui continue toujours à fumer : ce qui nous a attirés là c’est l’énorme population. Là encore, les missionnaires sont
loin de prêcher dans le désert : dès la première année les gens sont
venus par centaines pour les écouter.
Enfin nos dernières fondations sont de cette année seulement. Les
chrétiens de Marienberg où j’ai transféré ma résidence depuis un an
se multipliaient toujours davantage, malgré toutes les persécutions
qu’ils subissent depuis 1898 surtout il a fallu diviser ce district, et
depuis Pâques 1902, nous avons Notre-Dame des Prodiges à deux
journées de Marienberg et du lac Nyanza, vers l’Ouest. Cette station
commence avec 150 néophytes baptisés et 500 catéchumènes ; et il
reste dans les limites assignées à cette mission environ 60.000 infidèles à convertir.
A Marienberg même, se fait en ce moment notre plus jeune fondation. A 300 mètres environ de la maison des missionnaires qui existe
ici depuis que les protestants les ont chassés de l’Uganda en 1892,
on bâtit une maison pour les Sœurs Blanches, les premières que la
Providence ait envoyées à ce Vicariat. Elles sont quatre, et nous sont
arrivées un peu plus tôt même que nous ne pensions. Aussi sontelles obligées de loger sous une hutte de paille en attendant que leur
maison en briques soit terminée. Celle-ci sera couverte en tuiles aussi que nous avons pu faire fabriquer ici à grand frais. Marienberg
occupe l’emplacement d’un ancien village détruit par les
guerres. Le plus haut point de chaque village est ordinairement couronné par un bouquet de vieux arbres sacrés, sous lesquels on offrait
aux génies de l’endroit les différentes sacrifices, et où on consultait
les devins par des offrandes de poules, de chèvres, de bananes etc.
Le bois sacré a été coupé pour faire place aux constructions qui
abriteront nos généreuses missionnaires, et nous attendons de
leurs prières qu’elles exorcisent elles-mêmes, ces endroits où
tant de fois a coulé le sang des victimes du démon, et où le
diable a résidé depuis tant de siècles.
Nos chères Sœurs s’acclimatent en ce moment, au prix de
quelques fièvres qui ne sont pas trop graves ; elles apprennent la
langue que leur facilitent les premiers livres écrits par les missionnaires ; elles s’occupent de distribuer des remèdes aux malades, et
de donner une bonne éducation à un certain nombre de filles rachetées qui nous sont envoyées un peu de toutes les stations. Bientôt
elles pourront faire des courses dans les villages païens qui nous
entourent, car nous sommes sur le point je crois de jouir bientôt
d’une complète liberté. Ce district comprend peut-être cent mille in-
126
fidèles au milieu desquels se perdent nos 2500 chrétiens baptisés et
autres ; vous voyez bonne tante, que nos chères Sœurs auront plus
d’une fois occasion de baptiser quelque petit moribond qui n’attendra
que leur passage pour s’envoler au Ciel. J’espère que plus tard nos
Sœurs pourront nous aider aussi pour les catéchismes surtout aux
vieux et vieilles, et aux enfants.
Pourvu que la bonne Providence ne les laisse pas trop dans la misère afin que l’acclimatation se fasse facilement. Si l’argent venait
plus vite nous pourrions faire venir d’autres Sœurs encore, au
Rwanda surtout elles pourraient exercer leur zèle, elles auraient
bientôt des centaines de filles. Mais les Sœurs nous coûtent bien
cher. Maison et dépendances à leur fournir, installation, voyage, entretien pour elles et leur filles, tout cela cette première année nous
coûte bien dix mille marks, et il faut prendre sur le maigre budget de
nos œuvres pour trouver cette somme.
Dans quelques jours doivent nous arriver cinq nouveaux missionnaires. Il y en a 3 qui sont destinés à déloger un autre diable
qui depuis des siècles a son culte dans tous ces pays-ci mais surtout à 3 jours au Sud de Marienberg. C’est sur une colline que je
compare à la montagne Hohenburg de Sainte-Odile, elle est tout
aussi belle et toute couverte de monde. Auprès d’une magnifique
chute de plus de cinquante mètres s’est installé paraît-il le dieu qui
donne la fécondité, non seulement aux femmes qui vont lui faire leur
offrande, mais aux gens qui vont demander là, la bénédiction pour
leurs vaches, leurs brebis, leurs chèvres etc. … Tous les biens découlent de cette chute d’eau mystérieuse qui est une petite merveille de
la nature. Il nous faut baptiser tous ces vieux souvenirs païens,
et toutes ces vaines pratiques de superstitions où l’on accourt
de plus de 25 lieus de distance. Il nous faut là une « Immaculée
Conception ». C’est elle qui donne la vraie fécondité à ce pauvre pays,
en versant sa grâce à flots sur tous ces milliers de païens égarés. Le
chef de l’endroit ne veut pas, il est vrai, que nous délogions son
grand diable, et il nous faut compter avec ce chef qui a sous son autorité plus de cent mille habitants, mais nous espérons en Dieu et en
la Sainte Vierge. Vous nous permettrez de compter beaucoup aussi
sur nos bonnes prières et sur celles de toute notre communauté.
Dieu a béni, comme vous voyez, nos travaux et les missionnaires
se sont multipliés. De huit ou neuf que nous étions en 1895, nous
sommes 40 en 1902 avec dix missions centrales et une trentaine
d’annexes. Mais si la joie et les consolations se sont multipliées au
milieu des peines inévitables, les préoccupations aussi se multiplient, surtout quand il s’agit de pourvoir à la subsistance de tant de
missionnaires, de sœurs, de maisons, d’églises. Et il faut fournir encore aux longs voyages, et il faut trop souvent venir en aide aux
127
pauvres néophytes qui ne comprennent pas une charité qui n’est pas
toujours disposée à donner.
Bonne et vénérée tante, que Dieu vous donne de continuer longtemps encore votre appui à cette pauvre mission, d’ailleurs si visiblement bénie. Votre argent a servi à racheter déjà bien des pauvres
enfants sauvés de la mort et des hontes de l’esclavage, il a servi bien
plus encore à procurer le baptême à tant d’autres qui sans votre secours n’auraient jamais connu les joies du Paradis.
Que le bon Maître vous le rende au centuple, à vous et à toutes
les généreuses bienfaitrices, vos associées.
Pardonnez mon pauvre griffonnage ; cette lettre commencée depuis cinq jours a été tant de fois interrompue ! Si vous ne pouvez me
lire, d’autres vous aideront peut-être.
Je ne sais quand je pourrai écrire aux chers frères et sœurs, je
promets toujours et ne tiens jamais parole. Et puis, si je reste
bien des mois encore sans vous écrire, ne croyez surtout pas que je
vous ai oubliées.
Adieu, chère et vénérée tante et marraine.
Le 25 Septembre 1903, sera le 25e anniversaire de ma première messe, s’il plaît à Dieu que je l’atteigne : n’oubliez pas de
me préparer un joli petit bouquet comme vous savez les faire.
Tâchez d’envoyer une de nos nombreuses nièces ou petitesnièces au noviciat des Sœurs Blanches ; un jour elle viendra me
rejoindre ici et pourra vous écrire des nouvelles de la barbe toute
grise, et surtout de nos gentilles petites filles dont je vous envoie
quelques photographies, tirées par la Mère Berchmans, eine Rheinländerin116 et la supérieur de nos Sœurs.
Je vous prie d’agréer dans le Seigneur la nouvelle expression de
mes sentiments les plus affectueusement reconnaissants et dévoués
en Jésus et Marie,
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Mes respectueux hommages avec
toute ma reconnaissance à la T. Révérende Mère.
53. LETTRE DU 30 SEPTEMBRE 1902 A MGR LIVINHAC117
Marienberg, le 30 Septembre 1902
par Bukoba ,via Mombasa
Monseigneur et très Vénéré Père,
116 Une habitante de la région du Rhin (en Allemagne) ».
117 Lettre de Mgr Hirth du 1er janvier 1900 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095055.
128
La caravane des nouveaux confrères est attendue, et dès son arrivée, je compte faire une visite aux stations de Sud que j’ai quittées
depuis près d’une année.
Que notre Seigneur soit béni du nouveau secours qui nous arrive,
et à Votre grandeur nos plus vifs sentiments de reconnaissance !
C’est une si grande joie chaque fois que la chère Société nous fournit
l’occasion de faire un nouveau pas.
Cette année Dieu voudra
bien nous aider à en faire
même un grand. Depuis longtemps nous avons entamé des
négociations pour entrer dans
le pays de Kaigi [ou Kahigi] (environ 100.000 habitants) à qui
on a donné une trop grande
influence sur tous les pays au
Sud de Bukoba. Une fois chez
lui, notre œuvre sur toute la
rive Ouest du Nyanza, sera, je
crois, solidement assise.
A Marienberg, le P. Fisch
avec un nouveau, se prépare à
cette mission qui pourra être
commencée à mon retour du
Sud.
LE MUKAMA KAIGI
A Marienberg même, on
vient d’achever le gros travail de la maison des Sœurs ; il a fallu leur
faire de suite une maison solide, partie en briques cuites, et toutes
couvertes en tuiles ainsi que les dépendances. Il nous reste à reconstruire notre église, un travail de deux ans avec les pluies continuelles
de ce pays ; c’est le P. Couffignal118 [1872-1937] qui dirigera ce travail.
Le P. Baekhove [1873-1909] a été transféré à Buyango sur la Kagera,
dans l’intérêt je crois de la mission de Marienberg, et ainsi des
Sœurs nouvellement venues auxquelles de suite il allait s’attacher de
manière à leur donner toutes ses journées alors qu’il a toujours bien
de la peine à trouver du temps pour les Nègres. Espérons que les
Sœurs s’acclimateront ; la Supérieure cependant a quelques peines,
surtout à se faire aux Nègres. Mais le contrat tel qu’il est fait, nous
paraît à tous bien onéreux, et ne favorisera pas la multiplication des
Sœurs.
La Mission de Marienberg a gagné un peu de liberté cette année ;
mais elle pourrait gagner beaucoup encore.
118 Le P. Couffignal quitte les Pères Blancs en 1908.
129
A Buyango (N.D. des Prodiges), la mission commence petitement ;
pendant assez longtemps nous nous contenterons des bâtisses provisoires, qui nous ont coûté environ 100 roupies, et tâcherons
de faire des conversions d’abord. Le Frère Herménégilde [Nicolas
Klein : 1876-1962] sera rattaché à cette station.
L’Ussuwi a avancé un peu. Grâce à la bienveillance du nouveau
chef de Bukoba, cette mission a enfin un terrain convenable avec
liberté de religion (en théorie). Six écoles ont été concédées dans les
6 plus gros villages autour de la mission qui fournira et entretiendra
les maîtres. Mais une station militaire depuis longtemps en projet va
être créée à une heure de cette mission pour favoriser surtout les
relations par la nouvelle route projetée entre le Tanganika-Nord et le
Nyanza-Sud par l’Ussuwi. La ligne télégraphique du Cap à Alexandrie, jadis annoncée comme devant passer à l’Ouest du Nyanza,
suivra, dit-on, cette nouvelle route, et ira de Bukoba à Entebbe.
Un des nouveaux Pères, ira à Isavi au Rwanda ; le P. Zuembiehl [1870-1955] du Kissaka est venu ici pour le prendre et
prendre le ravitaillement du Rwanda. Par lui aussi, j’ai pu avoir
bien des renseignements de ces missions que je n’ai pu visiter cette
année. A Isvai surtout, on est impatient de pouvoir baptiser les
premiers catéchumènes ; la mission a commencé le 4 Février
1900.
J’aurais tant voulu céder aux instances des missionnaires qui
supplient en toute occasion de fonder de nouvelles stations au
Rwanda ; mais il m’a paru que pour cette année la rive Ouest du
Nyanza était plus pressée.
Vénéré Seigneur et Père daigne envoyer pour ce béni Rwanda de
nombreux missionnaires : c’est le moment ; la grâce va passer, déjà
les musulmans pénètrent ce pays partout, comme ils font au Kiziba.
Daigne envoyer surtout un chef pour les conduire. Ma santé sans
doute se maintient, et je ne crains pas trop la peine ; mais cela ne
suffit plus, il faut un plus jeune, un plus habile surtout, du moment
que les confrères se multiplient si vite.
De Marienberg je compte aller à Ukerewe avec P. Conrads [18741940], socius119 provisoirement, et P. Hurel [1878-1936] qui renforcera
ce poste. Si la saison était moins avancée, on aurait pu passer droit
de Marienberg à Ukerewe en 4 ou 5 jours au plus, car les derniers
travaux cartographiques ont raccourci les distances, comme ils ont
fait descendre tout le lac de 100 mètres. Avec 4 Pères, Ukerewe pourra préparer la reprise de N.D. de Consolation, mais sur un point plus
favorable.
119 « Compagnon ».
130
Rien de particulier au reste dans nos missions du Sud qui progressent assez régulièrement, quoique non sans peine. Je pourrai en
parler avec plus de détails quand je les aurai visitées.
Daignez Monseigneur et très Vénéré Père, nous continuer le secours de vos prières, et agréer l’expression des sentiments de profond
respect et d’affection filiale avec lesquels je suis
de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
Ci-joint : un diaire
2 travaux Van Thiel [1865-1911]
11 octobre : la caravane débarque à Bukoba
Confrères en bonne santé
54. LETTRE DU 1ER OCTOBRE 1902 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST120
Le destinataire se réserve le droit
de publier cette lettre ce qu’il juge à propos.
Marienberg, le 1er Octobre 1902
Mon bien cher frère,
Depuis cinq jours, nous attendons de nouveaux confrères qui
nous ont été annoncés ; sitôt arrivés, je compte partir avec quelquesuns d’entre eux pour les placer dans leurs stations respectives ; ce
sera un voyage de plusieurs mois, pendant lesquels encore je ne
pourrai guère songer à vous écrire, quoique depuis longtemps déjà,
je vous aie promis de le faire.
La Providence permettant ce retard de confrères, j’en ai profité vite
pour vous donner quelques détails sur nos œuvres. Comme toujours
j’écrirai sans doute, je serai interrompu cinquante fois ; mais vous
comprendrez, et s’il plaît à Dieu vous serez édifié quand même.
Depuis quelque temps je me sens porté aux récapitulations, donc
récapitulons un peu.
Vous vous rappelez peut-être qu’en 1895, je vous disais qu’on
venait de me soulager de la plus grande partie de l’immense Vicariat du Nyanza ; on en enleva d’abord le Haut-Nil qui fut confié
aux Pères de Mill-Hill, le reste fut devisé entre Nyanza-Nord et
Nyanza-Sud. Le Nyanza-Nord gardait nos belles missions de
l’Uganda surtout, où maintenant on compte déjà 200.000 chrétiens.
Dans le Haut-Nill, nos deux anciennes stations avaient bien préparé
120 Lettre
de Mgr Hirth du 1er octobre 1902 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096167-096178.
131
les voies aussi ; il y a aujourd’hui près de 30.000 chrétiens, et dans
les deux Vicariats le mouvement est donné pour un rapide accroissement, malgré tous les protestants. C’est Dieu qui a fait cela.
Au Nyanza-Sud, il restait alors deux stations de missionnaires, récemment fondées et n’ayant encore que peu de chrétiens, mais du pays pour y planter la foi, il y en avait suffisamment, environ onze ou douze degrés carrés, c’est-à-dire près de
150.000 Kilom. carrés, un sixième environ de l’Allemagne. Ce
Vicariat est tout entier dans la sphère allemande, tandis que les
deux autres sont dans la sphère anglaise.
Dans les deux stations existantes en 1895, il y avait six missionnaires.
Au sud du lac, il y avait N.D. de Kamoga au Bukumbi, c’était
alors encore pour tout le Vicariat un point assez central, c’était
aussi le point le plus rapproché de la côte, et le point d’arrivée
de toutes nos caravanes. J’y arrivai en Novembre 1895 avec trois
nouveaux confrères. Le Bukumbi à ce moment-là comptait déjà deux
orphelinats de garçons et de filles pour nous rachetés, et un commencement de village chrétien pour ceux qui se mariaient en sortant
des orphelinats. Mais en fait de chrétiens du pays, il n’y en avait que
douze encore qui eussent accepté de se faire baptiser ; et cependant
il y avait là cinq tombes déjà de missionnaires, et d’autres avaient dû
aller demander la santé à un climat meilleur, où ils ont aussi succombé depuis. On n’était pas trop chargé alors de toutes ces lettres
et tous ces rapports en tout sens qui nous cassent la tête et prennent tout votre temps. On pouvait faire un peu de ministère, et les
courses dans les villages commencèrent. Elles ne durèrent pas bien
longtemps, car bientôt les gens nous dispensèrent de tout courir,
eux-mêmes venaient à la mission. Ils sont durs cependant ces Basukumas du Bukumbi, et leur intelligence est bien lourde, mais le
cœur n’est pas trop mauvais. Aujourd’hui ils commencent à renoncer
un peu à leurs danses ; les chrétiens au moins laissent de côté les
danses obscènes. Quel dommage que nous n’osions conserver un
peu certaines danses même dans nos cérémonies religieuses,
comme font ces bons Luxembourgeois à Echternach, certes nos
sauvages éprouveraient moins de difficultés à venir se faire baptiser ; à ceux-ci il faudrait pour le moment une religion où l’on
puisse danser. Il y a au Bukumbi environ 500 et quelques baptisés
avec un millier de catéchumènes, mais il y a aussi plusieurs annexes
où les chrétiens commencent à compter ; il y en a à 7 lieus, d’autres
à 9, à 12. Quand il faut que le missionnaire visite ces annexes ce
n’est pas toujours commode, et cependant il faut bien soutenir un
peu ces chers néophytes qui comme vous pensez bien ne vont pas à
la messe tous les dimanches. Il y a plusieurs écoles aussi qui ont été
ouvertes cette année dans le pays, par ordre du gouvernement
132
quoique celui-ci au reste n’aide en rien pour ces écoles, et y avons
placé de nos jeunes gens comme maître : ce sera une bien lourde
charge pour le budget de la mission, car il faut payer le maître, fournir tout le matériel etc. … Mais Dieu saura bien faire aussi là sa petite œuvre.
Pour le matériel, cette mission du Bukumbi a fait des progrès
aussi. La résidence des Pères tout entière a été rebâtie à neuf ; nous
espérons qu’elle durera au moins 25 ans. L’église de même pourra
durer longtemps surtout si nous pouvions la couvrir de zinc ou de
tuiles ; elle peut contenir plus d’un millier de chrétiens. Mais elle est
bien nue toujours, ses autels ne sont que de simples planches que
nos scieurs sont allés débiter dans la forêt ; en dehors des petites
images du chemin de croix, pas un cadre, pas un tableau alors que
pour l’instruction des Nègres précisément il faudrait la représentation bien vive de tous nos mystères.
En guise de tour, notre église n’est couronnée que d’un pauvre
chapeau de feuilles de zinc. C’est là-dessous que continuent à sonner toujours les deux petites cloches que vous nous avez envoyées.
La toute vieille qui comptait ses deux cent trente-deux hivers quand
vous l’avez envoyée, rajeunit tous les jours et défié à la course sa
jeune sœur suspendue à côté d’elle. Je lui souhaite de faire au Nyanza à tout le moins autant d’étés qu’elle a fait jadis d’hivers au pays,
et on pourra écrire un jour son histoire.
Mais quittons le Bukumbi. Nous pourrons parler tout à l’heure
de Marienberg, commencée en 1892. Allons d’abord à Ukerewe.
C’est Notre-Dame de l’Espérance. Depuis 4 ans déjà on préparait
cette mission quand je revins d’Europe en 1895. Dieu s’était choisi là
un riche trésor d’élus. Je me souviens encore qu’en 1889, alors que
j’étais supérieur de la station du Bukumbi, il nous arriva un pauvre
jeune homme qui de lui-même demanda à être admis parmi nos orphelins : c’était un peu étrange, car un homme libre en ces pays, si
pauvre qu’il fût, ne daignait guère de ce temps-là s’abaisser jusqu’à
prendre place parmi ceux qu’ils appelaient nos esclaves, parce qu’ils
étaient nos rachetés. Nous ne fûmes guère tendre pour le jeune
homme d’autant plus qu’il nous disait qu’il avait suivi quelques colporteurs musulmans des environs : c’était pour nous assez mauvaise
recommandation, mais le jeune homme dit la chose si simplement
que nous lui en sûmes gré. On lui promit du travail, mais en attendant de l’avoir vu à l’œuvre, on le laissa construire sa hutte à part.
L’épreuve fut subie si heureusement et le pauvre était si docile, et si
empressé surtout de s’enquérir lui-même de notre religion que nous
l’admîmes bientôt parmi nos enfants. Il était de beaucoup le plus
grand ce qui ne l’arrêta pas ; il fut bientôt le modèle de tous. Aussi
eut-on une faveur pour lui, et bien méritée ; il reçut le baptême au
bout de deux ans déjà. Après son baptême, il trouva tout naturel
133
qu’il fut obligé d’enseigner la religion à ses frères. On le forma donc à
devenir catéchiste ; Cyrillo pendant 3 ans encore continua à étudier
et surtout à bien pratiquer sa religion. Je me souviens que pendant
ce temps, il me fut d’un grand secours pour traduire nos catéchismes et évangiles dans plusieurs des dialectes nous avoisinant. Il
avait parcouru étant enfant encore cinq ou six pays dont son heureuse mémoire avait parfaitement retenu les langues ; il se sentait
alors toujours poussé à rechercher les Blancs comme il disait ; c’était
même ce mouvement qui l’avait mené chez les Arabes musulmans
dont la religion ne le satisfit point. Notre jeune homme cependant n’a
nullement l’humeur voyageuse depuis son baptême ; il n’a jamais
songé à nous quitter.
C’est en 1892 qu’il fut envoyé pour la première fois à Ukerewe,
belle petite île au Sud-Ouest du Nyanza qui est peuplée d’environ
25.000 habitants ; le roi de l’île compte encore autant de sujets sur
le continent d’en face. Cyrillo sut s’y prendre, il devint même assez
vite homme de confiance du roi. En 1894, Cyrillo était chef d’un
petit village, et avait enseigné sa religion à plus de 100 jeunes gens
déjà. Fin 1895, la mission put acquérir une partie du dépôt de commerce du marchand Stokes, pendu au Congo belge. Malheureusement la cupidité des indigènes fut excitée par la présence de tant
d’étoffes qui un moment durent être laissées à la garde furent assiégés dans leur maison, et durent bientôt céder au nombre. Plusieurs
furent massacrés, entre autre la propre femme de Cyrillo avec son
premier-né ; les autres purent sauver leur vie, grâce à la protection
divine et un peu à leurs armes à feu. La maison fut totalement pillée,
et toutes les valeurs disparurent. C’était le diable qui se remuait
pour ne pas nous laisser entrer dans l’île. Il avait mal compté, car le
chef militaire de la station voisine qui était le Muanza, à 45 Kilom.
seulement par le lac, ne pouvait manquer d’intervenir. L’île tout entière fut punie, son chef qui s’était sauvé perdit son trône ; et la mission s’installe aussitôt, dans la brousse cette fois, puisque la maison
préparée avait été livrée aux flammes. Nous pûmes remarquer bientôt la bénédiction apportée à l’œuvre par les quelques catéchumènes
massacrés, autant en faveur de la foi, que par cupidité. Tout alla
pour le mieux dans la nouvelle mission et les catéchumènes affluaient de partout. Les missionnaires purent même commencer dès
lors à donner le baptême, car beaucoup de ces catéchumènes avaient
fini déjà leur épreuve de 4 ans.
C’est dans cette île que nous pûmes construire nos premières
maisons un peu solides. Un Père qui compte 22 ans déjà à l’équateur
finit par découvrir à 6 heures lieues en face de son île, de la pierre à
chaux ; il fallut longtemps hésiter pour fabriquer un four et réussir à
brûler ces pierres, mais enfin le succès couronna les efforts. Ce fut
un grand travail aussi d’amener d’abord par le lac toutes ces pierres
134
à la mission, car pour toutes barques, les indigènes n’avaient que
leurs petits troncs d’arbres creusés. Mais patience et longueur de
temps font plus que force ni que rage. Si nous n’avions été que de
vulgaires ouvriers nous nous serions installés dans la forêt et nous
aurions brûlé nos pierres sur place, mais les catéchumènes n’y auraient pas gagné ; dans nos missions il faut toujours trouver le
moyen de tout concilier et les constructions et l’instruction des
gens ; les catéchismes commencent dès que les premières bonnes
volontés se manifestent, et ces catéchistes jamais interrompus vont
toujours en se multipliant. Pour porter toutes ces pierres nos gens
s’arrangeaient encore, mais quand il s’agit de porter de gros arbres
pour lesquels avec leurs moyens primitifs, ils se mettaient plus de
cent à une seule pièce, ce ne fut plus la même chose. Mais enfin là
encore la patience triompha, et aujourd’hui outre une résidence en
bonnes briques reliées à la chaux, avec toits solides couverts de
tuiles cuites, il y a là, la plus belle église du Vicariat ; elle a plus de
50 mètres sur près de 20. Les indigènes admirent beaucoup les
belles colonnes qui séparent les nefs, les cintres qui relient ces colonnes entre elles, et surtout ce grand cintre qui se trouve à l’entrée
du chœur et dont les briques restent suspendues en l’air sans se
détacher de la voûte. Tout cela est simple et naïf, mais c’est presque
une œuvre d’art par ici et tout au moins une merveille pour nos
pauvres gens qui n’ont jamais connu que le toit de roseau de leurs
huttes de paille. Ces huttes aussi ne font guère qu’une saison, et
notre église je l’espère sera encore debout dans 50 ans.
Pourvu au moins que nos successeurs ne se mettent pas en
tête de la renverser pour la raison qu’elle sera alors beaucoup
trop petite. Elle est bien menacée, en effet, d’être bientôt trop
petite car elle ne peut guère contenir que deux mille personnes,
et nous avons là un millier déjà de baptisés avec deux fois plus
de catéchumènes qui demandent à l’être aussi. Quel dommage
que nos ressources surtout et le temps aussi ne nous aient pas permis de faire mieux tout de suite !
Cette église n’a encore ni images, ni statues, ni autels convenables, ni cloches, ni clocher. Les gens ne sont pas gâtés encore, ils
s’assoient par terre quoi qu’ils aient grand peur toujours du pulex
penetrans121 ; et les tambours, dont quelques uns de taille, remplacent les cloches. Tout cela attend que le bon Dieu ait soufflé sur
quelques âmes généreuses.
Ce qui est bien plus pressé maintenant ce sont nos succursales à
fonder, et les écoles dans un pays qui va de lui-même à la foi. Aussi
121 « Puce qui pique ».
135
quand nous avons trois sous, c’est là que nous les mettons. La mission entretient à ses frais une école de catéchistes, destiné à évangéliser les 90.000 infidèles de ce district ; une trentaine d’eux sont déjà
installés dans autant de succursales où ils apprennent aussi aux
enfants à lire ; cette mission possède en effet déjà, un syllabaire, une
petite histoire sainte, et bientôt aura un livre de prières, le tout dans
le dialecte du pays.
Beaucoup d’enfants et de jeunes gens nous viennent de 6, 8, 10,
15 lieues même pour achever leur instruction préparatoire au baptême ; il faut bien les entretenir. Si pour les filles au moins nous
pouvions faire la même chose ; mais outre que vieux parents païens
n’aiment pas à les lâcher, nous n’avons personne encore pour préposer à leur garde ; elles attendent donc, mais nos mariages de néophytes ne vont pas mieux pour cela. Et puisque je vous parle de mariages, figurez-vous que c’est là surtout une des grandes difficultés
de cette mission. Ceux qui se convertissent tout d’abord, ce sont
surtout les jeunes gens et les enfants dès qu’ils deviennent un
peu libres ; mais d’après la mode du temps jadis, on doit se marier bien jeune, et des idées contraires sur ce point ne mordent
pas vite dans ces têtes de Nègres malgré tous les sermons du
missionnaire. Il est de mode surtout parmi les païens que le mari
pour la moindre bagatelle envoie promener sa femme, ou bien celle-ci
pour un caprice quitte son mari : la femme d’ailleurs ne s’appelle pas
épouse en ce pays, mais simplement « cuisinière ». Partout les noms
font beaucoup la chose. Cette cuisinière en ce pays ne coûte en général que quelques chèvres ; la femme rentrant chez ses parents, ceuxci n’ont qu’à renvoyer les chèvres chez le mari, et tout est réglé, le
contrat est parfaitement résilié. Nos jeunes chrétiens quand ils veulent se marier, sans doute nous amènent leur fiancée ; ils doivent
veiller à la faire instruire d’abord, et elle doit être baptisée avant de
sa marier. Mais cela n’empêche pas que les têtes restent jeunes et
que trop souvent nos néophytes voudraient user des vieux privilèges
païens qu’ils voient toujours encore appliqués autour d’eux ; une
femme fait la moue, fait mauvaise cuisine etc. … on voudrait pouvoir
la renvoyer et changer. Pauvres missionnaires, une grande partie
de leur temps se passe toujours à racoler des mariages. A mon
dernier passage, un homme d’une quarantaine d’années était sur le
point d’être baptisé : celui-là il s’était beaucoup intéressé pendant
tout le temps de sa préparation à la question de l’indissolubilité du
mariage, et cela le préoccupait visiblement, car il avait éprouvé lui
aussi que les femmes étaient passablement coquines en ce pays. Le
Père essaya avec lui de voir si parmi ses anciennes femmes, il n’y en
avait pas une qui pouvait passer pour légitime, mais ce fut un fameux travail et qui ne put pas aboutir. Après bien du temps, et le
secours de quelques parents, il parvint bien à établir à peu près le
136
nombre de ses anciennes femmes, mais quant à retrouver le souvenir
assez précis de chacune, le nom, le domicile, pour faire une interpellation quelconque, ce fut impossible. Il était arrivé au chiffré approximatif de trente-cinq, et cependant, il prétendait n’en avoir eu
jamais deux à la fois.
Les noces passent de fait inaperçues. Pendant ce même voyage à
Ukerewe, j’avais remarqué le garçon des Pères qui avait le soin du
réfectoire, bonne figure de 16 ans environ. Le matin à la messe de
6 heures, il s’était marié ; pendant la journée on ne songea pas à lui.
Il fit son travail ordinaire, à midi servit sans qu’on lui dît rien, le soir
revenait pour servir encore ; on lui demandait les nouvelles de sa
chère conquête, il ne l’avait pas vue encore, et presque tout le temps
libre que lui avait laissé son travail, il s’était amusé à jouer « aux
barres » avec la bande d’enfants sur la grande place de la mission.
Jeunes têtes, sans trop de soucis encore, mais bons cœurs.
C’est le missionnaire qui a des soucis de son côté !
Que vous dirai-je encore sur cette station ? C’est une de nos plus
consolantes à cause de l’entrain qu’y met la jeunesse. Chaque trimestre, il y a beaucoup de baptêmes d’adultes à l’église, mais tout le
long de l’année il y en a beaucoup plus à domicile, où on laisse
échapper le moins de moribonds possible, surtout parmi les enfants
aux environs même de la station. Beaucoup de chefs de village déjà
sont chrétiens et c’est eux qui sont responsables des baptêmes manqués.
Depuis quelque temps un mal se propage : nos chers insulaires
viennent moins à la messe : ils n’ont plus d’étoffe, disent-ils, et c’est
vrai. Nos constructions pendant longtemps leur avaient fourni de
quoi s’habiller, mais les cotonnades de commerce sont vite
usées et quantité de jeunes garçons en sont réduits tenant main
à la simple ficelle d’autrefois, et les filles au petit tablier de
perles. Ils n’osent plus paraître à la mission ; sans doute ils ont bien
encore un chapelet et une croix, mais cela aussi n’habille pas beaucoup. Que ferons-nous si cela continue ? Nous trouverons bien
quelques petits travaux, mais ces travaux nous n’en avons pas
besoin, et nos ressources ne nous permettent pas d’habiller gratis non plus une telle quantité de pauvres. Que la bonne Mère
nous vienne en aide ! Peut-être essaierons-nous d’introduire le coton,
mais d’ici que nos gens aient pu le filer, il se passe du temps.
Pendant quelques temps le supérieur avait trouvé une ressource.
Dans ce pays il y a quantité de grands serpents pythons, longs de 3 à
5 mètres ; ils sont ordinairement assez inoffensifs, et les gens sans
en avoir trop peur, professent pour eux un certain culte superstitieux, leur offrent à manger, ou leur font des sacrifices et surtout ne
les tueraient jamais. Quelquefois cependant il arrive que ces serpents
font des victimes ; ce sont souvent des chiens, quelquefois des
137
chèvres ou des moutons etc. … On parle aussi d’enfants, et de fait, à
10 minutes seulement de la mission un garçon de 12 ans qui rentrait
chez lui après le catéchisme fut saisi dans le chemin et étouffé avant
qu’on pût lui porter secours. En vain on a essayé de persuader aux
gens, même à nos chrétiens de tuer ces serpents ; les gens avaient
peur de faire même du mal à ces êtres plus ou moins divinisés ;
même nos chrétiens ne purent vaincre leurs préjugés. Un jour on
avertit le Père qu’un de ces gros pythons se trouvait tout près de la
mission ; le Père prit son arme, et eut la chance de tirer la tête du
premier coup. La peau de l’animal paraît-il est assez recherchée en
Europe ; on en fait des bourses de poches et d’autres colifichets. Il
fut proposé aux gens d’écorcher le serpent, mais chacun s’en défendit bien, la bête était bien morte, mais il aurait pu arriver malheur à
la maison de celui qui aurait eu l’audace de toucher le serpent sacré.
Pour leur donner du courage, le Père dut aller jusqu’à dépecer
l’animal lui-même. Mais l’opération dut être répétée bien des fois
pour leur donner finalement le courage de faire la même chose euxmêmes. Aujourd’hui nos néophytes les plus fervents surtout recherchent partout le fameux serpent qui « tira une carotte à la
mère Eve » et quand ils en trouvent un, ils lui font un mauvais
parti. Bientôt cette île ne comptera plus de pythons et nos
jeunes gens se moquent bien des cris de détresse des vieux qui
tremblent pour leurs dieux. Il fallut près de deux ans pour donner ce courage à nos néophytes. Tout ce qu’ils purent faire d’abord
c’était de découvrir les serpents au Père, mais le Père se lassa bientôt
de courir après chaque nouveau sujet qu’on lui annonçait. Un jour
qu’il n’était pas du tout d’humeur de courir, « mais apporte-moi donc
ton serpent sur la cour et je lui enverrai une balle ». Une heure
après, toute une bande de gamins amenaient triomphalement une
énorme bête ; ils avaient trouvé moyen de serrer le cou du serpent
dans un fort bâton fendu en deux comme une grande pince. Le plus
brave de la bande tenait la tête du python bien haute au bout de son
bâton, pendant que le reste des anneaux se roulaient sans force autour du corps de notre garçon ; la foule suivait chantant sur ses plus
joyeux airs des insultes au dieu de la veille. Le serpent tant ahuri fut
posé au milieu de la cour et reçut sa balle avant de pouvoir se reconnaître. Ce fut un événement dans l’île surtout quand on vit
quelques jours après que les familles et les maisons de tous ceux qui
avaient trempé dans ce meurtre n’en recevaient aucun mal. Les
jeunes gens et les hommes faits, accoururent en plus grand nombre
au baptême, et surtout les serpents pendant quelques temps furent
portés de plus en plus à la mission, jusqu’à ce qu’enfin comme j’ai
dit, nos gens s’enhardissant à les tuer eux-mêmes.
Mais le prix de peaux de serpent baissant rapidement, il fallut
bien trouver d’autres ressources. Dans toute l’île, les crocodiles font
138
bon nombre de victimes chaque année, 10 à 20 personnes au moins
des bords du lac, sans compter les chèvres, les génisses qui se font
happer. Un chef du Muanza plus compatissant crut un jour
rendre service aux insulaires et en même temps s’amuser à assez bon compte. Il proposa le prix de huit pesas – 16 pfennig
pour tout œuf de crocodile (ils sont gros comme des œufs de canards). Les œufs vinrent bientôt, mais en tel nombre que l’officier,
tout surpris, mais voulant néanmoins sauver sa parole, dut bientôt
baisser le prix. Les œufs furent à 4 pesas, puis à 2, à 1, puis 4 pour
un pesa, puis 8, puis 12… et cependant les œufs arrivaient toujours,
et nos gens en remplissaient leurs petites barques et faisaient 3 ou
4 jours de chemin pour aller les vendre. La provision de l’île ne
s’épuisa point paraît-il, mais le Muanza fut empesté, car le crocodile
sent fort mauvais et finalement on se fatigua de casser des œufs à la
station, et le commerce fut arrêté.
C’est malheureux, car c’était non seulement une branche de
commerce profitable à nos chers chrétiens, mais c’était surtout le
moyen radical d’en finir avec ces terribles ennemis qui chaque année
croquent certainement un millier de personnes surtout le pourtour
du Nyanza seulement. Il est vrai qu’il aurait fallu des années.
Nos Bakerewe122 sont ardents chasseurs aussi de l’hippopotame
qui ne manque pas dans ces régions, mais cette chasse est pénible et
ne rapporte pas assez. Les dents offrent peu d’ivoire, 2 ou 3 livres au
plus ; la viande est des plus coriaces, et le cuir a une telle épaisseur
qu’on dirait une planche. J’ai mesuré par endroits 5 à 6 centimètres,
et une balle de fusil de guerre, sous mes yeux restait un jour figée
dans la peau de l’animal, tirée cependant à 20 pas. Encore un genre
d’ennemi que je voudrais bien voir disparaître du lac ! Pas plus tard
que l’année dernière notre barque fondit sans s’en apercevoir sur un
de ces mauvais sujets qui dormait dans la brousse où nous abordions ; heureusement que la bête réveillée en sursaut, eut bien plus
peur encore que nous et fondit dans l’eau à 3 pas de notre barque.
Nous en fûmes quittes pour quelques grosses flaques d’eau qui nous
arrivèrent en guise d’éclaboussures. Dans toutes mes courses sur le
lac, il ne m’est arrivé qu’une seule fois d’en tirer un ; c’était mon garçon qui pendant que je dînais au bord du lac surprit un qui ronflait à
quelques pas ; sans même m’avertir, il prit mon fusil et lui cassa du
premier coup la nuque ; la bête expira bientôt et au bord même de
l’eau où elle avait essayé de se jeter. J’y gagnai de rester à cette halte
une journée de plus, car mes rameurs ne voulurent pas quitter avant
d’avoir débité la viande aux habitants des environs. J’aurais voulu
emporter la tête, mais huit hommes avaient de la peine à la soulever
et nous aurions couru risque de chavirer.
122 Habitants de l’île Ukerewe.
139
Mais le voilà bien loin de nos missions. J’y reviens. En somme à
Ukerewe il y a un bel avenir ; nos gens sont encore un peu jeunes
dans la foi, mais cette foi est vive, et quand quelque païen même a
un accident grave, et court risque de la vie, il demande vite quelque
chrétien pour lui donner le grand remède « qui sauve du diable ».
Dans le lac deux jeunes gens chaviraient dernièrement ; le païen au
milieu des vagues suppliait le chrétien de le baptiser et criait tout
haut tout ce qu’il savait de prières.
Avec le renfort de missionnaires qui arriva fin 1896 on voulut
de suite fonder une nouvelle station sur le continent en face
d’Ukerewe, à l’Est du lac. On espérait porter aussi secours à une
population particulièrement en proie à la famine depuis des années.
Notre Dame de Consolation fut fondée en effet, mais l’essai ne fut pas
heureux. Après quelques mois, un des trois missionnaires dut être
transféré ailleurs, et le Supérieur lui-même, P. Thuet [1864-1897] si
robuste jusqu’alors, succomba bientôt à la terrible fièvre hématurique. Son confrère survivant ne pouvant ni rester seul, si loin de
secours, ni recevoir un renfort qui nous manquait alors dut quitter et
la station fut provisoirement abandonnée. Un catéchiste resta cependant avec sa famille pour prier sur la tombe et rappeler aux
quelques catéchumènes qui s’étaient montrés déjà que le missionnaire reviendrait. Mais ce n’est qu’aujourd’hui que la chose est en
train de se préparer. Les priants ont beaucoup augmenté de nombre
et nous rappellent au milieu d’eux. La « Consolation » va donc être
reprise, mais sur un point un peu plus sain.
Un peu seulement avant la mort du P. Thuet [1864-1897], une
autre mission s’était fondée au Sud-Ouest du Nyanza dans
l’Ussui. Le chef de ce pays depuis une année ne cessait de nous demander et nous avait même envoyé un jour un bel ivoire pesant
55 livres pour nous faire savoir combien il serait heureux de nous
ouvrir son pays. Cet appel était providentiel, car l’Ussui devait être
pour nous la porte des pays qui se trouvent dans tout l’Ouest du lac,
et dont on disait merveille. Avant d’être fixés dans l’Ussui nous ne
pouvions pas songer à pénétrer au Rwanda. Mais voici qui est singulier, et qui montre bien que nous n’étions appelés dans l’Ussui que
pour le Rwanda. A peine arrivions-nous sur la frontière du pays
d’Ussui avec la petite caravane de fondation que le chef nous fit savoir qu’il ne voulait plus du tout de nous. En même temps il envoyait
en cadeau tout un troupeau d’une quarantaine de chèvres pour
fournir à la subsistance de nos hommes sur le chemin de retour.
Que s’était-il donc passé. Sans doute, le diable avait été consulté par
les sorciers, comme on fait toujours en pareil cas dans ces pays, et la
réponse n’avait pas été favorable aux missionnaires. Mais nous savons aussi que le chef européen du district à neuf jours de distance
avait été consulté et d’après sa réponse le chef indigène avait cru
140
devoir nous refuser. Mais de notre côté, même avant de partir pour
cette fondation, nous avions averti nos autorités de notre démarche.
L’accueil qui nous fut fait auprès d’elle ne fut pas, il est vrai, bien
encourageant ; on voulut bien nous laisser fonder la mission, mais
« à nos risques et périls ».
A force de négocier avec le chef indigène, les missionnaires, purent rester, mais ce fut pour ainsi dire de force qu’ils s’imposèrent.
Le chef leur refusa les matériaux de bâtir, enleva à ses sujets la liberté d’aller travailler ou même visiter les Pères, d’aller se faire instruire. Mais des maisons quelconques furent construites quand
même par des auxiliaires étrangers et les missionnaires purent demeurer. La nourriture également dut être tirée des pays voisins, avec
beaucoup plus de frais. D’après cinq années enfin de patience, la
mission a reçu droit de vivre. Un chef de district assez bienveillant
est venu au commencement de 1902 ; nous avons pu acquérir un
terrain convenable, et la liberté a été donnée aux gens, Notre-Dame
de Lourdes pourra se développer.
Mais déjà pendant les années où on voulait condamner les Pères à
l’inaction, ceux-ci avaient parcouru tout le pays pour gagner au
moins les sympathies. Dans l’Ussui plus que dans d’autres pays, il
y a quantité d’esclaves depuis six années au moins. C’est un des
grands passages pour l’exportation des esclaves du Rwanda.
Dans l’Ussui aussi on trouve encore beaucoup d’esclaves originaires de l’Uganda et qui ont été amenés là il y a dix ans ou
même 14 ans, lors des troubles des protestants et de
l’occupation du pays par les musulmans. Il a suffi à ces esclaves
de voir les missionnaires pour trouver le chemin de la mission ; ils
venaient de nuit conter leurs malheurs, et souvent recevaient un
guide pour les faire évader. Deux ou trois furent moins heureux,
leurs maîtres les surprirent avant qu’ils eussent pu arriver à la mission et les assommèrent ; d’autres qu’on soupçonnait de vouloir
s’esquiver furent exportés plus loin et revendus dans d’autres pays.
1897 et 1898 furent de rudes années d’épreuve pour le SudNyanza. P Thuet [1864-1897] mourut de l’hématurie ; P. Loonus [18641897] ne pouvant s’acclimater après deux ans dut reprendre le chemin de la côte et mourut en route de l’hématurie aussi après être
devenu presque complètement aveugle. P. Huwiler123 [1868-1954], un
Le P. Huwiler (1868-1954) est originaire de Buttwil en Suisse. En 1887, il entre
chez les Pères Blancs. Il fait ses études de théologie à Maison-Carrée (Algérie) et à
Carthage (Tunisie). Ordonnée prêtre en 1893, il est nommé Propagandiste en Allemagne, en Autriche et en Suisse (1893-1897). En 1897, il est nommé au Vicariat du
Nyanza méridional. De 1899 à1904, il séjourne en Suisse pour raison de santé. Dès
1904, il est de retour chez Mgr Hirth. En 1926, il est nommé supérieur régional et en
1929, vicaire apostolique du nouveau Vicariat de Bukoba où il est à l’œuvre jusqu’en
1947. Il meurt à Bukoba le 1er octobre 1954.
123
141
Suisse, fut également obligé de s’en retourner s’il ne voulait pas succomber à l’hématurie ; il rentrait juste au moment où sa connaissance de la langue et des gens, lui aurait permis de se rendre bien
utile. Un autre Père des mieux doués arrivait en même temps pour
être semble-t-il toujours malade ; un accès plus violent finit par
l’emporter en Mars 1890. Dans ces mêmes années deux confrères
qui devaient arriver tout frais de la côte ne purent même atteindre le
Nyanza ; l’un mourut en route, l’autre dut rebrousser chemin pour
échapper à la terrible maladie. C’était l’époque où je restais seul au
Bukumbi avec un Frère, malade lui-même.
Dans l’extrême Ouest du Vicariat on nous parlait depuis longtemps d’un grand pays, riche, et beau, mais où les étrangers ne
pouvaient pénétrer ; le roi du pays faisait défense également à
ses sujets d’en sortir. Par le voyage cependant qu’avait fait le Graf
von Götzen124 [1866-1910] dans ce pays, nous comprîmes qu’il fallait
tenter quelque chose. Déjà notre station de Lourdes dans l’Ussui
était sur la route du Rwanda. Pendant deux ans nous prîmes des
renseignements précis, et nous pûmes former quelques hommes
qui en secret firent plusieurs voyages jusqu’auprès du roi. Dans
les derniers mois de 1899, six missionnaires nouveaux furent envoyés à cette mission du Sud-Nyanza ; nous décidâmes le voyage du
Rwanda.
Je ne puis m’arrêter ici à vous écrire encore ce que je vous ai écrit
beaucoup plus longuement dès le retour du premier voyage au
Rwanda ; je dirai seulement que Dieu a béni nos efforts et fait fructifier en partie déjà nos dépenses qui ont été considérables pour ces
lointaines installations au Rwanda. Aujourd’hui il y a 3 missions
dont l’une à deux journées à peine des Virunga-volcans, qui un jour
aussi pourrait nous jouer un mauvais tour. Des cinq ou six pics volcaniques, il y en a deux au moins qui ne sont nullement éteints. Ce
124 Le comte Gustav Adolf von Götzen (1866-1910) appartient à la noblesse allemande.
Après ses études secondaires, il s’engagea comme lieutenant dans la garde des
Uhlans. Début 1891, il opte pour une carrière diplomatique. De mai à septembre
1891, il visite la région du Kilimandjaro. Début 1892, il s’inscrit à l’Académie militaire
de Berlin pour approfondir sa formation militaire. De juin à juillet 1892, il parcourut
la région située entre les villes actuelles d’Istanbul et d’Ankara en Turquie. Puis, il
traverse l’Afrique d’Est en Ouest. Il explore le Rwanda du 2 mai au 26 juin 1894. C’est
alors qu’il rencontre le Mwami Rwabugiri. De retour en Allemagne, fin 1895, il publie
le récit de son voyage « Durch Afrika von Ost nach West – A travers l’Afrique de l’Est à
l’Ouest ». Mgr Hirth consultera ce récit avant de se rendre au Rwanda fin 1899. Dès
son retour en Allemagne, le Comte von Götzen reprend sa carrière diplomatique. Le
12 mars 1901, il est promu gouverneur impérial de « Deutsch-Ostafrika ». Il reste en
fonction jusqu’en avril 1906. Malade et épuisé, il rentre en Allemagne. Il meurt le 1 er
décembre 1910 à Berlin à l’âge de 44 ans (R. BINDSEIL, Le Rwanda vu à travers le
portrait biographique de l’officier, explorateur de l’Afrique et gouverneur impérial Gustav
Adolf von Götzen (1866-1910), Berlin, 1992, pp. 30-184).
142
sont les missions du Rwanda qui comptent le plus de catéchumènes,
et dans deux ou trois ans s’il plaît à Dieu nous aurons là beaucoup
de baptêmes.
Dans une longue lettre que je vous écrivais aussi en 1901 au
retour de mon second voyage au Rwanda je vous disais aussi le
progrès du Sacré-Cœur d’Isavi ; ces progrès sont les mêmes déjà
dans nos stations du Kissaka et au Kivu.
Les grandes préoccupations que nous ont données nos œuvres de
Marienberg depuis deux ans m’ont empêché depuis ce temps de revoir le Rwanda.
Tout le pays de la côte Ouest du Nyanza était autrefois sous le
joug de l’Uganda, et l’Uganda était naturellement appelé à communiquer l’ardeur de sa foi juvénile aux 500.00 individus de ces districts
jadis ses tributaires. Ce serait presque chose faite maintenant si des
changements politiques n’étaient survenus. En 1890, un accord
survint qui donnait à l’Allemagne les pays au Sud du fleuve Kagera qui n’est autre que le Nil avant son passage dans le Nyanza.
Dès la fin de cette même année fut fondée la station militaire de Bukoba à 40 Kilom. environ au Sud du Kagera-Nil. Marienberg fut
fondée en 1892 à 30 Kilom. également au Sud du Kagera ; dès
l’origine la Providence voulut qu’elle eût pour patronne N.D. des
Sept-Douleurs. Augure significatif, cette station depuis dix ans n’a
vécu que dans les douleurs. Sans doute elle est située au milieu d’un
peuple excellent, et très sympathique aux missionnaires, mais ce
peuple est gouverné par des chefs détestables qui jusqu’ici n’ont fait
que conduire leurs sujets en esclaves. On comprend qu’ils résistent autant que possible au missionnaire qui veut apprendre à
leurs sujets qu’ils sont enfants de Dieu avant d’être esclaves de
leur chef. Mais tous ces petits chefs auraient dû être contenus dans
le devoir par le chef de Bukoba, ce qui n’eut pas lieu dans les commencements. Le premier chef de Bukoba est celui qui voulut conduire tout pendant 4 ans, n’aima jamais les missions quoiqu’à la fin
de sa gestion, il finit par devenir un peu courtois. Il faut dire qu’il
aimait à signer ses lettres d’un paragraphe caractéristique où se retrouvaient nettement le signe des Fr. 125 ce qui explique beaucoup
de choses. Après lui viennent deux ou trois autres chefs qui ne partagèrent pas ces sentiments hostiles, mais notre situation était gâtée
et pour longtemps. L’un deux pour essayer même de réparer le mal
nous fit obtenir du gouvernement un terrain assez vaste, occupé jadis par 3 assez gros villages que les guerres avaient fait disparaître
depuis 15 ans. Ce fut un commencement de salut, car les missionnaires se faisaient aimer de plus en plus, attiraient du monde chez
eux qui venaient repeupler les anciens espaces abandonnés, et
125 Signe qu’il est un franc-maçon.
143
suivre librement les instructions religieuses qu’ils auraient pu suivre
dans leur propre village. Il faut dire que la malchance nous amena
pour plusieurs années un autre chef de district qui pendant trop
longtemps attira dans le pays les musulmans et leur accorda toutes
les faveurs qu’il refusait aux chrétiens. Sous lui nos pauvres chrétiens ne purent se montrer nulle part sans se trouver insultés ; ils
furent trop souvent tracassés par mes propres soldats même du gouvernement, censés soldés pour les protéger plutôt. Nos villages
chrétiens furent soumis à un impôt très onéreux alors que
païens et musulmans restaient exempts d’impôts. C’est la mission même qui dut prendre à sa charge cet impôt qui pendant
4 ans s’est élevé à 420 roupies, la roupie valant en général
1 mark 40 pf. Pendant ce même temps nos gens faisaient pour
plus de mille autres roupies de travaux d’intérêt public, chemins, routes, ponts chaussées à travers les marais… On pensait
bien que nos villages se dépeupleraient, mais c’est le contraire qui
arriva, et en 1900 déjà ils comptaient un millier d’habitants, presque
tous chrétiens. Le chef de Bukoba nous défendit alors de recevoir de
nouvelles recrues ; la mission garda simplement le silence en présence d’un pareil arbitraire et Dieu continua à faire son œuvre. Pendant le petit répit que la Providence nous accorda entre ces deux
chefs malheureux, la religion s’était répandue un peu de côté du Kagera surtout, où dans tous les villages il y eut des priants. Mais dès
1898, voyant que l’impunité lui était assurée, ce petit roitelet qui
gouverne la région expulsa peu à peu ceux de ses sujets qui avaient
osé se convertir malgré ses ordres. Il n’accepta même pas ses propres
frères qui étaient chefs de village et qui étaient à craindre plus que
les autres à cause de la propagande qu’ils auraient pu faire. Des
écoles avaient commencé à s’ouvrir un peu en cachette dans leurs
villages ; elles furent toutes fermées, et l’autorité laissa faire. Encore
maintenant, la mission doit soutenir plus de 200 chrétiens chassés ainsi de leurs propriétés, et dépouillés de tout leur avoir. A
quelques-uns même on a enlevé leurs propres enfants vendus
comme esclaves. Il semble que ce roitelet endiablé n’ait été mis au
pouvoir que pour persécuter la religion ; pour lui donner sa place, il
fallut détrôner un autre qui avait eu le tort de se montrer bienveillant
envers la mission. La même chose fut faite encore en 1901 pour deux
autres roitelets, remplacés aussi par des hommes formés à Bukoba
même et qui se montrent parfaitement hostiles non seulement à la
religion, mais même aux Européens.
A la suite de toutes ces persécutions, nous n’avons encore relativement que peu de baptisés, environ 850. Il y a 2000 catéchumènes environ, mais qui ont grand soin se cacher. Ils ont
peur d’embrasser complètement une religion qui leur coûtera à tout
144
le moins la privation de tous leurs biens et toutes sortes de mauvais
traitements.
Bukoba est avec tout cela un des districts de l’Ost-Afrika qui
se trouve le plus en retard pour le progrès quoiqu’on y ait favorisé le plus possible l’élément musulman. Nulle part on ne traite
d’aussi haut les pauvres Européens. Le rendement de l’impôt est
presque nul ; les chefs indigènes prétendent qu’ils ne peuvent rien
payer ; alors que le pays à côté, mais sous le régime anglais, fourni
des roupies par 100.000.
Quel contraste avec l’Uganda qui a marché si vite depuis 10 ans.
Celui-ci est libre, partout il y a des écoles, tous les gens font du
commerce et travaillent pour vendre leurs produits ; presque tout le
pays est chrétien ; tandis qu’au Sud de la Kagera, c’est le plus triste
esclavage encore ; les gens ne peuvent rien acquérir encore ; tout est
aux roitelets ; ils ne peuvent sortir de leur pays pour faire le commerce ; ils ne peuvent pas même travailler pour gagner un pagne et
doivent se contenter de leur costume en herbes ; ils ne peuvent surtout se laisser instruire, ou même soigner quand ils sont malades ;
ils n’ont même pas la liberté de se bâtir des cabinets au coin de leur
bananeraie ; ce privilège est encore réservé au roi et aux principaux
chefs. Ils sont obligés de prendre part à tous les sacrifices diaboliques qu’on fait dans le pays, à soutenir les sorciers qui ne font que
les tromper ; à entretenir dans leurs maisons les grands serpents de
plusieurs mètres de long qui leur sont imposés comme génies protecteurs… je n’en finirai pas, si je voulais tout dire. Voilà ce qui existe
encore après 12 ans déjà de haute protection de la part du gouvernement. Si les Baganda avaient continué à régir ces pays comme
avant 1890, il y aurait maintenant 2 à 300.000 néophytes, et sans
qu’on eût besoin de dépenser tout l’argent que notre mission y a dépensé. Les pertes faites ici sont, en grande partie, irréparables. Nous
voudrions sauver cependant le plus possible.
Dieu est venu à notre aide depuis quelques mois en nous envoyant à Bukoba un chef qui essaye enfin de faire rendre justice à
notre œuvre. Les intentions sont excellentes, mais il se heurte à bien
des résistances ; les chefs indigènes ont appris à imposer leurs volontés. C’est ainsi que depuis Avril nous essayons de rapatrier les
200 chrétiens que nous avons sur les bras, et qui ont été chassés
injustement de leurs maisons et de leurs biens pour motifs de religion, et ce n’est toujours pas fait. Au moins sur notre petit territoire
nous sommes devenus libres : c’est quelque chose, mais ce n’est pas
assez.
Nos anciennes écoles ont été rouvertes dans quelques villages,
mais malgré toutes les promesses, les chefs défendent en dessous
aux parents d’envoyer leurs enfants.
145
Afin d’introduire un peu de liberté là où nous avons plus de catéchumènes cachés nous avons établi une nouvelle station à 40 Kilom.
à l’Ouest de Marienberg, mais la liberté pour l’instruction manque
toujours non plus en théorie, mais de fait.
Nous voudrions même fonder une 3e station à 50 Kilom. encore au
Sud de Marienberg ; la position serait charmante à côté d’une chute
d’eau de plus de 50 mètres de hauteur : ce n’est qu’un ruisseau, il
est vrai, mais c’est néanmoins une petite merveille connue au loin.
Une divinité est venue même se loger dans le réservoir de la chute, et
de 10 et de 20 lieues on vient pour lui offrir des sacrifices, lui demander surtout la fécondité, pour les femmes d’abord qui ne peuvent
avoir d’enfants, et même pour les troupeaux : vaches, chèvres, brebis
etc. … Aidez-nous à fonder là une « Immaculée Conception », c’est
elle qui donnera la fécondité à tout ce pays.
L’endroit ou plutôt la montagne choisie pour notre mission me
rappelle parfaitement notre
Hohenburg d’Alsace avec le
Saint-Odile, sauf que note
Hohenburg de Nyanza offre
à son sommet un large plateau parfaitement uni sur le
haut duquel se trouvent une
serie de villages qui se touchent presque et qui ont plus
de 10.000 habitants peutêtre. Le plateau, très sain, est
à 1500 m. d’altitude. Faites
prier beaucoup afin de nous
faire mettre là-haut le plus tôt
possible. Surtout que les ministres protestants ne nous y
devancent pas ! ce serait un
malheur. Nous ne savons enLE MUKAMA KAIGI (en uniforme prussien)
core comment faire pour décider Kahigi [ou Kaigi], le chef Noir du pays, à nous donner un petit
emplacement. Depuis trop longtemps, il se fait adorer par ses
100.000 sujets pour ne pas être troublé un peu de nos désirs, et si
lui ne commence pas par nous accepter, le gouvernement nous refusera aussi l’autorisation. C’est ainsi qu’on entend la liberté de religion qui nous est concédée.
J’ai dû vous parler déjà un peu l’année dernière de la suprême bêtise de ce Kahigi, [ou Kaigi] qui couvre d’amulettes grossières, les
belles casquettes, les pickelhaube126, que lui donnent les officiers ;
126 Le casque à pointe d’un militaire allemand.
146
des cornes de chèvres bourrées de sorcelleries qu’il accroche au veston de l’armée dont on lui a fait cadeau. Ces jours derniers, on lui a
fait remise très solennellement d’un gros sabre d’honneur que lui a
envoyé directement et à grands frais le gouverneur même de l’OstAfrika… Oh ! si on voulait comprendre au moins combien ce petit
chef joue les Européens qui lui font ces cadeaux !!
Je veux finir par nos Sœurs. Nous avons pu installer nos 4 premières Sœurs Blanches cette année à Marienberg, et ce n’a pas été
un petit travail. Déjà l’année dernière nous avons dû commencer à
rebâtir à neuf toute cette station, et dans un pays où on nous a toujours refusé matériaux et ouvriers. En 1901, malgré tous les ennuis,
nous avons pu faire la résidence des missionnaires ; une maison
solide de 30 mètres de long, et couverte en bonnes tuiles fabriquées
sur place. Cette année-ci, notre four à briques fonctionne toujours,
nous comptions commencer une grande église afin d’inviter la Providence à nous donner beaucoup de baptêmes. Mais il a fallu laisser ce
travail, pour nous occuper à faire une résidence pour les Sœurs avec
toutes ses dépendances. Mais l’année a été très pluvieuse. Nous ramasserons au moins 3 mètres de pluie de Mai 1902 à Mai 1903, et
de ce chef nous avons eu non seulement des retards, mais surtout
des dégâts très considérables et des pertes sérieuses. Les murs de la
grande maison étaient achevés de la vielle quand le 30 Juillet les
deux pignons croulèrent à la suite d’un violent ouragan. La foudre a
frappé 3 fois déjà dans le village de la mission cette année. C’est
peut-être le diable aussi qui va être gêné par la présence de nos
Sœurs. De fait nous les avons assises juste à l’endroit où se trouvait
jadis le bois sacré qui dans ces pays forme le centre de tout le village.
Dans ce bois sacré résident les génies tutélaires de l’endroit, c’est là
que les gens du village viennent offrir leurs sacrifices, consulter les
auspices en éventrant les poules pour lire dans les entrailles, sacrifier des brebis et des chèvres, quelquefois des génisses, offrir de la
farine fraîche, des régimes de bananes, du jus de la banane etc. …
Voilà assez de siècles que cela a duré ; il y avait là de vieux troncs
que trois hommes n’auraient pu embrasser, des arbres une dizaine
surtout dont la cime se perdait à 50 mètres dans les airs, et dont la
tête avait été bien souvent labourée par la foudre. Ces arbres euxmêmes étaient reliés entre eux par des lianes gigantesques qui à
l’endroit le plus retiré formaient un fourré inextricable où les profanes ne pouvaient jamais pénétrer. Tous les oiseaux aux cris néfastes se donnaient parfois rendez-vous dans ce petit bois du diable,
je me rappelle encore les premières nuits passées sur la colline il y a
dix ans.
Aujourd’hui, la hache a essayé d’éclaircir tout cela, mais ne suffisant pas, il a fallu s’aider encore du feu. Deux diables surtout
avaient, paraît-il leur habitation sous les deux plus gros troncs : par
147
une nuit bien obscure, trouvant toute la colline absolument rasée, ils
ont pris peur et ont délogé. Mais ne s’entendant pas, ils se sont rendus chez deux chefs païens à l’opposé l’un de l’autre. Nous les poursuivrons là encore, c’est la croix qui vaincra. Il faudra bien trois
mois encore avant que nos Sœurs puissent entrer dans leur maison
définitive en attendant elles sont logées dans une grande hutte de
paille ; il faut bien qu’elles apprennent un peu ce que c’est
l’équateur. Il faut dire qu’elles sont bien un peu surprises de se trouver ici : ce n’est plus le voyage poétique d’autrefois qui durait des
mois, et même parfois une année. Aujourd’hui en descendant du
bateau, on monte en chemin de fer, et celui-ci qui ne va pas encore à
grande vitesse, vous amène au Nyanza en 3 ou 4 jours. La nuit il
vous laisse vous reposer : mais on vous avertit de bien fermer la portière de votre wagon afin qu’il ne vous arrive pas la même aventure
qu’à un chasseur anglais ces derniers mois. Il s’était endormi dans
son wagon, la portière ouverte, un lion entra par là qui le croqua sur
place.
Qu’est-ce que vont faire nos bonnes Sœurs ?... En attendant
qu’elles sachent la langue, elles s’occupent un peu du matériel ; soignent les malades qui viennent en grand nombre tous les jours ; elles
pratiqueront la pauvreté, elles prieront, elles cultiveront etc. … Bientôt elles catéchiseront, les enfants, les vieux et les vieilles, elles iront
faire des courses dans les villages environnants avec leur boîte de
remèdes, elles tâcheront ainsi de décrocher quelques petits anges qui
n’attendent que leurs ailes pour voler en paradis ; elles feront surtout l’éducation des filles que nous rachèterons autant que nos deniers nous le permettent. Elles essaieront même de donner une
formation quasi religieuse à un certain nombre de femmes faites
qui mariées une fois, puis démariées ont assez goûté de la vie et
veulent se consacrer à Dieu. Nous en trouverons j’espère de
celles-là et nous en ferons comme une petite société de Sœurs
indigènes que je me promets d’envoyer plus tard dans nos différentes stations où elles serviront de catéchistes et de baptiseuses.
Il nous faut de ces quasi religieuses indigènes pour nos
œuvres, elles sont très précieuses pour la mission. Songer à faire
venir des Sœurs Blanches dans toutes nos stations, ce n’est pas
pratique pour le moment. Malgré leur peu d’exigences, il leur
faut beaucoup trop de choses encore, et notre pauvre bourse ne
peut y suffire. Cette année, pour leur voyage, la construction de leur
maison, leur installation, nous avons dépensé déjà au moins 10.000
marks, et ce n’est pas fini. Chacune des 4 Sœurs que nous avons,
nous coûtera bien 1000 à 1200 marks par an. Songez donc mon cher
Ernest, que c’est autant de pris sur nos missions, et trouvez plutôt
quelques bonnes âmes qui chacune prendront une sœur à leur
148
charge : c’est une petite affaire de 1000 marks par an, vous en avez
d’assez riches, rendez-les assez généreuses pour faire ce petit sacrifice. Nos Sœurs voudraient être plus nombreuses ici : c’est votre affaire à vous. Si vous envoyez pour six nous en aurons six.
La Mère Supérieure, Mère Berchmans s’exerce à faire de la photographie, elle vous envoie quelques essais.
Mais ce qui vaudra infiniment mieux encore que l’argent,
c’est des vocations que vous vous chargerez de nous recruter.
Voyons donc, vous ne m’avez envoyé personne encore, ni cousin, ni cousine, ni neveu, ni nièce… et il y en a tant !! En parcourant les feuilles des missions, les Kalender 127… je vois des
Alsaciens partout ; il n’y a que chez les Pères Blancs que ça fait
défaut. Des Alsaciennes surtout chez les Sœurs Blanches !!
Vous n’avez pas voulu m’envoyer le Saint-Morands Kalender de
1901 de peur peut-être de me faire découvrir vos erreurs à mon sujet, ces jours-ci seulement un exemplaire s’est perdu à mon adresse.
Je crois que vous n’avez plus guère le temps de songer à nous. Que
vont faire nos pauvres néophytes ! et qui soignera pour eux ! car de
mon côté je me fais vieux, et la plume devient lourde entre mes
mains. Il se passera du temps, je crois, avant qu’elle consente à salir
de nouveau autant de pages que ces jours-ci.
Ce qui me rappelle que je me fais vieux… [la suite de la lettre a été
perdue]
55. LETTRE DE MGR HIRTH DU 10 OCTOBRE 1902
A SON FRERE, L’ABBE ERNEST128
Marienberg, le 10 Octobre 1902
par Muanza cette fois et Daressalam
Mon bien cher Ernest,
Toujours pas de nouvelles de notre caravane qui devrait nous
amener cinq recrues. Vous ferez ce que vous pourrez du long griffonnage ci-joint. Les circonstances ayant changé un peu, vous pourrez
vous montrer plus facile aussi pour publier quelque chose sur le
Rwanda et nos missions.
Mais gardez comme règle, de ne jamais publier les misères
que nous font ici les chefs de districts européens, ou au moins
soyez très discret ; ce qu’on publie sur ce chapitre nous fait toujours plus de mal que de bien.
127 Les calendriers
128 Lettre de Mgr Hirth du 10 octobre 1902 à l’Abbé
303, N° 096179-096180.
149
Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
En parlant du Rwanda et des bords du Nyanza ne vantez jamais trop ces pays, car les protestants les convoitent beaucoup,
et la présence ici de ministres ferait à la religion un mal immense. Eux aussi ont besoin des beaux sites, bien à portée des
voies de communications. Dites que nos pays offrent peu de ressources au point de vue matériel, qu’on y prend la fièvre, qu’en
beaucoup d’endroits les bois de construction manquent, qu’il y a
quantités de marais.
Je répète que le chef actuel de Bukoba ainsi que les autres
sont très bien disposés. Cela dépend beaucoup du gouverneur de
la côte. Qu’est ce que sera le nouveau ?
A la Mère Clémentin, j’ai écrit une longue lettre aussi. Peutêtre que comparée à la vôtre, elle offrirait quelques variantes.
D’ici longtemps je ne pourrai plus écrire si long. Ainsi qu’à vous aussi, je lui envoie quelques photographies. Pouvez-vous les utiliser ? Et
les vieux timbres ?
On a fait erreur à Marseille cette année-ci pour certaines de vos
sommes envoyées. De l’argent de la famille est allé dans la caisse du
Vicariat. A vous de bien préciser ce qui est personnel à Monseigneur,
et ce qui est pour son Vicariat.
Et les intentions de messes donc ? Je comptais recevoir en Juin
déjà, réponse au sujet d’une explication très précise que je vous ai
demandée à ce sujet. Ma lettre s’est-elle perdue, ou bien est-ce la
vôtre ?
Mais, si possible, dites-moi, ce que vous m’avez envoyé de messes
à dire personnellement depuis Mai au Juin 1901, et ce que vous
m’avez envoyé de messes à faire dire par les missionnaires de ce Vicariat.
D’après nos conventions de 22 Mars 1901, vous n’aviez pas à me
spécifier les intentions des 15 à 20 messes que je me chargerais
d’acquitter moi-même chaque mois ; elles étaient spécifiées dans
votre registre, et l’argent envoyé à Marseille avec la simple désignation : argent personnel pour Monseigneur.
Tandis que toutes les messes dont vous m’envoyez les intentions
en détail, je me crois obligé de les faire dire par les confrères du Vicariat, et les honoraires vont aux confrères. Est-ce bien cela que vous
pratiquez depuis ma lettre du 22 Mars dont vous ne m’avez jamais
accusé réception ? Il me faut des comptes bien clairs, d’abord parce
que je ne tiens pas du tout à faire des injustices aux donateurs, ni
même à aller liquider mes dettes en purgatoire, et que par ailleurs,
j’ai grand besoin de toutes les ressources que la Providence peut me
faire trouver.
Comme nos œuvres s’entendent beaucoup, essayez de vous trouver encore des associés-quêteurs. Ah ! si vous voyiez notre misère !
150
ce n’est plus même de la pauvreté parfois, cela dépasse toutes les
limites que vous vous imagineriez.
Je voudrais écrire encore quelques mots à Mr le Curé Wirth de
Spechbach, mais je doute que je puisse y arriver. Il y a pourtant
deux ans que je ne l’ai pu faire. Peut-être pourriez-vous lui communiquer quelque chose, je le dois aux chers paroissiens, mes compatriotes. Il ne sortira donc plus rien de Spechbach !
SPECHBACH-LE-BAS AVEC L’EGLISE SAINT-AUGUSTIN (VILLAGE NATAL DE MGR HIRTH)
Mes respectueux et très affectueux hommages à Mr le Chanoine Lintzer, à Mr le Chanoine Winterer avec mes amitiés à
tous les bienfaiteurs.
Surtout priez, mon bien cher frère, et faites prier toujours beaucoup pour nous. Qu’en retour sa bonté puissante veuille bien donner
un peu de fécondité à votre ministère. Je vous reste toujours bien
affectueusement dévoué et reconnaissant en N.
Votre frère
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Mille souvenirs affectueux à toute la famille surtout.
56. LETTRE DU 12 OCTOBRE 1902 A SA SŒUR
VIRGINIE129
Marienberg, le 12 Octobre 1902
par Bukoba via Aden-Mombasa
Ma bien chère sœur Virginie,
Cette fois-ci je ne suis pas trop en retard avec vous, je ne réponds
qu’à une seule de vos lettres, celles du 7 Juillet 1902. Vous
n’écrivez plus : c’est l’été qui vous engourdit, et qui fait geler
129 Lettre de Mgr Hirth du 12 octobre 1902 à sa sœur Virginie, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096181.
151
votre encre sans doute, ou bien seriez-vous malade ? De Mulhouse, rien non plus depuis des mois. De mon côté, je me suis mis
en frais, ces jours derniers, comme jamais sans doute, je ne pourrai
plus faire. Je devais me mettre en voyage pour plusieurs mois encore, et n’attendais que pour partir l’arrivée de quelques jeunes missionnaires annoncés. Ceux-ci ont eu un heureux retard de 10 jours
dont je vous ai fait profiter tous, en écrivant très longuement à Mère
Clémentin et à l’abbé Ernest. Essayez de vous procurer leurs lettres
qui d’ailleurs disent les mêmes choses. Nos bonnes Sœurs ont ajouté
quelques photographies.
J’allais ajouter quelques détails pour vous aussi et la bonne maman, mais voici nos voyageurs, et forcément je renvoie à plusieurs
mois. Vous ne m’en voudrez pas.
Priez toujours beaucoup, et embrassez la bonne maman pour moi
qui vous suis toujours bien affectionné en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Un collectionneur s’est trompé en m’envoyant ces 99 timbres, qui feront mieux pour
vous que pour moi.
Vous savez que par la voie anglaise de Mombassa que vous emploierez toujours dorénavant, il vous faut 20 pf. pour 15 gr.
57. LETTRE DU 7 DECEMBRE 1902 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST130
Bukumbi, 7 Décembre 1902
Mon bien cher frère,
Me voici au Bukumbi pour quelques jours après avoir passé par
nos missions d’Ukerewe et de Kome. En Janvier je serai de nouveau
à Marienberg, pour me trouver plus près de la nouvelle fondation que
nous voudrions faire cette année.
Le P. Conrads [1868-1954] m’a remis vos dernières intentions de
messe à lui confiées. Celles-là je les ferai acquitter ici. Mais j’attends
toujours de vous quelques indications précises pour certaines listes
de messes du passé.
Dans une prochaine lettre je vous indiquerai peut-être le moyen
de me faire parvenir directement soit l’argent des messes, soit les
dons que vous recueillez pour cette mission.
Pour le moment je me hâte de vous demander de ne pas m’oublier
tout à fait pour le 15 Septembre prochain. Il faudra que vous vous
Lettre de Mgr Hirth du 7 décembre 1902 à son l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr.,
Casier 303, N° 096182-096183.
130
152
mettiez un peu en frais pour mon Jubilé de prêtrise. Une bonne
somme d’argent pour fonder deux missions nouvelles. En
1904 serait ce qu’il y aurait de mieux, mais ce ne sera peut-être
pas facile à trouver.
Je vous propose donc encore, soit :
a) 3 cloches pour la grande église commencée à Marienberg devenu ma résidence : elle sera pour 2500 personnes au moins. Cette
mission n’a même pas une clochette. Vos cloches pourraient peser
environ 40, 60, et 80 kgr, sans compter la caisse d’emballage. Soyez
bon musicien pour nous envoyer des accords assez harmonieux,
plutôt mineurs que majeurs, pour faire plaisir à nos Nègres ;
b) soit : un bel ornement pour moi ; et deux dalmatiques pour
diacre et sous-diacre. Quand je pontifie, les confrères plus riches, me
font la charité de me prêter leurs ornements à eux ;
c) il y aurait encore : une belle et grande statue de N.D. de
Lourdes en papier carton ou toute autre matière transportable. Il
faudrait grandeur naturelle au mois, mais surtout pas en métal.
Il y aurait encore un bel harmonium à trouver peut-être chez
Aloys Maier de Fulda. A Marienberg, il y a une sœur qui en jouerait.
Il y aurait encore tout un bouquet de rachat d’esclaves à offrir au
vieux missionnaire. Vous enverriez
l’argent et je me chargerais de placer les noms que vous auriez choisis. Que chacun des petits amis, se
paie le luxe d’un Nègre.
Allons c’est convenu, vous quêterez cette année plus que jamais,
et vous m’enverrez quelque chose de comme il faut. Vous n’avez que
le choix.
Dorénavant les colis jusqu’à 90 kilos peuvent nous arriver. Mais
que l’emballage soit solide, car le train de Mombassa déraille bien
encore quelquefois.
Surtout il faut vous hâter ; si par exemple vous envoyez les
cloches, il faut qu’on puisse les installer. Il y a deux tourelles dans le
plan de l’église. Ce serait une nouvelle vie, s’il y avait des cloches à
Marienberg ; elles soulèveraient même les païens, et je me réjouis
déjà.
Votre petite, envoyée jadis se tient bien ; elle sonne à ce moment.
Pour sonner sa vieille amie, pendue tout à côté, il faut quelques
grandes circonstances. Cette vieille de Spechbach se fait entendre
cependant le dimanche.
153
Je crains que vous me disiez en lisant tout cela, que je ne me
gène plus guère avec vous. Il faut se hâter, voyez-vous de faire
un peu quelque chose, le temps est si court, le temps de cette
pauvre vie. Et puis j’aurais peut-être pu rentrer en Alsace pour
faire ce Jubilé en famille. Vous auriez été tous bien généreux alors,
et bien heureux aussi. Mais mieux vaut que je reste avec mes sauvages, et puis cela vous coûtera moins cher… La vieille chère vieille
maman donnera aussi quelque chose ; vielle tante Clémentin donnera, la seconde, mais beaucoup. Vieille demoiselle Virginie, la 3e,
beaucoup aussi, tout ce qu’elle a, son cœur en plus ; les autres, un
peu chacun, il faut avoir pitié d’eux, ils donneront plus tard… les
neveux et nièces, leurs enfants, et c’est mieux encore.
Il y en a beaucoup d’autres encore qui pourront donner. Adressezvous à tous ceux qui aiment un peu cette pauvre mission. Au Rwanda, nous les paierons bientôt en chrétiens ; il y en aura 10.000
dans 10 ans.
Votre envoi, il faudrait le faire partir de Marseille, en Mai ou Juin
au plus tard ; de Hambourg plus tôt encore.
Merci d’avance, mille fois, à tous les bienfaiteurs et que Dieu les
bénisse au centuple, eux et leurs familles.
Que le bon Maître vous donne aussi en 1903 la meilleure des années, je veux dire la plus sainte et surtout la plus heureuse.
Pendant ma retraite de huit jours que je commencerai demain
soir, je tâcherai de ne pas vous oublier. Priez beaucoup pour moi
aussi et agréez, je vous prie dans le Seigneur, mon bien cher frère
Ernest, l’expression de ma plus affectueuse reconnaissance, tout à
vous toujours
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Mes amitiés respectueuses
à Mr le Chanoine, votre Curé,
à Mr Winterer, à Mr le Curé d’Ensisheim, etc.
58. LETTRE DU 31 DECEMBRE 1902 A MGR LIVINHAC131
Bukumbi, le 31 Décembre 1900
Monseigneur et très Vénéré Père,
Le renouvellement de l’année m’offre encore une fois
l’heureuse occasion de présenter à Votre Grandeur l’expression de
nos vœux les plus affectueux et des souhaits les plus sincères de
131 Lettre de Mgr Hirth du 31 décembre 1902 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095077-
095078.
154
bonne et heureuse année. Chaque année semble augmenter les travaux et surtout les difficultés, mais nous demanderons aussi avec
d’autant plus de ferveur au Seigneur de multiplier son assistance et
ses grâces, et même ses consolations à proportion.
La dernière lettre de Votre Grandeur annonce un nouveau confrère. Mille mercis encore, et qu’il soit le bienvenu. Que ne sont-ils
dix plutôt ou vingt, avec un bon chef surtout qui bientôt me mettrait
un peu dans l’ombre.
Le P. Heeswijck [1874-1912] attendra à Marienberg mon retour qui
n’aura lieu qu’en Février.
Je demande aux PP. Fisch [-?-] et Riollier [1876-1938] d’essayer de
commencer de suite la mission projetée au Sud de Bukoba. Nos stations de Marienberg et de Buyango ont fait passablement de progrès
cette année quoiqu’il y ait pas mal encore de tracasserie de la part
des chefs indigènes.
Au Rwanda, les missionnaires du Kissaka ont été particulièrement affectés du massacre des trente suivants d’un des chefs
qui se dit ami de la mission ; ce sont les soldats musulmans qui
sont coupables de ce massacre. Ces askaris musulmans font
partout le plus grand tort à notre religion et au pays. Le commandant voulait peut-être faire sentir aussi à la mission combien il est susceptible toujours quand il s’agit de tout ce qui
pourrait avoir l’air seulement d’une immixtion politique de
notre part ; il a prétendu venger l’autorité du roi du Rwanda
contre les missionnaires accusés de soutenir ce chef contre le
roi. Je crains toujours encore pour nos missions du Rwanda les
impressions qu’à remportées en Europe, le Docteur Kandt [18671918] qui pendant les cinq ans qu’il a étudié le pays du Rwanda à
vécu plusieurs mois à Isavi où il a connu particulièrement les
PP. Brard [1858-1918] et Paul Barthélemy [1872-1943].
Les Pères d’Isvai apprenant dernièrement que le Commandant
d’Uzumbura passait près de leur station, ont cru que c’était le moment de demander son appui pour leurs écoles et une nouvelle fondation : ils se sont vu refuser le tout ; j’espère qu’à l’occasion de mon
voyage présumé, tout pourra s’arranger dans quelques mois.
L’année qui vient de s’écouler a été particulièrement bonne pour
les relations avec les officiers, chefs des districts de Bukoba et de
Muanza ; jamais nous n’avions tout obtenu. Bukoba a accordé en
bonne partie déjà liberté aux chrétiens de Marienberg, liberté pour
les catéchumènes de partout de venir travailler, et de se faire instruire. Pour la fondation de N.D. des Prodiges à Buyanga, il y a eu
donation gratis d’un terrain de dix hectares. La mission a une vingtaine d’écoles dans les villages au Nord et à l’Ouest de Marienberg et
nous obtiendrons probablement dans le courant de Janvier l’entrée
chez Kaigi, le plus hostile jusqu’ici de tous les chefs, et le plus expo-
155
sé à recevoir les protestants. Son pays est le plus beau de la rive
Ouest du lac, et surtout le plus peuplé.
N.D. de Lourdes dans l’Usui a enfin reçu un peu de liberté aussi.
Les gens peuvent venir à la mission, et sept écoles ont pu être créées
dans les villages. Un terrain de 350 hectares a été cédé pour la
somme de 50 roupies.
Dans le district du Muanza, nous avons pu établir près de 40
écoles pour les 3 missions d’Ukerewe, Kome, Bukumbi et le manque
de maîtres seul nous empêche de les augmenter. L’instituteur de la
station militaire du Muanza est un de nos élèves, et celui de Shirati
l’était également. Cette dernière école du gouvernement a été supprimée par défaut de fonds, dit-on ; et on prépare la suppression de
celle de Muanza. Ce serait un bien si nous pouvions obtenir la suppression des écoles du gouvernement dans ce Vicariat, car tôt ou
tard elles tomberaient sous la direction d’un maître musulman.
Ces jours derniers, nous avons reçu l’autorisation d’élever une
chapelle catholique à Muanza-ville (4.000 habitants) ; elle pourra
être construite en Juillet et devra être desservie en attendant par les
missionnaires du Bukumbi. Beaucoup de néophytes des 4 Vicariats
qui confinent au Nyzana, vont échouer au Muanza où ils cherchent
fortune. La ville grandira encore ; elle compte déjà 3 mosquées. Tous
les wali des villes qui se forment autour des stations militaires sont
musulmans et font de la propagande. C’est un malheur que le gouvernement favorise ainsi l’islamisme, surtout qu’on n’y voit aucune
raison.
A Ukerewe, où j’ai pu passer une 12e de jours, les confrères travaillent beaucoup ; la chrétienté s’affermit dans le bien, mais le mariage chrétien est dur pour toute cette jeunesse. Les Pères préparent
la reprise de N.D. de Consolation pour la fin de l’année ; mais cette
fois sur les plateaux de l’Ushashi. Dans toute la steppe de l’Est du
Speke Golf, courent depuis deux années les prospecteurs à la recherche de l’or. Hier encore l’un deux nous disait qu’il avait trouvé
des filons aussi riches que certains filons de Johannesburg ;
l’exploitation doit commencer bientôt, les transports des machines
etc.… se feraient par Kisumo et Muanza. Bel avenir ! Nos Basukuma
retrouveront du travail.
Au Bukumbi j’ai trouvé les chrétiens un peu découragés ; les
jeunes Pères apprennent un peu à leurs dépens combien il faut aimer les Noirs même les plus grossiers pour en tirer un peu quelque
chose.
Le P. Heeswijck132 [1858-1918] ira sans doute à Ukerewe ; ce qui
permettra au P. Vekemans [1874-1954] de rentrer au Bukumbi. Je
crois avoir dit déjà à Votre Grandeur que notre Frère Adrien [Adrien
132 Lisez « Van Heeswijck ».
156
Streng : 1860-1932] devait s’adjoindre au P. Bajard [1862-1931] pour aller
refaire un peu ses forces. C’est un Frère, bien vertueux, et bien précieux pour le travail ; tous les missionnaires le verront revenir avec
grand plaisir.
Par ce courrier, j’écris à la Très Révérende Mère supérieure des
Sœurs Blanches. Nous trouverons le contrat qu’elle nous propose,
bien onéreux. Les 4 sœurs de Marienberg, nous coûtaient chaque
année bien plus qu’une station de missionnaires prêtres, supposé
qu’elles aient une centaine de filles seulement. Vu le pays d’ici et les
mœurs des habitants nous ne pouvions faire autrement que de leur
fournir absolument tout, ne leur laissant à se procurer que les
choses personnelles. Les prêtres s’en tirent avec une charge par an,
et il faudrait 3 à chaque Sœur ? Cinq cents francs par religieuse
après cela encore me paraît bien beaucoup. Puis-je accepter qu’une
mission, où tous les prêtres vivent si pauvrement comme nous faisons, dépense tant au profit de la caisse générale de Saint-Charles ?
Puis 15 francs pour l’habillement de chaque fille indigène ! Il ne nous
a fallu jusqu’ici qu’un franc cinquante, et ces filles faisaient bénéficier les Pères de tout leur travail. Pour le personnel aussi, nous recevons une Sœur un peu veillotte déjà de l’Uganda ; une autre poitrinaire de l’Ushirombo, à rapatrier bientôt. J’aime à croire que la Sœur
supérieure s’acclimatera. Avec cela, j’aurais bien voulu savoir où en
sont les comptes du Vicariat ; les lettres du P. Procureur ont dû se
perdre depuis plus d’une année. De Marseille seulement, on me
communique qu’on leur a demandé même le 1/6 de toutes les petites
sommes que quête mon frère vicaire, grâce à mes lettres qu’il m’est
pourtant si pénible d’écrire, et jusqu’au 1/6 des étrennes de ma
pauvre vieille mère : je ne sais si cela encouragera beaucoup les missionnaires à créer des ressources à leurs missions.
Permettez-moi, Monseigneur et très Vénéré Père, cette liberté ;
nous aurions voulu beaucoup de ressources pour vous permettre
d’envoyer beaucoup de missionnaires à cette chère mission, le jour
où ma pauvre personne ne serait plus là pour empêcher l’œuvre de
Dieu.
Avec les confrères du Vicariat, nous jouissons tous même au Bukumbi d’une bonne santé pour le moment ; Daigne Votre Paternité
nous bénir toujours et faire prier pour nous, et veuillez agréer, Monseigneur et très Vénéré Père l’hommage des sentiments de profond
respect et de soumission filiale avec lesquels je suis
de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
157
59. LETTRE DU 9 MARS 1903 A SON FRERE, L’ABBE
ERNEST133
Marienberg, le 9 Mars 1903,
via Suez-Mombasa, British. East Afr., Uganda
Mon bien cher frère Ernest,
Rentré depuis quelques jours à Marienberg après une absence de
4 mois, j’ai besoin d’un moment pour me retrouver dans mes affaires
et me remettre à flot. Ces longs voyages ne sont pas pour remettre la
mémoire en place, aussi je ne me souviens pas où j’en suis bien de
notre correspondance. J’essaierai de vous écrire donc plus tard. Pour
aujourd’hui quelques affaires seulement.
Il y a ici de vous une carte postale datée du 19.9.02 et
m’annonçant des oriflammes. Je n’en ai rien vu encore, et ne puis
pas vous orienter, ne sachant pas le mode d’envoi que vous avez
choisi. P. Meyer [1873-1965] de Mulhouse reçoit de temps en temps
des oriflammes de sa famille. Ceux-ci sont toujours bienvenus ; nous
avons tant de missions encore à monter.
Le mois dernier on nous en a brûlé une par malveillance ; il faut
tout reconstruire et remonter. En même temps nous attaquons une
nouvelle fondation au sud de Bukoba. Deux autres sont pour la fin
de l’année : Muanza-ville où nous élevons une chapelle, et N.D. de
Consolation, fondée jadis par le P. Thuet [1864-1897], et abandonnée
depuis sa mort.
Sur votre lette du 8 Décembre je dois vous faire remarquer que
tout l’argent en dehors des honoraires des messes a été versé dans la
caisse du Vicariat. Quand vous voudrez faire verser dans ma caisse
particulière (pour le moment bien au dessous de zéro) il faudra spécifier au procureur. Les messes sont régulièrement acquittées par les
confrères. Mille remerciements à tous les bienfaiteurs, j’essaierai de
ne pas les oublier dans les Saints Sacrifices et spécialement Mr Erhardt et le Curé Linzer.
Vous avez bien fait de payer les 8 marks à la Deutsch Kolonial
Gesellschaft ; je reçois toujours sa D. K.-Zeitung, ainsi que le Kolonialblatt dont j’ai besoin. Jusqu’ici c’était Mademoiselle Cath.
Schynse qui me payait les deux. Le K.-Blatt est réduit, je crois, à
7 marks.
Enfin, j’ai pu avoir un éclaircissement au sujet des deux cents
messes que j’étais convenu de dire chaque année à vos intentions.
C’est votre dernière carte de Décembre qui me dit que vous m’avez
expliqué tout cela dans une lettre (jamais reçue). En même temps,
j’ai reçu mes comptes personnels pour l’année 1902, des deux procures de Marseille et de Zanzibar. Dans aucun de ces comptes, je
133 Lettre de Mgr Hirth du 9 mars 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096184-096186.
158
n’ai vu figurer la moindre somme versée par vous pour ces messes
acquittées ; résultat final : un déficit assez considérable dans ma
bourse. Peut-être les sommes à moi destinées sont-elles allées grossir les comptes du Vicariat. Sur votre invitation, j’ai cessé de dire ces
200 messes à partir du 1er Mars 1903.
Je vous rappelle encore soyez très clair dans la spécification des
sommes que vous envoyez à nos procureurs. Pour les messes à acquitter, soyez sans crainte, elles le sont toujours et sans retard,
d’après du moins le registre que je viens de parcourir en détail.
Sous peu, je compte vous donner encore quelques indications au
sujet de l’envoi de tout argent en dehors des honoraires de messes ;
en attendant n’envoyez aux procureurs que ces honoraires.
Je regrette toujours que vous ne chargiez pas quelqu’un de
m’adresser les articles que vous publiez sur nos missions, cela
m’aiderait à vous écrire plus souvent.
Assez pour le moment.
Je vous souhaite les plus joyeuses Pâques ainsi qu’à toute la
chère famille, la vieille maman surtout.
Votre toujours bien affectionné frère en J.Ch.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Les photographies dont il est question ci-joint seront expédiées le 12
Mars via Muanza-Tabora, et mettront un peu plus de temps.
Quelques photographies
N° 1 – Mgr et six missionnaires sous le nouveau bâtiment de l’une
des écoles de la station de Marienberg. Le plan de la mission comporte deux écoles semblables, formant comme deux ailes sur le devant de la résidence. Le bâtiment est construit en briques cuites au
four, mais construites avec de l’argile comme mortier ; la chaux
manque encore. Provisoirement l’école est couverte en paille. La
classe des commençants se fait sous les arcades couvertes ; ainsi
qu’une partie des catéchismes aux païens dans la journée.
Personnages : Monseigneur assis, P. Couffignal [1872-1937], supérieur, à sa droite, P. Conrads [1874-1940], à sa gauche. Debout :
P. Riollier [1876-1938] à côté de P. Conrads, P. Backhove [1873-1909],
supérieur de la station récemment incendiée de Buyango sur la Kagera. Il a profité de la rentrée de voyage de Monseigneur pour venir
demander du secours.
Derrière le P. Supérieur, le P. Fisch [-?-], luxembourgeois, et debout
contre le premier pilier P. Embil [1875-1938], espagnol ou cubain.
P. Fisch [?-?] et P. Riollier [1876-1938] viennent de quitter pour fonder
un nouveau poste à quelques lieux au Sud de Bukoba.
159
.
[1] MGR HIRTH, [2] LE P. COUFFIGNAL, [3] LE P. CONRADS, [4] LE P. RIOLLIER,
[5] LE P. BACKHOVE, [6] LE P. FISCH ET [7] LE P. EMBIL
(Marienberg : 25 février 1903)
N° 2 – Mission de Marienberg. Vue de la maison des missionnaires et
d’une partie de la cour ou jardin de devant. La maison est construite
en briques cuites et couverte en tuiles. Il y a logement pour cinq missionnaires, chacun ayant une chambre double. Dix colonnes en bois
supportent la véranda ou barza de 2 mètres de large. Au coin, bâtiment de l’école (v. N°1). Derrière l’école à 300 mètres, les 3 gros
arbres de la cour intérieure des Sœurs Blanches. Au fond, grand
bosquet de bananiers ; tout le village qui entoure les résidences des
Pères et des Sœurs est logé dans le bosquet de bananiers (environ
50 feux).
N° 3 – Bâtiment de l’école encore sur le devant un petit groupe
d’écoliers avec le vieux Fr. Adrien [Adrien Streng : 1860-1932], hollandais,
architecte de nos bâtisses. En avant des grands arbres un groupe de
femmes. Au milieu 2 ou 3 enfants, et deux autres dans le groupe des
écoliers portant le vieux costume indigène, en fibres de palmier. La
maison des Sœurs paraît entre l’école et les grands arbres : maison à
peu près semblable à celle des missionnaires. Le jardin devant l’école
est en création.
160
N° 4 – Haut fourneau indigène installé au milieu de la brousse. Le
fourneau est une simple tour ronde construite pour la circonstance
en argile, au milieu de laquelle se trouve le minerai de fer. Les soufflets sont installés par terre et en rond tout autour du four. Ils consistent en une peau de chèvre que gonfle et dégonfle aussi rapidement un bâton mû chaque fois par un fort individu ; il en a une dizaine sur la présente image ; ils sont au repos
N° 5 – Vue de Marienberg, prise à 10 minutes environ de la station.
La maison qui paraît le mieux et vers le milieu est celles des Sœurs ;
celle des missionnaires est sur le coin. Vue prise pour le stéréoscope.
N° 6 – Idem pour stéréoscope. Les missionnaires en récréation sous
la véranda de leur maison.
J.
Photographies du Fère Alfred, Marienberg, 2 Mars 1903.
60. LETTRE DU 10 MARS 1903 A SA SŒUR VIRGINIE134
Marienberg, le 10 Mars 1903
Ma bien chère sœur Virginie,
Pendant mon absence qui a duré plusieurs mois,
vos lettres se sont ramassées ici ; je vois celles d’Août, Octobre et
Novembre.
Bénie soit la bonne Providence qui vous conserve toujours, qui
conserve aussi notre chère maman et qui veille avec tant de bonté
sur toute la famille. Sans doute, il y a toujours un peu à gémir,
mais ce n’est que pour mieux nous rappeler qu’ici bas il ne faut
pas espérer la perfection ni surtout le bonheur absolu. Qui donc
songerait à aller au Ciel, si par ici nous n’avions plus à gémir.
Mais bien chère Virginie, vous voyez que le bon Maître multiplie
les neveux et nièces tout autour de nous : c’est surtout à vous de
leur servir de mère pour tous les besoins de l’âme : ne manquez pas
à ce devoir, et surtout ne vous découragez jamais, quand vous
verrez que la petite jeunesse n’est pas docile du premier coup.
Songez que pour nous aussi, les chers parents ont beaucoup veillé, travaillé et prié. Faites de même aujourd’hui, et soyez à tous
une bonne mère, vous exerçant tous les jours à une patience
plus grande et plus parfaite.
Notre bonne Julie a fait un petit miracle en m’écrivant dernièrement. Et pourquoi ?... pensez donc… c’est pour me demander des
134 Lettre de Mgr Hirth du 10 mars 1903 à sa sœur Virginie, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096187-096188.
161
enfants. Je pourrai bien lui en procurer, mais des Nègres et Négresses, pas trop cher. Mais en voudra-t-elle bien et les trouvera-telle jolis ? Enfin je lui ai promis que je prierais le bon Maître tout que
je pourrais ; ce ne sera pas beaucoup encore, car rentré depuis
quelques jours seulement, je songe déjà à repartir et pour un voyage
de 4 mois encore sur les hauts plateaux du Rwanda, où je n’ai plus
été depuis 2 ans ½. Tous ces voyages d’un bout de l’année à l’autre
ne favorisent guère plus le recueillement que vos longues journées de
travail en été.
Nos Sœurs vous intéressent, je vois. Dans ma dernière de Septembre, j’ai dû vous en parler longuement. J’ai dû vous envoyer
quelques photographies et j’en envoie encore 5 ou 6 à l’abbé Ernest
ces jours-ci.
Ces bonnes Sœurs nous ont fait faire de bien grosses dépenses
pour leur voyage et leur installation. Mais aujourd’hui, elles commencent un peu leur œuvre ; elles croient même faire merveille déjà
pour parler la langue, et espèrent prêcher bientôt ! En attendant,
elles soignent tout le petit matériel et s’occupent aussi de 40 malades
tous les jours de la classe aux filles, soit de l’orphelinat, soit de la
chrétienté ; elles vont en excursion pour rechercher les petits enfants
malades et gagner des catéchumènes.
Elles tâchent surtout de donner une bonne formation à
quelques femmes catéchistes. Nous nous sommes contentés de
leur donner 70 à 80 femmes pour le moment, tant pour leurs
travaux, que pour la classe et le reste. Mais quand les ressources
nous le permettront, il sera facile d’augmenter. Il faut habiller et
nourrir tout ce monde-là : c’est une dépense considérable.
Je le sens de plus en plus à mesure que nos stations augmentent. Nous voudrions en fonder trois nouvelles encore cette année, et vraiment je ne sais comment la Providence fait toujours
ce miracle que de pourvoir à tant de besoins de nos chrétiens.
Ces jours derniers le diable a fait mettre le feu à minuit à notre
plus jeune mission créée depuis Pâques seulement de 1902 :
c’est une perte de 7 à 8.000 marks encore sans compter le retard éprouvé pour les conversions. Au moins, le malin n’est pas
arrivé à rôtir les 3 missionnaires de la station, comme il espérait le
faire. Grâces en soient rendues à N.D. des Prodiges, la patronne de la
station brûlée.
Si je puis trouver un peu de temps je donnerai ces jours-ci
quelques détails à Mr l’abbé Ernest.
J’accuse réception de quelques paires de bas (9 je crois) qui me
sont arrivées je ne sais par quelle voie. S’il faut que j’use avant de
mourir toute la provision qui me reste, je devrai atteindre longtemps
encore le Paradis. Je ne puis en attendant assez remercier la bonne
et vénérable maman qui persiste à ne pas m’oublier. Oh ! comme
162
nous nous embrasserons bien en paradis ! Et encore, elle fait des
pèlerinages dans vos montagnes, pour aller prier la bonne Mère du
Ciel. Qu’elle demande surtout la persévérance pour nous tous.
Adieu encore bien chère Virginie, avec mille souvenirs affectueux à Xavier d’abord et à sa famille, à Catherine et Isidore
avec tous les leurs, à Julie et sa parenté, à Marie enfin la plus
éloignée de vous, pour que le bon Dieu la pourvoie abondamment
des grâces nombreuses dont elle a besoin.
Rappelez-moi aussi au (en ?) souvenir de notre vénérée Mère Clémentin. Enfin à toutes les bienfaitrices ne manquez pas de leur dire
que je demande pour elles et leurs familles au Ciel ses meilleures
bénédictions.
Ci-joint une petite image pour la chère petite Marie Madeleine
pour l’encourager à m’écrire encore et à prier pour moi surtout à
mesure qu’elle grandira et fera des progrès.
Adieu encore, bien chère sœur, et me croyez dans Jésus et Marie
votre plus que jamais affectionné frère
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
61. LETTRE DU 31 MARS 1903 A MGR LIVINHAC135
Marienberg, le 31 Mars 1902
Monseigneur et très Vénéré Père,
Dans ma dernière datée du Bukumbi, j’ai renseigné, je crois, spécialement Votre Grandeur sur les stations du Sud du lac que je venais de visiter. A Ukerewe est arrivée depuis le P. Heeswijck [18741912] ; les missionnaires y seront quatre, et pourront dès Juin préparer la reprise de N.D. de Consolation. Le P. Loupias [1872-1910] vient
d’avoir sa 2e hématurie et s’en est encore tiré grâce aux lavements de sérum à défaut d’injection ; le Père souffre du foie.
Au Bukumbi, le supérieur de la station a pu faire pendant un
voyage de 23 jours la visite d’une grande partie de son district que
nous ne connaissons encore que fort peu. Cette mission entretient
depuis quelque temps des relations avec le Ntuzzu, beau pays, bien
peuplé, situé au Sud de la pointe du Speke Golf. Nos écoles dans le
Nera, l’Urima, et l’Usmao commencent à porter leurs fruits ; mais ce
district est bien grand pour un seul centre de missions. Huit jours
après sa rentrée au Bukumbi, le P. Jos. Barthélemy [1874-1956] a eu
une forte hématurie avec rechute ; il croit que c’est le Calaya qui l’a
chaque fois tiré d’affaire. En Mai, les Pères doivent commencer la
Lettre de Mgr Hirth du 31 mars 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095079095080.
135
163
construction d’une chapelle à Muanza-ville. Il paraît que les mines
d’or dans le pays des Massaï promettent toujours plus ; une dizaine de prospecteurs sont encore arrivés depuis un mois. Le P. Vekemans [1858-1918] après quelques mois passés à Ukerewe a rejoint son
poste au Bukumbi où ils sont 4 missionnaires cette année.
A Kome où j’ai pu passer dix jours, la mission est en progrès ;
mais le P. Cadillac [1871-1926] y a souvent la fièvre. Il y a beaucoup
d’élèves dans les écoles, tant dans l’île que sur le continent de
l’Usindja.
LE MUKAMA MUTATEMBWA DE KIZABA (1857-1903) AVEC SES FILS
Au Kiziba, le démon se défend toujours vaillamment. Le 5 Janvier,
on a mis le feu au milieu de la nuit aux deux coins de la mission de
Buyango fondée depuis Pâques 1902. Les maisons n’étaient qu’en
paille, parce que nous hésitons encore à faire de Buyango une fondation définitive. La station militaire nous a priés de ne pas publier que
le feu a été mis par malveillance, et tout en refusant de condamner le
chef Kartesigwa pour ce méfait. Bukoba lui a fait payer 100 vaches
à la mission (représentant 2.000 roupies) et il l’a condamné à rebâtir
la résidence des Pères à ses frais (= 300 roupies). Ses hommes doivent fournir encore tous les bois de l’église en construction à Marienberg. Ces bois sont tirés de la forêt du Sud du Buddu (= 400
roupies). Reste un déficit d’un millier encore de roupies environ à
combler par N.D. des Prodiges, titulaire de la station incendiée. Ce
164
Katesigwa vient de succéder au vieux Mutatembwa136 décédé, laissant 96 fils encore vivant ; les filles personne n’arrive à les compter.
C’est cette épreuve de Buyango que nous a valu je crois de pouvoir fonder une 3e station sur cette côte Ouest. Les missionnaires y
travaillent depuis 11 ans, Février 1892. Nous regardons cela comme
une grande grâce de la Sainte Vierge. Cette « Immaculée-Conception »
sera au Kyanja chez Kahigi [ou Kaigi], chef qui acquiert de plus en
plus d’influence sur Bukoba et tous les chefs indigènes de cette côte.
Le beau pays du Kyanja était depuis longtemps convoité par les ministres ; la preuve que ceux-ci s’agitent, c’est que ce mois-ci encore,
l’un deux est venu demander à Bukoba l’autorisation d’ouvrir des
écoles dans le Buddu allemand. Notre nouvelle station ne sera qu’à
un lieue du lac et environ à 6 Kilom. de la future station militaire
(Bukoba doit se transférer à 20 Kilom. plus vers le Sud). Cette mission du Kyanja sera à 45 Kilom. Sud de Marienberg, comme Buyanga est à 45 Kilom. Ouest. Nous n’avons pas été libres pour le moment de la porter ni plus au Sud ni plus dans l’intérieur ; mais peutêtre qu’en somme il y a plus d’avantages à nous trouver à proximité
de la future station militaire ; il nous faut là une procure pour tout
l’Ouest. Nous restons à 2 lieues d’une belle petite chute d’eau, tombant à pic de 50 à 60 mètres. de haut, mais qu’il ne nous a pas été
possible d’acquérir : c’est là un lieu de pèlerinage pour les païens à
près de 30 lieues à la ronde ; on y vénère la déesse de la fécondité.
Avec cette nouvelle fondation va être résolu enfin le problème de
l’école des catéchistes-instituteurs pour ce Vicariat, question qui me
préoccupe depuis si longtemps. Cet endroit étant le seul qui offre
quelque chance de réussite, nous espérons y grouper quelques
jeunes gens dès la fin de cette année ; c’est la pressée de nos œuvres,
maintenant surtout que le gouvernement est disposé à nous laisser
ouvrir des écoles, partout où nous avons des maîtres sachant suffisamment le kiswahili et l’écriture avec quelque teinture d’allemand.
A Marienberg, à part la liberté qui manque toujours en partie à
nos chrétiens, la chrétienté va bien, et augmente régulièrement d’un
cent chaque année. Les Sœurs de leur côté n’ont pas eu de difficultés
pour la santé ; elles sont installées dans leur maison définitive, mais
il leur faudra quelque temps à se faire aux Nègres.
En Mai, je compte partir par l’Ussuwi pour aller faire un séjour assez long au Rwanda, où je n’ai pas pu retourner depuis
Décembre 1900. Isavi compte faire ses premiers baptêmes à
136 Le Mukama (roi) Mutatembwa, fils de Ruhangarazi, était né en 1857. Il était roi du
Kiziba de 1870 à 1903. Avant l’arrivée des Allemandes en 1890, il s’était battu avec
ses voisins à plusieurs reprises pour agrandir son royaume. Sa politique
d’expansionnisme territorial fut arrêtée par les Allemands. Pendant des années, il
s’opposa à leur présence.
165
Pâques. Vers la fin de 1902, une demande officielle a été faite au
commandant d’Usumbura pour fonder de nouvelles stations au
Rwanda ; le meilleur accueil a été fait à cette demande, le commandant promet de favoriser les missionnaires et leurs écoles,
afin de « les aider à gagner le pays avant que celui-ci soit trop
envahi par les musulmans ».
Mais Votre Grandeur pourra-t-elle nous envoyer des missionnaires pour toutes les fondations préparées ? Presque chacune de
nos stations voudrait essaimer : Ukerewe voudrait reprendre N.D. de
Consolation sur le continent, et fonder aussi dans l’île de Bukara ; le
Bukumbi voudrait enlever le Ntuzzu aux protestants de Nassa, et
bâtir enfin aussi parmi les chrétiens de l’Usmao et du Nera ; Kome
voudrait aller au fond de l’Emin Pacha Golf. L’Ussuwi aurait une
nouvelle fondation toute préparée dans l’Usambiro : c’est ce qu’on
nomme le grand Usambiro, qui confine à l’Urundi. Il vient d’être rendu au roi de l’Ussuwi dont il dépendait jusqu’en 1895 qu’il fut rattaché au district militaire de Tabora. Mgr Gerboin [1947-1912] comptait
s’y établir dès cette année ; j’ai offert à Mgr de s’y établir quand
même, quoique d’après le décret de Rome (pour la délimitation) les
tributaires de l’Ussuwi se rattacheraient, je crois, au Nyanza Méridional. De Marienberg nous préparons aussi une fondation à Ihangiro, pays de 100.000 âmes encore, entre le Kyanja et l’Ussuwi, et au
Karagwe où notre catéchiste travaille depuis 2 ans. Au Rwanda
même, deux stations nouvelles sont en vue, sans compter le Mpororo, versant Est des volcans, où on a trouvé une agglomération
très dense, estimée à 200.000 âmes.
Mais c’est surtout notre future école de catéchistes-instituteurs qui aurait besoin de maîtres : notre Vicariat est le plus en
retard sur ce point, et d’après ce que je crois, nous tâtonnerons bien
avant d’avoir pu trouver le missionnaire apte à diriger cette œuvre
capitale.
J’allais parler à Votre Grandeur encore des qualités désirées surtout dans les confrères que vous nous destinez, mais j’aime mieux
prier la Providence de diriger elle-même ce choix. Vous-même, Vénéré Seigneur et Père, daignez prier le bon Maître pour que je ne perde
pas trop ceux qu’il continue malgré tout à me confier.
Nos confrères venus en 1902 s’habituent bien. Le P. Conrads
[1874-1940] à Marienberg est tombé dans une station où ce n’est pas
encourageant de faire des collections scientifiques ; la trop grande
humidité ne permet de rien conserver.
Par ce courrier sont expédiés au R.P. Secrétaire quelques diaires
avec photographies de Marienberg et du Kyanja.
Je prie Votre Grandeur de vouloir bien bénir nos œuvres et de
nous appliquer les mérites des transes de persécution par lesquelles
vous avez l’honneur de passer.
166
Daignez agréer, Monseigneur et très Vénéré Père l’expression des
sentiments de profond respect et de soumission filiale avec lesquels
je suis de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur en N.S.
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
62. LETTRE DU 18 JUIN 1903 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST137
Du Kissaka, le 18 Juin 1903
Mon bien cher frère Ernest,
Votre 31 Mars m’a trouvé en route. Les longues étapes faites ces
jours derniers me forcent à donner une journée de repos aux porteurs, et j’en profite pour vous envoyer un mot de remerciement :
pour les intentions de messes d’abord, que le procureur de Zanzibar
m’annonce aussi. Le même courrier m’annonçait de Marseille aussi
2 intentions que vous me destiniez spécialement : ces dernières sont
parfaitement claires ; le procureur a versé aussitôt les honoraires
dans ma caisse personnelle, et ici j’acquitte vos intentions. Quand
vous voulez que ce soit pour moi, vous pourrez toujours vous arranger aussi avec Marseille.
Mille fois merci aussi pour les cloches annoncées, et souhaitons-leur bon voyage jusqu’au bout. Je ne puis que demander au
divin Cœur que nous fêtons demain, de vous multiplier ses grâces et
ses dons bien au-delà encore de ce que vous faites pour ce pauvre
Nyanza. Vous voudrez bien remercier en mon nom les bienfaiteurs.
Me voilà en route depuis bientôt deux mois, et il y en a pour 3 mois
encore ; il n’y a guère moyen d’écrire. Cependant je songe à vous un
peu tous les jours quand la fatigue n’est pas trop grande et le prochain courrier emportera une assez longue lettre pour vous.
Je crains seulement que cela ne vous intéresse pas beaucoup ;
après des journées bien assez remplies souvent pleines d’ennuis, il
ne reste pas beaucoup de vers.
Dites aux bienfaiteurs que nos néophytes ne les oublient pas.
Dites aux chers mère, frère, sœurs et amis que je suis toujours encore avec eux. Que le divin Cœur surtout nous rapproche. Je vous
écris la veille de sa fête.
137 Lettre de Mgr Hirth du 18 juin 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096189.
167
Adieu mon bien cher frère, et me croyez votre plus que jamais affectionné en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
63. LETTRE DU 30 JUIN 1903 A SON FRERE, L’ABBE
ERNEST138
Mission Allerheiligen139,
Rwanda, le 30 Juin 1903
Mon bien cher frère Ernest
Voici quelques pauvres pages dont vous ferez l’usage que vous
pourrez : vous ne voulez jamais me spécifier sur quels sujets je devrais vous écrire et vous ne m’envoyez pas non plus les articles que
vous faites imprimer ; de là vient mon grand embarras.
Dans ce que vous livrez à la publicité, ne dites rien qui puisse
allécher les protestants surtout. Les ministres ont les yeux sur
nos belles missions du Rwanda et il est à craindre que bientôt
nous les aurons.
Soyez bien réservé aussi quand vous parlez de nos chefs militaires : le gouvernement leur fait toujours parvenir tout ce qui
se publie sur leur compte. Mieux vaut encore n’imprimer que des
éloges à leur adresse.
S’il m’est possible je vous enverrai encore quelques pages vers la
fin du voyage.
Adieu bien cher frère, et me croyez plus que jamais votre très affectionné en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
P. Zuembiehl [1870-1955] de cette station vous envoie ses meilleures amitiés.
64. RECIT DE VOYAGE DE MAI A JUIN 1903,
ADRESSE A SON FRERE, L’ABBE ERNEST140
Marienberg – Toussaint (Rwanda),
Mai – Juin 1903
Mon bien cher frère Ernest,
Vous m’infligez un fameux supplice en me demandant avec tant
d’insistance toujours de vous écrire longuement. Surtout je ne suis
138 Lettre de Mgr Hirth du 30 juin 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096190.
139 Toussaint (Mission de Zaza au Gisaka).
140 Récit de voyage de Mgr Hirth de mai à juin 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr.,
O60, N° 095309.
168
pas sans scrupule au sujet du temps qu’il me faut mettre à ces
lettres : il y aurait tant d’autres choses à faire, en voyage surtout !
Que le bon Maître donne quelques grâces à ces pauvres lignes, et
vous-même soyez indulgent : notre soleil m’a depuis longtemps fait
passer l’envie de faire de la littérature.
Ma dernière d’Octobre 1902 sans doute, vous disait que j’allais
quitter Marienberg pour reprendre le lac et visiter nos stations
d’Ukerewe, du Bukumbi et de Kome. Avec moi devaient voyager les
PP. Conrads [1874-1940] et Hurel [1878-1936], un Breton, arrivés depuis
10 jours de la côte.
On devait s’embarquer le 22 Octobre à Bukoba même. Le chef du
district, lieutenant von Steumer141 avait eu l’amabilité de nous inviter à fêter avec MMrs les Officiers le souvenir de l’impératrice. On
affecte de faire cette fête dans la colonie.
Grande parade militaire vers les 11 h. du matin sur le champ de
Mars ; il y avait une centaine d’hommes de troupe régulière et 7 à
800 hommes d’irréguliers, qui tous firent assez bonne contenance.
Le petit canon tira les coups réglementaires. Le Docteur de la station
photographia tous les groupes non seulement de soldats mais de
chefs indigènes avec leur suite ; il y eut le speach142 du lieutenant à
ses troupes en l’honneur de la Kaiserin143, puis Backchich144 aux
troupes.
Au dîner, le lieutenant commandant de la station fut des plus aimables. La mission lui doit de la reconnaissance : il succédait en
Janvier au capitaine dont la bêtise et la haine sectaire avaient fait
tant de torts depuis 9 ans, non seulement à notre religion mais
même au pays. Von Steumer s’est toujours efforcé de se montrer
juste à notre égard ; il nous à même beaucoup assisté matériellement ; et s’il n’a pu procurer entière liberté à notre religion, il a au
moins préparé un peu les voies. Que le bon Dieu l’en récompense !
Il était près de 4 h. du soir quand nous pûmes quitter Bukoba ; il
fallait faire encore 4 heures de rame, et notre soleil se couche régulièrement à 6 heures. Ce fut donc de nuit que nous dûmes chercher
notre port ; la chose alla encore assez facilement, mais ce qui le fut
beaucoup moins, ce fut d’installer notre premier campement dans la
brousse qui descendait de la colline jusqu’au bord de l’eau. Mes confrères étaient complètement nouveaux dans l’art ; ils n’avaient jamais
dressé de tente. Quant à la cuisine, nos affaires étaient tellement
dispersées qu’on préféra se passer de souper plutôt que de se fatiguer à fouiller nos caisses, à glaner du bois de chauffage, des pierres
141 Willibald von Stuemer était commandant de Bukoba de 1902 à 1916.
142 « Le discours ».
143 « L’impératrice ».
144 « Le pourboire ».
169
pour asseoir la marmite etc.… On se coucha vers minuit, le ventre
creux, et la réparation était ainsi faite du coup du dîner de cérémonie
de midi.
Le lendemain nos gens qui avaient dû se coucher aussi sans
manger, eurent soin d’abord de faire bonne cuisine avant de
s’embarquer : on ne rame pas bien, disent-ils, quand le ventre n’est
pas lesté. Mais ces braves gens ne sont pas si pressés que nous ;
nous avons beau les pousser. Pendant que les bananes cuisent, le
vent se lève, comme il va se lever régulièrement en cette saison ; plus
moyen de s’embarquer, il faut attendre à 2 heures du soir pour que
le lac redevienne tranquille, et il en sera ainsi tous les jours.
Pendant tout le trajet nous ne pûmes jamais arriver de jour au
camp ; toujours la nuit noire ; la lune nous manquait aussi. Aussi
bien les agréments du voyage sur le lac ne furent-ils pas considérables cette fois ; mais ce qu’il y avait au moins c’est que nos pirogues (chacun avait la sienne) avançaient assez vite, grâce à la sérénité du lac, qui était toujours parfaite une fois le vent tombé.
Le sixième jour nous fûmes à Kome, malgré les zigzags que nos
gens nous font toujours faire pour aborder la nuit, soit dans un îlot,
soit sur le continent.
Une seule fois, nous faillîmes avoir une aventure. Nos barques
passant devant une île inhabitée fit une halte de quelques minutes ;
les rameurs descendirent tous à terre ; ma barque était un peu isolée
; je restais seul là dedans, arrive un petit garçon quand subitement
bondit à dix pas à peine une énorme masse qui derrière un rocher se
précipite dans l’eau, poussant de gros mugissements et éclaboussant
notre barque qui faillit en sombrer. C’était un hippopotame qui avait
été réveillé là en sursaut par le bruit qu’avait fait nos gens ; surpris
et avant d’avoir pu se reconnaître, il se réfugia dans l’eau profonde
comme font ces bêtes-là dans le danger. Il a dû avoir au moins aussi
peur que nous, et je ne voyais qui courait le plus vite, ou de
l’hippopotame ou de nos gens qui cherchaient à se dérober dans la
brousse. Une fois que l’eau dont je fus inondé me permit de voir que
je n’étais pas moi-même en danger et que la barque ne risquait rien,
je voulus prendre mon arme pour essayer d’arrêter ce petit gibier,
mais celui-ci arrivé à deux mètres de profondeur se glissa complètement sous l’eau tout en continuant sa fuite et ne se montra de nouveau qu’à 500 mètres au large, reniflant de l’eau pour de moquer de
nous. Longtemps il tint toute sa tête hors de l’eau pour nous examiner.
Nous l’avions échappé belle ! car si cette bête en se précipitant du
bord dans le lac avait trouvé notre pirogue sous ses pieds celle-ci
était infailliblement écrasée.
Grâces soient rendues à Dieu ! Combien de fois sa main nous a
gardés !
170
L’hippopotame rencontré à terre, ce qui est très rare de jour, n’est
pas très dangereux, à moins qu’on ne se trouve sur son passage ;
dans l’eau c’est tout autre chose. Et là où il y a le plus à craindre
c’est dans une profondeur de deux à quatre mètres ; car alors s’il est
à proximité d’une barque, il s’appuie sur ses deux pieds de derrière
au fond de l’eau, lève l’avant-corps et la tête surtout et soulève la
barque qu’il troue facilement avec les grands crocs recourbés qui
garnissent sa puissante mâchoire. Ces crocs en très bel ivoire pèsent
quelquefois plusieurs livres chacun. Il y a des gens qui font métier de
chasser l’hippopotame afin de gagner l’ivoire ; les Bakerewe surtout
sont renommés chasseurs sur le lac.
Pour moi qui suis pacifique, je laisse ordinairement ces bêtes-là
tranquilles. Il est arrivé une seule fois que mon garçon, un enfant de
15 ans alors, en abattit un. Notre voyage n’y gagna pas en vitesse :
impossible de faire embarquer les rameurs avant qu’ils eussent en
débité toute la viande. Songez donc, un Nègre abandonner de la
viande ! Nous perdîmes là deux jours.
Puisque nous sommes sur les hippopotames, il faut vous dire encore qu’avant d’arriver à Ukerewe, et déjà tout près de l’île, ces animaux se mirent à nous donner la chasse. Il était presque onze
heures de la nuit, et nous ramions toujours, très silencieusement
afin de ne pas effaroucher ces bêtes car nous étions assez près de la
côte, où elles ont l’habitude d’aller paître la nuit.
Voilà que ma barque qui était en avant donne sur un rocher bien
arrondi qui la cloue tout net au milieu de l’eau, au grand risque pour
tous de faire le plongeon au moindre mouvement trop brusque que
nous ferions. Nous travaillons depuis quelques minutes déjà à décrocher notre embarcation quand un ronflement des plus énergiques
acheva de nous épouvanter : un de ces monstres nous avait entendus, était accouru sans bruit entre deux eaux, et levait sa puissante
tête à quelques pas seulement. Instinctivement nos rameurs lâchèrent tous un grand cri et du même coup, plongèrent leur rame dans
l’eau avec une telle violence qu’ils dégagèrent la barque. Plus une
parole dans la barque, mais celle-ci sous l’effort des rames volait
tellement vite que l’hippopotame renonça à nous poursuivre. Je ne
sais ce qui se passa dans le cœur des rameurs, mais pour mon
compte, j’avoue que j’eus passablement peur, non plus d’être attaqué, mais d’être broyé dans les récifs à fleur d’eau que nous traversions à la course. Ni pilote ni rameur ne prenait le temps de voir les
rochers qui se cachaient sous l’eau ; si nous en avions heurté un
seul, notre frêle esquif volait en éclats du train que nous y allions.
Mais là encore les bons anges veillaient.
Il nous restait pendant une heure encore à batailler dans les palétuviers et la forêt de joncs et de papyrus qui nous dérobaient le rivage ; et nous fûmes rendus au camp à minuit. Les barques de mes
171
compagnons étaient loin encore. Une fois à terre tous les gens ramassèrent du bois et des branches sèches pour se réchauffer un
peu, et pour faire de grands feux signaux. Dans de pareils cas la petite allumette du Bwana145 rend grand service, et tout notre monde
s’extasie toujours en voyant que nous avons, nous autres Européens,
tellement d’esprit, et portons régulièrement notre feu avec nous partout où nous allons.
Nos signaux furent aperçus quand nous eûmes le soin de mettre
le feu à une grande botte d’herbes sèches attachée au sommet d’un
arbre. Les barques en retard qui ne savaient pas où était le port purent se retrouver. Les confrères étaient avancés si doucement qu’ils
n’avaient couru aucun danger ni des monstres du lac ni des récifs ;
mais la barque était trop étroite pour que l’on eût pu s’y endormir,
aussi furent-ils contents à deux heures du matin de mettre pied à
terre. Ils étaient tellement fatigués qu’ils durent renoncer ce jour-là à
dire la messe ; ils cuisinèrent un peu jusqu’à quatre heures du matin
pendant que leurs gens dressaient tentes et lits ; puis le soleil levant
les trouva tellement plongés dans le sommeil qu’il leur adoucit ses
rayons et ne parut que vers les 10 heures.
Il ne nous restait plus que 3 heures de rame pour arriver au port
même de la mission à Ukerewe. Nos néophytes de l’île qui nous guettaient depuis deux jours nous firent une chaleureuse réception, et
passablement bruyante.
Il nous restait 3 h. ½ de chemin par terre pour arriver à la mission même. La veille, les Pères de l’endroit étaient venus nous attendre, mais inutilement. L’âne qu’ils nous laissèrent allait nous
rendre service ; les jeunes confrères non acclimatés furent heureux
de s’en servir. Nous étions à mi-chemin de la mission quand un gros
orage éclata soudain sur nos têtes ; la pluie tombe en abondance et
nous aveugle tellement qu’on finit par s’égarer. La nuit nous trouva à
patauger dans les mares d’eau, cherchant inutilement quelque sentier praticable ; nous accrochant surtout et nous déchirant les habits
et les mains à toutes les brousses. Enfin après deux heures de recherche nous retrouvâmes notre route et bientôt après la mission.
On ne se préoccupa guère du cérémoniel de réception ce jour-là et
chacun s’en fut vite se réchauffer.
Le lendemain nos bons chrétiens accoururent de bonne heure
pour nous apporter leurs cadeaux de félicitations, qui une poule, qui
une chèvre, voire même un petit bœuf ; d’autres n’avaient que
quelques œufs, un régime de bananes, quelques patates. On n’oublia
pas non plus les cruches de vin de bananes. Tout cela il fallut bien
aussi le rendre ensuite en cadeaux d’étoffes ; l’habitude l’exige aussi
145 « Monsieur ».
172
; mais au moins nos rameurs trouvaient à manger pour les 10 jours
de notre séjour dans l’île.
Je ne manquai pas de consolation parmi nos chrétiens. D’abord
ils avaient augmenté d’environ 150 adultes depuis mon dernier passage, et étaient arrivés au chiffre de plus de 1.100 en 7 ans. Maintenant que tout est organisé, les baptêmes pourront être plus nombreux encore, car il y a bien 3.000 catéchumènes. C’est surtout la
jeunesse qui court après le baptême : la preuve c’est que dans
l’année, il y a eu environ 80 mariages.
Arrivant précisément pour la Toussaint, il fallut bien se mettre en
frais ; il y eut donc grand-messe pontificale ; un bon nombre des
chrétiens n’avaient jamais vu ces cérémonies. Ce même jour eurent
lieu 160 confirmations, et missionnaires et néophytes furent également édifiés de la journée. Nos néophytes se tiennent surtout bien à
l’église depuis qu’ils en ont une si belle : celle d’Ukerewe en briques
cuites bâties à la chaux est jusqu’ici la plus belle du Vicariat ; on l’a
faite longue de près de 60 mètres ; nos fidèles ne la remplissent pas
encore, mais cela ne tardera pas, et nous avons remarqué que depuis
qu’elle est construite les baptêmes sont beaucoup plus nombreux.
Bientôt aux adultes vont s’ajouter quantité d’enfants baptisés en bas
âge et à qui leurs parents commencèrent à montrer le chemin de
l’église.
Ce qui a progressé cette année surtout à Ukerewe, c’est l’œuvre
des catéchistes et les écoles. Grâce au gouverneur de la colonie, Graf
von Götzen [1866-1910], il est venu depuis quelques temps un bon
souffle de la côte ; ce n’était pas trop tôt pour contrebalancer enfin
un peu l’influence musulmane qui avait grandi beaucoup dans les
dernières années. Presque partout, en 1902, les chefs de district
nous ont prêté leur appui pour ouvrir de nouvelles écoles. A Ukerewe
surtout, on pouvait aller vite en besogne ; la mission avait depuis
plusieurs années des instituteurs tout préparés ; il n’y eut qu’à les
installer. De 80, les enfants des écoles sont montés à 4.000 dans
cette seule mission ; si on comptait tous les enfants qui viennent
même un jour ou l’autre ce serait 8.000 qu’il faudrait dire. Mais les
Nègres n’aiment pas trop ce qui les gêne un peu ; on conçoit qu’ils se
contentent de venir à l’école quand cela leur plaît.
Dans ces écoles, le bon Dieu trouvera son compte et fera toujours
son petit bénéfice.
En dehors de l’école, il y a aussi le catéchiste ; lui travaille directement pour la religion ; il instruit tous ceux qu’il peut accrocher ; il
apprend la lettre du catéchisme aux jeunes gens et aux enfants, et
quand ceux-ci sont arrivés à retenir par cœur toutes les prières du
matin et du soir, avec les 30 pages de catéchisme des commençants,
ils sont amenés à la mission où un Père leur fait passer l’examen, et
il les décore de la médaille de la Sainte Vierge. Il faut voir comme
173
tout le monde y tient ici à cette médaille ! Ils ont une première arme
déjà pour chasser le diable ; en cas de danger, ils prennent la médaille qui ne quitte plus leur cou, entre les mains, comme encore ils
font de leurs arcs et flèches, dans les dangers du corps. Ceux qui ont
la médaille, croient aussi avoir le privilège déjà de faire le signe de la
croix, et on peut dire qu’ils usent largement de ce privilège. Ils ne
mangeront pas un petit fruit, ils ne boiront pas dans le creux de leur
main, sans avoir fait auparavant leur signe de croix. Par ici, ils ont
beaucoup l’habitude de mâcher des grains de café bouilli, et ordinairement, en voyage surtout, ils ont un petit sachet de ce café avec eux
; mais vous les verrez toujours faire respectueusement le signe de
croix d’abord avant d’écosser leur grain. Nos gens ont souvent aussi
l’habitude de se promener avec une bonne provision de vin de bananes dans leurs « Kurbisflasche »146 au long col de 30 à 40 centimètres ; ils sucent le contenu de leur bouteille au moyen d’un tuyau
de la hauteur même de la bouteille ; là encore il faut faire le signe de
croix avant.
Ce sont quelques petites pratiques qui vous font voir que nos
braves Nègres nous croient bien à la lettre quand nous leur expliquons les pratiques de la religion ; ajoutons que nous-mêmes nous
imitons ces pratiques que nous n’avions pas dans notre enfance,
pour la bonne raison que tous nos gens seraient fort scandalisés s’ils
voyaient que nous ne sommes pas les premiers à faire ce que nous
leur prêchons en catéchisme. N’allez pas croire surtout que nos
Nègres ont du respect humain pour faire tout cela parmi les païens ;
en général c’est un honneur encore d’être chrétien, et nos néophytes
sont tous fiers de porter toujours le chapelet et la croix : plusieurs
fois j’en ai même entendu qui s’accusaient d’avoir quitté leur chapelet la nuit.
Mais avec de pareilles pratiques, vous voyez déjà que nos baptêmes deviennent onéreux pour la mission ; les médailles, chapelets,
croix, et même la chaînette qui est au bout de la croix, il faut donner
tout cela gratis, et les chapelets surtout il faut les renouveler souvent
; c’est presque tous les six mois. Comptez alors ce que cela fait pour
les 3.000 et quelques néophytes que nous avons pour le moment. Et
c’est à partir de maintenant surtout que nous comptons faire beaucoup de baptêmes, car le Rwanda va commencer à en fournir.
Depuis Janvier 1903, je n’ai plus un seul chapelet à donner, et je
n’ai pas fait de commande, comptant sur la Providence. Ils n’ont
qu’un tort encore ces braves chrétiens, au moins beaucoup d’entre
eux : le chapelet qu’ils récitent si fidèlement une fois le jour au moins
quand ils en ont un, ils cessent de le réciter, si celui-ci vient à se
perdre. Nous avons beau dire qu’il faut réciter le chapelet quand
146 « Calebasse ».
174
même que chacun d’eux a ses dix doigts (dans chaque village, il y en
a bien 2 ou 3 qui en ont même douze) qu’il peut compter ses Ave
Maria sur ses doigts, rien n’y fait, cela ne vaut pas disent-ils. Ils
comprennent bien un peu que des doigts de Nègres ne peuvent pas
être indulgenciés.
Et surtout quand quelqu’un et surtout quelqu’une vient se confesser à vous, ayez soin d’abord de bien regarder s’il a son chapelet
au cou ; si vous ne prenez pas cette précaution, vous vous exposez à
donner comme pénitence quelques dizaines de chapelet à réciter à
quelque pauvre chrétien qui, vite de ce chef, s’autorise à vous demander le chapelet qui lui manque, ou même qu’il a eu soin de cacher dans sa ceinture parce qu’il n’est plus assez beau.
Vous ferez bien de nous quêter aussi des scapulaires du Mont
Carmel surtout et de l’Immaculée Conception. Je ne sais pas si la
Sainte Vierge a bien prévu le cas des Nègres, en nous gratifiant de
son scapulaire ? On pourrait croire que non, sans quoi certainement,
elle ne l’aurait pas suspendu à un fil si fragile, ni donné surtout un
petit bout d’étoffe si mesquin. Ah ! il nous faudrait voir comme cette
petite étoffe qui se roule au bout de deux jours seulement en mince
tire-bouchon, couvre mal les grandes épaules nues de nos Nègres et
Négresses surtout.
Jusqu’ici nous n’avons même guère osé imposer le scapulaire à
nos néophytes qui cependant le réclament souvent, tant ils aiment à
s’accrocher à tout ce qui peut les préserver des poursuites du diable,
et leur offrir quelque chance de salut.
Une fois déjà, je crois vous avoir parlé de la grande pauvreté des
chers insulaires d’Ukerewe : celle-ci n’a pas diminué, et elle est un
obstacle à la religion. Dans leur village ces gens vivent bien simplement ; une simple ficelle autour des reins suffit bien souvent pour
habiller les garçons, même grands, et les filles ne suspendent à cette
même ficelle qu’un petit carré d’écorce d’arbres, grand comme la
main ; quand elles sont plus âgées et mariées, un lambeau de peau
graisseuse de chevreau. Ce n’est pas un costume pour aller beaucoup en société. Vers le moment du baptême, ils trouvent moyen de
se procurer un bout d’étoffe pour se faire un pagne, soit en mendiant
auprès de quelque ami un habit d’emprunt, soit en venant travailler
à la mission. Mais trop souvent après le baptême, les fonds nus
réapparaissent bien vite, et alors on n’ose plus venir à l’église, ni
pour la messe ni pour les sacrements. Si ces pauvres pouvaient passer avant la messe du dimanche dans un de vos grands magasins de
Mulhouse pour y recevoir un mètre seulement de légère cotonnade,
comme ils fréquenteraient bien mieux les offices ! Encore une œuvre
à faire. Je ne dis pas que nos Nègres ne sont pas paresseux quelquefois, mais le bon Dieu qui les a fait naître comme l’oiseau sur
la branche sait qu’ils sont encore plus misérables que paresseux.
175
Cette pauvreté éloigne même encore beaucoup des gens de l’île
complètement du baptême quand on va dans les villages un peu éloignés de la mission, ils se cachent derrière les haies qui entourent
leur maison, et croiraient nous faire injure en nous abordant dans
leur pauvre état. Bon sentiment, mais auquel Dieu j’espère portera
bientôt remède.
Ukerewe a maintenant une belle église, vous ai-je dit ; mais il faut
ajouter qu’il n’y a que le bâtiment tout nu, même sans plafond ; on
voit la charpente toute grossière recouverte de simples tuiles rondes.
De tour (clocher), on n’en a point fait, on ne voyait alors, et on ne voit
encore nulle cloche à l’horizon. Il n’y a aucune statue si minuscule
qu’elle pût être. Des images en papier, clouées contre le mur, remplacent les deux autels latéraux qui manquent. Pas de grand Christ
nul part. Au dessus du grand autel ; il a fallu simuler une grande
croix avec des bandes d’étoffes de couleurs. Pas encore de lampe de
Saint Sacrement. Les ornements pour la messe, nous les avons, mais
ils sont en étoffe bien simple comme il convient à une pauvre mission. Pas de tableaux au reste. Il y a cependant 14 images du chemin
de croix que nos chrétiens aiment toujours à suivre ; elles sont en
papier aussi, simplement appendues au mur. Au-dessus, chaque
fois, une petite croix en bois que les missionnaires ont fabriquée. Pas
de bancs à l’église, nos gens savent s’asseoir par terre. Les murs sont
blancs, sans peinture ; dans tout le bas seulement court une couche
de terre grise, qui tranche un peu sur le fond blanc. Mais il y a un
ornement dans l’église qui jusqu’ici n’a pas manqué, c’est la piété et
la dévotion des fidèles jeunes et vieux, car il y a quelques vieux aussi. Souvent dans la journée, on en voit qui viennent faire la cour,
comme ils disent au bon Sauveur qu’ils ont appris à connaître. Aucun ne passerait devant l’église sans entrer au moins quelque peu
pour saluer notre Seigneur.
Allons, envoyez-nous quelque chose pour cette chère église, ne serait-ce qu’un vieux Saint Michel qu vous auriez fait rafraîchir
quelque peu, et dont la toile vaudrait la peine encore de faire le
voyage. Nous nous chargerions de lui trouver son encadrement. Mais
il faudrait en roulant la toile avoir soin d’intercaler un papier spécial,
afin que ni l’humidité ni le grand soleil n’abîme le tableau pendant le
voyage.
Mais il faut bien quitter Ukerewe, quoique à regret. Il n’y aura rien
de suivi dans ce que je vous écris, j’écris quand je trouve un moment
sans me souvenir trop de ce que je vous ai déjà dit.
Nous y laissons notre petit P. Hurel [1878-1936], qui est un parfait
débrouillard. En attendant qu’il sache la langue, ce qui lui permettra
de faire du ministère (il y a deux mois pour cela), il se lance sur le
jardin et les arbres fruitiers. Le voilà à tailler tous les arbres tout
comme s’il s’y entendait. Il émonde les manguiers qui remplissent
176
déjà les cours et les allées de la mission. Il lui faut un potager bien
en règle, et s’il se met à tracer des allées un peu en tout sens, arrachant impitoyablement les pauvres légumes rabougris, dont était si
fier le Nègre jardinier, seul roi du potager jusque-là. Je n’avais
pas passé dix jours à la mission que déjà le jardin avait pris un tout
autre aspect ; les palmiers à huile étaient arrachés et plantés bien
en ligne ; des allées de savonniers se formaient également. Les boutures d’ananas occupèrent un grand champ etc., etc., bref, quand
on retournera à Ukerewe dans une année ou deux, et que le
P. Hurel [1878-1936] surtout y soit encore, on pourra se promettre de
délicieux fruits des tropiques. Je ne parle pas des légumes d’Europe,
qu’on peut obtenir à peu près tous par ici, quoique souvent de qualité inférieure.
Trois journées de rame nous amènent au Bukumbi. En passant,
nous avons salué le Lieutenant Baumstark, chef intérimaire de la
station militaire du Muanza147. Nous sommes bien reçus chez lui ;
trop bien même ; le dîner auquel nous fûmes invités pour 6 h. du
soir se prolongea à mon grand désespoir jusque bien avant dans la
nuit. Je n’étais pas habitué à de pareilles veillées. Mais Monsieur a
voulu être grâcieux, et puis il faut bien dire aussi que dans ces pays,
l’Européen est toujours heureux quand il trouve un peu de compagnie.
Le Muanza qui n’était qu’une plage qui comptait une dizaine
de huttes en 1890 forme aujourd’hui une agglomération de 4 à
5.000 habitants, croit-on, car c’est difficile de compter. Il y a une
douzaine d’Européens ; passablement de gens de la côte (trois lieux
de prière déjà pour les musulmans, pour ne pas dire des mosquées.
Vous comprenez la protection que le gouvernement leur accorde), et
surtout beaucoup de canaille, hommes et femmes surtout qui
s’attachent à chacun des soldats noirs de la Compagnie qui stationne là. Vous n’avez pas l’idée quelle bonne fortune cela peut
être pour un Nègre que d’être soldat de l’empire ! Partout où il
passe, il reçoit bien plus d’honneurs qu’un Monseigneur, il est
bien plus craint surtout, et pour cause. Des femmes, il en a aussitôt tant que peut lui permettre sa paie qui est très considérable vu le pays. Mais laissons les soldats du gouvernement de côté,
il y aurait trop de choses à dire sur leur compte.
Le chef actuel Baumstark n’est pas beaucoup aimé d’eux, parce
qu’il a essayé de les tenir un peu sous la discipline ; mais par contre
il est aimé des missionnaires et des roitelets indigènes qui
l’entourent.
Du Muanza nous avons 25 Kilom. pour nous rendre à notre
vieux Bukumbi. Pauvre chère résidence, où il a fallu tant de pa147 Mwanza.
177
tience pour obtenir les premiers chrétiens, je serai toujours heureux
de revenir m’abriter pour quelques jours entre tes murs de terre,
naguère encore rajeunis.
La chrétienté se développe quoique un peu lentement depuis
3 ans : la faute est que les missionnaires de la station sont changés
plus souvent que ne l’exigerait l’œuvre. Mais qu’y faire dans un vicariat ou chaque année amène deux ou 3 nouvelles fondations ? Qu’y
faire surtout quand la terrible fièvre emporte les jeunes missionnaires à peine dans leur station depuis un ou deux ans ? Un de mes
plus grands cauchemars chaque année c’est de remuer les missionnaires à chaque nouvelle caravane qui arrive. Cette année 1903, les
deux confrères qui sont au Bukumbi ont environ 3 ans de séjour
dans le pays, aussi la mission reprend-elle plus vigoureusement.
Nous espérons arriver de nouveau à une centaine de baptêmes
d’adultes pour l’année, sans compter les moribonds et les petits enfants. Si nous pouvions avoir des missionnaires qui auraient 20 ans
seulement dans la même tribu, parlant la même langue, ils auraient
des succès merveilleux : pas un païen ne résisterait autour d’eux.
Mais dans un Vicariat qui n’a lui-même que 8 ans d’existence, et qui
doit tout d’abord choisir ceux qui ont tant soit peu d’expérience pour
créer de nouveaux postes, chacun doit se tirer d’affaire comme il
peut. J’essaie bien d’aller un peu partout ; mais si vous songez que
j’ai près de 90 jours de marche à faire entre les deux points extrêmes, vous concevrez que des fois il doit se passer bien des mois
avant que je revoie certains confrères.
Pendant six semaines qu’il me faut passer au Bukumbi, nous allons augmenter nos annexes et préparer même de nouveaux centres
de missions pour les futurs missionnaires qui nous arriveront sitôt
qu’il y aura assez d’argent pour fournir à leur équipement et à leur
voyage.
Nous songeons d’abord à Muanza-ville ; on décide que dès cette
année on y élèvera une chapelle pour les nombreux chrétiens de
passage. Muanza commence à attirer beaucoup de monde surtout
depuis qu’il y a le chemin de fer de Mombasa au Nord du Nyanza,
et plus encore depuis qu’on découvre à une 15e de journées vers
l’Est, de grands gisements d’or que l’on prétend aussi riches que
les mines du Transwaal. Elle sera riche notre Allemagne une fois
que nous aurons un Transwaal ou un Klondyke dans notre OstAfrika !
Mais pour desservir notre chapelle, à côté de laquelle sera aussi
une école, il n’y aura pendant longtemps que les missionnaires du
Bukumbi même. Dès maintenant, ils me demandent un vélocipède à défaut de cheval et d’âne. Ce serait pratique en effet, car
nous avons quelque chose qui ressemble à une petite route. Mais
un vélocipède c’est nouveau, dans notre société du moins, je ne
178
suis pas sûr d’être agréé par nos procureurs. Mais si quelque
bonne âme nous envoyait un gratis, peut-être l’autorisation de s’en
servir viendrait plus facilement. On dit que ces vélocipèdes tuent
souvent leur cavalier ; sans doute, mais les grosses fièvres qu’on
prend en se fatiguant sous notre soleil, tuent bien plus encore.
Pendant mon séjour, le Supérieur de Bukumbi avec mon socius
P. Conrads [1874-1940], va faire un voyage d’un mois pour faire connaissance avec une partie au moins de son district. Il y a là près de
500.000 âmes qui restent absolument délaissées parce qu’il n’y a
personne pour leur montrer la voie du Ciel. De loin en loin on installe bien quelques catéchistes, mais c’est surtout des missionnaires
qu’il faudrait. Trois endroits surtout sont signalés pour former de
nouveaux centres de missions, quand il plaira à Dieu de nous envoyer de quoi.
Notre cher P. Barthélemy [1874-1956] paya aussitôt son expédition
d’un mois, en faisant une grave maladie ; il fut atteint de l’hématurie,
cette terrible fièvre, dont meurent tous nos missionnaires.
Le Père s’en tira pour cette fois grâce à Dieu. Mais il fut affaibli
pour longtemps ; et par ici, il y a si peu de moyens pour refaire les
forces !
Ah ! la terrible fièvre !! Mgr Livinhac avait compté jadis que les
missionnaires de l’Equateur passaient un bon tiers de leur temps
soit à être souffrants eux-mêmes, soit à soigner leurs confrères
souffrants. Et cependant on a gardé de se décourager et la joie règne
quand même ! Le travail cependant, avance lentement quelquefois, et
il y a des stations qui végètent des années.
C’est le Bukumbi qui a le plus de tombes de missionnaires en
ce Vicariat : six déjà en moins de 18 ans, sans compter un septième enterré dans le lac, et deux ou 3 autres rentrés en Europe
pour mourir ou tombés en route.
Le 28 Janvier, je quitte le Bukumbi pour aller voir la mission de
l’île de Kome, beau petit coin vers le Sud-Ouest du Nyanza. Cette
mission date de 1900, mais nos catéchistes l’avaient préparée depuis
longtemps.
Aujourd’hui elle compte 145 néophytes et 5 à 600 catéchumènes.
Les gens de l’île ont un petit défaut. Ce sont de terribles saoulards, et
par suite ils sont vindicatifs et exercent la vendetta comme de vrais
Siciliens. Ce n’est pas tout à fait leur faute peut-être si les hommes
aiment à boire ; d’abord ils n’ont rien à faire du matin au soir qu’à
fabriquer leurs flèches, et puis le bon Dieu fait mûrir autour de leurs
huttes des bananes en quantités sans travail aucun. Comment résister au plaisir de presser simplement ces bananes pour en boire le
jus ? Mais c’est que ce vin de bananes rend méchant ; et comme il y
a toujours quelque vieille querelle de famille à vider, il ne se passe
pas de semaine sans que même dans le voisinage des Pères, il y ait
179
des tués. Il suffit d’ailleurs d’une seule flèche, bien vite décochée. Ces
flèches sont longues et fortes ; leur fer est à crochets, et une fois que
vous l’avez dans les intestins, mal vous en prend.
Si la classe des saoulards est méchante, et elle comprend tous les
hommes mariés, celle au contraire des enfants et des jeunes gens est
des plus intéressantes : ceux-là, ils ont défense des vieux de goûter
au pombé148 ; ils grandissent au bord du lac à boire de l’eau, et à
pêcher le petit poisson. Presque toute la jeunesse vient maintenant à
la mission, et les parents eux-mêmes les envoient surtout depuis que
l’année dernière les Pères se sont montrés les bienfaiteurs de l’île. Ils
ont sauvé la population de l’épidémie de la vérole, terrible dans ces
pays. Un individu atteint de la maladie, est toujours condamné ; on
le transporte dans la brousse et personne ne s’approche plus de lui.
Il y a une 15e d’années, l’île fut ainsi ravagée, les enfants surtout
disparurent presque tous ; et aujourd’hui on voit fort peu d’adultes
de 15 à 25 ans. L’été dernier, la maladie réapparut ; un de nos Pères
se mit à vacciner à sa manière en donnant simplement, par inoculation du virus, une vérole bénigne à tous ceux qui venaient lui tendre
le bras. On prenait le virus sur les gens eux-mêmes, après avoir
commencé à l’enlever sur un premier atteint de la vraie variole. Plus
de deux mille personnes, si je me souviens furent ainsi préservées de
la maladie. Le comble pour nos braves gens fut que le missionnaire
fit tout gratis, alors que les sorciers indigènes vendent leurs prétendues drogues un si bon prix toujours.
On aime encore les missionnaires parce que depuis qu’ils sont là,
la guerre n’est plus permise de village à village.
Tout serait presque pour le mieux dans ce petit coin de pays, s’il
n’y avait pas si grande difficulté de desservir le continent qui se
trouve à 3 lieux en face. Là aussi il y a des chrétiens déjà qu’il faut
voir souvent ; mais le malheur veut que presque toujours dans ce
coin le lac soit très agité. Un beau jour nous entendrons que le
pauvre missionnaire a été englouti par là avec sa pirogue et tous ses
rameurs. Moi-même me rendant à Kome par le continent n’ai-je pas
été obligé de m’asseoir sur le bord du lac depuis 7 heures du matin
jusqu’à 5 h. du soir à attendre que le vent tombât ? Il y a deux ans,
je m’étais embarqué, mais à peine au large, nous embarquâmes tellement d’eau aussi qu’il fallut prestement retourner à terre. Quand
on se trouve pris ainsi, on se met à rêver à toutes les commodités
que vous avez en Europe, et puis ça encore ne vous avançant de
rien, on finit par s’armer de patience et de confiance en un avenir
meilleur.
Un de nos nombreux bateaux-mouches qui sillonnent l’île ou le
canal serait le bienvenu par ici, à condition toujours qu’il soit encore
148 La bière locale.
180
assez solide pour qu’il puisse résister à la dent du crocodile et aux
coups de l’hippopotame : encore ces jours derniers, un de nos jeunes
Koméens149 au moment de mettre le pied dans la barque a été enlevé
par le crocodile du milieu de ses camarades.
Je confirme ici encore une 50e de néophytes ; il y en avait en autant au Bukumbi.
Le retour à Marienberg se fit assez heureusement, quoique mon
vénérable socius P. Conrads [1874-1940], faillît sombrer avec sa
barque, ce qui nous fit perdre encore un jour. La barque un peu
vieille, donna sur un banc de rochers, et la quille fut fortement endommagée, pour ne pas dire cassée en deux. A défaut de mieux, il
fallut bien continuer sur cette barque, mais on alla bien doucement
pendant les derniers jours : le moindre choc aurait achevé le petit
esquif. Imaginez-vous, comme il doit faire bon de voyager sur une
embarcation brisée en deux ! comme on se sent à l’aise ! Mais il doit
y avoir un ange aussi pour le Nyanza.
A Marienberg, dès ma rentrée, il y eut de la besogne. Pendant mon
absence, le diable avait fait des siennes. Depuis quelques mois seulement nous avions fondé une nouvelle station sur la Kagera, 45 Kilom. environ de notre Marienberg, dans un pays où le chef continue
toujours à persécuter nos chrétiens. Minuit du 5 Janvier, le feu fut
mis aux deux coins de la maison qui provisoirement était couverte en
paille ; les missionnaires sauvèrent bien peu de chose.
Par malheur, ceux-ci venaient de recevoir tous leurs approvisionnements pour l’année 1903 avec les articles d’échange nécessaire
pour faire leurs constructions. Il y eut là une perte nette de plus de
8000 marks.
Sans doute, le commandant de Bukoba alla lui-même sur les
lieux, mais ne voulant pas mettre en inculpation le chef indigène luimême comme faisaient tous les Nègres témoins du désastre, on ne
put trouver le coupable. Le chef dut cependant payer quelque
chose qu’on pourrait estimer à 3000 marks environ ; mais il ne
faut pas croire que cela va l’arrêter dans sa haine contre les
chrétiens, et nos pauvres missionnaires verront longtemps encore leur œuvre entravée, et leurs chrétiens souffrir. Ceux-ci, en
effet, sont privés de leurs biens, privés de leurs charges, insultés,
frappés souvent… uniquement pour leur foi. Le chef indigène de son
côté fait toujours de belles promesses à la station militaire, mais
trouve moyen de faire croire que son pays ne peut fournir presque
aucun impôt, alors que lui et les siens s’enrichissent dans toute espèce de commerce illicite. Dans tout ce district de Bukoba, nous
attendons depuis dix ans qu’on veuille donner un peu de liberté
à notre religion ; nous aurions là de suite des milliers de bap149 Habitant de l’île de Kome.
181
têmes qui depuis longtemps se préparent dans l’ombre. Les musulmans gagnent tous les jours du terrain ; ils peuvent faire leurs
prières ostensiblement partout ; les chrétiens seuls sont insultés.
Et à 50 Kilom. seulement commence l’Uganda où la religion est
libre, et où presque tout le monde est converti !
Von Steumer, en 1903, a vu un peu la situation, il en a eu honte,
et a essayé d’y remédier ; mais qu’est-ce qui l’a retenu trop souvent ?
Ces fonctionnaires tâchent d’être si réservés ! Puisse son successeur
continuer ce petit mieux. Si nous n’allons pas plus vite dans la voie
de la guérison, il faudra bien 50 ans de peines et de luttes pour réparer le mal fait par un seul. Et pendant tout ce temps des générations
entières iront au feu ; et après ce temps surtout, nos pauvre Nègres,
abrutis par tous les vices que les musulmans peuvent leur apprendre librement, ne seront plus si souples.
Nous avons beaucoup perdu dans l’incendie de N.D. des Prodiges sur la Kagera ; au moral surtout, c’est un grand échec non
réparé ; aussi tous les jours le chef indigène, instigateur de tout,
nous crée quelque nouvel embarras. Encore si nous n’avions qu’un
seul chef de ce calibre ! Mais dans ce district de Bukoba (dans ce
district seulement), tous les chefs indigènes, ou bien semblent installés pour lutter contre notre religion, ou bien ceux qui n’ont pas été
mis par Bukoba même vers la fin des années 90, on leur a inoculé
cette même haine.
Il y en a un surtout dont le petit pays de 80 à 100.000 habitants
semble plus digne d’intérêt. Depuis 10 ans nous travaillons à nous y
mettre. Toujours mêmes refus et de Bukoba et de la part du chef
nègre, qui me traitait quand j’allais chez lui, comme il n’aurait pas
traité même le boy d’un soldat nègre du Fort.
Que d’avancées depuis 10 ans, à chaque nouvel essai de pénétration en son pays. Enfin en dernier lieu des démarches ont été faites
directement auprès du gouverneur de la côte, et elles semblent avoir
eu leur effet. Nous avons offert aussi à titre de rançon d’achat, notre
station brûlée, et le Ciel nous a exaucés. En Mars nous fondions
notre « Immaculée Conception » du Kyanja non point encore à la
belle chute d’eau dont je vous ai écrit, mais dans un petit coin
abandonné en friche. Nous entrons modestement : Dieu fera le
reste. Le roi a refusé de nous céder même la moindre culture ; il refuse à ses hommes la liberté de venir nous louer leur travail, et préfère nous bâtir par ses esclaves mêmes nos premières huttes ; il refuse surtout à tous ses villages la permission de venir nous visiter
pour entendre notre Bonne Nouvelle, et il fait poster des gardiens
aux avenues pour surprendre ceux qui viendraient en cachette,…
Mais que sont tous ces moyens humains, si le bon Dieu de son côté
nous trouve dignes de prêcher sa foi, et de souffrir pour lui.
182
Mais surtout priez beaucoup pour nous et pour cette jeune mission.
J’ai été passer quelques jours auprès des confrères des Prodiges, et de l’Immaculée-Conception ; il fallait bien les encourager dans les misères qu’on leur fait. C’était en Mai, et j’ai trouvé
qu’ils avaient confiance en Marie. Le reste viendra.
Nous avons une 4e station dans le district de Bukoba, malheureuse celle-là aussi et pour la même cause. Elle est dans l’Ussuwi
et attend toujours ses premiers catéchumènes. Pendant bien des
années, contre tout droit, on lui a refusé même le terrain nécessaire
pour bâtir ; on voulait réduire les missionnaires surtout par la famine. Aujourd’hui, nous avons le terrain, et les vivres nous arrivent,
mais pour la religion pas de liberté encore. Le roi de ce pays a mis
aussi son veto. Et dans ce pays, de 40, 60, ou 80.000 habitants seulement, hiérarchiquement assez bien constitué, aucun ne voulait
aller contre la volonté du chef, que chaque chef de village doit rappeler à l’occasion à ses sujets.
Mais laissons ce malheureux district de Bukoba. Nous avons
planté là suffisamment de jalons pour espérer bientôt un avenir
meilleur. Nous y avons donc 4 stations centrales, et une 40 e de
catéchistes y sont en fonctions. Il y a près de 1200 chrétiens
baptisés ; les catéchumènes devant se cacher toujours sont
moins connus.
Le 12 Juin, je quitte l’Ussuwi pour me rendre au Rwanda.
Le 13, mauvais voyage ; il nous faut traverser toute une vallée
pleine d’eau ; nous n’en avions que jusqu’à la ceinture, il est vrai,
mais la vase dans laquelle nous enfonçions à chaque par était si
gluante, que plus d’un fit une chute. L’infection qui sortait de là aussi, laissa à tous nos habits et même à nos caisses et aux objets
qu’elles renfermaient une odeur sui generis150, pendant plusieurs
jours. Il nous fallut toute une heure de grosses fatigues pour avancer
de vingt minutes seulement.
La marche en tout dura 6 heures, et tout le monde était moulu de
fatigue en arrivant au camp, même moi qui ne portais que ma pauvre
personne.
Le lendemain, nous ne devions faire que deux heures et demie
pour nous reposer un peu avant de nous lancer dans une brousse
inhabitée de 12 heures de large. Je devais recevoir là aussi un dernier courrier avant de trop m’éloigner du dernier bureau de poste, et
comptais faire quelques lettres plus pressées, tout en m’unissant de
cœur aux chers missionnaires qui dans nos stations plus anciennes
faisaient, en union avec toute l’Eglise, la procession de la Fête Dieu.
150 « Une odeur de son espèce ».
183
Mais je passai la Fête, couché sur mon lit de camp, avec une
grosse fièvre froide à digérer. Sans doute que la veille en pataugeant
j’avais avalé un microbe un peu trop gros. Mon cuisinier n’eut pas
beaucoup à faire ce jour-là, ni même les deux suivants, car il est
reconnu que la diète est le meilleur remède aux fièvres. J’étais
d’autant plus léger pour faire les deux grosses étapes des jours suivants, lesquelles devaient nous mener au passage de la Kagera.
Cette fois, mes hommes ne songèrent pas trop à se payer le luxe
de la chasse, malgré le gibier abondant qui se trouve dans cette région délaissée. En Février 1900, un de mes hommes avait abattu ici
un magnifique zèbre, qui fut un régal pour toute la caravane ; en
Novembre de la même année, je repassais encore, et on abattit une
autruche, et on blessa deux antilopes. Quelques-uns plus hardis
voulurent alors poursuivre les rhinocéros qui foisonnent également
dans cette steppe, mais mal leur en prit ; ils n’étaient pas chasseurs
de profession, et ils n’étaient pas non plus des plus braves : quand
ils voient qu’un de ces vieux vétérans de la forêt à double corne sur
le nez, fondit sur eux de sa lourde masse à toute vitesse, ils eurent
hâte d’escalader chacun un assez gros arbre qu’ils avaient choisi
d’avance. Ils passèrent là plusieurs heures, pas très fiers en attendant que la nuit leur permît de descendre et de rejoindre le camp.
Ce voyage-ci ne nous rapporte aucun gibier ; on vit bien quelques
antilopes, grosses comme des génisses, mais personne ne les poursuivit. Il est vrai que tous les mois de l’année ne se prêtent pas également à la chasse. Quand les herbes sont hautes, le gibier n’est pas
en vue ; et même s’il était en vue, il serait impossible de le poursuivre dans des herbes et des fourrés qui atteignent souvent deux
mètres de hauteur (En Juillet – Août de chaque année, le feu est mis
aux herbes et à la brousse). Ajoutez que pour la chasse, le meilleur
moment ce serait le matin : mais le matin la rosée est tellement
abondante toujours, et si glaciale pour le Nègre surtout que le courage manque pour l’affronter. Même dans le sentier, il nous arrive
d’être complètement mouillés, et jusqu’aux épaules ; on ne sèche pas
avant onze heures du matin. Comme on apprécierait ici même vos
petites routes de la campagne !
En vous parlant de la chasse, cela me rappelle un confrère qui
l’année dernière en cherchant les colonnes de sa chapelle dans la
forêt, tomba sur un vol de grands oiseaux qui lui paraissaient assez
singuliers ; ils ne mangeaient que les toutes grosses sauterelles qui
volaient alors par nuées dans tout le pays ; ils avaient un bec long de
près de 20 centim. ; et des plus forts ; sous le bec une longue poche
qui se gonflait comme une grande vessie ; avec cela un cri rauque à
vous fendre l’oreille. Cet oiseau, haut perché sur pattes, et la tête
chauve toujours, s’appelle, paraît-il, le marabout. Planté debout, il
arrive presque à un mètre de haut. C’est l’oiseau qui fournit à vos
184
dames et demoiselles ces magnifiques panaches de plumes blanches
comme la neige, qui coûtent si cher dans le commerce, et que vos
belles aiment à porter sur leur chapeau. Nos oiseaux les portent à la
queue et aux environs. Différence de goûts et de mode. Le Père ramassa une pleine caisse de ces riches plumes sans se douter de sa
fortune que quelques-uns évaluèrent ensuite à 2 ou 3.000 francs.
Les plumes furent dispersées avant qu’on se doutât de leur prix.
Quelques-unes cependant figurent encore sur l’autel de la chapelle
de la pauvre mission où se trouve le Père ; l’unique bouquet de
l’autel vaut plus, je crois, que toute la chapelle qui n’est qu’en paille
et en roseaux. C’est dommage que cet oiseau soit rare, et qu’il ne
revienne surtout qu’à certaines saisons ou même en certaines années quand nous arrive le fléau des sauterelles. Il suffirait que la
bonne Providence nous fasse la charité de quelques-uns de ces oiseaux chaque année pour nous faire vivre. La viande n’est pas mangeable, il est vrai, elle pue la sauterelle, mais les plumes seraient
pour nous une mine d’or, grâce aux caprices, j’allais dire la vanité,
de vos bonnes dames.
Si vous me donniez quelques noms, je pourrais leur faire adresser
quelques plumes quand la bonne Providence nous renverra les oiseaux, mais qu’elles nous paient bien surtout ; il faut bien de sueurs
pour gagner ici ces plumes.
Le 16 au soir nous étions donc sur la Kagera : songez que c’est
votre Nil ; c’est constaté ; encore ce matin je l’entendais d’un confrère
qui a vu de ses yeux les sources les plus reculées, sur les flancs des
Monts de la Lune, et dans quelques jours, je dois passer moi-même,
par 2500 mètres d’altitude au moins, assez près de ces sources.
Pour le moment au 16 Juin donc nous avons devant nous une
belle et large rivière. C’est après la saison de pluies : il y a plus de
120 mètres de large. Je l’ai traversée aussi alors qu’elle n’avait guère
que 60 à 80.
Le passage se fait assez rapidement pour hommes et bagages ; il y
a quelques petits troncs d’arbres qui passent chaque fois un homme
avec sa caisse, quelques fois deux. Il faut bien se blottir, car l’arbre
est demeuré rond comme la nature l’a fait pousser ; le moindre mouvement peut vous envoyer aux crocodiles. On tire bien quelques
coups de feu dans l’eau, mais quand même il ne faut pas trop mettre
même ses doigts sur le bord de la pirogue. Enfin tout marche bien ; il
n’y a que les ânes qui fassent de la résistance. J’en avais deux avec
moi, fort pauvres, il est vrai, c’étaient des moitié-sauvages. Ils
avaient une peur bleue de l’eau, on aurait dit qu’ils sentaient les crocodiles ; le plus jeune une fois qu’il eut fait le plongeon voulut se
montrer assez brave, et nagea comme il put pendant qu’on lui soutenait sa tête de plomb au-dessus de l’eau. Mais l’autre fit le mort pendant toute la traversée, et sur les bords quand ses pieds se prenaient
185
dans l’enchevêtrement de joncs et de papyrus, ce fut réellement un
danger pour nos hommes qui durent se mettre tous à l’eau pour dégager Monsieur. Ce fut pour ces ânes que nous n’arrivâmes au campement qu’à 6 heures du soir depuis 6 ½ du matin que nous étions
sur pied.
Nous étions sur la terre du Rwanda, que le bon Dieu aime. Nous
campions sur la première petite élévation à côté de la plaine d’eau et
de papyrus que forme la Kagera-Nil au-dessous de notre passage.
Dès que le soleil fut couché, nous fûmes envahis par des nuées de
moustiques, mais de l’espèce de ceux qui savent vous mordre. Ce ne
sont pas les gros qui sont dangereux, mais bien les plus petits. Il
faut vite chausser ses guêtres pour se préserver les jambes, et se
débattre des mains tant qu’on peut pour vite avaler son souper.
Dans nos régions on ne voyage jamais sans une bonne moustiquaire
qui prend tout le lit la nuit ; sans cette précaution, vous ne fermeriez
pas l’œil, et seriez sûr de vous réveiller le lendemain avec une grosse
fièvre, car enfin la science l’a pris sur le fait, c’est bien un petit
moustique presque microscopique qui colporte parmi nous la grosse
fièvre des marais. Que ne lui a-t-on attaché surtout un grelot en
garde contre ses piqûres.
Nos gens qui n’ont pas l’habitude de la moustiquaire en route,
passèrent une mauvaise nuit, et ne firent guère que jaser, et alimenter leurs feux ; c’est ce qui m’empêche aussi malgré la fatigue de
dormir. Le 17 nous avions projeté de nous reposer, mais après une
nuit d’insomnie, tout le monde voulut partir ; d’autant plus que la
nourriture n’était pas abondante dans le pays.
L’étape ne devait être que de 4 heures, mais nous mîmes plus de
six pour la faire, et quelques-uns pensèrent ne pas arriver ; en route
je les voyais se coucher avec la fièvre sur leur charge. Pour surcroît
de peine, à deux Kilom. déjà de la masse d’eau que nous avions laissée, nous ne trouvâmes plus une goutte d’eau jusqu’au camp pour
nous désaltérer.
Les premiers qui arrivèrent durent retourner sur leurs pas pour
aller prendre les charges des autres qui n’en pouvaient plus. Nos
gens se sont fait toujours assez bien cette charité.
Mais je ne vais pas continuer à vous parler de notre manière de
voyager en ce pays. En 1900, par deux fois, je vous ai envoyé un assez long journal ; et puis vous avez pu lire dans un des « Gott will
es »151 de März152 1903, un récit tout à fait exact du P. Classe [18741945] qui en 1901 fit cette même route. Il y a une différence cette fois
à mon avantage : j’ai pu attendre que les eaux fussent déjà un peu
écoulées, et les marais sont bien moins dangereux qu’en Avril quand
151 « Dieu le veut » est le nom d’une revue missionnaire allemande.
152 Mars.
186
passait le Père. Il y aura cependant toujours assez de bains à
prendre et de boue à ramasser.
Quant aux ânes, par 2 fois déjà, ou même 3, depuis 10 jours seulement, ils m’ont fait par trop d’embarras ; je vais les lasser dans
notre première mission du Rwanda et compterai sur la Providence
pour tout faire à pied. Depuis 3 mois déjà, j’avais fait venir à Marienberg la plus forte bête que j’avais pu trouver dans toutes nos stations
; elle a péri peu avant mon départ : vous voyez bien que la Providence veut que j’aille comme Notre Seigneur, et même Saint Pierre.
Il fallut se hâter pour arriver à la « Toussaint » avant le dimanche
20. On se fatigua donc encore un peu, et dans la soirée du samedi,
j’eus une réception enthousiaste dans cette chère mission du Kissaka que je n’avais jamais visitée encore.
Vous vous souvenez peut-être de ce que je vous écrivais de sa
fondation, le jour du 1er Novembre 1900, et quelle misère nous
avions trouvée alors dans ce pays où régnait la sécheresse et la famine depuis plusieurs années. Le bon Dieu fit, je crois, un petit miracle. Cette fois-là, il nous conduisit d’abord, sans qu’il y eût aucune
préméditation de notre part, dans le centre le plus populeux du pays
; et surtout le jour même de notre entrée et les jours suivants, il fit
tomber des pluies abondantes que les gens demandaient à grands
cris depuis des années. Je vous disais alors quels squelettes nous
avions trouvés partout sur notre passage, et comment aussi des villages entiers étaient abandonnés. Les survivants nous regardaient
comme des anges venus du Ciel pour les visiter et les consoler ; je
me rappelle encore des femmes qui à notre passage se jetèrent à genoux pour nous adorer littéralement et nous supplier de ne pas aller
plus loin. Je n’avais jamais vu cela nulle part, des femmes levant
ainsi leurs deux mains vers le ciel, et criant tout haut pour bénir les
esprits du pays qui par pitié pour leurs descendants malheureux,
nous avaient amenés dans ce pays pour les sauver.
Aujourd’hui, quelle joie et quelle allégresse dans la population !
les émigrés dans les pays voisins sont revenus ; les bananeraies se
repeuplent partout ; les troupeaux sont revenus partout, et surtout
la confiance et l’affection la plus entière est gagnée depuis aux missionnaires. Aussi ceux-ci ont pu faire beaucoup déjà. Ils ont bâti une
résidence avec toutes ses dépendances ; ce n’est encore qu’en terre
durcie au soleil et couvert en écorce de bananier ; le tout est entouré
d’un bon mur d’enceinte de 100 mètres de côté. Cela peut durer 10
ans au moins. Des jardins sont créés, et beaucoup d’arbres fruitiers
importés déjà de nos autres stations. On a planté aussi des arbres
forestiers déjà, car dans ce pays complètement déboisé pour le besoin des troupeaux trop nombreux, il faut prévoir l’avenir, et soigner
pour les futures constructions. On songe maintenant à bâtir une
église provisoire de 20 mètres de long, car la quatrième année
187
d’épreuve va venir pour les premiers catéchumènes et ceux-ci se
presseront nombreux au baptême.
Vous dirai-je que le premier dimanche passé ici, j’ai vu à la
mission près de deux mille personnes au catéchisme. Il ne faut
pas chanter cela trop haut dans les journaux car les ministres
déjà menacent aussi de nous arriver. Oh ! la bonne population
surtout ! Les chefs seuls, polygames comme tous les gens riches
en ces pays, commencent par craindre notre influence, et voient
avec quelque peine tout le monde courir après nous. C’est dans
la nature des choses qu’ils se tournent contre nous. Mais nous
faisons pour le mieux en attendant pour qu’on n’ait pas trop peur du
bon Maître que nous prêchons.
Le pays au reste n’a rien de merveilleux comme beauté ; je vous ai
dit qu’il était complètement déboisé, à tel point qu’en bien des endroits on fait la cuisine à la bouse de vache. Ajoutez à cette nudité
des collines ; le fond des vallées qui est presque toujours couvert de
marais et de papyrus. La terre elle-même produit des récoltes assez
maigres, et souffre assez souvent de la sècheresse. Si les gens
n’avaient pas les haricots, ils ne mangeraient pas souvent leur content. On a beaucoup trop surfait la fécondité et la beauté du pays du
Rwanda. Il y a passablement de troupeaux, de l’espèce de vaches qui
portent des cornes longues de 1 m. de long et plus ; mais ces vaches
ont peu de lait, elles sont le monopole de quelques riches, 2 ou
3 dans chaque village, et surtout elles ne supportent pas
l’exportation.
Ces bêtes à cornes n’ont donc pas grande valeur elles-mêmes pas
plus que les chèvres qui sont d’une très petite espèce. La preuve,
c’est que depuis que je suis ici, depuis une semaine, on m’en apporte
6 ou 7 en cadeau, des bœufs assez grands ; c’est dans l’espoir d’avoir
un contre-cadeau en étoffes.
Cette habitude patriarcale de venir saluer me portant force cadeau devient un peu embarrassante : la politesse me défend de refuser, par ailleurs que faire avec toute cette nourriture : bananes, patates, gerbes de maïs, paniers de pois et de haricots, paquets de bois
(passe encore pour le bois : c’est comme une conserve), cruches de
vin de bananes, etc., etc… le sorgho n’est pas mûr, mais il y a cette
année de pleins champs. N’oublions pas les cruches de miel, et du
bon, une fois que l’on a extrait la cire (les indigènes pétrissent le tout
ensemble et mangent le tout), il y a encore des cruches entières de
beurre, mais celui-là comme il sent le rance !! il ne peut pas passer
dans notre cuisine, mais il passera dans nos lampes.
Il y a bien aussi un petit ennui dans tous ces cadeaux ;
chaque petit chef qui vous l’apporte veut aussi vous causer en
particulier : c’est pour implorer notre protection contre tel autre
avec qui il est en procès pour quelque vache ou quelque femme
188
surtout. Il faut écouter toutes ces histoires qui ne finissent plus,
et qui sont embrouillées à plaisir, faire semblant même de
s’intéresser à toutes ces querelles d’enfants, donner à chacun de
bonnes paroles, et essayer de mettre la paix, là même où l’on
n’en veut nullement. Si la patience vous manque, vous n’aurez pas
beaucoup de monde ensuite au catéchisme. Dans les séances un peu
longue ne soyez pas délicat surtout pour l’odorat. Nos gens sont
beurrés régulièrement par tout le corps du haut en bas ; et leurs
étoffes, soit blanches, soit de couleurs, toutes également beurrées
dès le premier jour ; ce graissage est souvent répété, comme par chez
vous, on fait souvent toilette quand on se respecte. Pensez donc quel
bouquet de parfums cela doit faire après des mois et des années.
Ajoutez que dans ce pays où l’on a le culte de la vache, les maisons elles-mêmes sont crépies à l’intérieur, murs et cloisons, de belle
fine bouse de vache ; le foyer installé au milieu de la maison, bâti
aussi en bouse de vache ; le pavé, je ne l’ai jamais vu, je suppose que
c’est de la simple terre, couvert d’herbe fine toujours, en guise de
litière.
Nous n’avons pas de chrétiens encore ici, pour l’unique raison que
je crois vous avoir donnée plus haut, mais si les missionnaires ici
sont assez nombreux et qu’ils fassent de bonne besogne, dans 3 ou
4 ans, il pourrait y avoir autant de milliers d’adultes baptisés. Il y a
en ce moment plus d’un millier, hommes et femmes, enfants surtout
qui savent tout leur catéchisme et leurs prières, et qui ont reçu la
médaille. On ne peut leur faire passer l’examen que le dimanche,
mais chaque fois ils se battent pour arriver jusqu’au Père.
Il y aura bien des misères à guérir aussi. En voici encore une que
nous venons de découvrir. Toute fille qui s’est laissé surprendre
avant d’avoir été régulièrement mariée, et qui accouche d’un enfant
quel qu’il soit, l’enfant est saisi dès sa naissance par les parents de
la fille et mis à mort.
Il paraît que quelquefois chez des familles qui se respectent, c’est
la fille elle-même qui est mise à mort : voilà qui est radical au moins
pour maintenir la loi en vigueur et pour faire comprendre aux Nègres
que les femmes ne sont pas tout à fait comme des chèvres. Aussi
cette population a-t-elle l’air au moins d’avoir des mœurs assez
bonnes. Il y a par-ci par-là d’assez belles familles. Cependant on voit
souvent que celui qui se trouve assez riche pour avoir des vaches se
croit assez riche aussi pour avoir plusieurs femmes. Tous ceux-là
avant peu auront quelque peine à voir ici le missionnaire quoique
celui-ci s’applique à ne pas trop les déranger pour le moment.
Nous commençons d’abord l’instruction par les mêmes disposés, il
y en a tant, grâces à Dieu !
En ce moment, 40 catéchumènes les plus sérieux sont dispersés
déjà dans les villages autour de la mission ; ils ont charge
189
d’apprendre le peu qu’ils savent à ceux et celles qui n’ont pas eu
l’occasion encore de fréquenter le missionnaire ; c’est une petite
épreuve pour eux aussi ; s’ils la subissent bien ils auront le baptême
; sinon, ils attendront un peu. Je veux être modeste, en disant « le
peu qu’ils savent » ; n’allez pas croire cependant que ce soit si peu
déjà ! nos gens d’ici ne sont pas du tout des plus idiots, et il y en a
plus de 80 qui régulièrement depuis deux ans ont eu deux grands
catéchismes par jour. Beaucoup savent lire ; quelques-uns écrivent…
Ils ont à leur usage une petite bible que Benzinger153 nous a imprimée déjà en 4 langues différentes : c’est un joli petit volume
de 136 pages, renfermant le résumé de l’Ancien et du Nouveau
Testament : beaucoup l’apprennent par cœur. Sans trop vous vanter nos négrillons, je pourrais vous ajouter que le petit servant de
messe qui me suit partout depuis deux ans et qui a charge aussi de
me tirer des canards et des perdrix, apprend tous les jours par cœur
ses dix lignes du Combat Spirituel en Kiswahili. Et comme il aime la
musique et qu’il a belle voix, il a un cantique noté, dans lequel il apprend à solfier ; quand il sait bien son cantique, il a permission de le
jouer sur sa flûte en métal qui m’a coûté 5 sous.
Adieu pour aujourd’hui.
Continuez à vous intéresser beaucoup à nos chers enfants ; ils en
valent bien d’autres.
Priez surtout pour leur pauvre pasteur toujours pèlerin sur la
terre.
Bien affectueusement à vous tous et vous souhaitant les meilleures bénédictions du Cœur divin et de notre bonne Mère.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Mission de la Toussaint, Rwanda, 27 Juin 1903.
65. LETTRE DU 20 JUILLET 1903 A MGR LIVINHAC154
Sacré-Cœur d’Isavi, le 20 Juillet 1903
Monseigneur et très Vénéré Père,
Le dernier courrier nous a apporté avec les nouvelles que Votre
Grandeur a bien voulu nous donner sur le voyage de Rome, quelques
lignes précieuses qui sont chaque fois pour nous le plus précieux
encouragement. Par nos Sœurs de Marienberg, j’ai reçu aussi des
153 «Benziger Brothers » est une Maison d’Edition des livres catholiques. Elle fut fondée
en 1792 à Einsiedeln en Suisse. Dans la dernière décennie du XIXe siècle, la maison
d’édition prendra le nom « Benziger and Company ».
154 Lettre de Mgr Hirth du 20 juillet 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095081095083.
190
explications satisfaisantes au sujet du contrat passé avec la maisonmère de Saint-Charles, et je remercie tout spécialement Votre Grandeur des quelques détails à ce sujet.
Ce courrier emporte le duplicata des Rapports à la Propagation de
la Foi, à l’œuvre de la Sainte-Enfance, et à la Société expédiés de
l’Ussuwi (aussi) le 11 Juin.
Cette lettre-ci est un peu en retard, mais vous voudrez bien Vénéré Seigneur et Père, m’excuser ; je ne pouvais guère l’envoyer avant
d’avoir vu les missions du Rwanda qui devaient en former le fond
principal. Permettez que je suive l’ordre des stations visitées.
Buyango d’abord sur la Kagera. La station est rebâtie et le provisoire qu’on a fait est suffisant pour plusieurs années. Nous sommes
là sous le successeur de Mutatembwa, Kartesigwa, chef toujours
hostile et qui depuis 15 ans déjà est travaillé toujours par les ministres protestants de l’Uganda. Aussi pour l’œuvre des conversions,
les missionnaires de cette station sont-ils toujours un peu découragés ; des confrères plus expérimentés auraient sans doute plus
d’action, mais où les trouver. Il peut bien se faire que le déplacement
du P. Backhove [1873-1909] s’impose ; une certaine timidité semble
être cause en partie de son peu de succès. La mission a tout le long
de la Kagera 13 ou 14 écoles, dans tous les plus gros villages ; les
catéchistes s’ils s’y prenaient bien seraient bientôt maîtres de la position, mais il faudrait avoir confiance dans l’œuvre et ne pas craindre
la peine.
Marienberg [Mission près de Bukoba en Tanzanie] a gagné passablement de terrain depuis deux ans ; la mission commence à pénétrer dans les villages. Ce district possède, sous deux chefs toujours
hostiles aussi, une vingtaine d’écoles. Les confrères travaillent beaucoup, et on peut espérer une augmentation de baptêmes dans un
prochain avenir. C’est après deux ans de séjour seulement que j’ai
pu comprendre que le malheur de Marienberg vient en bonne partie
de ce que cette mission a été pendant cinq ans assez mal orientée.
Les missionnaires croient quelquefois qu’en faisant de la petite politique locale, ils gagnent plus qu’en faisant des catéchismes ; le résultat est qu’on finit par être mal avec tout le monde. Votre Grandeur
sait combien je suis inhabile et lent à connaître les hommes et les
choses ; aussi chaque fois qu’il arrive une nouvelle caravane, je ne
sais ce qui me domine davantage, ou de la joie de recevoir de nouveaux confrères, ou du souci de leur trouver la place qui leur convient.
Au Kyanja dans le pays de Kaïgi, je n’ai passé que cinq jours.
Cette mission est dans ses débuts (fondée en Mars). Le chef refuse à
ses gens la liberté aussi, nous le savions avant d’entrer, mais il m’a
semblé qu’un si magnifique pays, à trois journées seulement de la
côte par le lac et le chemin de fer ne devait pas tout entier tomber
191
entre les mains des protestants. Si nos missionnaires peuvent au
reste être prudents dans l’exercice du zèle, la foi s’introduira vite. Je
voudrais fixer là ma résidence pendant les quelques mois de l’année
qui ne sont pas employés en courses. Il faudrait là ouvrir enfin une
école-séminaire, œuvre qui me paraît difficile, si la Providence ne me
fait pas découvrir un confrère ayant spécialement le don d’éducateur.
Une très belle route me mène dans l’Ussuwi. C’est ici la plus triste
et la plus inféconde de nos stations. Elle a mal commencé et on a
éloigné les gens de la mission, au lieu de les attirer ; on a blessé les
chefs surtout, et il faudra maintenant du temps.
Depuis huit mois cependant les circonstances seraient assez favorables, grâce à Bukoba qui nous a donné des villages en propriété
(60 familles) et ouvert huit écoles dans les plus gros villages du pays
; mais les missionnaires ont voulu faire à leur manière, malgré les
indications les plus précises que j’ai multipliées et que la légèreté a
fait négliger. Aussi serai-je obligé d’enlever de sa charge le P. Supérieur de la station pour lui trouver un autre emploi. La règle n’est
pas assez observée, surtout le temps est perdu en causeries dont les
confrères mêmes sont fatigués ; les relations sont assez mauvaises
avec la station militaire voisine (à 1 h. ½) ; des scandales même ont
eu lieu – excès dans le boire – ce dont s’amusent les Européens du
district ; les indigènes ne sont pas catéchistes, il n’y a pas dix catéchumènes un peu croyants. Il y a aussi la manie de juger les procès,
et ils sont tranchés envers et contre le roi ; le matériel est dilapidé,
comme il l’a été dans d’autres stations, il faut le dire, par excès de
bonté de cœur. Le Fr. Joseph a dû être transféré au Kyanja, il faut
ajouter, il est vrai que le Frère ne peut aller avec tout le monde.
J’attends avec grande impatience le retour du P. Buisson, mais luimême aura de la peine à créer la mission, car lui aussi, il semblait
souffrir de sa première formation dans l’Ussuwi.
Au Kissaka, la Providence m’a ménagé au moins autant de consolations que j’ai trouvées d’ennuis ailleurs. Quam bonum et quam
jucundum155, quand on veut s’entendre et être simple comme l’est le
bon P. Pouget [1858-1937] ! Le Père se donne beaucoup de peine, et il
réussira pleinement, surtout s’il peut devenir un peu moins colombe
pour se faire un peu plus serpent ; cela à l’air de mal sonner, mais
me paraît répondre à la chose. Il y a au Kissaka près de 3000 catéchumènes, et le 1er baptême aura lieu à Noël.
Le P. Pouget ne demandant pas mieux que d’être éclairé a reconnu quelques erreurs dans sa manière de faire ; pendant 18 mois
passés à Isavi, il avait pris certaines habitudes qui ne sont conformes ni à la manière de faire l’Eglise, ni aux indications si précises
des circulaires de Votre Grandeur. Dans toutes nos stations, j’ai fait
155 « Comme c’est bon et agréable».
192
relire toute la série de ces circulaires à mon passage, et j’ai essayé
dans les conseils laissés aux confrères de m’y attacher le plus possible. Je ne saurais assez remercier Votre Paternité de nous montrer
aussi nettement le véritable esprit qui doit nous animer. Les constructions sont achevées sauf la chapelle qui se fera en 1904 : elle
sera provisoire et pourra contenir 5 à 600 personnes. Le P. Zuembiehl [1870-1955] m’a paru bien disposé, et je songe à lui pour la prochaine fondation au Kivu. Le Fr. Anselme est un excellent Frère qui a
appris à faire un peu de tout. Si les relations avec les chefs sont bien
conduites, le Kissaka pourra dépasser Isavi par ses succès ; les Pères
s’y font aimer.
A Isavi la besogne a été difficile, et il m’est difficile aussi de juger
tout à fait de l’avenir de cette mission ; il y a beaucoup de bien, et il y
a du mal. Je voulais passer ici 15 jours comme dans les autres stations, et la Providence m’a allongé mon séjour d’une semaine pour
permettre à ma pauvre lenteur de mieux voir. Le chef de la station
militaire du Kivu, qu’il me faut voir pour plusieurs affaires assez
graves, vient de disparaître, victime d’un accident de chasse à
l’éléphant, d’autres disent, victime de la vengeance d’un soldat noir ;
j’attends son remplaçant.
Il faut que je parle encore à Votre Grandeur du P. Supérieur de la
station ; ce cher confrère, tout en faisant une grande somme de travail, et gardant parfois une excellente humeur avec ses confrères, a
trop souvent encore son esprit propre ; il est précipité dans ses démarches ; ses relations avec le gouvernement de la colonie sont assez
mauvaises. Le chef d’Usumbura a passé huit jours à une journée de
la mission, sans vouloir la visiter, et il a refusé toutes les demandes
que lui a fait faire le Père ; le chef du Kivu vient de passer aussi, et
est reparti assez mal disposé. Les relations avec le roi et les chefs du
pays sont plus mauvaises encore, et cela est grave dans un pays où
le régime est plus absolu que même jadis dans l’Uganda. Depuis plus
de 6 mois pas même de salutations échangées avec la cour ; défense
à tous les chefs d’apporter des cadeaux, ce qui équivaut pour eux à
leur interdire l’entrée à la mission : c’est ce qu’ils ont compris et ce
qu’ils font. Il y a même quelques faits aussi qui me rendent plus perplexe encore vis-à-vis de mon devoir. En ma présence, deux missionnaires et deux néophytes ont été scandalisés gravement à la suite
d’une scène violente échappée au Père, avec cris et termes injurieux.
Il y a eu plusieurs autres scènes violentes dont les indigènes ont été
victimes, et les mesures de violence sont assez habituelles au Père
envers ceux-ci. Malgré des avertissements réitérés on continue de
juger toutes sortes de procès, et trop souvent ceux qui suscitent de
mauvais catéchistes ; il y a des peines et des amendes imposées
même à des chefs, ce qui est contre le gré des grands du pays, et
contre le gré du gouvernement qui prétend avoir seul ce droit. Il y a
193
contravention formelle à des ordres précis et réitérés par écrit au
sujet de la propriété d’Isavi. En entrant dans le pays en 1900, il avait
été convenu avec le roi, que les missionnaires ne prendraient aucun
de ses villages, et malgré tout, on a mis la main, sans raison aucune,
sur un terrain de près de 3.000 hectares avec environ
8.000 habitants ; on exerce sur ce terrain une autorité royale, non
seulement en jugeant bien des procès, mais en commandant des
corvées, exigeant par corvée aussi des matériaux de construction,
chassant les polygames, faisant enlever les amulettes et démolir les
petites huttes des sacrifices, remplaçant même un chef qu’on a expulsé ; imposant des chrétiens de l’armée roulante comme catéchistes contre le gré des chefs, et cela aussi dans des villages en dehors de la propriété prise, et à plus de 10 Kilom. de rayon ; c’est afin
de réquisitionner les gens soit pour l’instruction dans le village
même, soit pour la venue à la mission à certains jours, ce qui explique en partie l’affluence de 4.000 personnes et plus tous les dimanches, alors que le roi en réunit rarement 2.000…
Je ne puis concevoir tant d’errements qui me paraissent graves,
tant ils sont opposés à ce que pratiquait Notre Seigneur ; et voilà
pourquoi je suis si préoccupé de l’avenir non seulement d’Isavi, mais
de nos futures fondations dans le pays. L’embarras augmente, quand
je vois que le Père fait école et entraîne des confrères dans cette voie ;
il y en a 3 ou 4 déjà.
En particulier, j’ai essayé de faire comprendre à ce cher confrère,
en y mettant je crois tout le peu de charité que j’ai pu trouver qu’il
fallait faire autrement. J’ai eu des promesses, mais la confiance et la
paix ne me peuvent naître encore sur ce point. Pour les missionnaires de la station, j’ai écrit de longues pages d’instructions dont je
résume les résolutions pratiques en ces quelques lignes :
1) il faut reprendre les relations avec les chefs, surtout en les visitant et en leur facilitant les visites à la mission ; il faut accepter leurs
cadeaux, dût même le budget en souffrir un peu.
2) il faudra renvoyer dans les 3 mois, environ 23 sur 30 des auxiliaires étrangers qui depuis 3 ans ont travaillé à rendre la mission
odieuse à tous les chefs et à tous les vieux. Plusieurs de ces auxiliaires ont à leur acquit des délits qui les exposent à tomber sous les
coups de la justice, et ce serait un malheur pour la mission de voir
des soldats du Fort venir saisir ces prétendus catéchistes. La mission
a tout avantage à remplacer ces auxiliaires, qui ne se louaient que
pour une année, par ses premiers néophytes et ses meilleurs catéchumènes.
3) Aucun indigène ne sera réquisitionné ni pour venir à la mission
se faire instruire, ni pour des réunions dans les villages ; mais on
insistera d’autant plus pour les faire venir librement.
194
4) Pour placer un catéchiste dans un village, on s’arrangera à
l’aimable avec le chef de ce village.
5) A la mission, j’ai trouvé 157 garçons et 29 filles, dont beaucoup, peut-être le plus grand nombre, venus contre le gré de leurs
parents et pour fuir les travaux de la maison ou les corvées du roi.
On rendra peu à peu ces enfants à leurs familles et on ne gardera
que les enfants de service et pour l’école des catéchistes une vingtaine d’enfants des villages éloignés qui ont le consentement de leurs
parents. Outre ces 20, on pourra avoir beaucoup d’externes libres.
Un plus grand nombre d’internes ne peut guère être bien élevé à la
station.
6) Dans les villages et à la mission, 1 116 enfants recevaient un
enseignement obligatoire sur des tableaux de lecture ; cet enseignement sera rendu libre ; c’est au gouvernement à le rendre obligatoire,
s’il lui plaît, ce qui n’est nullement opportun au Rwanda.
On a fait une erreur assez grave aussi, il me semble, en conférant
les premiers baptêmes uniquement à des enfants de 15 ans et au
dessous, ces enfants, dans ce pays, ont une tendance spéciale à aller
se faire boy de soldats. On devrait s’appliquer à attirer tout d’abord
les jeunes gens jusqu’à 25 ans, pour trouver plus vite en eux des
gens posés, et pouvant aider à propager notre Sainte Foi. Avec
quelques bons procédés, cette classe de gens est facile à attirer ; et
de fait, beaucoup ont commencé sous l’impression de la crainte qui
maintenant pourront être amenés à venir librement. Il faut dire qu’à
la mission même, le P. Supérieur faisait beaucoup pour amuser les
enfants, et donnait des cadeaux assez souvent.
D’après les listes, il y a à Isavi 4656 catéchumènes ; si on s’y
prend bien, on pourra en avoir bientôt dix mille, sans que le roi s’en
offusque ; il suffit de ne pas faire de bruit inutilement.
Si Votre Grandeur voit qu’il y a quelque chose de bon dans ces
prescriptions elle voudra bien m’appuyer à l’occasion pour les faire
accepter.
Ce Rwanda sera un merveilleux pays de grâces et de bénédiction
si nous ne gâtons pas trop l’œuvre de Dieu ; il y aurait dès maintenant, dès 1904, plus de baptêmes à faire que dans l’Uganda même ;
les gens viennent presque d’eux-mêmes, si nous ne les rebutons pas.
Si notre Grandeur voyait de ses yeux ce que c’est, elle nous enverrait
immédiatement un supplément de vingt missionnaires pour prendre
au plus tôt possession du pays avant les protestants et les musulmans, sauf à nous retrancher ensuite les renforts les années suivantes. Combien je supplie le divin Cœur, à qui nous avons donné le
Rwanda dès notre entrée dans le pays, d’inspirer à Votre Paternité et
aux vénérés membres du Conseil, le désir efficace de faire ce grand
coup de filet ! Faut-il ajouter que c’est au Rwanda que les mission-
195
naires sont le mieux placés au point de vue de la santé, et qu’ils
pourront travailler de plus longues années : les grosses fièvres sont
inconnues, et les petites santés suffissent ici. Les 2 uniques cas,
Classe et Smoor, sont des accidents qui s’expliquent par leur voyage
extraordinairement pénible au plus fort de la masika156 ; ces accidents peuvent être évités généralement. Il n’y a pas, je crois, pour le
moment de champ plus fécond dans les Vicariats de la Société, si ce
n’est l’Urundi, quand les païens voudront s’ébranler comme ici.
Ci-joint, et à l’appui de ma lettre, le diaire d’Isavi pour les six derniers mois.
Avant de me rendre au Bugoye, il me reste à voir le roi du pays et
le commandant des stations militaires du Kivu. Sans leur bienveillante autorisation, pas de nouvelle fondation. En tout cas, le gouvernement déjà nous offre une place au Sud du Kivu, dans un endroit
bien peuplé, et bien alléchant pour les ministres. Le bishop Tucker157 a demandé officiellement aussi de fonder au Rwanda ; je crois
qu’il a en vue le Mpororo, et la région du Mfumbiro qui est des plus
peuplées. Toute cette région même au Nord du Mfumbiro appartient
au Rwanda.
De nos missions d’Ukerewe, du Bukumbi et de Kome, je n’ai rien
de bien particulier, sinon que les santés (celle du P. Loupias entre
autres) ont souffert un peu plus qu’à l’ordinaire. Du Bukumbi, on me
mentionne un heureux mouvement : les catéchismes préparatoires
au baptême sont plus fréquentés que dans les deux dernières années.
Votre Grandeur voudra bien ne pas se blâmer si on lui dit que je
fais ce voyage à pied : ce n’était pas mon intention ; mais j’ai perdu
dès les premiers jours deux ânes qu’on croyait très bons. J’ai un
hamac ; et la santé est parfaite. Si au moins la persécution que vous
subissez pouvait avoir le bon effet de multiplier ici les grâces de conversion, nous serions heureux de vous offrir ce soulagement.
Daignez, très Vénéré Seigneur et Père, nous continuer le secours
de vos prières, et agréer l’expression des sentiments de profond respect et d’affection filiale avec lesquels je suis de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur en N.S.
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
Les confrères se joignent à moi pour vous offrir leurs humbles hommages
de respectueuse et filiale soumission. Le prochain courrier nous apportera,
si possible, un rapport signé [mot illisible] à la Sainte Congrégation de la Pro156 « Saison de pluie ».
157 Bishop Alfred
Tucker (1849-1914) fut évêque de l’Eglise anglicane au Buganda. Il
soutint la politique du Capitaine Lugard, qui combattait les Baganda catholiques au
désespoir de Mgr Hirth. Il œuvra à la constitution d’une Église ougandaise autonome,
dotée de ses propres dirigeants. Il donna aussi beaucoup d’importance à l’éducation.
196
pagande. J’ai cru devoir supprimer une 4e feuille pour ne pas attirer trop
l’attention sur ce pli trop chargé.
66. LETTRE DU 18 AOUT 1903 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST158
Sainte-Marie du Kivu, le 18 Août 1903
Mon bien cher frère Ernest,
Du Rwanda déjà je vous ai envoyé une toute longue lettre, que je
pensais pouvoir continuer de suite. Mais j’ai eu quelques journées de
voyage un peu difficiles en passant par un pays de voleurs et de brigands, et depuis 15 jours que je suis au bord du Kivu, il y a eu du
travail plus que je ne pouvais en faire. Je suis ici à 12 Kilom. à peine
(à vol d’oiseau) de toute une chaîne de volcans, dont le plus rapproché est recouvert toujours d’un simple panache de fumée, souvent
c’est une colonne qui a jusqu’à 800 mètres de haut. Mais je n’ai ni
envie ni le temps de grimper là-dessus. Cependant ce ne serait pas
trop long, car me trouvant déjà à 1950 mètres d’altitude, il ne me
resterait plus que 1500 environ pour arriver au cratère. Hier j’ai
aperçu la neige qui couvre un autre pic ; il est éteint celui-là, et il
dépasse un peu les 4.000 mètres.
Il y a du monde jusqu’à une bonne hauteur, mais les sommets
sont difficiles à gravir, à cause de la lave qui vous déchire les pieds. Il
paraît que sur mon chemin de retour à Marienberg, il y aura aussi
quelques passages de lave difficile encore à traverser ; il y a surtout
quelques tribus plus difficiles encore à traverser ; elles ne connaissent pas les Blancs. Que les bons anges conduisent la petite caravane ! Il y aura bien 25 jours de marche par cette nouvelle route, du
Nord du Rwanda, et il faut que je me hâte pour être rentré vers le
15 Septembre.
Sonnera-t-on déjà les cloches ce jour-là ?
En tout cas je suis impatient de trouver de nouveau un petit chez
moi, ne serait-ce que pour un mois. Songez donc depuis le 4 Mai que
cela dure.
Priez un peu pour les pauvres voyageurs. Donnez de mes nouvelles à toute la famille.
Je vous recommande tous encore au bon Maître et me dis dans le
Seigneur votre toujours bien affectionné frère.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
158 Lettre de Mgr Hirth du 18 août 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096202.
197
67. LETTRE DU 20 SEPTEMBRE 1903 A SA MAMAN159
Marienberg, le 20 Septembre 1903
Ma bien chère Maman,
Si je ne vous écris pas de lettre, je veux vous envoyer au moins mes plus affectueux embrassements,
et vous dire que mois aussi je me suis souvenu de vous au jour de
mon jubilé sacerdotal.
C’est vous qui m’avez donné le peu de bon que j’ai, et ce n’est
pas votre faute si je ne suis pas devenu devant Dieu réellement
saint, méritant ainsi autant qu’il est donné à un homme de
monter au Saint Autel tous les jours.
Comptez que je ne manquerai jamais de me souvenir de vous au
Saint Sacrifice, aussi bien pendant les jours que le Seigneur vous
laissera encore notre affection sur cette terre, que dans l’avenir
quand Dieu vous aura rappelé lui. Je vous associe toujours à nos
chers défunts spécialement papa, Augustin, Alphonse, et tous les
frères, sœurs et autres parents.
Le bon Dieu vous laisse sur cette terre afin que vous priiez beaucoup pour toute votre famille, vos enfants spécialement. Parmi tous,
c’est moi qui en ai sans doute un plus grand besoin, de toutes vos
prières.
Je prie le Ciel que vous puissiez de longues années encore nous
continuer cette douce charité.
Encore une fois, laissez-moi vous embrasser de toute l’effusion de
mon cœur, et je reste votre tout affectionné fils.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
68. LETTRE DU 21 SEPTEMBRE 1903 A SA SŒUR
VIRGINIE160
Marienberg, 21 Septembre 1903
Ma bien chère Sœur Virginie,
Il y a quelques jours seulement que je suis rentré de
mon dernier voyage ; il a duré plus de 4 mois. C’est pour me reposer
un peu, que je viens causer avec vous. Vous avez été assez bonne
pour vous souvenir de moi le jour du 25e anniversaire de mon sacerdoce, et vous me promettez de prier plus que jamais le bon Maître
pour son pauvre missionnaire. Merci encore une fois, vous dirai-je de
toute l’affection de mon cœur ; oui, priez beaucoup surtout et faites
Lettre de Mgr Hirth du 20 septembre 1903 à sa mère, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096203.
160 Lettre de Mgr Hirth du 21 septembre 1903 à sa sœur Virginie, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096204-096205.
159
198
prier beaucoup tous nos parents et tous vos amis. C’est Dieu qui
fait tout dans nos pays de missions ; tout ce que le pauvre missionnaire peut ajouter de son côté, ce sont quelques souffrances
patiemment acceptées ; avec cela les âmes se sauvent, et même
par milliers, c’est presque un prodige.
Pour mon petit compte, je puis offrir au bon maître, à la fin de ce
voyage, un petit chapelet de douze cents Kilomètres, tous fait à pied,
et par des montagnes à pics, pendant une 20e de jours au moins.
Pendant tout ce temps, je n’ai pas eu trop chaud au moins ; on campait toujours entre 2000 et 2500 mètres d’altitude. Pendant 10 jours
nous longeons des volcans dont les uns sont encore en activité, et les
autres sont éteints, et ont même maintenant leur sommet couvert de
neige et de glace que j’ai vu de mes yeux. Mais quant à grimper ces
pics, j’ai laissé cela à mes compagnons Noirs ; sur 40, il y en a
quatre seulement qui ont pu escalader un des sommets. Ils voulaient
arriver jusqu’à la grande colonne de fumée qui sort toujours du cratère et qui monte souvent jusqu’à 800 mètres au-dessus de la
bouche à feu. Nos missionnaires qui n’habitent pas trop loin de ce
volcan ont vu du feu deux fois dans leurs deux années de séjour. Ce
cratère forme une magnifique marmite très régulière de plus de
3000 mètres de tour avec une profondeur de 50 mètres. Ces montagnes qui sont plus hautes que les Vosges et les montagnes de la
Suisse, sont sous l’équateur même ou presque. Nous voudrions fonder par là de nouvelles missions, car il y a une population très considérable et qui jusqu’ici n’a jamais entendu la Bonne Nouvelle ; ils
ne connaissent que leurs grands singes à riche fourrure et leurs
vampires qui sont énormes à faire peur, même aux Nègres : d’un
bout de l’aile à l’autre ils mesurent bien 85 centim. C’est là aussi un
peu le pays des hommes géants et des nains ; il y a une race de gens
tout à fait longs ; les deux premiers ministres du roi du Rwanda mesurent 2 m. 10, et un autre 2 m. 19 ; le roi lui-même à 2 m. 05. A
côté d’eux, il y a une race de pygmées et de nains, tous gros et
courts, mais méchants comme le diable ; beaucoup n’ont qu’un
mètre 30 dit-on, mais cela n’empêche pas que même les gens les
plus longs ont peur d’eux.
En passant par ces pays-là, je n’étais qu’à moitié rassuré ; nous
nous trouvions à la limite des pays habités par les anthropophages,
et on nous a raconté plus d’une histoire seulement de Nègres passés
à la marmite, mais même d’Européens, enfilés à la broche. Je ne
voudrais pas vous les rappeler, pour ne pas trop vous faire peur. Il
est vrai que je ne risquerais guère pour moi, déjà trop vieux et trop
sec, mais mes gens n’étaient pas rassurés et pour cause. Un de mes
porteurs, qui traînait à cinq minutes à peine derrière notre caravane
a disparu, sans que nous ayons pu retrouver trace de lui, malgré nos
promptes recherches.
199
Voilà nos futurs paroissiens, au milieu desquels nous allons
fonder le mois prochain une nouvelle mission : ce sera l’ « Assomption », parce que c’est dans l’Octave de cette belle fête que
nous en avons fixé l’emplacement. Mais comment ferons-nous
pour nous installer ? Je ne le vois pas ; nous voudrions en même
temps fonder encore deux autres centres nouveaux, si Dieu nous
vient en aide.
J’attends six nouveaux missionnaires, mais ils ne nous apporteront que leur bonne volonté. A mesure que nous nous entendons
davantage et que nos stations se multiplient nous devenons plus
pauvres. Dans le passé nous fondions une station, cette année
c’est trois, car nous voudrions devancer partout les ministres de
l’erreur. Priez beaucoup.
Je voudrais pouvoir écrire encore à l’abbé Ernest, c’est pour lui
que je réserve donc les autres détails qui vous peuvent intéresser,
mais ce sera dans quelques jours.
Mes plus affectueux remerciements pour tout ce que vous m’avez
envoyé comme dons du jubilé, vous comprenez si je suis impatient
de voir tout arriver : cela ne peut être loin.
Ne manquez pas d’embrasser bien affectueusement la bonne Maman ; elle a dû prier beaucoup pour me faire si bien réussir dans
mon long voyage. Embrassez aussi tous les autres chers parents,
Xavier en particulier qui ne me connaît plus.
Offrez mes amitiés à Mr le Curé que je remercie de tout ce qu’il
veut bien faire pour moi. Si au moins je pouvais une fois encore lui
écrire ! Surtout demandez des prières à tous les vieux amis du village
J’ai reçu vos lettres de Janvier, Mars, Mai et Juin. Mais vos enveloppes m’arrivent quelquefois déchirées, usées, et tout le monde va
lire vos petits secrets et ceux surtout des petites nièces.
Dites à Catherine que je vais lui envoyer aussi deux mots à elle et
à toutes les petites Wolf.
Je ne vous dis rien de la fête du 15 Septembre. Nous n’avons rien
pu faire parce que d’abord je ne suis rentré guère que la veille, et
puis nous n’avons pas d’église à Marienberg : la vieille n’est réellement plus digne, et la neuve ne sera achevée que vers Février. Mais il
paraît qu’en Février on va fêter le pauvre jubilaire : les dons annoncés aussi pourront être là, et les cloches mettront la gaieté.
Adieu, je vous embrasse tous, bien affectueusement et reste tout
vôtre en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
200
69. LETTRE DU 25 SEPTEMBRE 1903 AU PERE
BURTIN161
Marienberg, le 25 septembre 1902
Par Entebbe – Uganda
Mon révérend et bien cher Père,
Cette fois je suis en retard avec vous de toutes manières ; voici
plus de deux ans que je ne vous ai pas envoyé de rapport pour la
Sainte Congrégation de la Propagande, et puis j’ai laissé passer
votre jubilé sacerdotal sans même vous envoyer un mot. Mais
peu s’en est fallu même que je passe moi-même ce jour-là dans
la brousse ; mes explications vont suivre.
Recevez d’abord, mon bien cher confrère et ami, l’assurance que
je vous ai été bien uni dans le Seigneur, pendant tout ce mois de
septembre en particulier, qui m’a rappelé le grand honneur et la
grande grâce que Dieu nous fit le même jour il y a 25 ans. Je continue toujours encore à prier pour vous, et je demande au bon Maître
qu’il vous permette bien longtemps encore de vous sacrifier en votre
difficile emploi, pour le plus grand bien de notre Société, et votre
avantage personnel aussi, je l’espère.
Vous aussi, mon bien cher ami, continuez à prier pour moi qui
depuis longtemps ne prie plus ; je ne fais plus que courir. Voici plus
de quatre mois que j’ai passés encore à visiter nos stations, celles du
Rwanda spécialement. Nous avons gagné là depuis 3 ans et demi
près de 10.000 catéchumènes, et nous voudrions y fonder de suite
deux nouvelles stations. Il y a là sur ces hauts plateaux plus de
douze centres que j’ai parcourus déjà, et où sur une vingtaine de
kilomètres de rayon nous pouvons compter de 80.000 à
100.000 habitants, de la population la plus simple et la plus
douce ; ces gens ne demandent qu’à écouter le missionnaire et à
se convertir. A ces quelques endroits déjà connus, il y en a bien
161 Lettre de Mgr Hirth du 25 septembre 1903 au Père Burtin, A.G.M.Afr., N° 095084.
Le Père Louis Burtin (1853-1942), de nationalité française, entra chez les Pères Blancs
en 1877. Lui et son ami, le futur Mgr Hirth sont ordonnés prêtres le 15 septembre
1878 par Mgr Lavigerie. Après son ordination, le P. Burtin, travaille pendant huit ans
en Afrique du Nord. En 1886, Mgr Lavigerie l’envoie à Rome pour y fonder une procure. Il s’installe d’abord dans une maison située près de l’église Saint-Nicolas des
Lorrains, puis il déménage dans le « Palazzo Massimo » des Jésuites. Finalement, il
s’installe dans une maison voisinant avec le palais de la Congrégation de la Propagation de la Foi. C’est là qu’il accueillera Mgr Hirth en 1895. De 1886 à 1938, il assure le
lien entre les Pères Blancs et le Vatican. Il présente les demandes de divisions des
vicariats, ainsi que les candidatures pour ces circonscriptions. Parfois, sur les indications de ses supérieurs, il influence la promotion d’un candidat pour une charge épiscopale. Les Papes, de Léon XIII à Pie XII, lui témoignent leur confiance. Il réussit à
gagner les sympathies de plusieurs personnalités, entre autres celles de la Comtesse
Ledochowska, grande bienfaitrice des Pères Blancs. A l’ambassade de France, il a ses
entrées libres. Il meurt à Rome le 28 février 1942 (Notices nécrologiques).
201
d’autres à ajouter dans ce Rwanda qui est grand comme un cinquième de l’Italie. L’hérésie, malheureusement ne tardera pas à envahir un si beau pays ; déjà pas mal de touristes viennent faire
l’ascension des hauts pics volcaniques dont les uns sont encore en
activité, les autres éteints et couverts de neige et de glace. Qui nous
enverra des missionnaires et de quoi les établir surtout ?... Si nous
avions là 20 stations en ce pays, ce serait dans dix ans plus de
deux cent mille chrétiens, car ce pays du Rwanda promet de
faire bien plus vite même que l’Uganda.
Vénéré confrère et bien cher ami, veuillez intercéder pour nous
auprès de Dieu et des Saints Apôtres d’abord, et puis auprès de la
Sainte Congrégation de la Propagande, afin qu’elle aide Monseigneur
notre Vénéré Supérieur Général à nous faire bientôt un envoi de
missionnaires supplémentaires, comme (la suite de la lettre a été
perdue)….
70. LETTRE DU 25 SEPTEMBRE 1903 A MGR LIVINHAC162
Marienberg, le 25 Septembre 1903
Monseigneur et très Vénéré Père,
La dernière adressée à Votre Grandeur était datée
d’Isavi en Juillet. En quittant cette station, les PP. Smoor [18721953] et Lecoindre [1878-1960] m’accompagnèrent chez le roi du
Rwanda (à 25 Kilom.) où nous séjournâmes deux jours. Grâce à
Dieu et un peu grâce à nos cadeaux le roi se montra plus bienveillant
que nous n’espérions. Nous protestâmes tout de nouveau que nos
trois missions existantes au Rwanda n’avaient nulle intention de
soustraire les gens à son autorité. Le roi promit que nous pourrions établir la nouvelle station projetée au Sud du Kivu, et
même une autre sur les contreforts de Mfumbiro. Il semble content du bénéfice qu’il recueille des missions du Kissaka et du
Bugoye, où son autorité gagne tous les jours, alors que jadis elle
ne s’étendait guère en dehors de la boucle du Nyavarongo.
Il fallut ensuite huit jours d’Isavi à Nyundo du Bugoye où se
trouve « Sainte-Marie du Kivu ». Les Bahutu ne sont pas commodes en route ; une caisse me fut volée de nuit dans la tente ; mais
l’éveil fut donné de suite et la caisse intacte reparut cinq jours après
par l’entremise du roi ; c’était précisément celle qui renfermait mes
papiers. A trois jours plus loin, un boy de porteurs fut surpris, traî162 Lettre de Mgr Hirth du 25 septembre 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095085-
095086.
202
nant à quelques pas derrière la caravane ; ses effets furent volés et
lui-même assommé sans qu’on pût retrouver trace de lui.
Le vol au Bugoye surtout est pratiqué par tout le monde ; mais à
part cela, les Bagoye sont une rude race, et nous n’avons qu’à bénir
la Providence qui nous a mis là. La position de Sainte-Marie du Kivu
est ravissante, presque au pied des grands volcans. Nulle part je
n’avais trouvé encore une population aussi dense. A plusieurs lieues
aux environs on ne trouve que des cultures qui ne laissent littéralement que la place des chemins.
Les Pères ont fait des constructions qui peuvent leur suffire pour
plusieurs années, mais l’instruction des gens est moins avancée ;
cela tient en partie au caractère de ce peuple, en partie aussi à la
méthode employée. Des trois Pères, deux, P. Barthélemy Paul
[1872-1943] et P. Weckerlé [1872-1920] venaient d’Isavi, et ils ont cru
devoir essayer aussi le système de réquisition employé à Isavi.
Mais les auxiliaires indigènes163 d’abord manquaient et puis aussi la population indigène est trop indépendante. Il y a néanmoins beaucoup de catéchumènes sérieux, et une quarantaine
d’excellents enfants et jeunes gens en pension à la mission
même ; ce sont presque tous enfants libres attirés par les bons
procédés des missionnaires. Le P. Classe [1874-1945] surtout a su
se faire aimer de tous. Il est à espérer qu’une meilleure méthode
ne tardera pas à produire ses fruits.
Mais dans tout le Rwanda, le Nord surtout, les Européens pénètreront vite. Depuis ans déjà, les Pères sont accablés de visites,
Belges et Allemands des commissions de délimitation, Anglais touristes faisant l’ascension des volcans, dont l’un recouvert toujours de
son panache de fumée n’est qu’à douze Kilom. à vol d’oiseau. On
annonce un petit vapeur anglais pour le Kivu, et les ministres de
l’erreur surtout ne vont pas tarder à venir ; partout ici, ils trouveront de magnifiques emplacements, et en plus de dix endroits
des bords du Kivu même, une population des plus compactes.
Les montagnes sont partout facilement accessibles à 2.000 m.
d’altitude et plus.
Les confrères ne se lassent pas de répéter que dans tout l’Est africain, ils n’ont jamais entendu parler de pays offrant plus d’avantages
aux établissements missionnaires.
J’ose donc répéter encore ma supplication de Juillet dernier en faveur de nombreux missionnaires à envoyer ici au plus tôt. Dieu ne
saura manquer d’ajouter les ressources nécessaires. Votre grandeur
sait mieux que personne que les peuples plus simples surtout sont
au premier occupant.
163 C’est-à-dire des auxiliaires baganda comme à Save.
203
Nous aurions voulu nous établir à la capitale ; mais le roi
songe à en faire bâtir une nouvelle. Mais du moins nous avons
pu remettre à la capitale un représentant de la mission, pour
nous gagner les sympathies ; il y avait été mis déjà il y a deux
ans, puis enlevé de nouveau.
Le séjour assez long que j’ai fait cette fois au Rwanda n’aura pas
été inutile, surtout si votre charité veut bien nous envoyer des aides
pour réaliser nos projets. Je suis toujours par là, je sais, à entraver
le bien, mais Dieu ne sera pas arrêté pour cela, il finira par trouver
l’homme qu’il lui faut pour sauver un si beaux pays.
En ce moment-ci doit paraître en Allemagne la monographie164 du Docteur Kandt [1867-1918] sur le Rwanda, pays où il a
séjourné pendant cinq ans. Ce livre ne manquera pas de produire
un certain mouvement en faveur de ce pays, dans les pays protestants.
Du Kivu, je tenais à rentrer à Marienberg par une route nouvelle.
On disait merveille des pays aussi qui forment le Nord du Rwanda, et j’avais des renseignements assez précis avec la carte du
Capitaine von Beringe, ancien chef de Bukoba. Le P. Classe [18741945] m’accompagna, et il fallut vingt jours. Nous traversâmes
d’abord pendant dix jours un pays assez accidenté, comptant ordinairement entre 2000 et 2600 mètres d’altitude.
A trois jours à l’Est du Kivu, deux petits lacs de quelques lieues
carrées se déversent l’un dans l’autre (ci-joint photographie prise par
un officier belge) ; le Bolera 165 dans le Luhondo dont les eaux de
chute en chute rejoignent le Nyavarongo. Puis à trois jours plus loin
il y a un autre lac encore, que la science appellera Bunyonyi ou Bajunda ; il a environ dix-sept Kilom. carrés de surface. Partout pendant ces dix jours, une population presque égale pour la densité à
celle du Bugoye, où nous avons compté ans un rayon de cinq Kilom.
autour de la mission, 50.000 habitants. Cette population ne connaît
pas encore les Européens.
Grâce à la langue que le P. Classe [1874-1945] possède bien, et
grâce à sa bonne manière de prendre les gens, nous avons passé
sans encombre166. C’est une chose qui parait réglée que l’Allemagne
prend pour frontière au Nord de son territoire une ligne qui passe
par la crête de la ligne des volcans qui courent de l’Ouest à l’Est.
Nous n’avons pu nous empêcher sur la rive sud des deux premiers petits lacs de désigner l’emplacement de notre future
« Assomption » (nous étions dans l’Octave), et le P. Classe [1874164 Le titre de cette monographie : Caput Nili : eine empfindsame Reise zu den Quellen
des Nils, publié en 1904.
165 Appellation fautive du lac Bulera.
166 Cette observation de Mgr Hirth a certainement influencé son appréciation du
P. Classe.
204
1945 dès maintenant doit chercher à s’établir. Mais cela nous fait
trois missions à fonder avec six nouveaux seulement, puisque outre
cette Assomption, il y a la fondation du Sud du Kivu, et la reprise de
N.D. de Consolation pour lesquelles stations nos démarches sont
agréées auprès des autorités.
Votre Grandeur remarque peut-être que nous tournons tout autour du Rwanda ; toutes nos cinq stations sont quasi sur les frontières du pays, puisque Isavi lui-même se trouve vers l’Urundi au
Sud. J’ose vous supplier encore, Vénéré Seigneur et Père, au nom de
tous les confrères, daignez envoyer au plus tôt un nouveau renfort,
aussi considérable que possible afin que nous puissions occuper le
centre du Rwanda aussi avant les ministres de l’erreur. Ce serait un
malheur si nous les laissions nous devancer surtout à la capitale.
Depuis deux ans, nous obtenons à peu près de nos autorités ce
que nous désirons, mais rien ne promet que cela durera plus longtemps que le gouverneur actuel, comte de Götzen [1866-1910].
Sitôt que nous aurons fondé notre « Assomption » qui se trouvera un peu au Sud du Mfumbiro (Muhabura) nous nous occuperons de nous mettre au centre même du Rwanda où doit se
transférer la nouvelle capitale. Encore une fois, Vénéré Seigneur
et Père, beaucoup de missionnaires, généreux et bien dociles. Le
P. Classe attend ici les nouveaux pour retourner avec eux par le
Mpororo dans son Rwanda. Mpororo est marqué à faux sur les
cartes comme un grand pays ; presque tout est Rwanda, et le
Mpororo n’est qu’un petit coin qui confine à l’angle Nord-Ouest
de la Kagera, lieu de notre passage dorénavant pour tout le Nord
du Rwanda.
Rien de particulier à remarquer sur nos différentes stations
des bords du lac, si ce n’est que pendant 50 jours environ le
P. Loupias [1872-1910] à Ukerewe a été encore impotent, souffrant
du foie et de la rate ; en ce moment il peut faire son travail.
Nous n’avons pas encore nos nouveaux mais dès maintenant je
remercie bien sincèrement votre grande bonté pour nous. Je m’étais
permis de compter encore sur le P. Buisson [1867-1933] pour reprendre la station de l’Ussuwi ; s’il nous est enlevé, je le regretterai
beaucoup, et serai bien embarrassé pour le remplacer. Puis-je prier
aussi Votre Grandeur de nous renvoyer le Fr. Adrien [Adrien Streng :
1860-1932] dont nous avons le plus grand besoin pour la construction
de nos églises. Malgré toutes nos fatigues, nous jetons l’argent, si lui
vient à nous manquer ; et puis il a toujours répété à tout le monde,
qu’il était si affectionné à nos gens, à qui il faisait d’ailleurs si grand
bien !
Le P. Conrads [1874-1940] dès son installation à Marienberg a été
chargé des classes, et depuis assez longtemps aussi, il a sa part des
catéchismes et des confessions ; part d’autant plus grande qu’en
205
l’absence du Fr. Adrien [1860-1932], le P. Couffignal [1872-937] a dû
être déchargé pour une année presque de tout ministère pour lui
permettre de diriger les travaux de l’église en construction.
Tous les confrères de Marienberg le chargent de présenter à Votre
Grandeur leurs respects affectueux. Quand est-ce que vous nous
pourrez annoncer surtout l’heureuse fin de la persécution ? Nous
continuons à prier. Ci-joint un petit rapport à la Sainte Congrégation
de Prop. F. Je ne sais si Votre Grandeur jugera à propos de le faire
parvenir.
Daignez, Monseigneur et très Vénéré Père, nous bénir tous et bénir spécialement le Rwanda, et agréer, avec l’homme de mon profond
respect, l’expression de la plus filiale affection avec laquelle j’ai
l’honneur d’être de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur en N.S.
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
J’ose prier Votre Grandeur de me faire envoyer un mot
de réponse, s’il y a lieu, aux [la suite du texte est illisible]
Questions167 ?
1) A quel Vicariat, de l’Unyanyembe ou du Nyanza Méridional appartient l’Usambiro ? Il s’agit non de ce qu’on appelle le petit Usambiro,
tributaire de l’Usindja et où en 1889 le P. Girault Lud. [1853-1941]
fonda une mission plus tard supprimée ; mais ce qu’on appelle le
grand Usambiro, situé au Sud de l’Ussuwi. Ce dernier Usambiro,
tributaire de l’Ussuwi jusqu’en 93 ou 94, en fut détaché alors par les
autorités militaires qui le firent relever du cercle de Tabora. En 1903,
l’Ussuwi qui dépend du cercle de Bukoba, obtint que cet Usambiro
lui fût de nouveau soumis à titre tributaire comme par le passé, et de
fait en ce moment, il est rattaché déjà au cercle de Bukoba (Les chefs
de mission ont souvent à traiter des affaires avec les Commandants
de cercle). Cet Usambiro, renferme, dit-on une population mélangée
à égales parties de Bassuwi et de Basumbwa.
2) A quel Vicariat appartient le pays de Luhumbo, au Nord de la Manyonga et vers sa source ; la Manyonga fait la limite des mêmes Vicariats au Sud du Nyanza ? Ce pays de Luhumbo forme un petit
royaume indépendant, et pour la population se rattache aussi bien à
l’Unyamwezi qu’à l’Usukuma ; l’un et l’autre Vicaire se le renvoient,
ayant assez de charges par ailleurs. Ces deux pays, Usambiro et Luhumbo, étant particulièrement menacés par les protestants, il serait
à désirer qu’une explication du décret de délimitation de 1895, les
rattache d’une manière précise à l’un ou l’autre Vicariat.
167 Questions adressées à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095087.
206
3) Le secrétariat de la Maison-Mère ne pourrait-il pas envoyer au Vic.
ap. du Ny. Mérid. dix exemplaires de la collection des circulaires de
Mgr le Supérieur Général ; il n’y a que 3 ou 4 de nos stations les plus
anciennes qui ont cette collection, et aucune ne l’a au complet.
Marienberg, 25 Septembre 1903
J. Hirth
71. LETTRE DE LA FIN DU MOIS DE SEPTEMBRE
1903 A SON FRERE, L’ABBE ERNEST168
Marienberg, fin Septembre 1903
Mon bien cher frère Ernest,
Avez-vous reçu au moins ma dernière datée du Rwanda fin Juin ?
Je comptais bien à ce moment continuer pour vous un petit journal
de route, mais j’ai manqué d’abord de papier, et ensuite de temps. Je
vous dirai bientôt l’accident qui m’a privé du plaisir de vous écrire en
cours de voyage ; plaisir !... oui, sans doute parce que c’est pour
vous ; mais à part cette raison, savez-vous qu’il faut une fameuse
bonne volonté quand on sent tout son corps moulu.
Aujourd’hui que je suis rentré, je me creuse la tête, et ne trouve
rien à vous dire. Que vous raconter en effet ? Vous désirez que l’on
vous parle surtout de nos néophytes ; mais dans le coin du Vicariat que je viens de parcourir avec tant de fatigues, ces néophytes ne sont encore qu’in spe169. En fait de malheurs, de misères, d’accidents etc., pour exciter votre compassion je n’ai rien non
plus, et ne voudrais pas trop inventer ; il y a bien nos missions des
environs de Bukoba qui sont à peu près toujours dans le même
pétrin, victimes de la sourde persécution de nos chefs païens ;
mais je réserve ce sujet. Quant au voyage, un touriste avec tant soit
peu d’imagination pourrait vous donner sans doute de longues pages
; car j’ai traversé pendant deux mois surtout des pays bien nouveaux, et surtout des pays beaux à tous points de vue. Mais outre
que je suis un peu blasé à l’endroit de toutes ces beautés de la nature, et des mœurs curieuses dont j’ai été témoin, je sens aussi que
l’imagination est singulièrement froide, et je me dis que vous trouverez tout cela dans les revues bien mieux que je ne saurais vous
écrire. Ces jours-ci en particulier doit paraître l’ouvrage de Docteur
Kandt170 [1867-1918], que n’ai rencontré en 1900 et en 1901 au Rwanda où il a séjourné cinq ans.
168 Lettre de Mgr Hirth de fin septembre 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., O60,
N° 095312.
169 « En espérance ».
170 Le titre de cet ouvrage : Caput Nili : eine empfindsame Reise zu den Quellen des
Nils.
207
Partons quand même du Kissaka où je vous ai laissé. Pour sortir
de cette mission et me rendre à Isavi par le chemin le plus court, on
me fit passer deux bras de lac. On put gagner ainsi toute une journée de marche, alors que dans mes deux voyages précédents, j’avais
péniblement contourné ces deux bras et même pataugé passablement dans l’eau. Je me rappellerai toujours la formidable averse reçue dans cette région en Novembre 1900, en plein midi ; l’orage était
tellement violent que toute la petite caravane se dispersa ; chacun
croyait pourtant suivre le sentier et marcher devant soi ; vers la fin
de l’orage seulement, je m’aperçus que j’errais seul sous un bosquet
de bananiers. Je ne me retrouvais pas, mais on me retrouva, et j’en
eus pour la soirée à sécher le pauvre vieux dos.
Il y a pour moi d’autres souvenirs encore le long de cette
route ; le deuxième jour, je campais de nouveau sur le mamelon
où en 1900 encore, on faillit me tuer, ou au moins m’aveugler.
C’était un de nos jeunes gens qui était chargé de nous fournir un
peu de gibier pour notre souper : il avait déniché tout un vol de pintades à un millier de mètres du camp, et à cause de la grande distance ne se faisait nul scrupule de nous envoyer du plomb de chasse
en nous tirant juste en face. Il n’était pas en faute, il est vrai, et les
pintades qu’il avait en joue reçurent bel et bien les plombs qui collèrent sur place ; mais son plomb avait tellement écarté, et surtout la
charge de poudre avait été tellement forte, qu’à 800 mètres, il y eut
encore qui me rasèrent la figure ; j’étais assis alors devant ma tente.
Cette année, pour gagner cet emplacement-là j’eus passablement
de peine. J’avais traversé la belle rivière Nyavarongo qui est bien la
branche la plus longue et la plus forte de la Kagera, cette rivière qui
après le Nyanza devient votre Nil ; cette rivière est toujours large d’au
moins 30 mètres ; mais cette année je devais la passer tout juste
après les quelques mois de grande pluie. Avant de quitter même la
mission du Kissaka, des hommes envoyés en explorations nous
avaient rapporté que depuis dix jours aux moins le gué de la rivière
était occupé par une famille de hippopotames, qui guettaient toutes
les barques au passage ; cela ne faisait pas notre compte, et je ne
pouvais attendre qu’il plût à ces messieurs de nous laisser le passage
libre. Quatre de mes hommes s’en allèrent donc pendant deux jours
faire à ces méchants hôtes la petite guerre ; ils réussirent assez bien,
mais cependant pas selon leur ambition ; ils auraient voulu ramener
quelque hippopotame, mais ils oubliaient que pour toute science, ils
savaient tout au plus décharger un fusil. Il paraît cependant qu’ils
firent grand peur aux monstres qui reçurent au moins quelques
balles dans la peau, comme qui dirait dans la veste ; c’étaient pour
eux tout au plus comme des piqûres d’aiguille. Enfin mon but fut
atteint ; ils déguerpirent et nous laissèrent le passage libre. Mais ce
ne fût pas tout pour nous d’avoir ce passage libre ; de l’autre côté de
208
la rivière il y avait toute une plaine d’eau de deux mètres de profondeur et de 3 Kilom. de large à traverser. J’eus beau faire le surpris, et
trouver que c’était bien étrange pour un endroit que j’avais traversé
deux fois déjà à pied sec ; il n’y avait rien à faire, il fallut se rendre à
l’évidence. Un petit bourrelet de terre séparait simplement cette
plaine liquide de la rivière proprement dite, vingt hommes
s’attelèrent donc au tronc d’arbre qui nous avait fait traverser la
Nyavarongo à l’instant, et la barque fut traînée hors du lit de la rivière sur la plaine d’eau qui s’étendait à perte de vue. Il fallut ramer
là comme en pleine mer, mais pour faire passer toute la petite caravane ce fut long, on dut s’y prendre à plus d’une fois, tant pour les
charges que pour les hommes ; heureusement que je m’étais débarrassé de mon âne ; il y aurait péri, ou au moins il m’aurait fait
prendre une fameuse fièvre à se faire traîner. D’autant plus que les
deux mètres d’eau ne continuaient pas jusqu’au bout. Vers la fin ce
ne fut plus qu’un mètre, puis moins, puis la vase nous cloua sur
place. Les quelques hommes qui s’étaient accroupis derrière moi
dans la barque en sortirent pour traîner la pirogue où je restais seul
; la boue qu’ils remuèrent alors était infecte ; j’aurais voulu me boucher le nez, mais avais besoin des deux mains pour me tenir constamment en équilibre, car les mouvements de l’embarcation n’étaient
rien moins que réguliers et je n’étais qu’accroupi, assis sur mes talons. Enfin le nez paya ce jour-là pendant bien dix minutes, et put se
repaître à son aise de la puanteur qui sortait de cette mare surchauffée par le soleil de midi. J’aurais bien dû mourir de la fièvre dès le
lendemain si ce que disent les médecins était toujours vrai.
Pendant tout Juin et tout Juillet, il m’arriva souvent de patauger
dans les plus infects marais et cependant jamais, je crois, je n’ai pris
moins de quinine. Disons qu’il y a une bonne Providence, qui tant
qu’elle veut se servir de nous, sait aussi veiller sur nous.
Après deux jours, je trouvais l’Akanyaru autre grande rivière qui
forme la Kagera-Nil ; celle-ci est moins forte que le Nyavarongo, mais
en général est beaucoup plus difficile à passer ; elle est bordée souvent pendant plusieurs lieues de long de larges bandes de papyrus
qui ont plusieurs Kilomètres de chaque côté. Mais Rakara, le chef qui
demeure sur le passage ordinaire est devenu un peu déjà l’ami de la
mission, dont il connaît les étoffes au moins. Avant mon arrivée, il
avait réuni tous ses gens, et pendant 3 jours les avait occupés à ponter les abords de la rivière. Les papyrus qui atteignent facilement
jusqu’à 3 ou 4 mètres de haut, sont coupés alors sur une largeur de
4 mètres aussi par les gens qui ne craignent pas de se mettre pour
cela dans l’eau jusqu’au cou ; ils sont couchés en travers sur cette
espèce de chemin qui est taillé au travers de toute la forêt de papyrus, jusqu’au lit même de la rivière, qui reste ordinairement dégagé.
Ce travail avait été fait de chaque côté du gué, jusqu’à l’endroit où on
209
s’embarque et où l’on est débarqué. On dirait de beaux quais, un peu
élastiques. C’est dommage seulement que la forte végétation de ces
pays-ci rende si vite inutile de pareils travaux. Mais Rakara recommencera quand le missionnaire devra repasser par là ; il n’y perd pas
d’ailleurs, et ses gens ne sont pas tellement occupés.
Quand une fois, il y aura de bonnes routes et de belles voitures, le chemin entre Kissaka et Isavi sera vite fait, mais maintenant il m’a fallu encore cinq jours, tout en me fatiguant beaucoup. Les porteurs même trouvaient que les charges pesaient lourd,
surtout aux approches d’Isavi qui est à 1850 m171 d’altitude. Les ravins cependant ne sont pas trop profonds, ce sera bien autre chose
un peu plus loin.
Isavi est notre première station du Rwanda. Depuis Février
1900, les missionnaires n’y ont pas perdu leur temps. On a bâti
là comme dans la plupart de nos postes en briques cuites au soleil ;
c’est tout ce que l’on peut faire dans les commencements, et souvent
il faut que cela suffise pendant bien des années. En effet il n’y a pas
partout de la bonne argile, ni surtout de la chaux. Mais ce qui est
beaucoup plus avancé encore que le matériel, c’est l’édifice spirituel.
La population est bonne, mais un peu apathique et pas trop
enthousiaste ; elle est aussi très timide ; la capitale du pays,
n’est qu’à 25 Kilom. et le roi et les grands sont de terribles chefs
pour les pauvres paysans. Nos Pères là se sont beaucoup remués
; non seulement ils ont beaucoup couru les villages, mais ils ont
trouvé le moyen de faire venir les gens à la mission. Nulle part je
n’ai trouvé tant de catéchismes établis ; il y en a bien six tous
les jours à la mission, et tous les villages à 10 Kilom. aux environs en ont un chaque jour sur la place du village ; il est fait par
les catéchistes qu’on a improvisés. Aussi en ce moment pouvonsnous dire qu’il y a une population de cinq mille âmes qui entend tous
les jours parler de Dieu. Sur ce nombre, il y en a bien 2000 qui ont
déjà reçu la médaille, marque distinctive de leur renonciation aux
pratiques païennes. Là aussi, comme dans toutes nos missions, il
faut savoir imperturbablement toutes ses prières et toute la
lettre de son catéchisme pour pouvoir aspirer à la médaille.
Quand il y a un qui la reçoit, après avoir échoué quelquefois cinq
ou six fois à l’examen, c’est grande joie au quartier. Mais pour
arriver au baptême, il ne suffit pas d’avoir gagné la médaille ; il
faut aussi continuer à fréquenter longtemps les instructions à la
mission même. C’est là pour le moment une grosse épreuve pour
un grand nombre qui demeurent à 2, ou 3 heures de la mission ;
cependant il y en a de tous les âges qui font gaiement cette
171 Save est à 1730 m d’altitude (R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, Journal de la Mis-
sion de Save (1899-1905), Ruhengeri, 1987, p. 153).
210
épreuve ; mais en général c’est souvent la jeunesse ; les enfants
viendraient bien aussi ; mais ils sont refusés pour le moment ;
leur tour viendra plus tard, quand leurs aînés auront pu être
baptisés.
Pour venir aux instructions qui se font à la mission il faut déjà
avoir acheté la permission. Cela s’achète par la présentation de
quelques jeunes recrues auxquelles on a inculqué les premiers éléments de la foi, et auxquelles on a appris les premiers chapitres du
catéchisme en famille. Celui qui n’est pas capable de présenter
quelques recrues n’a qu’à attendre, il ne sera même pas admis aux
instructions. Aussi il faut voir comme chacun cherche à faire du
zèle ! Il faut écouter aussi comment beaucoup se plaignent d’avoir
été rebutés par leurs parents qui ne se laissent pas entamer !... Mais
la loi est inflexible pour le moment : on ne prépare au baptême que
ceux qui ont donné des preuves de leur foi, en « tirant les autres du
feu », comme on dit par là.
Et dans le cours même des longs mois d’instructions qui préparent au baptême, il faut continuer à donner des preuves de
bonne volonté en continuant de propager la religion auprès des
parents plus éloignés. Si le bon Dieu permet que nous puissions
continuer ainsi pendant quelques années, il y aura bientôt au
Rwanda un joli noyau de chrétiens.
Pour le moment, il y à Isavi quarante néophytes baptisés : ce
sont les premiers enfants qui se sont donnés aux Pères, dès
l’entrée de ceux-ci dans le pays. Pour des enfants et jeunes gens
qui vivent dans la maison même des missionnaires, nous relâchons quelque chose des 4 ans d’épreuve : ces 4 ans sont exigés
surtout de ceux qui pendant leur catéchuménat continuent à
vivre dans leur famille et leurs villages, loin des Pères, et c’est
pour beaucoup le grand nombre.
Je n’ai pas vu de chrétiens plus édifiants que ces 40 jeunes
gens, les premiers baptisés de la mission du Sacré-Cœur d’Isavi.
Presque tous ont reçu le baptême à Pâques dernier ; mais à voir
combien souvent ils viennent recevoir les sacrements, on peut
juger qu’ils n’ont guère souillé encore leur robe du baptême.
Ils ont une chose commune à tous les nouveaux convertis, qui
ont vraiment la foi : ils ne peuvent pas comprendre qu’il y en ait
autour d’eux qui gardent leurs pratiques et leurs superstitions
païennes, et voudraient enlever de force toutes les amulettes et
toutes les petites huttes du diable. Ils ne peuvent expliquer com-
211
ment le missionnaire passe à côté de ces huttes sans donner un
coup de pied dedans, ou sans y mettre le feu, la douceur évangélique n’est pas encore leur fort, mais espérons que cela viendra
en son temps.
Les filles ne sont pas en retard sur les garçons. Quand les parents
païens ne veulent pas les laisser assez libres pour se faire instruire,
elles se sauvent simplement et viennent demander asile à la mission.
Isvai pourrait en avoir ainsi des centaines ; mais sur ce nombre, il
pourrait y en avoir aussi qui viendraient pour esquiver le travail de
ménage, aussi est-on très sévère pour les admissions. Nous tenons
aussi à nous ménager les parents que le bon Maître saura bien convertir à leur tour. A la station même, il n’y a en ce moment que
30 filles ; elles sont sous la conduite d’une brave femme que
Dieu nous a amenée mourante dès la première année de la fondation d’Isavi. Mariée toute jeune, elle avait été abandonnée par
son mari, quand il la crut inutile ; la pauvre femme, guérie après
de longues souffrances que sa prière a contribué à faire disparaître, aujourd’hui fait bravement l’office de cheffesse de son
pensionnat, tant est vrai que Dieu sait toujours trouver les instruments dont il a besoin. Cette simple femme, devenue Maria
par le baptême connaît aujourd’hui parfaitement sa religion, et
tant en dirigeant le travail de ses filles, trouve encore le temps
de catéchiser toutes les curieuses qui viennent lui faire visite.
Avec son heureux caractère aussi, elle a trouvé moyen
d’apprendre la religion à plus de deux cents filles. Souhaitons
que le bon Dieu nous la conserve bonne et pieuse pendant cinquante ans encore, et elle se sera tressée une riche couronne de
gloire.
Ce que j’aurais souhaité à cette mission, ce serait d’avoir un peu
plus de succès auprès des grands du pays. Vous vous souvenez
peut-être que nous avons au Rwanda trois classes de gens bien distincts ; il y a les grands, les moyens et les petits. Comprenez, il y a
les nobles, les esclaves, et les esclaves des esclaves ; ou encore les
les longs, les courts et les minuscules ; tout cela c’est vrai. Les
nobles forment une race complètement à part ; arrivés dans le pays
depuis environ 300 ans seulement, et commandant au pays depuis
ce temps, mais commandant eux seuls partout ; depuis le roi et ses
ministres jusqu’au dernier préposé de village, tous sont de cette famille de nobles. On conçoit qu’ils ont aussi toute la richesse, c’est-àdire toutes les vaches et les chèvres qui constituent l’unique richesse. La nature les a doués d’une taille qui en impose ; les
hommes de 2 mètres ne sont pas rares parmi eux, et les deux premiers ministres mesurent tous les deux, 2 m 10 ; un autre de
l’entourage du roi aussi, 2 m 19. J’ai dû vous écrire déjà combien
cette race est intelligente ; il y en a beaucoup qui ont les traits parfai-
212
tement réguliers, et leurs femmes sont trouvées si avenantes, qu’ils
les cachent avec grand soin, toujours pour ne pas se les faire enlever. Ce que j’appelle les esclaves, sont simplement les gens du pays
même, et remplissant la campagne ; leurs chefs les dominent tellement par la crainte qu’ils inspirent, que ces gens timides se comportent comme des esclaves ; la religion changera cela. Il y a encore les
infiniment petits qui forment une race, ou plutôt une caste à part :
ils sont nains, et leur taille reste toujours celle d’un enfant, mais ils
sont vigoureux, et ont des membres extrêmement forts, poilus pardessus le marché, presque comme des animaux de la brousse. Ces
petits ne manquent pas d’intelligence non plus ; ils sont surtout
chasseurs, et manipulent facilement toutes sortes de poisons. Tout le
monde a peur d’eux, même les grands, de race noble ; aussi on les
maintient parqués dans les parcelles de forêts qui couvrent la cime
de quelques montagnes, ou encore dans les îlots renfermés dans de
grandes plaines marécageuses.
Je reviens donc à vous dire que notre classe noble c’est jusqu’ici
celle qui se tient le plus éloignée de la religion ; volontiers même, ils
s’en moqueraient et voudraient faire croire que la religion n’est bonne
que pour leurs esclaves. Il y a un danger à cela ; c’est que un beau
jour tous ces grands pourraient être excités par le diable à persécuter la religion et tous ceux de leurs sujets qui l’ont embrassée. Nous
voyons ici une fois de plus combien il est difficile aux grands et à
ceux qui ont la richesse, d’arriver au royaume de cieux.
Un mot de l’école d’Isavi, ou des écoles. Il y a déjà une « école
supérieure », sans être pourtant trop haute encore dans ses aspirations. On y apprend non seulement la langue de la côte, la
géographie, le calcul, mais même le Kidaki, c’est-à-dire l’allemand. Elle a une 30e d’élèves ; et dans quelques mois, je compte
trouver là-dedans quelques séminaristes. Mais l’école la plus intéressante est celles des commençants qui ne sont pas toujours les
plus petits. Pour les enfants et les jeunes gens, il est admis dans
toutes nos missions qu’il faut savoir lire au moins un peu pour recevoir le baptême ; nos néophytes aiment beaucoup à tenir leur livre de
prières. Donc avant ou après les instructions, on voit sur la grande
cour de la mission une bonne centaine toujours qui s’escriment à
crier toutes les lettres de l’alphabet. Le silence, n’est pas requis dans
cette école d’un nouveau genre, ni même toujours l’attention ; l’école
est libre, et souvent ceux qui crient le plus fort sont précisément
ceux qui tournent le dos au tableau de lecture. Ce tableau fixé sur
un bout de nattes, comme sur un carton, repose sur les genoux de
quelques uns qui sont assis par terre ; tout le monde est assis, ou
accroupi, ou à genoux, ou même debout tout autour, chacun selon
qu’il est arrivé. Finalement tout le monde sait lire le fameux tableau
en tous sens, les uns de côté, les autres du haut en bas, les autres
213
de bas en haut. Plus tard quand vous voyez nos gens tenir un livre
ouvert devant eux, ne vous alarmez pas s’ils le tiennent absolument
renversé ; il leur est aussi facile de lire avec le livre renversé qu’avec
le livre droit devant les yeux. Affaire d’habitude ! En tout cas ils sont
plus habiles sur ce point que vous et moi. Le grand prix quand on
ne met pas trop longtemps à savoir les quatre tableaux qui nous
donnent toute la clef des livres, c’est une culotte fabriquée à
coulisse avec trois coudées de cotonnade. Il faut voir, comme on
la met parcimonieusement de côté jusqu’au jour du baptême ; bienheureux quand avant ce temps on ne s’est pas fait voler. Dans beaucoup de nos stations où l’étoffe est déjà moins rare, on reconnaît un baptisé à la culotte. Au Rwanda l’habit commun est la
petite peau de chèvre, qui bien souvent fait la moitié de la vie.
Encore un souvenir d’Isavi ; je le rapporte parce que les oreilles
m’en tintent encore. Un des dimanches que j’ai passés là, les voisins
de la mission ont voulu sans doute se montrer plus fervents encore
que de coutume. Ils sont venus tellement nombreux qu’il a fallu les
partager en trois groupes différents pour leur faire le catéchisme.
Chaque missionnaire en avait environ 2000, et tous les trois devaient
finir en même temps. Pendant le catéchisme même, le silence est
parfaitement gardé, mais sitôt qu’un des groupes a fini, cette masse
de sauvages commence un tel vacarme qu’aucune conversation n’est
plus possible, même à une bonne distance. J’ai vu un des confrères
qui habituellement mettait pour cette instruction, sur la grande cour
où elle se fait, un habit de travail suffisamment sale déjà pour n’avoir
plus rien à risquer des attouchements de plusieurs centaines de
mains Nègres. Certains jours après l’instruction, une grosse musique
arrive encore à faire maintenir le silence un instant, mais souvent
aussi le vacarme de la foule dure des heures jusqu’à ce que celle-ci
soit complètement écoulée. Les Nègres aiment ces grands attroupements où l’on peut tapager à son aise ; ils ont les poumons solides.
En quittant la mission d’Isavi qui dorénavant verra croître régulièrement ses baptêmes chaque trois mois, je pris le chemin
de la capitale du pays. Il fallait bien saluer le roi, qui se dit toujours encore notre ami. Par deux fois déjà, j’ai dû vous parler de
mon séjour à la capitale, passons donc pour aujourd’hui ; nous
laissons chez le roi un représentant de la mission qui peu à peu
nous gagnera les cœurs. La cour n’est composée que de nobles ; il
faudra encore du temps pour faire admettre là une mission. Les cadeaux qu’il faut toujours laisser, et sans lesquels on n’a pas les
bonnes grâces coûtent toujours assez cher. Il est vrai que le roi
le premier, nous a fait des cadeaux aussi. D’abord il nous autorise à fonder dans son pays deux nouvelles stations, et puis pendant deux jours il ne nous a laissé manquer de rien : un bœuf à
tuer, de grands vases de lait matin et soir, de grands pots de
214
beurre et de miel pour notre cuisine ; pour nos hommes 50
chèvres, une centaine de paquets de nourriture etc. … En bon
ami, il m’a fait aussi ses commandes pour mon retour chez lui
l’année prochaine ; il lui faut de beaux parapluies, des étoffes
légères à brillantes couleurs pour distribuer à ses gens, des
étoffes plus fortes pour le défendre du froid, lui et ses ministres
etc. … En attendant, il nous a pris pour de fameux sorcier, et ses
gens nous ont fait de même. A lui et à sa cour, on a lu et débité
plusieurs contes qu’un missionnaire avait recueillis et mis par
écrit ; c’étaient quelques histoires qu’ils se racontent pendant
les longues soirées. Ce qui les surprenait, ce n’était pas précisément que nous eussions déniché les histoires ; « le Blanc sait
toujours tout », disent les Nègres, mais c’est que nous ayons pu
les fixer si bien sur le papier, tout comme eux se les racontent ;
c’est là ce qui émerveille les indigènes. Et puis un des élèves de
la mission, un peu initié à l’écriture se mit à écrire sur des petits billets le nom de tel ou tel individu, combien il avait de
vaches, de femmes, etc. Le billet était porté au Père qui ne connaissait ni l’individu, ni sa famille… et tout aussitôt le Père disait à toute la foule « Tu es un tel, il y a chez toi telle ou telle
chose… ». De pareilles révélations faites avec une telle précision
nous faisaient passer pour des sorciers plus habiles que tous
ceux du pays. Bonnes gens ! quand est-ce qu’ils se mettront
surtout à admirer les vérités chrétiennes et à les embrasser ! Il
faudra encore bien des prières, car ces pauvres croient toujours
qu’étant nés ce qu’ils sont, ils doivent aussi le rester ; les peuples
sont bien différents, mais chaque peuple reste ce qu’il est, disent-ils.
Après deux jours nous quittâmes le roi, bons amis, et le roi nous
donna deux de ses pages, jusqu’à la mission des bords du Kivu. Tout
le long de la route nous remarquâmes presque sur chaque sommet
de colline un bois sacré ; ce sont chaque fois des tombes royales,
mais où il n’y a toujours qu’un seul roi d’enterré. Son successeur
pourra être sur une autre colline. Au reste ne croyez pas que le
même roi reste toujours sur la même colline ; souvent il se déplace
dix ou vingt fois, quelquefois tous les ans au plus ; il suffit qu’il lui
meure une personne qui lui est chère, ou que ses troupeaux soient
malades, ou que les devins le commandent… et aussitôt la capitale
est transférée. Cela se fait alors comme quand les abeilles changent
de ruche ; le roi se lève, la colline qui auparavant réunissait cinq ou
dix mille habitants, est absolument déserte. C’est une manière
comme une autre de rappeler aux enfants l’histoire nationale,
aussi chaque petit pâtre pourra-t-il vous réciter toute la liste des
rois, depuis trois siècles au moins que cette dynastie a été fondée, ou plutôt qu’elle a envahi et conquis le pays. « Tel roi a bâti
là, puis il est allé là, il a été chassé de là par ses ennemis, il a
215
été malade à tel autre endroit… et enfin est mort à tel autre emplacement ». Tous ces endroits deviennent des Imana « Dieu ». Mais il
y en a qui sont plus sacrés les uns que les autres, ce sont ceux qui
ont des tombes royales. Là on ne peut y revenir pour bâtir.
En route encore, on voit par ci par là des sommets de collines
tout dénudés : on vous dira que là sont les cimetières, mais il a
fallu les premiers chrétiens pour nous le dire ; les païens
n’auraient jamais voulu faire cette révélation.
Sur une des plus hautes collines qui se trouvent à deux heures
d’Isavi, les missionnaires voyaient quelquefois tout au sommet, des
flambeaux qui se promenaient, qui s’agitaient ; quelquefois c’était
dans les premières heures de la nuit ; d’autres fois ils les apercevaient à 5 heures du matin quand ils passaient sur la cour pour se
rendre à la méditation ; mais ce n’est que ces jours derniers qu’ils
ont pu pénétrer le mystère de ces flambeaux. Il paraît que les enterrements se font aussi toujours de nuit, mais sans bruit, et
toujours sur les hauts sommets. Si c’était le moyen au moins de
rapprocher ces pauvres âmes du Paradis !
Dès la 2e étape après la capitale, j’eus une surprise. Je savais bien
pourtant que dans tout ce pays les gens étaient les pires voleurs, et
pendant que nous étions à la capitale même, n’avait-on pas enlevé
toute la tête du bœuf que le roi nous avait donné à tuer ; et cependant, elle était dans une hutte et un homme couchait à côté.
La nuit donc, je fus réveillé par un petit bruit assez étrange ;
j’écoute et n’entends plus rien. Je fais partir cependant une allumette, j’allume même une lanterne, cherche et ne vois rien. J’allais
me recoucher, car il était 3 heures à peine, et éteins de fait ma lumière quand dans l’obscurité je vois un tout petit rayon de clair de
lune qui passe ; je vais examiner de près, c’était ma tente qui était
déficelée sur un des coins ; je soulève et trouve que cinq piquets ont
été arrachés aussi ; il faut dire qu’ils ne tenaient guère. Ce ne fut pas
long d’allumer de nouveau, et de constater qu’on m’avait enlevé une
caisse entière ; mais le bonhomme avait eu le temps de faire du chemin déjà. J’eus vite fait de donner l’alarme cependant. Heureusement que cela put se faire sans bruit. Mes hommes furent vite décidés. Quelques-uns allèrent s’installer avec leurs armes devant la
porte du petit chef chez qui nous nous trouvions ; d’autres avec leurs
armes aussi, allèrent monter la garde auprès d’un parc qui renfermait les 45 vaches du propriétaire. Après quoi celui-ci fut réveillé, et
dut comparaître ; pendant que je le retenais dans ma tente, une
quinzaine de ses gens furent ramassés et mis sous bonne garde.
Nous avions donc toute la fortune de notre petit chef, et nous savions de par ailleurs qu’un pareil vol n’avait pas pu se commettre
que par ses propres gens.
216
Notre homme eut grande peur et promit aussitôt qu’il nous
retrouverait toutes nos affaires. Je tenais à cette pauvre caisse ;
elle renfermait précisément tous mes papiers, et des registres et
manuscrits dont la perte m’aurait été bien sensible. Mauvaise
nuit et mauvaise matinée pour moi du moins, qui de mauvaise humeur, m’ennuyai puisqu’à prendre la fièvre. Mais ce fut toute une
bonne fortune pour mes gens ; dès que le jour parut tous ceux qui
n’étaient pas de garde me demandèrent d’aller à la recherche de ma
caisse. Les malins, ils avaient de meilleurs yeux que moi et s’étaient
bien aperçus que dans les environs tout le monde avait déguerpi la
nuit même. L’éveil avait été donné, et dès lors ils craignaient de terribles représailles telles que les pratiquent les huissiers du roi, ou
des soldats noirs envoyés en expédition tout seuls, par les stations
militaires. Ces pauvres gens n’avaient jamais vu de missionnaires, et
ils ne savaient pas jusqu’à quel point je craignais de me rendre justice moi-même. En pareil cas ce serait facile de faire de grands dégâts dans le pays, de se faire compensation même, mais l’œuvre de
Dieu en serait-elle beaucoup avancée ?... Mes porteurs n’étaient
pas si scrupuleux. Dans toutes les maisons où ils entrèrent, ils
trouvèrent soit des pots de lait, soit des pots de miel, soit du
beurre, ou d’autres riens qu’ils ne se firent pas scrupule de
s’annexer. Aussi déjeunèrent-ils pour plusieurs jours et à peu de
frais. Mais avec cela ma caisse ne venait toujours pas. Un de ceux
que le roi nous avait donnés pour nous faire traverser heureusement
le pays fut dépêché à la cour pour charger le roi de faire faire luimême des recherches et faire rendre à son ami la caisse enlevée. Là
dessus nous partîmes, mais ne pûmes faire ce jour là qu’une heure
de chemin. Pour hâter le retour de la fameuse caisse, mes Nègres
m’avaient demandé de prendre avec nous dix des plus belles
bêtes du troupeau, en guise d’otages. De fait, je crois que c’est là
ce qui a fait revenir ma caisse. Deux jours après le roi me faisait
dire déjà que ma caisse se retrouverait infailliblement, et cinq
jours après, elle m’était rapportée en effet, et même complètement intacte, les voleurs n’avaient pas eu le temps de forcer le
cadenas. Honneur aussi à Saint Antoine que nous connaissons
aussi et que nous appelons à notre secours !
Le roi fut même assez poli pour envoyer cinq belles chèvres en
amende honorable. Quant à nous, le soir même du premier jour
après le vol, nous renvoyions les 10 bêtes prises en otage ; nous
ne voulions pas faire peur aux gens innocents qui sur tout notre
passage nous auraient fui comme des brigands. Pour faire la mission avec quelque succès, il faut parfois bien de la patience.
217
Avec un troupeau aussi, nous risquions de nous faire attaquer en
route, car nous passions par des pays tout à fait peuplés, à travers
des montagnes escarpées et des gorges profondes, et s’il avait fallu se
battre, cela n’aurait pas avancé l’œuvre de Dieu. Quand un jour
nous pourrons fonder une mission au milieu de ces sauvages, nous
travaillerons à les convertir : ce sera notre vengeance.
Les sauvages de cette région ont contracté une autre dette encore.
Un jour seulement avant d’arriver à notre mission du Kivu, la plus
récente de nos stations au Rwanda, nous perdîmes un homme. Nous
marchions depuis cinq jours en colonne serrée ; mais ce jour-là un
étourdi resta un peu à l’arrière ; en ce pays de montagnes on ne voit
pas loin devant soi. Il s’égara probablement, et prit, dit-on, le sentier
d’un des villages que nous avions laissés le long de notre route.
Quand on s’aperçut que cet homme manquait, on se mit bien aux
recherches et une partie de la nuit fut même employée à ces recherches, au risque de nous faire tuer d’autres de nos gens. Mais
notre pauvre égaré ne reparut plus. Nous apprîmes un peu plus tard,
qu’on l’avait assommé pour lui enlever son paquet, il portait en effet
les nattes de quelques-uns des porteurs, ces nattes qui remplacent
pour eux le lit. On nous ajouta même que l’individu avait passé à la
marmite, car le village en question était habité par des gens qui
avaient beaucoup fréquenté les anthropophages qui demeurent un
peu plus à l’Ouest. Et il n’y a rien d’étonnant à cela puisque dernièrement encore dans cette vallée du Kivu un sous-officier congolais,
un Blanc, fut surpris et massacré avec ses quelques hommes ; tous
auraient été mangés, dit-on. Hein ! qu’en dites-vous de ces paroissiens-là qui plus tard quand vous irez prêcher s’amuseront à escompter vos membres plus ou moins gros, et auraient toutes
sortes de tentations ! non pas de dévorer vos paroles seulement,
mais même de vous engloutir avec. Mais le bon Dieu sera encore
là quand ce moment sera venu. En attendant, passons doucement.
C’est pour la première fois que je voyais la mission de SainteMarie du Kivu, situé à Nyundo, dans la province de Bugoye. Cette
station est magnifiquement assise sur un mamelon tout pointu, et
elle s’élève à 500 mètres au-dessus de la plaine qui s’étend à ses
pieds. Elle est placée sur les premiers contreforts de la chaîne de
montagnes qui longe et qui borde à l’Est toute la grande vallée que
forme le Kivu, la Russissi et le Tanganika. Derrière la mission
s’élèvent des pics qui ont jusqu’à 3.000 mètres ; et au Nord il y a
toute une ligne de volcans, dont les uns sont à 12 ou 15 Kilom. seulement à vol de oiseau.
Une chose seulement est embarrassante, c’est que sur ce pic, il
n’y a même pas la place pour asseoir nos maisons. Celles-ci devront
se placer par étagères. Le plus haut point a été rasé, et devenu un
218
petit plateau qui est assez large pour pouvoir porter plus tard une
grande église.
Mais pourquoi se mettre si haut ? fut ma première demande à
mon cher Leberauer172 Barthélemy [1872-1943]. Vous vouliez sans
doute garder quelque réminiscence des vieux manoirs féodaux qui
marquent chaque manchon de nos belles Vosges ; et croyez-vous
donc que je ne me soucie tant que ça d’être trempé de sueur chaque
fois qu’il faudra escalader ce fameux Nyundo (tête de marteau) ; et
comment feront donc les vieux surtout, si jamais il y a des vieux
parmi les missionnaires du Kivu ? Mais le Père avait sa réponse
prête ! Trouvez mieux, s’il vous plaît… Je courus bien un peu, je pris
même une grande lunette, mais je ne fus pas plus heureux que les 3
confrères du poste qui avaient couru bien des jours pour trouver
autre chose.
Nous sommes donc là à 1950 mètres ; d’un côté nous avons la
plaine, une plaine relative ; mais de 3 autres côtés, ce ne sont que
des pics et des ravins. Et le tout est couvert de monde et de cultures
jusque sur les sommets. On retrouve dans ce coins de pays la plus
forte population que j’ai vue encore à l’équateur ; il ne reste que
les chemins qui ne soient pas occupés par les cultures, et ces
chemins ne sont pas des sentiers comme ailleurs, ce sont de
vraies routes tellement elles sont battues et élargies.
Le Père Barthélemy est originaire d’un village appelée Leberau à l’époque où
l’Alsace était annexée par l’Allemagne. Depuis, ce village s’appelle Lièpvre.
172
219
Ce n’a pas été difficile au moins de trouver des ouvriers ; les gens
du pays furent bien vite apprivoisés, et quand du haut de la colline,
on sonne de la corne ou de la trompe, tous les environs accourent
avec la pioche et les paniers ; tout ce monde tient à avoir des
perles ou des étoffes. Il paraît qu’à certains jours le travail même
était impossible à cause de l’affluence qui allait jusqu’à 2000
personnes ; tous criaient à vous faire tomber les oreilles, et personne ne voulait faire place à ceux désignés. Que faire avec de
pareils enfants ! Dans les premiers jours, ils s’amusaient à venir
même ainsi aux catéchismes, ce n’est pas le travail chez eux qui les
empêche en effet de venir. Ils venaient donc « pour apprendre du
nouveau » comme ils disaient, mais vous comprenez bien, il ne
sortait pas grands résultats de pareil catéchismes. Dans ce pays
les gens ne se comptent guère par villages, c’est toujours par
colline ; et souvent sur chaque colline, les gens forment une petite tribu à part. Quand il leur plût de venir donc au catéchisme,
toute la colline vient, hommes, femmes et enfants, chantant
tout au long de la route, tout ce qu’ils ont appris à la précédente
visite. Ce qui les détermine à venir surtout, ce sont les petites
misères qui leur arrivent. Ils ont entendu les Pères leur dire sans
doute qu’il faut prier Dieu dans tous ses besoins, et ils viennent
quand la sécheresse se prolonge trop, ou que la pluie trop abondante
menace la récolte des haricots ; quelquefois c’est le sanglier qui fait
en troupes de grandes excursions depuis les forêts des volcans
jusque dans leurs champs de patates à plusieurs lieues, alors encore
il faut aller prier Dieu. Dans ces derniers temps c’étaient les sorciers
qui demandaient trop d’impôts et de sacrifices ; or la foi aux sorciers
commence à baisser déjà ; on s’en va donc prier encore un jour à la
mission… Tout cela ne prouve pas que la grâce travaille beaucoup
déjà, mais espérons tout de même. Nous avons là une rude race de
gens ; je vous ai déjà dit moitié anthropophages, ivrognes, batailleurs, tapageurs, voleurs surtout, mais malgré tout assez
simples encore, ayant de nombreuses familles, et ne craignant
pas le travail. L’avenir et la grâce de Dieu en tirera (sic) quelque
chose.
On ne dort pas toujours bien à Nyundo, malgré que les nuits
soient des plus fraîches. C’est que les gens habitent jusque contre le
mur de clôture de la mission, et ces braves gens, à part leurs haricots qu’ils mangent ont trouvé le moyen de boire tout le reste de
leurs récoltes ; les bananes d’abord, puis le sorgho, les patates
mêmes, et afin de pouvoir mieux s’enivrer, ils courent au loin dans la
forêt ramasser du miel qu’ils ajoutent à leur boisson pour le faire
plus fortement fermenter. L’idéal c’est pour beaucoup, de boire, et
de hurler et de battre le tambourin depuis le coucher du soleil
jusqu’au lever ; il reste encore toute la journée pour dormir.
220
Cette ardeur pour faire du tapage a diminué déjà, mais il faudra
biens des catéchismes encore. La mission ayant pour le moment de
petites constructions suffisantes, s’occupe de préparer le plus de
conversions possibles, et si Dieu nous aide, nous aurons là bien des
milliers de nouveaux chrétiens dans peu d’années.
Si vous avez été à ma place au Kivu, vous n’aurez pas résisté au
plaisir de faire l’Ascension des volcans ; il y a en effet deux pics surtout qui ont de quoi tenter ceux qui ont les jarrets assez solides. Mes
hommes s’y essayèrent tous, mais quatre seulement arrivèrent au
sommet de l’un des pics. C’est le Nina Gongo173, dont je vous envoie
photographie du cratère même. Elle a été prise du sommet même de
ce cratère, sur le bourrelet qui l’entoure et qui n’est large que de 1 à
2 mètres. Aussi quand on est arrivé au sommet, on ne reste pas là
debout sur le bord du cratère, mais on a soin de se coucher à plat
ventre pour voir mieux dans l’intérieur de cette immense marmite,
dont les bords intérieurs sont à pics. Je vous en parle d’après les
Nègres et leurs mesures indiquées peuvent bien n’être pas très précises. En quittant la mission, on traverse d’abord une pleine assez
ondulée, toute couverte de lave qui rend la marche très difficile, mais
cette plaine aussi est bondée de monde, qui cultive dans l’épaisse
couche de cendres jadis sorties de la montagne. Le pied de la montagne pendant deux heures est couvert de brousse et par endroits de
belle forêt vierge, impénétrable de partout si ce n’est par les sentiers
que se frayent les nains qui vivent par là, ou les chemins que se font
les éléphants qui broient tous les obstacles sous leurs pas. Un missionnaire dernièrement s’est vu à six pas d’un éléphant qui heureusement a été distrait un moment par le chien du Père, ce qui permit
à celui-ci de monter lestement dans un arbre. L’éléphant devait être
de bonne humeur, sans quoi il aurait déraciné l’arbre de sa trompe.
Après la forêt vient la pierre de lave qu’il faut pendant deux heures
escalader à pic ; les Nègres qui n’ont pas de souliers, disent là qu’ils
marchent sur des aiguilles ; on s’accroche comme on peut des mains
et des pieds ; les Nègres ont l’avantage sur les Blancs de pouvoir
s’accrocher un peu partout avec le gros orteil surtout, un peu comme
les singes. Arrivé en haut donc, on se couche pour ne pas passer
dans la marmite, car le vertige prend les têtes mêmes les plus solides. Il y en a cependant qui font tout le tour du cratère en suivant
presque partout le sommet du bord. Les Européens qui l’ont vu, assurent que ce cratère est le plus régulier de tous ceux qui existent. Il
serait profond d’une 50e de mètres environ ; j’oubliais de dire qu’il
peut falloir ¾ d’heure de bonne marche pour en faire le tour en sui173 C’est-à-dire le Nyiragongo (Celui qui fume). Ce volcan très actif, est situé dans l’est
de la République démocratique du Congo (ex-Zaïre), au nord du lac Kivu, où il domine
les villes de Goma et de Gisenyi.
221
vant le bord. Les parois intérieures, je l’ai dit, sont à pic et arrondies
au fond seulement. Vers le milieu de ce fond il y a un grand trou
béant de 20 mètres de diamètre, duquel s’échappe en tout temps une
épaisse fumée. Celle-ci quand il n’y a pas de vent, monte en une belle
colonne jusqu’à 800 mètres et plus, puis s’élargit en vaste panache ;
d’autres fois le vent couche cette colonne dans toutes les directions,
de sorte que la mission n’a qu’à jeter un regard pour être orientée de
quel côté vient le vent. Deux fois seulement dans les deux ans, les
Pères ont vu du feu mêlé à la colonne. Mais ce qui est plus fréquent,
ce sont les tremblements de terre. Aussi les missionnaires ont-ils
bâti assez légèrement ; ce ne serait pas un réveil agréable, si on se
sentait tout d’un coup la toiture sur le nez. Dans le pays, personne
ne peut se souvenir que cette bouche de feu ait fait éruption, ce qui
prouve bien que depuis au moins 150 ans, il n’y a rien eu. Dans
leurs soirées, les Nègres racontent des histoires bien plus vieilles. A
côté du grand trou du fond du cratère, il y a bien d’autres fissures
encore qui laissent échapper de la fumée ; vous pouvez voir cela dans
la photographie, mais il faudra l’examiner un peu longtemps et attentivement. Si vous avez de bons yeux, vous pourriez même voir au
fond du cratère le chapeau du capitaine Hermann, commissaire en
1901 du gouvernement pour la délimitation de l’Ost-Afrika et du
Congo belge. On dit que la ligne frontière des deux pays, suivra la
crête des volcans qui courent de l’Est à l’Ouest : elle passera donc
sans doute par le milieu de cratère de notre Nina Gongo.
Derrière celui-ci, il y a le Nyambagira174 qui est encore en activité
aussi. La hauteur du Nina Gongo175, est de 3517 mètres si j’ai bonne
mémoire. Tout aussi près encore de la mission, il y a un autre cratère qui monte jusqu’à 4.500 mètres ; mais celui-là est éteint, et couvert de neige et de glaces pendant une bonne partie de l’année. J’ai
donc revu de la neige pendant quelques jours, et je pouvais la voir
bien mieux, que de Spechbach, on voit celles de Thann176. Vous devinez bien, il m’a suffi de la voir ; et je n’ai pas essayé de l’approcher.
C’est un peu plus haut que celle de Thann, et mes vieilles jambes ne
sont plus faites pour de pareils tours.
Il y a dans le pays une curieuse tradition. Il paraît qu’à la
mort les âmes de tous ceux qui n’auront pas été affiliés à
Le Nyamuragira, également appelé Girungo-Namlagira, Namlagira, Nyamlagira ou
plus fréquemment Nyamulagira, est un volcan de la RDC. Volcan le plus actif d’Afrique, il est capable de produire des coulées de lave de plus de trente kilomètres de
longueur qui atteignent ainsi le lac Kivu.
175 Le Nyiragongo est un volcan des montagnes des Virunga. Il est situé en RDC, à une
vingtaine de kilomètres au nord de la ville de Goma et du lac Kivu et à l’ouest de la
frontière avec le Rwanda.
176 Thann est une commune française située dans le département du Haut-Rhin. Cette
commune se trouve dans la région historique et culturelle d’Alsace.
174
222
quelques unes des nombreuses congrégations de sorcier de la
contrée, seront emportées sur cette montagne, et parce qu’elles
sont réputées méchantes, jetées pour toujours dans le cratère
qui les engloutit. Tandis que les âmes des bons seraient transportées sur l’autre montagne beaucoup plus haute dont le cratère n’a plus de feu. Ce cratère est bien plus à pic, et jamais Nègre
de la région ne l’a monté. Ils n’ont pas l’air de savoir combien il y fait
froid. Notre intrépide P. Barthélemy [1872-1943] l’a monté cependant
suivi d’un Nègre muganda ; mais celui-ci y serait presque mort de
froid, et sa peau était devenue quasi-blanche.
Le 15 Août, je fis la bénédiction de la chapelle de la station ;
c’est la première, car pendant deux ans, une chambre faisait
fonction de chapelle. Cette chapelle pourra renfermer au moins
300 chrétiens, puis on verra.
En partant du Kivu, il fallut franchir la chaîne de montagnes ;
heureusement que cet endroit ne va pas à plus de 3000 mètres. A
2100 mètres, nous avons trouvé encore un joli petit lac de 5 Kilom.
carrés ; il y a là tellement de canards qu’il y danger je crois qu’ils
finissent l’eau.
Pendant 10 jours, nous sommes toujours dans les montagnes, et
suivons le pied de toute une chaîne de volcans, dont le dernier vers
l’Est forme une très imposante masse de 4.300 mètres de haut ; vos
cartes l’appellent Mfumbiro177. Nous campâmes tout ce temps entre
2000 et 2600 mètres de hauteur. J’avais eu soin de me munir d’un
bon tricot, et la nuit j’attachais bien les couvertures au moyen d’une
bonne corde : c’était pour qu’elles ne tombent pas trop, mais aussi
pour qu’elles ne me fussent pas emportées ; car après le Kivu nous
fûmes plus que jamais en pays de voleurs. Je pourrais vous nommer
tel officier auquel on a volé même les bottes ; à un autre le pied des
instruments qui servaient à mesurer ses points, etc. … Moi aussi,
une nuit, je me sentis tout à coup soulevé au-dessus de terre ; un
voleur avait attrapé le pied de mon lit de camp et tirait dessus pour
voir si tout le bloc ne suivrait pas. Il l’a échappé belle, il est vrai, car
depuis la fameuse nuit que ma caisse partit, je dormais toujours un
revolver chargé sous la main. Au surplus toutes mes caisses et
autres choses étaient empilées bien au milieu de la tente et tout
contre mon lit. Rien ne pouvait même remuer sans me réveiller. Mon
réveil aussi sonnait de temps en temps pour rappeler aux maraudeurs qu’on y était. Mais avec tout cela, vous voyez bien qu’on ne
dormait pas trop, quelquefois même pas assez. Vous me direz
pourquoi donc ne pas faire monter la garde ? Eh bien ce n’est
pas chose si facile au pauvre missionnaire ; par économie nous
177 Mfumbiro ou Kirunga est un nom général pour une chaine de volcans qui s’étend à
travers l’Afrique Centrale à partir du lac Kivu jusqu’au lac Albert.
223
devons voyager avec le moins d’hommes possible. (Pensez donc
ce que m’ont coûté tous les miens, pendant sur leur tête plus de
4 mois avec tout le bibelot, lit, tente, cuisine, provisions, chapelle,
articles d’échange surtout !... j’avais 22 charges ; un chef en plus et
puis 4 hommes de rechange. Quelques hommes en plus, des enfants
plutôt pour me dresser la tente et la plier). Or tout ce petit monde est
bien trop fatigué pour veiller la nuit ; et puis pour les tenir éveillés il
faudrait ou bien du feu, ou un tambour pour s’amuser, et alors qui
dormirait ?
Tout en cheminant par les montagnes, nous trouvâmes de
grandes coulées de vieille lave jusqu’à 4 journées des volcans. Il y a
là aussi 3 jolis lacs qui ne sont
portés encore sur aucune carte
; il y en a deux, l’un supérieur
mesurant une 20e de Kilom.
carrés et qui se dresse par une
suite de belles cascades dans
un lac inférieur presque aussi
grand et qui se trouve à 50 m.
plus bas. Les eaux de ce dernier s’écoulent par un pittoresque torrent qui rejoint à 50
Kilom. delà un des affluents de
la Kagera-Nil. S’il plait à Dieu
nous aurons bientôt dans cette
région-là une nouvelle mission
et même une seconde l’année
prochaine auprès d’un 3e lac de
17 Kilom. environ de surface et
qui se trouve à plus de 2000 m.
d’altitude. C’est autour de ces
lacs que la population est plus
dense, c’est là ce qui nous attire.
MUHUMUSA, PRETRESSE DU CULTE NYABINGI
Mais hâtons-nous de finir le voyage. Après 12 jours nous sommes hors du Rwanda ; et traversons le Mpororo, bien plus petit
qu’il n’est marqué sur les cartes. Pays d’anarchie. Chacun veut
être roi, ou reine. Celles-ci surtout font fortune. Quand il y en
a une qui trouve une canaille de mari assez malin, elle prétend
être possédée de l’Esprit et se met à rendre des oracles. Alors
les badauds accourent de partout pour lui offrir des présents, et lui
faire donner des réponses favorables ; l’un veut savoir s’il aura
des vaches, l’autre s’il pourra épouser telle fille ; si tel procès finira
224
bien… La sorcière178 a des réponses à tout, si on a soin de la payer
d’avance, et quelquefois, elle devine juste. Notre chemin nous fait
passer chez une de ces reines qui répandent qu’elles sont invisibles
au vulgaire ; un officier dernièrement passait aussi, et fit dire que si
elle ne se montrait pas, elle serait chassée de son trône. Depuis ce
temps quand un Européen passe sur ce sentier, et qu’il désire
voir la reine, celle-ci (ou bien une chipie quelconque), se fait déposer dans un panier crasseux, et déposer devant l’étranger. La
femme elle-même est couverte, mains et figure, d’un sale chiffon
crasseux que personne n’oserait toucher pour le soulever. Nous
ne donnâmes que deux minutes à cette sotte comédie, le temps
de donner les cadeaux qui devaient payer l’hospitalité, d’ailleurs
très généreuse qui nous avait été faite.
Deux jours après nous passâmes la Kagera, là où venant du Sud
elle fait un grand coude pour tourner à angle droit et se diriger vers
l’Est, jusqu’à sa rencontre avec le Nyanza. Ces deux jours et les 4 ou
5 suivants, nos gens trouvèrent quantité de gibier. Mais nous
n’atteignîmes qu’une antilope avec son petit, cela valait un bœuf
moyen.
Nous suivîmes la Kagera jusque vers Marienberg (à 2 jours). Mais
contrairement au Rwanda si peuplé, nous marchions en plein désert.
Il y avait bien quelques villages assez pauvres jadis le long de ce
fleuve, mais dans les derniers temps beaucoup d’Européens des
commissions de délimitation passent et repassent par là ; à leur
suite quantité de leurs soldats et boys, avec chaque fois tout leur
harem. Les pauvres gens de ces villages, voyant que cette vallée « se
remplissait de plus en plus de moustiques dont les piqûres entraînent la fièvre » !!! auraient tous émigré, c’est ce qu’un naïf nous a dit.
C’est aussi que nous avons failli périr de faim après avoir fait si longtemps bombance au Rwanda.
De retour de voyage, voilà un autre genre de soucis qui recommence. Nos bords du lac que j’avais laissés avec de bonnes
espérances pour l’avenir, ont changé de maître. Nous avons un
nouveau commandant de cercle, et le voilà déjà qui s’attaque à
nos 30 écoles que depuis deux ans nous avions édifiées avec tant
de peines.
Et puis c’est beau d’aller à la découverte de nouveaux pays pour
missions, mais ensuite il faut fonder et avec quoi ? Cette année, nous
voudrions créer trois nouveaux centres ; nous sommes si pressés de
par tout, car il y a danger surtout que les âmes nous échappent !
178 Il s’agit probablement de Muhumusa, prêtresse du culte de Nyabingi. Elle préten-
dait être une des épouses du feu Mwami Rwabugiri. Pendant des années, elle mena
une opposition farouche contre le Mwami Musinga (1883-1944) et contre les Allemands. Elle figure parmi le peu de femmes qui se sont opposées à l’oppression coloniale allemande en Afrique équatoriale.
225
Vous n’avez pas l’idée de tout ce qu’il faut pour fonder même
une seule mission. Avec cela nous avons 5 autres missions déjà
fondées qui réclament des églises ; des écoles à créer un peu
partout. Entre autres œuvres, il nous faudrait cette année encore, réunir les premiers éléments d’un séminaire, développer
nos écoles de catéchistes, bâtir aussi plusieurs chapelles comme
annexes, dans les endroits ou les néophytes demeurent trop loin
du centre. Nous n’avons pas réparé encore toutes les ruines de la
mission qu’on nous a brûlée en Janvier, et voilà que notre bienveillant gouvernement augmente encore les impôts qu’il nous
réclame ; nous ne payons que cinq marks environ pour une maison, et voilà qu’on veut nous en prendre 20.
Ah ! ceux qui viennent ici avec leurs longs sabres boire le champagne à grands flots, ils ne veulent pas comprendre que c’est aussi
notre sang qu’ils sucent, et surtout nos œuvres qu’ils ruinent. Avec
cela, ils se vantent de nous protéger !
Vous voyez que je ne vous dis rien du 15 Septembre 179. Par une
protection spéciale de Dieu, je rentrais précisément ce jour-là. La
solennité est renvoyée à Février, car Marienberg en ce moment-ci n’a
qu’une masure d’église et espère avoir fini pour Février la nouvelle.
Au reste rien n’est arrivé de toutes les belles choses que vous me
promettez. Dès maintenant cependant je tiens à remercier tous les
chers et vénérés bienfaiteurs, et prie le bon Maître de les bénir tout
particulièrement. Je compte bien vous écrire aussitôt que j’aurai reçu ce que vous m’annoncez ; sans doute que pour plus de sécurité,
on aura voulu adjoindre vos charges à la caravane de six confrères
qui nous attendons.
Faites ce que vous pouvez avec ces pauvres lignes, et si possible,
utilisez tout, en y fondant même ce que en 1900 180, je vous ai déjà
écrit du Rwanda ; le moment viendra bientôt où je ne pourrai
plus envoyer ces longs journaux ; le travail m’accable. Pardonnez-moi toutes les fadaises, je vous l’ai dit, ma vieille tête ne veut
plus rien produire. Priez tous beaucoup pour moi, comme de mon
côté je prie pour vous.
Votre bien affectionné frère
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
179 Mgr Hirth pense au jubilé de son sacerdoce. Il avait été ordonné prêtre le 15 sep-
tembre 1878.
180 Il fait référence aux récits de son premier et de son deuxième voyage au Rwanda en
1900. Voir S. MINNAERT, Premier voyage de Mgr Hirth au Rwanda : novembre 1899 –
février 1900. Contribution à l’histoire de l’Eglise catholique au Rwanda, Kigali, Les
Editions Rwandaises, 2006, 716 pp.
226
72. LETTRE DU 6 OCTOBRE 1903 A SA TANTE, SŒUR CLEMENTIN181
Marienberg, le 6 Octobre 1903
Ma chère et vénérée tante,
Quand je revins le mois dernier à Marienberg après un long
voyage de plus de 4 mois, votre bonne lettre du 27 Avril fut une des
premières que je lus ; et je fis bien, puisque, une fois de plus
j’éprouvai combien vos bonnes lignes chaque fois m’ajoutent de confiance en Dieu et de courage pour le travail. Vous n’avez donc pas
voulu m’oublier au jour anniversaire de mon sacerdoce ; à vos
prières habituelles que vous me donnez, vous avez même voulu ajouter une si généreuse offrande ! Elle m’a bien touché, votre affectueuse et généreuse charité, ainsi que celle de votre Très Révérende
Mère. Je vous répète une fois encore que de mon côté, je ne vous ai
pas oubliée, et je n’ai pas oublié votre communauté, ni notre famille
de Spechbach. Et comme le moment se rapproche toujours où
nous espérons nous revoir pour ne plus nous quitter, dans
l’heureuse éternité, j’ai voulu prier le bon Maître tout spécialement, qu’il nous donne cette grande foi, si pure et si voyante,
qui nous tienne dorénavant l’œil toujours bien fixé sur ce cher
Paradis qui se rapproche. Oui dans vos prières, demandez pour moi
aussi que je voie toujours le Ciel ; parfois les travaux me distraient
beaucoup, les voyages me fatiguent l’esprit presque autant que
le corps, les préoccupations surtout et les ennuis m’empêchent
d’aller à Dieu, mais que le calme et la joie me reviennent au
moins quand chaque fois je pourrai penser que vous, ma vénérée
Mère dans le Seigneur, vous vivez auprès de Dieu, par une douce
union, pendant que je végète loin de lui. Recommandez-moi souvent à vos Sœurs.
Il n’y a pas eu fête ici le 15 Septembre ; à peine si, revenu de la
veille, j’ai pu me recueillir un peu et peu s’en est fallu que ce beau
jour ne me trouvât même dans la brousse. Les belles choses que
notre cher abbé Ernest m’a annoncées sont d’ailleurs encore en
route, et n’arrivent que vers le 15 Octobre. Et puis surtout, Marienberg n’a pas d’église pour le moment. La vieille est trop misérable, et
la nouvelle ne peut être finie avant Février. Mes confrères ont désigné
donc le dimanche de la Quinquagésime pour la bénédiction de notre
église et en même temps pour mon jubilé. Ils se promettent même de
venir nombreux. Mais s’il me faut faire souvent des voyages
Lettre de Mgr Hirth du 6 octobre 1903 à la Sœur Clémentin Sauner, A.G.M.Afr.,
Casier 303, N° 096206-096207.
181
227
comme le dernier, je crois que je ne ferai plus guère de jubilés.
Songez donc, encore une fois 1200 Kilomètres à travers marais
et montagnes, toujours à pied, par les petits sentiers, quelquefois jusqu’à 3000 mètres de haut. Il est vrai que le bon Maître a
mesuré ses consolations à proportion des fatigues. Dans ce Rwanda
que j’ai parcouru, et où Dieu nous a fait pénétrer, il y a 4 ans seulement, la mission fait les progrès les plus consolants. Il y a 3 stations, qui comptent un total de près de 10.000 catéchumènes
déjà. Les premiers ont fini leur épreuve de 4 ans et le moment
de les baptiser est venu. Il y même 40 des plus fervents qui ont
déjà reçu le baptême ; et tous les trois mois, il va y avoir de 100
à 200 dans chaque station qui pourront entrer à l’église. Pendant ce temps, le nombre aussi des catéchumènes va augmenter
très rapidement, car ceux-ci pour gagner leur baptême sont tous
obligés de gagner leurs frères encore païens. Dès cette année
nous voudrions fonder dans ce pays-là si bien disposé, deux nouvelles stations de missionnaires, et nous voudrions pouvoir
augmenter aussi chaque année, avant que les ministres protestants viennent nous gâter la besogne. Si le bon Dieu continue à
nous aider, ce sera sous peu un tel nombre de catéchumènes que
les missionnaires ne pourront suffire à les instruire et à les baptiser. Je n’ai pas rencontré encore de pays, où la religion peut
progresser aussi vite, pas même l’Uganda, où cependant depuis
25 ans nous avons pu convertir 200.000 païens. Je vous le demande aujourd’hui spécialement, bonne et vénérée tante, priez et
demandez souvent aux Sœurs de prier pour un si bon peuple qui ne
désire que le baptême et qui cependant ne peut obtenir assez de missionnaires pour les baptiser. Dans vos prières demandez pour nous
des missionnaires, Dieu par surcroît nous enverra bien aussi de
l’argent pour les établir.
Vous dirai-je aussi que nos sœurs dont nous avons les
4 premières à Marienberg, me tourmentent toujours pour les
envoyer au Rwanda. Des filles, elles en auraient par là à convertir
tant qu’elles pourraient en prendre. Déjà maintenant ces filles quittent souvent leurs parents païens pour aller demander refuge à la
mission où elles se font instruire et demandent le baptême.
En attendant que nos Sœurs soient assez riches pour s’établir
au Rwanda, je leur ai fait venir une 15e de filles des plus courageuses, qui n’ont pas hésité à faire 20 jours de voyage pour se
228
mettre ici pensionnaires des Sœurs182. Si elles ont assez de persévérance nous les formerons pour devenir ensuite catéchistes
dans leur pays. Ce Rwanda est un pays qui est bien deux fois grand
comme tout l’Elsass-Lothringen183 ; vous voyez qu’il y a de la place
pour beaucoup de stations encore, et ce pays est presque aussi peuplé que notre Alsace. J’y ai retrouvé même de la neige, que je me suis
contenté cependant de voir de loin ; elle est à 4500 mètres de haut,
et moi-même je n’étais à ce moment-là qu’à 2200. Mais cela suffisait
bien pour les jambes qui se font vieilles. Deux jours après, je passais
devant une autre montagne un peu différente : c’est un volcan qui a
quelquefois encore le feu, et où j’ai vu au moins une grande colonne
de fumée de plus de 800 mètres de haut. Vous voyez que nous avons
un peu de tout dans notre intéressant pays. Est-ce que l’abbé Ernest ne vous passera pas de longues pages que je lui ai écrites
sur ce pays ? Je suis obligé de lui écrire plus que jamais car
quand je n’écris pas, il me menace de ne plus m’envoyer
d’argent, et cependant plus que jamais l’argent nous manque. De
France les ressources viennent beaucoup moins. Cette année,
Le journal des Soeurs Missionnaires de N.D. D’Afrique à Marienberg raconte : «
9/08/1903 – (…) Elisa et Philoména partent pour le Rwanda, d’où elles ramèneront les
futurs novices, choisies par Monseigneur, qui y est en tournée pastorale. Leur voyage
durera plus de quinze jours (…). 15/09/ 1903 – Dès le matin, nos enfants sont en
émoi : ‘Elisa et Philoména vont arriver avec les Balaluhanda (BanyaRwanda), nous
allons les attendre’ ! Nos voyageuses n’arrivent que vers une heure ; elles amènent
quatorze jeunes filles des meilleurs familles, qui viennent passer une année chez nous,
après quoi elles retourneront chez elles ; leur air, leur coiffure rasée en spirales ou
autres formes singulières, leur donnent l’air de vraies demoiselles noires. Quelquesunes ont été bien malades durant le voyage, et deux sont encore très fatiguées (…).
18/09/1903 – Les enfants du Rwanda tombent malades : deux, puis trois sont prises
d’une forte fièvre par le climat ; ils s’acclimatent difficilement dans nos pays.
19/09/1903 – Fête de N.-D. des Sept Douleurs (…). Nos Balaluhanda sont toutes
fatigués ; plusieurs d’entre elles prennent un vomitif, mais il est comique de voir
toutes leurs grimaces ; elles se cachent et s’enfuient, tant elles ont peur de ce fameux
remède (…). 28/09/1903 – (…). Les jeunes filles venues du RWANDA vont recevoir le
baptême demain ; elles ont été préparées par le R.P. Classe, venu de leur pays, car
elles ne comprennent pas le rusiba. 29/09/1903 – Baptême des Balaluhanda. L’une
d’entre elles, très malade, ne peut se soutenir durant la cérémonie ; sa marraine vient
à son aide chaque fois qu’arrive son tour (…). 25/12/1903 – (…). Nos Balalwanda
baptisés en Octobre ainsi que ceux d’hier, ont le bonheur de faire leur première Communion (…). 10/02/1904 – Visite du R.P. Pouget, venu du Rwanda (…). Nos filles du
Rwanda accourent pour voir leur Père de Baptême ; elles vont retourner dans leurs
pays, car ici elles sont toujours malades ; au Rwanda elles ont meilleur climat et meilleure nourriture (…) 15/02/1904 – (…). Les filles du Rwanda reprennent la route de
leur pays. La joie n’est pas sans nuages, car plusieurs voudraient rester ; une des plus
résolues est Thérésa, qui va supplier Sa Grandeur de lui permettre de demeurer avec
les Sœurs. Sur son refus elle vient tout en larmes nous dire adieu, promettant, ainsi
que d’autres, de revenir plus tard. Nous fondions de belles espérances sur cette enfant » (A.G.M.Afr., Journal des Sœurs Missionnaires de N.-D. d’Afrique : septembre
1903 – février 1904).
183 L’Alsace-Lorraine.
182
229
nous avons ici cependant 3 nouvelles stations à créer ; et il faudrait bâtir 4 ou 5 églises ! Adieu, adieu, et priez beaucoup ; en retour je demande au Ciel pour vous et votre communauté ses meilleures bénédictions. Je reste, bien chère tante en vénérée Mère votre
toujours bien affectionné
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Bonne et heureuse année !
73. LETTRE DU 6 OCTOBRE 1903 A LA SŒUR
SILVINE GERUM, SUPERIEURE GENERALE DES
SŒURS DE LA DIVINE PROVIDENCE DE RIBEAUVILLE 184
Marienberg, le 6 Octobre 1903
Ma très révérende Mère,
En rentrant d’un long et pénible voyage de plusieurs mois, j’ai
trouvé dans une lettre de Mère Clémentin l’annonce de vos nouvelles bontés pour moi. Je ne puis faire moins que de vous remercier
sincèrement encore pour cette générosité qui continue si bien à soulager notre pauvreté. J’ajouterai que bien souvent nos néophytes
sont invités à porter devant Dieu le souvenir des bienfaits qu’ils reçoivent de Ribeauvillé
Plus que jamais, les bonnes prières de votre communauté nous
portent bonheur. Chaque année, Dieu permet que nous fondions
deux nouvelles stations, et cette année ce sera trois, s’il plaît à Dieu.
Nos baptêmes qui ne pourraient être jusqu’ici aussi nombreux que
nous aurions désiré, parce que nos stations ne sont encore guère
que dans leurs commencements, vont maintenant se développer ; il y
a en ce moment 12.000 catéchumènes dans tout le Vicariat qui attendent le baptême.
Veuillez ma très révérende Mère, vous souvenir toujours de vous
devant le Seigneur, et nous rappeler souvent à la pieuse charité de
votre Congrégation.
En vous remerciant encore de votre générosité, j’ajoute des vœux
pour que la nouvelle année soit une année de bénédictions pour vous
et votre nombreuse famille, et vous prie d’agréer, l’expression de mes
sentiments les plus respectueusement dévoués en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
184 Lettre de Mgr Hirth du 6 octobre 1903 à la Sœur Silvine Gérum, Supérieure Géné-
rale des Sœurs de la Divine Providence de Ribeauvillé, A.G.M.Afr., Casier 303,
096208.
230
74. LETTRE DU 17 OCTOBRE 1903 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST185
Marienberg, le 17 Octobre 1903
Mon bien cher frère Ernest,
Quelques pages à votre adresse sont parties encore le 30 dernier, je crois. Essayez de les utiliser de votre
mieux, car je vois que je serai obligé de diminuer de plus en
plus. Je vous rappelle encore : ne louez pas trop le Rwanda, afin
de ne pas attirer les ministres protestants, de mêmes ceux des
sociétés anglaises qui sont au courant de tout ce qu’on écrit. Ne
blessez pas non plus nos autorités militaires à qui de la côte on envoie tout ce qui les intéresse. Si je pars quelquefois en campagne
contre eux, ce n’est que pour vous faire voir quelque chose de nos
ennuis, qui sont plus grands qu’on ne pense. Vous trouverez moyen
de parler du peu de liberté que nous laissent les chefs nègres en ce
district, sans que vous disiez toute la vérité qui est que nos chefs
européens tiennent souvent à maintenir ce triste abus de la force.
Pourrez-vous envoyer mes pauvres pages quelque fois à Mr le curé Wirth à Mr Würcher, et à d’autres qui en tirent parti ? Dites-moi
aussi si je gagnerais à me mettre en relation avec votre évêque auxiliaire Mgr Zorn von Bulach186. Il y a bien 3 ans aussi que je n’ai plus
écrit à Mgr Fritzen187. J’ai de la peine à écrire à ceux qui ne répondent même pas par un mot. Sans doute ils ont leurs raisons, mais
cela m’embarrasse quand même.
Voici 6 semaines que je suis rentré de voyage sans que j’aie pu
achever de me remettre à flot pour le travail. Je retrouve votre lettre
du 6 Février 1903. A ce moment-là et surtout après, votre santé
n’était pas brillante. Voyez-vous, mon bien cher, la chose est assez
simple pour vous, il me semble ; pour avoir votre conscience à l’aise
au sujet de toutes les charges qui pèsent sur vous, il faut vous en
tenir aux conseils d’un pieux guide à qui vous vous ouvrez pleinement sur votre état de santé. Il devra vous dire ce que vos forces
vous permettent. Si vous êtes vous-même votre unique guide en cela,
vous risquez fort de ne pas garder de mesure, et vous vous préparerez aussi de grands et inutiles regrets pour l’avenir. Suivez ce conseil.
Je bénis Dieu, les larmes aux yeux, quand je vois ce que vous
faites pour ces missions, même alors que vous n’avez plus de traitement.
185 Lettre de Mgr Hirth du 17 octobre 1903 à l’Abbé
Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096191- 096192.
186 Le baron Franz Zorn von Bulach (1858-1925) est un prélat, diplomate et homme
politique alsacien. Il fut évêque auxiliaire de Strasbourg de 1901 à 1919.
187 Mgr Adolf Fritzen (1838-1919) fute évêque de Strasbourg de 1891 à 1919.
231
Pour les intentions de messes, nous sommes bien d’accord maintenant. Règle générale, vous enverrez à Zanzibar les honoraires avec
le détail des intentions.
Quand vous aurez quelques messes dont les honoraires sont d’un
taux plus élevé, et que vous voudrez me favoriser, envoyez l’argent
sans autres explications à Zanzibar dans ma caisse particulière (ou
encore sous la rubrique : argent personnel de Mgr) et le détail des
intentions, vous me l’envoyez directement à Marienberg. Mais le duplicata de chaque envoi, vous l’expédierez par le courrier suivant.
Moi-même je vous répondrai par un accusé de réception.
Votre lettre du 26 Mai me donne la liste des principaux bienfaiteurs. J’aurais voulu voir de mes yeux tout ce qu’ils ont bien voulu
m’envoyer, avant de leur envoyer un mot de remerciement. Mais depuis 3 mois bientôt que tout est parti de Zanzibar, rien n’est arrivé.
Ce sont les boutres du lac qui en sont la cause, mais cela viendra, ne
craignez pas. Je vous ai dit, je crois, qu’il nous faut attendre Février
pour faire une petite fête : nous aurons alors notre nouvelle église.
Ayez soin de me spécifier toujours nominatim188, ceux à qui je pourrais écrire avec fruit. Malgré toute la besogne, je le ferai plus que par
le passé, parce que plus que jamais je suis et resterai dorénavant à
court d’argent. Pensez donc, quatre fondations nouvelles en cette
année 1903, et de France les secours ne viennent plus. J’en ai perdu
le sommeil.
A commencer tout d’abord par la chère famille, dites à tous, à la
chère maman, à Xavier, Virginie et les autres que j’ai déposé tous
leurs dons dans le cœur du bon Maître ; c’est, là aussi qu’ils le retrouveront. Dans mes pauvres prières et au saint sacrifice de la
messe, je me souviendrai le plus possible de vous tous.
Marie, pour la première fois depuis 1895, m’a envoyé une longue
lettre qui me prouve bien assez combien elle est malade. Elle nous en
veut. Je supplie le bon Dieu qu’il lui donne au moins son Paradis.
Bien cher Fère, il nous reste pour mieux continuer votre œuvre à
nous quêter aussi des missionnaires, prêtres, frères et sœurs. Ayez
confiance, Dieu vous aidera.
Votre offre de 4 marks le 1000 de timbres ne me servira pas, je
n’en sauve pas beaucoup ; notre courrier dans le Vicariat doit se
faire en dehors des bureaux de poste presque toujours. Et le peu de
timbres qu’il y a, m’est subtilisé par les confères ou encore je vous
l’envoie directement à l’occasion.
Encore une fois, soignez votre santé, et confiez-là à quelque ami
assez sûr ; je n’ai pas assez confiance en vous à ce sujet. J’essaierai
plus que par le passé encore, à prier le bon Maître pour vous.
188 « Par nommément ».
232
Adieu, mon bien cher frère, je reste dans le Seigneur votre plus
que jamais affectionné
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Mes respects affectueux à Mr le Curé Lintzer.
Vers Mai, j’ai envoyé quelques mots à Mr l’abbé Albert de Sufflenker.
Je n’ai vu dans aucune de vos lettres que vous ayez mises des noms en
avant pour le baptême de ces cloches. Il n’y a que pour la petite « au nom de
Saint Joseph » (Abbé Schwob). Je vais donc vous les mettre sur le dos. Cependant si vous avez un tout petit mot à m’envoyer là-dessus, envoyez le en
double, l’un par Mombassa-Entebbe et l’autre par Dar es-Salam, via Mombassa-Kisumo-Bukoba. Vous expédiez vos deux billets le même jour, et je
vous en donnerai des nouvelles. D’ici 2 ou 3 ans, il n’y aura rien de bien
précis au sujet de nos courriers ; les voies diverses ne font que s’organiser.
Et certaines lettres même se perdent (si vous envoyez de suite cela arrivera à
temps).
J’ai écrit à Ribeauvillé (Révérende Mère Supérieure et Mère Clémentin).
75. LETTRE DU 17 OCTOBRE 1903 A LA CONGREGATION DE
MARIE189
Marienberg, le 17 Octobre 1903
Mesdames et vénérées bienfaitrices,
C’est au retour d’un long voyage de plus de quatre mois à travers
les centres de missions les plus éloignés de ma résidence que j’ai
appris avec consolation quelle puissante assistance vous avez donnée à nos œuvres cette année-ci en particulier. Vos dons ont été plus
abondants que jamais et j’en ai béni affectueusement le Seigneur
voyant une fois de plus combien sa bonté sait envoyer à propos les
secours de sa Providence.
Jamais en effet, nos nécessités n’ont été plus grandes. Depuis
quelques années que nous avons consacrées à nos missions au Sacré-Cœur, elles se sont développées au-delà de toute espérance.
Dans ce Vicariat, dix nouveaux centres de missions ont pu être créés
depuis 1900, dont quatre en cette seule année 1903. Plus de dix
mille nouveaux chrétiens néophytes et catéchumènes, sont venus
réjouir nos cœurs ; et surtout le mouvement est donné dans plusieurs centres, ces chrétiens se communiquent mutuellement la
bonne nouvelle que leur avons apportée, en sorte qu’il ne reste au
bon Maître qu’à ajouter la grâce de la foi, et au missionnaire de son
côté qu’à verser l’eau sainte du baptême.
Lettre de Mgr Hirth du 17 octobre1903 à la Congrégation de Marie, A.G.M.Afr.,
Casier 303, N° 096193.
189
233
Tout cela est dû en grande partie à la généreuse assistance que
vous donnez, vénérées bienfaitrices, à notre œuvre. Le pauvre missionnaire plante toujours, quoique souvent il lui arrive de gémir sous
le poids de la maladie ; nos dévouées bienfaitrices arrosent de leurs
pieuses sueurs et je comprends tout ce qu’il coûte de sueurs de verser ainsi l’or et l’argent ; puis Dieu qui a partout la plus grande part,
donne la croissance et le développement.
Continuez donc, je vous prie, continuez généreusement d’assurer
votre pieux concours à nos œuvres qui sans votre charité seraient
souvent stériles ; par vos soins Dieu veut faire beaucoup de conversions. Vous rachetez beaucoup d’enfants de l’esclavage, vous procurez beaucoup de baptêmes, vous délivrez beaucoup de femmes de la
tyrannie de leurs maris païens,… tout cela c’est votre mérite, c’est
votre gloire, bien plus sans doute que le mérite du missionnaire.
Que les chères bienfaitrices, membres de la Congrégation de Marie soient encouragées par cette pensée qu’elles confient leurs trésors
qu’elles nous cèdent, à la Sainte Vierge même, à qui sont dédiées
toutes nos stations ; notre bonne Mère nous rendra à toutes et à
tous, mille fois plus que nous ne lui donnerons jamais.
Que Marie vous bénisse donc toutes, généreuses bienfaitrices et
qu’elle porte la paix et la prospérité dans vos familles.
En terminant je me recommande à vos prières, comme de mon côté, je ne cesse de vous recommander aux suffrages de nos néophytes,
dont pas un en ce mois du Rosaire, ne voudrait manquer à ses trois
chapelets chaque jour.
Veuillez agréer, Mesdames et vénérées bienfaitrices, l’expression
de mes sentiments les plus reconnaissants et les plus respectueusement dévoués en N.S.
Jean-Jos. Hirth
des Pères Blancs
Vic. ap. Ny. M.
76. LETTRE DU 17 OCTOBRE 1903 A DES BIENFAITEURS190
Marienberg, le 17 Octobre 1903
Vénérés et chers bienfaiteurs,
Au retour d’un long voyage de plus de quatre mois dans la région
la plus montagneuse de ce Vicariat, le bon Maître a voulu me ménager par votre intermédiaire une consolation à laquelle j’ai été particulièrement sensible : c’est l’annonce de toute une série de généreux
dons à l’occasion de mon 25e anniversaire de sacerdoce.
190 Lettre de Mgr Hirth du 17 octobre1903 à des bienfaiteurs, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096194.
234
Je ne puis faire moins que de vous envoyer, vénérés bienfaiteurs,
l’affectueuse expression de toute ma reconnaissance dans le Seigneur, avec l’assurance aussi que nos chrétiens n’oublient ni vos
personnes ni vos paroisses.
Mais il me faut ajouter encore que notre charité a été plus que
jamais la bienvenue, d’autant plus que depuis quelque temps, un
vaste champ nous a été ouvert. Vous avez été si généreux envers
cette mission que vous avez le droit aussi de savoir un peu ce qui s’y
fait de bien ; ce bien est en partie votre œuvre.
Le Vicariat du Nyanza-Sud ne date que de 1895 ; il fut alors séparé du Nyanza-Nord. On dut commencer avec deux stations qui comptaient environ 200 néophytes. De 1895 à 1900, les temps furent
mauvais pour vous ; les fièvres décimaient les trop rares missionnaires, et deux nouvelles stations seulement purent être créées et
maintenues.
Dès les premiers jours de 1900, nos missions furent consacrées
solennellement au Sacré-Cœur, et dès lors les bénédictions de Dieu
nous visitèrent. En 1900, on put fonder deux stations ; en 1901,
deux autres ; en 1902 deux centres nouveaux encore, et cette année
1903 nous en sommes à notre quatrième fondation. Nos chrétiens
sont devenus près de 15.000, néophytes et catéchumènes.
Un pays surtout, le Rwanda, presque trois fois grand comme
l’Elsass-Lotheringen191, avec 2 à 3 millions au moins d’habitants,
nous a ouvert ses portes ; c’est ce pays-là que je viens de parcourir
encore : une vraie Suisse. Les montagnes sont abruptes et les sentiers pénibles ; il y a même l’agrément de quelques volcans encore en
activité, et tout à côté, d’autres pics de 4500 mètres avec neiges et
glaces, presque sous l’équateur. Mais il y a surtout sur ces vastes
plateaux de 2000 mètres d’altitude moyenne et plus, une magnifique
population qu’on dirait miraculeusement préparée pour être tout
entière baptisée.
Dans tout ce grand pays du Rwanda, il n’y a encore que cinq stations de missionnaires, dont deux ne datent même que de quelques
jours ; mais si le mouvement de conversions continue et que d’autres
stations puissent être ajoutées avant que les ministres de l’erreur
viennent entraver l’œuvre, nous pourrons compter là dans peu
d’années sur une chrétienté de 100.000 fidèles. Plaise à Dieu que ce
grand bien se réalise !
Pour cela, il ne faudra rien moins que le concours généreux de
tous nos bienfaiteurs. Pour opérer ce miracle de conversions qui se
prépare au Rwanda, il faut de nombreux missionnaires encore, et
d’abondantes aumônes de la part des fidèles charitables. Laissezmoi, vénérés bienfaiteurs, espérer l’un et l’autre de votre pieuse in191 Alsace-Lorraine.
235
tervention auprès de ceux qui sont confiés à notre affection. Vous
voudrez bien nous envoyer des vocations de missionnaires, pour un
pays où il reste de si vastes espaces qui n’ont pas de prêtres ; il y a
de la place aussi pour de simples Frères, et des Sœurs : celles-ci ne
sont que quatre encore dans le Vicariat.
En attendant que ces nouveaux auxiliaires nous arrivent, veuillez
raconter souvent nos consolations et aussi nos épreuves à vos généreux paroissiens ; ceux-ci ne manqueront pas de pourvoir aux nécessités de nos missions, nécessités qui vont en grandissant toujours.
Aux privations et aux fatigues de tous les jours, s’ajoutent parfois
quelques extras, comme lorsqu’en Janvier dernier, en pleine nuit, on
incendia une de nos stations d’où les trois missionnaires ne purent
s’échapper qu’à grand peine, sacrifiant en même temps tout le matériel de la station et toutes les constructions élevées de leurs mains.
C’était la réponse du démon à un nombreux baptême d’adultes fait la
Noël d’avant. De pareils mauvais coups n’ont pas de quoi nous déplaire trop au reste ; nous savons par expérience qu’ils sont toujours
suivis de nouveaux et plus consolants succès.
Nos néophytes qui ne manquent guère en ce mois du Rosaire de
réciter leurs trois chapelets chaque jour, en offrant un tous les jours
pour leurs bienfaiteurs d’Europe. J’ose vous prier, vénérés et bien
chers bienfaiteurs, de vous recommander souvent aussi aux prières
de nos fidèles.
Veuillez agréer d’avance, avec l’expression de ma plus affectueuse
reconnaissance, celle de mes sentiments les plus respectueusement
dévoués en N.S.
Jean-Jos. Hirth
des Pères Blancs
Vic. ap. Nyanza Méridional
77. LETTRE DU 4 NOVEMBRE 1903 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST192
Marienberg, le 4 Novembre 1903
Mon bien cher frère Ernest,
Me voici devant un nouveau voyage de vingt jours avant que
j’aie pu vous écrire avec quelques détails sur vos envois. Ceux-ci
commencent à nous arriver. Heureusement que je vous ai envoyé il y a quelques jours de longues lettres un peu pour tout le
monde. Les avez-vous reçues ?
192 Lettre de Mgr Hirth du 4 novembre 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096195.
236
Vos draps d’or sont là, et heureusement, intacts, alors que
tant d’autres articles ont beaucoup souffert. Tout le long de la
route, Européens et Indiens nous ont éventré plus d’une caisse à
l’effet de la soulager.
Les trois cloches sont là aussi promettant de bien sonner,
mais maintenant c’est le clocher qui va manquer, quoiqu’on le
rebâtisse pour la deuxième fois déjà. Personne ne veut se risquer
ni d’aller les suspendre dedans, ni surtout de les sonner, si jamais
même on les suspendait. Il faut vous dire que dans ce coin de pays
où règne le pire esclavage, nous n’avons pu faire venir encore de la
chaux ; nous bâtissons avec de la terre comme mortier.
L’harmonium a été malheureux et c’est grand dommage pour
un pareil instrument de luxe. C’est notre faute à tous. Pour moi
d’abord, en vous en parlant, il y a huit mois, je n’y comptais guère, et
ne vous ai pas donné de renseignements. Pour vous, vous auriez pu
vous rendre compte un peu qu’à deux Kilom. déjà de la côte, il n’y a
plus que les bras pour remuer les gros colis. Je croyais vous avoir
fixé un maximum de 90 kg pour cloches ; c’était la même chose pour
l’harmonium. Dans ces conditions-là un harmonium démontable
avait seul quelque chance de nous parvenir. Mais surtout le facteur
Meyer de Fulda devait connaître un peu mieux les conditions de
voyage dans les pays tropicaux, lui qui prétend être le grand fournisseur des missions. Et s’il ne les connaissait pas, il devait s’enquérir.
Il peut s’attendre à ce que je lui tourne un beau compliment qu’il
pourra ajouter à sa série d’approbations. Quelle idée pour un
homme du métier que d’expédier dans nos pays une pareille
masse de plus de 200 Kgs, avec des « nicht stürzen »193 en tout
sens, des « oben »194, des « untere Seite »195. Ça leur est bien égal, à
nos Indiens de la voie ferrée, à nos Nègres du lac. La caisse évidement a subi des bonds formidables ; tout un coin en était part ; le
zinc de la caisse intérieure était crevé de partout et l’eau avait pénétré. La caisse de l’harmonium est détraquée, les vis ont sauté, les
registres se promenaient à l’intérieur, et etc.… Depuis 3 jours, le
pauvre instrument n’a pas rendu encore un souffle ; sans doute
qu’il avait rendu son dernier souffle bien avant de nous arriver.
Merci quand même pour votre aimable intention. Espérons que
les cloches sonneront d’autant mieux.
Je viens de demander au P. Froberger [1871-1931] de Trèves de
ne pas manquer de m’envoyer les dernières cartes de Kandt
[1867-1918] et Hermann sur le Rwanda ; je lui ai dit qu’au besoin
vous vous chargeriez des frais.
193 « Ne pas renverser ».
194 « En haut ».
195 « En bas ».
237
Je lui ai dit aussi le vilain tour que nous joue son AfrikaBote196. Par 2 lignes sur nos écoles d’Ukerewe, il va nous faire
fermer toutes nos écoles si laborieusement conquises. Pour un
autre article signé Pouget197 [1858-1937], c’est un chef de district
von Beringe du Rwanda, notre ami jusqu’ici, qui promet de traduire un de nos missionnaires en justice. Enfin par les « milliers
de catéchumènes » qu’il place au
Rwanda, il va nous arriver à bref
délai les ministres protestants ;
ceux-ci seront patronnés par le
gouvernement et auront dès lors le
roi et les grands pour eux, ce qui
veut dire tout le pays.
Pour vous je n’ai aucune remarque
à faire au sujet de mes lettres que
vous avez bien du mérite à traduire
comme vous faites. Il n’y a qu’un petit
détail, où vous n’avez pas osé mettre
que nous avions 2 mètres de pluie
par an à Marienberg. Vous avez mis
un mètre. Le fait est qu’en 1902 nous
avons eu à la mission 1 m. 96, et
cette année, cela va dépasser. Que
vous n’en ayez guère que 0,50 m par
an, cela est votre affaire et celle de
vos pluviomètres.
Adieu, et si le voyage n’est pas trop
pénible vous le relirez bientôt. Mille remerciements affectueux à tous
les bienfaiteurs et aux chers parents les meilleurs embrassements du
cœur.
Votre toujours tout affectionné
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Ma liste de demandes va venir bientôt : ce qui manquait dans les envois
de cette année 1903, c’étaient des missels, ciboires, calices, grands
chandeliers et croix, chapelets par milliers.
Bonne et heureuse et sainte année à tous.
196 Journal de l’animation missionnaire des Pères Blancs (Missionnaires d’Afrique) en
Allemagne.
197 Père Pouget, confrère de Mgr Hirth, était alors curé de la Mission de Zaza.
238
78. LETTRE DU 18 NOVEMBRE 1903 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST198
Kyanja, le 18 Novembre 1903
Mon bien cher frère Ernest,
Il y a quelques jours, je vous ai donné quelques détails sur les différents dons que vous avez bien voulu me quêter et m’expédier. Voici
encore un mot, écrit au passage, dans notre dernière fondation du
Kyanja. Votre lettre du 7 Septembre m’est parvenue avec les
2 listes, l’une des bienfaiteurs, l’autre des sommes expédiées
aux Procureurs. Pour vous parler de ces dernières, il me faudra attendre probablement les comptes qui seront clos dans les Procures le
31 Décembre. Il y a les messes cependant qui doivent arriver sans
retard et que je trouverai sans doute consignées déjà à Marienberg
dans le registre du Vicariat.
Je voudrais encore que vous essayiez d’expédier directement à
Marienberg, par Bukoba via Dar es-Salam et Mwanza ; ce serait infiniment plus court, et ne vous coûtera guère plus de frais. Je ne me
souviens plus combien on prend par cent (?), mais c’est minime. Depuis 6 mois, je reçois ainsi tous les mois 800 marks de la côte.
J’ai hâte de vous écrire, c’est que je tiens à vous faire parvenir le
plus tôt possible la liste ci-jointe, afin de nous aider à préciser nos
désirs aux bienfaiteurs. Cette année encore, la moitié de l’envoi de
Trèves reste à nous arriver, et peut-être n’arrivera jamais, comme ont
fait deux caisses qui auraient dû venir l’année dernière et que le
P. Conrads [1874-1940] prétend bien avoir fabriquées lui-même à
Trèves avant son départ. Il faudrait que fin Juillet nos caisses fussent à Mombassa où va être transférée la procure de Zanzibar, parce
que c’est vers ce moment qu’on groupe par là tous nos arrivages ;
nous avons de cette manière moins de pertes et de vols. Pourrais-je
savoir ce que l’Alsace fournit encore pour nos missions ? donnet-on de l’argent surtout ? des ornements ? des vases sacrés ? du
linge ? Vous devriez me dire ce que l’on préfère donner pour nos
missions, afin que je me règle là-dessus, tant pour les demandes
que pour la forme à donner à certaines lettres ? Ci-dessus vous
venez de lire que c’est à Mombassa que sera portée la procure de
Zanzibar, peut-être jusqu’à nouvel ordre sera-t-il mieux que vous
fassiez vos envois d’argent à Marseille, si vous ne préférez les
faire directement à Marienberg.
Le Kyanja d’où je vous écris est à deux journées seulement de
Marienberg ; nous voudrions y commencer une œuvre bien importante, et réunissons nos premiers petits séminaristes. Me
198 Lettre de Mgr Hirth du 18 novembre 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096196.
239
voilà depuis quinze jours à fabriquer ce séminaire de toutes
pièces, mettant le nez un peu partout, cuisine, chapelle, dortoir,
classe, etc.… On va commencer de suite le latin, car nos jeunes
gens ont eu tous 3 ou 4 ans de formation déjà dans les différentes
missions d’où ils nous sont envoyés. Recommandez cette chère
œuvre à vos pieuses communautés surtout.
Adieu, bien cher frère, et vous souvenez de moi bien souvent au
Saint Autel surtout. Dans les premiers jours de Décembre, j’espère
pouvoir faire mes huit jours réglementaires de retraite ; j’aurai le
plaisir de vivre pendant ce temps-là un peu plus souvent avec vous.
Vous me permettrez bien cette distraction de vous retrouver dans le
divin Cœur de notre bon Maître.
Mes meilleures voeux d’heureuse et sainte année à vous et à toute
la chère famille, maman surtout et la pauvre malade.
Mes respects à Mr le Curé Lintzer et à tous les bienfaiteurs. Adieu
encore et me croyez votre plus que jamais tout affectionné frère
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
79. LETTRE DU 22 NOVEMBRE 1903 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST199
Marienberg, le 22 Novembre 1903
Mr l’abbé Ernest Hirth, vicaire[à] Maria Hilf
Cette liste ne porte que les articles qui manquent dans nos stations actuellement fondées. Deux nouvelles fondations sont aussi en
vue pour 1904.
2 ostensoirs
12 grands chandeliers et 2 croix d’autel
24 chandeliers petits pour autels latéraux et 6 croix
3 encensoirs et navettes
3 bénitiers et goupillons pour aspersion
4 calices
3 ciboires grands
6 missels (petit in folio si possible, à reliure simple)
2 chapelles portatives : boîte en bois
4 clochettes pour messes
3 chemins de croix ; images en couleurs sur papier, grandes, sans
cadres.
Grandes images polychromées de N.S., Sainte Vierge, Saint Joseph,
Saintes Anges, Saints
199 Lettre de Mgr Hirth du 22 novembre 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096197.
240
4 ornements noirs
6 jeux de canons d’autel, carton seul, coins en toile, grandeur
moyenne
3 chapes blanches
2 voiles de bénédiction
1 ornement rouge
1 ornement vert
2 ornements doubles blanc-rouge pour chapelle portative
2 ornements doubles noir-violet pour chapelle portative
Etoffe rouge, solide, pour soutanelles d’enfant de chœur
Etoffe légère, blanche solide, pour surplis d’enfant de chœur
Mérinos noir pour draps mortuaires
Oriflammes
Un dais pour la procession de la Fête Dieu
Etoffe ornementale, bouts d’étoffe
Plusieurs milliers de chapelets solides, passant au cou
Plusieurs milliers de médailles d’Immaculé Conception avec exergue
allemand
Petits christs de 4 ½ centim. pour néophytes
Scapulaires du Mont Carmel et de l’Immaculé Conception.
On acceptera volontiers tous les ornements, surtout ornements pour
jours de fête ; du linge de l’église, aubes nappes, petit linge, et en
général tout ce qui peut servir dans nos chapelles et écoles.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
80. LETTRE DU 25 NOVEMBRE 1903 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST200
Marienberg, le 25 Novembre 1903
Mon bien cher frère
Encore quelques pauvres lignes que je ne prends même pas le
temps de relire. Vous en ferez ce que vous voudrez ; mais si cela peut
rapporter un peu quelque chose grâce au bon sel dont vous allez
assaisonner ma pauvre prose, je vous en serai bien reconnaissant.
Je viens d’expédier mes commandes à nos procureurs pour
l’année 1904 ; elles sont bien considérables, et je crois que la
pauvre bourse sera plus que jamais en déficit.
Entre autre dépense, j’en fais une grosse pour deux bons ânes
que j’envoie chercher à la côte, pour soulager un peu mes
200 Lettre de Mgr Hirth du 22 novembre 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096198.
241
vieilles jambes, ce sera plus de 600 marks. Mais il le faut bien
car j’aurai encore huit mois de voyage en 1904.
Ne pourriez-vous pas vous charger de m’expédier par la poste
100 cartes de visite que vous ferez imprimer à vos frais. Il faut
texte allemand avec les 3 titres de : Weisse Väter201, Ev. De Tebessa, Vic. ap. Süd202 Nyanza.
Ne prenez pas de format trop petit ni surtout de format original.
Le plus simple sera le meilleur. Ajoutez cent enveloppes ad hoc, non
gommées.
J’écris le jour de la Sainte Catherine et vous confie à vous la
commission d’offrir mes meilleurs vœux à la chère maman et à votre
sœur.
Je vous renouvelle encore à tous mes souhaits de bonne année.
Votre toujours bien affectionné
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
81. RECIT DE VOYAGE D’OCTOBRE A NOVEMBRE
1903, ADRESSE A SON FRERE, L’ABBE ERNEST203
Marienberg, Octobre – Novembre 1903
1er Octobre – Nos braves chrétiens tiennent à faire aussi leur
mois du Rosaire. A l’église, la Sainte Vierge reçoit un petit trône
d’honneur, que les Sœurs ornent de leurs plus belles fleurs.
L’assistance à la messe est plus considérable que le reste de l’année ;
et cela se pratiquera ainsi pendant tout le mois. Chacun tiendra
même à réciter tout le Rosaire chaque jour du mois, et ils seront peu
nombreux ceux qui ne le feront pas. Dans la journée, on en voit plusieurs qui viennent s’agenouiller devant la statue de la Vierge à
l’église pour dire leur second chapelet ; le troisième se récitera le soir,
et en famille, là où il y a plusieurs chrétiens dans la même maison.
Nos bonnes gens commencent aussi à s’exercer un peu à la générosité ; souvent on en voit qui laissent aux pieds de la statue de Marie,
leur petite offrande qui consiste en quelques cauris ; ceux-ci forment
la petite monnaie courante du pays. Dans le village même qui entoure notre église, et où l’on compte pour le moment 65 maisons, le
soir voit se réunir de nouveau presque toute la population pour dire
le 3e chapelet à l’église pendant que les autres villages le disent en
famille. Le premier s’est dit pendant la première messe du matin.
Puisse la ferveur ne se ralentir pas trop tôt ! Je pourrais ajouter que
201 Pères Blancs.
202 Sud (ou Nyanza Méridional).
203 Récits des mois d’octobre et de novembre de l’année 1903 de Mgr Hirth, adressés à
son frère l’Abbé Ernest, A.G.M.Afr., O60.
242
presque tous les chrétiens qui assistent à la messe sur semaine,
assisteront aussi à l’instruction catéchétique qui se fait toute
l’année, un moment après la messe. Sur mille chrétiens environ
qui composent notre Marienberg, il y a bien 150 assistances
chaque jour à la messe sur semaine.
Beaucoup viennent même par la pluie ; c’est ce que j’admire le
plus. Il faut savoir que pendant six à huit mois de l’année, cette côte
Ouest du Nyanza a chaque année une abondance extraordinaire de
pluie ; celle-ci tombe surtout dans la matinée. Mais nos gens se sont
fabriqués une espèce de parapluie indigène ; parfois c’est une de ces
longues feuilles de bananier qui mesurent 2 m. de long sur
0.50 centim. de large qui fait fonction de parapluie ; cela est moins
cher et vous préserve suffisamment quand vous n’avez pas trop
d’étoffes sur le dos.
2 Octobre – A propos de la pluie de ce coin de terre, vous saurez
que dans le courant de l’année, nous en avons ramassé plus de deux
mètres ; c’est une belle hauteur ! Aussi ne vous étonnez-vous pas si
on vous le dit qu’il y a ici de beaux ruisseaux, à l’onde claire et limpide, qui coulent toute l’année. Ce pays forme pour cela un contraste
frappant avec le pays du Bukumbi et les autres qui se trouvent au
Sud et au Sud-Est surtout du Nyanza. Par-là souvent les pauvres
gens manquent même de l’humidité et des pluies nécessaires pour
faire leurs cultures ; et on passe quelquefois jusqu’à huit mois de
l’année sans avoir une goutte d’eau.
En ce moment nous sommes par ici au commencement de notre
printemps ; le soleil nous quitte et se rapproche de nous ; bientôt il
va passer sur nos têtes. La vraie saison des pluies commence maintenant ; elle durera en cet endroit environ 3 mois, Octobre, Novembre
et Décembre. Janvier et Février seront un peu plus secs, puis vers la
fin de Mars la pluie recommencera et durera tout Avril, tout Mai,
pour ne finir qu’en Juin. Mais la saison des pluies nous est annoncée chaque fois par quelques formidables orages. C’est ainsi que ces
jours derniers, nous en avons eu un qui nous arrivait directement de
l’Est. Les gros nuages noirs avaient passé comme le vent sur toute la
surface du lac, pour devenir crever sur les premières collines qui
bordent le lac vers l’Ouest. La mission possède sur une de ces collines un assez grand village de cent cinquante feux environ. Presque
toutes les maisons sont cachées dans les bananiers ; chaque hutte
étant isolée dans sa propriété, et à peu près à 100 mètres de la hutte
voisine. La mission elle-même se trouve près d’un lieu de ce village.
Tout le monde tremble quand on vit approcher cet orage ; les coups
de tonnerre, dont ici ordinairement tout le monde s’amuse, même les
enfants, étaient cette fois terribles à faire peur ; ils étaient presque
ininterrompus pendant dix minutes, ainsi que les éclairs qui tom-
243
baient du ciel comme des lames de sabre, aussi pressés que des
coups de feu. Chacun avait peur d’être frappé, et à chaque coup
quand on se relevait pour constater que l’on était encore sauf, on
poussait comme involontairement un soupir en faveur des malheureux qui avaient dû être atteints. Enfin après ces quelques minutes
qui nous semblaient être des heures, non pûmes respirer, à la mission même. Mais qu’était devenu notre village ? En moins d’un quart
d’heure un homme tout essoufflé nous accourait déjà, faisant de
grands signes, car notre première pensée avait été de nous porter
vers le village. « Venez vite, venez vite, tout le village est anéanti, il ne
reste plus personne ». Vous comprenez si on courait... En approchant du village on entendit cependant quelques gens ; ceux-là au
moins n’étaient pas morts ; on crut à une panique seulement, surtout n’apercevant nulle part de maison qui flambait. Mais ce n’était
pas cela. Dans un premier endroit, on en trouva cinq de couchés
qu’on dirait morts ; en un autre trois encore, puis huit à la fois... Et
ainsi on en trouva jusqu’à 32, tous atteints par la foudre qui avait
frappé en 8 ou 9 endroits. Beaucoup d’autres avaient été secoués,
mais n’avaient pas eu d’autre mal. Rassurez-vous cependant et remerciez avec nous la bonne Providence ; sur les 32, aucun n’est mort
depuis, mais on eut passablement de peine à en ressusciter plusieurs ou au moins à les réveiller. Voici les moyens qu’emploient
nos Nègres. Sitôt qu’il y en a un de frappé de la foudre, à la maison, ou tout près, on se hâte de le coucher sur le dos ; on lui
applique sur le ventre un petit tambour, comme il y en dans
toutes les familles, et sur ce tambour on tambourine tout doucement avec la main seulement d’abord. Il paraît que cette musique, ou le petit mouvement qu’elle imprime au ventre, font
revenir la respiration, et le pauvre homme revient à la vie.
Quand c’est hors du village qu’un individu est frappé, et il est
porté de suite à la rivière voisine, et plongé dans l’eau fraîche
qu’on fait aussi couler tout le long de l’épine dorsale, quelquefois, le malheureux reste toute une demi-heure plongé dans
l’eau, et finit par revenir à lui, mais à demi-mort de froid. Il faut
dire qu’il y eut aussi beaucoup de sauvés, mais tout s’en faut
cependant qu’ils échappent tous, et chaque année, en moyenne,
Marienberg compte une victime de la foudre. Les bananiers surtout semblent attirer beaucoup la foudre ; souvent ils sont tordus
sur un espace assez grand, et meurent tous dans les huit jours. On a
vu des champs de patates, de presque un demi hectare, jaunir tout
entier, et périr frappés de la foudre. Ce qui est assez curieux c’est
que les maisons des indigènes, au milieu des bananiers échappent
souvent, même quand la foudre passe par la maison et le toit de
paille ; celle-ci ne prend pas feu. Elle est ordinairement à l’extérieur
toute mouillée de pluie, et à l’intérieur tout enfumée par le foyer fa-
244
milial installé au milieu.
Depuis une année, la foudre a frappé deux fois notre installation
de Marienberg ; une fois c’est le pignon de la maison qui fut atteint,
et trois chevrons furent fendus tout du long, presque en allumettes,
puis la décharge suivit le mur à l’intérieur, et sortit par le trou de la
serrure de la chambre. Le Frère heureusement se trouvait à sa menuiserie et fut tout surpris en rentrant de voir le crépissage de son
mur enlevé. A l’autre bout de la maison, longue de 30 mètres, un
Père conférait avec un chrétien, sans rien éprouver ni se douter non
plus que le danger avait (ait) été si près. Une autre fois, ce fut un des
eucalyptus et le premier de notre cour, qui fut victime ; il avait une
20e de mètres de haut, et une échelle de 8 mètres était appliquée
contre l’arbre ; la tête de l’arbre fut touchée, puis le feu sembla se
partager en deux, dont une partie descendit le long du tronc, l’autre
fendit tout du long un des côtés de l’échelle, puis s’enfonça en terre,
en pratiquant un trou de 2 mètres de profondeur. L’arbre périt aussitôt, et l’échelle dut être refaite à neuf ; à dix mètres de rayon toute la
végétation périt aussi ; mais au moins nos vies étaient sauves. Plaise
à Dieu que nos eucalyptus qui grandissent très vite nous servent
de paratonnerre toujours, comme cela s’est vu trois fois déjà.
Aussi les multiplions-nous, surtout les espèces qui montent plus
droit et plus haut. Nous sommes passablement inquiets par le petit
clocheton que nous voudrions mettre sur notre église ; mais comptons sur Marie et nos bons anges.
Cependant si quelque électricien nous trouvait quelque chose de
pratique comme paratonnerre ? Pratique, cela veut dire, qui détourne
bien la foudre, et qui ne nous coûte rien, ou du moins bien peu.
Notre chef voisin, il y a quelques jours, a été visité aussi de la
foudre ; celle-ci est tombée sur son parc, et lui a tué du coup trente
vaches. Pensez donc, comme ces hommes ont dû rire sous cape ;
c’était un vieil avare de chef qui jamais ne payait à ses gens ni lait ni
beurre ; ce jour-là ses hommes durent l’aider à manger la viande.
3 Octobre – Veille de la solennité du Saint Rosaire. Dans la soirée
a lieu le baptême solennel de vingt-quatre adultes. Vous pensez facilement quelle joie c’est chaque fois pour toute la mission, Pères et
chrétiens, quand cette fête revient. Nos heureux élus ne se contiennent pas d’émotion et cependant on les voit modestes et recueillis
même : c’est que les quelques derniers jours, ils les ont quasi passés
en retraite ; les instructions étaient surtout en vue de leur donner la
contrition pour toute une longue vie d’erreurs et de fautes. Dans la
matinée, toutes les têtes sont absolument tondues, non pas, mais
rasées ; c’est d’abord chez presque tous les Nègres un signe de
grande réjouissance quand ils se rasent tous les cheveux ; mais
c’est aussi pour que l’eau sainte puisse bien couler ; quand il y a
245
beaucoup d’eau cela doit toujours laver un peu mieux que quand
et il n’y en a qu’un peu.
Bien avant l’heure marquée, les catéchumènes à baptiser attendent aux abords de l’église ; leurs parrains et marraines sont moins
pressés, ce sont déjà des habitués à l’église ; ils connaissent nos
heures. On tâche de trouver un moment de la journée où la pluie ne
tombe pas, car notre vieille église de Marienberg n’a pas de péristyle204 (la nouvelle en aura un). Le commencement de la cérémonie se fait hors de l’église, et nos gens admettent fort bien
qu’ayant le démon encore dans le corps, ils ne peuvent entrer
ainsi dans le lieu saint. C’est un plaisir d’entendre leurs réponses
quand on les questionne au sujet de leur foi, quand on leur propose
de renoncer aux diableries et à tous les diables. Quand on leur demande s’ils désirent le baptême, plus d’un ne se contente pas de la
réponse courte du rituel ; ils croyaient manquer à la foi s’ils
n’appuyaient pas leurs oui ou leur non de quelques bonnes raisons
ou au moins d’un énergique ton de voix.
Quelle impression ensuite quand enfin, ils franchissent le seuil de
la grande porte qui s’ouvre devant eux ; depuis si longtemps ils tournaient autour de l’église, où ils n’avaient même pu jeter encore un
regard, et aujourd’hui ils sont dedans ! Les Nègres ne pleurent pas
souvent de joie, et cependant on en a vu le faire le jour du baptême,
quand ils se sentent enfants de Dieu tout de bon.
La cérémonie se termine par la distribution de chapelets et de
croix. Chacun reçoit le sien, gratis encore jusqu’à ce jour, mais
bientôt il faudra les faire payer, car on m’en laisse manquer de
plus en plus ; il nous faut donc les acheter nous-mêmes. Il faut
que le chapelet soit solide et passe autour du cou, et que la croix
mesure au moins 5 centimètres.
Demain nos chers nouveaux font leur première communion ;
chacun est éconduit à la sainte Table par son parrain ou sa marraine.
Après-demain, ceux des nouveaux baptisés qui ont des enfants assez petits pour recevoir le baptême des parasidorum205,
les amènent pour les faire régénérer aussi.
Nos baptêmes solennels se font quatre fois par an : Noël,
Pâques, Saint Pierre et Paul, le Rosaire ; et nos chrétiens connaissent ordinairement et fêtent l’anniversaire de leur baptême.
Dans toutes nos stations, les baptêmes d’adultes se font aussi
4 fois par an. A Marienberg, la moyenne de chaque de ces baptêmes
est de 25 à 30 ; ce qui fait avec les enfants, de 150 à 180 baptêmes à
204 Un péristyle est une galerie de colonnes faisant le tour extérieur ou intérieur d’un
édifice, en dehors de son mur d’enceinte. Cela peut aussi désigner un cloître.
205 « Des petits enfants mourants, prêts pour entrer dans le paradis ».
246
l’église. Avec le temps cela fait nombre. A un autre jour les autres
stations. Demain les parrains et marraines communient en même
temps que leur filleul. Demain d’ailleurs parmi nos mille chrétiens, il
y aura bien 300 communions.
5 Octobre – Hier dimanche, il n’y avait guère moyen de vous
écrire ; la journée est bien assez occupée le dimanche. Nos bonnes
gens heureusement ne sont pas trop paresseuses pour venir à la
messe, quoique quelques-uns aient plusieurs lieues à faire. Le matin
à 6 h. et à 7 h. il y a messe de communion. A 8 h. c’est la grandmesse avec l’homélie. Quoique nos fidèles aiment beaucoup les
chants de la grande messe, auxquels tous prennent part, les
hommes comme les femmes, nous constatons depuis une année que
l’assistance laisse à désirer. C’est que l’église est bien trop petite, et
qu’on n’aime pas rester dehors, où d’ailleurs on ne peut entendre le
sermon. Quand l’église qui est en construction sera achevée, il y aura du mieux sans doute. Mais cette nouvelle église ne tardera pas
elle aussi à devenir trop petite. Après la messe, il faut bien se
soumettre à une séance qui ne se reproduit guère chez vous.
Tout notre monde tient à dire bonjour à chacun des missionnaires. Il faut donc ouvrir la porte de sa chambre à tout le
monde, et accepter d’être envahi par la foule. Cela ne se fait pas
sans bruit et même sans bousculade, mais nos bonnes gens tiennent à ce qu’on se prête à cette marque d’affection. Chacun ordinairement tient à faire voir un peu qu’il est bien venu à la messe.
Cette séance est parfois pénible et fatigante, mais elle est tellement
dans les mœurs du pays qu’aucun missionnaire ne voudrait s’y
soustraire. Les plus à plaindre ce sont chaque année, les nouveaux arrivés qui nous viennent sans avoir toujours le don des
langues ; ils ne peuvent ni dire un mot ni comprendre ce qu’on
leur dit. Alors que faire ? Sinon jouer un peu de l’accordéon, ou
montrer quelques images ? Après quelques jours, ces nouveaux s’y
font, mais la séance n’en reste pas moins accablante.
Dans la matinée, il y a encore un catéchisme aux catéchumènes qui sont plus rapprochés du baptême. Ordinairement sur la
place même qui s’étend devant nos résidences et l’église, il y a un
ou plusieurs grands hangars ouverts où se réunit la foule encore
païenne, mais qui commence à se faire instruire. On invite autant que possible pour que chaque néophyte amène quelque parent
païen ; ceux-ci s’habituent ainsi à pratiquer le dimanche. Dans la
soirée, nos vêpres sont remplacées par le chapelet commun qui
suit la bénédiction du Saint Sacrement ; ce chapelet est toujours
expliqué ; un Père est là qui à chaque dizaine arrête la récitation, pour dire quelques mots sur le mystère à méditer. Espérons
que cela aidera à garder la foi et les instructions chrétiennes suffi-
247
santes. On ne saurait trop veiller à entretenir cette instruction dans
le cœur de nos fidèles, encore trop perdus et trop peu nombreux au
milieu de toute notre société païenne. Tout ce qui reste de temps
encore de la journée, il faut le donner aux néophytes ; c’est le dimanche qui est désigné pour que ces néophytes nous amènent
ceux de leurs parents ou amis païens qui sont assez avancés
pour être inscrits au catéchuménat. Il faut interroger, encourager, donner la médaille. Il faut voir aussi les catéchismes proprement dits qui rendent compte de leurs travaux dans les annexes et recevoir d’eux la liste des moribonds qu’ils ont assistés,
des enfants qu’ils ont ondoyés. Tous les dimanches soir, on finit
la journée avec les oreilles brisées, la tête toute cassée du tapage
qu’a fait la foule. Le Nègre n’a pas de plaisir, là où il ne peut pas
faire du bruit ; et là où il n’a pas de plaisir, l’intérêt, la bonne
volonté, le travail cessent bientôt. Laissons-les donc s’en payer, et
crier à nous assourdir !
6 Octobre – Pendant 2 semaines encore après leur baptême
nos nouveaux entrés à l’église reçoivent une instruction spéciale
dans l’église même. Il faut d’abord leur expliquer tout ce qu’ils
voient à l’église, l’autel, le tabernacle, des luminaires, les
images, le chemin de la croix, les autels latéraux de la Sainte
Vierge et de Saint Joseph, les confessionnaux. C’est après ces
quinze jours qu’ils font leur deuxième communion ; c’est rare
d’en voir un qui pendant ces quinze jours manque la messe du
matin. D’ailleurs les parrains et marraines font bien leur devoir.
Nous avons cela de bon que les parrains prennent leurs rôles au sérieux. Ils sont choisis d’ailleurs sous le contrôle des missionnaires
qui n’admettent que les chrétiens les plus édifiants ; ceux qui auront
suffisamment de zèle et d’influence pour ramener leur filleul si celuici vient à s’égarer. Ce sont les parrains qui veillent à ce que leur filleul vienne bien à la messe le dimanche ; qu’il vienne aux sacrements assez fréquemment ; qu’il choisisse bien sa femme au moment
de se marier. Les marraines surtout soignent bien leur filleule,
qu’elle a soin d’appeler sa fille. Elles connaissent déjà l’usage de se
donner réciproquement des petits cadeaux ; c’est la marraine qui
trouvera un chapelet pour sa filleule dès le jour du baptême ; qui lui
trouvera aussi une petite chaînette pour suspendre sa croix au cou.
Mais voici une coutume que vous n’avez pas au moins. Nous en
avons surpris à la porte même de l’église, et dès après la réception
du baptême qui s’asseyaient sur la place même de l’église, marraine
et filleule, après s’être félicité et fait beaucoup de compliments, la
marraine avait son petit pot de beurre tout frais dont elle oignait
aussitôt sa fille, en commençant par toute la tête, et beurrant ainsi
tout le haut du corps. C’est là une bonne marque de grande réjouis-
248
sance. Nos parrains et marraines tiennent beaucoup à imposer
des noms au baptême, mais chose curieuse, ce ne sont pas leurs
propres noms qu’ils veulent donner. Nous ne pouvons pas toujours les laisser libres de trouver ainsi leur nom, d’abord parce qu’ils
prendraient tous les mêmes, ceux dont ils ont pu retenir la légende,
et ensuite parce que nous ne pourrions pas appliquer ceux que nous
envoient nos bienfaiteurs. Ceux-ci, il est vrai, nous oublient un peu,
et tandis que par ici nos baptêmes d’adultes augmentent toujours,
nos listes de noms imposés par les bienfaiteurs diminuent toujours. Allons, que nos pieux fidèles d’Alsace, qui n’ont pas toujours
de quoi racheter un enfant de l’esclavage, nous envoient au moins de
quoi couvrir un peu la nudité de ceux qui reçoivent le baptême ; il
n’en faut pas plus pour devenir devant Dieu, le parrain ou la marraine de ces néophytes qui de leur côté sont invités souvent par les
missionnaires à prier pour leurs bienfaiteurs.
Une autre œuvre encore bien méritoire que vous devriez recommander à toutes vos pénitentes que leur mari fait trop gémir : c’est le rachat de celles de nos Négresses qui veulent se
libérer d’un méchant mari. Tout de suite, la mission vient d’en
sauver une encore de ces pauvrettes, pour la modique somme de
20.000 cauris = 20 roupies (à 1m. 40) = 25 marks environ. Elle était
cinquième femme d’un vieux qui souvent la caressait plus fort qu’elle
n’aurait voulu. Dans son malheur, Dieu lui a fait trouver le chemin
de la mission. Elle s’est sauvée de chez son mari pour venir se mettre
sous la protection de nos Sœurs ; les 20 roupies représentent le prix
que son mari l’avait achetée, c’est le terme reçu. A ce prix, notre
pauvre fille pourra arriver au baptême, si elle persévère. Mais ces 20
roupies, encore faut-il les trouver. Le cas se présenterait souvent si
nous étions plus faciles pour délivrer toutes ses pauvres malheureuses.
7 Octobre – Depuis quelques jours de nouveau nous sommes
secoués par le diable. A côté de nous, nous avons un jeune chef
qui aurait grand besoin d’être exorcisé. Il gouverne environ 35.000
ou 40.000 habitants, ce qui le rend si fier qu’il se croit le premier
partout du monde.
A la religion, il en veut à mort, et ne manque aucune occasion de
nous le faire sentir. Avant qu’il gouvernât, nous avions sous son frère
pu ouvrir dans ses villages un bon nombre d’écoles où les enfants
apprenaient aussi le catéchisme. Sitôt que cela lui fut possible, notre
roitelet les ferma toutes ; et les chrétiens de son pays, il ne cesse de
les tracasser, de leur enlever leurs propriétés et tous leurs biens.
L’année dernière, sous un commandement de Bukoba, qui était un
peu équitable, nous pûmes faire rouvrir nos écoles, évidemment aux
frais de la mission, qui doit fournir le maître, le payer, fournir aussi
249
tout le matériel scolaire etc. Le gouvernement n’a qu’à recueillir le
bénéfice de telle instruction qui est ainsi répandue ; et il n’a stipulé
qu’une chose c’est qu’il donnerait la jouissance d’une bananeraie au
maître d’école. Mais voici un changement à Bukoba ; un commandement nouveau. Vite nos petits tyrans Nègres ont remarqué son
point faible. Il paraît qu’il vient de recevoir des plaintes contre nos
maîtres d’école qui « ont injustement pris, dit l’accusation, les bananeraies dont ils mangent le revenu ». (Il faut dire que cela s’est fait
tranquillement depuis un an et bien selon la loi). De suite et sans
même prévenir la mission, cette accusation d’un Nègre suffit sans
autre preuve, sans même qu’on en avise ce pauvre Monseigneur, la
station militaire donne ordre d’enlever à chaque maître d’école sa
bananeraie. Et voilà tous les païens adhérents du petit roitelet, dans
une grande jubilation ; partout il faut crier que le nouveau commandement défend de se faire instruire de la religion ; nos quelques chrétiens établis dans ce pays-là sont de nouveau battus, insultés, pillés
et torturés de toute façon. Notre œuvre en 15 jours, perd tout ce
qu’elle a pu gagner en deux ans, et cela sans qu’il y ait moyen de se
faire rendre aucunement justice. Et par qui ? Le petit roi nègre, le
même qui a déjà fait brûler en Janvier la mission de Buynago qui est
sur son pays, ne demanda pas mieux que de nous faire déguerpir. La
station militaire, sous un chef de la trempe de notre nouveau, écoute
n’importe quel Nègre plaidant contre la mission, mais ne consentira pas à écouter nos chrétiens, et encore moins nos missionnaires : « les missionnaires ne font que mentir ». Faire de grands rapports à la côte, au gouverneur ? Sans doute, il est personnellement
bien disposé, mais renverra simplement notre rapport au commandement que nous incriminerons, et finalement croira à son contrerapport. Ecrire en Europe, dans les journaux ou même au Kaiser ?
Cela ne fera que rendre ici notre situation intolérable ; on pourrait
faire casser ce commandant peut-être, à qui ailleurs on donnerait de l’avancement, mais ensuite, notre mission d’ici, et toutes
nos autres missions de l’intérieur peut-être, seront exposées
pendant des années au ressentiment et à la vengeance de nos
petits pachas qui se payent ici une autorité absolue tant sur les
missionnaires, que sur les biens et même les femmes du pays qui
sont à leur discrétion. Priez beaucoup pour nous, et demandez
pour nous la patience dans les souffrances ! J’en aurais long à dire
sur ce chapitre !
8 Octobre – Avec la civilisation qui cherche à s’introduire
dans ces pays, nos Nègres héritent aussi de bien de vices qui ne
les rendront pas beaucoup meilleurs. Voici en particulier
l’habitude qu’ils prennent de fumer le chanvre. Ce chanvre remplace pour eux l’opium et est aussi funeste. C’est le chanvre tel que
250
vous le cultivez en Europe ; mais on ne le cultive ici que par pieds
isolés. Ce sont les feuilles séchées que l’on fume comme du tabac,
mais dans une pipe d’une forme particulière.
L’usage en vient de la côte, par les Nègres musulmanisés qui sont
les premiers à importer partout toutes espèces de vices. Il y a
quelques années encore, et avant l’arrivée des Européens, c’était un
cas grave d’être pris à fumer le chanvre ; les chefs faisaient poursuivre les coupables, les dépouillaient de tout ce qu’ils possédaient,
et en cas de récidive les tuaient, c’était radical, et efficace surtout,
car alors les fumeurs de chanvre étaient bien rares. Or maintenant,
quoique pour la forme il existe des règlements contre le chanvre,
c’est autour des Européens que toute la kyrielle des servants et employés se groupe pour fumer ; on se cache un peu seulement, c’est si
facile dans les huttes des Noirs. Souvent les Européens n’y voient
rien ; d’autres sont informés de la chose, mais la regardent comme
inoffensive.
Cependant les effets sont absolument désastreux ; d’autant plus
que les femmes se sont mises à imiter les hommes. Après quelques
instants seulement, le fumeur perd sa raison totalement, et prend
plaisirs à rêver debout comme on dit, à poursuivre toutes sortes
d’imaginations dégoûtantes. Le fumeur devient bientôt un être
immoral qui poursuit tous les maux et cherche à les réaliser ; il
se met à boire avec excès et prend plaisir à être toujours saoul.
Il devient batailleur, disputeur et ne peut plus vivre avec personne ; il devient tellement paresseux qu’on ne peut plus lui
confier aucun travail ; il ne fait plus que tromper et mentir ;
l’hypocrisie et la mauvaise foi lui deviennent habituelles. Peu à
peu il perd toutes ses bonnes qualités, pour devenir absolument
abruti ; les yeux deviennent ternes, et tout rouges, le regard est bête
et méchant. La santé est ébranlée, l’appétit disparaît, les forces
mêmes s’en vont. Ce qu’il y a de terrible, c’est que les malheureux
qui ont ce vice, ne peuvent pas fumer seuls ; ils cherchent à en corrompre d’autres, des enfants et des filles surtout avec lesquels la
luxure est plus facile ; ils ont comme la manie de pervertir tous ceux
qu’ils trouvent. Le mari qui fume le chanvre ne peut plus vivre avec
sa femme, que celle-ci fume aussi, ou qu’elle résiste, le mariage est
condamné, la paix a disparu. On ne tarirait pas si on voulait dire
tout ce que produit de crimes, ce maudit chanvre ; et quand il vous
reste un peu de conscience et d’amour de l’humanité, on regrette les
exécutions et les supplices qui jadis au moins mettaient nos Noirs à
la raison. Aujourd’hui l’excès du chanvre tue dix fois plus de gens
que jadis les peines qui poursuivaient ce crime.
Ajoutez à tout cela que tous ces fumeurs de chanvre qui se
comptent par villages entiers, sont absolument inconvertissables ; il n’y en pas un sur cinquante qui arrivera au baptême, s’il
251
s’agit au moins des adultes qui ont vécu dans l’habitude de fumer.
Malheureusement quelques-uns de nos chrétiens même se sont laissés séduire ; il y en a même qui prétendaient avoir entendu dire que
ce n’était pas un péché de fumer le chanvre, et qui pensaient n’être
pas obligés d’en parler en confession. Nous avons pu cependant les
détromper, et nous espérons que bientôt cette plaie qui commençait
aura disparu de notre petite famille de chrétiens. Mais le pays est à
plaindre. Ne vous étonnez pas vous-même si vous voyez que nous
sommes un peu sévères : venez voir d’abord les mauvais effets de
cette habitude. Il faut dire que nos Nègres, avec leur nature qui va
aux excès, ne pourraient jamais imaginer que quelques-uns pourraient faire un usage modéré seulement de cette plante, comme on
fait pour le tabac ; ils savent bien tous que quand ils veulent fumer,
c’est pour se procurer les mauvaises jouissances, dont ils ont honte
eux-mêmes. C’est un miracle de la grâce que nous puissions trouver
à faire des chrétiens là où règne le chanvre.
9 Octobre – Je vous ai écrit quelquefois que dans ces petits
royaumes de la rive Ouest du Nyanza, nous n’avançons pas vite
dans l’ordre de Dieu, parce que nos gens ne jouissent d’aucune
liberté. Vous vous imagineriez difficilement jusqu’où cela peut aller.
Voici quelques exemples. Personne ne peut acquérir de propriété,
tout est au roi. C’est l’habitude que chaque famille vit surtout du
produit de sa bananeraie ; celui qui y demeure l’a reçue du roi ; il la
cultivera, il l’améliorera, il fera une clôture tout autour ; il y plantera
peut-être quelques-uns de ces arbres dont l’écorce donne les habillements de la famille, et les couvertures pour se défendre du froid, il
aura même semé sous les bananiers toute une récolte de haricots, de
pois, de maïs etc. ... N’importe, si, au moment de cueillir la récolte, il
plaît au roi d’expulser celui qui a fait tous ces travaux, celui-ci n’a
qu’à s’exécuter. Aucun dédommagement même ne lui est dû ; il ira
planter ailleurs, et en attendant une nouvelle récolte, il se serrera le
ventre.
Le commerce sans être interdit par endroits (en d’autres endroits
de cette rive il l’est) est rendu partout impossible. Personne d’abord
ne doit sortir du pays sans avertir le roi. Et puis tout ce qu’on peut
acheter dans un pays étranger, le roi a droit de le saisir quand il lui
plaît. Le cas est arrivé et bien souvent à ma connaissance, pour des
vaches, des chèvres, des dents d’éléphants etc. ... Je me rappellerai
toujours la détresse de nos premiers jours à Marienberg, fin 1892.
Nous voulions acheter une chèvre ; ah non « c’est au roi » nous
disait-on. Nous voulions du petit poisson qu’on venait de retirer du
lac ; ah non ! « C’est au roi ». Nous voulions acheter des haricots que
l’on aurait bien désiré nous vendre : « Ah non, toujours au roi, le roi
ne l’a pas dit ». De sorte que pendant près de six mois, pour toute
252
viande nous étions réduits à manger quelques sales oiseaux que l’on
nous laissait abattre. Un jour quelques indigènes nous traînèrent un
porc-épic, moitié pourri, et pris dans un piège 3 jours auparavant :
« ces animaux-là ne sont pas au roi », nous dit-on. Je n’assurerais
pas que ce n’est pas le roi lui-même qui nous le fit amener.
Il y a quelques gens ici qui voudraient se civiliser sur un autre
point : ils voudraient qu’il leur fût permis dans l’enceinte de leur
bananeraie, de creuser de vulgaires cabinets pour y faire leurs
besoins. Non, cette distinction est réservée au roi et à quelques
grands chefs ; le paysan ne doit pas s’émanciper jusqu’à permettre à sa famille de se poser où elle veut : ce serait trop de
liberté. Il faut respecter la bananeraie qui appartient toujours au roi,
nos pauvres gens iront au moins dans la brousse.
10 Octobre – Pour le travail, il n’y a pas plus de liberté que pour
le commerce. Aucun Nègre n’osera aller demander à son petit roi,
la permission de venir travailler à la mission, et cependant en
secret, les gens nous disent bien qu’ils brûlent d’envie de venir
gagner chez nous des cauris, qu’ils pourraient ensuite revendre
en cachette pour se procurer une étoffe ou quelque morceau de
viande. Ces roitelets ont trop peur que leurs gens ne s’émancipent,
et qu’ils ne s’attachent à d’autres maîtres qui sont un peu moins
exigeants. Dans les premières années quand la mission en voulait
faire un travail, il fallait attirer des étrangers. Les Baganda heureusement étaient toujours dans le voisinage ; eux ne sont pas si
sots ; ils venaient faire fortune là où nos propres voisins étaient
condamnés à souffrir de la faim ; ces Baganda ont bâti toute la
mission de Marienberg il y a 10 ans ; ils ont bâti depuis, celle de
l’Ussuwi à 200 Kilom. de leur pays, et celle de Buyango sur la
Kagera. Marienberg a pu accueillir aussi dès 1894 un terrain inoccupé par suite des guerres ; ce terrain occupait l’emplacement d’un
assez grand village. Sous la protection de la mission ce terrain fut
vite repeuplé, et ainsi cette mission eut quelques travailleurs. Mais
ces travailleurs sont insuffisants depuis 2 ans et demi ; car il nous a
fallu refaire à neuf toute la résidence des missionnaires, avec dépendances et écoles ; bâtir tout un établissement pour les Sœurs et
leurs nombreuses filles, et maintenant enfin élever une grande église.
La bonne Providence nous envoya à Bukoba en Juin 1902 un chef
qui eut le bon esprit de voir et de comprendre ce dont ce pays souffre
le plus. Il obligea chacun des 3 chefs voisins de nous fournir chacun
30 hommes toute l’année pour faire nos travaux. Nous payons ces
hommes pour leurs travaux qu’ils font chaque fois à l’entreprise.
Mais ces coquins de chef ont trouvé encore le moyen de tromper. Au lieu de laisser venir librement tous ceux qui voudraient
gagner quelque salaire, c’est eux qui choisissent tous les mois,
253
quelques pauvres hères qu’ils désignent, et qu’ils prennent malgré eux, afin de nous contrarier nous-mêmes le plus possible
dans le travail, et ne pas s’exposer à perdre quelques ouvriers
libres. Cette manière de faire, indispose nécessairement ces ouvriers
forcés de venir, et les éloigne en même temps de la religion. Depuis
Juillet 1903, Bukoba a un nouveau commandant ; l’effet s’est fait
sentir de suite ; l’un des 3 chefs a pu gagner le commandant, et avoir
ses bonnes grâces ; depuis ce temps, les 30 hommes ne veulent plus,
et notre église est menacée de rentrer en terre, sous les pluies diluviennes qui nous arrivent bien trop tôt. Serait-on peut-être jaloux de
voir que nous voulons construire un peu proprement, et que nousmêmes nous ne craignons pas de mettre la main à l’œuvre ?
12 Octobre – Encore un effet de la servitude où se trouvent
les gens : ils ne sont pas libres de nous vendre de la nourriture
comme ils le voudraient ; et la conséquence en est pour nous
que tout notre monde de la mission souffre de la faim. L’endroit
même où se trouve située la mission n’est pas fertile ; chaque famille
peut bien à force de travail cultiver à peu près ce qu’elle consomme,
mais nos orphelinats de garçons édifiés ne peuvent pas s’en tirer.
Nous voudrions en effet que quelques-uns des garçons passent leur
temps à l’école ou à l’apprentissage des métiers ; et quelques-unes
des filles ont à faire d’autres travaux que les cultures. Nous sommes
donc réduits à acheter de la nourriture pour conserver nos œuvres.
Or il plaît aux chefs qui nous entourent de spéculer toujours làdessus pour nous vendre eux-mêmes la nourriture qu’ils prélèvent
sur leurs gens arbitrairement, et le mal est qu’ils persistent à nous la
vendre trois ou quatre fois sa valeur. C’est inabordable, et surtout la
vente même est livrée aux caprices du chef. On ne mange guère dans
ce pays que la banane qui doit être cueillie verte, et cueillie donc tous
les matins ; en fait de conserves ou de légumes secs, il n’y a que les
haricots très rares et très chers. C’est parce que nous ne pouvons
pas acheter régulièrement que nous n’avons pu ouvrir encore de
grandes écoles en cette station, quoi que ce soit notre désir depuis
plusieurs années. L’année dernière nous avons réuni autour de
nos Sœurs environ 80 filles ; mais voilà que les vivres qui se font
rares vont nous obliger aussi de renvoyer cette œuvre et de fermer peut-être notre pensionnat. Quelle pitoyable administration
dans un pays qui pourtant avec un peu de liberté serait si beau !
Dans les environs de la mission, les pauvres gens seraient très sérieux de nous vendre leurs produits contre quelques étoffes qui leur
serviraient pour se couvrir, mais non, leur chef se fâcherait et leur
reprendrait leurs étoffes.
13 Octobre – Encore l’esclavage. Malgré tous les rois et tous les
diables, nous avons pu faire quelques néophytes : ceux-ci ont besoin
254
d’un peu de liberté pour pratiquer la religion, venir se confesser, observer le dimanche et les jours de fête. À force de les pousser, nous
avons pu leur faire gagner quelques roupies. Le gouvernement voudrait introduire l’impôt dans ce pays, de sorte que sur chaque
hutte serait prélevée la taxe de 3 roupies (3 x 1 mark, 40). Vous
figurez-vous maintenant que nos prétendus sultans refusent tant
qu’ils peuvent ces roupies que leur offrent nos gens pour se libérer l’espace d’une année au moins, de toute corvée, en payant
leurs 3 roupies ? Nos chefs pourtant aiment les roupies à la folie,
mais plutôt que de lâcher quelque chose de leurs vieilles coutumes
d’esclavage, plutôt que de donner un peu de liberté à leurs gens, ils
préfèrent se passer de ces roupies qu’ils aiment tant. De cette manière ils continuent à être absolument et roi et dieu de leurs sujets,
qui sont obligés assez souvent d’aller offrir de vraies adorations à
leurs tyrans. À tout propos en effet on entend un tambour spécial
qui se fait entendre dans chaque capitale pour convoquer tels et tels
villages à venir saluer en masse le roi, et lui faire un petit travail, ou
au moins venir s’accroupir sur la grande place de la capitale pendant
une journée entière. De pareilles mœurs ne vont guère avec la liberté
de pratiquer la religion, voilà pourquoi les petits rois qui nous entourent ne peuvent nous aimer. Cela ne se fait ainsi que sur la côte
Ouest du lac.
14 Octobre – Chez vous au moins quand vous vous sentez malade, vous êtes libre d’aller trouver le médecin. Par ici non. Dans les
villages païens qui entourent la mission de Marienberg, et où nos
missionnaires ont fait bien des tournées, beaucoup de gens nous
connaissent et volontiers auraient confiance en nos remèdes. Mais
voilà, sur ce point encore ils ne sont pas libres. Le roi leur défend
d’abandonner les sortilèges des temps d’autrefois, auxquels cependant ils ne croient plus ; il leur défend de venir chez les
Sœurs qui tiennent pharmacie ouverte ; les malades n’ont
qu’une liberté, celle de mourir, s’ils ne veulent plus des remèdes
de leurs sorciers. En voici un de ces remèdes qui se pratique encore
assez couramment. Dans tous les villages, on a repris depuis cinq
ans, le culte du grand serpent python, que la mission avait pu
faire disparaître pendant quelque temps. Ces serpents ont leurs
huttes particulières, où on les soigne et les nourrit, avec un sorcier
ou une sorcière qui est spécialement payé pour la garde de ce serpent, génie ou esprit. Pour les maux de ventre dont souffrent souvent
nos pauvres gens, il faut alors avertir le sorcier qui, avec plusieurs
aides, amène son dieu-serpent dans la maison du malade, et le serpent est dirigé pour passer et repasser à plusieurs reprises sur le
ventre du pauvre malade. On dit que cela suffit pour guérir radicalement. Pour moi je crois que rien que la peur suffit bien pour
255
faire oublier la plus forte colique.
15 Octobre – L’année dernière nous avons pu obtenir qu’on ouvrît
quelques-unes des écoles de villages, qu’un de nos petits tyrans avait
fait fermer il y a cinq ans. Mais cela ne faisait pas l’affaire de notre
persécuteur. Le gouvernement lui ayant demandé d’envoyer ou plutôt de donner liberté aux écoles, celui-ci inventa d’appliquer aux
écoles aussi le système de corvée ou de l’esclavage. Beaucoup des
meilleurs familles auraient voulu envoyer leurs enfants pour les
faire instruire, mais le tyran le défend à ceux-là, et fait choisir
parmi les plus pauvres qui ont besoin du travail de leurs enfants,
ceux qui sont plus bornés et moins bien doués pour l’intelligence, et c’est ces ânes-là qu’il oblige de fréquenter l’école. Notre
cher gouvernement voit cela, et il n’y fait rien ; il est un peu embarrassé ; c’est lui qui a donné sa couronne et son trône à ce tyran dont
le pays ne voulait pas.
16 Octobre – Encore un détail. Dans cette région les étoffes
commencent seulement à s’introduire, et cela ne se fait pas rapidement, on le conçoit, puisque les gens n’ont même pas la
liberté des gagner une étoffe. On continue donc à s’habiller d’une
sorte de fibre que l’on détache de longues feuilles du palmier ; ces
fibres sont comme suspendues à une ceinture et tout l’habit à l’air de
grandes herbes fines qui descendent le long du corps et des jambes.
Cela n’a pas beaucoup de valeur. Cependant il n’y a que deux ou
trois endroits du pays qui produisent cette variété de palmiers. Croiriez-vous que le roi a encore mis la main là-dessus pour défendre
d’aller se fabriquer des culottes à la forêt selon son bon plaisir. Il faut
attendre la permission de Mr le roi, et celle-ci n’est accordée qu’à ces
certaines époques assez rares de l’année. Si vous avez un accident
entre-temps, si votre costume se perd, ou est détruit par le feu, vous
attendrez et vous coucherez à l’ombre dans votre maison, ou sortirez
en public avec votre seule modestie pour vous couvrir. C’est commode n’est-ce pas pour avoir les fidèles hommes et femmes régulièrement à la messe !
Les jeunes garçons, les jeunes filles surtout n’appartiennent qu’à
moitié à leurs parents. Les garçons sitôt qu’ils peuvent se remuer
un peu pour travailler, sont ramassés pour vivre en communauté
chez les principaux chefs du pays, qui leur fait soigner ses
veaux, ses chèvres, balayer ses cours ou arracher les herbes de
sa place. Les filles dont le père meurt, sont très souvent enlevées simplement à la mère quand il n’y a pas de proche héritier
mâle, et deviennent la propriété du roi dont elles font tous les
petits travaux. Elles grandissent dans les arrière-cours, en troupeaux avec une simple ficelle pour s’habituer à la décence. Elles ont
un gardien ou des gardiens attitrés, et qui les conduisent quelquefois
256
comme on conduirait un troupeau de chèvres aux pâturages. De
temps en temps, plaît au roi d’en distribuer de ces gazelles-là à
quelque jeune favori qui a trouvé moyen de flatter sa majesté ; on
conçoit que le roi ait beaucoup de demandes à ce sujet.
Mais il y a bien d’autres femmes que le roi peut enlever de chez les
particuliers comme il lui plaît et sans même que nos gens aient l’idée
qu’on peut même comme simple sujet résister à des pareils caprices.
Ah ! Quand est-ce que la religion sauvera ce malheureux pays
d’un si triste esclavage !
17 Octobre (vendredi) – Je ne vous ai pas parlé peut-être de la
manière de travailler de nos gens. Presque tous les travaux de culture se font par les femmes armées pour cela d’une petite pioche, en
forme de cœur. L’anneau de nos pioches européennes est remplacé
par une longue queue qui s’emmanche à angle droit dans un manche
noueux de 0,50 mètre de long au plus. La pauvre femme travaille
péniblement, le nez est toujours en terre. Ordinairement, elle manie
la pioche d’une main seulement ce qui est assez facile dans une terre
toujours détrempée par la pluie ; l’autre main est occupée à arranger
la terre et à mettre les herbes en place.
L’homme n’a guère que le temps nécessaire pour construire et entretenir sa hutte ; il doit encore prendre soin de la haie qui entoure la
bananeraie dont il jouit, jusqu’à ce qu’il plaise au chef de la lui enlever. La beaucoup plus grande partie de l’année, l’homme est obligé de travailler pour son roi et ses chefs. De grand matin, on entend le tambour spécial qui réunit tous les travailleurs. Souvent le
travail est assigné d’avance ; chacun coupe dans sa bananeraie les
matériaux de construction qu’on lui a assignés ; c’est une poutrelle,
c’est un paquet de roseaux ; c’est un fagot d’une espèce de bast 206
qu’il détache du tronc de bananiers ; quelquefois c’est un simple fagot d’herbe verte qu’il est obligé de couper dans la plaine. Arrivé à la
capitale ou bien chez le chef, tout le travail consiste à placer soit le
bois apporté, soit à attacher les roseaux, soit à mettre l’herbe sur la
toiture etc. ... Ce n’est ordinairement ni long ni fatigant, mais la
journée y passe, car chacun après avoir mis en place les matériaux
par lui fournis, va s’asseoir sur la place, où l’on devise et fait de la
petite politique, jusqu’à ce que vers le soir on reçoive permission de
rentrer au foyer.
C’est ainsi que des milliers de journées sont gaspillées pour
faire des travaux de rien, entretenir la résidence du roi, ses
huttes pour les femmes, pour les vaches, ses haies et clôtures...
Il est intéressant parfois de voir ces pauvres Nègres obligés de remuer une poutre un peu grosse. Ce sont alors cent cinquante ou
206 Traduit de l’Allemand : « Écorce ».
257
deux cents hommes qui sont sur pied, faisant leurs efforts plus ou
moins sincères autour de la masse ; il y a des fifres et des tambours
aussi, et presque autant de gens pour crier et commander qu’il y en
a pour travailler. On dirait des fourmis autour d’une paille !
Tous les jours vous rencontrerez dans tous les sentiers qui
mènent à la capitale quantité de gens qui portent sur leur tête
de grand paquet de nourriture pour l’entretien de la cour du roi.
C’est là encore un des grands travaux. Dans toutes les petites capitales, chaque roi veut dépasser en grandeur son voisin, tout
comme en Europe et ailleurs ; il s’entoure du plus grand nombre de
gens possibles. Il y a d’abord tous ceux qui sont attachés à son service tant pour sa personne que pour courir dans toutes les directions. Il y a aussi la classe de jeunes pages et de paladins qui sont
nombreux et qui passent leurs journées à ne rien faire. Il y a la série
de toutes les femmes dont chacune a un nombre plus ou moins
grand de servantes. Il faut que le pays nourrisse tout ce monde-là. Il
y a en plus encore tous les étrangers visiteurs du roi, tous les amis
de ceux qui sont employés à la cour. Point d’auberges, ni d’hôtels.
Chacun tâche de se faire inviter ; et des gens qui n’ont rien à faire du
matin au soir que de songer à leur ventre, vous pouvez penser ce
qu’ils doivent engouffrer. Aussi partout dans les coins de bananeraies de la capitale trouve-t-on des morceaux de pelures de bananes.
En même temps que les paquets de nourriture vous voyez dans
les grands chemins aussi des convois entiers de gens portant sur la
tête une forme de très grosse courge, à tige droite et longue de
presque un mètre. C’est la bouteille ou plutôt la dame-jeanne du
pays, et la tige c’est le goulot. Dans cette courge qui a été parfaitement évidée se transporte le vin de banane ; il y en a de dix litres, de
vingt et même de trente ; les autres plus grosses courent trop le
risque de casse et ne sont pas employées.
Un homme de ce pays, s’il se respecte ne sortira guère de chez lui,
même pour une petite visite au village, sans prendre à la main ou
sans confier à son garçon, une courge plus petite à peu près de
même forme ; elle tient deux ou trois litres du même liquide, et dans
le long goulot se trouve toujours un long tuyau par lequel on suce
quelques gorgées du précieux liquide toutes les cinq minutes.
C’est de bon ton.
Ne croyez pas la date que vous lisez ci-dessus, nous en sommes presque au 19 Novembre. Voici ce qui est survenu. La caravane des nouveaux confrères est arrivée, et pour la besogne il a fallu
courir au plus pressé : Voir un peu dans quel coin du Vicariat
chacun irait se loger ; former et expédier les différentes caravanes subdivisées ; recevoir et dépouiller le ravitaillement de
l’année, puis le distribuer surtout et l’expédier dans toutes les
258
directions. Le plus gros du travail achevé, un voyage s’imposait
encore, il a fallu se rendra à la jeune mission du Kyanja, à 45
Kilom. environ de Marienbeg, pour essayer d’y installer notre
première école-séminaire de ce Vicariat ; c’est de ce Kyanja que
je vous écris, et tout juste l’avant-veille de ma rentrée à Marienberg ; contre mon attente le reste des 15 jours passés ici a été tellement occupé !
Mais reprenons un peu l’énumération de ce dessus, vous pénétrerez un peu dans notre vie journalière pendant un mois de l’année au
moins. Il est vrai, ce mois d’Octobre, qui nous ramène à peu près
chaque année la caravane, est unique. C’est le mois du matériel.
Donc six nouveaux sont arrivés encore cette année, cinq
Pères récemment ordonnés et un Frère. S’ils étaient venus à
vingt, il y aurait bien eu de la place pour les disséminer tous,
mais voilà, la Maison-Mère nous en envoie un peu selon les ressources de chaque Vicaire, et comme les miennes, malgré toute
la peine que vous vous donnez, ne montent jamais bien haut, je
ne suis pas des mieux partagés. Il est vrai que les Vicariats se valent à peu près tous à l’équateur ; leurs ressources sont les mêmes
à peu près pour chaque, et le nombre des missionnaires aussi.
L’Uganda seul fait exception ; il a vingt fois plus de chrétiens et deux
fois plus de missionnaires. Nos six sont originaires un peu de tous
les pays ; il y a un P. Cunrath [1876-1941] dès environs de Strasbourg ; il y a un Lorrain allemand qui ne sait guère que le français,
un Hollandais qui sait autant d’anglais que d’allemand ; un Français
de l’Ouest, un Luxembourgeois, et enfin le Frère hollandais aussi.
La distribution des missionnaires est chaque année un grand
cauchemar, d’autant plus que je fais un peu à moi seul sans mon
conseil ; les plus anciens du Vicariat se trouvant ordinairement
loin du centre. Cette année, il y avait une difficulté de plus ; on voulait fonder trois stations nouvelles avec six recrues seulement alors
que nos constitutions exigent trois missionnaires par poste. Vous
comprenez qu’il faut loger toujours les nouveaux à bonne école, afin
qu’ils fassent un bon apprentissage, non pas tant de la langue, que
de la manière de gagner les cœurs. Finalement cinq de nos nouveaux
partirent pour 4 directions différentes du Rwanda, et le 6e prit le
chemin du Bukumbi. Cette station dut céder son supérieur
P. Jos. Barthélemy [1874-1956] qui y fonctionnait depuis 4 ans, et
qui fut désigné pour fonder notre nouvelle station de la Consolation sur la côte Est du Nyanza. Le P. Meyer [1873-1965] de Mulhouse sera supérieur du Bukumbi ; il a avec lui deux prêtres et un
Frère, quatre en tout parce que ce poste qui est déjà un des plus
difficiles a augmenté cette année encore son travail en bâtissant une
chapelle annexe à Mwanza ville, à 25 Kilom. Ce district du Bukumbi
a plus de 300 000 âmes, et des catéchistes et des écoles un peu par-
259
tout. Avec cela le P. Meyer [1873-1965] a la mauvaise habitude de
prendre souvent la fièvre.
Nos nouveaux confrères nous arrivèrent cette année, je pourrais presque dire en chemise. Le chemin de fer les conduisit assez
bien jusqu’au lac ; on ne mit que 50 heures environ. Mais là, ils
tombèrent entre les mains des Indiens qui en prennent à leur aise
avec les Blancs. Nos confrères durent continuer sans leurs tentes et
bagages, qu’on promit bien de faire suivre le jour même. On fit si
bien ces tentes que les effets rejoignirent les missionnaires à Marienberg seulement 35 jours plus tard. Heureusement cependant que
ceux-ci avaient leurs lits de camp ; mais pour remplacer les tentes,
on n’eut que l’imperméable avec cela, rien pour cuisiner pendant
huit jours. Tout le long de nos côtes du Nyanza, il n’y a pas d’hôtels
encore ; on en fut quitte pour griller des bananes sous la cendre.
Heureusement aussi que les Baganda chrétiens connaissent déjà un
peu la charité ; là où les Pères trouvèrent des chrétiens, ils n’eurent
pas à souffrir de la faim.
Cette année ce fut un grand travail à Marienberg de remanier tout
le ravitaillement des stations ; il arrive ordinairement en Octobre
aussi. Par raison d’économie, les commandes arrivent en gros au
centre du Vicariat où tout est ensuite réparti selon les besoins. Mais
depuis deux ans, on se permet de nous expédier des colis assez
lourds ; cela va assez bien pour Marienberg qui n’est qu’à 10 Kilom.
du lac. Mais de cet endroit, c’est à dos d’homme qu’il faut envoyer les
caisses dans presque toutes les stations, et quand il s’agit des montagnes du Rwanda les charges ne peuvent guère aller qu’à 20 ou 25
kg. Alors on fabrique des caisses avec tout bois ; on roule les affaires
dans des nattes tressées avec de la paille ; on les ficelle avec du bast
que l’on arrache aux bananiers... Mais tout cela ne garantit pas les
objets contre les pluies, et comme nous sommes en Novembre nous
avons des averses à peu près tous les jours. Il faut s’attendre à ce
qu’il y ait certains objets qui seront lavés par la pluie, et quand ce
sont des ornements d’église, cela multiplie les couleurs d’une façon
assez désagréable.
Mais laissons les caravanes et arrivons à notre petite université de
Kyanja. Elle est à près de 50 Kilom. au sud de Marienberg. Pour vous
ce serait un jeu de vous y rendre en une heure, mais ici c’est tout de
suite une affaire ; il n’y a pas de chemin de fer d’abord, ni même de
voiture quelconque, ni même d’âne cette fois, car nos derniers en ce
pays de pluies interminables ont succombé tous l’année dernière. Il y
a au moins un petit semblant de route, c’est-à-dire qu’on a par endroits gratté l’herbe et coupé la brousse ; les troncs et trognons restent toujours à 25 centimètres au-dessus du sol, et l’herbe est ramenée en forme de bourrelets qui courent de chaque côté tout le long de
la route, de manière que celle-ci devienne au bout de peu de mois
260
comme un lit de rivière qui sert d’écoulement à toutes les eaux dont
nous sommes richement gratifiés. Il va sans dire que toutes les
grosses pierres et tous les blocs de rocher que la Providence a semés
par là, restent précisément à leur place native sans songer même à
bouger de là.
Ce qui nous manque en ce pays ce sont les hôtels, aussi fautil à chaque petit voyage s’équiper comme si on allait faire le tour
du monde. Il faut emporter sa tente pour la nuit ; il faut emporter
son lit de camp et ses couvertures ; il faut avoir sa cuisine et ses
petites provisions, sa chapelle portative et une table ou un pied quelconque pour l’installer ; il faut même sa petite chaise... Si l’Européen
allait dans un pays où il n’y a pas de chrétiens qui connaissent déjà
nos habitudes, si l’Européen voulait voyager par trop simplement,
souvent sa santé en souffrait, et puis surtout les païens perdraient
pour sa personne toute déférence et tout respect. N’oubliez pas non
plus d’emporter la bourse, c’est-à-dire quelques mètres de cotonades
et quelques chapelets de perles pour payer les quelques services
qu’on vous rendra le long de la route. Puis il faut encore des garçons
pour dresser la tente, un marmiton quelconque, un enfant même
pour vous servir la messe...
Hein ! Quel embarras chaque fois.
Cette fois pour bien des raisons, et comme le voyage était relativement court, je voulus inaugurer un nouveau système de
voyage, à titre d’experimentum207 pour les futurs voyages au
Rwanda. Comme je ne me sens plus de force à faire d’une traite la
petite de distance de 50 Kilom. à pied je fis attacher en guise de hamac une simple toile, tout comme une balançoire sans une longue
perche. Je comptais me faire porter ainsi en hamac pendant la moitié
de la distance environ et arriver au but sans coucher, laissant ainsi à
la maison tente, cuisine, chapelle et tout le reste de gens surtout qui
sont toujours un grand embarras et qui coûtent assez cher. Mais
j’eus le tort de ne prendre avec moi que 8 hommes croyant qu’ils suffiraient ; on ne pèse pas bien lourd sous l’équateur. Mais j’avais
compté sans les mauvais chemins et sans les montées et descentes
continuelles de la région. J’en fus donc quitte pour faire encore bien
plus de chemin que je n’aurais voulu, si bien qu’en arrivant j’avais
l’air, paraît-il, d’un homme qui s’est trop arrêté en route à lire des
enseignes et qui chancelle sur ses bases.
En arrivant au Kyanja, je trouve une mission qui n’est guère
avancée encore. Il est vrai qu’elle a commencé il y a six mois seulement. Mais parlons d’abord de l’école en fondation.
Vous comprenez que le premier soin dans un Vicariat nouvellement érigé ce doit être la création d’un séminaire pour la for207 « D’expérience ».
261
mation d’un clergé indigène ; ce ne sont pas les Européens seuls
qui pourront jamais suffire à convertir et à entretenir dans la foi
tant de millions de païens que trouve devant lui chaque Vicaire
apostolique. Rome a donc été bien sage comme toujours en posant comme règle que le premier souci de chaque chef de mission doit être le séminaire. Mais pour cela, il faut pourtant qu’on
ait tout d’abord des chrétiens baptisés. Dans le Sud-Nyanza à la fin
1895 à ma rentrée au lac, nous n’avions pas deux cents baptisés,
hommes, femmes, vieillards, enfants tout compris. Il fallut donc se
mettre à convertir et tout d’abord dans les deux stations existantes,
et puis fonder aussi au plus tôt de nouvelles stations. Par toutes mes
lettres passées, vous savez un peu comment tout cela s’est fait, bien
lentement à notre gré et pour nous qui luttons sur place contre
toutes sortes de difficultés, assez rapidement cependant pour celui
qui lit le résumé de nos premières huit années de fièvres et de labeurs. Nous avons maintenant quatre stations qui baptisent chaque
année environ 120 adultes, soit chacune 25 à 30 chaque trimestre.
Une cinquième reste stérile depuis sept ans à cause de l’opposition
du chef, une huitième elle aussi quasi-stérile pour la même raison. Il
y a en plus le Rwanda qui dès 1904 va multiplier ses baptêmes
et dépassera bientôt toutes les stations sœurs.
Parmi la jeunesse relativement nombreuse qui a été baptisée
déjà, on a donc essayé depuis 3 années déjà de discerner
quelques vocations, ou ce qui serait plus juste, de créer des vocations, à force de prêcher toujours le zèle et le prosélytisme à
ces petits charnels quorum Deus venter est208, même encore
quelque peu après le baptême. Ici pas de parents pieux qui aient
l’idée de donner une éducation quelconque à leurs enfants ; ceux-ci
grandissent avec moins de soins qu’on en donne aux chèvres de la
maison. Le christianisme renouvellera les idées à la longue, ou plutôt
les donnera à ceux qui ont réellement la foi. Chaque mission tâche
d’attirer ce qu’elle voit de mieux parmi les petits chrétiens et
parmi les écoles ; en général les enfants dans l’espoir d’être un
peu habillés viennent assez facilement vivre sous le régime paternel des missionnaires.
La petite école de la mission même est spécialement surveillée par
un des Pères, et les enfants qui sont bien souples, se forment assez
bien à la piété et à la vertu. Pour la science cela va moins vite, mais
aussi on n’en exige pas trop.
C’est la crème de chaque école de mission que nous avons
maintenant réunie au Kyanja, ou plutôt la moitié de nos stations, car on attend pour plusieurs raisons l’année prochaine
pour faire descendre de leurs montagnes les enfants du Rwanda.
208 « Dont Dieu est leur ventre ».
262
Ceux-là en particulier seront un peu difficiles à acclimater ; hors de
leur pays, ils passent une année presque à se mettre à la nourriture
et à la température.
Que vont bien faire maintenant nos 25 premiers petits séminaristes ? Visitons un peu leur installation ; elle n’est que provisoire,
aussi n’est-elle pas compliquée. Il y a une grande salle d’étude et des
classes, ou mieux un grand hangar ouvert à demi-hauteur sur tout
un côté, le côté le moins exposé au vent et à la pluie. Cela nous dispense de fabriquer beaucoup de fenêtres, ce qui n’est pas commode
en un pays où la fabrication du verre n’est pas connue encore.
Comme porte d’entrée, il y a un grand passage qui sans trop
d’inconvénient reste ouvert en toute saison. A bonne distance du
bâtiment qui est tout fait de roseaux et de paille, il y a un enclos qui
retient à bonne distance tous les curieux qui voudraient approcher
trop près et troubler le silence des études.
Silence, je le dis pour me servir de l’expression consacrée, car
chez les Nègres ce silence est très relatif. Ainsi pour s’exercer à lire
couramment, il faut avoir soin de crier le plus fort possible, afin de
se développer l’organe et les lèvres ; pour apprendre par cœur surtout, rien n’entre non pas dans la tête, mais « dans le cœur où réside
la mémoire des Nègres », si ceux-ci ne crient pas tous en cœur, tant
pour éloigner les distinctions que pour graver les choses au bon endroit.
Nous allons revenir bientôt aux études, faisons d’abord le tour de
l’établissement. La cuisine est plus que primitive. Il y a bien une
hutte ronde qui a été élevée, mais il n’y a encore ni cuisinier ni cuisinière ; l’un ou l’autre serait également reçu. En attendant un des
élèves à tour de rôle épluche les bananes, tapisse à l’intérieur de
feuilles vertes du bananier la grande marmite en terre, en guise de
serviette, puis range une à une les bananes épluchées, et ferme enfin
hermétiquement avec d’autres feuilles imperméables le dessus de la
marmite, afin de faire cuire doucement à la vapeur tout le contenu.
On renouvelle l’opération deux fois le jour, ce n’est pas très compliqué. Ce qui manque encore pour le moment c’est l’assaisonnement ;
il n’y a pas même encore de sel, et puis la sauce manque, cette petite
sauce aux herbes dont aucune cuisine même la plus pauvre n’est
privée.
Le dortoir consiste en une grande hutte ronde dont le toit descend
jusqu’à terre ; il n’y fait pas froid, même par nos nuits les plus humides, car on a eu soin de ne pas laisser une seule ouverture en dehors de la porte d’entrée qui est elle-même assez basse. Et puis au
beau milieu de la hutte on fait matin et soir surtout jusqu’au coucher après neuf heures, un bon petit feu, qui non seulement chasse
les moustiques mais encore purifie de tous les miasmes. Il y a une
bonne quantité de piquets en bois de toutes les grandeurs pour sou-
263
tenir la hutte et lui faire bien conserver sa forme ronde. Comme les
jeunes gens couchent sur tout le tour de la hutte, on a eu soin précisément de séparer chaque couchette par une rangée de petits piquets. Même couché, chacun à le plaisir de voir devant ses yeux le
petit feu qui pétille. La récréation du Nègre partout, c’est la nuit de
rester accroupi autour du feu à deviser ; c’est autour du feu qu’on
répète aux jeunes toute la série de faits de l’histoire ancienne, et surtout toutes les généalogies. Nos élèves dans les premiers temps ont
assez à faire à se donner mutuellement les différentes nouvelles et
curiosités de leurs pays d’origine, qui sont parfois à plus de 200 Kilom. les uns des autres. Comme ils aiment tous la musique, ils
s’amusent aussi à chanter les cantiques appris dans la journée ; et
pour mieux accentuer la mesure, et mettre en même temps plus
d’animation et de vie, ils ont soin de faire un accompagnement nègre
en frappant en cadence dans les mains.
La chapelle ressemble un peu à l’école, c’est une hutte longue ;
c’est pour le moment la plus pauvre de nos chapelles. Il y a pourtant
une table d’autel fixée sur quatre piquets en bois figés dans le sol, et
habillés d’une petite étoffe rouge. Il y a une petite caisse à charnières
qui fait fonction de tabernacle, avec une croix en bois par-dessus, et
deux petits chandeliers de chaque côté. Deux petits flacons de
pharmacie font l’office de burettes et figurent aussi sur un coin. Mais
pas une image ni grande ni petite ; sa nudité m’a fait peine, et j’ai
promis de décrocher trois images en papier que j’ai dans ma
chambre à Marienberg pour habiller un peu une si grande nudité.
Nos bienfaiteurs oublient trop de nous envoyer de grandes et belles
images pour orner nos chapelles ; cependant nos Nègres devant ces
images sentiraient si bien la dévotion augmenter ! Il suffirait de
simples papiers ; des chromos seraient la perfection, il y aurait toujours assez de roseaux ici et de papyrus pour leur faire des cadres.
Nous ne nous amusons pas à faire à nos jeunes enfants une
grande cour de récréation ; d’abord nous n’avons pas d’enclos sauf
celui qui isole un peu leur maison d’études. Dans les pays il n’y a
pas de fauves qui nous font peur, il n’y a que la hyène qui de temps
en temps vient lécher un peu de strychnine, et ne revient jamais
deux fois. Il n’y a pas beaucoup de danger non plus que les élèves se
sauvent du pensionnat ; ils sont encore, assez simples pour venir, si
la tentation survenait, demander la permission à leur P. Directeur.
Pour jouer pendant le jour, à midi, le seul moment libre, il y a la
belle pelouse verte qui n’est pas trop dangereuse pour les maladroits
qui font des chutes ; on fait parfois des parties de barres des plus
animées.
Pendant la journée, nos élèves n’ont guère de moment libre ; on a
supposé que c’était assez de leur laisser toute la nuit de 6 à 6.
Comme invariablement toutes nos journées ont la même longueur, le
264
règlement a été d’autant simplifié. Avec les premiers oiseaux qui
chantent régulièrement à 5 ½ du matin, une demi-heure avant le
soleil, nos élèves se lèvent et cinq minutes après, ils nous ont déjà
rejoints à la chapelle. Ils font une petite méditation à leur manière ;
je ne sais pas trop ce qu’ils peuvent dire au bon Maître, mais il faut
croire qu’ils réussissent encore assez bien, du moins ils n’ont pas
l’air de s’ennuyer. A la Sainte Messe ils récitent en commun et à voix
haute les prières de l’ordinaire, qui les occupent tout le temps ; ils
aiment beaucoup aussi servir le Prêtre et chacun y passe à son tour.
Une fois ou deux par semaine, ils chantent des cantiques en leur
langue pendant toute la durée de la messe cela varie un peu. Un bon
nombre a déjà la dévotion d’entendre tous les jours une deuxième
messe. Il y a après cela un petit quart d’heure pour nettoyer le dortoir et ses abords, et prendre en guise de déjeuner ce qui a pu rester
du repas de la vieille, puis un coup de sifflet réunit toute la jeunesse
sur les bancs. Nos 25 aspirants à la science sont divisés déjà en
deux cours, dont le plus avancé aborde le latin. Comment va-t-on
bien faire, car il n’y a dans cette langue ni vocabulaire pour le latin
ni grammaire, mais surtout nos intelligences nègres n’ont pas du
tout la tournure de celles d’Europe. Ils n’y voient que du bleu à
toutes nos méthodes, même au plus simple comme celle de Lhomond209. Nos enfants ont surtout de la mémoire et du cœur,
l’intelligence à la germaine suivra peut-être dans quelques siècles.
On va essayer de mettre entre les mains des enfants un assez volumineux livre de prière en Kiswahili, langue de la côte qui devient de
plus en plus langue officielle dans toute la colonie ; dans ce livre il y
a les textes en latin des prières les plus ordinaires de nos offices. Le
livre a donc ce double avantage d’initier à deux langues à la fois. Il
faut dire que les élèves ne sont admis au cours de latin qu’après
qu’ils possèdent suffisamment le Kiswahili, lecture, écriture, et intelligence des textes. Nos enfants apprendront donc leur latin sur le
Pater, le Credo, les évangiles, les psaumes ensuite, et si de cette
manière que vous trouverez bien routinière et bien illogique ils
peuvent arriver à comprendre le bréviaire d’abord et le missel,
ils pourront être aptes aussi à comprendre une petite théologie.
Supposé toujours qu’ils persévèrent, ce qui est le gros point, ici plus
qu’en Europe.
Après une bonne dose de latin absorbé par la mémoire encore
fraîche du matin, nos jeunes gens vont sauter un peu et respirer et
crier à leur aise. Il y a ensuite une seconde séance, celle-là pour faire
pénétrer les premières notions théologiques à l’aide d’un bon catéchisme ; l’explication est suivie d’une rédaction en règle, sur le même
209 L’Abbé Charles Lhomond (1727-1794) est l’auteur du De Viris illustribus Urbis Ro-
mae, célèbre livre de l’initiation à la langue et à la culture latine.
265
sujet à l’effet d’ouvrir un peu davantage l’esprit et l’obliger à réfléchir.
Nous comptons donc bien que pendant plusieurs années, nos premiers, encore trop influencés par leurs souvenirs de paganisme, auront bien de la peine à subir pendant dix ans cette espèce de claustration absolue qu’on voudrait leur imposer ; surtout ils verront tous
leurs parents et compagnons les attaquer plus au moins au sujet de
ce genre de vie si nouvelle qu’on veut leur faire mener ; ils reculeront
devant le sacerdoce, ou bien ne pourront faire assez pour le mériter.
Ils ne seront pas perdus pour cela, ni non plus les soins que nous
leur aurons donnés ne seront perdus. On a bon espoir que beaucoup
d’entre eux deviendront catéchistes, et seront ainsi à même aussi de
rendre de grands services à la mission. C’est ainsi que dans deux ou
trois ans déjà nous en aurons qui sortiront de cette école du Kyanja,
pour s’établir au milieu de leurs parents à titre de catéchiste et ils
peuvent seconder beaucoup les missionnaires, leur éviter beaucoup
de fatigues, et surtout procurer beaucoup de baptêmes.
Nos élèves ayant la chapelle à proximité vont la visiter souvent ;
ils ont leur petit examen particulier ; ils aiment à prendre sur leur
récréation de midi pour aller dire leur chapelet. Dans la soirée le
temps donné à l’étude est un peu moins long ; c’est que, de manger
comme ils savent le faire, cela ne rend pas l’esprit plus léger ni plus
dispos.
Le soir donc il y a encore un petit exercice oral de latin, puis
on fait un peu de calcul, parfois un peu de géographie ; il faut
même un peu d’allemand pour parer à tout. Il y a surtout un peu
d’exercices pratiques pour toutes les cérémonies de l’église et le
chant. C’est au chant qu’ils se fatiguent le moins, et la preuve qu’ils
s’intéressent aux cantiques en leur langue surtout, c’est qu’ils les
chantent partout et de nuit et de jour. Il y a même les oreilles fines
qui s’amusent à faire du solfège, le dimanche et le jeudi, et qui réussissent fort bien.
20 Novembre – A titre d’encouragement à nos élèves, voici que le
bon Maître leur envoie ce que c’est pour eux la plus grande friandise.
Des nuées de sauterelles de moyenne grandeur viennent s’abattre
sur la propriété : celles-là ne sont pas un fléau, c’est de l’espèce que
l’on mange, et les Nègres ne sont pas les seuls à en manger.
Chaque année en ce mois-ci qui nous ramène le printemps, les
premières pluies font sortir des quantités de petits êtres d’un jour ou
deux que nos gens appellent des nsenene210 ; c’est ce genre de sauterelles [qui] est des plus délicates sans être tout à fait la grosse espèce
qui est un fléau parfois non pas seulement dans une grande partie
210 Une espèce de sauterelles.
266
de l’Afrique mais aussi dans beaucoup d’autres pays. La petite espèce dont il s’agit ici mesure environ trois centimètres de long ; elles
volent par groupes assez souvent et ont alors un chef qui porte sur la
tête une espèce de haute mitre conique presque aussi longue que
tout le corps. Cette friandise, une vraie bénédiction de Dieu pour nos
gens, est spéciale à cette région-ci seulement, et ne se trouve guère
en dehors de la rive Ouest du Nyanza, que je sache du moins.
Quand ces sauterelles paraissent tout le monde est à la joie et se
met sur pied et de grand matin, qu’il pleuve ou non. Personne par
exemple ne pourra vous dire d’où elles sortent.
Nos gens simples croient que c’est le privilège de leurs rois de leur
procurer cette manne aussi précieuse que délicieuse. Quand ils veulent nous flatter, nous Européens, ils nous disent que c’est nous
dans notre générosité qui les faisons sortir du ciel, où l’on en fait la
plus grande consommation. Pour mon compte, je m’imagine qu’elles
sont pondues en terre dans le courant de l’année par une variété de
sauterelles qu’on trouve un peu isolées dans l’herbe tout le long de
l’année, et qui parce qu’elles ne sont pas bien nombreuses ne font
pas de dégâts et n’éveillent l’attention de personne. Il faut savoir que
dans toute cette région de pluies assez abondantes (4 fois plus que
chez nous) vous trouvez partout où il n’y a ni forêt ni brousse proprement dite une petite herbe très fine et haute d’un demi mètre qui
ne sèche jamais et reste toujours verte. Elle est brûlée trois ou
quatre fois par an, quand elle est suffisamment mûre, c’est pour que
les troupeaux aient des pâturages d’herbes toujours fraîches.
La manière de prendre les nsenene est assez curieuse. A part les
vieux qui n’ont plus de jambes, tout le monde, enfants surtout, se
met en campagne. C’est le matin que la chasse est plus fructueuse.
Les petites bestioles sont cachées dans l’herbe toute mouillée de rosée, elles-mêmes ont des ailes toutes humides et ne peuvent s’élever
que difficilement en l’air. Pour les éveiller, on court dans l’herbe et
chacun à soin de faire entendre le sifflement le plus strident dont ses
poumons sont capables ; sous les pas et le bruit les petites créatures
effarées cherchent à s’envoler et dès qu’elles s’élèvent un peu, le bras
s’allonge pour les saisir au vol. Il faut être leste et avoir de bons
yeux. Chaque chasseur à son petit panier au bras gauche à l’orifice
très étroit et fermé d’un léger bouchon d’herbe, dans la panier même
il y a quelques brindilles d’herbe fine et longue assez enchevêtrée
pour que les sauterelles ne puissent trouver l’ouverture. D’ailleurs le
panier est aussi tressé à jour et les petites prisonnières s’y trompent
au point de chercher toujours à sortir de leur cage par les petites
fenêtres, plutôt que du côté du bras noir, qui leur fait peur près de
l’orifice.
Nos gens ne se fatiguent pas à courir des journées entières pour
butiner ainsi leur friandise recherchée. Il leur arrive de temps en
267
temps que pendant que le bras s’allonge pour attraper la sauterelle
qui a pris son vol, c’est tout le corps qui s’allonge dans l’herbe à la
grande joie du public.
A mesure que le soleil monte et que la rosée disparaît les sauterelles sont aussi plus difficiles à saisir, alors par endroits on met le
feu aux herbes qui brûlant difficilement produisent une grande fumée ; cette fumée non seulement fait lever les pauvres petites, mais
aussi les étourdit ou les aveugle de sorte qu’elles se laissent prendre
assez facilement.
Quand les nsenene sont au moins grand nombre, ces enfants
seuls se mettent à la recherche, et alors ils coupent une grande paille
d’un mettre de long et là-dessus enfilent leur prise qui arrive toujours à plusieurs centaines. C’est un gagne-pain dans ce pays.
Pour les manger, on se contente de les griller un peu dans une
marmite. Le Blanc, lui, a des goûts plus raffinés toujours ; il fait
ajouter un peu de beurre et de sel et tourne les sauterelles dépouillées de leurs ailes, pendant quelques secondes dans sa poêle d’où
elles sortent bonnes à croquer comme des crevettes, mais n’oubliez
pas de servir chaud.
Les quantités ramassées dans la saison qui dure parfois trois ou
quatre mois étant grandes pour faire d’un coup toute la consommation, nos gens ont trouvé l’art aussi de les fumer légèrement, et alors
elles se conservent toute l’année en paquets qui restent suspendus
auprès du foyer où elles ne risquent pas trop de se gâter.
Les petites sauterelles sont ici un mets presque royal, c’est un cadeau rare qu’on se permet d’offrir même aux plus grands chefs.
Une pluie de ces petites sauterelles, ou plutôt une levée de ces insectes ailés est toute une bonne fortune ; on laisse tous les travaux
pour courir tout d’abord à la cueillette de cette manne d’un genre
nouveau. Mais ici les chefs ont encore leurs droits. Comme c’est le
grand chef du pays qui est censé envoyer cette bénédiction à ses sujets, ceux-ci sont tenus aussi d’en ramasser le plus possible pour lui
d’abord et aussi pour les autres chefs. Il faut tout d’abord travailler
pour le ventre du roi, et après seulement pour le sien propre.
Quand les petites sauterelles apparaissaient le dimanche, il ne
faudrait pas essayer de faire croire à nos gens qu’il faut le laisser
passer et attende le lundi pour les ramasser, ce serait mettre leur foi
à une trop rude épreuve. Ils ont hâte alors de courir à la messe la
plus matinale afin de devenir plutôt libres de courir aux champs. Ce
jour-là la grande masse n’est guère fréquentée, et la musique n’a pas
de charmes. C’est que les sauterelles n’arrivent qu’à une seule saison
de l’année. D’ailleurs il ne faut pas toutes les laisser aux païens.
Ces petites bestioles ne font pas de dégâts et ne vont pas dans les
champs cultivés. Elles restent dans la petite herbe fine et si on ne les
ramasse pas elles disparaissaient sans qu’on sache trop où elles
268
passent.
Une seule fois, je me souviens d’en avoir vu un vol entier. Je campais alors dans un îlot du lac, quand un coup de vent nous amena
tout un petit nuage de ces bestioles de la rive opposée. Il y avait peu
de distance, mais cependant les petites n’avaient pas les ailes suffisamment exercées pour voler au loin, et un bon nombre périt même
dans l’eau. Celles qui purent arriver jusqu’au sable du rivage de l’îlot
furent si fatiguées qu’elles se laissèrent toutes tomber. Ce fut une
fortune pour mes rameurs qui oublièrent l’embarquement pour faire
ample récolte. On en mangea tout d’abord pour huit jours au moins,
et puis on fit des provisions mais à faire sombrer la barque. J’avais
beau dire que cela puait, que nous allions périr tous, mes hommes
tous païens encore, me regardaient d’un air de pitié et ne cessaient
de me répéter que je ne connaissais rien encore aux bonnes choses,
que nous voyagerions beaucoup plus lentement pour ne pas courir
de risques etc....
Ils furent les plus forts, et nous perdîmes tout d’abord une journée entière, car il fallut bien faire fumer un peu toutes ces quantités
de sauterelles ramassées, qui sans cela seraient vite entrées en décomposition. Cette fois-là je dus mettre douze jours à faire le trajet
de 6 ou 7 jours. Nos Nègres ne comptent pas le temps. J’aurais pu
presque me dispenser de les payer ; ils se seraient crus assez payés
par la bonne capture qu’ils avaient faite, et qu’ils m’attribuaient sans
doute, croyant qu’à titre de grand hommage je la leur avais procurée.
Nous voilà suffisamment édifiés sur les sauterelles, et la délicatesse que la sienne [illisible] au faible voir parfois dans sa bonté !
24 Novembre – Voici maintenant une petite compensation aux
délicatesses, il ne faut pas en effet que le missionnaire ait tout à
souhait. Nous étions habitués depuis longtemps à trouver sur place
le café que nous consommons, et depuis bon nombre d’années nous
nous en tirions à assez bon compte même pour toutes nos stations.
Aussi nous nous contentions de faire ramasser chaque année ce qui
nous fallait.
Ce n’est pas cependant qu’il existe sur toute l’étendue de ce Vicariat ; c’est un produit spécial aux bords immédiat du Nyansa, et
même de l’Ouest seulement, et du Nord-Ouest. Il y en a assez peu
dans l’Uganda, mais beaucoup déjà dans les îles de Sésé, beaucoup
aussi sous le premier degré Sud ; cela s’arrête vers le 2e degré de
latitude Sud, et ce qui est singulier, le café et [illisible] ne poussent
plus guère à dix lieues de la rive du lac. Cependant je crois qu’avec
quelques soins, l’arbre à café viendrait aussi, au moins dans les régions plus humides du Sud du lac, ainsi nous en avons à la mission
d’Ukerewe, qui cette année déjà pourra se suffire. J’en ai trouvé aussi dans une de nos missions du Rwanda, qui dans deux ans aura sa
269
récolte.
Sur les abords mêmes du Nyansa, le café a toujours poussé
tout naturellement et sans soins. Il y a plus de 15 variétés, dont
quelques-unes assez délicates ; si on soignait cette culture, on
aurait sinon du Moka du moins un bon café ordinaire. En général,
le caféier n’aime pas trop le grand air ; c’est plutôt un arbuste qui
s’accommode fort bien de l’abri que lui fournissent les innombrables
bananeraies dont les feuilles montent souvent jusqu’à 8 mètres et
plus. Le caféier peut fleurir un peu à tout moment de l’année ; il lui
suffit d’une bonne pluie suivie de quelques journées de chaleur
douce. Il y a cependant une saison, c’est Octobre surtout où l’on voit
toutes les branches de l’arbuste se couvrir d’un commun accord de
belles fleurs blanches, extrêmement délicates, et qui ne durent guère
que deux jours. L’arôme répandu alors bien au loin, est celui qui se
dégage de l’oranger qui lui aussi en embaume toute une région à
certains moments de l’année. En Octobre et quelquefois en Mars, on
voyage ici des journées entières sans quitter un moment cette atmosphère de paradis terrestre. Nos Nègres n’ont pas l’air cependant
d’être bien sensibles à de pareils charmes.
Souvent sur le même arbre on trouve les fleurs et les fruits ; ceuxci mettent presque toute une année à mûrir. Il y en a souvent des
quantités sur la même branche qui sur tout le tour et sur toute sa
longueur est couvert alors de gros boutons rouge clair ou rouge
sombre selon l’espèce.
Mais ces grains ne mûrissent pas ensemble et c’est ce qui rend la
cueillette longue, difficile et coûteuse. Il faut ramasser un à un, tous
les petits grains, ordinairement ils sont réunis deux à deux dans la
même gousse ; il faut les arracher de l’arbre, et même très mûrs ils
ne tombent guère par terre, mais pourrissent plutôt sur la branche,
où se mettent à bourgeonner même sur la branche déjà, selon la
pluie. J’ai vu déjà la même chose aussi pour des citrons, dont la
graine poussait à l’intérieur d’un fruit encore suspendu à l’arbre.
Les quelques rares graines qui tombent à terre se mettent à germer dès qu’elles passent deux jours à terre. Aussi les indigènes ne
font-ils pas grand travail quand ils veulent multiplier l’arbre ; ils
trouvent toujours des petits plants par terre, ou bien encore, qu’ils
coupent une branche vive, et la piquent en terre par les deux bouts,
cela donne souvent deux arbres nouveaux.
Les Nègres qui ne connaissent pas l’usage du café que nous buvons liquide et en décoction ramassent leur café très mal. Ils arrachent violemment par moment de la branche tous les grains mûrs ou
non mûrs qui s’y trouvent, et font bouillir le tout sans même écosser.
Ils ont l’habitude de mâcher ensuite le grain ainsi fouillé et séché. On
les voit très souvent aussi occupés, et ils ressemblent assez à nos
chiqueurs de tabac d’Europe. Offrir du café quand on va faire une
270
visite est même une politesse obligatoire quand du moins c’est une
visite dans une famille qui se respecte ; l’hôte vous le présentera
alors dès les premières minutes, soit dans un joli petit panier, soit
un sachet tressé de paille, et lui-même en prendra toujours pour
vous prouver qu’il n’y a pas de sortilèges ni d’empoisonnement à
craindre. Il en est un peu de ce café comme de nos cigares que vous
présentez en Europe. Mais il est permis aussi de refuser, et c’est ce
que je fais toujours en montrant mes vieilles dents qui branlent, et
qu’il me faut ménager. Cela amuse nos gens, qui ordinairement ne
pêchent pas par la denture. Et puis il y a aussi qu’eux autres trouvent cette chique agréable tout comme les chiqueurs de tabac, tandis
que l’Européen trouvera le goût des plus amers.
A ce sujet, on pourra vous raconter pas mal d’histoires au sujet de
l’usage du café auprès des indigènes. Il entre dans beaucoup de remèdes, à tort ou à raison. Il est employé aussi dans beaucoup de
sortilèges et de maléfices. Quelquefois, il est administré aussi pour
porter bénédiction. J’ai dû vous dire que quand deux individus font
ensemble le pacte du sang, qui les rend frères pour la fin de leurs
jours, ils s’assirent sur leurs talons l’un devant l’autre, puis le ministre requis pour la cérémonie, vient avec sa lancette, et fait alternativement à chacun une petite entaille dans la vente. Dans le sang qui
jaillit, un grain de café est alors frotté et donné à mâcher à celui qui
est en face, et qui dès lors se doit aimer celui dont il a léché le sang
comme s’il était son propre frère. Cela ne fait aucune difficulté par
ici, et plus d’un missionnaire a été obligé selon les circonstances et
pour les besoins de sa mission de lécher ainsi quelques gouttes de
sang. On peut le faire sans y admettre le diable, pourvu que la bonne
cause y gagne.
Mais tout cela ne vous explique pas là encore comment cette année nous somme privés de cafés à la mission. Voici maintenant ce
qui est arrivé. Vous savez que nous ne vivons pas trop loin de
l’Uganda où quelques commerçants blancs ou jaunes se sont fixés
déjà grâce aux chemins de fer. Nous en avons même deux ou trois à
Bukoba à 10 Kilom. Ce sont les English les premiers qui ont découvert qu’il y aurait une spéculation à essayer avec le café. Le
grain d’ici ressemble pour la forme à celui du Mokka d’Arabie, qui se
ramasse beaucoup à Aden, colonie anglaise aussi ! Le Mokka a sa
réputation faite, et on la paie un bon prix, si donc on trouvait moyen
de faire un mélange, et d’ajouter au vrai Mokka une bonne quantité
de notre mauvais café de l’intérieur, les amateurs n’y verraient trop
rien, et on aurait ainsi chance de réaliser d’assez beaux bénéfices.
C’est un peu ce qui se fait depuis deux ans. Je ne sais si vous vous
en êtes aperçus.
Donc cette année, sans que les bons missionnaires se doutassent
rien, tout le café a pris le chemin de l’Uganda ou de Bukoba. Et
271
maintenant les arbres dépouillés de leurs fruits attendront une année pour nous donner une récolte, peut-être aussi faudra-t-il attendre là même deux années, si les pluies surtout sont trop fortes. Il
est vrai aussi que les commerçants ne pourront pas faire trop longtemps ce commerce qui serait par trop lucratif ; déjà il y en un à Bukoba qui a acheté bien des charges de café à un prix dix fois plus
haut que le prix courant du pays, et on dit qu’il ne peut déjà plus
s’en débarrasser. Peut-être sera-t-il obligé de nous céder sa provision : il n’y gagnera pas.
A la mission de Marienberg, nous avons toujours dédaigné jusqu’ici de cultiver le caféier quoiqu’il n’y ait presque aucun travail et
que la cinquième année déjà on ait une récolte à espérer. Nous achetions notre café auprès des indigènes à bien meilleur compte que
nous n’aurions pu le cultiver. Et puis pour l’exportation nous
n’avons jamais cru que ce fût lucratif, puisque l’espèce est par trop
ordinaire. La culture du café ne demande pas beaucoup de peine,
mais c’est la cueillette, le séchage, et surtout l’écorçage. A l’acheter
tout écossé aux indigènes à qui nous avons appris à le laisser bien
mûrir, et qui ne comptent jamais ni la main d’œuvre, nous l’avons
presque gratis.
Cependant à Marienberg même, nous avons fait une plantation des meilleures espèces, cette année-ci, et dans quelque
temps nous n’aurons pas à nous inquiéter des spéculateurs.
Toutes nos missions vont aussi avoir leurs quelques caféiers,
quoique nous n’ayons guère besoin de l’usage du café pour nous
surexciter les nerfs.
Nous essayons aussi un peu de caoutchouc. Il paraît qu’il y en a
dans ce pays-ci, et depuis quelques jours tout le monde va entailler
n’importe quel arbre. Mais voilà, il y a du bon c chouc et il y a du
mauvais. Il y a de bonnes lianes qui donnaient de riches récoltes,
mais il faudra bien du temps et de la peine pour les faire pousser ; il
faut même leur planter des arbres comme supports, et laisser grandir pour se reposer dessus ; la récolte et le bénéfice seront donc pour
les petits neveux, si jamais nous cultivons.
Il faudrait bien un peu s’intéresser à tout ce qui serait source
de quelques bénéfices, car nos œuvres se multiplient toujours
beaucoup, elles coûtent aussi de plus en plus cher, et l’argent en
Europe, c’est-à-dire la charité se fait de plus en plus rare.
25 Novembre – Notre pays est triste depuis quelques mois. Il
nous est arrivé une nouvelle épidémie. Dans le passé déjà nous connaissions la peste bubonique qui presque chaque année visite
quelques villages qui ne sont qu’à 30 Kilom. de Marienberg ; ce qu’il
y a de singulier, c’est que la peste est localisée dans ces villages-là et
ne passe guère dans les autres, contrairement à ce que l’on voit en
272
l’Uganda, ou souvent elle ravage tout le pays.
Nous sommes envahis par la maladie du sommeil qui nous
vient aussi de l’Uganda, d’où sortent d’ailleurs pour nous tous
les biens et tous les maux. Dans l’Uganda elle fait de terribles ravages depuis deux ans, et personne n’a pu savoir par où elle y avait
pénétré. On sait seulement qu’elle règne depuis des années tout le
long du Congo. Presque tous ceux qui sont attaqués de la maladie y
succombent sans que jusqu’ici les médecins aient pu trouver un remède efficace. Les Européens mêmes ne sont pas plus avancés sous
ce rapport que les Noirs, quoique ce soit déjà la deuxième Commission médicale qui fasse des recherches dans l’Uganda en particulier.
Il ne s’agit sans doute que d’un nouveau microbe à découvrir, et d’un
nouveau sérum à fabriquer.
On ferait bien se hâter, car sans cela les bords du Nyansa surtout
vont se dépeupler, et ce serait bien dommage pour une si intéressante population. C’est une chose assez curieuse que ce soient les
îles du lac surtout et les abords qui aient plus à souffrir de la contagion. Quelques-uns prétendaient que c’était parce que ces gens-là se
nourrissent surtout de poissons.Il y en a qui traînent la maladie plus
de deux ans, et pendant presque tout ce temps ils continuent à vaquer à leurs affaires ; quoique cependant ils éprouvent une grande
faiblesse dans les jambes surtout. L’appétit paraît-il augmente jusqu’à la voracité, et le sommeil devient de plus en plus tyrannique, en
sorte que vers la fin le malade dort même en mangeant.
Des villages entiers sont dépeuplés déjà au Nord du Nyansa ; pour
préserver l’Ost-Afrika allemand, on vient d’établir une quarantaine
très sévère. Personne venant du Nord, n’a le droit de passer la Kagera, toutes les communications sont suspendues avec nos voisins du
Nord, sauf par le lac, et par un seul endroit où se trouve établi un
hôpital. C’est bien tard qu’on prend des mesures pour conjurer le
mal qui nous a passablement envahis, puisque dans presque tous
les villages il y a des malades. Pour nous, nous faisons prier nos
chrétiens et leur apprenons à avoir recours par-dessus tout le reste à
leur bonne Mère du Ciel.
Les Nègres païens ne manquent pas d’accuser les Européens
de leur porter des maux dont jamais jadis ils n’avaient eu à souffrir. Ils sont à bout de sacrifices, tout est inutile pour conjurer le
fléau. S’ils songeaient au moins à se convertir, tout ne serait pas
perdu.
Je vous laisse là, et continuerai s’il plaît à Dieu un autre jour.
Dites-moi si vous pouvez tirer quelque chose de cet imbroglio, sinon
de me dispenser volontiers de vous imposer pareille prose.
Priez pour moi qui ne vous oublie guère en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
273
82. LETTRE DU 20 DECEMBRE 1903 A SA SŒUR
VIRGINIE211
Marienberg, le 20 Décembre 1903
Ma bien chère Virginie,
En réponse à votre dernière du 5 Septembre, je viens
vous souhaiter une heureuse et sainte année, à vous et à maman
d’abord et puis à toute la famille. Ces fêtes de Noël et de Nouvel an
vont me donner l’occasion de redoubler de prières pour votre bonheur éternel, bien plus encore que pour votre bonheur en ce monde.
Continuez vous aussi de prier pour moi. Je sais que vous l’avez fait
beaucoup depuis Septembre surtout, mais reprenez encore avec plus
de ferveur quand vous recevrez cette petite lettre et unissez-vous
avec toute cette mission du Süd Nyansa en Février prochain. Nous
avons dû renvoyer en effet au 14 Février 1904, la bénédiction de
notre nouvelle église de Marienberg ; ce jour-là aussi on sonnera les
cloches pour la première fois ; peut-être la belle statue de Lourdes
sera arrivée aussi et on sortira les beaux ornements pour la première
fois. Mon pauvre jubilé a été renvoyé à ce jour-là, et les missionnaires se réuniront assez nombreux ; ceux qui ne sont pas revus
depuis dix ans, ou qui ne sont jamais connus se rencontreront en
cette petite fête, qui deviendra grande fête parce qu’elle est des plus
rares. Dites bien à la bonne Maman que je tiens encore plus à ses
chapelets qu’elle récite pour moi qu’aux bas qu’elle fabrique.
Cependant ceux-ci aussi seront les bienvenus. Envoyez-les au
P. Froberger [1871-1931] à Trèves pour Avril ou Mai, et puis retenez
cette nouvelle indication que je vous donne : si vous voulez continuer
à m’en fabriquer, finissez d’abord la laine ou le coton que vous avez
déjà acheté ; puis vous achèterez de la laine blanche, et me fabriquerez une bonne douzaine de bas blancs pour 1905 ; je voudrais maintenant quelques bas de laine, parce qu’ils me tiendront un peu plus
chaud. Merci d’avance ! et que le bon Dieu se charge de vous payer
comme il sait faire.
Vous me parlez souvent des neveux et nièces ; mais pour être
plus sûr de ne pas les oublier je voudrais garder leurs noms dans
le bréviaire. Donc tous les noms de ces neveux et nièces avec
leur année de naissance, écrivez-les-moi sur le dos d’une ou
deux images, sous le nom de leurs parents.
Je m’arrête là pour aujourd’hui, et vous prie encore de me rappeler au souvenir de tous les bienfaiteurs.
211 Lettre de Mgr Hirth du 20 décembre 1900 à Virginie Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096200.
274
Croyez-moi, ma bien chère Sœur Virginie, votre toujours bien affectionné frère
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
83. LETTRE DU 20 DECEMBRE 1903 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST212
Marienberg, le 20 Décembre 1903
Mon bien cher frère Ernest,
Le procureur de Marseille m’a écrit qu’il a bien encaissé vos deux
envois de 29/09 et du 23/10 ; c’est-à-dire ceux que vous m’avez annoncés sous ces dates : 4.613, 26 (francs)213 et 216, 25 (francs).
Combien je vous remercie pour ces nouveaux envois, et combien je
prie le bon Maître qu’il vous paie toutes vos peines.
A ce propos, je vous rappelle que pour le plus grand avantage
de nos œuvres, il vaut mieux nous envoyer ainsi de l’argent
comptant, plutôt que ce que j’appellerais des dons en nature.
Vous savez que l’année dernière je vous ai spécifié un peu ces dons,
parce que je sais que les bienfaiteurs souvent désirent qu’il en soit
ainsi. Plutôt que de verser l’argent, ils veulent donner l’un une statue, l’autre une cloche ; nous recevrons tout cela toujours volontiers,
quoique bien souvent l’utilité pratique puisse être bien contestée.
Mais chaque fois que les bienfaiteurs peuvent être amenés à
vous remettre l’argent sonnant, pressez-les de le faire. Ainsi
3 ou 4.000 francs comptant me vaudraient bien plus que de
beaux draps d’or, des cloches, un harmonium, etc.…
Les draps d’or en ce pays ne dureront pas longtemps et noirciront ; les cloches ont souvent des accidents irréparables à cause de
la distance ; l’harmonium a été quelque peu réparé, mais sera bien
sensible à l’humidité et manquera même peut-être d’organiste ; les
statues au besoin sont remplacées d’ici longtemps par des Chromos
sur papier que nous encadrons avec des roseaux ou des papyrus
etc.…
Je pense que vous me comprenez et quoique pour ces sortes
d’envois, je vous sois le plus reconnaissant que je puisse l’être dans
mon pauvre cœur, je vous serai toujours plus reconnaissant encore
pour l’argent comptant : c’est que plus il y a d’argent plus on nous
envoie des missionnaires. Des missionnaires, c’est ce qu’il nous
faut tout d’abord.
212 Lettre de Mgr Hirth du 20 novembre 1903 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096201.
213 Le mot « francs » a été ajouté par nous pour rendre le texte compréhensible.
275
La maison Raffl m’a annoncé la statue qui doit être à la côte. J’ai
commencé à acquitter les 57 intentions de messes annoncées par
votre 23/10.
La Rédaction de la Deutsche K. Ges.214 m’a dit qu’elle vous réclamait les 8 marks pour le journal qui m’arrive toujours et que je continuerai volontiers à recevoir. L’abonnement continuera tant que
vous ne l’arrêterez pas. Virginie me parle encore de bas ; j’en ai besoin et lui dis de les adresser à Trèves au P. Froberger [1871-1931].
Je vous souhaite encore à vous et à toute la famille la plus heureuse et la plus sainte des années. Mes vœux avec mes respects aussi à Mr Lintzer, et à tous les bienfaiteurs. Adieu encore, je reste dans
le cœur de Jésus votre bien affectionné
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Nous avons remis au 14 Février la bénédiction de la nouvelle église de Marienberg, la première sonnerie des cloches et le jubilé de Septembre. Cette
lettre vous arrivera à temps pour vous unir de cœur.
84. LETTRE DU 31 DECEMBRE 1903 A MGR LIVINHAC215
Marienberg, le 31 Décembre 1903
Monseigneur et très Vénéré Père,
Comme c’est pendant les fêtes de Noël que j’écris à Votre Grandeur, je me fais un bonheur tout d’abord de vous dire que je n’ai pas
manqué auprès de la crèche du Divin Enfant de me souvenir de vous
et de notre Société ; j’ai exprimé au Seigneur les vœux que je forme
pour vous, d’heureuse et sainte année, malgré toutes les difficultés.
Dieu n’augmente sans doute les peines pour nous que pour augmenter en même temps notre récompense. Fiat ! Fiat !
Pour nous, bien faibles encore dans cette chrétienté qui commence à peine, il a plu au bon sauveur de vous ménager pendant
cette année écoulée, et de nous envoyer des consolations bien plus
que des tristesses.
Nos stations peuvent se diviser en trois groupes de plus en
plus différents, au point de vue des difficultés. Celles du Sud du
lac travaillent avec une assez grande liberté de la part des chefs
sur une population en général difficile à convertir et à maintenir
dans la religion. Celles de la rive Ouest du Nyansa ont à lutter
contre la mauvaise volonté de tous les chefs locaux, toujours
aussi mal disposés, et qui tiennent leurs sujets dans la plus
214 Une revue allemande.
215 Lettre de Mgr Hirth du 31 Décembre 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095088-
095089.
276
grande sujétion ; ceux-ci au reste sont des mieux disposés, et
beaucoup sont instruits de la religion. Enfin les stations du
Rwanda, placés toutes loin du roi et des grands, tous despotes
absolus, font leur œuvre dans le plus grand silence possible, pour
gagner le plus d’adhérents possible, avant que l’opposition qui se
prépare n’éclate.
Nos stations sont en progrès un peu partout, même sur la côte
Ouest du Nyansa, et si les catéchumènes dans le district militaire de
Bukoba ne peuvent pas se déclarer encore, si même il y a toujours
beaucoup de tracasseries, soit ouvertes, soit secrètes surtout, la foi
cependant gagne assez rapidement. A Marienberg, les baptêmes
adultes ont augmenté cette année de moitié (de 100 à 150), et la progression promet de continuer. La nouvelle église est presque achevée ; on espère qu’elle pourra durer 50 ans comme solidité.
Buyango au Kiziba ne s’est pas beaucoup développé encore ; l’art
de convertir est un art que les missionnaires doivent apprendre.
Au Kyanja, on se prépare à remplacer les huttes de paille par une
maison en briques ; pour les conversions, on a peu tenté, en attendant.
A cette mission du Kyanja a été annexée notre école centrale
des catéchistes. En Novembre, j’y ai passé 15 jours pour ouvrir
cette école avec 25 élèves ; elle est confiée au P. Riollier [18761938]. Ces élèvent promettent d’avancer assez vite, ils ont tous
deux ou trois ans de formation dans les autres écoles du Vicariat. On n’a pas osé amener les jeunes gens du Rwanda parce
qu’ils s’acclimatent trop difficilement à l’altitude de 1200 mètres seulement ; nous le voyons par une quinzaine de filles qui
sont chez les Sœurs de Marienberg. Si nous pouvions monter en
1904 sur un plateau élevé de 300 mètres au dessus du lac et qui
se trouve à 30 Kilom. Sud de notre Kyanja actuel, nous pourrions sans doute y ouvrir un établissement où vivraient aussi les
jeunes gens du Rwanda.
L’Ussuwi prépare quelques catéchumènes.
Le Bukumbi a augmenté cette année ses baptêmes, mais en même
temps on voit augmenter le mouvement de caravanes. Nos gens ne
vont plus guère à Bagamoyo, mais ils vont s’engager comme travailleurs à la côte et dans l’Usambara ; ils font les caravanes de Tabora
et du Tanganika, de l’Ushirombo et du Rwanda, et pour le moment
vont beaucoup à la suite des nombreux prospectors216 qui parcourent le pays des Massaï.
N.D. des Exilés va être transférée à Muanza-ville, où la petite
résidence, chapelle et chambre, est bâtie. Mais il n’y a pas de mis216 Prospecteurs.
277
sionnaire disponible pour placer là, et soutenir les nombreux néophytes qui y parcourent de partout. Il n’y a personne non plus pour
desservir les nombreuses annexes du Bukumbi, et cependant dans
l’Usmao, le Nera etc… celles-ci sont prospères. Il nous faudrait une
fondation surtout au Ntuzzu, où chefs et gens sont bien disposés ; ce
serait pour empêcher les progrès des protestants de Nassa.
Rien de particulier à Ukerewe, si ce n’est que le P. Loupias
[1872-1910], qui depuis deux ans fait 4 hématuries ne peut y séjourner plus longtemps. En Février, il doit venir tenter le climat
de notre côte Ouest ; ce qui renvoie à Mars la reprise définitive
de N.D. de la Consolation transférée dans l’Ushashi.
A Kome, les confrères ont commencé une plantation de
caoutchouc de 5000 pieds ; on promet du succès et du bénéfice ; il
y a les agents des commerçants dans tout l’Ouest du Nyansa, et jusqu’à Kome même. Les missionnaires emprisonnés dans leur île ont
toujours bien de la peine à desservir encore tout le continent.
Au Rwanda, ce Noël 1903 a dû porter grande joie dans nos
trois plus anciennes stations. Isavi a fait son 3 e baptême
d’adultes ; Kissaka son premier, et Bugoye son premier. Kissaka
est dans sa 4e année, et Bugoye finit sa 3e ; j’ai cru qu’il serait bon de
donner le baptême aux quelques jeunes gens qui depuis plus de
deux ans vivaient chez les Pères même, et recevaient depuis ce temps
leur formation en vue de futurs catéchistes. Mulera [Rwaza] est
fondé depuis un mois au pied de Mfumbiro, quoique le roi au
dernier moment soit revenu sur la parole qu’il m’avait donné en
Août ; et au Sud du Kivu, les confrères doivent arriver en ce
moment dans leur province du Kinyaga. Mais au Rwanda nous ne
prendrons bien que lorsque nous aurons quelques stations au
centre du pays.
Nous avons trouvé une bonne route par le Mpororo, mais pour
devenir tout à fait pratique, il faudrait là aussi une station au
moins.
Quand est-ce que la bonne Providence enverra des missionnaires
à cette population de 2 à 3 millions d’habitants si exceptionnellement
disposée ? Et quand est-ce que je ne serai plus là surtout pour empêcher le mouvement de la grâce ? La visite de ces stations du
Rwanda devient une difficulté toujours plus grosse, et cependant
pendant la fondation même des stations, il faudrait des visites
assez fréquentes. Cette année, je devrai y passer près de six
mois, si nous voulons obtenir de nouvelles stations.
Votre Grandeur, dans sa grande charité, ne voudrait-elle pas
m’envoyer au moins un auxiliaire à un titre quelconque, ou bien
m’indiquer parmi les confrères du Vicariat, celui qu’elle jugerait
plus apte à faire l’œuvre de Dieu et à faire observer nos Règles ?
Je crois que Dieu récompenserait grandement la Société de cet acte
278
de charité, que je ne mérite pas sans doute, mais qui pourrait procurer le salut de beaucoup d’âmes.
Il y a aussi une œuvre difficile et importante, et le Vicariat pour
cette œuvre est bien en retard ; avec l’agrément de Votre Grandeur je
voudrais pouvoir y consacrer quelques loisirs. Nos premiers élèves de
l’école commencent leur latin ; je suis persuadé qu’en eux nous nous
préparerions assez vite des aides sérieux, mais il faut leur former un
maître et un guide.
Au sujet du P. Conrads [1874-1940], j’ai cru suivre d’aussi près que
possible les indications de Notre grandeur en l’attachant à Marienberg, où il y a plus de travail. Le Père s’y occupe des sciences naturelles au point qu’il lui reste assez peu de temps pour la langue.
Je crois enfin devoir vous signaler que depuis une année surtout, le Bulletin Officiel Colonial de Berlin, n’a manqué aucune
occasion de copier dans nos Bulletins de la Société, tout ce que
les missionnaires écrivent en faveur de missions au Rwanda. Je
ne puis douter, qu’il ait là une intention particulière de signaler aux
protestants nos progrès en ce pays. Ne serait-il pas possible que
nos différents Bulletins ne publient pas trop les chiffres et les
détails que les confrères d’ici croient n’envoyer qu’à la Chronique ?
Que Votre Grandeur daigne nous bénir encore au commencement
de cette nouvelle année et daignez agréer aussi l’expression des sentiments de profond respect et de soumission filiale avec lesquels je
suis toujours de Votre Grandeur l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
85. LETTRE DU 7 FEVRIER 1904 A MGR LIVINHAC217
Marienberg, le 7 Février 1904
Monseigneur et très Vénéré Père,
Au reçu de votre dernière par laquelle Votre Grandeur
m’annonçait qu’aucun missionnaire ne serait envoyé à ce Vicariat avant la fin de l’année, j’ai complété aussitôt le personnel
des stations déjà existantes. Les missionnaires qui devaient fonder
au Sud du Kivu ne sont arrivés à leur poste que vers Noël, et la station d’Ushashi à l’Est du Nyansa n’était pas même commencée, de
sorte que nos autres stations étaient assez faciles à compléter pour le
personnel. Ma grande peine en cette circonstance est d’avoir été
contre nos Constitutions et d’avoir contristé Votre Grandeur. Je
217 Lettre de Mgr Hirth du 7 février 1904 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095090.
279
vois une fois de plus que je ne m’y prends guère bien pour attirer les bénédictions de Dieu sur cette pauvre mission.
Mais si votre bonté veut bien me pardonner et ne pas ménager ses
avis, peut-être le bon Maître me permettra-t-il de réparer en partie
tout le mal que j’ai fait, et les scandales que j’ai donnés.
Ci-joint la petite note que Votre Grandeur désire sur les Frères
Coadjuteurs.
Daignez, Monseigneur et très Vénéré Père, prier encore pour cette
mission et agréer l’expression des sentiments d’entière soumission et
de filiale affection dans lesquels je veux rester
de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
* COPIE D’UNE LETTRE DE MGR LIVINHAC DE 1904 (?)
A MGR HIRTH218
Monseigneur et bien cher confère,
Je connais votre bon cœur et je sais que vous seriez
désolé de me contrister. Vous venez cependant de me
causer une grande peine en fondant contrairement à un point essentiel de nos constitutions : 3 stations à 2 missionnaires. Vous me dites
que vous avez agi ainsi par charité pour les âmes, comme si la charité
pouvait nous mettre en opposition formelle avec la volonté divine. Puisse
cette violation de nos Saintes Règles ne pas attirer quelque malheur
sur votre Vicariat apostolique. Dans tous les cas elle n’est pas de nature à inspirer à vos missionnaires le respect des Constitutions et des
ordres de leurs supérieurs. A moins que nous ne soyons obligés de fermer
nos maisons situées en territoire français ; il ne vous sera pas possible de
vous envoyer de quoi combler les vides avant l’été prochain. Le plus
simple serait de supprimer momentanément le poste de l’Ousouï où on ne
fait rien et de distribuer les confrères entre les stations qui n’ont pas le
personnel réglementaire. Le P. Buisson [1867-1933] qui paraissait remis
n’est pas très fort m’écrit-on de Mombasa. Quand la procure de Mombasa
sera terminée ce Père et le P. Hauttecœur [1858-1952] seront disponibles
si vous les jugez bons, demandez à ce dernier s’il rentrerait avec plaisir
dans le Vicariat du Nyansa Méridional. Je vous répète en terminant ce
que je vous ai dit souvent : si vous n’avez pas le personnel et les ressources nécessaires pour faire beaucoup, faites peu mais faites
bien… Dieu ne vous demande que cela. Ce n’est pas le grand nombre
de stations qui constitue la prospérité d’une mission, mais les stations bien composées où chacun fait parfaitement son devoir, sous
un supérieur qui sait la langue, qui est pieux, prudent, charitable,
obéissant à son Vicaire apostolique. De tels supérieurs ne s’impro218 A.G.M.Afr., Copie d’une lettre de Mgr Livinhac de 1904 ( ?) à Mgr Hirth, N° 095074.
280
visent pas. On perd les missionnaires en les nommant trop tôt supérieur et on compromet les œuvres qu’on leur confie.
Que le bon Dieu nous éclaire les uns et les autres. Je le lui demande
de tout cœur et je vous prie de me croire Monseigneur et bien cher confrère votre affectionné et tout dévoué serviteur et frère en N.S.
Signé
Léon
86. LETTRE DU 7 MARS 1904 A SON FRERE, L’ABBE
ERNEST219
Marienberg, 7 Mars 1904
Mon bien cher frère,
Le même courrier m’a remis vos 3 plis du 24.XII, du
27.XII et du 8.I. Le tout me prouve encore combien vous êtes infatigable dans vos quêtes et combien le bon Maître bénit votre charité.
Je ne puis compter que sur l’éternité pour vous remercier, mais si
Notre Seigneur veut bien me faire arriver à bon port, soyez sûr que je
ne vous oublierai pas. Quant aux messes dont vous m’énumérez les
intentions dans votre 8 Janvier, soyez rassuré ; on va commencer de
suite à les dire, et dans un mois les 500 seront acquittées. Sitôt que
la poste m’aura remis les honoraires à Marienberg, par Bukoba (via
Dar-es-Salam) en vous servant du mandat poste international. Veuillez remercier en mon nom tous les bienfaiteurs. Moi-même je
suis de moins en moins capable de le faire, le temps me manque
et quelquefois les forces. J’avais commencé à vous écrire même
quelques lignes seulement tous les jours, pensant bien pouvoir continuer ; mais depuis l’envoi que j’ai dû vous faire en Novembre dernier, je n’ai pu ajouter une ligne. Je sais pourtant bien que quand je
ne vous écrirai plus, vous ne pourrez plus nous envoyer ces ressources indispensables pour faire les conversions ; espérons que la
Providence viendra encore en aide pour tout concilier.
Le 14 dernier a eu lieu la bénédiction de l’église de Marienberg deux jours auparavant nous recevions la belles statue de
N.D. de Lourdes, qui depuis ce moment attire beaucoup de dévots à ses pieds. Mais maintenant que nous avons une si belle statue, nous rêvons de lui bâtir une petite chapelle à part qui deviendrait un but de pèlerinage sur un mamelon situé à 15 minutes de
notre église ; nous bâtirions cette chapelle pour demander à Marie de
nous préserver des protestants qui menacent de fonder une mission
dans notre voisinage de Marienberg.
219 Lettre de Mgr Hirth du 7 mars 1904 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096209.
281
Vos cloches sonnent bien et font la joie de tous nos fidèles ; le clocher qui n’a qu’une 15e de mètres doit recevoir une flèche de
5 mètres quand nous aurons de quoi.
Je vous envoie quelques photographies ; vous me direz si vous les
recevez.
A Marie, je vais essayer d’écrire quelques lignes ; elle-même, qui
depuis tant d’années ne m’a pas écrit vient d’envoyer 2 ou 3 lettres,
qui montrent bien combien elle est malade. Je ne voudrais pour rien
au monde, la rendre plus malade encore par mon silence ; mais je
prie surtout le bon Maître de lui venir en aide, à elle et à sa famille.
Vous avez bien fait de m’envoyer l’article de Mr le Chanoine Winterer ; si vous n’aviez fait que m’annoncer la chose, je m’en serais
tourmenté encore bien plus. Maintenant que l’article a paru, je ne
puis que vous être reconnaissant d’avoir fait votre possible pour empêcher une trop grande divulgation. Continuez, bien cher Frère, de
vous en tenir aux recommandations que je vous ai faites toujours,
vous n’aurez pas sur la conscience au moins d’avoir hâté par des
imprudences l’établissement des protestants au Rwanda.
Adieu bien cher frère, et que le bon Maître bénisse vos travaux de
Pâques et vous garde bonne santé. Je vous embrasse bien affectueusement dans le Cœur de N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
87. LETTRE DU 31 MARS 1904 A MGR LIVINHAC220
Bukumbi, le 31 Mars 1904
Monseigneur et très Vénéré Père,
C’est du Sud du lac que j’adresse celle-ci à Votre Grandeur, la
dernière était du 7 Février. Nous ne sommes qu’à quelques jours de
la fête de votre Saint Patron, et je prie tout d’abord ce puissant intercesseur d’adoucir pour Votre Grandeur les amertumes inséparables
de l’état de persécution où la Société continue à vivre. Puisse Saint
Léon vous continuer lumière et force pour passer heureusement,
autant que Dieu le veut, cette crise difficile et déjà si longue ; nous
ne pouvons de si loin que vous renouveler une fois de plus
l’assurance de nos faibles prières et de notre obéissance toujours
plus parfaite.
A Marienberg, le 14 Février a eu lieu la bénédiction de la nouvelle église ; le bon maître commence à bénir se semble nos travaux en multipliant nos baptêmes en cette mission. Comme à ce
220 Lettre de Mgr Hirth du 31 mars 1904 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 09591.
282
jour avait été rattaché le souvenir de mon anniversaire de sacerdoce, passé depuis 6 mois, quelques confrères avaient été invités. Tout aurait été bien simple si Mgr Gerboin [1947-1912] et Mgr
Streicher221 [1863-1952] n’avaient cru devoir s’inviter aussi. Mais
enfin je ne pouvais qu’être heureux de servir d’occasion à ces vénérés
confrères de se revoir après de longues années.
En Février, deux mutations ont dû avoir lieu : le P. Loupias
[1872-1910] trop souvent pris de la fièvre à Ukerewe a été transféré au Bugoye du Kivu, et a été remplacé par le P. Conrads [18741940] qui à Marienberg se trouvait trop près des Sœurs de la mission et de la station militaire de Bukoba. Le P. Meyer [1873-1965]
toujours souffrant depuis 3 ans au Bukumbi a permuté avec le
P. Fisch [-?-] au Kyanja.
Au Bukumbi, la mission a bien progressé depuis une année
quoique le travail soit toujours particulièrement dur. Une douzaine
d’annexes en partie déjà ancienne promet de multiplier les chrétiens
de cette mission assez rapidement ; mais comment soutenir les chrétiens de ces annexes éloignées, s’il n’y a pas de missionnaires pour
fonder de nouvelles stations ? La chapelle du Muanza est desservie
régulièrement.
Ukerewe et Kome vont à peu près comme le Bukumbi.
Au Rwanda, il y a de bonnes nouvelles, les santés sont
bonnes, et les progrès des missions sont soutenus.
Les deux confrères que Votre Grandeur a bien voulu nous renvoyer avec le P. Buisson [1867-1933] resteront à Marienberg provisoirement, et nos missionnaires sont tous instamment en prières pour
que ces jours-ci le Divin Esprit inspire au Conseil de notre Société
l’envoi de dignes et nombreux auxiliaires pour ce Vicariat. Une lettre
de Décembre dernier a exposé en détail à Votre Grandeur tous nos
besoins. Il ne nous reste que de nous soumettre en tout au bon plaisir de Dieu sur ce sujet. La mission du Bukumbi prie votre Grandeur
de vouloir bien faire soumettre, s’il y a lieu, à la Sainte Congrégation
le cas de mariage ci-joint ; l’intéressé attend depuis plusieurs années
une solution favorable.
Un des missionnaires de cette station a demandé aussi à sa
famille de lui renvoyer une bicyclette dont il se servait avant
d’entrer dans la Société ; ce missionnaire compte faciliter aussi
beaucoup le service du Mwanza (à 23 Kilom.) et même la visite
des malades de son district, si du moins, il est autorisé à se servir de sa bicyclette. Votre Grandeur voudrait-elle me faire indiquer la ligne de conduite à suivre ?
221 Mgr Streicher (1863-1952), Vicaire Apostolique du Nyanza septentrional (en Ugan-
da), avait été ordonné évêque par Mgr Hirth à Kamoga (Bukumbi) le 15 août 1897,
jour de l’Assomption. Il n’avait que 34 ans !
283
Daignez, Monseigneur et Très Vénéré Père, bénir encore vos enfants de ce Vicariat, et agréer les sentiments de profond respect et
d’affection filiale avec lesquels je suis de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
88. LETTRE DU 15 AVRIL 1904 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST222
Bukumbi, le 15 Avril 1904
Mon bien cher frère,
Me voici de nouveau en voyage depuis un mois et demi, et il y en a
encore pour autant. Par-ci par-là on a la fièvre et cela ne vous met
pas d’humeur d’écrire ; et puis ces Nègres, cela sait vous manger le
temps ! Impossible de se dérober à eux, s’il faut qu’ils gardent
quelque confiance au missionnaire.
J’ai reçu, je crois toutes vos lettres et cartes de fin Décembre et
Janvier, messes rachats et argent personnel sont bien encaissés ;
puis ce qui est parfait, de Marienberg, on me dit que vos deux
caisses C1A 2 et 3 sont arrivées pour le 25 Mars. Mille mercis pour
ce nouveau cadeau, arrivé à point pour fêter le 50e anniversaire
de ma naissance ; je vous laisse le soin d’exprimer toute ma reconnaissance aux bienfaiteurs. Plus tard je vous donnerai des nouvelles de l’emballage et vous dirai s’il a été réussi ; je crains un peu
pour la statue, car nos colis sont terriblement malmenés ; il n’y a en
fait de machines encore pour les transbordements que les bras de
Nègres, depuis Mombasa jusqu’à Marienberg.
Votre envoi a été heureusement rencontré à Mombasa, voilà pourquoi le tout est venu si vite. Il y a certaines caisses de Trèves annoncées depuis Août et qui ne sont pas encore arrivées.
Mais qu’est-ce que veut dire cette nouvelle adresse que vous
me donnez ? J’attends une lettre d’explications que j’aurais reçue sans doute déjà, si je n’étais en voyage. En attendant je me
réjouis pour vous et toute la famille de ce changement. Vous
promettez de travailler pour nos missions plus que jamais ; mais je
suis dans un bien grand embarras ; comment vous soutenir alors
que je ne puis même pas trouver ici la liberté d’esprit nécessaire
pour faire la moitié de mon travail ? Cette année-ci en particulier,
sur les 12 mois je ne vois pas que je puisse en passer un seul
tout entier dans la même station. Mais dans mes pérégrinations je
222 Lettre de Mgr Hirth du 15 avril 1904 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096211.
284
promets au moins de prier souvent pour vous, pour la famille et les
bienfaiteurs.
Que le bon Maître vous bénisse toujours plus abondamment et
me croyez dans son divin Cœur votre toujours bien affectueusement
dévoué
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Mes meilleurs embrassements à la chère Maman et aux frères et sœurs.
Vers la mi-Mars a été expédiée pour vous une série de photographies de
Marienberg.
NB – Quand vous expédiez à Marseille des caisses en transit pour Mombassa
ou quand vous envoyez directement à Mombassa ne manquez pas de donner
à l’un ou l’autre procureur, sur un petit billet inclus dans votre lettre, le
détail de ce que renferment vos caisses expédiées. Le procureur a besoin de
donner les indications nécessaires à la douane, sinon les caisses sont ouvertes par le procureur ou bien restent en détresse. Vous rangerez le plus
possible vos articles parmi les objets de culte, ou fournitures d’écoles etc.,
afin que nous bénéficiions de l’exemption de douane.
89. LETTRE DU 12 JUIN 1904 A SON FRERE, L’ABBE
ERNEST223
Marienberg, le 12 Juin 1904
Mon bien cher frère Ernest,
Ce petit mot est pour vous dire simplement que je
suis rentré à Marienberg, après 3 mois d’un pénible voyage dans
nos stations du Sud du lac. Tout est passablement en progrès
sauf les forces physiques qui sont en baisse. Pour les remonter, je
me prépare à une nouvelle absence de 6 à 7 semaines dans nos environs, puis fin Septembre, il me faudra aller passer six mois au
Rwanda où il y a 5 stations à consolider et de nouvelles fondations à
faire.
Comment voulez-vous qu’avec une telle besogne je trouve une
minute encore pour vous écrire. Je manque même de temps
pour faire les choses les plus nécessaires pour nos œuvres ! Ayez
pitié de moi, et que le bon Maître vous aide à suppléer à tout.
On m’a fait voir un peu les belles choses que vous m’avez adressées ; tout est pour le mieux, sauf Saint Antoine que je n’ai pas osé
déranger de sa caisse. Votre emballeur a mis la main du pauvre
Saint trop près du couvercle, et cette main est tellement réduite en
poudre, qu’on sera obligé de lui appliquer une main en bois. Mille
mercis quand même pour tous vos envois et vos quêtes que le bon
223 Lettre de Mgr Hirth du 12 juin 1904 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096212.
285
Dieu bénit. Ne vous lassez pas, comme de mon côté je ne me lasserai
de placer vos fonds.
Nos néophytes prient pour vous et les bienfaiteurs. Adieu et à
toute la chère famille, Maman et Virginie tout d’abord. Je vous embrasse bien fraternellement dans le Seigneur
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
90. LETTRE DU 14 JUIN 1904 A SON FRERE, L’ABBE
ERNEST224
Marienberg, le 14 Juin 1904
Mon bien cher frère Ernest,
Dans mon billet d’il y a deux jours, j’ai oublié
l’essentiel : ce sont deux demandes que je tiens à vous transmettre
cependant au plus tôt, vous en ferez ce que vous voudrez.
Il y a d’abord deux dalmatiques doubles, rouges d’un côté et
blanches de l’autre, légères pour diacre et sous-diacre. J’ai bien
vos belles en draps d’or, mais vous me feriez un crime de les
traîner toujours après moi en voyage. Il m’en faudrait donc pour
les nombreux voyages que j’ai toujours à faire, car jusqu’ici, sauf
dans 2 stations, partout où je vais, je n’ai pour m’assister dans les
offices pontificaux que de pauvres assistants en aube blanche. Voyez
si vous pouvez trouver quelque bonne âme qui veuille nous faire ce
don, qui servira non à une église mais à toutes celles du Vicariat.
Il y a ensuite une fanfare, si elle ne doit pas vous coûter trop
cher. Vous savez que depuis une année, nous avons ouvert une
école-séminaire ; nos élèves, un 40e bientôt, ne sont pas habitués
aux fortes études et ont besoin de distractions. Les artistes parmi
eux ont été munis chacun d’un fifre de 2 sous, qui ces jours deniers
a fait merveille à notre procession de la Fête Dieu. Ces jeunes gens
depuis se sont lancés dans le solfège pendant leurs récréations,
et s’ils avaient des instruments, je suis certain qu’à la Fête Dieu
de 1905, ils édifieraient grandement toute notre chrétienté, et
nous attireraient même de nouveaux et nombreux catéchumènes. Mais si vous faites quelque dépense renseignez-vous d’abord
auprès de quelqu’un qui ne vous fera pas faire de dépense exagérée.
Voici quelques conditions, qui ne plairont pas aux artistes, mais que
je juge pratiques pour l’équateur.
– Tous les instruments sont en cuivre (seront en métal), et non en
bois (ceux-ci seraient vite hors d’usage) ;
224 Lettre de Mgr Hirth du 14 juin 1904 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096213.
286
– instruments solides, très peu compliqués ;
– faciles à réparer ;
– quinze à vingt instruments au plus, plus tard on verra s’il y a lieu
d’augmenter ;
– chaque instrument est accompagné de sa méthode, à moins qu’on
trouve une méthode commune en français ou en allemand ;
– on désire vingt morceaux à faire exécuter sur ces instruments ;
partition et parties – morceaux simples, marches surtout et air national allemand ;
– les instruments n’ont pas besoin d’être neufs ;
– emballage en caisse bois, sans zinc, peut suffire ; ne pas dépasser
35 kg., comme poids de chaque caisse, mais bien emballer au reste,
dans des caisses assez solides, car celles-ci sont assez maltraitées en
route ;
– en expédiant à Mombassa, donnez toujours au P. Procureur le détail du contenu de vos caisses avec la valeur minimum. Dans le présent cas, mettez la rubrique : instruments de musique pour écoles,
et dites au P. Procureur d’expédier de suite.
Si vous pouvez faire quelque chose, faites de suite, car maintenant avec nos arrivages de tous les mois, si l’envoi nous parvient en
Décembre 1904, nous en profiterons pour la Fête Dieu prochaine.
Mais s’il y a quelque doute ou difficulté, prenez le temps de m’écrire
encore, plutôt que de perdre un argent toujours précieux pour nos
missions.
Merci d’avance pour tout, même pour un refus prévu, et que le
bon Maître bénisse votre ministère.
Toujours bien affectueusement à vous tous
Jean-Joseph
91. LETTRE DU 30 JUIN 1904 A MGR LIVINHAC225
Marienberg, le 30 Juin 1904
Monseigneur et très Vénéré Père,
La dernière adressée à Votre Grandeur était du Sud
du lac. Les Missions de cette partie-là continuent leurs
progrès réguliers. Dans les deux stations du Bukumbi et d’Ukerewe
les missionnaires essayeront d’éprouver et surtout d’instruire davantage leurs catéchumènes avant de les admettre au baptême. A Ukerewe depuis quelques temps on ne recrutait guère que des enfants pour les baptêmes d’adultes, mais on espère obtenir de
nouveau que les jeunes gens aussi arrivent. Ukerewe est devenu
avec le P. Conrads [1874-1940] une station météorologique ; munie
225 Lettre de Mgr Hirth du 30 juin 1904 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095092.
287
d’instruments du gouvernement pour la valeur de 1500 fr. environ. Le directeur de la section météorologique à Daressalam est
venu installer pendant six jours ses instruments à la mission ; le
P. Roussez [1867-1935], supérieur, a été surpris, et ne pouvait que
laisser faire.
N.D. de Consolation de l’Ururi ne sera pas fondé encore ; il n’y a
personne pour en être supérieur, et puis on ne voit pas au juste quel
serait le point le plus central de tout ce coin du continent. En attendant, les missionnaires devront se borner à visiter leurs chrétiens
dispersés hors de l’île d’Ukerewe.
Kome se développe assez rapidement et promettait de devenir une
excellente petite mission ; mais deux colons européens s’y sont installés déjà pour la culture du caoutchouc, et par leurs procédés menacent de dépeupler l’île. Les missionnaires y ont commencé aussi la
culture d’un caoutchouc qui dans cinq ans, dit-on, doit être en rapport. Cette plantation se fait à peu de frais et par le soin des Nègres
seuls. Tout le monde est d’avis qu’il faut la développer, à moins que
Votre Grandeur y voie des inconvénients.
Au Rwanda, tout va bien et promet d’aller, si les missionnaires des premières stations fondées peuvent s’astreindre à
bien éprouver les sujets qu’ils admettent au baptême. SainteMarie du Kivu compte presque autant de catéchumènes que les
stations plus anciennes. Le P. Loupias [1872-1910] prétend s’y être
remis de ses fièvres. Au Mulera et au Kinyaga on compte bâtir
bientôt des maisons définitives.
C’est toujours encore le district de Bukoba qui éprouve le plus
de difficultés quoiqu’à Marienberg nous ayons tous les trois mois
30 à 40 baptêmes d’adultes. Il pourrait y en avoir un cent s’il y
avait plus de liberté. On espère que nos gens pourront cependant se
racheter bientôt de l’esclavage de leurs chefs, avec les nouvelles lois
sur l’impôt. Buyango sur la Kagera passe par une épidémie de vérole
et reste toujours dans ses huttes provisoires. Au Kyanja, la maison
des missionnaires se construit avec l’appui du chef Kaigi assez
adouci ; l’école des catéchistes y prospère ; dans les commencements
tout y est pour le mieux. A Marienberg, il a fallu changer la supérieure de nos Sœurs, après avoir changé déjà à cause d’elle deux
des Pères de la station ; je ne vois pas encore ce que le Vicariat a
pu gagner à avoir cette surcharge des Sœurs, et combien je regrette de ne pas avoir laissé plutôt à mon successeur le soin de
les introduire.
La mission de l’Ussuwi compte enfin quelques catéchumènes.
Le P. Buisson [1867-1933] qui vient de passer deux mois et demi à
Marienberg, va partir pour aller reprendre la direction de cette station ; le P. Van Thiel [1865-1911] doit aller rejoindre le P. Cadillac
[1871-1926] à Kome. Le P. Huwiler [1868-1954] et le Fr. Adrien [Adrien
288
sont encore à Marienberg et attendront Septembre pour se rendre au Rwanda ; on y demande le Frère pour
commencer la construction d’une église à Isavi.
Malgré toutes les épreuves actuelles de la Société, nous espérons
que Votre Grandeur voudra bien cette année encore nous envoyer
des missionnaires ; nous offrons nos prières et nos sacrifices pour le
bon choix de ces futurs confrères. Dans quelques jours suivront les
rapports de l’année ; puissent nos modestes chiffres vous offrir
quelque consolation !
Daignez-nous bénir encore, et agréer, Monseigneur et très Vénéré
Père, les sentiments de profond respect et d’affection filiale avec lesquels je reste de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
Streng : 1860-1932]
Au P. Comte [1868-1906] ont été expédiés par le dernier courrier :
- un long article du P. Classe ;
- 2 articles sur les œuvres d’enfants du P. Lecoindre [1878-1960] et du
P. Bourget [1879-1937].
92. LETTRE DU 30 JUIN 1904 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST226
Marienberg, le 30 Juin 1904
Mon bien cher frère Ernest,
Le 14 de ce mois, je vous ai fait toute une commande : il y a 2 articles seulement, mais importants. Et encore, j’ajoute aujourd’hui
que les cuivres doivent passer avant les ornements. Mais surtout si
vous comptez m’envoyer cette fanfare toute primitive, faites-le
immédiatement, et recommandez au Procureur de Mombasa et à
tous les transitaires de faire vite. C’est parce que ces quelques
pauvres instruments, dans les desseins de Dieu pourraient peutêtre sauver toutes nos 4 stations du district de Bukoba, et même
nous obtenir des stations nouvelles.
Voici un mot d’explication. Vous savez combien nos chrétiens
d’ici sont toujours tracassés par leurs chefs et par d’autres ; il y en a
des centaines qu’on empêche aussi de recevoir le baptême. Nous
avons 3.000 catéchumènes encore qui se cachent. Sur un nouveau
rapport au Gouverneur de Daressalam de Novembre 1903, von Götzen [1866-1910] envoie ces jours derniers son premier Referent227,
226 Lettre de Mgr Hirth du 30 juin 1904 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096214.
227 « Un homme de référence ».
289
Regierungsrat228 Haber pour entendre nos doléances ; on a plaidé,
mais cela a dû se faire en présence même du commandant militaire
par la faute de qui toutes nos misères nous arrivent. Vous comprenez qu’on n’a pu aboutir à grand succès ; il nous faut ménager ici
sur place des gens qui, à la distance où nous sommes de la côte,
peuvent d’un mot ruiner nos missions. Il nous reste une ressource ;
von Götzen [1866-1910] doit aller en congé pour 6 mois, et dès son
retour on nous promet sa visite solennelle vers Mai 1905. Si
nous pouvions alors produire quelque effet sur lui, nous sauverions
beaucoup d’âmes et des milliers y gagneraient leur baptême. Pour
cela une petite fanfare, me paraît d’un effet souverain, il n’y a absolument rien de semblable dans tout l’intérieur : cela ferait voir que
nos écoles marchent quoique on les attaque pour les faire fermer.
Mais il faudrait vous hâter. Sitôt que vos caisses arriveraient, elles
seraient ouvertes, même en mon absence. C’est le P. Meyer [18731965] de Mulhouse qui est pour le moment à la tête de notre école
centrale du Vicariat à 40 Kilom. d’ici, et à 30 de Bukoba. Je prie
pour que le bon Dieu vous inspire bien.
Pour aller au Rwanda, j’attends un nouveau renfort en Septembre. Si vous aviez de l’argent à m’envoyer, vous pourriez le
confier à quelque missionnaire de la caravane, supposé qu’il y
ait quelque Alsacien ou Allemand qui nous serait signalé par le
P. Froberger [1871-1931]. De l’or allemand serait très bien venu et
même du papier, des billets ; mais il faut mettre le tout sous
enveloppe à mon adresse, afin que rendu ici, le missionnaire
puisse remettre à qui de droit en mon absence.
Enfin, à notre chère Virginie, dites que quelques paires de bas de
laine blanche me seraient bienvenues ; j’use mes deux dernières ;
des noirs et des violets j’en ai jusqu’à la fin de mes jours et au-delà.
Mille mercis et adieu encore. Que le bon Dieu bénisse votre ministère et vous rende en son paradis tout ce que vous faites pour le
pauvre missionnaire.
Je vous embrasse tous avec notre bonne Maman dans le Sacré
Cœur, et reste votre affectionné frère
Jean-Joseph
228 « Le Conseil du Gouvernement ».
290
93. LETTRE DU 30 JUILLET 1904 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST229
Marienberg, le 30 Juillet 1904
près de Bukoba par Mombasa
Mon bien cher frère Ernest,
Le 1er Août, je dois partir pour un mois, puis rentrer pour une 15 e
de jours, recevoir les nouveaux confrères et le ravitaillement de
l’année, et vers la fin de Septembre partir pour le Rwanda avec un
certain nombre de missionnaires ; le retour ne se fera que vers
Pâques sans doute. Priez un peu pour le pauvre voyageur qui ramassera cette fois encore plus d’eau que de poussière, ce sera la saison
des pluies.
Vous m’invitez à venir respirer un peu votre bon air d’Alsace, et
me montrez aussi une fois de plus combien votre bon cœur se préoccupe de moi. Si vous m’en croyez, nous laisserons au bon Maître le
soin de cette petite santé qui ne vaut d’ailleurs guère la peine qu’on
s’en occupe beaucoup. Demandez plutôt pour moi avec une insistance toujours plus grande auprès du bon Maître, un petit spatium230, au moins, verae et fructuosae penitentiae231 : vous ne
sauriez jamais croire combien en a besoin le pauvre missionnaire
toujours occupé à battre non les grands chemins mais les petits sentiers.
Pour l’harmonium, je croyais vous avoir donné les explications
convenables ; ci-joint la lettre du facteur. Je n’en ai point de
l’expéditeur. D’abord notre harmonium est réparé tant bien que mal,
grâce à un Frère assez habile et assez patient. Mais même avec cela
l’instrument aura toujours des jeux qui ne vont point et des notes
qui crieront. En somme, vous ne pouvez reprocher à Maier qu’une
chose, c’est d’avoir mis une caisse en bois trop faible. Tout le reste,
c’est peut-être notre faute à nous. Nous n’aurions pas dû choisir
pour une grande église dont toutes les fenêtres et les portes restent
grandes ouvertes, un harmonium de salon, qui sera toujours un instrument fin et délicat, mais pas fort et puissant comme il le faudrait
pour accompagner d’assez grandes masses. Une seconde faute, plus
grosse, a été de ne pas envoyer un instrument démontable en 2 ou 3
colis ; il est vrai que le facteur n’a qu’à livrer ce qu’on lui demande
sans prévoir les conséquences qui peuvent résulter d’une fausse demande. Sur la caisse, il y avait bien assez de « nicht stürtzen »232,
mais l’Anglais ne se préoccupe guère des indications qui ne sont pas
Lettre de Mgr Hirth du 30 juillet 1904 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096215-096215.
230 Espace.
231 « D’une pénitence vraie et fructueuse ».
232 « Ne pas renverser ou heurter ».
229
291
de sa langue, et les indiens des bateaux et des chemins de fer encore
bien moins. Comme je vous avais déjà dit, Maier aurait dû se préoccuper cependant de la question des communications qui par ici sont
par trop primitives, même quand on dit qu’il y a chemins de fer et
bateaux. De Marseille viennent de nous arriver 80 colis, et pas une
avarie, sauf un petit flacon de pharmacie de cassé. Mais aucun de
ces colis ne dépassait 50 kg. Vos cloches pouvaient arriver jusqu’à
100 kg. Parce que sur un pareil meuble, il n’y a rien à casser, même
quand un individu y met toute sa bonne volonté, ou toute sa malice.
En somme ce Mr Maier qui prétend s’enrichir tant avec ses livraisons à toutes les missions veut être un peu généreux et avoir notre
pratique, il pourrait bien nous donner gratis au moins un harmonium de 120 – 150 marks, que portent je crois ses prospectus, voyez
si cela vous agréerait. En rigueur de justice, nous n’avons même
droit à rien. Mais s’il vous donne un instrument gratis, je serai bien
obligé de le gratifier lui aussi de quelques lignes bienveillantes qui
grossiraient sa liste de recommandations.
Pour les cloches, comme vous m’aviez annoncé d’ailleurs, vous
n’avez pas rencontré la perfection. Je ne voudrais pas me plaindre
cependant ni déprécier votre beau cadeau ; il y en a une, la
moyenne, qui a toutes les qualités possibles. Mais les 2 autres, la
plus grosse surtout, ont quelques vices auxquels nous n’avons pu
encore remédier ; il est difficile de les bien sonner. Quant à la précision du son peu importerait par ici ; ce ne sont pas les oreilles des
Nègres qui seront choquées ; et les missionnaires de leur côté n’y
regardent pas trop et sont heureux tous de bénir leur bienfaiteur.
De Marseille jadis, il nous arrivait toujours des objets d’église, et
cette année rien. Trèves non plus n’a pas encore donné signe de vie
en sorte que je n’ai encore que votre envoi de fin 1903, et suis complètement à court de linge d’église surtout : cependant il y a 13 stations qui réclament ; et deux fondations à faire. Votre Saint Antoine
est guéri passablement, et a fait route pour notre cher embryon de
séminaire qui a toutes nos affections.
Votre lampe du sanctuaire a pris place dans l’église de Marienberg, et fait bien bel effet. Le bon Dieu ne vous oubliera donc pas ;
vous montez aussi la garde devant lui. Vos croix d’autel et le reste
vont aller aux nouvelles fondations. Dans un mois, je compte vous
faire une vraie commande d’objets d’église, puisqu’on ne m’envoie
plus rien de Marseille ni de Trèves ; quel dommage seulement que je
ne puisse plus guère vous aider à trouver par mes lettres. Je crois de
fait que si vous pouvez commencer à quêter dans des visites privées
vous ramasserez pas mal ; surtout dites-moi toujours à quels bienfaiteurs je dois envoyer des remerciements et comment le faire.
Mille mercis mêmes pour les nouvelles que vous me donnez cette
fois de la famille ; si je trouverai un petit mot pour Xavier.
292
Ces jours derniers je finissais ma retraite pour la Sainte Madeleine, vous pouvez lui dire à la chère veille marraine de Clémentin
que je ne n’ai pas oubliée. Combien je suis heureux aussi de vous
savoir réuni avec Maman et Virginie ; au milieu de vous, je finirais bien mes jours trop vieux déjà, mais… tant de bonheur ne
saurait m’échoir.
Priez pour moi, et j’offrirai pour vous quelques centaines de Kilomètres de nos pénibles sentiers.
Je vous embrasse tous bien affectueusement dans le Seigneur, et
le prie de bénir avec vous tous les bienfaiteurs.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
94. LETTRE DU 30 JUILLET 1904 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST233
Marienberg, le 12 Juillet 1904
Mon bien cher frère Ernest,
Reçu hier votre lettre du 22 Avril par Daressalam.
Mille mercis ; je ne pourrai y répondre que dans 10 à 12 jours, ce
soir je vais entrer en retraite pour 8 jours. J’avance de 3 mois, parce
que d’ici Pâques je ne trouverai plus mes huit jours. Toujours on
s’embourbe un peu plus, tant au spirituel et au matériel.
Envoyez vos lettres non pas par Daressalam, mais par Mombassa
– Bukoba. Je les aurai un mois plus tôt. Je me hâte pour celle-ci
parce qu’il ne reste qu’un ¼ d’heure pour gagner le vapeur qui va
vous l’apporter toute chaude.
A l’instant je reçois un mot du P. Marcel Dennefeld [1871-1925]
qui vient nous rejoindre. Confiez-lui le plus d’or allemand possible ou même des billets allemands. Jamais vous n’aurez meilleure occasion. Et puis s’il pouvait nous amener la fanfare.
Quêtez plus que jamais ; avec tant de missionnaires qui nous
arrivent, je n’ai plus de sous, et en perdrai la tête.
Ces jours-ci, le gouvernement est en train de nous voler pour ce
seul Vicariat près de mille marks de douane ; dans l’année cela nous
fera bien 3 à 4.000 marks. Pour le seul vin de messe c’est près de
700 marks. C’est infâme ; alors que sous ce climat nous n’avons jamais de vin à table, et que nos autorités, qui trop souvent ne font
qu’empêcher les baptêmes, se régalent de champagne, le pauvre missionnaire se voit enlever les secours que vous nous envoyez au prix
de tant de sueur.
Lettre de Mgr Hirth du 12 juillet 1904 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096217.
233
293
Quand donc viendra le jour où le bon Sauveur mettra un peu
de justice là-dedans !!!
Adieu mon bien cher frère. Je vous embrasse tous avec Maman et
sœurs dans le Cœur du bon Maître.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
95. LETTRE DE MGR HIRTH DU 21 AOUT 1904 A SON
FRERE, L’ABBE ERNEST234
Sous la tente, 21 Août 1904
Mon bien cher frère,
Quelle bénédiction que ces deux mandats de 800 marks et de
129,30 marks qui viennent de me trouver le même jour.
Avec cela il y a de quoi attendre le mois suivant dans deux de nos
stations qui allaient suspendre leurs travaux de construction dans
les huit jours sans cette Providence. C’est à Marienberg qui voudrait
achever ses constructions et Kyanja qui les commence.
Vous trouvez enfin la bonne voie pour vos expéditions, et si possible usez une toujours. Je répète, faites vos envois d’argent par Daressalam et vos lettres et les colis par Mombasa – Bukoba.
Aucune lettre de vous ne m’annonce ces deux mandats.
Ce billet n’a que le temps d’atteindre la poste de Bukoba en partance.
Nous sommes grandement curieux au sujet de nos missions du
Rwanda gravement menacées par les indigènes. Sous peu je compte
vous en parler. Priez beaucoup.
Adieu et laissez-moi pour mieux vous dire toute la joie reconnaissante, vous embrasser affectueusement dans le Seigneur
Votre frère
Jean-Joseph
Le bonjour à tous.
96. LETTRE DU 24 AOUT 1904 A MGR LIVIHAC235
Kyanja, le 24 Août 1904
Monseigneur et très Vénéré Père,
Ce courrier emporte le rapport à la Propagation de la Foi (en
double), le rapport à la Sainte-Enfance, le rapport à la Société.
234 Lettre de Mgr Hirth du 21 août 1904 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096218.
235 Lettre de Mgr Hirth du 24 août 1904 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095093.
294
Des lettres sont jointes aux deux premiers rapports. Un courrier
subséquent emportera les duplicata.
J’ai hâte de remercier aussi Votre Grandeur du renfort qu’elle
veut bien nous promettre, et des attentions particulières qu’elle a
bien voulu avoir pour ce Vicariat.
Puissent les chers confrères arriver bientôt en bonne santé, et
même le remplacement du cher P. Dennefeld [1871-1925].
Depuis un mois déjà, il y a quelques troubles au Rwanda ; au
cas où les missionnaires courraient quelque danger, nous nous
hâterions tous de prendre nos mesures de sécurité, et même
elles sont prises déjà.
Néanmoins, j’ose vous demander de vouloir bien recommander
souvent aux prières de la Société, ce cher pays de tout d’espérances.
Au sujet des rapports envoyés, j’ai oublié d’ajouter que Votre
Grandeur veuille bien les faire compléter aux endroits laissés en
blanc.
Daignez agréer, Monseigneur et très Vénéré Père, l’hommage
d’humble soumission et d’affectueux respect avec lesquels je suis
de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
97. LETTRE DU 6 SEPTEMBRE 1904 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST236
Marienberg, le 6 Septembre 1904
Mon bien cher Ernest,
Je vous ai annoncée déjà le reçu de vos deux mandats de Juin
dernier s’élevant à 697 roupies environ (à 1 mark 33 1/3). Depuis
m’est venue votre bonne lettre du 22 Juin m’expliquant vos intentions. Encore une fois mille mercis et que le bon Dieu vous le rende.
Je hâte tant que je puis l’achèvement de certains travaux afin
d’être un peu libre un moment où les nouveaux confrères nous arriveront. Je trouverai alors aussi un moment pour vous écrire.
A bientôt donc, en attendant je vous embrasse tous bien affectueusement dans le Cœur du bon Maître
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Vous avez dû recevoir aussi ma lettre où je vous parlais de l’arrivée de la
statue de Saint Antoine et de la lampe, ainsi que de toutes les autres belles
236 A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 6 septembre 1904 à l’Abbé Ernest Hirth, Casier
303, N° 096219.
295
choses parties déjà pour toutes les directions. La statue est chez le P. Meyer
[1873-1965]. La lampe, j’ai tenu à l’avoir tous les jours sous les yeux à Marienberg même. Puisse une même flamme nous tenir réunis toujours aux
pieds de Jésus !
* LETTRE DU PERE MEYER DU 1ER SEPTEMBRE 1904 A L’ABBE
ERNEST HIRTH237
Kyanya, le 1er Septembre 1904
Monsieur l’Aumônier,
Il y a trois semaines, j’ai reçu ici au Kyanja une magnifique
statue de Saint Antoine que Sa Grandeur Votre Vénéré Frère m’a envoyée
pour notre petit poste encore en fondation, l’Immaculée-Conception. Informé par Monseigneur lors de son dernier séjour depuis le 11- 24 Août,
chez nous à Kyanja, que cette belle statue sortait de Mulhouse et était un
cadeau de Votre part, je ne puis m’empêcher d’envoyer un petit mot de
remerciements à ce généreux bienfaiteur de nos missions du Nyansa méridional. Avant tout permettez-moi de Vous dire combien je suis heureux
d’être sous les ordres de Votre Vénéré Frère surtout les jours où nous
avons le bonheur d’avoir Sa Grandeur au milieu de nous pendant le
temps bien court que durent généralement les visites.
C’est Monseigneur lui-même qui m’a appris Votre résidence au
Bon Pasteur et ceci m’a stimulé aussi à oser Vous écrire un petit
mot. Le Bon Pasteur est si près du Hasenrain qu’écrire là me semble que
j’écris chez nous.
Pour le moment nous ne sommes pas installés pour loger convenablement le bon Saint Antoine. Notre chapelle n’est qu’une pauvre baraque
en paille comme du reste tous les autres bâtiments de la Mission. Néanmoins nous tâcherons de lui trouver une place honorable, il pourra être
fier car c’est la seule statue que nous possédions dans le poste. Dans
quelque temps comme 4 ou 5 mois quand la chapelle en briques aura été
construite, nous serons contents de lui rendre de plus grands honneurs.
Notre mission du Kyanja n’est pas encore bien lancée et sans l’intervention de la Divine Providence en notre faveur nous serons arrêtés encore longtemps dans la conversion des infidèles. Sa Grandeur Votre Vénéré Frère a dû vous faire la-dessus ses confidences. Le défaut de développement n’est pas du côté du peuple indigène qui est une race
d’hommes intelligents et très aimables, ni du côté des Missionnaires qui
font leur possible pour faire avancer l’œuvre du Bon Dieu, mais il a sa
cause dans le misérable état d’esclavage dans lequel sont plongés les
braves gens du Kyanja ainsi que tous leurs concitoyens des autres pays
dont le roi est le fameux Kahigi, un monarque absolu dans le vrai sens
du mot. Ce païen n’est pas notre ami, tant s’en faut ; de temps en temps
il le fait sentir ; il ne tolère pas [à ce] (sic) que ses gens viennent se faire
instruire chez nous, et malheur à celui qui oserait enfreindre les ordres
de ce potentat. Nous en avons des échantillons chez nous sur notre terrain où des gens chassés de chez eux sont venus se fixer après avoir vu
A.G.M.Afr., Lettre du Père Meyer du 1er septembre 1904 à l’Abbé Ernest Hirth,
Casier 303, N° 096226.
237
296
leurs objets pillés et enlevés par les hommes du roi. Le démon est encore
le vrai maître du pays ; cependant le peuple est charmant mais excessivement peureux, habitué qu’il est à être esclave dès son enfance. Le
pauvre Nègre d’ici, il habite une bananeraie, a une femme et enfants,
quelquefois des vaches ou chèvres, mais tout cela n’est pas à lui mais
bien au roi ; lui-même ne s’appartient pas, il paye le tribut et tous les travaux auxquels la fantaisie du roi plaît à l’appeler, il les fait continuellement toujours évidemment gratis pro Deo238. Avec un individu pareil
pour roi, Vous pourrez comprendre, Monsieur l’Aumônier que notre jeune
mission présente beaucoup de difficultés, mais nous avons confiance en
le Bon Dieu et Notre Bonne Mère, et j’en suis convaincu, que mettant en
pratique les mesures de prudence que Monseigneur Votre Vénéré Frère
nous a données dernièrement nous arriverons à jouer un fameux tour au
diable en lui arrachant ces pauvres gens qu’il tient tant à garder.
Dans notre petit poste nous sommes à trois : deux Pères et un Frère.
Le P. Riollier [1876-1938], un Français, le Frère Alphonse, un Alsacien,
qui a eu l’honneur de faire votre connaissance à Mulhouse, et puis Votre
serviteur sortant du Hasenrain. Un chacun à de quoi être occupé plus
qu’il ne faut et plus qu’il ne peut faire. A côté de la Mission qui
m’incombe seul nous avons ici le petit séminaire du Vicariat où une
trentaine de jeunes gens venus de tous les anciens postes du Vicariat
reçoivent une instruction sérieuse et des leçons de latin de leur Directeur, le P. Riollier [1876-1938]. Le Frère Alphonse n’a pas de temps à
perdre non plus, chargé de tous les soins matériels, des bâtisses, etc.…
En ce moment commence à s’élever notre maison définitive d’habitation
construite en briques brûlées au four et dans 2 mois nous comptons opérer notre déménagement en grimpant sur la colline voisine où sera fixé le
poste de l’Immaculée-Conception. Nos petits séminaristes sont en train
d’apprendre de la musique. Monseigneur veut y créer une petite musique
instrumentale, jusqu’à présent nous possédons deux instruments : un
piston et un baryton ; c’est un plaisir de voir ces petits Nègres souffler et
s’exercer à monter la gamme, mais ils promettent de se tirer d’affaire. Je
me rappelle que nous avions autrefois un cor de chasse à la maison, je
vais tâcher de demander cet instrument à ma bonne sœur Louise, si jamais il s’y trouve encore, cela fera grand plaisir à notre Vénéré Vicaire
Apostolique.
Notre pauvre Kyanja a besoin de beaucoup de prières et je me permets
de le confier à vos bonnes et ferventes prières aussi qu’à cette famille spirituelle que vous dirigez dans le Bon Pasteur. A cet effet voudriez-vous
Monsieur l’Aumônier, avoir la bonté de présenter mes religieux respects à
la révérende Mère. Ces prières correspondent certainement à celles que
nous ferons nous-mêmes avec nos Noirs pour toutes les âmes généreuses
qui se souviennent de nous devant le Bon Dieu.
Veuillez excuser, Monsieur l’Aumônier, ma liberté et agréer
l’expression de ma profonde vénération.
Votre tout humble serviteur in X.J.
P. A. Meyer
Miss. d’Afrique
238 « Pour Dieu ».
297
Mes deux chers confrères Vous présentent également leurs plus profonds
respects.
98. LETTRE DU 13 SEPTEMBRE 1904 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST239
Marienberg, le 13 Septembre 1904
par Mombassa – Bukoba
Mon bien cher frère Ernest,
Votre dernière de Juillet m’a été une triste surprise… Pas
d’instruments !!
Et moi qui espérais que ces bénis instruments sauveraient la
pauvre mission, lui vaudraient enfin un peu de liberté, et nous
procureraient peut-être des milliers de baptêmes.
Par fanfare, en français, on entend toujours une musique instrumentale, d’autres diront une musique militaire, comprenant un minimum de 15 ou 20 instruments, pistons beugles, saxhorns, altos,
barytons, basses… Je comptais que quelque ami vous renseignerait
au besoin, puisqu’ il y a de pareilles musiques dans tous les collèges,
et que vous en avez plusieurs au moins à Mulhouse. Pour plus de
simplicité et mieux réussir ici dans le but poursuivi, je ne vais vous
demander que des instruments en cuivre et non en bois.
Si nous n’avons pas ces instruments pour la fin de cette année 1904, ils nous seront inutiles pour le but que je vous ai indiqué lors de ma première demande. Je n’y reviens plus.
Je suis désolé que vous ne m’ayez pas compris. Cet envoi aurait eu pour moi une valeur de plus de 40 000 marks, à cause de
la liberté qu’il aurait pu nous procurer au passage du Gouverneur
von Götzen [1866-1910]. Il me semblait que même neufs, ce qui est
sans doute bien préférable, ces instruments, pris dans la série des
plus simples, n’auraient pas coûté 500 marks, et que vous auriez au
besoin emprunté cette somme à un banquier plutôt que de me faire
manquer cette occasion unique de sauver nos missions de la persécution.Mais le bon Dieu veut sans doute que nous restions avec nos
tracasseries ; la liberté il faudra continuer à la mériter.
Notre procureur de Zanzibar a été transféré à Mombasa, port
anglais ; les petits paquets qui sont acceptés par la poste, via Mombasa – Bukoba, vous pouvez les envoyer ; en ayant soin de faire les
déclarations de douane nécessaire. Peut-être dans ces conditions
accepterait-on même les colis postaux, du moins j’en vois passer
pour missionnaires.
239 A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 13 septembre 1904 à l’Abbé Ernest Hirth, Casier
303, N° 096220.
298
Adieu bien cher frère et que le bon Dieu vous conserve tous à
notre affection. Je me recommande encore à vous et reste tout vôtre
en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
99. LETTRE DU 24 SEPTEMBRE 1904 AU PERE
BURTIN240
Marienberg, le 24 Septembre 1904
par Bukoba – Mombasa
Mon révérend et bien cher Père,
Votre dernière du 23 Février m’a montré quel intérêt vous voulez
bien porter toujours à la mission du Nyansa Méridional. Il ne m’a
pas été possible cette année de faire un rapport à la Propagande
sur nos œuvres qui ont continué à progresser régulièrement ;
j’aime à croire que celui que fera Monseigneur le Supérieur Général et dont les éléments et les statistiques lui ont été adressées pour ce Vicariat, suffira comme il a suffi par le passé. Cependant si des rapports plus détaillés de ma part étaient nécessaires
ou pouvaient contribuer à nous procurer des allocations plus hautes,
j’essaierais d’en envoyer un chaque année.
Pour le moment, tout le temps dont je puis disposer est employé
en voyages ; nous faisons chaque année une ou plusieurs fondations,
et cela avec des missionnaires ordinairement jeunes et dans des
conditions parfois assez difficiles ; cela prend beaucoup de temps. Le
voyage du Rwanda seul prend 4 ou 5 mois ; mais aussi il plaît au
bon Maître de nous donner en ce pays bien des consolations.
Cela changera peut-être, et en ce moment même tout ce pays
est plus ou moins troublé, à la suite d’une réelle invasion
d’aventuriers qui prétendent l’ouvrir au commerce. Quel malheur si nos missions y étaient arrêtées ; cette année la première
pour les baptêmes, nous y avons fait plus de 400 baptêmes
d’adultes et on compte bien 5 à 6.000 catéchumènes. Dans notre
dernière fondation, le P. Classe avec ses confrères a couru de
réels dangers ; Dieu a permis que jusqu’ici ils eussent la vie
sauve241.
Sur la côte Ouest du lac Nyansa, nous sommes un peu en progrès
aussi, quoique la liberté nécessaire nous manque toujours. Notre
240 A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 24 septembre 1904 au P. Burtin, N° 095094.
Apparemment, Mgr Hirth a été mal informé sur la situation à Rwaza. Voir
S. MINNAERT « Les Pères Blancs et la société Rwandaise durant l’époque coloniale
allemande (1900-1916) », op.cit., pp. 53-101.
241
299
école-séminaire depuis un année qu’il est fondé nous donne beaucoup de consolation.
Le 22 Janvier prochain il y aura 10 ans que mes pouvoirs de Vicaire apostolique ont été concédés – Prot. n° 10533. Puis-je vous
prier de vouloir bien m’obtenir la rénovation de ces mêmes pouvoirs,
tous contenus dans les deux feuilles I et Z.
Sans doute je ferais bien mieux de solliciter plutôt que ces pouvoirs fussent confiés à un autre, mais ne voyant aucune chance d’y
réussir, j’attends que la bonne Providence dispose de moi.
En attendant je vous prie de vouloir bien m’obtenir de sa Sainteté
une nouvelle bénédiction pour ce Vicariat, et à la Confession de Saint
Pierre veuillez demander surtout aux Saints Apôtres qu’ils ne me
laissent pas sortir de ce monde sans m’avoir accordé le petit spatium verae penitentiae242 dont le pauvre missionnaire a si grand
besoin.
Espérant de votre bonté que vous continuerez à travailler pour
nos pauvres Noirs comme vous avez toujours fait par la prière et
toutes les démarches, je vous prie d’agréer, mon révérend et bien
cher Père, l’expression de mes sentiments bien affectueusement reconnaissants et dévoués en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
100. LETTRE DU 25 SEPTEMBRE 1904 A SON FRERE XAVIER243
Marienberg, le 25 Septembre 1904
par Mombassa – Bukoba
Mon bien cher frère Xavier,
N’ayant plus guère de nouvelles de vous et de la famille depuis
une année, je viens en chercher par cette petite lettre. Je viens aussi
en demander.
Pendant des années, je ne vous ai pas écrit, parce que Virginie
était à côté de vous qui se chargeait de mes commissions. Mais
aujourd’hui je me vois à la veille de faire de nouveau un de ces longs
voyages de plusieurs mois qui commencent à devenir particulièrement pénibles ; qui sait si ce ne sera pas le dernier, et ce seraient
donc un peu les adieux que je viendrai vous offrir en même temps
que je voudrais obtenir de vous et de toute la chère famille un souvenir et une prière toute spéciale devant Dieu.
242 « Espace pour faire la vraie pénitence ».
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 25 septembre 1904 à Mr Xavier Hirth, Casier
303, N° 096221-096222.
243
300
Dans un coin de ce grand Vicariat Sud Nyansa, nous avons pu
pénétrer, il y a quatre ans, dans un pays de montagnes et de
hauts plateaux dans le genre de votre Suisse, et grand comme à
peu près vingt-cinq fois toute l’Alsace ; on l’appelle le Rwanda. Il
y a là cinq centres déjà de missions créés par les Pères Blancs ; cette
année pour commencer on y a baptisé environ 450 néophytes, et il y
a des milliers de catéchumènes qui avancent rapidement vers le baptême.
De nouveaux missionnaires vont y être envoyés ; ce qui nous demande toujours beaucoup d’argent. Mais ce ne sont pas seulement
les sentiers des montagnes qui sont difficiles, il y a aussi la population. L’année dernière déjà on a tué un de mes hommes et mangé
sans doute, et depuis quelque temps tout le pays est plus ou
moins troublé ; on n’en veut pas précisément aux missionnaires,
mais ceux-ci, s’il y a des massacres, auront quand même à souffrir les tout premiers. Ne manquez donc pas de prier beaucoup
pour que le voyage soit heureux et aussi pour que les missionnaires
puissent continuer tranquillement leur belle œuvre, et arriver à baptiser bientôt tant de milliers de gens parfaitement disposés à la foi.
Sur d’autres points du Vicariat nous avons de beaux succès aussi,
quoique moins rapides. Vous savez que ce Vicariat n’a été créé que
lors de mon dernier passage au pays ; les commencements ont été
bien lents jusqu’en 1900, mais maintenant les baptêmes
s’annoncent, si Dieu continue à nous garder. Il y a maintenant environ 4.000 baptisés dont un millier presque de l’année dernière, et il
reste plus de 13.000 autres déjà instruits et qui demandent aussi le
baptême. Chaque année aussi nous pouvons créer de nouveaux
centres, si du moins la Providence veut bien nous envoyer de
l’argent, mais ces ressources se font de plus en plus rares, et si
vous voyiez quelquefois notre pauvreté, vous auriez pitié de
nous. Apprenez au moins aux chers petits enfants que le bon Dieu
vous a donnés à prier pour nous, et quelquefois à nous envoyer des
petits sous ; quoique vous ne soyez pas riche, je suis certain cependant que vous ne vivez pas aussi pauvrement que nous par
ici ; vous n’avez pas non plus tant de travaux ni autant de soucis, ni
tant de fièvres surtout et de maladies. Il faut répéter cela souvent à
vos enfants, afin de leur apprendre à ne pas être trop fiers du
peu qu’ils font pour le bon Dieu ; et afin de leur apprendre aussi
à compatir aux souffrances des autres, mais à compatir pratiquement en faisant quelque chose pour eux.
Vous-même, mon bien cher Xavier, avec la bonne Rosalie,
j’espère que vous formez toujours ces chers enfants par vos
exemples d’abord et aussi par vos continuelles exhortations.
C’est depuis une année surtout que je me plais à vivre plus souvent avec ces chers enfants par la pensée ; je veux dire depuis
301
que nous avons pu commencer à réunir en petit séminaire
quelques-uns des fils de nos premiers chrétiens ; ceux-ci, au milieu desquels je retourne assez souvent, me rappellent sans
cesse toute cette famille de neveux, nièces et cousins que Notre
Seigneur continue à faire grandir autour de vous. J’espère bien
que vous ne les garderez pas tous au pays, et pour vous seulement,
mais que vous saurez être assez généreux pour lui en consacrer
quelques-uns, uniquement à son service. Je me fais vieux, il faut
m’envoyer quelqu’un ou quelqu’une bientôt.
Et puis apprenez leur bien à tous, mais surtout aux vôtres à
marcher sur les traces des chers anciens, de papa qui n’est plus
au milieu de nous, et de maman que la bonté de Dieu nous laisse
pour nous édifier toujours davantage. Mon cher Xavier, vous savez
quelques-unes des misères aussi qui sont venues affliger autrefois
notre famille, autrefois déjà et même encore aujourd’hui. Vous voyez
que la pauvre Marie n’est pas heureuse et qu’elle n’a pas toutes les
bénédictions de Dieu, et surtout vous savez pourquoi.
Voilà qui doit nous servir pour nous instruire beaucoup nousmêmes, et pour instruire ceux que Dieu nous a confiés. Ayez soin
surtout d’instruire aussi par l’exemple tout d’abord et les encouragements que vous donnez. Vous saurez un jour combien Dieu est
sévère pour les parents qui oublient sur ce point de faire leur
devoir ; ce sont ensuite leurs propres enfants qui feront leurs
tourments.
Rappelez-vous donc souvent que vous devez former les enfants à cette grande sobriété que notre vénéré père nous recommandait si souvent ; aussi longtemps que vous la pratiquerez et l’enseignerez vous aurez les bénédictions de Dieu et la
paix dans la famille. Si vous deveniez négligent sur ce point, ce
serait la perte des biens, de l’honneur, et surtout la malédiction
de Dieu. Pour les enfants aussi, il faut beaucoup veiller à leur
former un bon caractère, qu’ils ne deviennent pas disputeurs,
rancuniers, et d’une mauvaise humeur habituelle qui devient à
charge à tout le monde. Ceux qui ont mauvais caractère se font
toujours beaucoup souffrir eux-mêmes, et n’arrivent pas à posséder la vraie gaieté.
Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’il faut leur apprendre de bonne
heure à bien user des biens que Dieu nous a accordés pour n’être
ni avares ni prodigues. Apprenez-leur beaucoup à faire la charité
aux pauvres, c’est une des choses qui enrichissent celui qui
donne. Je n’insiste pas puisque vous-même vous êtes à un âge
où ces devoirs sont devenus plus faciles, et me contente de prier
Dieu de vous donner toujours bon courage. Ce courage vous le
trouverez dans une prière fréquente et sincère, ainsi que dans
les sacrements toujours bien reçus.
302
Vous voyez c’est un petit testament que je vous envoie dans mon
affection. N’ayant pas de biens matériels à vous léguer quand il plaira au bon Dieu de me reprendre, je vous donne ce que j’ai de mieux
pour vous dans mon cœur. Gardez ces quelques pensées toujours,
en attendant que nous nous revoyions en Paradis.
Que le bon Dieu vous bénisse tous, vous et votre femme et vos enfants ! Je reste dans le plus sincère attachement.
Votre frère tout affectionné
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Un souvenir affectueux à tous les parents,
bienfaiteurs et connaissances.
101. LETTRE DU 30 SEPTEMBRE 1904 A MGR LIVINHAC244
Marienberg, le 30 Septembre 1904
par Mombasa – Bukoba
Monseigneur et très Vénéré Père,
Au mois d’Août ont été expédiés aux œuvres les rapports annuels
par deux courriers différents, et celui-ci emporte (via Daressalam) à
destination de la Chronique un rapport de chaque supérieur sur sa
station. Au P. Secrétaire, est adressé aussi un long travail du
P. Hurel [1878-1936] sur un de ses voyages à N.D. de Consolation du
continent d’Ukerewe, et un second travail, journal de P. Bourget
[1897-1937] de Marseille à N.D. de Kamoga.
Votre Grandeur a bien voulu nous réjouir tous par l’annonce d’un
nombreux renfort ; ces chers confrères vont sans doute débarquer à
Bukoba demain 1er Octobre et nous les embrassons à Marienberg le
jour même. Ce jour d’arrivée est toujours un de nos plus grands
jours de réjouissance de l’année, et tous les missionnaires s’unissent
à moi pour envoyer à Votre Grandeur ainsi qu’aux vénérés membres
du Conseil l’expression la plus vive de notre filiale reconnaissance.
Vous avez voulu pousser la bonté jusqu’à exprimer des vœux à
l’occasion de mon ordination ; je demande d’autant plus au Ciel de
verser ses bienfaits sur notre personne et sur la Société ; et je lui
demande aussi de pouvoir répondre plus dignement à la grande affection que vous nous portez à tous dans ce Vicariat.
Ce trimestre encore, la bonne Providence a eu un soin spécial de
nos stations. Les santés ont été assez bonnes. Le Rwanda cependant
244 A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 30 septembre 1904 à Mgr Livinhac, N° 095095-
095096.
303
nous a donné quelques soucis ; une nuée d’aventuriers y ont pénétré
depuis une année surtout sous prétexte de commerce, et les gens
sont surexcités. Le P. Brard [1858-1918] écrit que d’après les dires une
centaine de ces petits marchands noirs auraient été tués sur différents points ; c’est exagéré sans doute, mais il y en a plus d’un cent
au moins qui ont été dépouillés. Ils l’avaient bien un peu mérité ;
mais cela va hâter la fondation de nouvelles stations militaires avec
tout ce qu’elles entrainent de misères. La nouvelle mission du Mulera
surtout était en danger un moment ; mais les confrères du Kivu-Nord
sont allés au secours, et pendant 20 jours ont pu avancer suffisamment les constructions pour que les missionnaires fussent à l’abri
d’une solide maison en briques et d’un bon mur d’enceinte. Le danger venait en partie des haines de famille. Le P. Classe [1874-1945]
cependant avait fait presque merveille au milieu des tentatives continuelles de vol, en trouvant moyen dans l’espace de huit mois à peine
de se faire aimer de toute la population dans un rayon de 4 Kilom. :
ça a été le salut de cette mission. Quelques auxiliaires de Marienberg
et du Bukumbi avec suffisamment d’armes ont dû les rejoindre depuis le 20 courant245.
Au Kissaka, un de nos ravitaillements a été arrêté, mais il y a eu
une perte de 60 roupies au plus. J’ai regretté beaucoup que le supérieur de la station ait profité de quelques soldats noirs de passage
pour obtenir justice, et cela bien après coup, et contrairement à ce
que je lui avais écrit ; le résultat est que l’injustice aura passé plutôt
à notre compte ; nous pourrons avoir des complications avec le gouvernement, et nous nous serons attirés la haine du roi et des grands,
bien plus que leur respect et leur confiance.
S’il n’y avait pas eu ces troubles partout au Rwanda, j’allais y
retourner avec les nouveaux confrères, mais il faut attendre.
Sur la côte Ouest du Nyansa, nous gagnons un peu, mais toujours trop lentement à notre gré ; toute cette population riveraine du
Nyansa Ouest est on ne peut mieux disposée. Le jour du Saint Rosaire nous fournira encore un baptême de 45 adultes à Marienberg
pour le trimestre. Au Kiziba proprement dit, les circonstances nous
permettront enfin de transférer la station provisoirement existante
depuis 1902 en un point plus central ; on pourra bâtir en Juin 1905.
245 Ce passage montre que Mgr Hirth a été mal informé par le P. Classe (1874-1945)
sur la situation à Rwaza en 1904. Le P. Classe y avait organisé plusieurs expéditions
militaires. Voir S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société Rwandaise durant
l’époque coloniale allemande (1900-1916) », op.cit., pp. 53-101. En 1907, le P. Classe
écrira à Mgr Livinhac: « Il est certain qu’il est grand temps pour nous de faire
machine en arrière et de nous grouper, plus docile, près de notre si bon Vicaire
apostolique. Nous sommes tous très obéissants en théorie, mais parfois qu’il
semble difficile d’aller jusqu’à la pratique » ! (Lettre du P. Classe du 24 mars 1907 à
Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 097064-097065).
304
Mais les protestants continuent aussi à faire les plus grands efforts
pour pénétrer et ont pas mal de succès.
Au Kyanja, l’Ecole-Séminaire donne les meilleures consolations
avec ses 30 élèves qui vont être 45 dans quelques jours.
La mission elle-même se fait sur un petit nombre de jeunes gens
qui ont charge de répandre la foi autour d’eux ; on est obligé de cacher la médaille qui a le don de rendre furieux le chef du pays.
L’Ussuwi va avoir son premier baptême des gens du pays même.
Dans cette station et au Bukumbi les missionnaires se font de mieux
en mieux à leurs gens ; mais au Bukumbi pour le moment il y a un
point noir. Le P. Fisch qui depuis 3 ans en est à son 4e poste, a le
caractère tellement malheureux que partout où il va, la vie en
communauté devient presque impossible et les indigènes se
tiennent à distance. S’il ne peut changer, il deviendra difficile de
lui trouver un coin.
Ukerewe aussi inspire des inquiétudes ; le supérieur est bon jusqu’à la faiblesse, prétendent les confrères, et ceux-ci prétextent les
défauts de cette bonté pour se dire presque découragés. Le changement du P. Loupias [1872-1910] n’a pas apporté l’amélioration
qu’on attendait. P. Hurel [1878-1936] s’y fera peut-être, mais
P. Conrads [1874-1940] s’absorbe de plus en plus dans ses travaux
accessoires. Cependant cette mission aurait grand besoin de travailleurs ; le pauvre P. Roussez [1867-1935] ne peut tout faire, ni
tout réparer surtout, là où dans les commencements bien des
soins faisaient défaut. De toutes nos missions anciennes, c’est celle
qui a le moins de postulants au baptême : à peine une dizaine
d’enfants bien petits, amenés plus ou moins volontairement.
Kome de son côté a de meilleurs succès, et sa jeunesse travaille
bien aux conversions ; les baptêmes augment assez rapidement.
Votre Grandeur voit que si le bon Dieu nous donne beaucoup de
consolations, il reste par ailleurs assez à veiller aussi. A distance, il
ne vous sera pas difficile sans doute de voir ce qui nous manque surtout, et vous voudrez bien nous préciser tellement vos instructions
que les plus faibles volontés puissent réussir à faire le bien. Permettez-nous de compter beaucoup toujours sur vos prières au SaintSacrifice.
En terminant qu’il me soit permis aussi, Monseigneur et très Vénéré Père, de vous recommander encore ce Vicariat afin qu’autant
que les ressources le permettent, vous nous envoyiez de nouveaux
renforts. Toutes nos stations voudraient essaimer, et les plus anciens
surtout me pressent de fonder de nouveaux centres ; c’est que les
chrétiens qui se multiplient loin de nos stations existantes, sont difficiles à maintenir, ils n’ont pas l’avantage d’être dans un milieu et
sous des chefs chrétiens
305
Je regrette le cher P. Dennefeld [1871-1925] ; par contre les deux
autres anciens que vous voulez bien m’annoncer me font un peu
peur ; je crains qu’après avoir été bien mieux ailleurs, ils s’habituent
péniblement au Nyansa Méridional.
Daignez, Monseigneur et très Vénéré Père nous bénir encore, et
agréer l’expression des sentiments de profond respect et d’affection
filiale avec lesquels je suis de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
102. LETTRE DU 4 OCTOBRE 1904 A MGR LIVINHAC246
Marienberg, le 4 Octobre 1904
Monseigneur et très Vénéré Père,
Permettez que j’ajoute toute une lettre en postscriptum247.
Les nouveaux confrères sont arrivés le 28 dernier et en excellente
santé tous. Que le Seigneur soit mille fois béni ; nous lui avons
chanté le Te Deum248 et l’Ecce quam Bonum249 traditionnel. La
feuille ci-jointe indique les placements des chers nouveaux, pour
lesquels j’ai essayé de comprendre de mon mieux les intentions de
Votre Grandeur, afin de mériter un peu que vous continuez de me
donner vos bons avis.
Vous avez bien voulu m’écrire plus long qu’à l’ordinaire, et je suis
particulièrement reconnaissant des quelques remarques, qui ne seront pas perdues.
Si on vous a écrit d’ici que je n’étais « pas fort », c’était sans doute
pour vous dire que je n’étais pas fort pour venir en aide aux confrères ; car pour la santé, ceux-ci n’ont jamais eu à songer à me
donner des soins particuliers, quoiqu’ils se soient toujours montrés
en toute occasion aussi soigneux que dévoués.
Je pense ne pas aller contre vos intentions, en commençant à
préparer une station nouvelle. Pour cela, je vais rappeler du Rwanda
le P. Smoor [1872-1953], pour le voir pendant quelque temps à Marienberg, et puis vers la fin de l’année, s’il y a lieu, nous pourrions
transférer l’Ecole du Vicariat sur un plateau de 285 m. au dessus du
Nyansa, quoiqu’à deux lieues seulement du lac, et à 6 lieues seulement au Sud de la station du Kyanja ; ce serait dans l’Ihangiro. Les
élèves du Rwanda pourront s’y acclimater sans doute, et en même
246 A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 4 octobre 1904 à Mgr Livinhac, N° 095096.
247 « Post-scriptum (P.S.) »
248 Ce sont les premiers mots d’un chant d’action de grâce « Nous te louons Toi, Dieu ».
249 « Voyez comme il est bon ».
306
temps ce serait un bon centre de mission, car ce plateau, réputé très
sain, est très peuplé ; et aurait bien 30.000 habitants sur 40 Kilom.
de long et à peine 8 – 10 de large. Nous achèverions aussi d’occuper
toute la rive Ouest du Nyansa, particulièrement attrayante pour des
ministres protestants.
Au sujet de nos dépenses, il y en a une encore qui vous paraîtra
peut-être exagérée : voici l’affaire. Votre Grandeur sait les difficultés
qui empêchent nos missions de la rive Ouest d’avoir tout le succès
désirable. Les chefs indigènes ne laissent pas à leurs sujets la liberté
suffisante, et le gouvernement n’a rien fait encore pour nous obtenir
cette liberté. Vers Mai ou Juin 1905, le gouverneur, comte de Götzen
[1866-1910], à son retour d’Europe, doit venir visiter les stations militaires du Nyansa ; j’ai pensé qu’il y aurait là une occasion unique de
gagner son Excellence, et qu’il ne fallait pas négliger ce petit moyen
humain d’avancer un peu notre religion. Si les élèves de notre EcoleSéminaire, que nous décorons à l’occasion du titre d’Ecole normale
pour instituteurs, pouvaient être produits alors, et faire assez bonne
impression, peut-être gagnerions-nous un peu de bonnes grâces du
gouverneur qui semble personnellement si bien disposé pour les
missionnaires, et qui a trouvé moyen de m’envoyer un télégramme de
félicitations à l’occasion de mon 25e anniversaire. Tenant donc
compte des habitudes qu’on a prises à la côte, j’ai écrit en Alsace que
si quelque bienfaiteur pouvait nous faire cadeau d’une petite fanfare
de 6 à 700 francs pour le 1er janvier 1905, ce serait sans doute une
bonne œuvre. Je ne sais si l’idée a été poursuivie, mais dans le cas
où elle le serait, tout doit passer par Marseille, et Votre Grandeur a le
temps d’intervenir, ce que je me ferai un plaisir d’approuver.
Ci-joint une signature. Trois fois déjà le Directeur du « Culte perpétuel des morts » me la demande. Bien volontiers je l’envoie, à condition que Votre Grandeur juge à propos de la faire parvenir. Mais on
voudrait la marque du sceau, je n’en ai pas.
J. Vc.
103. LETTRE DU 8 OCTOBRE 1904 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST250
Marienberg, le 8 Octobre 1904
par Bukoba – Mombassa
Mon bien cher frère Ernest,
Je profite du premier courrier pour vous remercier de votre
2e mandat reçu ; la lettre suivant : il y a 30 intentions pour 36 marks
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 8 octobre 1904 à l’Abbé Ernest Hirth, Casier
303, N° 096223.
250
307
égalant 24 Roupies. Comme vous voyez, il n’y a rien à risquer par
mandat international.
Notre cher P. Dennefeld [1871-1925] a été retenu au dernier moment, et a été remplacé par un Hollandais. Pour le moment et pour
l’occuper, il y a ici six nouveaux qui viennent de débarquer. Quatre
vont partir pour le Rwanda, mais je ne les accompagnerai pas
comme je pensais d’abord ; je suis obligé de renvoyer ce voyage à 8
mois.
Notre Xavier a eu la lettre promise. Marie m’envoie une tous les
mois, tranquillisez-la quoique je n’aie pas lu encore sa dernière.
Vous profiterez des 2 timbres qu’elle m’envoie. Que le bon Dieu lui
en tienne compte !
Il y a toute une collection de timbres, 4 feuilles pleines, que je
vous envoie ci-joint ; quelques-uns même sont déjà rares. Il y a
presque de quoi faire tous les frais de la fameuse fanfare, orchestre,
Knabenkapelle251. Que n’ai-je eu plus tôt le catalogue que l’on m’a
passé ces jours derniers mais dont j’ai oublié l’éditeur allemand et
saxon. J’aurais pu vous donner des indications plus précises et qui
ne vous auraient pas tant effrayé. Il est vrai que je croyais néanmoins qu’on trouverait à meilleur compte encore. Voici ce que
j’aurais choisi à peu près :
5 pistons
à
20 marks = 100
3 trompettes ou équivalent
30 marks = 90
3 althorns
40 marks = 120
3 barytons
50 marks = 150
3 posaune252
40 marks = 120
2 basses
65 marks = 130
1 grande basse
75 marks = 75
725 marks
Je compte sans spéculer sur la remise que l’on fait toujours pour
vous ; voyez que ce n’était pas inabordable, et nullement en proportion avec l’immense résultat que nous étions permis d’attendre de
cette précieuse acquisition.
Mais enfin qu’il en soit comme le bon Dieu voudra ; je ne m’en
tourmente pas plus qu’il faut. Ce n’est pas la musique que je voulais,
mais uniquement un moyen pour faire couler plus abondamment
l’eau baptismale sur nos pauvres têtes crépues.
Adieu mon bien cher Ernest, et mille mercis affectueux pour tout
ce que vous ferez toujours pour les pauvres âmes.
Mes meilleurs embrassements à la chère Maman et parents, avec
les meilleurs encouragements aux bienfaiteurs. Le curé d’Abstheim
251 « Un orchestre de jeunes garçons ».
252 Trompettes.
308
vient de m’envoyer 1 volume de Elsässer Helden253, j’essaierai de le
remercier tantôt.
Bien affectueusement à vous en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
104. LETTRE DU 10 NOVEMBRE 1904 A SA TANTE RELIGIEUSE,
SŒUR CLEMENTIN SAUNER254
Marienberg, le 10 Novembre 1904
Ma bien chère tante et vénérée bienfaitrice,
Mes lettres font comme les vôtres, elles deviennent de plus en
plus rares ; c’est sans doute parce que, vous comme moi, nous
comptons un peu que le bon Maître nous rapprochera l’un de l’autre
dans son Paradis. Cela ne m’empêchera pas de commencer par vous
souhaiter encore une année nouvelle bien bonne, bien pleine aux
yeux du bon Maître.
A mesure que la vieillesse nous enlève davantage les jambes pour
courir de çà et de là, et les bras pour occuper tous les petits moments, vous saurez laisser sans regrets ces petits offices de Marthe,
pour remplir toujours mieux le grand office de Madeleine, celui de la
prière et de la contemplation. Oui bien chère Mère en Notre Seigneur
(puisque je vous ai toujours appelée marraine), restez de plus en plus
fixée dans l’Union avec notre bon Sauveur, ce sera pour votre bonheur et le mien, pour la meilleure gloire de Dieu et le plus grand
avancement de notre congrégation et de toutes nos œuvres. Ma
grande plainte à moi, c’est qu’on ne me laisse jamais un instant pour
vivre un tant soit peu avec Notre Seigneur ; toujours en voyage, toujours dans le bruit et le tumulte, dans les affaires qui ne me laissent
même pas dormir la nuit. Aussi si vous saviez comme je porte envie à
votre solitude !
Demain je commence encore un nouveau voyage, et si Dieu m’en
donne la force, il durera six mois. Je ne puis plus guère écrire, même
à notre cher abbé Ernest, mais vous n’en continuerez pas moins à
prendre soin de nos pauvres Noirs.
Nos difficultés au reste augmentent ici comme aussi les consolations et les succès : Dieu fait bien les choses. Voici dix ans bientôt
que ce Vicariat a commencé, puisque j’y suis entré en Novembre
1895. Il y avait alors 200 néophytes, et cette année nous en comptons 5.000 qui ont le baptême et 10.000 autres qui nous le deman253 Les Héros d’Alsace.
254 A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 10 novembre 1904 à la Sœur Clémentin Sauner,
Casier 303, N° 096227-096228.
309
dent. Et puis il y a beaucoup de baptêmes aussi que Dieu seul connaît.
Il est à croire que ces chiffres vont rapidement augmenter dans la
suite, car maintenant nous avons vaincu nos premières difficultés.
Jadis je vous disais tous les malheurs que Dieu nous a fait éprouver
jusqu’en 1900 surtout. Et même maintenant ce n’est pas fini puisqu’on nous brûle encore nos stations, que bien des roitelets défendent absolument à leurs sujets de se faire instruire ou de porter
même la médaille, que cette année encore nous avons eu trois missionnaires assiégés dans leur station pendant trois mois ; et tout ce
temps obligés de dormir et de veiller les armes à la main. Finalement
ils ont pu avoir la vie sauve, mais deux de leurs chrétiens ont été
percés et d’autres restent blessés255.
Malgré tout, cette année dernière, nous avons eu dans nos stations réunies, environ un millier de baptêmes d’adultes, et nous espérons bien augmenter chaque année, si du moins nous pouvons
bien cacher nos petits procédés et si vous obtenez par vos prières
une grande prudence à nos chrétiens. Outre treize grandes missions
centrales, et une bonne cinquantaine d’annexes, nous avons une
maison de Sœurs Blanches, et un commencement de séminaire où
sont réunis près de 60 jeunes gens dont le bon Dieu choisira bien
quelques-uns pour ses coopérateurs. Priez aussi pour nos pauvres
Sœurs qui perdent souvent courage quand elles voient que tout le
monde combat leur œuvre, que les chefs refusent à leurs gens même
de prendre les remèdes des Sœurs, de laisser fréquenter l’école à
leurs enfants, d’écouter même une bonne parole que les Sœurs voudraient dire en passant…
Je n’oublierai jamais que je dois une reconnaissance toute particulière à toute votre Congrégation qui m’a toujours assisté matériellement et spirituellement comme si j’étais de ses enfants. Que de
rachats avons-nous pu opérer grâce à vos pieuses aumônes ! Que de
baptêmes de pauvres enfants nous procurons, grâce à des secours
quelquefois bien minimes qui aident à nos catéchistes à pénétrer
dans les familles ! Tout cela ce n’est que votre œuvre, l’œuvre de vos
Vénérées Supérieures et des pieuses Sœurs de la Providence.
Daigne le bon Maître bénir cette année encore vos aumônes ; nous
avons de nouvelles fondations en vue, et chaque nouveau centre de
mission qui est créé, ce sont après nos quatre années d’épreuves
pour l’admission au baptême, de nouvelles légions d’âmes qui bénissent Dieu et nous aident à répandre son nom là où il n’avait jamais
été prononcé.
255 Mgr Hirth fait référence à la situation de Rwaza dont il a été mal informé par le P.
Classe. (S. MINNAERT, op.cit., pp. 53-101).
310
A mon grand regret, je ne puis écrire comme je voudrais à votre
vénérée Supérieure Générale, qui par la pieuse sollicitude de la dévouée Mère Assistante, continue à se faire la fidèle pourvoyeuse de
notre mission ; mais vous lui offrirez au moins mes hommages avec
les quelques lignes ci-jointes. Adieu encore, bien bonne Mère ; ne me
quittez pas en voyage et me croyez toujours tout à vous
Jean-Joseph
105. LETTRE DU 10 NOVEMBRE 1904 A LA SŒUR
SIVLIVNE GERUM, SUPERIEURE GENERALE DES
SŒURS DE LA DIVINE PROVIDENCE DE RIBEAUVILLE256
Marienberg, le 10 Novembre 1904
Très révérende Mère et bien vénérée bienfaitrice,
A mon grand regret, je suis obligé de partir précipitamment pour
un voyage pénible de plusieurs mois, avant d’avoir pu vous écrire.
J’aurais voulu vous exprimer une fois de plus toute ma gratitude
pour les derniers dons envoyés, et vous parler un peu de nos missions que Dieu continue à bénir malgré toutes les épreuves qui de
leur côté ne manquent pas.
Mais le bon Maître devra faire cela pour moi.
Daigne le Ciel en retour d’une générosité si persistante de votre
part, bénir votre personne et votre Congrégation pendant l’année
nouvelle, et veuillez vous-même, ma très révérende Mère, recommander très souvent aux prières et à la charité de la Congrégation
nos missions et nos chers néophytes.
Veuillez agréer, ma très révérende Mère la nouvelle expression de
mes sentiments les plus reconnaissants et les plus respectueusement dévoués en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
106. LETTRE DU 14 DECEMBRE 1904 A MGR LIVINHAC257
Mission du Kissaka, le 14 Décembre 1904
Monseigneur et très Vénéré Père,
Lettre de Mgr Hirth du 10 novembre 1904 à la Sœur Silvine Gérum, Supérieure
Générale des Sœurs de la Divine Providence de Ribeauvillé, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096208.
257 Lettre de Mgr Hirth du 31 mars 1904 à Mgr Livinhac, N° 095097. A.G.M.Afr. En
marge de la lettre : « Répondue le 16 Février ».
256
311
En présence d’une année nouvelle qui approche, je suis heureux
de renouveler à Votre Grandeur l’hommage de mes meilleurs vœux
de bonne et heureuse année. Daigne le bon Maître continuer à bénir
entre vos mains les travaux et les entreprises de la Société, et puissent les missionnaires du Nyanza Méridional tout d’abord ne vous
offrir que des motifs de soulagement et de consolation par leur affectueuse docilité et leur sincère soumission.
Les placements des missionnaires nouvellement arrivés en Octobre dernier ont pu être faits comme portait la liste transmise à
Votre Grandeur. Comme il a fallu songer à un voyage au Rwanda
plutôt que je n’aurais voulu, nous avons dû aussi avancer un peu
notre fondation de l’année ; c’est ainsi que la nouvelle mission
d’Ihangiro a été ouverte le 21 Novembre fête de la Présentation et la
nouvelle mission a été placée sous le patronage de Marie honorée en
ce mystère. C’est donc là qu’est transférée dorénavant la petite école
ou le futur petit Séminaire du Vicariat. La station est située sur un
beau plateau, salubre et bien peuplé où la mission en même temps
semble assez facile ; c’est ce que nous avions de mieux à offrir aux
élèves du Rwanda sur les bords du Nyansa ; ils y sont une quinzaine,
et le total des élèves est de 40 environ ; les premiers essaient le latin.
Dans le reste de la côte Ouest du lac, où nous avons maintenant
cinq stations, il n’y a rien de particulier à signaler : toujours les
mêmes dispositions de la part du peuple, toujours aussi les mêmes
tracasseries de la part des chefs ; les musulmans semblent gagner
plus vite que les catholiques ; pour eux on semble plutôt les favoriser. Dans le Kiziba proprement dit, la station établie pourra être
transférée enfin au centre du pays, où un terrain de 80 hectares environ nous a été concédé, et il faudra songer en Juin aux constructions définitives.
A Marienberg même les Sœurs viennent de recevoir enfin une Supérieure ; puissent-elles se mettre à la Mission après le passage de la
Mère Claver. On me dit qu’on a vu dernièrement avec quelque surprise des missionnaires prêtres de la dernière caravane voyageant
sur le même vapeur que les Sœurs Blanches, celles-ci se trouvant en
1ère, et ceux-là en 2e. Peut-être serait-il à désirer que le P. Procureur
de Mombasa pût imposer une ligne de conduite uniforme.
Dans les missions du Sud du lac, les santés sont toujours un
peu précaires. En ce moment le P. Vekemans [1858-1918] du Bukumbi fait trois mois de convalescence à Marienberg. D’Ukerewe
le P. Conrads [1874-1940] m’écrit qu’il éprouve toujours plus de
difficultés avec le P. Roussez [1867-1935] ; je serai bien embarrassé
pour le transférer.
Du Rwanda, où je me trouve depuis quelques jours, je ne dirai
rien sinon que les progrès se sont ralentis un peu. Votre Gran-
312
deur me permettra de réunir un peu tout ce qu’il y aura sur ce pays
dans un même rapport.
Daignez, Monseigneur et bien Vénéré Père, bénir encore vos enfants et les recommander souvent aux ferventes prières du noviciat,
et veillez agréer l’expression des sentiments de profond respect et
d’affection filiale avec lesquels j’ai l’honneur d’être de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
107. COMMUNIQUE DU MOIS DE DECEMBRE 1904258
Mgr Hirth nous communique les nouvelles adresses des stations de
son vicariat depuis que la correspondance leur arrive régulièrement
par le chemin de fer de l’Ouganda.
1. Pour les station de Marienberg, Ussuwi, Issavi, Kissaka, Bugoyé, Buyango, Mulera, Kyanja et Kyanga, on emploiera l’adresse suivante :
Via Suez – Mombasa – Bukoba
Le R. Père N.
Des Missions catholiques
Bukoba
(Afrique orientale allemande)
2. Pour les stations de Bukumbi, Ukerewe et Kome
Via Suez – Mombasa – Muansa
Le R. Père N.
Des Missions catholiques
Muansa
(Afrique orientale allemande
On est instamment prié de respecter l’orthographie allemande des
noms géographiques.
108. LETTRE DU 16 JANVIER 1905 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST259
Mission de Kinyaga, Sud Kivu,
le 16 Janvier 1905
Mon bien cher frère Ernest,
Vos deux lettre du 4 et 10 Octobre sont venues me trouver à la
frontière Est du Congo belge. Il y a là une de nos stations fondées à
Noël 1903, mais dans des montagnes ! Ah ! mes pauvres vieilles
258 Chronique Trimestrielle, N° 112, Janvier 1905, p.26.
Lettre de Mgr Hirth du 16 janvier 1905 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096225. Cette lettre porte la date de 1904, ce qui n’est pas possible tenant
compte du programme de Mgr Hirth à cette époque là. D’ailleurs, le contenu de cette
lettre confirme l’erreur de l’auteur.
259
313
jambes ! C’est le P. Zuembiehl [1870-1955] qui est allé la nicher là, à
plus de 2000 m. d’altitude. Elle promet bien. Avec lui se trouve aussi
un P. Cunrath [1876-1941], qui est pour vous une connaissance aussi.
Mon plus affectueux merci encore pour les envois opérés le
10 (660 marks). A Marienberg, j’ai laissé les ordres pour que tout soit
perçu en règle ; donc tranquillisez-vous.
Vous avez dû recevoir depuis Octobre les réponses qui vous manquaient encore. Les dalmatiques doubles peuvent attendre assez
longtemps puisque j’ai accaparé celles du P. Meyer [1873-1965], très
flatté de me les céder.
La main de Saint Antoine est cicatrisée passablement, et il n’est
pas besoin d’en envoyer d’autre. D’ailleurs je vous prie n’envoyez
plus de Saint Antoine, nos Nègres n’en sont pas encore arrivés à
cette dévotion ; il nous faut être réservé dans l’éducation religieuse
que nous leur donnons. Je ne vous en suis pas moins reconnaissant
de votre bonne intention. Mais m’envoyez (si vous en faites don)
que des Sainte Vierge et tout au plus Saint Joseph ou un Saint
Ange. Ne vous tourmentez plus non plus au sujet des cloches et
de l’harmonium. Cela n’a pas besoin d’être parfait par ici ; c’est bien
quand même : nous ne sommes pas trop délicats. Et puis vous avez
l’air encore de douter si j’ai reçu des draps d’or, chasuble et dalmatique. Oui, et même pour la fête du 14 Février 1904.
Pour la musique, j’ai chargé le P. Meyer [1873-1965] de vous en accuser réception si tôt qu’elle serait arrivée. Moi-même je ne la verrai
pas avant Mai. Que le bon Dieu vous récompense d’avoir été si bien
inspiré en cet envoi ; je le trouve suffisant pour commencer et vous
en parlerai après avoir entendu nos artistes négros.
Je vous ai dit aussi que vos deux mandats de 32 et 800 étaient
arrivés. Combien je souhaite que la bonne Providence vous permette
de continuer ! Avec vous je suis peut-être dur et indiscret à force
d’insister pour obtenir du secours, mais si vous voyiez tant de
pauvres âmes à qui vous facilitez le baptême, vous enverriez même
vos chemises.
Que le bon Maître nous garde longtemps encore et vous permette
de nous aider toujours davantage. J’en ai pour plusieurs mois encore
à courir et vous écrirai comme je pourrai. Reçu aussi la lettre de Virginie d’Octobre, puis une nouvelle de Marie. Vous y répondrez vousmême.
Adieu encore et vous embrassant tous bien affectueusement en
commençant par la chère Maman, je reste votre frère bien affectionné
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Que le bon Dieu bénisse tous les bienfaiteurs !
314
109. INSTRUCTIONS DU 15 FEVRIER 1905 POUR LA MISSION
DE RWAZA260
CONSTITUTIONS :
1. Interdire aux femmes la chambre et la cour intérieure.
2. Introduire le « Yambo Padiri »261.
NEOPHYTES : viser à avoir au premier baptême un noyau d’au
moins vingt chrétiens, et ne dépasser guère la trentaine ; puis, pendant deux ans ne procéder que par petites groupes de 10-15
CATECHUMENES :
1. Qu’entend-on par catéchumènes ? C’est un homme qui a un
commencement de Foi et un désir vrai du baptême. Cette définition
exclut la définition du catéchumène qui n’avait appris que la lettre
du catéchisme.
2. quel mode de recrutement suivre ? Recrutement les uns par les
autres. Recruter par les jeunes gens et les hommes faits et le moins
possible recruter par les enfants qui ne seront que des répétiteurs.
3. Quelle catégorie de gens rechercher d’abord ? De 20 à 30 ans.
4. Où les prendre ? Dans les environs de la Mission, puis s’étendre.
5. Que leur enseigner ? La conviction, plutôt que la lettre des
grandes vérités.
6. Comment entendre la règle des quatre ans ? Elle s’applique littéralement aux adultes. Pour les vieux (par exemple le père d’un bon
chrétien de 25 ans) on peut baptiser au bout de 2 ans [mot illisible]
comme après 6 ans.
7. Comment faire persévérer les catéchumènes ? En règle générale,
après une année le texte du catéchisme et des prières, se faire amener le catéchumène par le catéchiste. La 2e année au moins une fois
par semaine, le catéchiste prendrait son thème de conversation dans
la « Kufutula », Ancien Testament, et la 3e année dans le Nouveau
Testament. A ce propos, tout bon chrétien devrait savoir lire. En 4 e
année de catéchuménat, le catéchumène demande lui-même le baptême, et assiste pendant 6 mois au catéchisme du dimanche, entre
pendant 3 mois au catéchisme des commençants, puis pendant trois
mois au catéchisme des sacrements. Durant la 2 e et la 3e année, une
fois par semaine, faire venir les catéchumènes à la Mission.
CATECHISTES : Comment les payer ? Une coudée de Bombay par
conquête, se réservant la chaînette à ceux qui apprennent à lire a
cinq individus. Ceci est à titre d’idée émise : voir plus tard la pratique.
260 Instructions de Mgr Hirth du 15 février 1905 pour le poste de Rwaza, A.G.M.Afr.,
N° 098016
261 C’est du kiswahili, ce qui veut dire « Bonjour Père ».
315
ECOLE : Il y aurait 3 divisions. L’inférieure comprenant les enfants
sous l’hangar ouvert. La deuxième et la première division marcheraient simultanément dans salle fermée et silence.
Deuxième division
Première division
A 8h. Apprendre par cœur texte
Kyniarw.
A 8h. 30, Récitation du texte.
A 8h. 45, Calligraphie d’après modèles gradués, et un minimum
d’arithmétique et de géographie.
A 9h. 45, Récréation.
A 10h. 10, Conférence de 15 à 20
minutes.
A 10h. 30, Ecriture.
A 11h. Classe de chant jusqu’à 11h
½.
8h. Texte kiswahili par cœur
8h. 30, Récitation du texte.
8h. 45, Exercice oral de Kiswahili,
grammaire Delaunay
9h. 45, Récréation
10h. 10, Conférence
10h. 30, Rédaction de la conférence
A 11h. Classe de chant jusqu’
à 11h ½.
Nota : A l’école :
1. Récompenser la bonne volonté plutôt que le mérite.
2. Y admettre surtout les externes.
3. But de l’école : Préparer 2 ou 3 élèves chaque année pour l’école
centrale, dans le but de former séminaristes, catéchistes pour les
missions d’origine, et quelques chrétiens d’élite qui entraîneront la
masse.
4. Age des élèves : A partir de douze ans jusqu’à 15 ans, préparation
à l’Ecole centrale. Pour les catéchistes, choisir à partir de 15 ans.
5. Au pensionnat, admettre des garçons, et le moins possible.
6. Pas de pensionnait de filles, ni de refuge.
15 Février 1905
Jean Hirth
Vic. ap. Ny. M.
110. LETTRE DU 17 MARS 1905 A SON FRERE, L’ABBE ERNEST262
Mission de l’Ussuwi, le 17 Mars 1905
Mon bien cher frère,
Comme je viens d’achever la partie la plus difficile de ma longue
tournée, je profite d’un arrêt de plusieurs semaines que je me vois
obligé de faire pour vous envoyer un mot.
Parlons d’affaires d’abord, et si le courrier ne se hâte pas trop de
partir, je vous dirai encore comment le bon Maître a béni ce voyage.
262 Lettre de Mgr Hirth du 17 mars 1905 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096229.
316
Par Mombassa, j’ai reçu annonce de vos envois du 4-6 Octobre,
du 24 Octobre, du 6 Novembre, du 17 Novembre, du 2 Décembre et
du 2 que je suppose 2 Janvier. Les mandats mettant leurs 3 mois et
plus, peuvent se trouver à Marienberg depuis un mois sans que je le
sache. J’ai eu soin de donner procuration au supérieur pour les toucher en mon nom. J’accuserai réception sitôt et à mesure qu’ils arrivent.
Pour la musique instrumentale, on m’a avisé que tout était
arrivé à Marienberg. Voilà bien des dettes nouvelles que je
contracte envers vous, par tous
ces envois dont vous ne me gratifiez ; heureusement que ce moisci, j’ai ce bon créancier de Saint
Joseph qui voudra bien se charger
de tout vous solder. Je n’oublierai
pas dans deux jours, jour de sa fête,
de tout lui recommander. Etant constitué patron et pourvoyeur de l’Eglise
universelle, il doit l’être spécialement
des Eglises en fondation : continuons, vous et moi à avoir grande
confiance en son puissant secours.
Je tâcherai de vous envoyer un mot
pour Mademoiselle Crinelle. Mille
fois merci à tous les bienfaiteurs
anonymes et autres. J’ai reçu aussi
le N° Alte und neue Welt263.
Puisque vous me dites que Mademoiselle Schynse s’est calmé un peu,
vous ne manquerez pas de nous recommander au besoin à elle et à
son œuvre. Notre réserve d’ornements est complètement épuisée depuis deux ans.
Pour la somme de 30 marks versée par erreurs ailleurs qu’à la
Sainte-Enfance, je puis au besoin en dire un mot à Mgr le Directeur à qui j’écris assez souvent.
J’ai demandé jadis au P. Fro-berger [1871-1931] de Trèves
l’ouvra-ge du Docteur Kandt [1867-1918] sur le Rwanda ; cet ouvrage vient d’être édité ; vous voudrez bien vous charger encore des
frais si Trèves vous le propose.
Me trouvant de nouveau plus rapproché de Bukoba, je tarderai
moins à vous écrire.
263 Ancien et nouveau Monde.
317
Mes meilleurs embrassements encore à la bonne Maman et à toute la chère famille. Que le bon Dieu vous bénisse tous ainsi que les
bienfaiteurs.
Je reste votre frère bien affectionné
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
Toutes les intentions de messes expédiées par vous aux susdites
dates vont être acquittées ou le sont déjà.
Expédiez les lettres toujours par Mombasa – Bukoba, mais mandats
par Daressalam – Bukoba.
Merci encore pour les taux si élevés des honoraires que vous avez pu
réaliser cette fois.
Je prie Dieu que cette lettre vous trouve au moins parfaitement réunis, vous et Virginie.
Un merci spécialement affectueux à la bonne Maman qui outre les
bas a voulu m’envoyer encore 80 marks. Ils ont vite trouvé leur place.
111. LETTRE DU MOIS DE MARS 1905 A SON
FRERE, L’ABBE ERNEST264
Au retour du Rwanda, Mars 1905
Mon bien cher frère Ernest,
Hier le courrier a emporté mon billet accusé de réception de plusieurs de vos dernières lettres. Je me promettais quelques détails sur
mon dernier voyage, quoique vous m’ayez dispensé depuis six mois
de ces sortes de lettres. Vous avez compris qu’elles me devenaient
impossibles. Celle-ci ne sera pas longue, elle est écrite pour vous
aider à mieux expliquer ce que vous trouverez relaté dans différents
bulletins, et pourra servir en même temps à tous les parents et chers
bienfaiteurs de nos belles missions.
Vous ai-je dit déjà que nous avons achevé en 1904 de prendre
possession de tout ce qui restait de pays convenable sur la côte
Ouest du Nyansa ? Depuis la Kagera jusqu’au Sud du lac nous
avons maintenant cinq stations centrales, pas trop distantes les
unes des autres, avec deux annexes, toutes à une ou deux journées
les unes des autres (20, 40 Kilom.), sauf l’Ussuwi au Sud-Ouest, à
cinq journées de la dernière. C’est que cette bonne population vaut
bien la peine qu’on s’occupe d’elle et les villages sont très rapprochés. De plus le chemin de fer et les vapeurs sur le lac nous ont
Lettre de Mgr Hirth de mars 1905 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., O60,
N° 095313.
264
318
mis à 4 ou 5 jours de la côte ; puis surtout nous avons essayé de
barrer le chemin aux ministres protestants qui en ce moment sèment
à profusion leurs livres et leurs catéchistes, dans la région de Kagera
surtout qui nous sépare de l’Uganda anglais. Notre bonne population
voudrait bien se convertir, mais les roitelets indigènes qui tiennent
tous leurs sujets dans l’esclavage ne le permettent aucunement. Nos
pauvres gens s’ils s’enhardissaient à recevoir le baptême ou même à
porter seulement la médaille seraient chassés de leurs bananeraies
et des huttes qu’ils ont bâties de leurs mains. Il paraît que ces
mêmes petits rois laisseraient cependant complète liberté à ceux qui
voudront « prier protestant » ou surtout devenir musulman. Cette
dernière secte surtout, inconnue ici avant les stations militaires fait
beaucoup de progrès, et ce sont les musulmans qui seront ici comme
ailleurs les pires ennemis de notre religion. Faut-il que dans la colonie on dépense tant d’argent pour y multiplier ces musulmans
qui, bien plus que les païens ont la haine du Blanc et sont réfractaires à la civilisation ! Mais quand on trahit ces choses on a
l’air de critiquer le gouvernement, et mieux vaut encore se taire
et prier Dieu que de faire à la mission des ennemis de ceux qui
dans le pays ont tout pouvoir.
Le chef de la station militaire de Bukoba a été de la plus
grande obligeance pour nous en Novembre : il nous a procuré
l’emplacement d’une station nouvelle à 60 Kilom. au Sud de Bukoba ; il nous a facilité aussi la translation de notre station des
bords de la Kagera, et enfin dans ce même pays, il nous a obtenu
une annexe à cette station transférée. Mais cela n’empêche pas
que tout cela ne nous coûte beaucoup d’argent. On commence à
vendre les terrains ici aussi, tandis que jadis on obtenait contre
quelques cadeaux. Ah ! combien nous serions reconnaissants à ce
chef surtout, s’il pouvait nous obtenir dans son district un peu de
liberté !
Dans la nouvelle station fondée, et que vous trouverez sur la
carte dans le petit pays nommé Ihangiro, nous avons transféré
déjà notre Ecole centre du Vicariat, qui est tout à la fois séminaire et école de catéchistes. Les élèves sont au nombre de 50
environ, et comme il nous faut les nourrir et les habiller, leur
tout fournir etc. … Cela nous coûte bien cher. Ils étaient jusqu’ici
dans le pays voisin à 30 Kilom., mais il a fallu changer. Le petit chef
local qui prétend que tout ce que peuvent travailler et cultiver ses
80.000 sujets lui appartient, ne voulait pas les laisser nous vendre
les bananes qu’ils ont en superflu, mais lui seul voulait nous les
vendre. Quand il était de bonne humeur cela pouvait aller encore,
nos enfants mangeaient, mais alors ses gens n’étaient pas contents
de fournir gratis des vivres pour lesquels leur chef empochait
l’argent. Et puis quand le chef nous boudait, ce qui arrivait trop sou-
319
vent, alors l’école ne mangeait pas. Pensez ce que c’est qu’un écolier
nègre qui ne mange plus ; ou bien quand nous prenions les élèves en
expédition pour aller eux-mêmes [chercher] les bananes dans les
villages et que nous déposions au pied de l’arbre les cauris265 qui
devaient payer les bananes, les gens étaient fort contents sans doute,
mais alors c’était le chef qui ne l’était pas et qui nous faisait la
guerre. Il n’y avait qu’à déguerpir puisque personne ne voulait changer cette situation : c’était ce que nous avons fait. L’école a quitté,
mais trois missionnaires sont restés à cet emplacement. Ils attendront là des temps meilleurs. Les pauvres gens même mes malades
ont défense de leur chef de fréquenter la mission, mais on ne peut
pas nous défendre au moins de prier pour nos persécuteurs. Dieu
saura intervenir quand nous l’aurons mérité.
Je vous écris ceci de notre station de l’Ussuwi ; les missionnaires y sont depuis fin 1897 et c’est à Noël 1904 qu’ils ont pu
faire leurs premiers baptêmes des gens du pays, et voisins de la
mission266. On avait déjà dans le passé fait quelques baptêmes, mais
c’étaient des enfants étrangers, de pauvres rachetés. Ici aussi c’est
un jeune roi, fou d’orgueil qui arrête tout. Même les quelques-uns de
ses sujets que l’on baptise, ils cachent avec soin leur chapelet et leur
croix, qu’ailleurs les chrétiens sont fiers de porter au cou. Cette fois
encore en arrivant dans le pays, c’est moi qui ai fait, au sultan
comme il s’appelle, la première visite ; je ne voulais pas être en dette
avec lui, et préférai l’honorer comme dit Saint Paul ;… mais le grand
monsieur ne me rendra même pas ma visite. Et quand il lui plaira
d’empoisonner encore ou de tuer de toute autre manière les pauvres
catéchumènes qu’il pourra découvrir, il le fera impunément. Il paraît
qu’on ne veut pas mécontenter ces petits tyrans. Un jour ils
s’attaqueront à ceux même qui les protègent aujourd’hui, alors
on voudra porter remède, mais ce sera bien tard, et ce pauvre
pays n’en sera pas moins perdu pour la religion.
Mais quittons ce pays avec ses tristes tyranneaux. Montons
sur les plateaux du Rwanda : il y fera mieux. Ce qui m’a pourtant
fait retourner cette année déjà dans ces fameuses collines de
2.500 à 3.000 mètres, c’est le danger même que couraient les
missionnaires vers la fin de 1904.
Une vraie légion de marchands surtout noirs, mais aussi
jaunes, et mêmes blancs, s’est abattue sur le Rwanda depuis
18 mois ; ces gens n’ont guère de marchand que le nom. Vous
pourriez souvent aussi leur donner celui de brigands. C’étaient
les innombrables peaux de vaches et de chèvres surtout qui les
265 Coquillage du groupe des cyprées (ou porcelaines), qui a servi longtemps de mon-
naie à diverses populations, notamment en Afrique noire et en Asie.
266 La Mission de Ussuwi avait été fondée par le P. Brard (1858-1918).
320
attiraient ; ces peaux accumulées là depuis des années ont trouvé avec le chemin de fer un facile écoulement jusqu’en Amérique. Les indigènes ont essayé de se défendre d’abord contre
ces prétendus marchands, mais ils se sont tournés un peu aussi
contre nos missions encore trop peu connues et que l’on soupçonnait d’avoir attiré tous ces aventuriers. Grâce aux secours
que j’ai pu faire arriver aux missionnaires, et grâce aux explications qui ont été enfin admises par le roi et les chefs du pays, la
tranquillité est à peu près revenue. Une station 267 cependant
reste toujours exposée, et toutes les nuits il faut que 4 hommes
montent la garde.
J’ai vu d’abord la mission de la « Toussaint du Kissaka ». Elle est
de Novembre 1900, et compte environ 220 baptisés avec plusieurs
centaines de catéchumènes. La résidence des missionnaires y est
bien petite. Le bois manque complètement dans le pays. Comment
faire des toitures ? On a planté de suite des arbres, mais il faut attendre qu’ils soient grands pour bâtir une église assez grande, il faudra bien 20 ans, et alors comment faire ? Cesser de baptiser ? Ou
faire les offices sur la place publique, au grand soleil, et à la pluie
des tropiques ? Pour le moment on vient de construire une petite
chapelle qui pourra contenir en les serrant bien, 600 personnes,
mais avec l’ardeur qu’y mettent les indigènes à se convertir, cette
chapelle sera bondée avant deux ans, et alors ?!.. La sacristie a à peu
près le nécessaire pour les jours ordinaires, pour les fêtes, aucune de
nos missions n’a rien en dehors des draps d’or que vous m’avez
payés en 1903. L’église elle-même est absolument nue. Le long des
murs ce qui m’a frappé, c’est un tronc déjà, dans lequel on habitue
de bonne heure les fidèles à aller déposer et offrir à Marie quelques
unes des perles qu’ils ont pu gagner dans la journée au service de la
mission. L’autel, l’unique, est parfaitement pauvre ; les chandeliers ont bien 0 m 20 centimètres de haut, ou même 15 seulement. Je l’ai trouvé garni de fleurs, mais les indigènes ne voient
pas pourquoi on met tout ce « foin » sur l’autel et trouvent que
cela pue…, en effet vous ne trouvez pas une fleur dans ce pays
qui sente bon. Envoyez-nous de belles étoffes pour orner tous
nos autels, voilà au moins qui fait plaisir aux Nègres. Au moins le
Kissaka a un peu de luminaire. Il y a dans le pays des abeilles qui
convertissent en bon miel et belle cire ces fleurs de si mauvaise
odeur. Quel dommage seulement que les Nègres encore toujours un
peu gourmands, avalent la cire avec le miel ! Sans cette grande voracité, le Kissaka pourrait nous fournir tous de cire, ce qui serait une
bonne économie pour le Vicariat. Les Nègres me demandent une recette pour séparer la cire du miel. Jusqu’ici le miel est un peu au
267 Il s’agit de la Mission de Rwaza.
321
premier occupant ; celui qui découvre un rayon a soin de l’enlever
prestement, puis de pétrir vite dans sa calebasse, cire et miel ensemble, puis d’avaler… Comment faire ?
Autre détail de mœurs : j’ai trouvé à la mission cette fois, tout un
ruisseau de lait et une montagne de beurre ; le P. Huwiler [1868-1954]
venait de faire fabriquer aussi presque un mètre cube de fromage
(celui-ci ne trouve pas de débit, les Nègres qui sont friands de viande
qui pue à vous renverser, ne toucheront pas un fromage même encore non animé). Cette fortune colossale, mais qui ne sera que passagère, nous veut de bonnes grâces du gouvernement. Un officier a
dû intervenir en Janvier 1905 et arrêter un marchand – très Blanc
celui-là – qui enlevait tout simplement les vaches aux indigènes par
troupeaux, pour les exporter à son profit. Il en avait ramassé plus de
300 déjà dans le seul Kissaka, et continuait ailleurs de plus belle.
Les 300 bêtes ont été confisquées et données à la garde de la mission
en attendant qu’on eût pu trouver les vrais possesseurs, car c’est
maintenant toute une grosse besogne, puisqu’il s’est déjà présenté
beaucoup trop d’ayant droit. Quelquefois, il est vrai, nos pauvres
gens sont bien 4 ou 6 propriétaires pour une seule bête.
Vous comprenez que je me suis fourni de beurre pour tout mon
voyage. J’ai essayé de faire aussi une cure de lait, mais cela ne
donne pas beaucoup de jambes pour grimper les montagnes.
Laissons tout ce matériel et faisons encore cinq journées pour arriver à Isavi ; il faut savoir qu’en Novembre, Décembre, on voyage
tous les jours avec la pluie ; quand il n’y a pas la pluie, c’est la rosée.
C’est très agréable dans les grandes herbes qui ont quatre mètres, et
quand vous perdez votre sentier surtout. Comme il faut batailler avec
ces pauvres porteurs pour les faire marcher en avant ! C’est qu’ils n’y
tiennent guère, avec leurs épaules nues, à secouer en passant toutes
ces herbes mouillées, et ils savent bien que dans le pays c’est le plus
digne qui doit marcher le premier 268.
Isavi, notre première fondation du Rwanda, m’a fait cette fois
une ovation à laquelle je ne m’attendais pas. A huit Kilom. déjà
je trouvais du monde qui venait courir au devant de la petite
caravane. Toute cette jeunesse n’a pas dû être édifiée de mon
accoutrement : je n’étais pas précisément en rocket blanc269, on
avait passé ce jour-là et pendant six heures de temps, tour à
tour par l’argile rouge et de l’humus noir. J’eus vite compris que
j’aurais au moins quelques confirmands, et de fait il y en avait
230, fruit de 18 mois. Que le bon Dieu les fasse persévérer et
leur donne le zèle des conversions. Ces pauvres gens n’étant pas
riches se sont cotisés pour m’offrir en cadeau tout un gros bœuf.
268 C’est-à-dire Mgr Hirth.
269 Habit ecclésiastique blanc.
322
Chacun avait sacrifié un panier de haricots. Ne sachant comment payer de retour, j’organisai une petite loterie ; chaque lot
gagnait sa petite étoffe, de quoi faire un pagne au moins et il y
avait un numéro gagnant sur trois ; le bœuf était payé le quadruple de sa valeur.
Mais néanmoins tous ne furent pas contents. Si j’avais été plus
riche en cotonnades chacun aurait eu sa part, mais deux charges
d’hommes n’y auraient pas suffi. Vous comprenez qu’ici encore on ne
voyage pas pour rien, et si vos fabriques ont des indiennes de reste,
vous trouverez où les placer. J’ai vu le jour même de mon départ
pour le Rwanda, le P. Meyer [1873-1965] distribuer à quelques petits
travailleurs, les tout petits coupons que sa bonne sœur Louise venait
de lui envoyer : il y avait de riches couleurs, mais le morceau ne
pouvait même faire le tour du corps de ces marmots de 10 ans ;
néanmoins quelle fête et quel pugilat pour se les arracher !
Mais nous voilà encore loin d’Isavi… c’est que je devrais vous
parler aussi de l’église à construire et vous allez croire que
j’invente… j’invente si peu qu’il y en aura même tantôt une troisième encore dans ce même Rwanda. A Isavi malgré tout, il faudra s’y mettre dès cette année ; je viens d’y envoyer nos deux
Frères les plus artistes. Les missionnaires de l’endroit ont déjà
pu réunir mille francs ; pour moi je ne puis guère les aider, et ils
devront se débrouiller pour en trouver encore au moins 7 ou
8.000. Quel cauchemar que toutes ces églises ! Je voudrais bien
savoir comment faisait Saint Paul et Compagnie. Isavi aura ses
mille baptisés dans deux ou trois ans, si aucun accident ne survient. A la garde de Dieu.
De là, le chemin me conduisait par la fameuse chaîne de montagnes où j’ai failli laisser la vie dans un terrible orage en Janvier
1900. J’aurai voulu ne jamais revoir ces hauteurs ; mais que voulezvous, cum autem senueris alius cinget te, et ducet quo tu non
vis270 (5 Cent haut). Il m’a fallu huit jours pour arriver à Mibirizi
dans la province du Kinyaga, au Sud du lac Kivu, et dans de pareilles montagnes, on ne peut qu’aller à pied.
Cette nouvelle station, N.D. du Bon Conseil, n’existe que depuis
Décembre 1904 ; mais j’y ai trouvé une centaine d’individus déjà
habillées de la médaille, que ne reçoivent que ceux qui savent toute
la lettre du catéchisme et leurs prières. J’ai pu les récompenser un
peu ; mais là encore j’ai fait beaucoup pleurer. Il y en avait plus d’un
cent qui avaient presque fini aussi de retenir leurs textes, mais enfin
ils n’avaient pas passé encore l’examen qui confère la médaille ; ils
attendent ma prochaine visite pour espérer quelque chose. Ce sera
270 « Quand tu vieilliras, un autre te liera et te conduira où tu ne veux pas » (Jhn 21,
18b).
323
bien long car je compte bien les retrouver tous baptisés et ayant
achevé leurs 4 ans d’épreuve. J’ai bien promis que je n’irai pas plus
souvent qu’il ne faut dans de pareilles montagnes. Notre compatriote, P. Zuembiehl [1870-1955] est allé se loger à défaut de mieux
à près de 2000 m. d’altitude ; pendant 2 semaines qu’il m’a fallu
rester là, je n’ai vu ni le soleil, le jour, ni la lune, la nuit.
Et le froid qu’il faisait !... J’en suis reparti tout malade. Cette station a pu bâtir déjà la résidence des missionnaires, mais c’est tout. Il
y a de grandes chambres toutes nues, avec de grands trous sans
portes, ni fenêtres. Heureusement que par là les gens ne sont
pas voleurs. Je crois qu’à la place du Père, je me serais mis à
quelques kilom. de là, auprès d’une belle source d’eau chaude où
j’aurais pu au moins me réchauffer les pieds par les journées de
froid humide qu’il fait trop souvent là haut ! Ce qui m’a fait rester
2 semaines à Mibirizi c’est la gracieuseté de l’officier qui est installé à
25 Kilom. de là, à la pointe sud du Kivu. Pour m’éviter la peine de
courir tout ce pays de montagnes huit jours de plus, ou même dix, il
m’a offert des pirogues. Il faut dire que le gouvernement s’est
chargé de ramasser à son compte toutes les pirogues du lac, en
sorte que lui seul en dispose. Au moment où je les aurais voulues, il en avait besoin pour faire transporter à l’autre bout du
lac, les femmes et autres gens de la « famille » de ses soldats
noirs ; force me fut donc d’attendre huit jours que les barques
fussent libres. En Afrique, il ne faut pas être pressé. Cependant
pour éviter ce que j’appellerai au minimum de pareilles mésaventures, j’ai donné l’ordre aux Pères de chercher à se procurer leurs
barques à eux : ce sera une dépense encore.
Trois jours seulement de rames me firent franchir les 100 Kilom. de lac qui me séparaient de la province du Bugoye où nous
avons installé depuis Pâques 1901 notre mission de Sainte-Marie
du Kivu. Mes pirogues étaient tellement pitoyables, et roulaient tellement qu’il fallait n’être pas trop distrait pendant la traversée. Plusieurs de ces colis non garantis contre l’eau ont souffert, et c’est ainsi qu’on perd par les avaries quantité d’objets qu’il faut ensuite des
années pour être remplacés. Malgré notre grande pauvreté, on nous
a habitués en Europe à trop d’objets encore pour ne pas éprouver ici
ensuite bien des regrets quand ces objets viennent à manquer. Je
m’imagine que les premiers apôtres devaient y aller un peu
comme nos Nègres, qui eux aussi sont sans souliers, sans
bourses… et qui trouvent toujours à manger quand même, pratiquant même la bonne joie.
Nous sommes à la mission du P. Barthélemy [1872-1943] de Leberau et du P. Weckerlé [1872-1920] de la Hardt. On sait se débrouiller par là, et Sainte-Marie du Kivu, est la plus belle et la
mieux située de nos missions. Tout le monde admire ce splendide
324
panorama au pied des volcans, dont les uns fument encore, les
autres portent des neiges qui ne fondent pas. Je n’ai pas été tenté
encore de grimper ce volcan qui fume, et qui se trouve le plus
voisin de notre maison ; mais chaque année nos porteurs Nègres
y vont ; ils veulent voir cette « porte de l’enfer », et chaque fois
ceux qui ne sont que des catéchumènes encore descendent de la
montagne avec la bonne résolution de se hâter pour recevoir le
baptême. De la mission, les Nègres ne mettent que deux jours
pour se payer cette salutaire leçon de catéchisme. On met huit
heures pour monter, et six pour descendre. J’ai eu là environ
150 confirmations. Songez donc que dans l’année on décoré 1600 individus de la médaille, et maintenant quand on fait chaque 3 mois
les admissions pour un nouveau baptême à préparer, on ne sait
comment faire pour éliminer le trop de ces jeunes gens qui nous entourent par centaines de leurs supplications. Dieu connaît ses endroits.
C’est à Sainte-Marie du Kivu qu’il nous faut notre 3e église et dès
1906. Si le bon Dieu ne nous envoie pas de quoi, ce sera signe qu’il
ne veut pas que nous donnions le baptême à tout ce monde. Une
mission comme celle-là peut avoir en peu d’années plusieurs milliers
de catéchumènes, si aucun malheur ne survient.
Quand la Providence nous enverra des bonnes Sœurs pour le
Rwanda ce n’est pas au pied des volcans que nous les mettrons :
elles auraient trop peur de ces montagnes colossales, qui peuvent à
tout moment vous cracher leurs feux. Des fois déjà les missionnaires
ont vu la colonne de fumée habituelle, toute rouge de feu. Et en Juillet dernier, il y a eu de nouveau un tremblement et des secousses qui
ont remué tout le pays. Un îlot nouveau est même né dans le lac Kivu, et tout autour, à une grande distance, on ramassait pendant
plusieurs jours des quantités de poisson crevé. Priez le bon Maître
pour qu’il n’ensevelisse pas au moins avant leur conversion tant de
milliers de pauvres Noirs qui maintenant comme par pressentiment
ont si grande hâte de le connaître.
Du Bugoye, il a fallu marcher trois jours par la lave, tout le
long des volcans pour arriver à notre nouvelle mission de Mulera, située au pied même de celui qui est le plus massif de tous
ces volcans, le Mfumbira (cuisinier)271. Il n’a pas moins de 4300 m.
et offre au sommet un magnifique plateau et même un petit lac. Mais
au pied de ce pic habite la race des plus effrontés voleurs qu’on
puisse s’imaginer : ils sont hardis jusqu’à vous soulever la nuit dans
votre lit de camp, quand vous couchez dans votre tente. On a soin la
nuit d’attacher comme il faut ses couvertures. Mais c’est une race
271 Le Mfumbira (cuisinier) s’appelle en effet le Muhabura.
325
intelligente et entreprenante ; un jeune homme ne trouve pas à se
marier honnêtement s’il n’a au moins quelques gros vols déjà sur la
conscience. Depuis une année, la mission compte beaucoup d’amis
déjà parmi ces gens-là. Je n’ai trouvé que 30 médailles encore, à
cause des troubles survenus, mais ce sont 30 beaux jeunes gens
qui tous répandent la religion autour d’eux. Et sous peu ils seront
300, puis 3000. De Mulera il a fallu faire un bout de route nouvelle ;
je ne voulais pas quitter le Rwanda sans y avoir obtenu une nouvelle
station. Le roi cette fois, reçut bien les beaux cadeaux comme
toujours ; il me fit même déjà ses commandes pour l’année prochaine (et rien moins qu’une cloche, un réveil avec pantin ou
coucou, de forts draps etc. …). Mais il se laissa tirer l’oreille pour
nous accorder un nouvel emplacement : c’est que j’avais le malheur de le demander précisément là où lui ne voulait pas donner. De tout le Rwanda nous n’occupions jusqu’ici que le pourtour, nous étions dans les provinces tributaires, mais non dans
le pays même, là où il a coutume de promener toujours ses capitales. Sultan Musinga [1883-1944] ne voulait pas être gêné dans ses
démarches en son propre pays. Il ne voulait pas surtout qu’il y
eût des étrangers dans sa province sacrée, là où il entretient ses
vaches favorites ou rituelles, comme vous voudrez. Les vaches
devront en crever, comme elles crèvent quand on a l’audace de
bouillir le lait qu’elles donnent !
Mais enfin grâce aux ferventes prières surtout des Sœurs
Blanches qui m’avaient prié de leur chercher un endroit pour
s’établir, grâce aussi à l’appui sérieux donné par le chef du district militaire, tout put s’arranger pour le mieux. Musinga [18831944] aura ses nouveaux cadeaux, et le bon Dieu aura une nouvelle mission : la « Mission de Marie-Immaculée ». Toutes les
huttes provisoires ont été élevées même pendant le court séjour
que je pus faire à l’endroit choisi, et une palissade de 50 m. de
front entoure le tout, mais pour prendre possession de ce nouveau champ si bien situé, il nous faut attendre maintenant le
secours de nouveaux confrères que nous espérons pour Octobre,
et aussi le secours des chers bienfaiteurs, sans le concours desquels le missionnaire dénué de ressources est presque inutile.
A l’œuvre donc, mon bien cher aumônier. Mettez-vous à quêter de
plus belle, et excitez tant de nouveau le zèle des chers et infatigables
bienfaiteurs. J’ai fait de mon côté ce que j’ai pu pour préparer dans
un avenir prochain plusieurs milliers de nouveaux baptêmes, car la
population de « Marie-Immaculée » est toute douce et policée déjà,
facile à gagner et d’autant plus facile qu’Isavi qui n’est qu’à
3 journées, nous cèdera à titre de catéchistes plusieurs jeunes ménages chrétiens, rachetés de jadis, et originaires de ce pays qui nous
est donné aujourd’hui. Pour ma part, j’offre au bon Maître les douze
326
cent Kilomètres que j’ai fait faire encore à mes vieilles jambes pour
trouver ce bon endroit, dans cette chère petite Suisse de l’équateur.
Je vous laisse le reste, et me permets de compter beaucoup sur
vous.
Vous remerciant d’avance, et remerciant bien sincèrement tous
les généreux bienfaiteurs avec leurs familles, je prie notre bon Jésus
et Marie Immaculée de bénir abondamment dans leurs personnes et
dans leurs œuvres tous ceux qui contribueront à édifier notre nouvelle station ; celle-ci qui nous sera toujours un doux souvenir du
jubilé de Marie Immaculée ne pourra manquer de prospérer.
Je me suis caché pour écrire cela tout d’un trait ; il faut s’arrêter,
mes yeux en ont plus qu’assez. Corrigez les fautes et faites lire à tous
ceux qui aiment notre bonne Mère.
Je reste mon bien cher frère, votre plus que jamais tant affectionné
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
112. LETTRE DU 19 MARS 1905 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST272
Ussuwi, Mission de N.D. de Lourdes,
le 19 Mars 1905
Mon bien cher Mr l’Aumônier,
Il ne faut pas m’en vouloir si je ne vous ai pas répondu plus tôt à
l’envoi de la dernière somme que vous m’avez expédiée pour rachats.
Vous vous souvenez que je suis engagé dans une tournée de confirmations qui me demande plusieurs mois ; et si vous saviez comme
c’est agréable pour de vieilles jambes comme les miennes de faire
l’ascension de nos hautes montagnes du Rwanda !
Aujourd’hui au moins voudriez-vous vous charger auprès de la
vénérée bienfaitrice Mademoiselle Crinelle, qui a bien voulu
m’envoyer ce généreux don de 80 marks pour rachats d’un Joseph
Xavier, de l’expression bien sincère de mes meilleures remerciements. Cette somme importante m’est arrivée providentiellement
dans une station particulièrement éprouvée cette année par la disette, je pourrais même dire la famine ; et il y a deux de nos belles stations du Rwanda qui sont dans ce cas cette année. J’ajouterai de
suite même, que chaque année, au Rwanda surtout, l’une ou l’autre
de nos stations compte quelques victimes de la famine, dans ses proches environs.
272 Lettre de Mgr Hirth du 17 mars 1905 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096230.
327
Vous comprenez que dans ces conditions le petit Joseph Xavier a
été bientôt trouvé. Nos stations les plus rapprochées du Congo belge,
ont surtout plus fréquemment l’occasion de faire des rachats
d’esclaves. Dans une de nos missions du Kivu où je n’avais laissé
en 1903 que quelques jeunes enfants, j’ai trouvé en Janvier de
cette année près de 50 garçons et une 30e de femmes et de filles.
Si nos missionnaires avaient eu de l’espace et de l’argent surtout, leurs deux orphelinats auraient pu réunir chacun plus de
cent pensionnaires. Mais nous ne pouvons même songer pour le
moment à réunir tout le monde ; l’entretien de tant d’enfants
dépasse de beaucoup nos maigres ressources. Que de baptêmes
cependant nous obtiendrons ainsi, et que d’enfants nous enverrons
au paradis. Quant au petit Joseph Xavier, j’espère qu’il vivra, qu’il
arrivera même au baptême assez vite, et qu’il fera un bon chrétien
qui se fera un pieux devoir de prier pour la vénérée bienfaitrice à qui
il doit la vie.
Si vous saviez, mon bien cher frère, combien de pauvres gens périssent ici chaque année de misère, et combien avec un peu d’argent
il serait facile d’ouvrir les portes du Paradis à un grand nombre, vous
vous feriez un bonheur de venir à leur secours et d’offrir aux âmes
généreuses qui ne manquent pas autour de vous, cette occasion unique de s’acheter pour elles-mêmes l’entrée du Paradis par quelques
faciles rachats. Que le bon Dieu bénisse vos travaux, et bénisse largement notre vénérée bienfaitrice et toute sa famille !
Toujours bien affectueusement à vous en N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
113. LETTRE DU 24 MARS 1905 A MGR LIVINHAC273
Mission de l’Ussuwi, le 24 Mars 1905
Monseigneur et très Vénéré Père,
La dernière lettre datée en Décembre 1904 du Kissaka, promettait
quelques détails sur les stations du Rwanda. Après la visite faite de
Mai à Septembre 1903, j’avais cru pouvoir me dispenser pour longtemps de ce long et pénible voyage ; mais en 1904 on parla de dangers qui menaçaient nos stations.
Depuis la fin de 1903, une quantité de prétendus marchands
de peaux s’était abattue sur le pays, qui, de fait, vers Juin 1904,
se remua un peu pour se défendre contre ces pillards. Comme
grand nombre de ces rouleurs étaient des Baganda, quelques-uns
273 Lettre de Mgr Hirth du 24 Mars 1905 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., 095098-095100.
En marge de la lettre : « Répondue le 10 Mai ».
328
même anciens auxiliaires des missionnaires, on soupçonna ceuxci de les avoir appelés, et dès lors les catéchumènes à Isavi et au
Kissaka commencèrent à être un peu insultés par endroits. En
même temps, la mission du Mulera se voyait menacée pour d’autres
raisons surtout.
Ne pouvant me rendre au Rwanda dès Juin 1904, et nos cinq
stations se trouvant elles-mêmes très dispersées, je crus devoir
nommer le P. Supérieur d’Isavi274, mon remplaçant au Rwanda,
au cas où il faudrait une prompte décision. Il arriva alors qu’on
s’adressa officiellement à la station militaire d’Uzumbura, lui
exagérant considérablement les choses. Celle-ci à son tour
transmit des choses fausses à la côte et intervint elle-même
dans le RWANDA où l’officier trouva de suite qu’on l’avait fait
venir inutilement. Ç’aurait été aux missionnaires plutôt
d’envoyer sans bruit quelques légers secours aux Pères du Mulera qui en avaient besoin ; les confrères du Bugoye seuls le firent
et de fait, au péril de leur vie, délivrèrent la station du Mulera
d’un vrai et imminent danger (Ce danger on le laissa à peine
soupçonner en partie à l’officier qui vint bien après coup ; et il y
eut là toute une série de fausses manœuvres).
Grâce à une protection particulière de la Providence, nos relations avec le roi et même le chef du district militaire ont pu être
rétablies assez bien, mais c’est de ce côté-là que la mission a
couru un moment les plus grands dangers. On a eu tort dans les
commencements de vouloir trop dominer les chefs indigènes et
même le roi, alors qu’il était possible de vivre autrement avec
eux, et maintenant on est à craindre toujours leur vengeance.
Deux fois déjà la station d’Isavi sur ma demande avait placé à la capitale un représentant de la mission que le roi m’avait concédé, et
pendant les derniers troubles, au moment où cet homme aurait été
plus nécessaire pour les bonnes relations, il fut retiré pendant plusieurs mois. Cette fois-ci, le roi agréa un brave chrétien musukuma
déjà bien connu et estimé de lui ; il lui bâtira même une école à la
capitale.
Plus que jamais s’impose la nécessité de relier un peu mieux nos
stations du Rwanda. Nous avions été obligés de semer les premières
sur tout le pourtour du pays et surtout dans des provinces annexées
; mais aujourd’hui j’ai le bonheur d’annoncer à Votre grandeur
que la Providence nous offre une fondation dans le centre même
du pays, sur la ligne d’Isavi – Mulera, et la bonne Mère en même
temps nous envoi 12.000 francs d’un anonyme pour une « Mission de Marie Immaculée ». Elle sera installée dans une région très
274 Il s’agit du Père Brard.
329
peuplée aussi, et se trouvera dans la province quasi sacrée où le roi
avait coutume dans le passé de promener sa capitale et de loger ses
vaches rituelles. Là surtout on sera entouré de l’élément mtusi. Ma
grande demande maintenant au bon Maître c’est de me faire
trouver un Supérieur ami des Batusi et comprenant sa mission
auprès de cette caste. Toutes les constructions provisoires avec
enceinte sont faites déjà ; on a spéculé sur un renfort de missionnaires en Septembre et on attend ce moment-là pour prendre possession. En attendant, un officier d’Uzumbura est venu ratifier
lui-même notre nouvelle acquisition : c’est la loi.
Marangara, notre nouveau centre de Mission, sera à 3 jours au
Nord d’Isavi, à 7 ou 8 jours du Kinyaga (Kivu Sud) à 5 ou 6 jours
du Bugoye (Kivu Nord) à 4 jours du Mulera et à 4 jours du Kissaka. Ce dernier poste reste toujours à 8 jours encore de l’Ussuwi
et à 14 jours de Marienberg en ligne directe. Le Karagwe intermédiaire n’est toujours pas occupé, et quand pourra-t-il l’être ? Pendant
ce voyage j’ai traversé au moins dix endroits du Rwanda où une fondation aurait bien plus de chances de succès qu’au Karagwe.
Voici quelques détails sur nos stations existantes, en suivant
l’ordre d’ancienneté. Isavi compte plus de 300 baptisés ; il faut
dire que les missionnaires s’occupent beaucoup de leurs chrétiens ; grâce à ces soins on remédiera au vice qu’il y a eu dans la
première manière de les amener à la Mission ; cette manière
heureusement est remplacée. Mais on pourrait souhaiter chez
ces chrétiens plus de confiance et moins de contrainte. Le mouvement des catéchumènes s’est beaucoup ralenti ; il y a eu même beaucoup de défections, mais cela tenait au système
d’enrôlement. J’ai cru trouver qu’on s’était trop hâté cependant
pour certains baptêmes, ce qui n’empêche pas que chaque année, le
nombre des baptisés ne doive augmenter assez vite.
Au Kissaka, on a voulu aller un moment plus vite même qu’à
Isavi, qui entraînait également le Bugoye. Il y a plus de 200 maîtres dans ces choix, et me fais accuser d’être pessimiste ou trop
difficile. Je souhaite !... Le difficile partout, c’est d’obtenir un
vrai catéchuménat, et non pas seulement quatre années pour la
forme et pour satisfaire à la lettre. Les baptêmes déjà, et les
premiers choix paraissent quelquefois un peu intéressés de la
part des néophytes ; je ne promets pas d’être bien
Au Bugoye, il y a 150 baptisés ; c’est trop, en ce sens que les deux
premières années de la fondation, on n’avait presque pas fait de catéchumènes ; mais les missionnaires maintenant réparent leur erreur en travaillant d’autant plus à convertir à fond leurs premiers
néophytes. Presque à tout point de vue, cette mission promet de devenir la plus belle de nos missions, quoique la population soit un
peu plus grossière qu’ailleurs.
330
Il est convenu dans ces trois stations que les catéchumènes
seront un peu plus éprouvés et encore plus travaillés qu’ils ne
l’ont été. Les trois missions auront besoin bientôt d’églises assez
grandes. Les mesures seront prises pour qu’Isavi ait la sienne en
1906, Bugoye en 1907 et Kissaka en 1908 ; mais les Frères constructeurs manquent et l’argent aussi, quoique nous ne cherchions
guère à faire mieux que de grands hangars.
Mibirizi au Kinyaga date de Décembre 1903. On a pu faire déjà une assez bonne maison en briques et paille, comme résidence, mais c’est tout. Il y a là environ 150 catéchumènes ; cette
mission promet de suivre les progrès des premières.
L’Assomption du Mulera date de Novembre 1903. Elle nous a
donné depuis Juin des soucis qui durent encore. Sans le rechercher, le P. Classe [1874-1945] s’est mis au milieu d’une population
très turbulente, grands voleurs de profession qui ont toujours su
se maintenir à peu près indépendants du Rwanda. Et puis, trois
Commissions de délimitation opèrent là depuis 1901 sans vouloir en finir. Les chefs du Rwanda voudraient profiter maintenant de la présence des missionnaires pour s’implanter aussi,
avec leurs impôts les plus arbitraires. La situation des missionnaires en devient très fausse : qu’ils se mettent avec les Batusi
et leurs partisans, ou avec les Bahutu indépendants, le danger
restera le même pendant assez longtemps encore. Les Pères ont
su se faire aimer pourtant à une lieue déjà à la ronde ; grâce à
cela, la station qui est pourvue maintenant d’une bonne maison
en briques, avec enceinte bastionnée, a été maintenue. Pendant
peut-être une année encore il faudra entretenir là 20 auxiliaires
armés, dont 2 ou 3 montent la garde la nuit pour prévenir tout
accident. Moyennant cela la mission achèvera de prendre pied et
on pourra éviter [un conflit]275 une surprise. Il y avait là 30 catéchumènes seulement, mais qui paraissent bien choisis et comprenant leur rôle et le prosélytisme.
Dorénavant nos premières stations du Rwanda pourront aider
beaucoup au prompt développement des nouvelles que l’on fondera.
Pour nos autres stations du Vicariat, je ne signalerai rien de particulier, si ce n’est que le Bukumbi surtout éprouve toujours les santés. Le P. Vekemans [1874-1954] avait été appelé en Novembre sur la
côte du Kiziba pour changer d’air pendant 3 mois ; il a été surpris
à Bukoba même par l’hémoglobinurie, c’est sa troisième, et le Docteur qui l’a soigné dit qu’à tout le moins le Père doit être envoyé
au Rwanda, mais surtout ne pas retourner au Bukumbi. Au même
mois de Janvier, le P. Fisch [-?-] a eu la même fièvre au Bukumbi
275 Mgr Hirth a barré ces deux mots dans le texte.
331
aussi ; le P. Bourget [1879-1937] y a eu d’autres fièvres assez violentes
; le P. J. Barthélemy [1874-1956] seul tient bon.
On me dit que le P. Meyer [1873-1965], qui déjà a dû être rappelé
du Bukumbi en Février 1904, a de la peine à se débarrasser de ses
fièvres, même au Kyanja près de Bukoba. Il y aussi le P. Brard [18581918] à Isavi ; il éprouve de plus en plus d’insomnies, et celles-ci
ne l’empêchent pas seulement de se livrer à son travail, mais
influent beaucoup aussi sur le caractère, dit-on. Par contre le
P. Loupias [1872-1910] a l’air de s’être bien remis au Kivu-Nord,
tout en conservant sa maladie de foie.
Dans l’Ussuwi où la mission commence un peu, mais assez peu,
je comptais rester un mois, et voici que le R.P. Visiteur m’écrit qu’il
voudrait m’y rencontrer encore le 3 ou 4 Mai. Toutes les missions du
Nyansa Méridional sont heureuses d’exprimer à Notre Grandeur toute leur reconnaissance pour l’envoi du Visiteur.
A propos d’Ussuwi, je rétracte complètement quelques lignes
d’espérance que j’avais cru pouvoir donner au P. Astruc [?-?] qui
m’avait communiqué en Novembre son départ pour la côte. J’ai appris depuis qu’il n’a pu s’empêcher à son passage dans ce pays de
donner un grave scandale, au dire de son Nyampara, ce qui
n’avancera pas cette pauvre mission. D’aucune manière, je ne puis
donc désirer le voir agrégé au Vicariat.
Cette lettre arrivant à Votre Grandeur au moment où nos vénérés
membres du Conseil préparent la répartition des renforts de l’année,
j’ose vous prier de vouloir bien réserver à ce Vicariat quelques dignes
confrères. Le bon Dieu a sans doute ses vues sur cette mission,
où depuis 1900 qu’il nous a ouvert le Rwanda, nous n’avons pas
eu de morts, alors que d’autres Vicariats sont si éprouvés. Il y a
toute une série de centres nouveaux qui sont en préparation. Je ne
reviens pas sur le Rwanda. Dans le cercle militaire de Bukoba, on
peut se contenter pour le moment des créations qui sont faites ; il ne
reste guère que le Karagwe et le Mpororo, celui-ci vient de recevoir une petite station militaire.
Mais dans le cercle de Muanza – Shirati, les confrères me pressent
beaucoup de fonder. Il y a toujours cette bonne centaine de néophytes sortis d’Ukerewe et émigrés sur le continent, dont beaucoup à
4 ou 6 journées ; il y a l’île de Bukara et la presqu’île des Bazita où
les catéchistes travaillent depuis longtemps. Au Sud même, il y a
Muanza-ville qui gagne toujours en importance, et où nos n’avons
encore que notre chapelle ; il y a au Nera, Usmao, Urima, cinq annexes du Bukumbi, qui ont depuis plusieurs années des chrétiens
baptisés ; ceux-ci se trouvent bien loin du missionnaire ; il y a là
encore plusieurs autres annexes qui comptent des catéchumènes
attendant leur baptême. Toutes ces annexes ont été créées parce
qu’on voyait les protestants qui tentaient de nous devancer et que le
332
gouvernement nous offrait des écoles. Il y a même à l’extrême Sud du
Vicariat sur la Mayonga, toute une petite colonie de 17 chrétiens,
baptisés jadis à Ndala, et qui depuis deux ans qu’ils sont rentrés
dans leur pays d’origine, demandent une mission.
Je termine, Monseigneur et très Vénéré Père, en priant votre puissant patron Saint Léon, de continuer à Votre Grandeur son efficace
protection. Qu’il daigne vous adoucir les amertumes inséparables de
la haute fonction que la Providence vous a confiée ! Qu’il daigne aussi vous faire goûter toujours plus abondamment les consolations et
les joies que procurent tant de milliers de conversions nouvelles chaque année ! Qu’il daigne encore augmenter notre soumission et notre
docilité à toutes vos directions !
Veuillez bénir nos missions du Nyansa Méridional et continuer à
nous faire participer à vos prières et sacrifices.
En retour, j’ose vous prier Monseigneur et très Vénéré Père,
d’agréer l’expression des sentiments de profond respect et d’affection
filiale avec lesquels j’ai l’honneur d’être de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
114. LETTRE DU 29 AVRIL 1905 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST276
De l’Ussuwi, le 29 Avril 1905
Mon bien cher frère,
Rien de nouveau au Nyansa, si ce n’est toujours plus
de besogne, grâce à Dieu. Vers le 8 ou 10 mai, je pourrai enfin quitter cette station pour aller à 6 jours vers le Nord. Je trouverai là notre Ecole-séminaire dans la fondation commencée en Novembre dernier ; la petite fanfare va se faire entendre déjà et je vous donnerai
des nouvelles. Il me faudra 15 jours par là, puis huit jours dans la
station du P. Meyer [1873-1965] à 30 Kilom plus haut. Après cela seulement, je pourrai rentrer à Marienberg. C’est bien long depuis Octobre !
Ce pain quotidien des voyages devient bien un peu dur, mais … le
bon Dieu le sait aussi bien que moi. C’est son affaire.
Ci-joint tous les reçus de vos derniers envois d’intentions : cette
forme suffit-elle ? Le dix intentions pressées ont été acquittées de
suite ; toutes les autres transmises aux confrères.
Quant aux mandats, ils arrivent toujours régulièrement, m’écriton de Marienberg.
276 Lettre de Mgr Hirth du 29 avril 1905 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096232.
333
Mille remerciements affectueux à vous d’abord mon bien cher frère, puis à tous les bienfaiteurs, au curé Muller surtout et au vénéré
Chanoine Erhardt. Croyez que je suis d’autant plus sensible et reconnaissant de vos envois que le déficit de votre caisse cette année a
été plus considérable.
Que d’œuvres il faudra laisser qui cependant promettaient bien
des consolations.
Que le bon Maître daigne bénir votre zèle à quêter pour le pauvre
missionnaire, et que sa main daigne vous guider toujours heureusement vers les sources les plus fécondes !
Adieu et laissez-moi vous embrasser tous en famille bien affectueusement.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
* LETTRE DU PERE MEYER DU 29 MARS 1905 A L’ABBE
ERNEST HIRTH277
Kyanja, le 29 Mars 1905
Vénéré et bien cher Monsieur l’Aumônier,
Il y a 5 jours, j’ai reçu de notre poste d’Ihangiro une caisse contenant
un cor de chasse avec fustier278. Mon ancien compagnon du Kyanja le P.
Riollier [1876-1938] me l’envoyait en me disant que probablement ce serait là le cor de chasse que j’attendais. Je ne doute pas non plus que ce
soit celui que Votre bonté à bien voulu me procurer et je Vous en exprime
mes plus chaleureux remerciements. Cet instrument ne ressemble pas
précisément à celui que j’avais connu autrefois chez nous, mais j’y reconnais d’autant mieux un effet de Votre grande charité et bienveillance.
Que le Bon Dieu Vous en récompense de ses grâces de choix.
Depuis que j’ai eu l’honneur de Vous écrire au mois de Septembre
04, nous avons vu s’opérer quelques changements par ici.
Le 26 du mois de Novembre, le Seminarium279 nous a quittés pour
aller se fixer dans le nouveau poste d’Ihangiro à 6 ou 7 heures au
Sud de chez nous. Ce jour-là mon cœur était bien gros. Avec l’école sont
partis mes deux compagnons de la première heure, le P. Riollier [18761938] et le Frère Alphonse. Monseigneur m’a adjoint deux Missionnaires
venus par la caravane d’Octobre, deux charmants confères également,
l’un Hollandais, P. Kuijpers [1878-1948] et l’autre Saxon, le Frère Fulgence [Arthur Méchau : 1874-1916]. A partir de ce moment bien des consolations extérieures s’en sont allées également. Je n’avais plus autour de
moi ces gentils jeunes gens qui se livraient avec beaucoup d’ardeur à
l’étude de la piété et de la science. Nous restons tout seul au milieu d’un
Lettre du Père Meyer du 1er septembre 1904 à l’Abbé Ernest, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096226.
278 Le fustier, un terme dérivé du vieux français, qui désigne une fabrication en bois.
279 Le séminaire.
277
334
pays dont le roi nous est hostile au milieu des païens qui ne se doutent et
ne s’occupent pas plus du Bon Dieu que de l’Empereur de Chine.
D’autres confrères dans certaines Missions ont au moins la consolation de voir venir chez eux les gens qui cherchent les paroles du Bon
Dieu ; ici la crainte du Roi et des chefs de villages les retient loin de nous.
Finalement on s’habitue à cet état de choses et la patience aidant on
fait ce que l’on peut et attentant tout de la divine Providence ; le moment
sonnera aussi pour nos pauvres Bahamba et peut-être n’est-il pas aussi
loin que nous le croyons.
En effet malgré Roi et chefs, les gens continuent à nous avoir en affection et à nous fréquenter un peu. Bien des enfants et jeunes gens demandent à être chez nous. C’est une œuvre difficile que de commencer
un internat dans notre Kyanja ; le roi n’en serait pas trop charmé. Nous
procédons avec prudence et lenteur mais cependant je ne puis refuser et
renvoyer tous ceux qui se présentent. Par un à un, notre petit internat se
forme quand même et aujourd’hui le nombre de nos enfants monte à 22.
Grâce à ces jeunes gens la bonne nouvelle pourra entrer dans les familles et aussi se propager dans les villages. Bon nombre d’autres grands
et petits amenés par nos élèves viennent nous voir et c’est déjà une petite
consolation de voir que la foi commence à germer dans nos Noirs.
Le Bon Dieu a ses petits moyens pour nous faire triompher du démon.
Ainsi le village, qui touche à notre maison, a comme mukungu (chef de
village) un païen de la pire espèce et qui, très fidèle serviteur du roi ne
s’est jamais montré notre ami, tout au contraire, quand il pouvait nous
faire des misères, il ne l’omettait pas ; nous vexer et tracasser ceux de ses
gens qui se hasardaient à venir chez nous ; c’était en somme son occupation principale. Ces dernières semaines le Bon Dieu jugea bon
d’immobiliser un peu cet énergumène par une maladie qui ne fait pas
honneur au malade. Byanguli, c’est ainsi qu’il s’appelle, est longtemps
malade et je m’étonnerais de ne plus voir cet espion qui auparavant rodait si souvent autour de nous. J’apprends qu’il est malade et me rends
aussitôt chez lui pour le voir. Je charge aussi quelques chrétiens d’aller le
saluer de temps en temps et fait demander de ses nouvelles. Je lui fais
envoyer du lait et de la viande. Ceci lui montre que nous ne sommes encore pas trop méchants et le lait et la viande surtout lui ouvrent les yeux
et lui font comprendre, je ne dis pas la charité, mais au moins que nous
savons faire du bien aussi, car chez le Nègre surtout le ventre est bien
plus vite touché que le cœur. Il nous demande des remèdes, nous lui en
portons et le soignons. Aujourd’hui il est en train de guérir et je compte
sur cette petite épreuve qui peut-être [peut] lui donner d’autres sentiments à notre égard. Avec cela plaise à Dieu, cela ferait toujours un ennemi de moins. Quant à nous, il nous est bien doux de vaincre par la
charité ceux qui nous accablent par leur haine : Vince in bono malum280.
Je finis, bien cher Monsieur l’Aumônier, par où j’aurais dû commencer
par m’excuser du long délai que j’ai mis à répondre à Votre honorée du
13 Octobre. Certes ce n’était pas par paresse ni par mauvaise volonté.
Mais ces dernier mois Janvier, Février, Mars, ce n’était pas très fameux
280 « Vaincs le mal par le bien ».
335
avec ma santé. A moitié guéri, j’ai écrit dernièrement à Mademoiselle Eger
et cette petite lettre, je l’ai payée par la fièvre et deux semaines de repos
forcé. Depuis 6 jours, je suis de nouveau remis. A différentes reprises, j’ai
reçu de bonnes nouvelles de Monseigneur ; en ce moment Sa grandeur se
trouve à Ussuwi d’où elle partira vers le 4 Mai pour passer par Ihangiro et
venir ici au Kyanja. Ce jour-là nous vivrons de nouveau.
En terminant ma lettre, je vous demande bien pardon d’avoir aussi
abusé de votre patience.
Vous voudrez bien présenter mes respects à la Révérende Mère Sœur
Philothée et me recommander ainsi que nos œuvres aux ferventes
prières de votre communauté ; de mon côté mes pauvres prières vous seront assurées. Veuillez offrir mon amour et ma vénération à mon cher
Père et mes fraternelles salutations à la maison du Hauserein [ ?].
Daignez agréer, bien cher Monsieur l’Aumônier, l’expression de ma reconnaissance et de mes respectueux sentiments.
Votre humble serviteur in X.J.
P. A. Meyer
Miss. d’Afrique
115. LETTRE DU 1ER MAI 1905 AU P. CLASSE, SUPERIEUR DE RWAZA 281
N.D. de Lourdes (Ussuwi), le 1er Mai 1905
Mon Révérend Père et bien cher Confrère,
Vous voudrez bien m’envoyer pour la fin de Juillet le compterendu ou rapport annuel de votre mission, tel qu’il est destiné à
figurer dans la Chronique trimestrielle de 1906. D’après tous les
rapports parus dans la Chronique depuis deux ans surtout, vous
vous rendrez compte de ce qu’il convient de signaler et de la
manière de le faire. Veuillez donner à ce travail l’étendue de
quatre bonnes pages d’impression au moins, du format de la
Chronique, et vous rappeler le N° 7 surtout des avis généraux
mis en tête de chaque numéro.
A ce propos, je renouvelle le désir que vous m’adressiez régulièrement tous les trois mois pour être envoyé aussi à la Maision-Mère, un extrait de votre diaire courant, ou quelque chose
de correspondant, selon les instructions souvent rappelées des
supérieurs majeurs.
Continuez aussi à m’envoyer à la fin de chaque trimestre sur
une feuille à part le relevé de vos recettes et de vos dépenses,
groupées sous les quelques titres indiqués jadis. Les 5 ou 6 totaux à copier ainsi doivent être donnés en roupies.
281 Lettre de Mgr Hirth du 1ier mai 1905 au P. Classe, supérieur de Rwaza, A.G.M.Afr.,
N° 098017.
336
Veuillez m’envoyer pour fin Juillet aussi, réponse au questionnaire traditionnel ci-joint, qui me fournira de quoi dresser
les statistiques et les rapports destinés à la Propagande et aux
différentes œuvres qui nous envoient des secours.
Pour la même époque encore, veuillez me faire parvenir les commandes à transmettre aux Procures, ainsi que vos desiderata en fait
de budget pour 1906.
1° Sur une feuille à part, désignez tous les articles à renouveler ou
à procurer pour le bon entretien de la Station. Précisez autant que
possible cette commande, et pour tout ce qui sort de l’ordinaire, motivez la raison de faire l’acquisition désirée.
2° Sur une 2e feuille, indiquez ce dont vous croyez avoir besoin en
1906, en roupies, étoffes, perles pour
A. Dépenses ordinaires :
a) Entretien des missionnaires et serviteurs indigènes.
b) Entretien des constructions.
c) Entretien des cultures.
d) Voyages des Missionnaires.
B. Dépenses extraordinaires (reporter sur cette liste unique les demandes faites en Février 1905 et non reçues encore).
a) Détaillez les dépenses prévues pour 1906, et motivez-les.
b) Montant de chacune.
Mettez trois séries séparées d’échantillons pour chaque variété de
perles ou d’étoffes de couleur désirée ; deux seront pour Mombasa ;
la 3e reste à Marienberg pour servir à la répartition au moment de
l’arrivée des commandes. En Novembre 1904, il est arrivé que
l’Indien a égaré les échantillons à lui confiés à Mombasa, pour fournir 18 mois après des perles qu’on ne demandait pas.
c) La pharmacie forme l’objet d’une 3e liste selon une note
communiquée en Septembre 1904. On est prié d’envoyer dès le reçu
de cette circulaire, les flacons suffisants portant le nom du remède et
de la station. A adresser au P. Procureur de Marienberg.
Je saisis cette occasion pour vous rappeler enfin qu’aux archives du
Vicariat doivent être déposés les doubles de vos actes de baptêmes et
de mariages au moins. Dorénavant vous voudrez bien envoyer le relevé des Actes de l’année courante en même temps que les autres
demandes ci-dessus et afin d’obtenir l’uniformité et nous épargner
trop de travail, vous pourriez tenir compte des indications suivantes.
Baptêmes solennels (et non ondoiements)
N° d’ordre
Date
Prénom
337
Nom
Age
Sexe
Mariages (et surtout dispenses s’il y en a)
N° d’ordre
Date
Prénom
Id. p.
femme
Nom
Age
Père
Dispense
Il est désirable que vous adoptiez comme format de papier le petit
papier à lettre plus ordinaire, la moitié de celui-ci, c’est-à-dire 21 cm
x 13 cm, afin d’être moins exposé à changer d’une année à l’autre,
d’une station à l’autre.
Veuillez agréer, Mon Révérend Père et bien cher Confrère,
l’expression de mes sentiments bien affectueusement dévoués en
N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
116. LETTRE DU 27 JUIN 1905 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST282
Marienberg, le 27 Juin 1905
Mon bien cher frère,
J’allais vous écrire avec quelques détails, mais une infirmité passagère fait renvoyer au prochain courrier.
Je suis enfin rentré. Le Gouverneur Graf283 von Götzen [18661910] nous a fait le grand honneur de venir à Marienberg. Votre
musique instrumentale a fait des merveilles.
Au sujet des envois soyez tranquille tout est là, j’ai contrôlé et
vous en donnerai des preuves. Merci
Adieu en N.S.
Jean-Joseph
117. LETTRE DU 30 JUIN 1905 A MGR LIVINHAC284
Marienberg, le 30 Juin 1905
Monseigneur et très Vénéré Père,
C’est toujours une nouvelle joie pour le missionnaire quand après
le trimestre il a l’occasion de déposer aux pieds de ses vénérés supérieurs un petit résumé des bénédictions de Dieu sur le champ de
282 Lettre de Mgr Hirth du 27 juin 1905 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096233.
283 « Comte ».
284 Lettre de Mgr Hirth du 30 juin 1905 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., 095101-095102.
338
mission à lui confié. Cette fois encore nous avons beaucoup à remercier Dieu qui s’est montré bon envers nous ; ces jours derniers cependant un fâcheux incident est survenu.
Le P. Visiteur en ce moment voit nos stations du Rwanda. Le
13 Juin ; il avait visite après l’Ussuwi, le Kissaka, Issavi et le
Kivu-Sud ; il s’embarquait en assez bonne santé sur le Kivu pour
aller au Bugoye et au Mulera, d’où il est attendu vers le 25 Juillet à Ihangiro ; vers le 15 Août, il pourra être à Marienberg, d’où
il compte se diriger vers Kome, Ukerewe et Bukumbi, et ensuite
se rendre vers le Nyansa septentrional.
Du Rwanda, il n’y a à signaler qu’un accident au Mulera : on a
incendié la menuiserie des missionnaires ; ce serait, dit-on une
vengeance à la suite d’une correction infligée aux indigènes par
les Congolais de la Commission de délimitation. Avec les mesures prises depuis le mois de Juillet 1904, les vies ne courent
aucun danger ; la mission compte une bonne centaine de sérieux
catéchumènes, et les bons procédés des missionnaires envers
tous seront bientôt couronnés de succès.
A la capitale du Rwanda, une école a été bâtie par les missionnaires, et le roi en est le meilleur élève pour le kiswahili ; c’est un
Musukuma laissé par moi au cours du dernier voyage, qui a fait ce
travail et qui sert d’instituteur. Le Rwanda va avoir son Résident
européen dès Avril 1906 ; en attendant le pays a été interdit aux
commerçants ; il sera rouvert avec le Résident, et ceux-ci dès
lors seront foule.
Dans nos stations du Sud du Nyansa, rien de bien particulier. Le
P. Schneider [1868-1950] de l’Ussuwi est allé au Bukumbi pour y remplacer le P. Vekemans [1874-1954] en convalescence dans l’Ussuwi ; le
P. Fisch [-?-] du Bukumbi a été transféré à Marienberg, où il nous
fallait un quasi-procureur.
Quant aux progrès, ils seront signalés dans les statistiques qui
suivront bientôt. A Ukerewe, il y a à signaler une assez grande divergence de vues parmi les missionnaires, ce qui paralyse un peu le
travail. Je suis très perplexe aussi au sujet de la reprise de la « Consolation » de l’Ururi ; le P. Roussez [1867-1935] me presse beaucoup ;
il voit le danger que courent les cents baptisés qui se sont dispersés
sur le continent à plusieurs journées de chez lui, et non pas précisément pour mieux répandre la religion ; et de mon côté, je vois
qu’une station sur le continent même ne les sauvera guère et puis,
où trouver un supérieur ?... Puis encore y a-t-il raison suffisante
pour aller immobiliser dans ces steppes plusieurs missionnaires qui,
sous un climat assez inclément, mettront des années à gagner
quelques rares Baruris (durs comme des Basukuma), alors qu’ils
pourraient sauver dans ce même temps des milliers d’âmes au
Rwanda.
339
A Bukoba nous avons eu en Juin la visite du Gouverneur de
l’Ost-Afrika allemand, comte de Götzen [1866-1910]. Cet évènement produira-t-il quelque heureux effet sur nos missions : c’est
ce que nous ne saurions dire encore. On incline à croire que oui,
à causes des grandes marques de sympathie données par lui aux
missionnaires. Ceux-ci on fait pour le mieux pour faire honneur
au noble personnage. Le comte de Götzen [1866-1910] n’a séjourné
que deux jours à Bukoba et s’est embarqué le 3e pour Entebbe. Il
a fait une proclamation solennelle de 4 sultans, les seuls reconnus par le gouvernement ; les autres rois semblent destinés à
disparaître. Le Karagwe déjà ne compte plus ; il a été englobé
dans le Kyanja, pays de Kahigi ; le sultan de l’Ussuwi a eu son
territoire augmenté du triple presque. Pendant cette proclamation, le gouverneur me fit l’honneur de me placer à côté de lui,
et la petite fanfare de notre Ecole fut invitée à jouer l’hymne
national pour clore la cérémonie et annoncer la grande parade.
Le lendemain, le comte voulut bien répondre à notre invitation et faire les 10 kilom. qui le séparaient de Marienberg ; il
était accompagné d’un ancien gouverneur de la Nouvelle-Guinée
et suivi de son petit état-major et de toute la compagnie de soldats de Bukoba. Il s’invita lui-même pour 9 ½ du matin déjà,
afin de pouvoir tout visiter et conférer un peu sur l’état de nos
missions. Les supérieurs des stations voisines étaient là, et on
fit aux hôtes le plus d’honneur possible. Le Gouverneur, ainsi
que ses Officiers, en quittant la mission après dîner, eurent l’air
satisfait de leur visite et de la réception faite.
Comme résultat immédiat, le gouverneur lui-même a offert à
la mission de céder quelques hectares de terrain dans 25 à
30 des principaux villages où nous avions essayé il y a deux ans
d’ouvrir des écoles : ce sera une dépense d’environ 500 roupies,
mais la mission pourra ouvrir ainsi des chapelles dans tous les
centres qui comptent quelques milliers d’habitants, depuis la
Kagera, jusqu’à 25 Kilom. au Sud de Bukoba.
La même chose pourra se faire aussi pour quelques emplacements
dans l’Ussuwi, et pourra être appliquée plus tard aux deux pays
entre Bukoba et l’Ussuwi.
Comme c’est le mauvais vouloir des chefs indigènes qui nous a arrêtés jusqu’ici, au moins autant que la Constitution du pays, qui
n’admet aucune liberté individuelle, nous avons des raisons de croire
que ces chefs ont été favorablement influencés à cette occasion, et se
montreront un peu sensibles aux avances de bonnes relations que
nous ne cessons de leur faire. Dieu fera le reste, et déjà il semble
avoir commencé dans les deux missions d’Ihangiro et du Kyanja, les
sultans proclamés ainsi officiellement, ont promis quelques jours
après, de laisser une plus grande liberté à leurs sujets.
340
Il y a malheureusement un lendemain à cette fête. Les missionnaires de l’Ussuwi viennent de s’attaquer ouvertement au roi
de leur pays, dont le Gouverneur vient précisément de grandir
l’influence ; ils ont dénoncé à la station militaire de Bukoba certains méfaits déjà anciens, qui restent maintenant à prouver. Il
va y avoir un procès retentissant qui de toute manière fera
grand tort à la mission. Pendant mes deux mois de séjour forcé
dans l’Ussuwi à attendre le P. Visiteur, j’avais bien constaté
que le P. Supérieur de cette station n’y était pas à sa place, et le
P. Sweens285 [1858-1950] fut bientôt de mon avis. Je croyais pourtant pouvoir attendre deux ou trois mois avant d’enlever le
P. Buisson [1867-1933], et en attendant je laissai par écrit cette
invitation : « Pour le chef indigène et les grands du pays, on évitera avec grand soin de les prédisposer davantage contre la mission ». je n’ai pu me faire écouter, la passion l’a emporté, et
maintenant il faudra changer P. Buisson [1867-1933] de suite et
sans doute aussi P. Vekemans [1874-1954] qui se sont rendus impossibles dans le pays et odieux à tous, sauf aux quelques flatteurs qui les ont trompés. Je songe au P. Léonard286 [1869-1953] que
Votre Grandeur m’a désigné pour une charge, mais à mon retour
du Rwanda, je l’ai trouvé tout dépaysé encore dans ce Vicariat ;
il n’y avait pas cru le travail aussi difficile. J’ose recommander à
vos prières cette pauvre station de l’Ussuwi, ainsi que celle Buyango
qui n’avance guère non plus. Par contre dans l’Ihangiro et le Kynaja
nous espérons le succès bientôt, et Marienberg est assez sûr aussi de
ses 200 baptêmes d’adultes au minimum par an. En ce moment on
transfère la station de Buyango, toujours provisoire, à Bwanja qui
est le centre du Kiziba ; la maison des Pères se construit aussi dans
l’Ihangiro, et on me demande une procure à Bukoba même, où vivent
environ 150 chrétiens, réfugiés de partout. Par ailleurs, les ministres
Mgr Joseph Sweens est né à Bois-le-Duc en Hollande en mars 1858. Il devient
prêtre de son diocèse d’origine en 1882. Puis il entre chez les Pères Blancs en1889. En
1901, il est nommé au Vicariat de l’Unyanyembe. Quelques années plus tard, il est
nommé Visiteur régional pour les vicariats du Nyanza méridional, du Nyanza septentrional et de l’Unyanyembe. En décembre 1909, il est nommé évêque auxiliaire de Mgr
Hirth. En 1912, lors de la réorganisation des vicariats, il prend la direction du Nyanza
méridional à la place de Mgr Hirth qui est alors nommé vicaire apostolique du nouveau Vicariat du Kivu. Il meurt à Rubya en 1950 (Notices nécrologiques).
286 Mgr Henri Léonard est né le 5 décembre 1869 à Œutrange, ancienne commune
française de la Moselle. Il entre chez les Pères Blancs en 1890 et, en 1895, il est ordonné prêtre. De 1896 à 1901, il travaille dans le Vicariat du Nyanza septentrional.
Puis il rentre en Europe pour des raisons de santé. Il retourne en Afrique en 1903,
cette fois-ci chez Mgr Hirth pour sa connaissance de l’allemand. En 1909, il est nommé supérieur régional du Nyanza méridional et de l’Unyanyembe. Trois ans plus tard
il est nommé vicaire apostolique de l’Unyanyembe. Il dirige ce vicariat jusqu’en 1927.
Cette année-là, il donne sa démission. Il meurt à Alger le 15 mai 1953 (Notices nécrologiques).
285
341
protestants sont toujours en instances ; ce qu’ils veulent surtout,
c’est trouver ici la porte du Rwanda. A la suite du Gouverneur nous
avons eu la visite aussi du Docteur Kandt [1867-1918] qui a passé 5
ans déjà au Rwanda, et qui y retourne pour 2 ans, chargé d’une
nouvelle mission. Dans son « Caput Nili », ce Monsieur fait un
appel aux ministres287, qui laissent aux seuls catholiques, des
pays comme l’Urundi et le Rwanda.
Je n’ai rien de particulier à dire des santés, sauf que le P. Meyer
[1873-1965] qui fait si bien au Kyanja, ne peut pas se débarrasser de
ses fièvres périodiques, rapportées du Bukumbi. Pendant quelques
mois, j’ai souffert aussi de névralgies, mais depuis un mois, le tout
s’est terminé heureusement par un vulgaire abcès sous-orbitaire, à
la suite de l’extraction d’une racine de dent.
Il y a quelque temps, le P. Astruc288 [1869- ?] m’a demandé d’être
agrégé à ce Vicariat ; j’ai dû lui répondre ce que j’ai écrit à Votre
Grandeur, il y a 3 mois ; des bruits trop graves et jamais démentis
ont circulé sur son compte dans ce Vicariat ; je ne vois pas comment
il pourrait y exercer le Saint ministère avec fruit.
Puisse le bon Maître vous inspirer heureusement dans le choix
des confrères du renfort ; Votre grandeur verra par les chiffres consolants qui lui seront envoyés bientôt, qu’il se prépare dans ce Vicariat
un grand bien.
Daignez nous bénir encore, et nous recommander aux prières de
la Société.
Veuillez agréer, Monseigneur et Très Vénéré Père, l’expression des
sentiments de profond respect et d’affection filiale avec lesquels je
suis toujours de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
* LETTRE DU P. DONDERS A L’ABBE ERNEST HIRTH289
Trier, 24/XI/05
Très révérend Monsieur,
Mon remerciement chaleureux pour vos conseils, bien
intentionnés, qui sont pour moi extrêmement précieux dans l’intérêt de
l’affaire.
Un grand merci aussi pour vos nombreuses peines.
Avec raison, vous souhaitez plus de rapports de la part des Pères alsaciens. Je veux vous expliquer, à quoi c’est dû. Nos Pères écrivent très
peu, beaucoup trop peu de choses qui ont de la valeur pour être rete287 Il s’agit des pasteurs protestants allemands.
288 Le P. Astruc quitte les Pères Blancs en 1906.
289 Lettre du P. Donders à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., N°096234.
342
nues, car c’est presque toujours de l’administratif. Ça vaut par exemple
pour le P. Zuembiehl [1870-1955], le P. A. Meyer [1873-1965], etc. ; mais
eux, au moins, ils écrivent. Votre très révérend frère m’a encore écrit récemment pour dire : « j’ai exprimé le désir qu’on vous envoie un récit sur
la réception de Mr le Gouverneur, mais je n’ai rien pu obtenir ».
Révérend Monsieur, comme le très révérend Monseigneur, ne reproche
rien aux confrères, ainsi, moi aussi, je ne veux pas faire des réprimandes
à ces confrères. Vous savez les missionnaires sont justement empêchés
par tant de travail, et si j’étais là, ce serait probablement la même chose
pour moi.
Le révérend Monseigneur, lui-même, écrit avec plus d’application,
mais généralement d’une façon administrative ; de toute façon il n’a pas
la possibilité d’envoyer de longues lettres. En tout cas, nous tous ici,
nous admirons son engament infatigable devant des activités très vastes
et son souci sans relâche pour le salut des âmes.
D’ailleurs c’est exactement son état épiscopal qui m’a retenu de parler
de sa mission. Je suis un novice et je dis plutôt trop peu au lieu de trop.
Par exemple les félicitations, que comte Götzen [1866-1910] a exprimées à
votre révérend frère (A… p.48) voulait dire au fond : que c’est la mission
la plus belle, qu’il, (Comte Götzen) a vu.
Je vous suis reconnaissant de m’avoir communiqué les indications du
révérend Père pour les publications ; les mêmes m’étaient inconnues. Je
sais seulement, combien le révérend Père est prudent, et comme on doit
être prudent.
En tout cas je vous serais, mon Révérend, très reconnaissant, pour
des rapports, peu importe si longs ou courts, en allemand ou en français.
Je les préfère en français, c’est plus facile à manipuler, et en français, les
missionnaires s’expriment, au moins en général, plus naturellement.
Pour le reste on s’en occupe !
Excusez-moi du retard, j’étais en voyage pour plusieurs jours. J’écris
même ceci entre deux trains.
Mes salutations respectueuses et cordiales aux Pères que vous connaissez.
Vôtre
Donders
118. RAPPORT ANNUEL DU VICARIAT NYANZA MERIDIONAL :
1ER JUILLET 1904 – 1ER JUILLET 1905290
Les différentes Missions de ce Vicariat se partagent naturellement en
trois groupes ; on a suivi cet ordre pour parler de chaque station.
I. DISTRICT DE BUKOBA, COTE OUEST DU NYANZA
La population est toujours des mieux disposées, et en donnant à la
qualification de catéchumènes le sens un peu large de gens qui ont
290 Chronique Trimestrielle. N° 125, Mars 1906, pp. 135-137.
343
un désir quelconque du baptême, on pourrait affirmer que dans tout
le district, il y a bien de 20 à 30 000 catéchumènes. Mais ces gens
sont toujours retenus en grande partie loin du baptême par deux
choses : la constitution du pays et le mauvais vouloir des chefs indigènes. La première ne laisse aucune liberté aux pauvres serfs, et les
seconds tout en ayant habituellement de bonnes relations avec les
missionnaires, croient faire bonne politique en gardant leurs gens,
corps et âme, absolument entre leurs mains. Les missionnaires sentent le besoin cependant de hâter le mouvement des conversions, car
le moment de la grâce pour ce peuple menace de passer ; de leur
côté, protestants et musulmans font également d’efforts pour
s’implanter, et de plus, le mépris de toute religion fait bien des victimes déjà.
Plus qu’ailleurs, les stations ont donc été multipliées et rapprochées
dans ce district. Cette année, la mission de Byango a pu être transférée à Bwanja, le point le plus central de tout le petit royaume du
Kisiba. Dans ce même pays, le long de la Kagera, il y aussi deux annexes avec chapelles en briques et pied à terre pour le missionnaire,
plus sept autres annexes en création.
Marienberg a placé un catéchiste dans toutes les agglomérations de
2 à 3 000 habitants ; 22 au total.
Kagondo au Kyanja, fondé depuis deux ans, compte 116 néophytes,
réfugiés de l’Ouganda, et on en découvrira d’autres encore, mais les
missionnaires auraient préféré trouver le pays exclusivement païen.
A Rubya c’est un peu le même cas. Le petit Séminaire a dû être
transféré à Rubya en Décembre 1904 et ne donne depuis 2 ans
rien que des consolations.
L’Ussuwi a plutôt reculé qu’avancé à cause de nouvelles difficultés
survenues avec le chef indigène.
II. DISTRICT DU MUANSA, SUD DU NYANZA
Les progrès en général sont constants, mais bien lents au gré des
missionnaires, et répondant assez peu à la somme énorme de travail
que ceux-ci sont obligés de faire pour recruter les chrétiens et pour
les maintenir. Comme le commerce se développe rapidement dans la
région, et qu’à la pointe du golfe de Speke on commence les premiers
travaux pour l’exploitation de l’or, les chrétiens passent bien des dimanches au loin en courses aventureuses, et les missionnaires ne
savent comment faire pour leur faire garder le strict suffisant de
science religieuse.
A Muansa-ville, une résidence s’impose de plus en plus, Muansa
comme port de commerce étant aussi important que presque tous les
autres ports du Nyanza district.
344
Ukerewe a beaucoup de néophytes qui se sont disséminés sur de
grands espaces difficiles à parcourir.
Kome par contre a ses chrétiens bien groupés en 2 centres, mais a
eu beaucoup à souffrir depuis deux ans des ennuis créés par les
planteurs de caoutchouc.
III. REGION DU RWANDA
Le Rwanda est comme par le passé le pays de l’espérance et
commence même à devenir le centre des meilleures consolations. Cependant il y a un point noir : la sécurité des stations déjà
établies est absolument problématique. Les missionnaires ne peuvent avoir de confiance qu’en la providence. La population de un million ½ d’habitants qui les entoure peut d’un jour à l’autre se soulever
contre les étrangers encore mal connus, comme cela a failli arriver en
Août 1904 à la suite des violences des prétendus commerçants.
Les 3 stations d’Issavi, Nsasa, Nyundo ont fait chacune environ 200
baptêmes d’adultes dans l’année ; ce ne sont pas des enfants, ce sont
pour le plus grand nombre des hommes faits qui promettent d’aider
le missionnaire dans l’extension rapide de la religion.
Une difficulté va se présenter bientôt aussi ; tous ces convertis sont
de la classe des pauvres gens de la race conquise ; leurs maîtres de
la race conquérante, nullement disposés à se laisser entamer, ne
vont pas tarder à exploiter pour des corvées sans merci, l’esprit de
soumission que prêche partout la religion catholique à ses adeptes.
Les stations de Ruasa et de Mibirisi ont de nombreux catéchumènes
aussi, et promettent de ne pas rester en retard sur les autres.
L’emplacement a pu être acheté au gouvernement pour établir enfin
une station au centre même du Rwanda et biens des raisons poussent à entreprendre bientôt cette fondation nouvelle, si Dieu nous
vient en aide.
119. LETTRE DU 5 JUILLET 1905 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST291
Marienberg, le 5 Juillet 1905
Mon bien cher frère
Par mon irrégularité à vous donner nouvelle de vos envois, je vois que je vous cause bien des soucis, ou plutôt je vous
exerce malgré moi à la patience et à l’abandon à la Providence.
Comptez toujours sur celle-ci surtout, elle est bien bonne pour nous
tous.
291 Lettre de Mgr Hirth du 5 juillet 1905 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096235-096237.
345
Vous admettez facilement que 8 mois pleins d’absence complète,
ont pu être pour quelque chose dans mes retards ; puis nous est
venue la visite du Gouverneur Général ; puis enfin une indisposition,
des névralgies que j’ai traînées pendant cinq mois, même en voyage,
et qu’un abcès interne dans la mâchoire supérieure et sous l’œil, a
enfin fait disparaître. Mais je l’ai échappé belle ; notre Docteur Chirurgien de Bukoba se flattait déjà de me faire une incision en pleine
figure !
Je suis si bien remis que depuis un mois, j’ai sali plusieurs ramettes de papier déjà, et je me promets de continuer trois mois encore jusqu’à ce que les voyages recommencent.
J’ai à vous remercier aujourd’hui pour votre 15e mandat qui est
de 110 marks. Les précédents étaient, en remontant, de 180, 25 ;
240, 20 ; 136, 50 ; 89. L’harmonium est là aussi ; s’il avait été embarqué le courrier précédent, il serait allé au fond du lac. Je vous
laisse le soin de remercier ce pauvre Aloys Meyer [1873-1965] qui croit
sans doute avoir fait merveille pour nous. Nous voilà satisfait (ou
non) d’harmonium d’ici longtemps. Dieu bénisse la persévérance que
vous avez mise à négocier la chose.
Le 30 Mars, vous avez écrit un mot au Supérieur de Marseille
pour avoir des nouvelles de vos envois ; c’est moi qui me suis chargé
de vous répondre. Dorénavant en mon absence, il pourra vous arriver que je viens d’installer ici : P. Fisch [-?-], un Luxembourgeois, il a
plein pouvoir pour signer les mandats en mon absence. Aussi, je
vous invite encore à m’envoyer le plus possible. Marienberg ne se
trouvera sur aucune liste de banquiers, mais Bukoba est devenu
port de mer ; continuez à envoyer à Bukoba (pour faire parvenir à
Marienberg), tout arrivera. En ce moment on crée une banque succursale à Mwanza, mais je vais trop rarement au Bukumbi, voisin 25
Kilom., pour qu’il me soit facile de m’entendre avec les agents, tandis
que Marienberg n’est qu’à 10 – 12 Kilom. de Bukoba.
Par vos dernières lettres du 25 Avril, 23 Mai, 29 Mai, je vois combien vous vous mettez en peine pour nous secourir, en fait de messes
et de tout le reste ; puissiez-vous continuer, bien cher frère à le faire
longtemps encore. Vous ne sauriez croire combien nos besoins augmentent avec chaque année. La pauvre caisse du Vicariat est plus
que vide, comme je vous l’écrit ; un déficit de plus de 50.000 fr. ne se
comble pas en un jour, quand surtout les frais de toutes sortes augmentent prodigieusement. En ce moment nous sommes 50 missionnaires dans le Vicariat, et un renfort est en route de quelques nouveaux encore.
Ces jours derniers, un des vapeurs qui font le service du Nyansa a
échoué sur un rocher, et pour se tirer d’affaire et ne pas couler, il a
jeté 1200 colis dans le lac ; sur ce nombre, il y avait 51 colis pour
Marienberg, et quelques autres pour nos missions du Sud du lac.
346
C’est une bonne partie de notre ravitaillement de l’année qui est allée
donc au fond du lac, et nous n’avons pas à espérer grand remboursement. Que de choses dont il faudra se priver pendant longtemps ;
et puis où trouver de quoi les remplacer ? Notre vin de messe heureusement a été amené par le vapeur précédent… Mais j’entends déjà
que tout le monde gémit : l’un n’a plus de souliers, l’autre plus
d’habit, un 3e recevait des ornements d’église, etc… notre sel, pétrole,
allumettes… tout fera défaut.
Heureusement que de pareils accidents sont rares mais ce n’est
pas encourageant pour les bienfaiteurs.
Je vous ai dit un mot du Gouverneur Graf von Götzen [18661910]. Quoi qu’il repartît le 3e jour déjà de Bukoba, il voulut faire
à la mission l’honneur insigne de venir nous visiter. J’aime à
croire qu’il a été assez satisfait de la réception : il a passé depuis
9 et ½ h. du matin jusqu’après 2 heures du soir, à visiter tout
notre établissement de Marienberg, à dîner surtout, avec Graf
Joachim von Pfeil [1857-1924], ancien gouverneur de la NouvelleGuinée, Docteur Kandt [1867-1918] et autres, ainsi que toute la
compagnie de soldats de Bukoba. Notre musique instrumentale a
eu les honneurs, elle a sauvé la situation : déjà la veille, à une
proclamation solennelle de 4 saluts qui eut lieu à Bukoba, elle
fut admise à jouer le Heil dir im Sieger-kranz292…afin de rehausser la grande parade. Grâce à cette musique, nos écoles de tout
le district se sont fait remarquer. On n’avait pas entendu de pareils accords jusqu’ici dans l’Ost-Afrika intérieure ; à la côte
seule, il y a deux Musikkapelle293. Je tiens à vous dire que vos
500 marks cette fois nous en ont valu plus de 5000 comme prestige gagné ; vous aviez été rarement aussi bien inspiré.
C’est vous dire que vous avez assez bien réussi dans le choix des
instruments ; il y a bien les 2 trompettes qui ne veulent pas se
mettre à l’unisson, mais on les fait servir quand même. Un peu plus
tard, je vous soumettrai peut-être une petite demande à ce sujet.
Pour le moment ne faites aucune acquisition. Puis il y a aussi qu’il
faut transcrire beaucoup de musique pour la mettre dans le ton des
instruments envoyés ; les instruments ne sont qu’en B et Es, et la
musique est écrite en A et autres tons, ou bien le morceau est en B
et l’instrument en Es. Heureusement qu’à mon retour du Rwanda, il
m’est resté quelques jours pour faire le travail. Peut-être seriezvous tenté de m’envoyer encore quelque belle marche surtout,
assez facile, que vous céderait gratis quelque bienfaiteur ; cijoint, je vous rappelle en quel ton sont nos instruments afin que
vous ayez soin d’envoyer chaque partition en ce ton : j’y gagne292 « Salut à toi avec la couronne de victoire ».
293 « Orchestre ».
347
rai bien des heures de sommeil : c’est vous dire que je n’avais
que la nuit pour m’amuser à transcrire de la musique.
Votre répertoire d’ailleurs était bien choisi, et les morceaux font
bon effet.
Si en attendant vous trouviez gratis 2 ou 3 bons picolos ou plutôt
fifres, simples, solides, vous pourriez les envoyer, en boîte très solide
par la poste. Il les faudrait en B, s’ils existent en ce ton, sinon envoyez ce que vous aurez. Nos tambours ont fait merveille avec les
instruments ; le gros était porté par deux hommes. Le chef de station, Oberleutnant294 von Stueur, a donné des cymbales et un
triangle à lui personnels, et qu’il n’avait pas pu faire servir dans
sa compagnie de soldats.
Enfin on a si bien fait qu’avec quelques flûtes de 2 francs qu’on a
dénichées par ici. Le corps complet des musiciens atteignait
25 artistes, qui pour la circonstance ont été photographiés un peu
par tous nos hôtes. La « Woche »295 a dû les reproduire.
Pour fabriquer un peu toute cette musique et donner à chacun sa
partie, il y a encore bien à écrire, et par cela le papier nous manque.
Notre papier écolier est trop faible et non rayé. Voudriez-vous faire le
minimum de dépense de m’envoyer comme échantillon, via Mombasa
quelques cahiers, en suivant si possible les indications ci-jointes.
Vous me feriez gagner bien du temps, et mes yeux ne s’en trouveront
pas plus mal.
Graf von Götzen [1866-1910] a rencontré notre station de Marienberg complètement rebâtie à neuf et l’église achevée, sauf la
flèche du clocher. Vos cloches se ont fait entendre
; l’harmonium a paru, la lampe du Saint Sacrement était là aussi… la statue de la Sainte Vierge ; tout était bien de provenance
allemande.
Et maintenant, cette visite aura-t-elle quelque résultat pour la
mission plus appréciable encore ? Je crois que oui. Des mesures
ont été prises pour obtenir un peu plus de liberté de la part des
chefs indigènes. Mais en somme, nous serons comme par le passé réduits à compter beaucoup plus sur Dieu encore que sur les
hommes. Prions beaucoup et l’œuvre de Dieu se fera. Je vous recommande moi-même au bon Maître ainsi que toute la famille et les
bienfaiteurs.
Je reste comme par le passé votre toujours bien affectueusement
vôtre
Jean-Joseph
294 Lieutenant en chef.
295 La « Semaine » est un journal colonial allemand.
348
Ecole de Rubya par Bukoba296
Prière d’envoyer par la poste via Mombassa si possible
Trente cahiers pour transcrire musique
– cartonnés solidement avec bande de toile au dos –
– 36 pages environ chacun
– rayés à cinq lignes pour musique instrumentale avec 2 millim. environ
d’écartement dans les interlignes
– papier très fort, pour résister au vent en plein air
– dimensions approxim. du cahier : 21 centim. sur 16. forme oblongue
Tonalité des différents instruments expédiés en 1904 (Baumgartner, Mulhouse)
4 Cornets en B (sib)
3 Alto en Es
2 Trompettes – Baryton en B
1 Posaune297 – Baryton en B
1 Trombonne en B
2 Bass en B
1 Contrebass en Es
1 Hélicon en B
120. LETTRE DU 12 SEPTEMBRE 1905 A SON FRERE, L’ABBE ERNEST298
Marienberg, le 12 Septembre 1905
Mon bien cher frère Ernest,
Je ne sais quand vous arrivera celle-ci car nous n’avons plus de
poste régulière depuis l’accident de ce vapeur qui en Juin a jeté dans
le Nyansa plus de 60 colis. J’ai tardé aussi un peu ; depuis assez
longtemps j’avais le mandat de 455,50 marks, mais aucune lettre qui
me l’annonçait. Cette lettre vient enfin de m’arriver ; par erreur vous
aviez adressé votre lettre via Daressalam, et de plus elle a pu
s’accrocher encore en route, puisque le mandat est arrivé tout un
mois avant cette lettre.
Il me reste à toucher le mandat de 187, 40 marks du 26 Juillet.
Ces mandats viennent toujours régulièrement.
Comment vous remercier et remercier les chers bienfaiteurs, Mr le
Chanoine Erhardt surtout ? Mais enfin, quand le bon Maître voudra
nous donner son grand repos par chez lui, alors je pourrai le faire
Demande de cahiers de musique pour instruments, A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096210.
297 Une sorte de trompette.
298 Lettre de Mgr Hirth du 12 septembre1905 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096241-096242.
296
349
tout de bon, en attendant je renvoie toujours à plus tard ; mais au
moins croyez que j’y songe, et bien souvent même.
Nous attendons 3 nouveaux (2 Pères et un Frère) puis 2 en Octobre – Novembre, puis deux en Avril 1906. Je suis de plus en plus
embarrassé pour faire vivre tant de monde : de la place il y en a,
vous savez que nous avons plusieurs de nos paroisses qui sont
grandes presque comme votre département. Dans les 3 premiers, il y
a un P. Knoll [1880-1951] sorti de Trèves.
Ne vous fatiguez pas de vous trouver des ressources ; outre nos
colis perdus, nous avons cette année une grande disette dans une
partie du Rwanda ce qui nous oblige à distribuer des secours. Puis
nos pauvres Sœurs de Marienberg ont eu leur chapelle brûlée… tout
cela n’enrichit guère.
Il paraît que je suis menacé de faire le voyage de Maison Carrée pour le Chapitre d’Avril 1906 ; cependant en conscience, je
ne puis m’absenter d’ici à cause de certaines difficultés.
J’attendrai des ordres un peu précis de Rome.
Ne vous mêlez de rien surtout, si ce n’est de beaucoup prier Dieu
pour que en tout sa sainte volonté soit faite. Ma santé va assez bien
pour que je ne m’en tourmente pas. Il serait d’ailleurs bien trop tard
pour vous et bien inutile donc d’écrire à Maison Carrée ; tout sera
réglé définitivement avant la mi-Octobre.
Si par hasard je rentrais en Algérie, vous voudriez bien ne pas
ébruiter mon arrivée ; car malgré toute la grande affection que je
vous porte, et malgré la chère vieille maman et tous, il serait possible
que je ne vienne pas au pays. Il y a des raisons supérieures qui peuvent m’empêcher de paraître en territoire allemand cette fois-ci.
Encore une fois, ne vous mêlez absolument de rien, si ce n’est
que vous prierez toujours davantage pour moi. Ne soufflez mot à
personne même dans notre famille, mais faites prier beaucoup ;
la prière ne sera jamais perdue.
N’allez vous troubler de rien, si je vous parle ainsi ; laissons-nous
gouverner par la bonne Providence.
Même si je faisais le voyage ce ne serait pas avant Février.
Comme c’est pour les âmes que vous travaillez, continuez à fournir le Vicariat de messes. Mais pendant quelques temps adressez-les
au P. Procureur à Marienberg (lettre avec explic. des intentions via
Mombasa – Bukoba. mandats internat. via Daressalam – Bukoba).
Tout l’argent et autres choses que vous ramasseriez, veillez sans
rien dire, le garder en dépôt, jusqu’à ce que je vous aie indiqué à
quelle adresse me l’envoyer.
Malgré les confrères qui me viennent en aide, j’ai beaucoup plus
de travail ; dites-le à la pauvre Virginie à qui je n’écris plus depuis
trop longtemps…
350
Ci-joint, un travail d’un confrère, adressé à la Comtesse Ledochowska [1863-1922]. Je vous l’envoie pour votre usage personnel.
Craignant que la Comtesse ne peuve déchiffrer la main du
P. Classe [1874-1945], j’ai fait envoyer une autre copie à cette
dame qui est une de nos grandes bienfaitrices.
Vous avez ainsi l’explication de ce terme de Comtesse que vous
trouvez dans ce travail. Surtout ne vous permettez pas de le faire
imprimer. Cette même lettre est envoyée à Madame Ledochowska
qui la reproduira déjà dans ses bulletins. Je vous l’envoie uniquement pour remplacer ces longues pages que je vous envoyais jadis de
mon cru et que je ne puis plus vous envoyer aujourd’hui.
Adieu, mon bien cher frère, je vous prie d’embrasser pour moi
toute la chère famille et de remercier encore les bienfaiteurs.
Je reste votre toujours plus affectionné dans les Seigneur.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
* LETTRE DU P. CLASSE DU 1ER AOUT 1905 A LA COMTESSE LEDOCHOWSKA299
Mission de l’Assomption – Muléra – Rwanda
(Vicariat Sud Nyansa),
Le 1er Août 1905
Madame la Comtesse,
Votre bienveillante générosité à notre égard est cause que je viens à
nouveau vous parler de notre chère mission du Muléra. Secourir le missionnaire, c’est le rendre plus quémandeur ! Ses bienfaiteurs, les bienfaiteurs de ses enfants ne sont-ils pas pour lui les délégués de la charité infinie du Bon Dieu ? Plus on lui demande, plus Il se plaît à accorder ses
grâces.
Lors de ma dernière lettre, notre petite mission, à ses débuts, était
tout à l’espérance. Heureux de notre installation dans ce pays entièrement à la merci du démon ; fiers de nous voir entourés par une popula299 Lettre du Père L. Classe du 1er août 1905 à la comtesse Ledochowska, A.G.M.Afr.,
Casier 303, N° 096238-096240. La Comtesse Maria Teresa Ledochowska, (1863-1922),
nièce du Cardinal Ledochowski (1822-1902), était une admiratrice et bienfaitrice de
Mgr Lavigerie. Elle s’engagea pour l’abolition de l’esclavage et pour l’évangélisation de
l’Afrique. Elle fonda l’Œuvre « Pierre-Claver » pour financer les Missions africaines et
une congrégation religieuse, les Missionnaires de Saint-Pierre-Claver, pour aider les
missionnaires travaillant en Afrique. Consciente de l’importance de la presse comme
moyen pour faire connaître les Missions, elle fonda aussi la revue missionnaire
« L’Echo de l’Afrique ». Elle finança la publication de catéchismes en plus de cent quarante langues (P. MOLINARI, « Ledochowska, Maria Teresa », in New Catholic Encyclopedia, New York, 1967, p. 601). Julie Ledochowska (1865-1939), une sœur de la Comtesse, fonda les Sœurs Ursulines du Sacré-Cœur. Elle fut canonisée en 2003, par le
Pape Jean-Paul II. Wladimir Ledochowski (1866-1942), un frère de la Comtesse, deviendra supérieur général des Jésuites en 1915. (P. MOLINARI, « Wladimir, Ledochowski », in New Catholic Encyclopedia, New York, 1967, p. 602).
351
tion dense et forte, nous étions déjà en droit de compter pour un avenir
plus ou moins éloigné, sur une chrétienté florissante. Le bon Dieu a bien
voulu donner à notre œuvre le double sceau de l’adversité et de la souffrance et augmenter ainsi notre espoir.
L’an dernier, à l’été, le Rwanda avait en un moment l’idée de secouer
le joug des Européens. L’activité extraordinaire déployée par le Commandant militaire de l’Urundi et du RWANDA, Monsieur le Capitaine von
Grawert [1867-1918], déjoua les dessins des Batusi, et leur fit rentrer au
fond de l’âme leurs projets néfastes. N’empêche que le Muléra connut des
jours malheureux. Il n’en pouvait être autrement. Fiers et remuants, les
Baléra avaient en maintes fois à se plaindre d’aventuriers noirs et autres,
qui, sous prétexte de commerce, les avaient mis à rançon. Une fois, très
justement punis par l’autorité militaire et avec modération, pour leurs
brigandages et leur désinvolture trop grande à supprimer les gens, depuis
longtemps ils cherchaient l’occasion de se venger. Sans défense, dans nos
maisons de paille et de roseaux, à l’abri de simples haies, nous étions
spécialement exposés à leurs coups. Ajoutez à ce grief un autre fort grave
à leurs yeux : nous leur ramenions, leur parlant du respect ou à l’autorité
des chefs, les Batusi qu’ils aimaient fort peu. Les Baléra commencèrent
au moment où nos constructions sortaient à peine de terre ; les chefs
profitèrent de la situation. Les missionnaires furent sans cesse menacés
et attaqués jusque chez eux.
La paix rétablie, nous travaillions à réparer les désastres de ces mauvais jours lorsqu’une vengeance de voleurs vint de nouveau nous faire
éprouver une perte considérable. Dans la nuit de Pâques un incendie réduisit en cendres la menuiserie, la réserve de bois et un hangar plein de
tuiles. Outre la perte d’argent, c’était le travail de plusieurs mois anéanti.
En Europe qui veut élever une maison s’adresse à un entrepreneur et
moyennant le prix convenu, la maison se construit sans que le propriétaire ait à se préoccuper de la confection des matériaux. D’ici, rien de tout
cela. Avant de construire, le missionnaire doit d’abord aller à la forêt
abattre les arbres qui lui fourniront planches et poutres. Charpentier,
menuisier, briquetier, maçon… il doit tout faire, tout apprendre à ses
Noirs qui ne savent que cultiver leurs champs et bâtir leurs huttes de
paille. Aussi lorsqu’après avoir longtemps travaillé, il voit en un instant
anéantir le fruit de son travail et de ses efforts, la perte lui est-elle plus
sensible. La divine Providence a voulu nous envoyer cette croix, comme
cadeau pascal ; qu’Elle en soit bénie. Avec usure elle saura nous rendre
ce qu’elle nous a enlevé et avec joie nous recommencerons !
La famine avec toutes ses horreurs est revenue nous faire visite. Le
Noir ne prévoit guère. La récolte a-t-elle été bonne, il a tôt fait de manger
ses poids et ses haricots. Le sorgho, il s’en débarrasse plus vite encore le
faisant fermenter et en brassant une boisson épaisse. Boire, s’enivrer,
c’est l’idéal du grand nombre. « Peut-on, dit le Noir, passer à côté d’une
cruche de pombé300 sans s’arrêter ?» !
La récolte de l’été dernier avait été plus que minime : elle ne dura pas.
Les pauvres Noirs vécurent très chichement attendant Janvier et Février
pour avoir de nouveaux grains, mangeant leurs patates à peine formées,
300 Bière locale.
352
ruinant ainsi leurs plantations. Les pluies trop fréquentes anéantirent
toutes les espérances. Bientôt ce ne fut partout que la disette et la souffrance. L’Ufumbiro et le haut Muléra furent d’abord les plus frappés. On
ne vit plus alors sur les routes que malheureux, hommes, femmes, enfants, portant leurs maigres richesses : vases de terre, pioches, peaux,
paniers et la porte de leur hutte, allant chercher ailleurs un coin de terre
plus fortuné. Chaque jour sur les routes, autour de la mission, nous
trouvions de ces malheureux morts de faim, chaque jour aussi ils venaient nombreux frapper à notre porte. A tous nous faisions l’aumône
d’un peu de nourriture, mais nous ne pouvions en garder bien peu, les
plus malades définitivement à la mission. Les autres s’en allaient, de
suite ou après quelques jours d’heureuse fortune et de soins un peu remis, retomber ailleurs. Et tous nous adressaient la même supplication
: « Vous m’avez guéri aujourd’hui, ne me renvoyez plus. Laissez-moi ici.
J’ai encore des forces, je travaillerai pour vous ». Plusieurs de ces malheureux sont encore à notre charge. D’autres sont morts ici malgré nos
soins, mais régénérés par le saint baptême, nous laissant leurs petits enfants orphelins dans le pays, bon nombre de ces malheureux affamés
sont morts de faim, d’autres nombreux aussi ont été tués. Nos Baléra,
sentant la hart à vingt pas, sont comme tous les Nègres, je crois peu sensibles à la pitié. Rencontre-t-il un pauvre malade sur le chemin, il est
rare qu’ils ne le frappent, le dépouillent des quelques perles qu’il porte
encore, du bracelet de cuivre qui lui reste, de la peau qui le couvre.
Homme, femme, enfant, personne ne trouve grâce devant leur cupidité.
Les coups, le froid de la nuit achèvent le travail de la faim. Le lendemain
ce n’est plus qu’un cadavre qui encombre le chemin, que personne
n’ensevelira. « N’est-ce pas un mort de faim » ? dit-on ? Aux corbeaux et
aux chiens d’en finir avec lui !
Devant ce fantôme de la faim qui menace, les esprits deviennent
encore plus sanguinaires. Point de pitié pour le moindre larcin commis dans un champ. On tue sans forme de procès le malheureux surpris à voler quelques patates. « Ne veut-il pas nous faire mourir de
faim » !
Nous avons à la mission une petite fille âgée d’une dizaine d’année et
son frère plus jeune. Leur père fut tué près de chez nous, pendant qu’il
arrachait quelques patates qu’il mangeait crues.
« La mort seule était capable de punir son forfait ». Ce fut une chasse
à courre. Le malheureux fut poursuivi traqué jusqu’à ce qu’il tombât sous
les lances.
Une autrefois un autre de nos voisins se vantait d’avoir la même nuit
abattu trois affamés dans son champ !
Un autre malheur qu’amène la famine, c’est la vente des femmes et
des enfants. Sans doute la vente des esclaves n’existe plus ; mais en
temps de disette on fait argent de tout pour se procurer de la nourriture.
Pour se procurer du grain ou un peu de viande, les hommes volent les
femmes étrangères, ou même les leurs propres et les vont revendre. Les
mères, elles aussi, cèdent ainsi leurs enfants. Nous avons à la mission un
petit enfant de trois ans. La mère voulait le vendre pour un panier de haricots lorsqu’on vint m’avertir. Je recueillis la mère et l’enfant. Deux jours
après la pauvre femme mourait. L’enfant baptisé, est maintenant dans
353
une famille chrétienne avec un autre petit de son âge trouvé un jour sur
le chemin.
Un malheur vient rarement seul ! La faim, la souffrance engendrent la
maladie. Il y a sept ans, la grande famine qui fit tant de victimes dans
toutes ces contrées fut suivie par la variole qui faucha plus de vies encore
et dépeupla les pays. Maintenant c’est la maladie à son tour qui nous visite.
Sur toutes les collines, une fièvre pernicieuse a fait son apparition.
Quelques jours de maladie et la mort a fait sa victime !
Notre mission est transformée presque en hôpital. De nos enfants la
majorité a été atteinte. Les soins les ont guéris ce qui nous attire nombreuse clientèle. De jour et de nuit on vient nous chercher pour les malades, souvent hélas ! trop tard ! C’est que dans leurs huttes, les Noirs
sont peu délicats et difficiles pour leurs malades. Le grand soin pour eux
consiste à arroser le malade à grande eau fraîche, puis à le porter dans
sa natte, au soleil qui ne fait qu’augmenter sa fièvre. Sa nourriture ne varie guère : des haricots, des patates. Une fois ou deux on le presse de
manger. Refuse-t-il, impuissant qu’il est à avaler ces mets, on n’insiste
plus. « Il n’a pas d’appétit ». Pour que dure la maladie, le patient meurt
moins de mal que d’inanition.
Le grand remède, c’est le sacrifice aux esprits. On immole taureau,
mouton, chèvre, pour apaiser l’esprit qui torture le malade et obtenir qu’il
lui plaise de vider la place. Parfois le malade guérit et évidemment l’on
crie : « Gloire aux esprits » ! Très souvent aussi, le sacrifice à peine terminé, le malade meurt. On ne se déconcerte pas pour si peu : « le sacrifice
n’était pas suffisant, l’esprit l’a refusé ». Et l’on recommence pour qu’il n’y
ait pas une nouvelle victime.
Actuellement la maladie bat son plein, semant le deuil sur toutes ces
collines, procurant à certains la grâce d’une mort rendue précieuse par le
baptême, enlevant trop vite le grand nombre pour que à cause de l’incurie
des parents, ils puissent participer à la même grâce.
En présence de tant de souffrances à soulager, des charges qui lui incombent, le missionnaire se trouve bien impuissant. Il se tourne avec
confiance vers les âmes que Dieu a animées de sa charité sainte pour le
soulagement des malheureux qui l’ignorent et leur conversion. Ne se
sont-elles pas donné la noble tâche d’être les soutiens et souvent les
promoteurs de son apostolat !
En dépit de ces épreuves, ou plutôt à cause d’elles, notre petite mission nous inspire confiance. Les jeunes gens, les enfants se pressent autour de nous. Plus de trois cents déjà portent la médaille de Marie Immaculée, emblème des catéchumènes, et quelques-uns commencent à se
préparer sérieusement au baptême.
C’est pour cette humble mission, à laquelle votre générosité, Madame
la Comtesse, a bien voulu s’intéresser dès ses débuts, que je vous prie à
nouveau.
Veuillez agréer, Madame la comtesse, avec l’humble expression de ma
sincère gratitude, l’hommage de mon profond respect de N.S. et N.D.
L. Classe
Pr.
354
121. LETTRE DU 12 SEPTEMBRE 1905 A MGR LIVINHAC301
Marienberg, le 12 Septembre 1904
Monseigneur et très Vénéré Père,
Votre dernière du 7 Juillet contenait plusieurs questions auxquelles j’essaie de répondre par le premier courrier. Votre grandeur
dit « qu’il serait bon, nécessaire même qu’il y eût 4 missionnaires
dans chaque station ». Jusqu’ici j’avais cru agir selon les Constitutions en mettant les stations du Vicariat peu à peu à ce point, je
croyais même en conscience n’avoir pas le droit de mettre trop vite
4 missionnaires là où on ne peut trouver de quoi en occuper deux.
Voilà pourquoi je ne me hâtais pas davantage.
Maintenant je me trouve bien perplexe ; je ne songe pas à discuter
ce point des Constitutions, mais c’est l’application en cette année
1905 qui m’embarrasse. Dans le courant de l’année, tout a été préparé auprès du chef indigène, du gouvernement allemand, et sur
place même pour occuper enfin au Rwanda notre station du centre
vers la fin de cette année. Elle est au gré de tous les supérieurs, sauf
un seul peut-être. Cette occupation me semblait nécessaire et même
urgente dans les circonstances où se trouvent nos missions déjà
existantes, et pour maintenir l’union et la charité entre elles ; depuis
trop longtemps, il y avait des plaintes au sujet des ravitaillements et
des courriers. Encore ce mois-ci, un des supérieurs les plus éloignés
me dit que les lettres ont mis de Marienberg 43 jours pour lui arriver
; d’autres lettres pressées en avaient mis plus de 60. Je ne puis
pourtant pas changer les supérieurs qui donnent occasion à ces récriminations, et comme unique remède, je voyais cette fondation à
faire. Si elle se fait, quelques-unes de nos stations resteront encore
avec 3 missionnaires.
Quant aux sorties à un, en restait bien peu, qu’on croyait être selon la règle, et elles peuvent être supprimées complètement ou
presque. Le P. Visiteur a pu constater que nous donnons partout aux
gens l’habitude de venir trouver le missionnaire chez lui le plus possible ; l’œuvre semble avancer aussi plus vite.
Le P. Brard [1858-1918] dont parle Votre Grandeur, en reste toujours au même point pour la santé. Voyant que les remèdes ordinaires ne lui procurent plus le sommeil dont il a besoin, il essaie d’un nouveau, ce qui fait voir encore combien le Père est
énervé ; un confrère m’écrit : « il doit boire chaque jour une demi cruche de pombé pour pouvoir dormir la nuit ». Quant à la
question si le Père serait à la Procure de Mombasa, je croyais
Lettre de Mgr Hirth du 12 septembre 1905 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., 095103095104.
301
355
devoir répondre d’abord que le Père ne paraît pas avoir les qualités ; le P. Sweens [1858-1950] de passage, à qui j’ai cru pouvoir
communiquer votre demande, a opiné de la même manière.
Après nouvelle réflexion, il me semble que le P. Brard [1858-1918]
pourrait cependant réussir ; j’hésite à répondre parce que cela
me paraît dépendre beaucoup du caprice. Dans le Vicariat le Père
n’a guère, il est vrai, de confrères parmi les supérieurs avec qui
il soit en bonnes relations, et puis, autant que je sache, il a de la
peine à dissimuler une certaine antipathie à ceux d’une autre
nation que lui. Pour le moment aussi, je serais bien embarrassé
de prononcer, s’il est plus avantageux pour le Vicariat que le
Père continué à y travailler, ou plus avantageux qu’il n’y travaille plus. La bonne Providence voudra bien tout arranger.
Au sujet du P. Ruby302 [1862-1941], il y a eu plusieurs fois des
plaintes des confrères, toujours, je crois pour les questions assez peu
graves. Plusieurs sont gênés, ils croient qu’on les néglige. En ce moment, plusieurs d’ici ont des colis en souffrance à Mombasa, croientils depuis plus de six mois.
Pour les affaires du Vicariat, je ne puis que constater que nos dépenses sont de plus en plus effrayantes ; mais pas possible d’arriver
à des comptes bien clairs, tout se fait par l’intermédiaire des Indiens.
Ci-joint j’envoie à Votre grandeur, ce que j’ai de plus précis sur le
cas du P. As303 [-?-]. Vous savez que je m’étais proposé d’accepter le
Père, mais depuis lors nos chrétiens ont colporté eux-mêmes au Sud
du lac les premières histoires de l’Ushirombo ; puis sur la côte Ouest
le fait mentionné ci-joint a eu beaucoup trop de publicité. Aussi je
supplie très humblement Votre Grandeur de ne pas me rendre plus
difficile encore par l’envoi du Père, une charge qui est de plus en plus
au-dessus de mes moyens. Je ne suis pas l’homme que vous croyez
pour agréer à ces chers confrères qui viennent des autres Vicariats.
Le P. Léonard [1869-1953] ne s’est nullement acclimaté encore
dans ce Vicariat, et je crains, si cela ne va pas mieux, que là où
il sera supérieur, les œuvres ne prospèrent guère. Combien cependant je voudrais pouvoir aider Votre Grandeur selon mon pouvoir
à procurer le bien des confrères, mais je ne puis pas non plus accepter des charges trop lourdes, uniquement pour tromper Votre Grandeur.
Vous voulez bien nous laisser espérer six nouveaux prêtres dans
l’année. Je vous remercie dans le Seigneur autant que je puis le
faire. Mais personne ne serait venu cette année que je n’aurais pas
réclamé, je crois, tellement je suis embarrassé depuis quelques
temps. Le diable nous suscite plus de difficultés dans les stations
302 Le P. Ruby quitte les Pères Blancs en 1909.
303 Mgr Hirth parle probablement du P. Astruc.
356
précisément où les confères sont quatre, ce qui prouve uniquement
que je ne distingue pas les aptitudes des confrères.
Du Mulera, chez le P. Classe [1874-1945], ont dû être changés le
P. Réant [1878-1908] et le Fr. Herménégilde [Nicolas Klein : 1876-1962] ;
ce P. Réant, arrivé en 1904, aura de la peine à acquérir un bon
jugement, parait-il et à supporter surtout les indigènes.
A Ukerewe aussi, ce sont des tiraillements continuels ; à Bukumbi
et à Kome, les supérieurs semblent assez découragés. Dans l’Ussuwi,
il a fallu changer à la fois le Supérieur et le P. Vekemans [1874-1954],
ce dernier sur l’injonction du gouvernement. Le P. Buisson [18671933] permute avec le P. Huwiler [1868-1954] qui était en second à Kissaka ; je ne sais jusqu’à quel point celui-ci pourra rétablir les relations avec les indigènes. Si on ne m’avait déconseillé, j’aurais confié à
la poste quelques documents qui vous auraient fait voir jusqu’à quel
point le P. Buisson [1867-1933] a pu s’égarer.
Et c’est dans ces difficultés, que Votre grandeur me demande
de venir au Chapitre. Je suis bien sincèrement reconnaissant de
cette nouvelle et grande marque d’affection que vous voulez bien
me donner, mais par ailleurs je suis convaincu aussi qu’au lieu
de vous causer du plaisir, comme vous l’attendez, je ne ferais
qu’augmenter vos difficultés. Dans les circonstances où se trouvent nos stations, il me semble que c’est un devoir strict pour
moi de ne pas les quitter. A l’Ussuwi et au Kyanja, la mission n’a
qu’à plier bagages si nous ne pouvons la faire prendre enfin cette
année. A Buyango, cela ne va guère qu’à moitié. Au Sud, ce sont les
trois stations qui sont en souffrances. Puis il y aurait à donner sur
place leur orientation aux stations du Rwanda, cette année-ci surtout que le gouvernement civil va être introduit et les marchands
vont envahir le pays qui sera rouvert au commerce en Avril 1906. Si
le bon Maître ne tarde pas trop à envoyer à ce Rwanda les missionnaires qu’il lui faut, les conversions y seront nombreuses, très nombreuses.
Vous voyez bien, très Vénéré Seigneur et Père, que je me crois
passablement nécessaire ici, et par contre non seulement inutile
mais même très embarrassant partout ailleurs. Je n’ai jamais été
homme de conseil, et je vois les choses bien longtemps après les
autres ; puis encore, quand je les vois un peu, je ne puis pas les
exprimer. En dehors de mon petit travail, auquel déjà je suis
bien loin de suffire, je suis pour tout d’une lenteur et d’une
lourdeur à mettre tout le monde à la gêne. La timidité augmente
toujours et la taciturnité est toujours plus à charge à tous. Cela
peut venir en partie de ce que la vue a beaucoup baissé encore,
mais à cela pas de remède, c’est un héritage de famille. Quelques
mois de voyage n’y feront rien, bien au contraire.
357
Je me permettrai donc, Monseigneur et très Vénéré Père, de rester
au Nyansa, persuadé que le bon Maître, que j’ai essayé de prier, me
veut plutôt ici. Si cependant Votre grandeur voit que je fais erreur,
j’ose la prier de vouloir bien me le faire signifier de suite, elle me
trouvera prêt à partir.
Pour le moment, je me dispose à aller passer Décembre, Janvier et
Février dans nos stations du Sud du lac pour encourager un peu les
confrères dans ces missions devenues difficiles.
Daignez bénir encore ce pauvre Nyansa Méridional et que le bon
Dieu lui vienne en aide !
Daignez agréer encore, Monseigneur et très Vénéré Père,
l’expression des sentiments de profond respect et de soumission filiale avec lesquels je reste de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur en N.S.
Jean-Joseph
P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
J’aime à croire que Votre Grandeur
voudra bien jeter cette lettre au feu ; ce que
vous m’avez obligé de dire sur les confrères
ne vaut que cela.
122. LETTRE DU 1ER OCTOBRE 1905 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST304
Marienberg, le 1er Octobre 1905
Bien cher frère,
Reçu par le vapeur du 29 Septembre votre 24 Août. Rassurezvous pour le moment, nos missions sont encore debout, Mais Bukumbi est un peu menacé. Prions beaucoup.
Reçu 2 mandats : 140 roupies et 75 roupies. Merci encore.
J’ai répondu déjà que l’harmonium est arrivé en bon état.
Adieu et bien à vous
Jean-Joseph
123. LETTRE DU 2 OTOBRE 1905 A MGR LIVINHAC305
Marienberg, le 2 Octobre 1905
Monseigneur et très Vénéré Père,
Ci-joint sont expédiés à Votre grandeur 2 exemples du
304 Lettre
de Mgr Hirth du 1er octobre 1905 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096243.
305 Lettre de Mgr Hirth du 2 octobre 1905 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., 095090.
358
rapport à la Propagation de la foi, le rapport à l’œuvre de la SainteEnfance, et celui à la Société.
Des duplicata suivront.
J’ose prier Votre Grandeur de vouloir bien faire compléter les rapports pour les quelques chiffres qui manquent aux recettes.
Nous sommes ici fort peu au courant de ce qui se passe dans les
provinces reculées de l’Ost-Afrika allemand. Mais le chef du district
du Muansa a informé officiellement les missionnaires de son district
du danger qu’il y a, et a mis des armes et des munitions à leur disposition.
Les districts de Bukoba et du Rwanda n’ont pas éprouvé de
troubles encore.
Que Dieu nous garde !
Daignez nous bénir et agréer, Monseigneur et Très Vénéré Père,
l’expression des sentiments de profond respect et d’affection filiale
avec lesquels j’ai l’honneur d’être de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
124. LETTRE DU 12 OCTOBRE 1905 A MGR LIVINHAC306
Marienberg, du 12 Octobre 1904
Monseigneur et très Vénéré Père,
Ci-joint sont expédiés à Votre grandeur les doubles des trois Rapports annuels ; les rapports détaillés ont été confiés au courrier parti
il y a quelques jours.
Pour les trois mois écoulés, nous n’avons qu’à remercier encore le
bon Maître qui nous a continué sa protection. Le P. Visiteur qui a
quitté Marienberg et le Vicariat le 1er Octobre, rendra compte à Votre
grandeur de ce qu’il a pu voir dans la course si rapide qu’il a faite à
travers le Vicariat ; je crois que nous avons tous essayé de le bien
mettre au courant de tout ce qui se fait.
Depuis le mois d’Août, il y a la révolte dans une bonne partie du
Sud de la colonie ; Votre Grandeur a appris le massacre du Vicaire
apostolique de Daressalam avec 2 Frères et 2 sœurs. On a craint un
moment aussi dans le district du Muanza, et les missionnaires de
nos trois stations du Sud du lac ont été prévenus officiellement du
danger ; en même temps le gouvernement mettait à leur disposition
des armes et des munitions. En dernier lieu sont arrivés via Mombasa, 35 soldats blancs à destination du Muanza. Le danger semble
306 Lettre de Mgr Hirth du 12 octobre 1905 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., 095106.
359
conjuré pour le moment, mais l’avenir n’est pas très clair, car les
Noirs se fatiguent de ces étrangers de toutes couleurs qui viennent
toujours plus nombreux. Dans les deux cercles de Bukoba et de
Usumbura, on n’a remarqué aucun trouble encore cette année ; mais
les musulmans qui nous envahissent de plus en plus n’ont pas
manqué de colporter et de grossir même, les nouvelles de la révolte.
Dans chaque mission on aura soin de ne pas négliger le mur
d’enceinte ; en cas de danger, les armes et surtout les munitions
pourraient nous manquer.
Le Rwanda, en attendant, reste fermé aux marchands depuis
près d’une année, et l’on parle même de le fermer aux missionnaires ; ce sont des bruits de journaux. Les confrères s’y dévouent
selon leurs forces pour y hâter l’avènement de la vraie religion ; il n’y
a à signaler que le changement du P. Réant [1878-1908] et du Frère
Herménégilde [Nicolas Klein : 1876-1962], tous deux de la station du
Rusa au Mulera. La vie de communauté n’était plus possible avec
eux ; le premier a été placé à Isavi, le 2e à Mibirisi. Ce dernier
aurait dû faire, je crois, cette année, son serment définitif ; mais
d’après les renseignements, il devra attendre. A Ruasa a dû être
envoyé le P. Embil [1875-1938] de Marienberg pour se remettre, si possible, des migraines toujours plus graves qui l’empêchaient de faire
son travail.
L’Ussuwi est enfin constitué de nouveau ; il s’y trouve :
P. Huwiler [1868-1954], P. Portet [-?-] et P. Knoll [1880-1951] ; mais il en
a coûté beaucoup au P. Huwiler d’accepter une succession rendue si
difficile. Le P. Buisson [1867-1933] est avec le P. Pouget [1858-1937] au
Kissaka.
Nos autres missions de la côte Ouest du lac vont assez bien et
semblent se ressentir encore de la visite qu’à faite à Marienberg le
comte de Götzen [1866-1910], gouverneur de la colonie ; tous les
moyens sont bons au divin Maître quand il veut faire avancer son
œuvre. A Marienberg, il y a en ce moment au catéchisme préparatoire au baptême, le 1er interprète et le 1er secrétaire de la station
militaire de Bukoba, catéchumènes depuis huit ans, mais n’ayant
pas eu jusqu’ici la liberté nécessaire de la part du chef indigène pour
achever leur instruction religieuse.
Il reste cependant toujours la mission fondée en Mars 1903 au
Kyanja, pays de Kaigi, qui n’avance guère ; c’est à se demander si les
pauvres Baganda réfugiés là ne l’arrêteront pas complètement ; ce
sont eux qui se sont fait partout jusque dans l’Ussuwi et plus loin,
les conseillers des chefs et sous-chefs indigènes.
A Rubya, les Pères sont très contents de leur séminaire.
A Marienberg fonctionne comme procureur le P. Fisch [-?-] ; il fallait bien, à son caractère à part qui n’a pas pu réussir jusqu’ici dans
le Ministère, trouver une petite occupation.
360
Au Sud, les missions d’Ukerwe et de Kome sont un peu stationnaires ; les missionnaires seront bien obligés de reconnaître enfin
que la manière de s’imposer des premiers jours, doit être remplacée ;
heureusement qu’ils y travaillent depuis assez longtemps. Mais les
rapports annuels pour la Chronique, qu’emporte ce courrier, renseignent là-dessus Votre Grandeur.
Quand les confrères embarqués le 10 Octobre seront arrivés,
j’enverrai de suite la liste des petits changements de l’année.
Daignez, Monseigneur et Très Vénéré Père, nous bénir encore et
agréer les sentiments de profond respect et d’affection filiale avec
lesquels j’ai l’honneur d’être de Votre Grandeur
l’humble fils et obéissant serviteur
Jean-Joseph
P. Bl.
Vic. ap. Ny. M.
125. LETTRE DU 13 NOVEMBRE 1905 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST307
Marienberg, le 13 Novembre 1905
Mon bien cher frère,
Par le vapeur qui doit arriver demain à Bukoba, j’espère un peu
avoir de vos nouvelles assez fraîches. J’attends en effet 4 nouveaux
venus, dont l’un P. Franz Muller était de la caravane de 1895 et
avait passé alors à Spechbach. Cette fois, puisqu’il vient de Trèves ou
de Marienthal, aurez-vous pu lui donner vos commissions.
Vos deux dernières sont du 24 Août et 15 Septembre. Tous vos
envois ont l’air d’être arrivés, et je prie une fois de plus le bon Maître
de vous rendre largement, comme il sait faire : Retribuere dignare
Domine308…
L’insurrection nous a épargnés jusqu’à ce moment, mais tout s’en
faut cependant que la situation soir claire. La station militaire du
Muansa a donné des armes, des munitions aux 3 de nos missions
qui sont dans son district. En Décembre, Janvier et Février, je vais
encore visiter quelques-unes de nos missions ; que cela vous rassure
donc pour ma petite santé qui va toujours son train. C’est le bon
Dieu qui fait cela ; remercions-le.
Dans ma dernière, j’ai dû vous dire confidentiellement que je serai
obligé peut-être de me rendre à Maison Carrée pour le Chapitre de
1906 ; ce n’est pas réglé encore, mais en attendant je vous serais
bien reconnaissant si vous pouviez continuer à envoyer des messes
307 Lettre de Mgr Hirth du 13 novembre 1905 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096244.
308 « Daigne, Seigneur, le rémunérer ».
361
au Supérieur de la Mission de Marienberg, ainsi que les honoraires,
par mandat, comme dans le passé. Quant à l’argent, fruit de vos
quêtes, gardez le tout en dépôt, jusqu’à nouvel ordre.Si je fais le
voyage, il me faudra quitter le Nyansa vers la mi-Février pour être à
Marseille fin Mars au plus tard.
Ci-joint : 9 pages de timbres dont quelques-uns assez rares. Un
certain Klitz Stonebeaumeter de Mulhouse, m’en a demandé jadis ;
au besoin vous direz à ce Monsieur que je ne puis lui répondre.
Vous remerciant encore bien affectueusement pour tout ce que
vous continuez à faire pour nos missions, je prie le Ciel de continuer
à vous bénir et à bénir les bienfaiteurs.
Mes meilleures embrassements à toute la chère famille et que
Dieu vous garde.Toujours bien affectueusement vôtre
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
126. LETTRE DU 24 NOVEMBRE 1905 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST309
Marienberg, le 13 Novembre 1905
Mon bien cher frère Ernest,
J’ai touché moi-même à Bukoba vos 2 derniers mandats du total
de 779,39 marks. Encore une fois, merci pour ce viatique de voyage
qui vient à propos ; je pars à l’instant.
Demain je porterai au saint autel, le souvenir de la chère maman,
de notre bonne sœur aussi et des autres Catherines bienfaitrices
surtout. Tout va à l’ordinaire, mais prions beaucoup pour nos missions. Je vous souhaite tous de nouveaux la meilleure des années et
reste votre bien affectionné frère.
Jean-Joseph
A adresser dorénavant et jusqu’à nouvel ordre : détail des intentions de messes et
mandats, au P. Supérieur ou P. Procureur, mission de Marienberg ; il est mieux de ne
pas mettre de nom propre.
127. LETTRE DU 10 DECEMBRE 1905 A SA SŒUR
VIRGINIE310
Marienberg, le 10 Décembre 1905
Ma bien chère sœur Virginie,
Je me vois pris de plus en plus par les travaux du ministère et les
309 Lettre de Mgr Hirth du 13 novembre 1905 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096245.
310 Lettre de Mgr Hirth du 10 décembre 1905 à Virginie Hirth A.G.M.Afr., Casier 303,
N° 096246.
362
courses, voilà pourquoi je ne vous écris plus guère. Vous direz à tous
ceux et celles qui attendent de moi quelque lettre, que je devrai renoncer dorénavant au plaisir de leur écrire ; je continuerai plus que
jamais cependant à prier pour vous.
Pour aujourd’hui je n’ai rien de particulier à vous signaler ; la
santé va comme toujours, sauf qu’on s’aperçoit de plus en plus
qu’on devient un vieux meuble, qui ne sera bientôt plus bon à
rien.
Je vous demande de prier beaucoup pour moi, vous et la chère
vieille maman, afin que le bon Dieu me fasse la grâce de me donner
bientôt quelques journées de recueillement vers la fin d’une carrière
qui ne pourra être bien longue dorénavant : vous ne sauriez croire,
ma bien cher sœur, combien j’en aurais besoin après tant d’années
passées toujours, soit en courses, soit dans les préoccupation matérielles de nos fondations. Si vous ne m’obtenez pas du bon Jésus
cette grâce d’un peu de recueillement, je risque fort d’être mal reçu
au jugement dernier, malgré tous les voyages que j’aurai pu faire, et
toutes les missions qu’on aura pu fonder.
Je ne vous donne pas de nouvelles plus détaillées de nos œuvres ;
c’est le moment où le résumé de nos travaux de l’année doit paraître
dans les bulletins. Il s’est fait dans ce Vicariat un millier environ de
baptêmes de grandes personnes et quelques centaines d’enfants à
l’extrémité ; il y a aussi beaucoup de rachats… mais que de luttes et
de travaux pour arriver à ces résultats !
Encouragez toujours bien les chers bienfaiteurs et bienfaitrices
autour de vous, plus nous avançons et plus nous devenons pauvres
pour tout, car les œuvres se multiplient plus vite que les ressources.
Je vous laisse le soin de remercier spécialement la chère et bonne
maman de tout ce qu’elle continue à faire pour moi. Dites-lui que
bientôt je serai plus vieux qu’elle, ou au moins plus cassé ; mais le
bon Dieu est là qui bientôt nous rajeunira tous en son Paradis.
Encore une fois priez beaucoup pour le pauvre missionnaire qui
vous aime toujours bien tendrement et qui vous unit tous les jours à
ses petits sacrifices.
Toujours bien affectueusement vôtre, et vous souhaitant les meilleures grâces pour l’année nouvelle.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
363
128. LETTRE DU MOIS DE DECEMBRE 1905 A SA TANTE RELIGIEUSE, SŒUR CLEMENTIN SAUNER311
En route, Décembre 1905
Bien chère tante et mère en Notre Seigneur,
J’essaie de vous écrire encore ; mon silence de quinze mois a
dû vous faire comprendre déjà combien la chose me devient difficile. Dans votre dernière, que j’ai toujours gardée avec moi, vous
me dites que l’âge vous rend difficile aussi les lettres que vous écrivez
: eh bien ! songez, ma bonne tante, que pour l’âge ou plutôt les infirmités qu’amène l’âge, depuis longtemps déjà, je vous ai rattrapée ;
avec cela, on ne me laisse guère un moment de repos à la maison,
mais ce sont toujours de nouvelles courses qu’il faut entreprendre
dans les interminables sentiers de Nègres ; à peine si j’ai pu passer
quatre mois de cette année dans ma résidence, pas même la
moitié du temps qu’il aurait fallu pour faire les travaux en retard.
Cette petite lettre j’essaie de vous la faire encore en voyage, mal
installé à une pauvre table qui ne tient pas debout. La fête de Noël
approche qui nous ramène encore une nouvelle année : je prie Dieu
qu’il vous la donne heureuse et paisible, dans votre chère solitude ;
que sa bonté vous multiplie ses grâces et ses bénédictions, et vous
conduise de vertus en vertus jusqu’en ce séjour de pleine lumière où
le bonheur et la tranquillité nous seront assurés pour toujours. Que
Jésus notre Sauveur daigne bénir et multiplier et sanctifier toujours
plus aussi la grande famille religieuse à laquelle vous avez donné
toutes vos affection et toute votre vie : votre Providence est si bien la
Providence des missionnaires que Dieu ne pourra manquer de bénir
tant de charité.
Notre cher aumônier de Mulhouse ne doit plus guère vous parler de moi, je ne puis plus guère vous parler de moi, je ne puis
plus lui envoyer de lettres, tout au plus de rares billets pour lui
dire que nous avons toujours besoin de son secours.
J’aurais cependant beaucoup à dire, car dans sa bonté, Dieu nous
envoie toujours beaucoup de consolations, et même passablement de
croix. La moitié de cette année, je l’ai passée dans les montagnes
du Rwanda ; les missions y font toujours beaucoup de fruits depuis bientôt six ans que la première station y a été fondée. Il y
en a cinq, à six ou huit jours les unes les autres ; une sixième a
été préparée, mais au dernier moment, il a fallu l’ajourner pour
attendre la fin de la révolte qui a éclaté dans une partie de la
colonie, quoique assez loin du Rwanda. Il y a environ un millier
311 Lettre de Mgr Hirth du mois de décembre 1905 à sa tante religieuse, Sœur Clémen-
tin Sauner, A.G.M.Afr., Casier 303, N° 096247-096248.
364
d’adultes baptisés dans ce Rwanda, et Noël va y ajouter environ
150 encore, puis chaque 3 mois d’autres s’ajouteront.
Nos Sœurs auraient bien voulu aller sur ces
hauts plateaux où il y a une grande moisson
d’âmes à faire, mais les obstacles pour elles se
multiplient. D’abord je n’ai pas beaucoup
d’argent pour les établir, et surtout il faudrait
que le pays fût absolument sûr, et que leurs
vies ne fussent pas trop exposées, ce qui n’est
pas encore venu. Sans doute ces bonnes Sœurs
Blanches ne nous demandent pas beaucoup
d’entretien, cependant pour leurs œuvres il faut
toujours environ 4000 marks par an, dans chaMGR CASSIAN SPISS
que maison ; ce qui nous arrête surtout, c’est la
maison qu’il faut construire ; même chez les Nègres c’est bien cher.
Vous avez appris que dans notre Deutsch-Ostafrika, au mois
d’Août a été massacré assez près de la côte, l’évêque missionnaire
Cassian Spiss [1866-1905]312 avec 2 frères et 2 Sœurs ; d’autres Sœurs
de ce même ordre bénédictin sont restées assez longtemps perdues
seules au milieu des sauvages. Jusqu’ici aucune de nos missions des
Pères Blancs n’a été atteinte par la révolte, mais dans plusieurs endroits, les missionnaires Pères et Sœurs ont été invités par les Officiers commandants à abandonner leurs missions pour se réfugier à
plusieurs journées dans les stations militaires. Voilà que ne sera pas
facile !... mais espérons pour cette fois que le bon Dieu nous épargnera et épargnera nos œuvres.
Je m’arrête, ma bien chère tante et bonne Mère, et vous remercie
une fois de plus pour tous les dons que vous nous envoyez ou faites
envoyer. Ils sont toujours bienvenus ces chers dons, que ce soient
des honoraires de messes, des dons pour baptême, pour rachats,
pour église ou autres. Nous avons au Rwanda des stations qui ont
déjà 400 baptisés et pas d’église, cette année on doit faire la première
et puis ce sera chaque année une ou deux églises nouvelles, et des
églises pour 2000 personnes, car Dieu nous donnera bientôt ce
nombre de néophytes.
Priez beaucoup aussi et quêtez les prières de vos Sœurs pour que
le bien se fasse ici, malgré moi, qui n’ai jamais été bon qu’à tout gâ312 Mgr Cassian Spiss (1866-1905) est un moine bénédictin, originaire du Tirol. Il est
nommé Vicaire Apostolique du Zanzibar-Sud et ordonné évêque en 1902. En 1905, il
est tué avec quatre autres missionnaires par les Maji-Majii. Leur mort causera de la
panique parmi les missionnaires présents dans la colonie de Deutsch-Ostafrika.
312 Lettre de Mgr Hirth du 18 décembre 1905 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096250.
365
ter. Un jour j’espère vous remercier au Ciel. En attendant, je reste
toujours bien affectueusement votre
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
129. LETTRE DU MOIS DE DECEMBRE 1905 A SON
FRERE XAVIER313
En route, Décembre 1905
Mon bien cher frère Xavier,
Vous m’avez écrit l’an dernier une si bonne lettre, que je tiens à
vous faire recommencer encore en vous écrivant celle-ci.
Elle sera courte ; je la fais au coin d’un bois, ce qui ne vous
surprendra pas ; vous savez que je passe presque huit mois sur
douze, à courir nos missions.
Puisque le bon Maître veut vous donner une nouvelle année, à
vous, à Rosalie, et aux chers enfants Madeleine et Jeanne, je lui demande tout de nouveau pour vous tous la meilleure et la plus sainte
des années.
J’espère, mon bien cher frère, que vous comprenez toujours
combien c’est une grande chose, d’abord de se bien supporter, et
puis de former pour le bon Dieu l’âme de ces chers enfants qui
vous sont donnés, non pas pour vous seulement, mais surtout
pour lui être rendus à lui.
Pensez souvent que toutes vos paroles et tous vos exemples,
portent, ou la vie ou la mort dans l’âme de ces enfants. C’est
parce que je vous aime véritablement que je vous dis clairement
aussi la vérité. Cette vérité, vous serez heureux d’y réfléchir
souvent, car c’est cette vérité qui nous mènera en Paradis.
Je n’ajoute rien, et laisse à notre cher Ernest de vous dire que
nos missions vont comme à l’ordinaire. Cependant quelque chose se
prépare pour plus tard au moins ; vous avez appris que le bischof
Spiss [1856-1905] qui travaillait assez près de la côte de ce même
Deutsch-Ostafrika a été massacré. Mais tout le monde ne mérite pas
pareille faveur du Ciel.
Prions beaucoup les uns pour les autres, et que le bon Sauveur
bénisse largement vos travaux et toutes vos peines de l’année. Rappelez souvent au souvenir de votre bonne Rosalie et des chers enfants Marie et Jeanne, le pauvre vieux missionnaire qui reste votre
bien affectionné frère.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
313 Lettre de Mgr Hirth du mois de décembre 1905 à Mr Xavier Hirth, A.G.M.Afr., Ca-
sier 303, N° 096249.
366
130. LETTRE DU 18 DECEMBRE 1905 A SON FRERE,
L’ABBE ERNEST314
Marienberg, le 18 Décembre 1905
Mon bien cher frère Ernest,
Je vous envoie en bloc et sans enveloppe ou sous enveloppe ouverte ces quelques lettres griffonnées le long de la route.
Je vous laisse les soins d’expédier à leur adresse celles qui pourraient faire quelque bien : vous me ferez bien la charité de quelque
timbres. Retenez surtout, s’il faut, la lettre à Marie ; je n’ai jamais
encore osé lui écrire.
A vous le tendre soin de présenter à la chère maman avec mes
sentiments de filiale affection, mes vœux les plus ardents de prompte
et continuelle soumission à tous les bons plaisirs de Dieu ; qu’elle les
offre généreusement et les demande aussi pour son pauvre fils qui en
a si grand besoin parmi les Noirs.
Je vous souhaite à vous-même toutes les grâces du bon Maître
pour votre avancement dans la vertu, et le succès dans le ministère…le succès aussi dans ces chères quêtes.
J’arrive à l’instant au cher petit Séminaire, et vos cuivres ont fait
du tapage.
Adieu et laissez-moi vous embrasser affectueusement dans le Seigneur.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. M.
(Suite de la lettre ?)315 : En revoyant votre lettre du 24 Octobre, je
m’aperçois que vous vous proposiez d’attendre des nouvelles assez
rassurantes sur les troubles.
Je suppose que vous avez depuis ce temps envoyé les sommes en
question pour intentions de messes.
Au reste continuez à adresser tous vos envois comme je vous ai répété dans mes dernières, sans vous préoccuper où je pourrais me trouver moi-même.
Ci-joint quelques vieux timbres. Il y en a que l’on refuse d’oblitérer ;
ce sont les plus recherchés.
J’avais ramassé, en prévision de mon voyage avorté, quelques photographies que je vous enverrai par la poste. Ce courrier en emporte
71 environ, dont plusieurs arrangées pour le stéréoscope
J.
314 Lettre de Mgr Hirth du 18 décembre 1905 à l’Abbé Ernest Hirth, A.G.M.Afr., Casier
303, N° 096250.
315 A.G.M.Afr., Casier 303, N° 096251.
367
LE VIVARIAT DU NYANZA MERDIIONAL (1911)
368
ANNEXE
1
RECIT DES DEBUTS DE LA MISSION DE RWAZA
PAR LE PERE CLASSE
DANS LA REVUE DES PERES BLANCS
« CHRONIQUE TRIMESTRIELLE »
RWASA (MULERA) 316
Peu avant la première visite de Monseigneur Hirth au Bugoyé,
les Missionnaires de cette station s’entretenaient des pays mieux
préparés à entendre la bonne nouvelle. On vint à parler du Mulera et des Balera, les voisins d’au-delà la forêt. « Les Baléra !
C’est bien le dernier peuple chez lequel on s’établira !» dit-on
en chœur. Jamais nous n’avions entendu parler des Baléra
qu’en mal ! Partout on les craignait, on les redoutait comme
coupeurs de gorges et voleurs de grands chemins. Les chefs
Batusi eux ne parlaient que d’aller leur faire la guerre. Nousmêmes n’avions été que mal impressionnés par les rares échantillons que nous en avions vus. L’un d’eux, furieux d’avoir été obligé
de porter une charge par des soldats qui l’avaient réquisitionné,
s’était, pendant une halte de quelques minutes à la mission, porté
un fort coup de lance à la gorge, devant nous, sans qu’on ait pu
l’en empêcher ! « Si jamais on s’établit chez ces gens-là, disaiton, la mission aura bien des difficultés » ! Quinze jours après
arrivait Sa Grandeur. « Il nous faut une mission au Mulera. Cette
fondation se fera de suite : un Père du Bugoyé s’y rendra » ! Il
n’est pas bon de vouloir devancer la Providence dans ses jugements !
La fondation se fit. La Vierge Immaculée en favorisa les débuts.
Mais la première installation faite, les difficultés surgirent et
toute l’année notre horizon fut gros d’orages. C’était le moment où le Rwanda s’agitait. Les cris de mort retentissaient
partout contre les Blancs, et nos pauvres catéchumènes
étaient maltraités, raillés, accusés de renier le Rwanda. Cette
seconde année a été plus calme, apportant sa large part de
consolation pour effacer les misères de la précédente. Un bon316 RWASA (MULERA), Chronique Trimestrielle, Mars 1906, N°125, pp.178-180.
369
heur est souvent l’annonce d’un malheur, a-t-on dit. La réciproque aussi est vraie !
En Novembre, nous arrivait, pour renforcer notre communauté,
le Père Réant [1878-1908]. La besogne semblait déjà s’annoncer.
Pendant les difficultés de la première année, un petit nombre de
catéchumènes nous venaient. Les railleries, les injures, dont ils
étaient l’objet nous garantissaient leur bonne volonté. La famine,
elle aussi, apportait ses entraves à l’œuvre de Dieu. « Ventre affamé n’a pas d’oreilles» ! Les pauvres Baléra, tenaillés par la faim,
s’en allaient de tous côtés, cherchant à acheter quelques maigres
provisions. Ils faisaient pitié à voir ces pauvres gens, hâves, décharnés, se traînant sur les routes. « La faim est la plus terrible
des maladies, disent les Baléra. La maladie tue un, deux hommes
dans une famille ; la faim laisse la hutte déserte, elle tue tout » !
Lorsque nous excitions nos catéchumènes à faire de nombreux
prosélytes, toujours ils nous répondaient : « Tous ont faim chez
nous ! Peut-on étudier lorsqu’on a faim» ? A la mission, nous
pûmes recueillir un certain nombre de ces affamés, les plus miséreux. Sept adultes mouraient peu après, mais ils avaient été régénérés par le baptême. A ceux que nous ne pouvions recueillir, du
moins nous faisions toujours l’aumône d’un peu de nourriture.
Cette charité contribua beaucoup à nous faire connaître, et à faire
tomber bien des haines. Pauvres gens ! Beaucoup, d’entre eux ne
nous connaissent guère que par des histoires plus ou moins terribles sur les Blancs, mangeurs d’enfants !
Aux premiers jours de Février, Sa Grandeur venait donner à
notre chère mission sa première bénédiction et aussi ... le
droit à l’existence. Si pénibles avaient été ses premiers jours, que
souvent nous nous demandions avec douleur, si oui ou non le
poste ne serait pas définitivement condamné. Grâce à Dieu, Sa
Grandeur voulut bien nous encourager à tenir bon : le Muléra,
pour difficile qu’il fût, ne resterait pas en arrière.
Cette bénédiction de Monseigneur porta ses fruits : les catéchumènes se mirent à l’œuvre, les missionnaires aussi, et, le
vent de la grâce souffla sur nos montagnes. Aujourd’hui nos catéchumènes sont plus de six cents. Divisés en trois groupes suivant
qu’ils sont plus ou moins avancés, plus ou moins près du baptême, ils montrent beaucoup de bonne volonté et un vrai désir de
devenir chrétiens. Ce nombre ne fera que croître, d’autant que la
plupart sont des jeunes gens de 18 à 25 ans. Pour éviter
l’encombrement et ne pas nuire à l’instruction et à la formation de nos catéchumènes, nous avons dû remettre au Dimanche toutes les inscriptions nouvelles au catéchuménat.
Ce jour-là c’est l’occupation de toute la matinée du cher Père
370
Dufays [1877-1954]317.
Il faut bien se loger et loger Notre-Seigneur. L’an dernier, les
ouvriers nous avaient fait défaut, et notre maison était demeurée
inachevée. Cette année nous n’eûmes que l’embarras du choix. La
maison s’acheva ; le mur d’enceinte s’éleva, mettant à l’abri d’une
surprise nos jours, précieux paraît-il. A Jésus nous élevâmes une
modeste chapelle en briques, de 28 mètres de long sur 7 de large.
Ces travaux n’arrêtèrent pas les catéchismes, qui se firent chaque
jour avant le travail. Du reste, à la fin d’Août, nous disions enfin
adieu aux briques pour donner nos soins exclusivement aux catéchismes.
Grand fut l’émoi, à ce moment, dans le pays ! Partout les
Batusi faisaient des levées de boucliers dans le Rwanda pour
attaquer et pourfendre Basébya. Basébya ! Un vieux bonhomme
de Mutwa, notre voisin du Bubemka, plus que célèbre par ses exploits, ses meurtres, ses cruautés. Depuis des années, il mettait
en coupes réglées les pays environnants, tuant, brûlant, massacrant, en vrai sauvage qu’il est. Tous les Batusi du Muléra
partirent en guerre ; ceux de Nzaza Mibigo s’abstinrent.
Pourquoi attraper des rhumatismes et des coups de lance dans
les marais de Basébya ? La raison était toute prête : « Les Européens nous défendent de faire la guerre ». Bon bouclier pour se
garer de la colère du Roi ! Cependant Basébya ne se laissa pas faire
: il s’esquiva, lui, ses vaches et ses gens, non sans avoir donné de
ses nouvelles à ses adversaires. Le projet de nos seigneurs Batusi
étant découvert s’évanouit aussitôt, laissant voir leur dépit ; le
résultat en avait été nul : un moment de peur chez les timides.
L’année s’achève par des changements notables dans
la composition de notre communauté. Le P. Réant [18781908] nous quitte pour Issavi, le Frère Herménégilde [Nicolas
Klein : 1876-1962] pour le Kinyaga. Qui va venir nous mettre à
la règle ? Dieu le sait, cela suffit !
RUAZA318
Le quatrième trimestre de 1905 est tout de changements, sans
doute pour rompre la monotonie des longs jours de pluie des derniers mois de l’année. Il pleut tant et si longtemps au Muléra, qu’à
certains jours, n’était la montagne, on se croirait un peu en Hollande. Illusion des pluies et des brouillards !
317 Le P. Dufays est l’auteur du dictionnaire Wörterbuch Deutsch-Kinyarwanda, Mosel-
la-Verlag, Trier, 1912.
318 RUAZA : Chronique Trimestrielle, N° 130, Septembre 1906, pp. 559-561.
371
Dès les premiers jours d’Octobre, le P. Réant [1878-1908] et le
Fr. Herménégilde [Nicolas Klein : 1876-1962] nous quittent, via
Bugoyé. Le Père se rend à Nsasa, le Frère au Kinyaga. Nous resterons deux, oh ! pas longtemps. Le même jour, à midi, les gens
signalent le P. Loupias [1872-1910], qui nous vient mettre à la
règle et prêter main forte pour le travail… et en cas d’alerte.
Grâce à Dieu, ce dernier danger n’existe plus ! De fait, le pays
est calme. Partout l’on vole, c’est vrai ! La faim en est la cause. Avec
la faim, les vieilles habitudes d’antan sont revenues, et en maints
endroits, les acheteurs qui viennent d’au loin, sont tout simplement
soulagés de leurs fardeaux. « Il faut que nous mangions » !
La famine dure encore, faisant toujours des victimes, amenant ses
misères morales. Une de celles que nous déplorons est la vente des
esclaves. Non que nous ayons ici des marchés ou que le commerce
se fasse d’ordinaire, non ! Poussés par la faim, beaucoup emmènent
dans les pays voisins leurs femmes, leurs enfants, et ils les vendent contre de la nourriture ou du bétail. Pour faire ce métier, ces
malheureux se cachent, car ils savent qu’ils ne seront pas approuvés par la masse de la population ; c’est la nuit surtout que leurs
bandes passent. Vienne une bonne récolte, ce trafic honteux cessera de lui-même.
Le danger n’existant pas, et le travail pressant au Bugoyé,
le P. Loupias [1872-1910], au bout de huit jours, nous dit au
revoir et regagne ses pénates. Nous attendrons le jeune confrère, annoncé par Sa Grandeur. L’attente n’est pas longue. Une
missive de Monseigneur annonce l’arrivée du cher P. Embil
[1875-1938] et du bon P. Desbrosses [1878-1938]. Deo gratias !
Le P. Embil [1875-1938], un peu fatigué à Marienberg, a pour
consigne de humer l’air du Muléra, qui doit être bon pour les
maux de tête. Le P. Desbrosses [1878-1938] patientera ici en
attendant la fondation de Marangara, que les troubles survenus à
la côte semblent devoir retarder. Vite, le P. Dufays [1877-1954]
pousse une pointe au Bukonya, pour cueillir, au passage de la
Nyavarongo, nos chers voyageurs. Le 8 Novembre enfin, notre
communauté se retrouve au complet.
Nous sommes en nombre, donc nous pouvons inaugurer un
nouveau système de catéchismes, que Sa Grandeur désire expérimenter. Désormais, les catéchumènes de dernière année seront
divisés en quatre catégories. Les gens éloignés d’un an du baptême viendront pendant trois mois, deux fois par semaine, à des
instructions spéciales pour eux. Les trois mois écoulés, ils passeront dans une seconde catégorie, ayant trois catéchismes par semaine. Trois mois encore au catéchisme préparatoire, puis enfin,
les trois derniers mois au catéchisme des sacrements. Dans ces
deux dernières sections, le catéchisme se fera comme auparavant
372
cinq jours par semaine. Chaque jour, le matin, la petite instruction sur les grandes vérités sera faite comme à l’ordinaire, à la
messe des médaillés. Vient qui veut, et par là se révèlent les
bonnes volontés. Le dimanche est le jour des inscriptions au catéchuménat et aussi… des bourgeois, pour lesquels la grâce a besoin de souffler fort ! Le système est peut-être un peu chargé,
d’autant qu’il faut bien voir les gens en chambre et les stimuler.
S’il se peut maintenir, l’instruction et la formation de nos , Baléra
n’auront qu’à y gagner.
Pour prendre des forces, nous commençons par faire tous successivement notre retraite. Ce n’est pas de luxe après une année !
Pendant ce temps, la Providence nous envoie toute une série de
bébés. Ce sont de pauvres Bafumbira, pressés par la faim, qui la
nuit les déposent à notre porte. Va pour une pouponnière,
puisque le Bon Dieu le veut ! D’ailleurs plusieurs de ces petits
sont peu embarrassants, ils ont trop souffert pour que la mort les
fasse attendre : ils viennent juste pour recevoir le baptême. Nous
tâchons de placer les autres chez des catéchumènes et quelquesuns demeureront ici en attendant que nous leur trouvions une
famille adoptive. Tout le monde est content, même le Père économe, un peu anxieux parfois de faire l’accord entre les deux
termes du bon axiome : « Aide-toi et le ciel t’aidera » !
Le grand changement se fait à Noël, auprès de la crèche du
Sauveur. Nous fêtons la vraie naissance de notre chère petite
mission par le baptême de douze jeunes gens. Toute notre reconnaissance va d’abord au Bon Dieu, qui a bien voulu nous
soutenir, conserver cette mission du Muléra, et lui donner aujourd’hui sa consécration ; ensuite à notre Vénéré Vicaire
apostolique, à qui nous devons les joies de ce jour.
A la fin de cette année [1905], la communauté de Ruasa se
compose des PP. Classe[1874-1945], Embil [1875-1938], Dufays [1877-1954] et Desbrosses [1878-1938].
Nous avons pu enregistrer durant ce trimestre :
13 baptêmes solennels d’adultes,
7
d’enfants,
30 baptêmes in articulo mortis.
30 à 40 malades viennent chaque jour se faire soigner au dispensaire.
373
RWAZA – 1909
RWAZA – 1909
(Mission fondée en novembre 1903 par les P.P. Classe, Cunrath, Dufays
et le Frère Herménégilde)
AU MILIEU DE LA PHOTO : LE FRERE PANCRACE
374
2
DIX-HUIT MOIS AU MOULERA PAR LE P. CLASSE (1906)319
Le pays et ses habitants.
Le Mouléra ! Encore un coin perdu, comme tant d’autres, dans
l’immensité de l’Afrique équatoriale ! Le Mouléra est un petit pays
situé vers 1°32’ de latitude sud et 29°30’ de longitude est de Paris.
Un degré 111 kilomètres) en longueur, un demi en largeur.
La mer et la montagne évoquent
mêmes rêves,
Et l’infini des monts vaut l’infini des
grèves.
Le poète l’a dit. Donc le panorama
ici est magnifique: nous sommes dans
la montagne.
Partout des monts (de 2 000 à 3
000 mètres) se croisent, se heurtent,
s’entassent les uns sur les autres dans
cette contrée trop étroite pour les contenir. Point de pentes douces et de
chemins faciles ; tous sont abrupts,
glissants, féconds en surprises et en
chutes. C’est le ton général du pays.
Au nord, cependant, l’aspect change :
une longue mais étroite plaine court de
l’est à l’ouest ; encore cette plaine, par
une ironie du sort, est-elle hérissée de
LE P. CLASSE (1900)
monceaux de laves déchirée d’innombrables crevasses, où à chaque
instant le pied butte ou glisse : l’Européen y laisse sa chaussure, le
Nègre ses orteils ! A la limite septentrionale, comme pour reprendre
sur cette apparence de plaine le terrain perdu, surgit la ligne des
Classe L., « Dix-huit mois au Mulouléra », in Les Missions d’Alger, N° 180, Novembre-Décembre 1906, pp.375-388. Voir S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la
société rwandaise durant l’époque coloniale allemande (1900-1916) », op.cit., pp. 53101. Voir aussi S. MINNAERT, « Les Pères Blancs et la société Rwandaise durant
l’époque coloniale allemande (1900-1916) : Une rencontre entre cultures et religions »,
in Les Religions au Rwanda, défis, convergences et compétitions, Actes du Colloque
International du 18-19 septembre 2008 à Butare/Huye, Editions de l’Université Nationale du Rwanda, Septembre 2009, pp. 53-101.
319
375
grands volcans, qui, d’un jet, s’en vont, à quatre mille mètres et plus,
déchirer le ciel de leurs dents ébréchées. Le Mouhavoura ou Mfumbiro lance son cône de 4 320 mètres ; puis s’alignent successivement à
l’ouest et Kahinga (3 476 m), le Sbyinyo (3 679 m), le Mago (3 822
m), le Moukourou-Moubi, un peu en arrière, avec ses modestes 4
396 mètres, le Karisimbi (4 517 m), et enfin en serre-file au Bougoyé,
le Niragongo, toujours en activité (3 415 m).
De ce pays tourmenté par les éruptions formidables de ses gigantesques volcans, le vieux Nil tire une partie de ses eaux. Plusieurs
petits lacs, deux surtout, le Boléra (2 070 m. d’altitude), et le Louhondo captent les eaux des montagnes 320. Le Louhondo, à son tour,
écoule son trop plein par la Changabé qui plus tard, au Boukonya,
prend le nom Moukoungwa321. La Changabé, torrent large de quinze
à vingt mètres, se précipite au milieu des rochers qui encombrent
son lit et retardent sa course ; furieuse, elle lance à l’assaut de ces
obstacles se flots qui écument et blanchissent au milieu d’un bruit
assourdissant. Le calme ne renaît qu’au confluent de la Moukoungwa et de la Nyavarongo.
Pourquoi ? Voici la réponse des indigènes.
Après avoir pris sa source au Bousanza, la Nyavarongo remonte
vers le nord, décrivant une boucle immense. Il y a de cela longtemps,
avide de voir les grands monts, disent les Baléra, elle voulut monter
encore. La Changabé, par contre, curieuse de visiter le Roi, descendait en hâte, jabotant plus que toutes les grues de ses bords. On se
rencontra, on jasa. Que voir aux volcans ? Des pierres qui vous enragent ! Plutôt aller ensemble vers de plus douces contrées. La tapageuse Changabé eut gain de cause. Nyavarongo consentit à redescendre avec son amie, à condition qu’elle fît moins de vacarme.
Toutes deux s’en allèrent de compagnie, se joignirent en chemin à
l’Akanyarou et formèrent ensemble la Kagéra, qui prendra le nom de
Nil après sa traversée du Victoria-Nyanza.
De toutes les rivières qui se jettent dans le Victoria-Nyanza, aucune ne peut être comparée à la Kagéra, ni pour le débit des eaux ni
pour la longueur du parcours ; aussi son courant est-il sensible dans
le lac lui-même. C’est à cause de cette supériorité sur tous les autres
cours d’eau tributaires du Nyanza, que les explorateurs modernes
ont désigné la Kagéra comme mère du grand fleuve. Le docteur
320 Le Boléra se déverse dans le Louhondo par une belle chute d’environ 60 mètres de
hauteur.
321 La Changabé n’est pas un simple déversoir de ces lacs. Comme la Kagéra, qui travers le Victoria-Nyanza, la Changabé ne fait que traverser nos petits lacs. Venues des
marais situés à l’est-sud-est du Boléra, elle entre dans ce lac qu’elle traverse, puis par
la Ntarouka (chute) tombe dans le Louhondo, d’où elle ressort sous le nom de Changabé.
376
Kandt [1867-1918] eut, en 1900, l’honneur d’élucider complètement
ce problème géographique. La Kagéra étant elle-même formée par la
jonction de deux rivières, la Nyagarongo et l’Akanyarou, ce savant
calcula, à leur confluent, le débit de chacune et reconnut à la première l’honneur d’être la véritable source du Nil.
Les Baléra – c’est le nom des habitants de ce pays – sont aussi
âpres et raboteux que leurs montagnes, aussi violents et rageurs que
leur rivières. Ce n’est pas peu dire !
D’une taille au-dessus de la moyenne, les Baléra sont en général d’un type assez régulier, qui ne manque pas de beauté. Ce qui
frappe dans leur physionomie, c’est un air fier et froidement
cruel. Il y a là nombre de têtes qui semblent mendier une paire
de cornes ! Quels beaux modèles pour un peintre de démons !
Pour de telles gens, voler et tuer ne peut être un crime ! Voler ?
Qui donc ne vole pas ? C’est la question que s’attire le missionnaire
assez naïf pour croire au septième précepte du décalogue. Jeunes et
vieux, hommes et femmes, tout le monde vole. C’est une spécialité du
pays. Il faut bien être original ! Ce qui est mieux, tous les Européens
de passage au Mouléra l’ont appris à leurs dépens.
Si tous volent, tous ne sont pas également maîtres dans leur art.
Les artistes sont connus, appréciés, et on leur donne miel, chèvres,
pombé, haricots : ce sont des voisins qu’il est bon de ménager !
Tout dernièrement, une de ces célébrités, Ngabonzima (c’était son
nom) fut tué par un des ses « confrères ». Redouté à plusieurs lieues
à la ronde, nul homme n’osait lui tenir tête. Très habile à l’arc, l’une
de ses fantaisies était de tirer sur les passants. Entendait-il quelqu’un sur le chemin de sa hutte, il saisissait son arc, décochait le
trait et criait à sa victime : « C’est moi Ngabonzima ! ».
Le meurtrier de Ngabo avait été autrefois surpris après une fructueuse opération. Poursuivi, il gagne vite sa hutte, se serre une corde
autour du ventre (étiquette d’un grand mal intérieur) et se met à
geindre pendant que sa femme attise le feu et veille avec dévouement. Les volés arrivent. Que faire ? Le malade gémit ; ses jambes
sont sèches, pas la moindre trace de boue ou de rosée. La piste était
fausse. Malheureusement pour lui, quelques jours après les intéressés reconnaissent leurs chèvres sur un marché du Boufoumbiro. Pris
cette fois et solidement garrotté, pour échapper au pal ou à la noyade
(châtiments infligés aux voleurs lorsqu’ils n’appartiennent à une
grande famille), il dut payer forte rançon.
Un jeune homme trouva mieux récemment. Avec un fusil, se dit-il,
on est tout puissant. Mais où trouver le fusil ? Un manche de pioche
en fit les frais. Il entoura le bois de feuilles sèches de bananiers, dissimula dans un bout de natte le canon absent, et, son paquet sur
l’épaule, s’en alla à la cueillette des vaches. Des malins découvrirent
377
la ruse, sa victoire fut de courte durée. Il ne dut la vie qu’à ses
jambes, et s’en revint.
HONTEUX COMME UN RENARD QU’UNE POULE AURAIT PRIS.
Au haut Mouléra, il existe une coutume qu’il n’est pas inutile de
mentionner ici. L’étranger est bien reçu. Dans la hutte, il trouve large
hospitalité, et, la nuit venue, on lui donne une natte pour se reposer.
Lorsqu’il est endormi, les maîtres du logis roulent prestement la
natte, la ficèlent avec des cordes préalablement dissimulées à terre et
vont jeter au lac leur fardeau. Arc, lance, flèches, paniers, etc., tout
ce que possédait la victime, paie amplement l’hospitalité.
Avec de semblables mœurs, le meurtre ne peut être que journalier. On tue pour voler, on tue pour se venger, on tue pour
s’amuser et pour paraître un homme. Ce n’est pas aux païens
certes qu’il faut demander l’amour du prochain. Le christianisme seul, maintenant comme autrefois, peut engendrer la charité dans les cœurs, en bannir l’égoïsme sauvage qui fait voir
dans le voisin un ennemi menaçant.
Elle est pénible l’impression qu’éprouve le missionnaire, lorsque
après un procès, le Mouléra vainqueur, pour célébrer son triomphe,
chante ses meurtres. Et tous d’applaudir. Un meurtre, c’est un
titre de gloire ! Ceux qui n’en ont point à leur actif ne sont pas des
hommes. Le meurtrier, après son crime, est félicité, c’est un brave !
De temps à autre, un petit chef des environs vient nous voir. Dans
le pays, on l’a surnommé « l’égorgeur », et, si nos Nègres portaient
chapeau, tous lui parlaient chapeau bas. Celui-là ne vole pas. Oh !
non, un richard, pensez donc ! Sa manie est de s’embusquer dans les
chemins creux, derrière les haies, et d’attendre les gens au retour du
marché. La caravane passe-t-elle, d’un coup de lance, d’une flèche, il
abat un homme. Tous jettent leurs charges et fuient. L’égorgeur n’a
qu’à ramasser le butin. Il ne vole pas, ce cher paroissien, c’est un si
honnête homme qu’il n’en faut pas médire ! Il ne fait que recueillir ce
qu’il trouve !
Ses frères aussi ont leur manie. Eux laissent sur le chemin
quelque objet, ou des pois, des haricots… Un passant peu délicat les
ramasse-t-il, nos gaillards, cachés près de là, sautent sur lui, le
tuent si c’est un pauvre diable, le ligotent s’il a quelque bien et ne le
relâchent que moyennant forte rançon. Il faut bien éduquer les gens
et leur apprendre la probité, même au Mouléra.
Un autre trait de caractère de nos voleurs est d’être rancuniers et vite à bout de patience. Repoussés d’une habitation par la
vigilance du maître du logis, les voleurs reviendront trois, quatre fois
à la charge, puis, s’ils ne peuvent réussir, ils brûlent tout simplement la maison. C’est l’enfant terrible qui, vexé de voir sa petite sœur
378
lui refuser de partager un jouet, le brise en disant : « Toi non plus, tu
n’en profiteras pas ! ».
La mission elle-même, il y a trois mois, a eu à souffrir de
cette sauvagerie. La menuiserie, la réserve de bois, un hangar
plein de tuiles prêtes à être mises au four ont été en un instant
la proie des flammes. Perte d’argent, perte de temps considérable, que la Providence a voulu nous envoyer comme œufs de
Pâques, pour nous rappeler que nos projets et nos désirs, même
les plus légitimes, n’obtiennent son approbation qu’autant qu’ils
portent le sceau de l’adversité et de la souffrance.
Avec un tel caractère, dans un pays montagneux, éloigné du
centre du Rouanda, les Baléra doivent être des révoltés. Politiquement parlant, le Mouléra est province du Rouanda et sujet de Mousinga [1883-1944], roi de ce pays. Si nos gens conservent quelque
attachement pour leur chef Nshaza Mihigo, frère du roi, cet attachement ne va pas loin. Au fond les Batousi sont peu aimés, souvent
malmenés et peu à l’aise au milieu de leurs sujets. Sans être révolutionnaire, loin de là, il faut reconnaître qu’il y a des torts des deux
côtés. Un pays révolté, ou soi-disant révolté, est une terre enviée.
Chaque grand chef tient y avoir sa part : c’est une riche mine à exploiter sans que personne y puisse mettre le holà. Le roi partage ses
provinces entres ses grands chefs, ceux-ci distribuent leurs montagnes322 à des sous-chefs, et ainsi de suite, jusqu’aux petits potentats de village. Chaque minuscule chef recueille chez lui l’impôt en
nature : pioches, miel, haricots, pois, chèvres… et le porte en prélevant sa part, chez son seigneur. Celui-ci fait de même. « Pierre qui
roule n’amasse pas mousse » ! et, arrivant chez le roi, le pauvre impôt est bien réduit. Les chefs ne manquent jamais de dire : « Les Baléra sont révoltés, nous n’avons pu lever l’impôt ! » même quand la
perception n’a présenté aucune difficulté. Cette situation ne peut que
perpétuer l’antipathie des sujets et les exactions des chefs, exactions
d’autant plus senties que les chefs sont moins tolérés. Nous faisons
notre possible pour ramener l’ordre et le respect de l’autorité ;
mais là encore la tâche du missionnaire est délicate : le Mouhoutou
s’inquiète, s’offense de le voir pencher du côté du chef ; celui-ci lui en
veut, se sentant gêné de ne plus pouvoir à son gré rançonner ses
sujets voisins, les pressurer de son mieux. L’accroissement d’autorité
lui importe moins que le profit qu’il perd.
322 Les divisions politiques comprennent une ou plusieurs montagnes. On dit : la mon-
tagne de tel chef, comme on dirait ailleurs : le district d’un tel.
379
LA MISSION.
Jusque vers la fin de 1904, l’Evangile n’avait pas été annoncé
au Mouléra. En Novembre de cette année-là, vinrent s’installer
les premiers missionnaires.
C’est à Kirouri, grosse colline plongeant dans le lac Louhondo que
nous dressâmes nos tentes, le jour de la Présentation de la Sainte
Vierge. Vainement on courut le pays, escaladant de ci, dégringolant
de là, à la recherche d’un emplacement pour la future mission. Impossible de trouver un coin qui ne fût perché trop ou trop étroit.
La Providence nous vint en aide.
« Allez à Rwasa, nous dirent les chefs Batousi, c’est le centre du
pays ; vous cherchez du monde, là vous en aurez » !
Rwasa ! Nous l’apercevions là-bas, immense et fière (2 200 m)
dominant les autres montagnes comme d’un air protecteur. Ses
pentes, nous les avions gravies…, et nos jambes en gardaient le souvenir.
Un beau matin, Kaloushingé, un des contreforts de l’orgueilleuse
montagne, fut tout étonné de nous voir établis sur son dos embroussaillé.
Rwasa était occupée par une fraction de la famille des Basinga, les Bachakohogo (coupeurs de gorge). Gens de sac et de
corde, ces honnêtes montagnards ne cultivaient pas. Plus encore
que leurs citoyens, ils pensaient que le bien d’autrui est la propriété
du plus fort et du plus habile. De leur forteresse naturelle, ils surveillaient le pays, et, de jour et de nuit, ils en descendaient pour piller. Apprenaient-ils qu’un voisin brassait du pombé, deux ou trois
s’en allaient y goûter, et le liquide trouvé bon, ils le faisaient monter
chez eux. Sans cesse ils étaient là sur le chemin du marché invitant
le passant à déposer son fardeau et à verser dans leurs paniers, pois,
haricots ou sorgho. Les autres cultivaient, eux récoltaient ! De partout, chez eux arrivaient chèvres, miel, lait et même vaches : un régime de pots-de-vin. C’est dans ce guêpier que, sans le savoir,
nous tombions.
Le raisonnement de nos conseillers avait été fort simple. Les Européens, se disaient-ils, c’est l’ennemi. A ceux-là, les gens de Rwasa
en feront tant et de si belles, qu’ils seront obligés de battre en retraite, à moins que plus grand malheur ne leur arrive.
Le raisonnement n’était point si faux, l’avenir devait tôt nous le
faire voir.
Avant notre arrivée, les Batousi ne venaient guère à Rwasa. Ce
chemin naturel du Ndougga, ils ne le fréquentaient que quand ils se
sentaient en force et leur passage violent n’était point fait pour augmenter la sécurité de la route : une défaite amenait la vengeance. Ils
considéraient un peu la Changabé comme leur limite.
380
Présentés par les Batousi, nous devions nous attendre à des
difficultés ; cependant c’était pour nous le seul moyen d’entrer
franchement dans notre rôle et de nous mettre du coup à notre
vraie place, du côté du roi. Les chefs promirent ouvriers et matériaux ; les Bahoutou se montrèrent fiers. « Travaillez avec les
chefs ! », dirent-ils ; et ils s’abstinrent de paraître. Ce fut le vide
autour de nous durant quelques jours.
Dieu aidant, nos gens se laissèrent enfin persuader, et, malgré la
pluie, pour Noël, une modeste habitation était débout ; dans la
pauvre chapelle qui s’élevait à côté, pour la première fois la messe de
minuit fut célébrée au Mouléra.
La mission était fondée, les difficultés commencèrent.
Peut-on s’imaginer les baroques idées qui naissent dans la cervelle d’un Nègre païen ? « Nous étions venus pour manger les enfants, c’était sûr ; puis à leur défaut, les jeunes gens. »
Tous ceux qui viendraient chez nous, nous les ensorcellerions
tant et si bien qu’aucun ne pourrait fuir et tous devraient bientôt
nous suivre là-bas en Europe, où il n’y a pas de soleil. Les vieux aussi n’échapperaient pas au malheureux sort : tous les polygames devraient quitter le pays.
D’où leur pouvait venir semblable idée, alors qu’aucun de nous
n’avait dit un seul mot du mariage chrétien ?
« Chacun de nos regards faisait mourir un homme sur la montagne vers laquelle nous levions les yeux. »
Bientôt le ton changea.
« Nous étions les amis des Batousi et nous voulions les ramener
dans le pays. Où donc étaient les rêves des premiers jours : tous les
chefs chassés par ces Européens, les seuls Bahoutou maîtres et seigneurs des montagnes et des vaches ! Déjà ils se voyaient occupés à
traire, à boire du lait. Boire du lait ! L’idéal du bonheur pour un
Mouhoutou. Déception ! Ces Européens parlaient d’obéir aux
chefs, de payer l’impôt. La méfiance augmenta. Nos amis – nous
en avions déjà quelques-uns – furent menacés, frappés, plusieurs
même tués.
« Attendez, disait-on à ceux qui venaient se faire instruire ou nous
vendaient de la nourriture, attendez ; les Européens partiront bientôt
et, de leurs amis, pas un ne restera vivant. Enrichissez-vous chez
eux, tout votre bien nous reviendra ». Les voleurs se mirent de la
partie, et ce ne furent plus qu’alertes continuelles.
Après Pâques, le calme se fit ; si le nombre de nos catéchumènes
n’augmentait guère, du moins nous commencions à prévoir que nos
épreuves ne seraient pas stériles. Plein d’espérance, la saison sèche
venue, nous nous mîmes à construire. Si suffisant que soit un abri
de paille et de roseaux, ce n’est point l’idéal pour une mission permanente. Et puis au milieu de paroissiens aussi aimables, aussi par-
381
tageux que les Baléra, un mur de briques sèches vaut mieux qu’une
simple haie. Le commandant militaire de l’Ouroundi-Rouanda, M.
le capitaine von Grawert [1867-1918], passant à cette époque au
Mouléra, acheva, par son extrême bienveillance à notre égard et
sa modération vis-à-vis des Baléra, de ramener le calme.
Pourquoi ? Comment ?
Un beau jour le bruit se répand que le roi a fait tuer le capitaine.
« Le forgeron du Kinyaga l’a tué. Les Européens sont à notre merci,
débarrassons-nous d’eux ».
Et les missionnaires de rire et de laisser dire. L’effervescence monta de nouveau ; les chefs en profitèrent pour satisfaire leurs vieilles
rancunes et bientôt la situation devint grave. C’était au moment où
le Rouanda se prenait de fièvre et voulait, lui aussi, se faire une épopée. Sans courriers depuis plus de deux mois, nous ne connaissions rien de ce qui se passait loin de nos montagnes. Les peureux – et c’était le grand nombre – se mirent de la partie ; il fallut abandonner les constructions à peine commencées et se défendre. Ce furent les mauvais jours.
L’arrivée subite de M. von Grawert [1867-1918], remonté du
Tanganika à marches forcées, à travers l’Ouroundi, fut un coup
de foudre au Rouanda. En un instant tombèrent tous les enthousiasmes pour l’indépendance. Le Capitaine n’était pas mort et son
activité vraiment extraordinaire venait d’éviter une révolution.
Le bon Dieu a béni nos souffrances. Nos Baléra maintenant nous
sont attachés ; la graine, pour donner du fruit, doit se perdre en
terre et y périr. L’adversité est toujours la meilleure marque qu’une
œuvre a la bénédiction de Dieu. Chefs et sujets entretiennent avec
nous les meilleures relations ; les catéchumènes commencent à faire
nombre, et plusieurs déjà ont donné des preuves de leur courage.
Permettez-moi de vous conter l’histoire de deux d’entre eux. Il
n’est point de sommet si aride qui n’ait sa touffe verte, de roche si
unie qui n’abrite sa fleurette.
Frères de père et de mère, l’aîné pouvait avoir douze ans quand la
mère mourut, le plus jeune sept ou huit à peine. Sa femme morte, le
mari en acheta une autre sans se soucier des enfants. L’enfant tient
si peu de place dans la famille ! Le chien et lui gîtent où ils peuvent,
mangent ce qu’ils trouvent. La nouvelle épouse fut bientôt lasse des
enfants, et pour lui faire plaisir le père les congédia :
« Il n’y a pas de place pour vous dans la case. Allez, mettez-vous
au service d’un autre ! »
Les enfants partirent. Ne voulant pas se séparer, l’aîné construisit
une petite hutte avec des roseaux et des tiges de sorgho. Chaque
jour, il allait travailler ou garder les chèvres d’un voisin et la nourriture qu’il recevait comme salaire, il venait la partager avec son frère.
Plus tard, ils empruntèrent une pioche et cultivèrent leur petit
382
champ. S’aidant mutuellement, ils grandirent sans jamais se séparer. Lorsque les missionnaires s’établirent à Rwasa, l’aîné pouvait
avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans. Les premiers, ils vinrent, malgré les railleries et les menaces, nous offrir leurs services ; les premiers aussi, ils se firent instruire et amenèrent leurs amis. Durant
les jours les plus tristes, ils nous demeurèrent fidèles. Le bon Dieu,
sans doute, a voulu récompenser leur affection fraternelle : la fortune
leur a souri. Tous deux maintenant sont mariés et, sans être riches,
possèdent un honnête petit avoir.
Il y a quelques jours, la femme de l’aîné fut empoisonnée par un
sorcier, qui voulait « voir si ceux qui portent la médaille de Marie
meurent eux aussi ». Les deux frères eurent la bonne pensée de porter la mourante, bien instruite, à la mission, afin qu’elle ne mourût
pas en païenne. Grâce à Dieu, elle put échapper à la mort. Maintenant les deux ménages, ainsi que quatre autres de leurs amis, sont
venus s’établir près de nous pour fuir des tracasseries continuelles.
L’un d’eux disait un jour : « Notre père qui nous a enfantés, nous a
abandonnés et reniés, mais Dieu nous a donné d’autres pères qui
nous aiment et nous font plus de bien que lui ». De ces âmes, qui ont
gardé ce fonds de bonté naturelle, Dieu, nous l’espérons, voudra
bien, dans sa miséricorde infinie, faire des âmes vraiment chrétiennes, capables d’en attirer beaucoup à la vraie foi.
La famine et la maladie se sont abattues sur notre pauvre Mouléra.
Deux récoltes successives ruinées par des pluies trop abondantes
ont amené la misère. C’est par longues théories que les affamés,
haves, décharnés, sont descendus du Mouléra proprement dit et de
l’Oufoumbiro. Combien de ces malheureux sont morts sur les chemins ! Chaque jour des familles entières, ou bien de pauvres femmes
traînant après elles de petits enfants, venaient frapper à notre porte.
A tous nous faisions l’aumône, mais sans pouvoir nous charger de
leur entretien ; à peine nous était-il possible de garder les plus
éprouvés. Plusieurs de ces pauvres gens sont morts ici, après avoir
trouvé, avec le soulagement de leurs souffrances, la grâce plus
grande du saint baptême. Leurs corps reposent maintenant dans le
cimetière de la mission – premières tombes abritées par la croix –
pendant que leurs âmes au Ciel prient et intercèdent pour ce malheureux et cher pays.
Nos charges demeurent lourdes encore avec les survivants ; mais
notre confiance est dans le « Père qui est au cieux ». C’est lui qui
nous a envoyé ces pauvres. Il nous aidera à les nourrir.
Comme d’ordinaire, la maladie a suivi la famine. La mission est
presque transformée en hôpital. La fièvre fait partout de nombreuses
victimes, et nos chers Noirs voient les leurs mourir sans qu’ils les
puissent soulager. Nous avons dû réserver plusieurs huttes unique-
383
ment pour les malades. Sans cesse, le jour et la nuit, on vient chercher les missionnaires. Souvent hélas ! nous arrivons trop tard.
Les Baléra se souviennent avec terreur que, il y a six ou sept ans,
la variole venant après une grande famine, avait dépeuplé le pays.
Faut-il s’attendre à pareil malheur.
Le bon Dieu qui nous envoie épreuves sur épreuves, au début de
cette mission, saura transformer nos chers brigands en une race
forte de croyant. Il est le maître des cœurs ! Le missionnaire, ouvrier
bien humble chargé de défricher ces terrains durs et pierreux, est
riche en désirs, mais, éternel mendiant, ses mains sont toujours
vides. Que de fois, au milieu de ses enfants, devant les affamés qui
l’assiègent, le suppliant de les sauver de la faim, devant les malades
qui partout l’appellent, que de fois il supplie Dieu, le Père des
pauvres, de venir à son aide, de lui envoyer un peu de cet or qui lui
permettrait de soulager tant de misères. Et la pensée que la charité
vit toujours dans les âmes chrétiennes la console et le soutient.
L. Classe,
Missionnaire au Mouléra.
384
3
LETTRES DE L’ABBE BALTHAZAR GAFUKU
En terminant ce volume, nous présentons deux lettres de l’Abbé
Balthazar Gafuku (1882-1954)323, premier prêtre rwandais. Rédigées
en allemand, elles ont été publiées en 1911 dans la revue missionnaire des Pères Blancs « Afrika-Bote ». Leur publication avait pour but
de montrer aux Allemands que les Banyarwanda étaient capables
d’apprendre leur langue à une époque où, dans la colonie DeutschOstafrika, les Pères Blancs avaient la réputation d’être des « agents secrets » de la
France324. En effet, de 1914 à 1918,
l’Allemagne et la France se combattront
pendant la Première Guerre mondiale.
L’Abbé Gafuku, dans ses lettres, nous
parle entre autres de l’histoire de sa vie
familiale, de sa rencontre avec les Pères
Blancs, de sa conversion au christianisme,
de son baptême en 1904 et de son entrée
au Grand Séminaire de Rubia (ou Rubya)
dans l’Ihangiro en Tanzanie. Ses lettres
ont une valeur historique inestimable.
Nous les avons traduites en français en y
ajoutant la version originale. Une traduction à la fois fidèle et lisible est difficile.
L’allemand est une langue germanique et
le français une langue romane. Notre traduction n’est donc pas toujours textuelle.
L’ABBE GAFUKU 325
Les deux lettres ne sont pas présentées selon l’ordre chronologique,
mais selon leur contenu. Nous commençons donc avec la lettre qui raconte la jeunesse de l’Abbé Gafuku. Et puis, nous continuons avec son
entrée au Grand Séminaire de Rubia. Cela nous semble plus cohérent.
323 L’Abbé Gafuku précise la date de sa naissance dans sa lettre du 15 mars 1911.
D’après lui, il est né en 1882 en non pas en 1885 selon d’autres informations.
324 J. CZEKANOWSKI, Carnets de route au cœur de l’Afrique, Des sources du Nil au
Congo, Montricher, 2001, p. 173.
325 A. GUILLAUME, L’histoire du Grand Séminaire de Nyakibanda, 2002, p. 105.
D’après l’Abbé Gafuku, il est né en 1882 en non pas en 1885.
385
1. Lettre de l’Abbé Balthazar Gafuku du 15 mars 1911 aux bienfaiteurs et bienfaitrices en Allemagne326
L’histoire de ma vie327
Sous cette rubrique, des « Voix venant des Missions » apportent la
lettre suivante d’un Nègre qui est très intéressante :
Rubia, le 15 Mars 1911.
Le bienfait que vous m’avez accordé à moi, séminariste indigne de
Rubia, a éveillé en moi un grand désir qui me pousse à vous exprimer mon remerciement le plus intime. Avec quoi pourrais-je vous
exprimer ce remerciement ? Le cher Sauveur nous a dit que celui qui
donne au plus faible un verre d’eau en sera récompensé, Il ne lui
refusera certainement pas son salaire. Vous m’avez donné plus
qu’un verre d’eau. Puisse-t-il vous récompenser mille fois.
J’ai pensé que vous serez peut-être heureux si je vous racontais
brièvement l’histoire de ma vie.
Je m’appelle Balthazar Kafuku328. Je suis né au Kissaka, une des
provinces du Rwanda. Il est impossible pour moi d’indiquer l’année
exacte et encore moins le jour exact de ma naissance. En 1891, à
l’époque où la peste bovine régnait, j’avais environ 9 ou 10 ans, étant
donné que j’exécutais un travail lourd ; j’allais dans la forêt chercher
du bois. Mes parents étaient des gens ordinaires qui faisaient partie
de la deuxième classe, celle des Bahutu.
Dans ma famille, nous étions 6 personnes, à savoir mon père, ma
mère et trois frères. Mon père est décédé en 1910 ; il avait eu la
chance d’avoir reçu le saint baptême. Aussi mon frère qui me précède est un chrétien. Ma chère mère m’a souvent parlé de ses chers
enfants qui étaient décédés. En effet, elle m’a dit qu’elle a apporté 11
enfants au monde dont une fille seulement ! Elle m’a aussi dit
quelque chose d’intéressant à propos de moi quand j’étais encore un
326 B. GAFUKU, « Mein Werdegang », in Afrika-Bote, Oktober 1911, pp. 26-30.
327 Nous présentons ce curriculum vitae du premier candidat Noir de théologie au Vic-
toria-Nyansa, Baltasar Kafuku de la mission des Pères Blancs de Deutsch-Ostafrika. Il
a été reproduit sans avoir été corrigé, afin que nos dignes lecteurs et lectrices puissent
constater comment les étudiants de ce lieu maîtrisent déjà la langue allemande ; l'écriture est sans fautes. Die Red. [La rédaction] d. St. a. d. M.
328 « Kafuku ou gafuka » est le diminutif d’« ifuku » ou la « taupe », au diminutif « agafuku » c.-à.-d. la petite taupe et comme nom: « Gafuku ». Au Rwanda, le nom d’une
personne dépend des circonstances dans lesquelles elle est née ou des particularités
physiques. Ici, il est possible que la taille ou la forme de la mâchoire de l’Abbé Gafuku
comme petit enfant aient des ressemblances avec le museau de la taupe.
386
petit enfant ; j’étais gravement malade, et déclaré déjà comme mort.
C’est une coutume chez les païens de ce lieu que les dépouilles d’un
mort soient enveloppées dans une couverture quelconque et jetées
dans la tombe. C’est pourquoi les gens ont souhaité que la même
chose soit faite avec mes dépouilles. Ma mère attristée leur répondait
en ces mots : « Je suis prête à descendre avec mon fils dans la tombe
». Quand la tombe était tout à fait préparée, elle s’y rendait portant
mes dépouilles dans ses bras. A peine arrivée, l’enfant décédé donnait un signe de vie de sa part. Comme elle est retournée rapidement
à la maison toute heureuse avec l’enfant ! Quand cet enfant était
enfin complètement guéri, elle lui a donné un deuxième nom comme
souvenir de ce jour: Ndibgirende [Ndibwirende] ce qui veut dire, « A
qui pourrais-je raconter cette merveille329 » !
Mon éducation n’avait pas plus d’importance que celle des
autres parmi les peuples païens du Rwanda. Cependant, nos
païens ne sont pas tout à fait tombés dans l’erreur, et ils m’ont
aussi enseigné le peu de bien qu’ils connaissent330. Mon premier
travail était de garder les moutons et les chèvres, ce qui est normal
pour nous tous. Quand j’avais l’âge de 9 ou 10 ans environ, j’ai
abandonné le bétail et avec les garçons plus âgés je devais maintenant chaque semaine aller loin dans la forêt pour ramasser du bois
pour faire la cuisine ; souvent je devrais aussi puiser de l’eau ; je
n’étais obligé de faire plus, ainsi j’avais beaucoup de temps libre
pour traînailler dans les environs avec les autres garçons de mon
âge.
A l’époque de la plus grande famine, en 1900, avant l’arrivée des
Pères qui apporteront le Salut, quand beaucoup d’hommes, de
femmes, et malheureusement surtout d’enfants connurent une mort
terrible à cause de la famine, mon père projetait une visite à mon
frère qui habitait à une distance de 8 heures. Mais là aussi je trouvai
la même famine. Pendant mon séjour, mon frère rassembla quelques
objets pour vendre et il me donna le conseil de m’en aller avec lui. En
effet, il espérait pouvoir les échanger pour quelques produits alimentaires, afin que, plus tard, je ne retourne pas les mains vides chez
mes parents. Je consentis volontiers. Nous marchâmes quatre jours
et puis nous atteignîmes une région avec un paysage merveilleux qui
se trouvait dans la direction du sud de la province de Kissaka 331. Le
pays entier était un ensemble de collines d’une hauteur imposante.
Sur leurs sommets, couverts de champs, quelques puissants ruisseaux n’étaient pas rarement visibles. Cette province du Rwanda
329 Ou bien « A qui pourrais-je dire ce mystère (ou secret). » Il s’agit d’une exclamation
de joie.
330 L’Abbé Gafuku apprécie ici sa culture malgré tout ce qu’il a dû entendre des missionnaires.
331 Il s’agit d’une erreur de l’auteur. En réalité, le Rukiga se trouve au nord de Gisaka.
387
s’appelle le Rukiga. Quand nous arrivâmes là, j’étais tombé gravement malade, de sorte que mon frère était obligé de me confier à un
de ses amis les plus fidèles. Lui-même est retourné à la maison avec
ses compagnons de voyage. Son ami me soigna d’une manière excellente. Etant donné que le temps de mon retour, où mon frère allait
me prendre avec lui, n’était pas encore arrivé, j’étais obligé d’y rester
longtemps. La nostalgie du
retour à la maison devenait de
plus en plus grande. Et cette
nostalgie augmenta encore
davantage quand les commerçants de mon pays passaient
et me racontait ce qui se passait dans le pays. Ils me parlaient en particulier des hommes blancs (les Pères). « Il y a
aussi des hommes sanguinaires », disaient-ils : « appelés des Bazungu qui sont venus dans le pays ; c’est-à-dire
qu’ils errent çà et là ». Ils ont
aussi apporté avec eux de la
bénédiction, puisqu’ils nous
avaient amené de la pluie.
Présentement, nous sommes
venus ici non seulement pour
acheter de la farine mais aussi pour acheter des semences.
Alors, je demandai à l’ami
de mon frère de me laisser
rentrer avec ces commerçants. Il écouta ma demande, me donna
beaucoup de haricots et il me prépara des provisions suffisantes
pour la route. Aussi j’avais rassemblé beaucoup de semences pour
ma chère mère. Alors, l’homme me parla : « Va en paix là-bas mon
fils, salue cordialement ton frère. En ce qui concerne ton frère, je lui
ai envoyé tes nouvelles pour te rendre visite et te ramener rapidement, au moment où ton père et ta mère pourraient être saisis de
peur à cause de ta longue absence ; certainement, ils ne voulaient ni
entendre ni raconter : ou bien tu as été vendu ou bien tu es mort ou
bien tu ne veux pas rentrer chez eux. » Pour cette raison, je devais
me reposer pendant trois jours seulement, puis je suis rentré à la
maison avec mon frère. Mes parents en furent très heureux.
Plus tard, comme mon désir grandissait de voir les hommes
blancs, je me rendis là-bas. D’abord, je fus surpris de voir des maisons longues et je m’en moquai ; plutôt je pensai qu’ils n’étaient pas
388
capables de construire autrement, par le fait seulement qu’il n’y avait
pas de huttes rondes à voir. Maintenant, l’heureux moment de la
chance s’approchait. Quand je voyais comment quelques garçons
pouvaient acquérir de belles perles [en apportant] de la paille et
du bois de chauffage, je décidai de travailler afin de recevoir des
perles pour faire plaisir à ma chère mère. Alors j’étais tout à fait
sûr que si je retournais trop tard, mais en apportant des perles, personne ne pourrait alors me faire des reproches.
ZAZA (8 mai 1901) : LE P. VAN THIEL (avec sa longue barbe) ET LE P. ZUEMBIEHL
ASSIS DEVANT LA MAISON DONT PARLE L’ABBE GAFUKU
Un jour, le Révérend P. Zuembiehl [1870-1955], que je ne peux jamais oublier, apprenait à quelques garçons des lettres et en particulier le catéchisme. Moi aussi, j’étais avec eux. A ce propos, j’éprouvai
quelques difficultés, puisque je devrais parcourir la distance de 2 h
½ environ entre ma région natale et la Mission. Chaque jour je devais apprendre le catéchisme et les lettres, et pour obtenir
l’accord de mes parents travailler pour gagner quelques perles.
Ainsi il ne me restait plus du temps pour renter à la maison. Mon
penchant de rester chez les Pères et ma curiosité grandissante de
voir les nouveautés européennes, en particulier les images, me rendaient la vie de plus en plus difficile. Après avoir appris l’a b c dans
une certaine mesure et après avoir connu le catéchisme entièrement, j’obtins une belle chaîne à laquelle était suspendue la
389
médaille de la Mère de Dieu et un livret dont la moitié était en
Swahili. Je me suis senti tout à fait heureux et je me suis cherché
un domicile à proximité de la Mission.
Un peu plus tard, le Révérend P. van Thiel [1865-1911] me choisissait comme serviteur de messe pour les Pères. On m’a enseigné la
prière de la Messe, et ainsi je devins enfant de chœur sans être baptisé. Quand on voulut fonder la Mission de Mibirizi en 1903, je me
suis rendu au Kinyaga avec le Révérend P. Zuembiehl [1870-1955].
Nous étions trois catéchumènes, les plus courageux comme les premiers chrétiens de Kissaka qui allaient y recevoir le Saint Baptême.
Nous sommes arrivés après 16 jours sur place. Aussitôt, le Révérend
Père fit construire une maison avec de l’herbe et du bois. Une partie
devint une chambre, une autre devint la salle pour célébrer la Sainte
Messe.
Le 6 janvier en 1904, le Révérend P. Verfürth [1878-1948] nous
baptisa sous des noms significatifs de Kaspar, de Melchior et de
Balthazar qui nous avaient été donné par le Très Révérend P.
Zuembiehl [1870-1955] qui était alors supérieur. Et voilà que de nouveau je fus envahi par une grande nostalgie de rentrer dans mon
pays. Cela n’a pas duré plus que de 5 ou 6 mois environ et alors, je
suis retourné à la maison en compagnie de Melchior malgré la réticence des Pères.
Quand je suis arrivé à la mission de Nsaza, le Révérend P. Pouget
[1858-1937], qui était alors le Supérieur, et qui, d’une manière particulière, m’avait appris le catéchisme, me demanda de saluer les gens
dans mon village natal. Il me donna l’ordre d’annoncer les Paroles de
Dieu à nos voisins. Ce travail-là, tel qu’il me l’avait demandé, a duré
un mois. Retourné chez le Révérend Père, il me dit qu’il voulait
m’envoyer à l’école de Rubia. Sans résister, j’ai consenti. Il m’a laissé
encore rentrer à la maison pour dire au revoir à mes parents et mes
frères et sœurs. Quand j’étais là, un sous-chef qui habitait dans mon
village, m’a appelé auprès de lui et il m’a parlé avec des mots très
adroits. Il voulait me donner tout ce que je désire si je lui enseignais
l’écriture. Il avait entendu que le roi Juhi Missinga avait également
commencé à apprendre à écrire. Lui aussi voulait suivre l’exemple de
son roi. J’ai répondu que le très Révérend Père Supérieur de la Mission voulait m’envoyer dans la meilleure école où j’apprendrais à
mieux écrire, et qu’après avoir appris à mieux connaître l’écriture, je
reviendrais chez lui pour l’instruire. Il disait : « Va vers l’endroit où le
Père veut t’envoyer, mais veille à ce que tu retournes plus rapidement. »
390
Quand je quittai ma région natale et retournai de nouveau à
la Mission, j’y trouvai mes compagnons de voyage prêts à partir.
En effet, il y avait 10 élèves d’Issavi et 5 de Kissaka dont je faisais partie. Notre voyage difficile commença le 30 Octobre 1904,
et le Révérend P. Smoor était notre guide le plus fidèle. Après un
voyage fatiguant, nous sommes arrivés près de Kagondo où, au
début, l’école se trouvait. Je ne pouvais à peine comprendre un
mot de kiswahili ; la lecture n’allait pas mieux, l’écriture non plus,
par contre je pouvais distinguer les lettres et lire sans difficulté, probablement plus que maintenant.
Quand les nouveaux élèves furent choisis, qui seraient les premiers à apprendre le latin, j’eus la chance d’être parmi eux. Puisque
je ne pouvais toutefois pas bien comprendre le kiswahili qui nous
servait de langue de communication, j’ai rencontré beaucoup de difficultés en apprenant le latin. Quittant Kagondo et arrivé à Rubia,
je me retrouvai au même niveau d’étude. Après cela nous recevions bientôt le livre nommé, Epitomé332, et nous étions mélangés
avec les premiers. J’ai aspiré à retourner dans l’étape précédente,
mais mon enseignant a refusé, car c’était endommager le début.
Après l’Epitomé, j’ai obtenu, dans la première classe, le livre Flores333.
Après avoir terminé celui-ci aussi, j’ai reçu le livre de philosophie le
25 Novembre 1909 ensemble avec mes 17 de mes camarades de
classe qui restaient334. Le 25 octobre en 1910, je reçus le livre de
théologie avec 9 de mes camarades de classe 335.
332 Epitomé : abrégé d’une œuvre. Ici, il s’agit d’un manuel scolaire pour apprendre le
latin.
333 Il s’agit du 2e tome de l’apprentissage du latin.
334 Le 7 mars 1909, le P. Léonard écrivait à Mgr Livinhac : « Mgr Hirth voudrait, cette
année, commencer un cours de philosophie. Pour la capacité des élèves je ne veux pas
trop le contredire. Mais, est-on arrivé à développer en eux suffisamment une vocation
ecclésiastique ?? Monseigneur seul les connaît suffisamment… A en juger par
l’extérieur, j’hésiterai pour la plupart ! Une idée qui me plairait bien plus, ce serait
d’aller moins vite et de faire comme au Tonkin (cf Vie de Mgr Puginier) : une fois les
études de latin finies, qu’on envoie les jeunes gens comme catéchistes, deux à deux,
ou trois à trois, dans les différentes stations du Vicariat. Il faut se hâter de décider la
chose car s’il faut commencer la philosophie, il faut bâtir… Que d’argent passe dans
ces bâtisses !! » (Lettre du Père Leonard du 7 mars 1909 A Mgr Livinhac, A.G. M.Afr.,
N° 095196). Le 26 juillet 1909, le P. Léonard écrivait a Mgr Livinhac : « P.S. : J’ai fini
d’écrire cette lettre quand m’arrive un courrier de Rubia. P. Knoll qui par vertu et par
patriotisme voudrait à tout prix rester à Rubia, m’écrit ceci : Monseigneur écrit dans le
règlement de l’école : ‘‘On ne punira personne. Les enfants sont librement venus et
restent librement’’. Que fait-on en pratique ? Il y en a qui veulent absolument partir
voyant qu’ils ne font rien ici, que ce n’est pas leur place ici. Et on leur dit nettement, je
vous défends de partir… On ne demande pas, on ne questionne pas, on ne consulte
pas les Pères (parlant de Mgr) Comment aimer ses supérieurs, exécuter leur ordres
avec amour, voir en eux la personne du Christ, comment croire en leurs sentiments de
charité. Pour moi, on ne se trouve que dans une caserne dans laquelle il faut exécuter
impitoyablement les ordres. Il est difficile de se sanctifier avec une pareille vie. On voit
que tout le monde est mécontent, comment alors être content. La vraie piété, l’exercice
391
Je vois clairement comment le Bon Dieu m’a aimé et, dans sa miséricorde, Il m’a heureusement bien conduit. Lui, Il me donne ainsi
une indication qu’il a voulu m’appeler probablement comme aide
des Pères dans l’œuvre la plus importante à savoir la conversion
des Noirs336. Ma faiblesse est grande, mais avec la grâce de Dieu, je
deviendrai fort. Je me recommande à vos bonnes prières. Accepte
chère Bienfaitrice, ces mots concernant mon peu de valeur comme
témoignage de ma reconnaissance envers votre générosité et ma reconnaissance très profonde.
Votre très reconnaissant
Balthazar Kafuku
MEIN WERDEGANG337
(Texte original en allemand)
de la perfection ne va pas avec un mécontentement intérieur… Il y a des moments où
on se demande sérieusement, s’il ne faudrait pas chercher ailleurs un moyen d’arriver
plus sûrement au ciel. A remarquer que P. Knoll est le plus calme et le plus résigné
de tous. La pensée de quitter la société a passé par plus d’une de ces têtes » (Lettre du
P. Léonard du 26 juillet 1909 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095204).
335 Le 14 mai 1910, Mgr Hirth écrivait au P. Léonard : « Le changement du P. Ferd.
Cesard [il quitte les PB en 1913] est urgent. Depuis quelques temps il se passait avec
un élève des horreurs qui ne s’écrivent pas. Le cher confrère surpris, regrette le tout
amèrement. P. Kuypers est seul à le savoir, et nous pensons pouvoir faire garder le
secret chez élèves et missionnaires. La pauvre victime partira de suite pour Nyundo
son pays. Le P. retournera au Bukumbi ; je l’annonce au P. Bourget, sans donner
la vraie raison du retour. Je demande le P. Hamon par le premier bateau, sous prétexte de lui faire changer d’air » (Lettre de Mgr Hirth du 14 mai 1910 au P. Léonard,
A.G.M.Afr., N° 096622).
336 Balthazar Gafuku a reçu la tonsure le 15 Août.
337 B. GAFUKU, « Mein Werdegang », in Afrika-Bote, Oktober 1911, pp. 26-30.
392
Unter dieser Ueberschrift bringen die « Stimmen aus den Missionen »
folgenden interessanten Brief eines Negers338:
Rubia, den 15 März 1911.
Die Wohltat, welche Sie an mir unwürdigen Seminaristen von
Rubia verrichtet haben, erweckte in mir einen recht großen Umtrieb
Ihnen den innigsten Dank auszudrücken. Über, womit kann ich Ihnen diesen Dank auszudrücken? Der liebe Heiland uns gesagt hat,
dass derjenige, welcher dem Geringsten ein Glaswasser reicht, belohnt wird, wird Ihnen sicher seinen Lohn nicht verweigern. Mehr als
das Glaswasser haben Sie mir gegeben. Er Möge Sie tausendmal belohnen.
Ich dachte, dass es Ihnen vielleicht Freuden machen würde,
wenn, ich Ihnen ganz kurz meinen Lebenslauf erzählen würde
Ich heiße Balthazar Kafuku. Ich bin geboren zu Kissaka, einer der
Provinzen Rwandas. Das bestimmte Jahr und noch weniger den bestimmten Tag angeben, an welchen ich geboren bin, ist mir unmöglich. Im Jahre 1891 zur Zeit wo die Rinderpest herrichte, war ich
etwa 9 oder 10 Jahre alt, insofern ich jenseits irgend (sic) eine
schwere Arbeit verrichte konnte, ich ging nämlich in den Wald Holz
holen. Meine Eltern waren gewöhnliche Leute, die zu der zweiten
Klasse der sogenannten Bahutu gezählt werden.
In meiner Familie waren wir 6 Personen, nämlich Vater, Mutter
und drei Brüder. Im Jahre 1910 starb mein Vater, und er hatte das
Glück die heilige Taufe zu empfangen. Auch mein Bruder dem ich
folge ist ein Christ. Nicht selten erzählte mir meine liebe Mutter von
ihren lieben verstorbenen Kindern. Sie sagte nämlich, dass sie 11
Kinder zur Welt gebracht habe unter denen bloß eine Tochter war!
Dabei erzählte sie mir auch etwas Interessantes, dass ich als ich
noch ein kleines Kind war, schwer krank wurde, und als tot schon
getragen wurde. Es ist Sitte bei den dortigen Heiden, dass die Menschen den Leichnahm eines Verstorbenen in irgend (sic) eine Decke
einwickeln in das Grab hineinwerfen. Darum verlangten die Leute
meinen Leichnahm, mit dem das Nämliche zu tun wäre. Da wies sie
meine betrübte Mutter zurück mit den Worten (sic) : « Ich bin bereit
mit meinen Sohne ins Grab hinauszusteigen ». Alls dann das Grab
ganz bereitet was, begab sie sich dahin den Leichnahm in den Händen tragend. Kaum was sie zum Grabe angekommen, begann der
verstorbene Junge ein lebendes Zeichen von sich zu geben. Wie froh
kehrte sie mit diesem Kinde schnell nach Hause zurück! Als dann
338 Wie bringen dieses curriculum vitae des ersten schwarzen Theologie-Kandidaten am
Victoria-Nyansa, Baltasar Kafuku, aus der Mission der Weißen Väter in DeutschOstafrika unverbessert zum Abdruck, damit unsere werten Leser und Leserinnen sich
daraus über zeugen können, wie sehr die dortigen Studenten bereits die deutsche
Sprache beherrschen; die Schrift ist fadenlos. Die Red. d. St. a. d. M.
393
vollständig dieses Kind gesund war, gab sie ihm zur Erinnerung an
diesen Tag einen zweiten Namen nämlich: Ndibgirende, das will heißen, « wem vermöge ich es zu sagen ».
Meine Erziehung war nicht mehr wert als die der anderen unter
den heidnischen Völkern Rwandas. Dennoch sind unsere Heiden
nicht ganz verfallen, und das wenig gute, das die kennen, wurde mir
auch beigebracht. Die Schafe und Ziegen hüten war meine erste Arbeit, wie es bei allen natürlich ist. Als ich etwa 9 oft 10 Jahre alt war,
dann verließ ich das Vieh und sollte nun jede Woche mit den ebenso
erwachsenen Knaben weit in den Wald gehen das Brennholz zu
sammeln; auch das Wasser schöpfen sollte ich manchmal; mehr zu
tun war ich nicht gezwungen und darum fand ich viel Zeit mit den
Knaben gleichen Alters wie ich in der ganzen Umgegend (sic) herumzutreiben.
Zur Zeit der größten Hungersnot, die, im Jahre 1900 vor der heilbringenden Ankunft der Paters stattfand, durch welche viele Männer,
Weiber vorzüglich aber Kinder den schmerzlichen Hungerstod starben, schichte mich mein Vater zum Besuch meines Bruders, der
etwa in einer Entfernung von 8 Stunden wohnte. Auch dort fand ich
dieselbe Hungersnot. Während meinem Aufenthalte sammelte mein
Bruder einige Verkaufsgeräte und gab mir den Rat mit ihm zu ziehen. Er hoffte nämlich einige Nahrungsmittel damit eintauschen zu
können, damit ich später nicht mit leeren Händen vor meinen Eltern
erscheine. Ich willigte gern ein. Wir gingen vier Tage und dann erreichten wir eine wunderschöne Landschaft, die in südlicher Richtung von der Provinz Kissaka gelegen ist. Das ganze Land war mit
den hoch emporragenden Hügeln versehen, welche mit Feldern bedeckt sind, und auf deren Spike nicht selten einige reißende Bäche
zu sehen waren. Diese Provinz von Rwanda heißt Rukiga. Als wir
dort angekommen waren, da ward ich schwer krank, so dass mein
Bruder genötigt wurde, mich seinem treuesten Freunde anzuvertrauen. Er selbst kehrte mit seinem Reisgenossen nach Hause zurück.
Dieser sein Freund ließ mich aus das sorgfältige pflegen. Da die Zeit
noch nicht gekommen war, in welcher mein Bruder zurückkehren
sollte mich zu sich zu holen, so sollte ich dort ein Zeitlang verbleiben. Die Sehnsucht nun nach Hause zu kehren ward immer grösser.
Es wurde dieses Verlangen noch grösser als die Händler aus meinem
Lande kamen und mir alles erzählten, was im Lande sich zugetragen.
Sie sprachen mir besonders über die weißen Männer (die Paters) « Es
sind auch einige blutfarbige Männer », sagten sie: « in das Land gekommen, die Bazungu heißen; das ist, hin und her schwangen ». Sie
tragen auch Segen in sich, da sie uns nun den Regen gebracht haben. Wir sind jetzt hierher (sic) gekommen um Speise, sondern auch
um Samen zu kaufen.
394
Nun bat ich den Freund meines Bruders, er wolle mich mit denselben Händlern heimkehren lassen. Er hörte auf meine Bitte, er gab
mir viele Bohnen und er bereitete mir genügende Wegzehrung. Auch
ich sammelte mir manche Samen für meine liebe Mutter. Dann
sprach der Mann zu mir « fahre dahin mein Sohn in Frieden, begrüße gern deinen Bruder von mir ». Zum Bruder angelangt, fand ich
ihn im Begriffe zu mir zu kommen und mich schnell zurückrufen,
weil mein Vater und meine Mutter von Angst ergriffen wurden wegen
meiner Verspätung und wollen auf ihren Sohn sogar nicht hören und
sprachen: oder du hast ihn verkauft, oder er ist tot und du willst es
uns nicht bekannt machen ». Darum sollte ich bloß drei Tage zur
Ruhe haben, dann kehrte ich mit meinem Bruder nach Hause zurück. Meine Eltern erfreuten sich gar sehr darüber.
Später wurde mein verlangen die weißen Männer zu sehen grösser, da begab ich mich dorthin. Erst staunte ich, als ich sah die langen Häuser und lachte ich aus, ja vielmehr dachte ich bei mir selbst,
dass sie vielleicht nichts wissen vom Bauen, nur, weil keine Rundhütten zu sehen waren! Nun kam das glückliche Los näher. Als ich
sich wie einige Knaben durch Stroh und Brennholz sich schonen
Perlen erwerben konnten, so beschloss ich mich zu arbeiten und die
perlen zu empfangen und damit meiner lieben Mutter zu gefallen.
Denn ich war ganz sicher, dass wenn ich auch zu spät zurückkehre,
aber die Perlen mitbringe, niemand dann mich tadeln kann.
Eines Tages erwählte der ehrwürdige P. Zuembiehl, den ich nie zu
vergessen mag, einige Knaben um die Buchstaben, besonders aber
den Katechismus zu lernen. Auch ich war mit ihnen. Hierauf bekam
ich einige Schwierigkeiten, da ich etwa 2 ½ Stunden von der Mission
nach Hause zurücklegen sollte. Jeder Tag musste ich den Katechismus und die Buchstaben lernen, und zur Besänftigung meiner Eltern noch arbeiten um einige Perlen zu erlangen, so blieb mir kein
Zeit mehr zur rechten Zeit in die Heimat zu erlangen. Meine Neigung
aber bei den Paters zu bleiben, sowie meine Neugierigkeit die europäischen Sachen besonders die Bilder zu betrachten, wurde umso
stärker, dass ich mehr Schwierigkeiten fand. Nachdem ich gänzlich
das A b d (sic) und einigermaßen (sic) den Katechismus gekannt,
bekam ich eine Schöne an einer Kette hängende Muttergottesmedaille und ein Büchlein welches das Half auf Swahili bis jetzt genannt
wird. Ich fühlte mich ganz glücklich und suchte mir einen Wohnort
in der Nähe der Mission.
Nicht später darauf erwählte mich der ehrwürdige P. van Thiel
zum Diener der Paters bei Tisch. Man lehrte mich das Messgebet,
und so wurde ich Messdiener ohne getauft zu sein. Als man im Jahre
1903 die Mission Mibirisi gründen wollte, begab ich mich mit dem
ehrwürdigen P. Zuembiehl nach Kinyaga. Wir waren drei Katechumenen, die baldigst als die ersten Christen von Kissaka, die hl. Taufe
395
empfangen sollten. Nach 16 Tagen waren wir an Ort und Stelle gelangt. Der ehrwürdige Pater ließ sogleich ein aus Gras und Holz bestehendes Haus einrichten. Ein Teil davon wurde Zimmer ein anderer Teil wurde das Zelt für die heilige Messe.
Um 6. Januar im Jahre 1904 taufte uns der ehrw. P. Verfürth,
nachdem den hochw. P. Zuembiehl, der Superior was, uns die bedeutungswollen Namen, nämlich, Kaspar, Melchior und Balthazar
gegeben hatte. Hier bekam ich auch noch wieder eine große Sehnsucht nach meinem Lande zurückkehren. Es dauerte nicht langer
als etwa 5 oder 6 Monate, und dann kehrte ich mit Melchior trotz des
Unwillens der Paters nach Hause zurück.
Als ich nun zu der Mission Nsaza angekommen war, schickte
mich der ehrwürdige Pater Pouget, der damals Superior war und
mich besonders Katechismus gelehrt hatte, in mein Heimatsdorf, um
die Meiningen zu begrüßen. Er gab mir den Auftrag unseren Nachbaren die Worte Gottes zu verkünden. Dort machte diese Arbeit während eines Monats, wie es mir geboten war. Wiederum zum Pater
zurückgekommen, sagte Er nochmals, dass sein Wille ist mich nach
Rubia in die Schule zu schicken. Ohne Widerstand willigte ich ein.
Er ließ mich wieder nach Hause gehen um Abschied von meinen Eltern und Geschwistern zu nehmen. Als ich dort war, so rief mich ein
Unterhäuptling, der in meinen Dorf wohnte, zu sich und sprach
mich mit listigen Worten an, er gebe mir alles was ich begehre, wenn
ich ihn das Schreiben lehre. Er habe gehört, dass auch der König
Juhi Missinga zu schreiben begonnen habe, er auch wolle diesem
Beispiele seines Königs nachfolgen. Ich antwortete darauf dass der
ehrwürdigste Pater Superior des Mission mich in die bessere Schule
schicken will, worin ich das Schreiben besser kennen lernen werde,
und nachdem ich dann das Schreiben am besten gekannt habe, zu
ihm kommen werde um ihn zu belehren. Er sprach: « Gehe hin wo
dich der Pater Schicken will, doch achte darauf, dass du schneller
zurückkommest. »
Als ich die Heimat verließ und wieder nach der Mission zurückkam, fand ich die Reisengenossen ganz bereit. Es waren nämlich 10
Schüler aus Issavi und dann 5 von Kissaka unter denen auch ich
gewesen bin. Um 30. Oktober im Jahre 1904 begann die ernstliche
Reise, und der ehrwürdige P. Smoor wurde unser treuster Führer.
Erst nach der mühevollen Reise kamen wir nach Kagondo an, weil
dort die Schule anfangs sich befand. Ich konnte kaum ein
swahelisches Wort verstehen, das Lesen war nicht genau, das
Schreiben auch nicht ganz nur, man konnte die Schrift ohne Mühe
unterscheiden und lesen, wahrscheinlich mehr als jetzt.
Als man die neuen Schüler erwählte, mit den ersten das Latein zu
lernen, glücklicher Weise war ich mit den Erwählten. Da ich aber
nicht gut das Swaheli, das uns als die Hilfssprache diente, verstehen
396
konnte, so bekam ich auch viele Schwierigkeiten im Latein. Kagondo
verlassen und in Rubia angekommen verblieb ich in demselben Studium. Bald darauf empfingen wir das sogenannte Buch, Epitome,
und wurden wir mit den ersten vermischt. Ich sehnte mich, in die
Unterstufe zurückzukehren, aber mein Lehrer weigerte sich, denn es
war des (sic) Anfang des Verderbens. Nach der Epitome bekam ich
das Buch Flores in der ersten Klasse. Dieses auch verlassen, bekam
ich am 25. November im Jahre 1909 das philosophische Buch, mit
noch 17 Schulkameraden. Um 25 Oktober im Jahre 1910 erhielt ich
das Buch der Theologie mit 9 meiner Schulkameraden.
Ich sehe klar, wie der liebe Gott mich geliebt und in seiner Barmherzigkeit auf das glückliche mich geleitet hat. Er giebt (sic) mir dadurch ein Kennzeichen, dass Er gewollt hat, mich wahrscheinlich als
Hilfe der Patres (sic) in dem wichtigsten Geschäfte der Bekehrung der
Schwarzen anzuwenden339. Meine Schwachheit ist zwar groß, mit der
Gnade Gottes werde ich stark sein. Ich empfehle mich darum in Ihre
guten Gebete. Nehmen Sie beste Wohltäterin, diese Worte über meine Nichtigkeit gefälligst als das Zeugnis meiner Anerkennung Ihrer
Wohltat und meiner innigsten Dankbarkeit an
Ihr dankbarster
Balthazar Kafuku
2. Lettre de l’Abbé Balthazar Gafuku du 14 novembre 1910 au
Père Théodore Frey340
Lettre d’un séminariste noir.
Un certain nombre de séminaristes nègres de la Mission du Nyanza-Méridional ont récemment commencé leurs études de théologie.
Plein de joie, le Nègre Baltazar Gafuku du Rwanda nous a raconté
dans une petite lettre rédigée dans un allemand correct, la fête de la
prise d’habit et le début des études théologiques.
Rubia, le 14 Novembre 1910.
Très Révérend Père341 !
Malgré tout, il est de notre devoir de remercier le bon Dieu pour
sa miséricorde de nous avoir tiré du paganisme et de nous avoir ap-
339 Balthasar Kafuku hat am 15. August die Tonsur erhalten.
340 B. GAFUKU, « Brief eines schwarzen Seminaristen», in Afrika-Bote, 1911, pp. 121-
123.
341 Au Révérend Père Théodore Frey (1875-1954), provincial des Pères Blancs. Trier.
397
pelé à entrer dans la vraie Eglise catholique, et encore de nous avoir
fait baptiser par un vrai apôtre, une raison de plus pour être reconnaissant envers ceux qui ont agi comme intermédiaires entre Dieu et
nous, pauvres Africains. Tous ceux, qui par leur prière inlassable ont
collaboré à notre Salut, méritent aussi nos remerciements parce
qu’ils ont participé à sauver nos âmes.
Nous nous ne réjouissons pas seulement parce que le don de la vie éternelle
est descendu sur nous d’une heureuse
façon, mais aussi parce que le bon Dieu
nous a épargné des faux enseignements
par lesquels beaucoup de pauvres
païens se sont perdus ; Il nous a fait
entrer dans l’Eglise de notre Seigneur
Jésus Christ, en plus Il nous a donné la
plus belle charge par laquelle nous
sommes non seulement ses serviteurs,
mais en plus ses amis. Par conséquent,
il m’est permis, pour cette raison,
d’exprimer nos joies que nous avons
reçues et aussi celles que nous allons
encore recevoir, particulièrement au
début de cette nouvelle année.
L’ABBE GAFUKU (1882-1959)
Premièrement, notre joie est d’avoir
terminé d’étudier la philosophie, que le Bon Dieu a eu la patience de
nous laisser habiter encore pour longtemps dans le séminaire et qu’Il
nous a permis d’apprendre la belle science de théologie qui est salutaire ; deuxièmement, Il nous a réjouis quand les nouveaux habits
sacerdotaux nous ont été remis, pour rejeter nos anciens. Il nous a
donné ces nouveaux habits à nous, les dix jeunes gens, pour montrer que nous Lui appartenons et que dès maintenant nous avons
quitté l’homme ancien pour être des hommes nouveaux, devenus des
êtres précieux appartenant à notre Seigneur.
Les habits donnés par Dieu à ses serviteurs devraient avoir une
signification particulière pour Lui c’est-à-dire d’avoir donné sa bénédiction. Le 16 octobre a été une journée très réjouissante. Les habits
du dimanche du très Révérend Monseigneur J. Sweens ont été bénis le matin. Ensuite, pour encourager les étudiants, nous avons pu
écouter une très belle instruction en kiswahili sur le choix de faveur
de Dieu et sur le concept du Salut apporté par la Sainte Eglise. Après
cela nous avons reçu nos habits sacerdotaux accompagnés par des
chants pieux et religieux ayant pour but de nous encourager à suivre
le Christ.
398
Celui qui a reçu le cadeau de Dieu doit certainement vivre dans la
joie et dans la reconnaissance, comme il est écrit dans le psaume 69
(5. B) :
« Ceux qui Vous chercheront dans la joie et aimeront Ton Salut,
diront toujours : Que le Seigneur soit loué » !
Nous aussi, nous devrions nous réjouir ; et si nous considérons la
Très Sainte Vierge, quand elle était à la maison où elle a entonné le
Magnificat, quand elle était remplie d’une joie céleste, alors nous
aussi, nous pouvions dans notre joie quotidienne entonner une fois
avec elle et chanter le Magnificat anima mea342.
La première année d’étude de théologie a commencé le 25 octobre ; les livres de théologie destinés pour nous devaient encore arriver, c’est pourquoi quelques livres ont été rassemblés chez les Révérends Pères ; nous les avons empruntés. Cette science admirable a
augmenté notre plaisir parce qu’elle ne concerne que notre Bon Dieu.
Nous étudions maintenant la religion vraie et son caractère spécifique. Il nous est apparu que la science de théologie est légèrement
plus facile que la philosophie. Toutefois je ne peux pas l’affirmer par
l’expérience, étant donné que nous ne l’avons pas encore étudiée
beaucoup.
LES THEOLOGIENS NOIRS A RUBIA AVEC LEURS PROFFESSEURS
(MGR JOSEPH SWEENS, AU MILIEU, ET
BALTHAZAR GAFUKU, A LA DERNIERE RANGEE, LE PREMIER A DROITE)
342 « Mon âme exalte le Seigneur » (Luc 1 :14).
399
Nous nous recommandons à vos prières pour que nous puissions
discerner ce que le Bon Dieu veut faire de nous, et pour qu’il nous
donne les moyens de Le suivre courageusement et sans regarder en
arrière. Nous aussi, nous voulons prier volontiers pour vous, ô Révérend Père et tous nos bons bienfaiteurs pour que le Salut de votre
âme et celui des âmes de tous les hommes, en particulier de tous les
pauvres Africains, contribuant ainsi à la glorification de son saint
Nom.
Très respectueusement
votre enfant
Balthazar Kafuku
de Kissakka
BRIEF EINES SCHWARZEN SEMINARISTEN
(Le texte orignal publié dans Afrika-Bote en caractères gothiques)
400
BRIEF EINES SCHWARZEN SEMINARISTEN
(Le texte en lettres latines)
Eine Unzahl Negerseminaristen in der Mission Süd-Nyanza haben seit
kurzem ihre höheren theologischen Studien begonnen. Vol Freude berichte
einer von ihnen, der Ruanda-Neger Baltasar Kafuku, in einem deutsch abgefassten Briefchen über die Feier der Einkleidung und den Beginn der
theolog. Studien.
401
Rubia, den 14. November 1910
Hochwürdiger Herr Pater 343!
Wie es unsere Plicht ist, stets dem lieben Gott Dank zu sagen, der
uns aus lauter Barmherzigkeit aus dem Heidentume herausgezogen
und zu wahren, katholischen Kirche
berufen hat, idem Er uns durch Seine
wahren Apostel taufen ließ, so müssen
wir auch mit Recht denjenigen dankbar
sein, die sich als Mittler zwischen Gott
und uns arme Afrikaner gestellt haben,
um uns entweder durch ihr inständiges
Gebet noch mehr dieses ewigen Heiles
teilhaftig zu machen, oder kraft ihrer
großen Freigebigkeit uns die Gelegenheit zur Erlangung desselben darbieten.
Unter diesen allen, die zu unserer Errettung mitgewirkt haben, find
auch Sie eines solchen Dankes wert, da Sie Teilnahme haben an der
Rettung unserer Seelen.
Wir freuen uns so sehr, nicht nur, weil das Los von Ewigkeit her
in glücklicher Weise auf uns gefallen ist, indem der liebe Gott uns
von falschen Lehren frei machte, durch welche viele armen Heiden
zu Grunde gerichtet worden sind, und in die Kirche unseres Herrn
Jesu Christi einführte, sondern auch weil Er uns dazu den schönsten Beruf gegeben hat, durch welchen Er uns nicht bloß zu seinen
Dienern, sondern auch sogar zu Seinen Freunden zu machen gewollt
hat. Es möge mir deshalb also gestattet sein, furz von dem Beweggrunde unserer Freuden, die wir hatten und noch haben, besonders
in diesem neu beginnenden Jahre erzählen zu können.
Erstens, darin besteht unsere Freude, dass die Philosophie zu
Ende gekommen ist, und dass der liebe Gott die Geduld gehabt hat,
uns noch länger im Seminar wohnen zu lassen, und dass Er uns die
Schöne, heilsame Theologiewissenschaft zum Lernen zu geben sich
gewürdigt hat; zweitens, hat es uns gefreut als Er uns neue, priesterlichen Kleider anziehen ließ, nachdem Er die alten von uns weggeworfen hat. Diese neuen, priesterlichen Kleider hat Er uns gegeben
zum Zeichen, dass wir zehn junge Leute Ihm angehörig seien, und
dass wir uns nun jeden Tag, nachdem wir den alten aus- und der
neuen Menschen angezogen haben, ansehen müssen als ein dem
Herrn geweichtes Eigentum.
Die von Gott uns als Zeichen Seiner auserwählten Diener gegebenen Kleider mussten auch wohl von Ihn eine besondere Gutheissung
haben, d. h. Seinen Segen. Der sechzehnte Oktober war ein sehr
343 An den hochw. Herrn P. Theodor Frey, Provinzial der Weißen Väter. Trier.
402
erfreulicher Tag, in welchem gleich morgens nach der Betrachtung
die weisen Sonntags Kleider vom Hochwürdigsten Herrn Bischof
J. Sweens gesegnet wurden. Nachdem man einen schönen, in der
Kisuaheli-Sprache gesprochenen Unterricht über die Gnadenwahl
Gottes und die heilbringenden Absicht der heiligen Kirche zur Ermunterung der übrigen Schüler vorgebracht hatte, wurden uns die
priesterlichen Kleider unter frommen, kirchlichen Gesängen, die sich
vorzüglich auf die Nachfolge Christi beziehen, zum Anziehen gegeben.
Wer die Gabe Gottes empfangen hat, der soll gewiss in Dankbarkeit frohlocken, wie es auch in dem 69. Ps. (5. B.) geschrieben steht :
« Über alle, die Dich suchen, sollen frohlocken und die Dein Heil
lieben, sollen immerdar sagen: hochgelobt sei der Herr! »
Auch wir sollten uns freuen; und wenn wir die seligste Jungfrau
betrachten, als Sie einmal bei Ihrer Base war und das Magnificat
anstimmte, als Sie von himmlischen Wonnen erfüllt wurde, so konnten auch wir in unserer Freude an jenem Tage während der heiligen
Messe mit Ihr das Magnificat anima mea anstimmen und mitsingen.
Um 25 Oktober wurde das erste Theologiestudium begonnen; da
aber die für uns bestimmte Theologiebücher noch nicht gekommen
waren so sollten deshalb einige Bücher der ehrwürdige Paters versammelt und uns geliehen werden. Die herrliche Wissenschaft hat
unsere Wonne vermehrt, weil sie nur über den lieben Gott handelt.
Wir studieren jetzt die wahre Religion und das ihr entsprechende
Zeichen. Es erschien uns die Theologiewissenschaft etwas leichter zu
sein als die Philosophie, nicht aber kann ich es durch Erfahrung
behaupten, denn wir haben noch nicht vieles davon gehabt.
Wir empfehlen uns Ihren Gebeten, damit auch wir das erkennen,
was der liebe Gott mit uns machen will, und Er uns die Mittel gebe,
Ihm mutig und ohne Zurückschauung nachzufolgen. Auch wir wollen gerne für Sie, o Hochwürdiger Pater, und alle unsere guten Wohltäter beten, auf das Heil Ihrer Seele und das der Seelen aller Menschen, insbesondere aller armen Afrikaner, zur Verherrlichung Seines heiligen Namens wirken können.
Hochachtungsvoll
Ihr Kind
Balthazar Kafuku
aus Kissakka
403
ISSAVI (SAVE) – NSASA (NZAZA) – KAGONDO – RUBYA (RUBIA-ROUBIA)
404
4
LES DEBUTS DU SEMINAIRE DE RUBIA (RUBYA)
Suivent maintenant deux textes qui concernent les débuts du séminaire de Rubia. Ce séminaire commença comme une école pour former
des catéchistes d’élite en 1903. Au début, il était installé à Kagondo344. Puis en 1904, il déménagea à Rubia quand les premiers candidats rwandais arrivèrent, accompagnés par le P. Smoor (18721953)345. Parmi les candidats, il y avait le futur Abbé Gafuku.
L’école de catéchistes sera transformée en Grand Séminaire au courant de l’année 1909. Le P. Cuypers deviendra son premier recteur 346.
1. Kagondo (Immaculée Conception) Kyanja347
Pour avoir une idée des difficultés contre lesquelles se heurte la
mission du Kyanja, il serait bon de relire ce qui a été écrit il y a
presque 13 ans par les deux premiers Missionnaires qui ont parcouru le pays pour chercher à s’y établir. Le raconter serait long, mais je
renvoie les Confrères qui s’y intéresseraient à la Chronique N° 56
d’Octobre 1892. Là, sous le titre « Premiers efforts pour la fondation
344 En novembre 1903, Mgr Hirth fonde une école « centrale de catéchistes » à Kagondo
dans le Kyanja. Le but de cet établissement était d’amener des jeunes au sacerdoce.
L’œuvre sera transférée à Rubya en novembre 1904. Mgr Hirth avait écrit au P. Brard :
« Cette station est située sur un plateau, salubre et bien peuplé. C’est ce que nous
avions de mieux à offrir aux élèves du Rwanda » (HEREMANS – E. NTEZIMANA,
op.cit., p. 120).
345 Le P. Corneille Smoor naquit le 29 avril 1872 à Oud-Gastel (Breda). Il entre chez les
Pères Blancs. Le 18 mars 1899, il est ordonné prêtre. Nommé au Nyanza Méridional
chez Mgr Hirth, il travaille d’abord à Ukerewe, puis à Save au Rwanda où il arrive en
avril 1901. Il avait reçu la consigne de s’occuper spécialement des écoliers et de découvrir des vocations ecclésiastiques. En octobre 1904, il conduit dix séminaristes de
Save et cinq de Zaza au Séminaire de Rubya où il travaillera jusqu’en 1907. Il passe
presque toute sa vie au Rwanda sauf quatre ans, de 1918 à 1922 dans la préfecture
apostolique de Lindi. Il meurt à Butare le 6 octobre 1953 (Notices Nécrologiques).
346 Grand Séminaire Saint-Charles Borromée, Jubilé de 75 ans d’existence dans la vallée de Nyakibanda, 290 pp., http://nyundodiocese.info/2016_ARTICLES/HISTOIRE
_NYAKIBANDA.pdf.
347 A. MEYER, « Kagondo (Immaculée Conception) Kyanja », in Rapports Annuels, Vicariat du Nyanza Méridional (1er juillet 1904 – 1er juillet 1905), Chronique de la Société des
Missionnaires d’Afrique, 28ème Année, N° 125, Mars 1906, pp. 144-148.
405
d’un poste de Missionnaires au Kiziba » (p. 554) ils pourront voir ce
que les premiers apôtres avaient eu à souffrir du roi du pays. Il y est
appelé Raizzi ou Kaizzi, mais n’est autre que notre despote Kahigi en
personne.
Lorsqu’en 1903 notre Vénéré Vicaire apostolique voulut à tout
prix se fixer dans le pays du Kyanja, il se heurta de nouveau à un
refus du roi, mais cette fois-ci quand même, grâce à l’autorité du
chef du district, M. von Steumer, le mauvais vouloir du roi devait
céder à l’instance de Sa Grandeur. Il faut l’avouer, le Fort de Bukoba
aurait pu faire céder à la Mission un terrain plus convenable que le
bas-fond de Kyegaromola, d’autant plus qu’on avait exprimé le désir
de se fixer sur le magnifique plateau du Kyanja proprement dit ;
mais le Gouvernement lui-même, en face de Kahigi, n’a pas osé ou
n’a pas voulu faire davantage et forcer le roi à abandonner ce qu’il lui
répugnait de donner. C’était cependant déjà quelque chose que ces
trois bananeraies et ces 150 hectares de hautes herbes qui ne servent à rien. C’était une prise de possession, car une fois dans le
royaume des Bahamba on ne lâchera plus ces quelques mottes de
terre, mais on s’efforcera de gagner peu à peu les âmes. C’est une
affaire de patience et de prudence que d’agir et d’instruire en trompant la surveillance des Chefs de tout calibre.
Notre Mission a progressé tout doucement pendant cette année.
Nos chrétiens se sont augmentés de beaucoup de Baganda venus de
leur pays et qui ont obtenu dans nos environs des bananeraies. Malheureusement, ces pauvres gens ne sont pas ce qu’il y a de meilleur
en fait de chrétiens, et leur manière de pratiquer la religion ne sera
certainement pas un grand stimulant pour nos Bahamba. Il n’y a pas
à s’en étonner et je ne voudrais pas non plus calomnier les Baganda
qui, chez eux, d’après tous les Missionnaires qui peuvent s’en rendre
compte sur place, sont des chrétiens pieux et pratiquants. Ce ne
sont pas évidemment les meilleurs qui ont émigré pour aller se fixer
dans un pays où il n’y avait pas de Missionnaires. Nous nous efforçons de conserver les quelques bons et de ramener dans l’ordre les
pauvres égarés ; mais il faut bien l’avouer, tout cela sans beaucoup
de consolation. Nous avons inscrit 116 néophytes, mais ce chiffre
reste en deçà de la vérité, car il y en bien d’autres que nous ne connaissons pas.
Les Baganda sont donc les seuls dans le pays à qui Kahigi accorde la permission de prier ; lui-même en convient, disant que c’est
leur travail. « Ils prient dans leur pays, qu’il prient aussi ici ».
Ce que le roi permet aux étrangers, il ne le permet pas à ses
propres sujets, et voilà pourquoi nous n’avons guère de catéchumènes depuis que le poste de l’Immaculée Conception a été fondé
(mai 1903). Ne nous en plaignons pas, la lenteur des commencements et les difficultés contre lesquelles nous nous heurtons, la rage
406
que met le diable à annihiler nos efforts nous sont une preuve que
Dieu et notre bonne Patronne ont pris notre œuvre en leurs mains. Il
y a donc un avenir que nous envisageons avec beaucoup de confiance pourvu que nous ne l’entravions pas par nos fautes.
Le roi n’a pas changé grandement à notre égard ; ce qu’il a défendu l’année dernière, il l’a maintenu, et encore aujourd’hui les gens ne
sont pas libres de venir chez nous. De fait, nous nous en apercevons
très bien et faisons tous les jours la pénible constatation que notre
cour est vide. Cependant il ne faudrait pas croire qu’il n’y a pas un
seul Muhamba à aimer la religion et à vouloir l’embrasser. Il y a des
braves gens qui tout en restant inconnus s’efforcent d’apprendre les
prières ; ils ne se produisent pas encore au grand jour, cela pourrait
leur coûter cher, mais ils persévèrent et s’entrainent mutuellement à
connaître Dieu et à désirer le baptême. Dans tous les villages aux
environs de la Mission nous avons quelques catéchumènes et leur
nombre va toujours en s’augmentant, quoique bien doucement.
Presque tous sont jeunes de 18 à 25 ans et des enfants.
Parmi les gens plus âgés nous n’en comptons guère. Ceux qui
sont établis et possèdent une bananeraie craignent trop de la perdre,
si l’on venait à savoir qu’ils nous fréquentent. Etre chassé, ou être
corvéable à merci, voilà les deux alternatives des Bahamba qui veulent se faire instruire. Voilà aussi pourquoi les enfants et les jeunes
gens ont moins à redouter de la défense du roi, et c’est parmi eux
que se recrutent nos catéchumènes et d’où sortiront, dans quelques
mois, nos quelques premiers chrétiens du pays. A entendre causer
les vieux, ils voudraient eux aussi faire comme les jeunes, mais pour
le moment, disent-ils, cela leur est impossible, et toujours ils vous
donnent de l’espoir en disant : « Attendre encore quelque temps, tu
verras, tout le monde priera ». Pour preuve de bonne volonté, ils
viennent de temps en temps avec un cadeau : un régime de bananes
douces, des œufs, des poules, une cruche de marwa (bière indigène),
de moulamba (vin de bananes) ou d’autres produits de leurs champs
et bananeraies. Sans doute ce n’est pas l’amitié seule qu’ils ont pour
nous qui les pousse à ces actes, la plupart du temps c’est l’espoir de
recevoir au moins le double de la valeur de l’objet offert ; ce qu’ils ne
reçoivent pas toujours ; mais toujours est-il qu’avec le présent que
nous leur faisons en retour, ils emportent quelques paroles qui peu à
peu pourront faire lever les germes de leur conversion.
Un autre moyen que nous prenons pour avoir du monde à notre
portée, c’est de les engager à venir travailler chez nous ; il n’y a guère
que de ces ouvriers libres dont nous puissions espérer quelque
chose. Pour nous, c’est un moyen de les voir et de les instruire ; pour
eux, c’est toujours une excuse qui les met un peu à l’abri des tracasseries des chefs ; car, comme il faut payer l’impôt, il faut bien qu’ils
trouvent dans leur travail de quoi le payer.
407
De notre côté nous allons les voir dans leurs familles pour causer
avec eux et les gagner tout doucement à Dieu. C’est une chose que le
roi ne peut pas nous défendre. Il a pu nous reléguer sur un misérable terrain où il n’y avait que des ronces et de mauvaises herbes,
mais il ne peut pas nous empêcher de sortir et d’aller visiter ceux qui
n’ont pas la même liberté que nous. Ces promenades ne sont pas
toujours agréables : nous avons à subir plus d’un affront : les gens
ne nous saluent pas, ne daignent pas répondre à nos paroles et ne
font aucune attention à notre présence. Celui qui nous traite ainsi
aujourd’hui, nous avait cependant bien reçus l’autre jour ; c’est
qu’aujourd’hui il a chez lui un homme de la capitale et voilà pourquoi notre pauvre ami fait mine de ne pas nous connaître. Il n’est
pas toujours besoin d’un espion du roi pour inspirer la crainte aux
indigènes, souvent les voisins y suffissent, car se décrier entre eux
n’est pas la moindre imperfection de nos Nègres. Heureusement cet
état n’est pas universel ; il y a des villages dont nous avons gagné le
chef et où nous sommes reçus partout avec joie et amabilité.
Le chef dont je parle est un grand sorcier du pays, il s’appelle Lukebera et est craint du roi même. Ce Lukebera laisse ses gens assez
tranquilles, et voilà pourquoi ceux-ci s’approchent de nous plus que
ceux des autres villages. C’est des siens que sortiront sûrement les
premiers chrétiens Bahamba.
Pour ne pas nous laisser perdre complètement notre temps au
milieu d’un peuple craintif et tracassé par ses chefs, Dieu est
venu à notre aide en inspirant à quelques enfants le désir de venir se fixer chez nous. C’étaient des enfants de l’Ecole que le
Fort de Bukoba avait concédée à la Mission. Pour eux il n’y avait
évidemment pas de défense de nous fréquenter. Quelques-uns
même se sont attachés complètement à nous, partageant leur
temps entre la classe et différents travaux rétribués. Peu à peu
leur nombre s’est augmenté, et aujourd’hui ils sont au nombre
de vingt-cinq. Tous les jours ces enfants ont une instruction religieuse, afin que, quand ils vont voir leurs parents ou amis, ils
soient capables de colporter la Bonne Nouvelle. Plusieurs nous
amènent leurs petits amis et même des grands. C’est grâce à eux
que nous avons quelques catéchumènes que compte actuellement la Mission348.
L’école des externes est assez florissante depuis son institution.
Au commencement c’était une véritable corvée pour ces petits de
venir tous les matins à la Mission pour apprendre l’a b c. Tous veS. MINNAERT « La place de l'enfant dans la stratégie missionnaire du Cardinal
Lavigerie et son application au Rwanda par le P. Brard de 1900 a 1906 (1) et (2)», in
Dialogue, Mars-Mai 2014, nr 205, pp. 178-223, et Avril-Juillet 2016, nr 208, pp. 164200.
348
408
naient par crainte d’encourir un procès en cas d’absence. Peu à peu
cependant cette crainte disparut, car les délinquants restaient toujours sans punition ; et vraiment comment aurions-nous pu punir ?
De petites récompenses firent mieux l’affaire, et c’est le moyen
qui a sauvé l’école du naufrage. Elle est considérablement augmentée et, aujourd’hui, la plupart de ceux qui la fréquentent
sont des volontaires alléchés surtout par la récompense qui couronne leur assiduité et leurs progrès. Tous ceux qui savent lire
couramment demandent et obtiennent une histoire sainte dans
la langue du pays. Sur les 80 enfants inscrits, il n’y en a pas la moitié qui soit là chaque jour. On dirait qu’ils font en sorte de venir tous,
mais chacun à leur tour ; du reste l’essentiel est qu’ils nous connaissent et aiment à venir.
La première moitié de cette année a été occupée surtout aux constructions. Notre poste se compose maintenant d’une maison
d’habitation ayant 3 chambres doubles pour les missionnaires et
d’un réfectoire flanqué d’une chambre de chaque côté. Ces deux bâtiments sont construits en briques cuites et devraient être couverts
de tuiles. Malheureusement celles que nous avions fabriquées et
mises déjà sur le toit n’ont pas su braver les pluies. On les a donc
enlevées et remplacées par des écorces de bananiers. En ce moment
nous sommes en train de fabriquer des tuiles plus solides.
Les autres constructions de la Mission : église, école, etc. sont en
roseaux et couvertes de paille. L’année prochaine nous comptons
élever une chapelle qui fera plus d’honneur à Dieu que le pauvre
hangar d’aujourd’hui.
Comme partout nous avons essayé quelques plantations pour
procurer à la mission des vivres et les bois nécessaires dans un avenir lointain : eucalyptus, caoutchoucs, savonniers, acacias, arbres
fruitiers, arbres indigènes et autres espèces de la côte. Les malchances que nous avons eues dans nos dernières cultures seront,
espérons-le, compensées dans nos prochains essais, si des pluies
abondantes viennent seconder nos peines.
Depuis la fin de Novembre 1904, le poste de Kyanja se compose
des PP. Meyer [1873-1965] et Kuypers et du Fr. Fulgence [1874-1916].
A cette aussi nous ont quittés le P. Riollier [1876-1938] et le Fr Alphonse qui sont allés en compagnie du P. Smoor [1872-1953]349 habiter le nouveau poste d’Ihangiro.
349 Dans le journal de Rwaza nous lisons : « 22 octobre 1904 –
Le cher P. Smoor
nous quitte pour aller fonder une station au Kiziba. Il avait passé 3 ans ½ ici et
peut être considéré comme un des fondateurs d’Isavi. Il emporte avec lui les
regrets de ses confrères et des néophytes ; beaucoup pleurent son départ ; c’est
le meilleur éloge qu’on puisse faire d’un missionnaire. Il était vraiment le fondateur de la classe ; aussi emmène-t-il avec lui 10 de ses élèves, qui vont continuer
leurs études à l’école centrale du vicariat au Kiziba. Mgr Hirth écrivait à la date
409
La santé des Missionnaires est très bonne, abstraction faite cependant de quelques petites fièvres qui se présentent d’ailleurs partout ; notre climat est sain et promet bonne santé à celui qui sait
toujours agir avec prudence.
Al. Meyer.
2. Rubya (Ecole des Catéchistes) Ihangiro350
C’est au mois d’Octobre [1904] que 15 enfants du Rouanda sont
venus rejoindre les premiers élèves de l’école de catéchistes. On avait
d’abord pensé que ces jeunes gens ne pourraient jamais s’acclimater
sur les rives du Nyanza, mais vu la prochaine translation de l’école
sur le magnifique plateau du Kyanja, il n’y avait plus lieu de
craindre. Les anciens furent-ils effrayés en voyant arriver ces fiers
montagnards, la lance à la main ? Je ne le crois pas, mais ils pensèrent au moins qu’ils devraient faire les humbles pendant quelques
jours. Un épisode de la vie écolière qui se produisit peu après la rentrée vint d’ailleurs les en convaincre de plus en plus
Un beau matin, je remarquai que quelques enfants étaient chagrins ; devinant que quelque plaisanterie d’écoliers était cause de
cette tristesse, je demandai à l’un d’eux ce qui était cause de cette
tristesse, je demandai à l’un d’eux ce qui était survenu. « Père me dit
l’enfant, nous ne pouvons plus rester avec nos nouveaux camarades.
– Et pourquoi donc ? Ah ! nous ne pouvons plus manger ; les nouveaux venus accaparent tout ». Il ne faut pas trop s’étonner de ce
petit tableau ; il serait à la vérité bien surprenant de voir dès les
premiers jours la charité la plus parfaite régner au milieu d’une
troupe d’enfants venus de pays où les us et coutumes diffèrent entièrement.
Au bout de quelques semaines les nouveaux venus laissaient
leurs petites espiègleries et bientôt l’on vit les boute-en-train d’hier
humbles et dociles.
du premier octobre : « Je désire que le P. Smoor amène 10 enfants d’Isavi. Ces
enfants doivent savoir lire, écrire et parler le kiswahili de la grammaire Delaunay, si possible du moins. Les autres conditions sont : néophytes de 14 à 17
ans ; heureux caractère, docile surtout, piété, sante. (…) 2 novembre 1904 –
Arrivée des PP. Loupias et Verfürth. Mort de Filipo Balutwanimana [Barutwanimana], jeune homme d’environ 17 ans qui était allé conduire le P. Smoor à Kisaka. Pris de fièvre en route, il meurt à Ishenda [colline au Sud du Bugesera]. C’est
notre premier néophyte qui meurt, c’est aussi un des meilleurs » (HEREMANS – E.
NTEZIMANA, op.cit. pp. 119-122).
350 « Rubya (Ecole des Catéchistes), Ihangiro », in Rapports Annuels, Vicariat du Nyanza Méridional (1er juillet 1904 – 1er juillet 1905), Chronique de la Société des Missionnaire d’Afrique, 28ème Année, N° 125, Mars 1906, pp. 149-152.
410
Le grand évènement de l’année pour notre école a été sa translation. C’est au mois de Décembre que l’école des catéchistes, fondée il
y a un an au Kyanja, a été transférée à Rubya dans l’Ihangiro.
L’Ihangiro est le royaume de l’un de ces roitelets qui se sont partagé
la rive Ouest du lac Victoria-Nyanza. Le voyageur, qui vient de Bukoba et dirige ses pas vers le Sud, peut apercevoir, en quittant le
royaume de Kahigi, un plateau long de quelques dizaines de kilomètres. Protégée par d’immenses murailles naturelles de près de cent
mètres de hauteur, cette masse vue de loin ne paraît être tout
d’abord qu’un désert, mais si l’on pousse la curiosité jusqu’à escalader ces nouveaux remparts, on sera tout étonné de rencontrer une
contrée extrêmement fertile et couverte de vastes bananeraies. La
divine Providence a transformé ce site charmant en un véritable paradis terrestre : mille ruisseaux répandent partout la fertilité. On ne
pouvait donc choisir un pays plus favorable pour l’établissement de
l’école.
Notre déménagement fut l’affaire d’une journée ; chaque enfant
eut bien vite lié la natte qui compose tout son trousseau, et des porteurs se chargèrent des quelques tables de nos petits collégiens. En
montant la colline à laquelle est adossée
la mission du Kyanja, tout le monde jeta
instinctivement un regard en arrière pour
voir une dernière fois le lieu témoin de
nos joies d’une année mais aussi de nos
premières peines, et quelques minutes
après on apercevait la belle contrée qui
devrait nous recevoir ;
Le P. Smoor et le F. Alphonse nous
avaient devancés de quelques jours pour
choisir l’emplacement définitif de la future mission et commencer à bâtir les
paillotes qui devaient nous servir d’abris.
Par suite de notre départ précipité, on
avait eu juste le temps de bâtir un hangar
LE. P. SMOOR (1872-1953)
en paille de vingt mètres. Comme on était au beau milieu de la
brousse, on essaya de tirer le plus grand profit de la seule maison
construite, et on songea tout d’abord à abriter les enfants pour la
nuit. Le problème fut vite résolu ; après avoir réservé quelques
mètres carrés pour y dresser notre chapelle portative, on divisa le
reste en quarante-neuf parties, après quoi chacun se mit à installer
son nid. Les enfants s’en allèrent dans la brousse arracher une brassée d’herbe et composèrent ainsi un matelas pour se défendre de
l’humidité du sol ; pendant la nuit un lubugo (vêtement fait d’écorce
d’arbre) fut l’unique couverture que chaque enfant eut pour se protéger du froid qui est très vif en cette contrée. Le divin Maître parta-
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geait pendant ces jours la pauvreté de ses enfants ; tous les matins
le Roi des rois consentait à descendre parmi nous dans une petite
chambre aussi pauvre que l’était l’étable de Bethléem.
Ces premiers jours furent sans doute un peu pénibles ; mais c’est
aussi une pierre de touche pour la vertu de nos jeunes catéchistes.
Tous furent heureux de ressembler un peu au divin Enfant de Nazareth ; c’est ainsi que l’on vit rester auprès de leurs frères malades,
pendant que d’autres se dévouaient à préparer leur modeste repas.
Au bout de 15 jours on avait bâti quatre grandes huttes indigènes
qui devaient abriter notre jeunesse ; les palais scolaires étaient achevés, on pourrait donc se remettre au travail. Notre premier abri fut
vite transformé en salle d’étude, de classe et d’exercices ; les maisons
indigènes devaient servir désormais de dortoir et de réfectoire. Ce fut
un vrai jour de fête pour nos écoliers quand ils purent reprendre
l’étude qui du latin, qui du kiswahili. Après l’étude, cette jeunesse fit
ses délices de consacrer ses récréations à défricher les alentours, et
c’est ainsi que de jolis jardinets ont succédé aux hautes herbes. Ces
constructions n’ont sans doute guère favorisé la vie de recueillement
si nécessaire cependant à une école, mais on pourrait peut-être
avouer que le Noir s’accoutume plus facilement au bruit que l’Européen. Pendant le cours de cette année, la vie de ces enfants a été
partagée entre la prière, l’étude et le travail manuel. Trois fois le
jour ils viennent en commun chercher force et courage au pied du
tabernacle et la plupart d’entre eux se font un bonheur d’aller visiter
Notre Seigneur, quand leur règlement leur donne quelques instants
de liberté.
Nos petits catéchistes ont plus d’une heure d’instruction religieuse chaque jour ; c’est dans ce cours de religion que nous essayons d’imprimer sur cette cire molle les grandes vertus dont ils
auront besoin. Si l’on juge d’un arbre par ses fruits, on doit avouer
que la grâce a déjà bien transformé ces jeunes cœurs depuis un an.
Un petit fait, arrivé il y a quelques mois, peut convaincre de leur
obéissance. Vers six heures et demie du soir a lieu la lecture spirituelle ; or il arriva un jour que le Père, chargé de donner le signal de
la fin de l’exercice, l’oublia entièrement. Après avoir chanté le Sancta
Maria à la prière du soir, on s’aperçut alors que les enfants continuaient toujours leur lecture !
Deux fois par semaine, les plus anciens divisés en cinq groupes
vont visiter les villages environnants et s’exercer ainsi au zèle apostolique. Des paroles d’enfants convaincront peut-être difficilement l’âge
mûr et la vieillesse ; quoi qu’il en soit, ces promenades réitérées gagnent plus d’un cœur et nous permettent de voir la pratique de la
charité se développer dans ces néophytes. Pendant le cours de
l’année plusieurs rejetés de tout le monde ont été secourus par eux,
et Dieu sait le bonheur qu’ils auraient à baptiser ces infortunés à
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l’heure de la mort si la surveillance minutieuse des infidèles ne les
empêchait d’approcher alors des moribonds. Un soir, deux d’entre
eux vinrent nous raconter en pleurant comment ils avaient été écartés du chevet de l’un de leurs pauvres ; leur inquiétude ne cessa que
lorsqu’on leur eut dit que Dieu était content de leur bonne volonté.
Tout en se livrant à l’étude, ces enfants gardent l’habitude du travail manuel. Les récréations sont consacrées à manier la pioche et à
confectionner de modestes habits. Quoique la préparation de la
nourriture soit chez les Nègres le travail des femmes, nos petits catéchistes se sont dévoués pendant cette année à éplucher eux-mêmes
les bananes destinées à leur repas.
Pour résumer en un mot nos impressions, nous devons dire que si
Dieu nous a ménagé quelques petits ennuis dans la formation de ces
enfants, on a été largement payé par leur bonne volonté, leur application et leur piété. Cette récompense dépasse surabondamment ce
que l’on souffre, car Adolescens in via qua ingressus fuerit, etiam cum
senuerit non recedet ab ea (Prov.)351. Puisse cette parole des Livres
Saints se réaliser352 !
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351 Traduit du latin : « Celui qui aura commencé un chemin pendant son adolescence,
ne l'abandonnera pas même quand il aura atteint la vieillesse ».
352 Lisez aussi : J. RUTERANDONGOZI, Le Clergé du Rwanda, Histoire de l’Education
Ecclésiastique au Rwanda (1904-1950), Kigali, Novembre 2017, 236 pp.
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