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Historien, agrégé d’histoire, docteur et HDR, chercheur titulaire à l’EHESS, Vincent Duclert a consacré, le 20 juin, une conférence à la dimension internationale de Michel Rocard. De l’Algérie au Rwanda, de la Nouvelle-Calédonie au conflit israélo-palestinien, il révèle un Rocard diplomate, médiateur et artisan de paix, guidé par une exigence de vérité et de compromis.
Un Rocard méconnu
On croit connaître Michel Rocard : l’homme de la « deuxième gauche », le Premier ministre de François Mitterrand, l’artisan du RMI, le négociateur des accords de Matignon sur la Nouvelle-Calédonie. Mais pour Vincent Duclert, invité par la Société de l’histoire du protestantisme français, cette image demeure incomplète.
Introduite par Henri Zuber, président de la SHPF, la conférence s’est attachée à mettre en lumière une dimension moins visible de l’ancien Premier ministre : son engagement international. Non pas une diplomatie d’apparat, mais une manière d’affronter les tragédies de l’histoire, les conflits coloniaux, les mémoires blessées et les guerres inachevées.
« L’erreur est de séparer le Rocard politique et le Rocard international. »
Pour Vincent Duclert, l’action internationale de Rocard n’est pas un supplément à son parcours politique. Elle en constitue l’une des clés de lecture. L’historien y voit une cohérence profonde : Rocard agit à l’international comme un responsable politique, et il pense la politique française à partir d’un regard ouvert sur le monde.
Le protestantisme comme école de l’histoire
Avant d’entrer dans le cœur du sujet, Vincent Duclert a rappelé son propre rapport au protestantisme. Spécialiste de l’affaire Dreyfus, de Jaurès, du génocide des Arméniens et du Rwanda, l’historien a souligné combien ces champs de recherche sont liés par une même exigence : faire apparaître la vérité quand les sociétés préfèrent souvent l’enfouir.
Il a également confié l’importance personnelle du protestantisme dans son parcours. Sa mère, protestante, lui aurait transmis ce goût de l’histoire comme exigence morale.
« Le protestantisme mène à l’histoire. »
Cette phrase donne une tonalité particulière à la conférence. Car il ne s’agit pas seulement de parler de Michel Rocard comme d’un acteur politique. Il s’agit aussi de comprendre comment une culture protestante de la responsabilité, de la conscience et de l’intransigeance éthique a pu nourrir une certaine manière d’agir dans le monde.
Chez Rocard, cette dimension apparaît jusque dans ses obsèques. Vincent Duclert rappelle le culte d’adieu protestant organisé dans le 17e arrondissement de Paris, avec la pasteure Laurence Lumbroso, et l’inscription choisie pour sa tombe en Corse : « Heureux les artisans de paix. »
L’Algérie, matrice d’un engagement
Le premier grand dossier évoqué par Vincent Duclert est celui de l’Algérie. En 1959, Michel Rocard rédige un rapport sur les camps de regroupement, dans lesquels sont déplacés des centaines de milliers d’Algériens pendant la guerre. Selon l’historien, ces camps concernent alors environ deux millions de musulmans, soit près d’un quart de la population musulmane d’Algérie.
Le rapport, remis en février 1959, est publié quelques semaines plus tard dans Le Monde. Sa diffusion provoque une déflagration politique et internationale. La France se trouve interpellée jusque devant les Nations unies.
Pour Vincent Duclert, cet épisode est fondateur. Rocard y apprend à regarder en face la violence coloniale, à documenter les faits, à produire de la vérité contre les mécanismes d’évitement politique. L’Algérie devient ainsi une matrice de son rapport aux crises internationales.
« C’est d’assumer le tragique de l’histoire. »
Cette formule pourrait résumer l’approche de Rocard telle que la présente Duclert : ne pas nier la violence, ne pas l’habiller de langage administratif, mais la reconnaître pour chercher une issue politique.
Israël-Palestine : l’art difficile du rapprochement
L’un des engagements méconnus de Michel Rocard concerne aussi le conflit israélo-palestinien. Vincent Duclert rappelle un épisode souvent oublié : la présence de Rocard aux obsèques de Tito à Belgrade, en 1980, où il apparaît aux côtés de Yasser Arafat. Ce moment contribue à lui donner l’image d’un responsable politique favorable à la cause palestinienne.
Mais l’historien invite à dépasser cette lecture simplificatrice. En décembre 1989, devenu Premier ministre, Rocard se rend en Israël pour inaugurer à Tel Aviv une rue Pierre-Mendès-France. La visite, officiellement privée, prend une dimension bien plus forte : il rencontre des responsables israéliens, mais aussi des représentants palestiniens.
Rocard rêve alors, dans la lignée de Pierre Mendès France, d’un rapprochement entre les deux peuples. Il ne s’agit pas pour lui de choisir un camp contre l’autre, mais de chercher les conditions d’une paix possible. Là encore, Vincent Duclert insiste sur une constante : la paix n’est pas une posture, c’est un travail.
Rwanda : une vérité empêchée
Le dossier le plus sensible évoqué par Vincent Duclert est sans doute celui du Rwanda. En 1997, Michel Rocard se rend dans le pays, après le génocide des Tutsi, en tant que président de la commission du développement et de la coopération du Parlement européen. Il visite des mémoriaux, rencontre de nombreux interlocuteurs et revient avec un rapport.
Selon Vincent Duclert, Rocard comprend alors très tôt que la France ne pourra renouer une relation diplomatique solide avec le Rwanda qu’à la condition de reconnaître la vérité de son implication passée. Il adresse une note et un rapport confidentiel aux plus hautes autorités françaises, dont Lionel Jospin et Hubert Védrine.
Mais cette démarche se heurte à de fortes résistances politiques. Pour Duclert, Michel Rocard avait pourtant imaginé dès 1997 ce qu’une politique de vérité aurait pu rendre possible entre Paris et Kigali.
« Accepter la vérité pour progresser sur le plan diplomatique. »
Cette phrase concentre l’un des axes majeurs de la conférence : l’histoire n’est pas seulement un savoir sur le passé. Elle peut devenir une condition de la réconciliation, à condition d’être assumée politiquement.
Nouvelle-Calédonie : un modèle de résolution par la paix
La Nouvelle-Calédonie est l’engagement international le plus connu de Michel Rocard. Les accords de Matignon, signés en juin 1988, demeurent associés à son nom. Mais Vincent Duclert propose d’en relire la genèse à la lumière de l’Algérie.
Pour les indépendantistes kanak, Rocard n’est pas seulement le Premier ministre d’un État qui veut maintenir l’ordre. Il est aussi celui qui, pendant la guerre d’Algérie, a dénoncé une réalité coloniale. Cette réputation anticolonialiste lui donne une autorité singulière. En même temps, Rocard reste chef du gouvernement : il doit faire tenir ensemble la paix civile, le dialogue et l’autorité de l’État.
C’est là que se dessine ce que Vincent Duclert appelle « l’art de la paix ». Une méthode fondée sur l’écoute, la mission de terrain, la reconnaissance des adversaires et la recherche d’un compromis durable.
« La Nouvelle-Calédonie, c’est un modèle de résolution des conflits par la paix. »
Loin d’être une simple habileté tactique, cette démarche suppose une vision longue. Rocard ne cherche pas seulement à sortir d’une crise immédiate. Il tente d’ouvrir un avenir politique.
Penser long, agir librement
Au fil de la conférence, Vincent Duclert insiste sur le caractère visionnaire de Michel Rocard. À Matignon, de 1988 à 1991, il ne se contente pas de gérer l’action gouvernementale. Il ouvre des chantiers, notamment sur l’écologie, et pense la France dans un monde interdépendant.
Son rôle d’ambassadeur chargé des négociations internationales sur les pôles est, à cet égard, révélateur. Un sujet qui pourrait paraître marginal devient chez lui une manière de repenser la diplomatie française, notamment à partir de l’hémisphère sud et des territoires ultramarins.
Rocard refuse de tout ramener à Paris. Il estime que la France doit parler directement avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande, les peuples et les États concernés par ces espaces. Cette intuition rejoint une conviction plus large : le monde ne se gouverne pas seulement depuis les capitales, mais depuis les terrains, les conflits, les mémoires et les lieux.
« Plus on travaille sur Michel Rocard, plus on découvre son caractère visionnaire. »
Vincent Duclert ne cherche pas à idéaliser l’ancien Premier ministre. Il rappelle ses échecs, ses angles morts, son goût aussi pour la stratégie politique. Mais il refuse de réduire Rocard à la « tambouille politique ». Le Rocard international oblige à voir plus large.
Une histoire retrouvée
Pourquoi cette dimension a-t-elle été si longtemps méconnue ? Pour Vincent Duclert, l’historiographie de Michel Rocard s’est longtemps concentrée sur l’acteur politique national. Elle a parfois été écrite par ses proches, ses conseillers ou ses héritiers, dans une perspective trop consensuelle.
Or les dossiers internationaux — Algérie, Rwanda, Israël-Palestine — sont des dossiers qui dérangent. Ils réveillent des conflits de mémoire, des responsabilités françaises, des fractures au sein de la gauche. Les aborder, c’est faire apparaître un Rocard plus tranchant, plus libre, plus difficile à intégrer dans un récit politique apaisé.
C’est pourquoi Vincent Duclert parle d’« histoire retrouvée ». Retrouvée dans les archives, dans les rapports, dans les discours, dans les engagements parfois tus. Retrouvée aussi dans la conscience que Rocard lui-même eut, à la fin de sa vie, de cette dimension internationale.
Lors de la réception de la Grand-Croix de la Légion d’honneur, en 2015, Michel Rocard insiste sur ce fil rouge de son existence : le refus de la guerre, le refus de la violence, la recherche d’un monde régulé par le droit, la raison et la paix.
« La dimension internationale n’est pas simplement un chapitre : elle structure l’action globale. »
Au fond, cette dernière conférence des Samedis de la SHPF ne proposait pas seulement une relecture de Michel Rocard. Elle invitait à réfléchir à ce que peut être une responsabilité politique habitée par l’histoire : regarder les tragédies en face, ne pas céder à l’oubli, ouvrir des chemins de vérité et travailler, patiemment, à la paix.
C’est peut-être là que se rejoignent le Rocard politique, le Rocard international et le Rocard protestant : dans cette conviction que l’action n’a de sens que si elle accepte de répondre devant l’histoire.
Production : Fondation Bersier – Regards protestants
Remerciements : Vincent Duclert
Technique – Rédaction : David Gonzalez, Horizontal pictures