Citation
DEUXIEME PARTIE
LE JOURNAL DE VOYAGE DE MGR HIRTH
ET AUTRES DOCUMENTS
CONCERNANT LA FONDATION
DE LA PREMIERE MISSION CATHOLIQUE
AU RWANDA
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DOCUMENT N° 1
PREMIERE PARTIE DU JOURNAL DE VOYAGE
DE MGR HIRTH
novembre 1899 – janvier 1900
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CARTE 16. – TRAJET DU PREMIER VOYAGE DE MGR HIRTH (1899-1900)
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En route pour le Rwanda par le Tanganika et le Kivu
Mon bien cher Frère,
Vous vous êtes plaint avec trop de raisons depuis longtemps de ce que je ne
vous écris plus ; mais vous savez aussi quelles difficultés m’ont toujours retenu au
Bukumbi.
Dans ma dernière (lettre)1, je vous ai promis de profiter du premier voyage que
je ferai, pour trouver le loisir de vous parler de nos missions.
Me voilà donc en voyage ; mais cette fois ce n’est pas un petit voyage de
quelques jours dans une de nos stations connues, c’est une longue pérégrination à
travers des pays tout à fait inconnus pour moi.
Le renfort de missionnaires qui nous est arrivé cette année, nous donne envie de
prendre possession enfin de l’extrême Ouest du Vicariat. C’est vers le Rwanda que
je dirige mes pas ; un grand pays qui compte dit-on plus de deux millions
d’habitants. Depuis quelques mois déjà un officier allemand s’est établi sur les confins du pays, avec une compagnie de soldats ; des ministres anglais ont été faire
aussi une tournée d’inspection, nous ne saurions tarder davantage de notre côté.
Dès les premières lignes je dois vous avertir que ce n’est pas une relation suivie
que je vais vous envoyer, j’essaierai plutôt de vous envoyer au jour le jour un petit
résumé de notre vie quotidienne. C’est tout ce que je pourrai faire. Il y a même des
jours, où l’étape sera trop longue, la fatigue trop grande, je ne pourrai rien écrire du
tout ; souvent il me faudra prendre sur la nuit. Vous saurez être indulgent, et surtout
vous ne livrerez rien au public avant d’avoir sérieusement revu mon texte. N’oubliez
pas que je suis installé au milieu d’un camp de près de deux cents Nègres qui se
délassent en chantant et piaillant, que toutes les deux minutes mon récit est interrompu par tous ceux qui m’apportent quelque affaire à régler ; que les curieux qui
n’ont jamais vu de Blanc tracer ses caractères mystérieux abondent, etc... etc...
J’ai dit que vous ne livrerez rien au public avant d’avoir bien revu : ne croyez
pas qu’en vous disant cela, je vous demande de faire paraître ce journal, du tout.
Mais d’un autre côté, je ne vous défends pas non plus d’y puiser si vous y trouvez
quelque chose qui puisse intéresser les bienfaiteurs.
Novembre 1899 – D’abord, le 1er du mois nous prenons congé le soir de plusieurs confrères de l’Uganda qui ont passé au Bukumbi quelques jours pour organiser la caravane qui doit les conduire à la côte : ce sont les P.P. Achte, Moullec et
Ménandais, ils se rendent en Europe pour se refaire un peu la santé ; le premier était
venu en 90, le 2ème en 91, le 3ème en 94. Vous voyez que nous n’abusons pas des
chemins de la côte. Il me faut leur adjoindre notre P. Huwiler venu en 97 seulement,
mais qui depuis ce temps a eu plus de fièvres qu’il n’en faut pour pouvoir résister
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Ce qui est entre parenthèse est de l’auteur.
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ici. Il lui en coûte au cher Père de quitter une mission qu’il a désirée longtemps,
mais la volonté de Dieu est trop claire.
Jeudi 2 novembre – Nous ne pouvons cette année faire notre petite procession
au cimetière. La nouvelle église que nous avons bâtie nous oblige de faire un nouveau cimetière qui n’a pu être achevé pour ce jour. Nous nous contentons de faire
une visite aux cinq confrères qui ont leur tombe au Bukumbi : cinq en quinze ans,
dans une station où les missionnaires ne sont habituellement que trois !
2 – 13 novembre – Le temps se passe à organiser notre caravane. Comme notre
route doit nous conduire par notre station de N. D. de Lourdes dans l’Usui, il faut
songer aussi à ravitailler ceux-ci (les confrères), et puis trouver dans nos magasins,
les mille petits articles nécessaires pour monter toute une station nouvelle. La besogne sera d’autant plus difficile que cette année nos ravitaillements de la côte et
d’Europe n’arrivent pas. Je vous ai déjà dit que les sauterelles, la grande sécheresse,
et surtout les chemins rendus impossibles par l’extrême disette, ont empêché nos
gens de se rendre cette année à la côte. Pâques arrivera peut-être avant que nous
ayons de quoi offrir le St. Sacrifice.
En remuant bien tous les fonds de notre magasin, on finit par trouver un peu de
tout ; de ce côté donc notre fondation est assurée, mais il manque encore les articles
d’échange pour faire notre longue route d’abord, et puis pour faire faire les premiers
travaux dans la station nouvelle. L’embarras est grand, car s’il nous faut nous adresser aux marchands allemands, indiens, grecs, arabes, et béloutch, dont un de chaque
nation s’est établi à la station militaire de Mwanza depuis quelque temps, nous paierons un prix exceptionnel que notre pauvre bourse ne pourra guère payer. La Providence heureusement nous tire d’affaire ; deux jours avant le départ, il arrive
quelques dizaines de charges de la côte, et il y a un peu de tout précisément : étoffes
d’abord, cotonnades de tout genre et de toutes couleurs ; rouleaux de fil de cuivre
dont les indigènes sont toujours très friands pour fabriquer leurs bracelets aux mains
(poignets) et aux pieds, enfin perles de toute grosseur et de toute couleur.
Nous pouvons donc nous mettre en route ; les charges sont prêtes et pesées à
30 kg. chacune. Il y en a plus d’un cent qui s’alignent sur notre cour, quoique nous
nous soyons réduits au strict nécessaire.
Mais ce n’est pas tout de ficeler les charges, il faut trouver aussi les porteurs. Un
chef désigné parcourt le pays depuis huit jours déjà avec un tambour et un drapeau ; cependant peu de gens viennent se faire inscrire. Si nous étions partis il y a
deux mois, nous aurions trouvé en 3 jours, plusieurs centaines de porteurs ; mais
depuis, les confrères mentionnés plus haut ont pris les meilleurs pour la côte, et
surtout les premières pluies qui se mettent à tomber ramènent la saison des cultures ; tout le monde veut cultiver pour échapper à la famine. Aux quelques-uns qui
se présentent, on promet des primes et des récompenses s’ils en amènent d’autres,
mais cela n’a guère pour effet que de nous soulager plus vite encore de nos quelques
étoffes.
Lundi 13 novembre – Il faut partir quand même. Le P. Barthélemy Paul de Leberau, prend les devants, il faut tout d’abord faire passer le lac à toutes nos charges
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et à nos porteurs, cela demande deux jours. Nous éprouvons là nos premières pertes.
Quoique la crique qu’il nous faut traverser n’ait guère ici que 40 minutes de large,
bien de nos effets ont le temps de se mouiller. Nos Nègres sont si négligents : ce
sont les étoffes qui ont plus d’avaries dans ces cas, et nos gens déjà difficiles n’en
veulent plus.
Nos ânes cette fois ont de la chance, il n’y en a pas de noyé, et le crocodile n’en
a point happé. Pour les passer plus sûrement, on remplit une barque vide, de rameurs ; les baudets sont poussés dans l’eau, et la barque les entraîne au plus vite,
pendant qu’un homme en arrière de la barque tient la tête du monsieur hors de l’eau.
On en passe ainsi deux à la fois avec une barque. Touchant trait d’amour filial cette
fois. Les 4 ânes emmenés venaient d’arriver de la côte avec la dernière caravane ; les
gens qui devaient les passer ne connaissant pas les relations de famille de ces
pauvres bêtes, en prirent d’abord deux au hasard pour leur faire faire la traversée
pendant que les deux autres devaient stationner sur le bord et attendre le retour de
notre unique barque. Or, il se trouva que tout juste, on fit ainsi attendre la fille, pendant que la mère prenait les devants. La pauvrette, qui pour la première fois, se trouvait séparée de sa mère, voyant celle-ci disparaître jusqu’aux oreilles sous l’eau, et
entraînée au large, n’eut rien de plus pressé que d’échapper aux gardiens, pour se
jeter dans l’eau et suivre sa mère, sans songer qu’elle s’exposait elle-même à une
mort certaine. (Jamais en effet nous n’avons vu d’âne nager suffisamment pour se
tirer de danger, la tête est un peu lourde, quoiqu’il n’y ait rien dedans.) On eut bien
de la peine à l’arrêter et à la retirer. Plus d’un Nègre au moins n’en aurait pas fait
tant pour sa mère.
Je profite du lundi 13 et du mardi 14 novembre pour faire quelques
lettres ; depuis si longtemps je n’avais pu écrire !
Mercredi 15 novembre – Il faut aller rejoindre le Père à Busisi. C’est la première étape ; une demi-lieue sépare la mission du lac ; et puis le lac à traverser. Les
confrères restants m’accompagnent au bord du lac, car le voyage est conséquent, et
la séparation sera un peu longue. Il faut vous les nommer : le P. Chomerac d’abord,
il sera supérieur du Bukumbi pendant mon absence. Il n’est pas tout jeune, car il a
plusieurs années de professorat dans nos séminaires. Depuis une année qu’il est
venu, il a si bien pris pour la langue et tout, que je puis compter sur lui pour entretenir dans la foi nos premiers néophytes Basukumas. Avec lui reste le P. Barthélemy
Joseph c’est le junior ; il promet pour l’avenir, pour le moment il apprendra la
langue ou plutôt les langues, car il y en plus d’une dans cette seule station. Un troisième, tout jeune aussi, P. Cadillac, se prépare pour une autre fondation que nous
voudrions faire après Pâques. Quelle rude épreuve pour tous les missionnaires que
ces langues à apprendre : nous sommes ici dans une région où il faut changer de
dialecte tous les 100 Kilom. Notre Fr. Marie un vieux troupier, qui par-dessus à
encore ses 19 ans de mission à l’équateur est resté pour garder la maison.
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La crique est bientôt passée ; notre petite barque à voiles, la Sancta Familia 2,
étant absente et occupée aux travaux de la mission d’Ukerewe, nous n’avons en ce
moment qu’une barque de l’Uganda, les Baganda étant de tous les riverains du lac,
les seuls qui sachent faire des barques moitié convenables, nous achetons toujours
leurs embarcations. Vous connaissez ces barques qui se composent uniformément de
cinq planches cousues ensemble sur toute leur longueur par des fibres de palmier.
Tous les autres Nègres des bords du lac ne connaissent que leurs troncs d’arbres
creusés, dans lesquels il est toujours fort difficile de conserver l’équilibre.
La journée s’écoule à passer le reste des charges et puis aussi les porteurs, et les
hommes engagés pour faire tout le travail, le long du voyage.
A Busisi nous trouvons un beau camp, plusieurs maisons de paille proprement
faites, et conservées par les hommes de la station militaire du Mwanza. C’est
l’année dernière en Décembre que le Capitaine Langheld était venu construire ces
baraquements pour préparer l’arrivée d’un steamer du gouvernement, le premier
steamer allemand sur le Nyanza. Mais le vapeur a eu une année de retard ; Capt.
Langheld qui n’avait guère d’autre mission que celle de voir monter le vapeur, et de
faire ensuite le premier voyage sur le lac a été rappelé dès Janvier dernier ; il a été
depuis mis à la tête d’une station près de la côte, afin qu’en 1900 il ait moins de
chemin à faire pour se rendre à l’Exposition universelle. Presque tous les officiers
qui peuvent en obtenir la permission songent à visiter également l’Exposition. Vous
voyez que nous ne sommes pas en retard.
Depuis 6 semaines, le steamer est venu, il n’est pas lourd, il n’est pas gros. Tout
entier en aluminium, il a été divisé pour le transport en plusieurs sections, pour
quelques-unes desquelles il ne fallait pas moins de 16 hommes cependant : c’est que
nos chemins ne sont pas faciles. Ce steamer doit être lancé pour la Noël 1899. Nos
courriers sur le lac gagneront en vitesse dorénavant. Reste la question de savoir
maintenant si on peut lui confier aussi sa vie, il y a tant de récifs sur le lac !
Nous nous occupons le mercredi 15 et le jeudi 16 novembre à recruter encore
des porteurs, mais avec assez peu de succès. Nous avons à faire ici à une toute autre
race que les Basukumas ; ceux de cette côte ne sont pas forts, et ils ne savent pas
porter. Ils ne vont jamais à la côte. Ils se mettent toujours à deux sur une charge de
30 Kilog. que nos gens du Bukumbi portent comme en se jouant.
Mais nous ne gagnons pas à recruter ici quelques mauvais porteurs de plus ; ils
est impossible de trouver ici de la nourriture, et nos premiers Basukumas recrutés
commencent à nous quitter pour rentrer chez eux. Nous nous décidons donc à emporter les charges qui ont leurs porteurs et à faire d’abord de toutes petites étapes,
afin d’atteindre, tout en fuyant la famine, les porteurs qui nous manquent encore et
que nos nyamparas (chefs) font lever à coups de tambours.
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La Sancta Familia était une barque à voile de onze mètres de longueur, construite en 1897 par le Frère
hollandais Adrien Streng (1860-1932). Elle pouvait porter dans ses flancs environ cent vingt-trois
charges de trente kilos. Cette barque monumentale pour le pays fit l’admiration des gens « qui se rendent comme en pèlerinage au port où on achève de la construire », en octobre 1897. Elle était au service
du vicariat « Nyanza méridional ».
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Vendredi 17 novembre – Départ pour Kisenyi. On ne fait que cinq Kilom. La
fatigue n’a pas été grande donc, mais grand est l’embarras en arrivant au camp.
Quand on part à la débandade, comme nous avons été obligés de le faire, on
n’emporte pas ce qu’on veut. Nos porteurs ont l’intelligence un peu épaisse, ils veulent choisir chacun sa charge, et n’en point porter d’autre. L’un veut porter sur la
tête, et l’autre sur l’épaule ; celui-ci veut un ballot d’étoffe, ou un sac de perles,
celui-là une caisse longue, ou deux petites caisses qu’il attache de chaque bout d’un
gros bâton. Il ne faut pas essayer de les contrecarrer, c’est peine perdue, on n’aboutit
qu’à faire déguerpir les porteurs. Les charges les plus difficiles à faire accepter, ce
sont les tentes, la cuisine, les lits ; il faut déficeler tous les jours, les charges sont
plus incommodes, les tentes surtout se mouillent dans cette saison, et alors le matin,
en partant, pèsent le double de leur poids ordinaire.
Qu’est ce qui nous arrive donc ce premier jour ? C’est que l’un de nous n’a
qu’une moitié de tente, l’autre manque de lit, une partie de la cuisine manque aussi,
la provision de riz n’est pas là etc... Le chef du village où nous campons nous offre
pour tous nos gens, son unique champ de patates douces ; à force d’instances nous
obtenons aussi deux chèvres : ce n’est pas grand chose pour tout notre monde qui
demande à être bien nourri afin d’avoir les forces nécessaires pour porter nos
lourdes charges. Ce soir nous mangerons la cuisine de nos porteurs, ce ne sera pas
compliqué.
Il faut vous dire encore qu’à nous se sont joints hier deux de nos Frères : Frère
Joseph, un bavarois, destiné à la mission d’Usui, et Frère Anselme, un Westphalien
de Coblenz, qui vient d’arriver directement de Trèves, et est destiné à la fondation
nouvelle.
Samedi 18 novembre – Nous longeons le lac, et avançons de 14 Km. environ
vers le Sud. Nous ne pouvons faire moins, car il faut trouver un village assez grand
pour pouvoir nourrir nos hommes. Cela vous explique aussi que nous ne nous dirigeons pas vers l’Ouest il n’y aurait pas un seul village pour nous recevoir ; et camper en pleine forêt quand on ne peut pas d’abord faire ses provisions de vivre et
d’eau, n’est guère pratique non plus. Tout le pays situé entre notre crique du Bukumbi et l’Emin-pacha golfe est un pays dépeuplé à la suite des guerres. Nous allons
donc faire un grand détour vers le Sud, pour nous rendre dans l’Usui. L’étape faite,
nous donnons à chacun de nos hommes deux chapelets de belles perles noires pour
pouvoir s’acheter de la nourriture, nos hommes courent toute la soirée sans rien
trouver. Les gens du pays eux-mêmes n’ont rien. On entend les hauts cris dans tout
le camp : tout notre monde menace de nous quitter. Enfin nous pouvons nous procurer quelques chèvres, elles ne sont pas grosses, et nos hommes à trois en finiraient
bien une.
Avec cela nos charges laissées en détresse au point de départ ne nous ont pas rejoints. Les hommes que nous appelons nos boys ou nos soldats, qui devraient faire le
travail tout le long de la caravane sont tous dispersés le long de la route, partout où il
reste une charge à surveiller et à faire suivre.
Dimanche 19 novembre – Plusieurs de nos porteurs nous ont quittés pendant la
nuit : la faim est toujours mauvaise conseillère. Nous nous sommes levés de grand
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matin, afin de faire une étape assez longue et arriver aux vivres. Nous voudrions
éviter aussi le grand soleil, mais bien malgré nous, il nous faut batailler avec le chef,
je veux dire, lui apporter mille raisons meilleures les unes que les autres pour le
décider à nous donner tous les hommes de son village pour un jour, et faire ainsi
avancer nos charges restées en détresse. Heureusement que nous sommes ici dans un
pays où la corvée est établie. Au lieu de payer chaque particulier, nous payons le
chef qui a droit sur le travail de ses hommes : c’est un système ennuyeux et quelquefois odieux, mais il nous faut bien avancer. Il s’agit de surveiller bien ces gens levés
de force par leur chef, afin qu’ils ne s’enfuient pas avec leur charge d’abord, ou bien
qu’ils ne déposent pas leur charge le long du sentier. N’oubliez pas que nous
n’avons pas ici de grande route qui nous permette de marcher plusieurs de front, ou
de voir à un Kilom. devant nous. Nous sommes dans un tout petit sentier du pori3,
avec de la broussaille tout autour de nous ; rarement une clairière, rarement de
grands arbres ; le feu chaque année passe par là.
Dans nos sentiers donc, on ne voit guère devant soi ; aussi chaque dix pas
avons-nous un homme sûr pour veiller sur les charges, et ramener ceux qui
s’écartent du sentier.
A dix heures du matin nous pouvons lever le camp. Nous avons le plaisir de
faire 21 Kilom. au plus fort soleil. L’eau est rare dans cette région, nous sommes
éloignés du lac de 3 ou 4 heures ; le terrain assez ferrugineux par ici ne laisse échapper que rarement quelque source. Nous aurions dû camper à Ngoma, grand et beau
village il y a quelques mois, mais qui aujourd’hui a disparu complètement ; une
bonne demi-heure plus loin nous trouvons quelques huttes abandonnées avec des
restes de culture. Voici ce qui s’est passé. La station militaire voisine a voulu lever
l’impôt, qui devait consister en pioches fabriquées dans le pays même. On fit faire
tant de charbon de bois pour fondre le minerai, on fit tant couler de pioches que les
gens trop pressurés préfèrent transporter leurs pénates ailleurs. Ajoutez à l’impôt
bien des mauvais traitements de la part de ceux qui sont envoyés pour le lever. Aussi
la réputation des soldats du Fort est faite, et là où ils passent ils savent se faire donner bien vite gratis, ce que le pauvre missionnaire ne saurait trouver à prix d’argent.
Pour empêcher de nouvelles désertions parmi nos porteurs, nous distribuons à
chacun une grosse coudée de cotonnade pour aujourd’hui, environ 0,60 centim. par
homme. Ils se réunissent quatre par quatre pour que l’étoffe ne soit pas trop morcelée, sans cela elle n’aurait plus cours et nos hommes pour se reposer des fatigues de
la journée profitent du beau clair de lune pour aller au loin trouver à manger.
Si nous avions fait la route de bon matin, le Père aurait essayé d’abattre un peu
de gibier, une gazelle ou même une antilope, car ce pays dit-on est assez fourni,
mais passant en plein midi, rien n’a été en vue, pas un moineau qui piaille avec ce
soleil-là. Nous ne tirerons guère de gibier nous-mêmes, je vois bien, il faudrait pour
cela qu’on fût libre le matin au lever du soleil, ou le soir au coucher ; or le matin
nous avons bien autre chose à faire, et le soir nous n’avons plus guère envie de courir. A l’occasion, on donnera le fusil à l’un ou l’autre de nos garçons.
3
Le pori : la brousse.
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Lundi 20 novembre – Il faut recommencer ce matin le travail de hier, et chercher de nouveau des porteurs pour les charges qui n’ont pas de porteur définitif : ce
n’est pas un petit ennui. Nous nous y sommes pris hier soir déjà et le petit chef que
nous avons déniché a passé la nuit à trouver des hommes ; il a confiance en nous
heureusement, et espère des étoffes. Le voyage promet de devenir difficile et coûteux surtout ; c’est bien autre chose que sur le sentier battu qui vient de la côte. Nous
sommes arrivés dans le pays des faiseurs de pioches ; partout nous trouvons des
minerais sur notre route, partout des traces de charbons de terre dans le pori. Là où
se présente le minerai, le chemin est assez bon pour nous autres Européens qui
avons des souliers bien ferrés ; mais les Nègres n’aiment pas ces chemins là, la semelle de leurs pieds si dure quelle soit, ne peut guère s’habituer à ces pierres tranchantes. Ce sera notre tour tout à l’heure car les petites collines de minerai sont
toutes séparées par des bouts de plaines, boueuses après chaque pluie, gare à celui
qui glisse dans le sentier ; il n’est retenu que par les acacias épineux qui abondent
dans ce genre de plaines- là.
Après 12 Kilom. seulement nous arrivons chez un vieux, de la race des forgerons, car ceux-ci forment ici comme une tribu à part. Je laisse de côté tous les noms
propres, car ils n’ont rien qui puisse nous intéresser, vous ne les trouveriez sur aucune carte. Notre vieux, nous reçoit bien, mais à peine arrivés nos gens le récompensent assez mal. Après cinq minutes déjà on entend de partout les cris des femmes, on
a pénétré dans leurs maisons, et la nourriture a disparu en un clin d’œil ; d’autres ont
passé dans les champs de manioc voisins, et ils ont bientôt fait de les labourer en
tout sens. Faut-il s’égosiller pour rappeler tout le monde à l’ordre ; il faudrait chaque
fois pouvoir crier au moins aussi fort que nos sauvages. C’est le cas de dire que
« ventre affamé n’a point d’oreilles ».
Nous sommes assez heureux pour trouver aujourd’hui un petit plat extra. Dans
l’enceinte du petit chef nous trouvons un chasseur qui vient d’apporter un sanglier
tué à coups de lance : c’est une curieuse bête, dont je n’avais jamais vu la tête. On
dirait celle-ci armée de deux cornes, comme les cornes d’un bœuf de 3 ans, ces
cornes sont toutes charnues. Ajoutez en guise de moustaches deux grosses verrues
qui ornent chaque côté du nez ; elles sont longues aussi de dix centimètres. Les défenses sont fortes presque comme celles d’un rhinocéros. Cette espèce de sanglier
est presque aussi haute que nos ânes.
Le manioc que l’on cultive dans cette région prospère bien : c’est le manioc qui
nous fournit je crois le tapioca, mais de notre manioc à notre tapioca il y a loin. La
culture de cette plante est très simple, au moment des pluies le terrain est arrangé en
formes de buttes ; on se contente de piquer une bouture sur la butte, dans le courant
de l’année cette bouture devient un arbuste de 3 ou 4 mètres de haut, avec de belles
grandes feuilles toujours vertes, et les racines presque à fleur de terre grossissent en
longues pulpes4 fortes comme la cuisse souvent, et dont l’une peut peser jusqu’à
4 ou 5 Kilog. Celles-là il est vrai sont assez rares et exigent une bonne culture. Nos
Nègres souvent sont bien trop paresseux pour soigner ainsi leur manioc ; une fois
mis en terre, ils ne s’en occupent plus, et celui-ci produit toujours assez pour chasser
la famine. Il y a cela de bon qu’on peut arracher une racine, tout en laissant grossir
4
Il s’agit de la racine tubérisée dont ont mange la pulpe.
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les autres, et ces tubercules se conservent ainsi toute une année en terre. La meilleure manière de préparer le manioc c’est de le couper en tranches que l’on fait sécher, et ces tranches réduites ensuite en farine au pilon, sont servies sous forme de
bouillie très épaisse.
Il faut vous dire que sur la quantité de manioc planté, il y en a toujours qui est
très amer ; celui-là donne des maux d’estomac, comme presque tout le manioc qu’on
n’a pas le temps de sécher d’abord. Il est même des terrains où tout le manioc est
toujours amer, comme dans notre propriété du Bukumbi, où nous avons essayé plusieurs fois inutilement de le cultiver pour nos orphelins surtout.
Mardi 21 novembre – A Kahama de l’Usambiro, nous avons fait 10 kilom. au
plus, pour arriver chez Ludomya, chef de ce petit pays. C’est un ami de la mission.
Nous croyions échapper ici à la famine, mais il n’en est rien. Le chef lui-même, tout
jeune, 20 ans au plus, est à la chasse depuis deux mois : c’est un moyen comme un
autre d’échapper à la famine. Il est parti avec tous ses hommes valides, réunis de
tous les villages ; les femmes se tireront d’affaire comme elles pourront ; les sauterelles leur ayant tout mangé pendant l’année, elles en sont réduites à des petites
patates à peine grosses comme le petit doigt.
La chasse se fait en grand. Pendant plusieurs jours d’abord tout le monde est occupé à couper arbres et broussailles épineuses que l’on dispose comme une enceinte
en forme de demi-lune sur une longueur quelquefois de plus d’une lieue. De distance
en distance tout le long de cette enceinte, on creuse des fosses profondes parfaitement dissimulées, et puis des centaines d’hommes se mettent à faire lever le gibier
de bien loin, en faisant du bruit comme savent faire les sauvages des bois, gazelles,
antilopes, sangliers, buffles même, chevreuils, girafes etc... tout prend peur et court
devant les chasseurs armés de leur côté aussi de lances et de flèches pour le cas où le
gibier voudrait se retourner. Quand la chasse est bien menée, il y a toujours quelque
bonne prise. Les pauvres bêtes essayent de se sauver par les brèches et tombent alors
dans les pièges creusés, où elles sont achevées à coup de lance. Elles sont bientôt
dépecées par nos affamés, et puis tout ce qui n’a pas été dévoré, on le porte le plus
loin possible dans les pays où il y a quelques vivres à acheter.
Pas mal de Nègres dans ces régions passent toute leur vie à la chasse : c’est plus
facile disent-ils que de cultiver la terre. Ceux-là portent toujours bonne quantité
d’amulettes à la tête, aux bras, sur la poitrine : c’est pour les préserver des mauvais
génies de la forêt, et aussi de la dent des fauves.
Mais il faut vous dire comment le petit chef d’ici est devenu notre ami. Son père
qui se sentait mourir, nous envoya un jour au Bukumbi pour nous demander de faire
délivrer de l’esclavage une de ses femmes et deux de ses plus jeunes enfants qu’une
tribu guerrière était venu lui enlever il y a une dizaine d’années. La femme et les
enfants avaient été revendus dans les environs de Tabora. Une lettre au chef de la
station militaire de cet endroit fit l’affaire, la pauvre princesse fut délivrée sur un
simple ordre, et put rentrer dans son pays avec ses enfants. C’est un de ces enfants
qui vient de succéder à son père. Il se montra reconnaissant, est venu au Bukumbi
plusieurs fois, nous rendre service pour les bois de construction de nos maisons, et a
reçu bien des cadeaux surtout.
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Ayant appris notre arrivée, il revient la nuit même. A défaut de mieux, il nous
donne quelques chèvres pour nos hommes, déjà habitués à ne plus manger d’ailleurs
qu’une fois le jour.
Nous passons ici toute la journée du mercredi 22 novembre encore. Il nous
faut absolument attendre nos charges, disséminées tout le long du chemin depuis
Busisi.
Nos tentes sont plantées dans la cour même du chef, aussi celui-ci ne nous quitte
guère depuis le grand matin jusqu’au soir. Il nous faut bien prendre patience avec
lui, car il ne comprendrait pas que nous soyons venus de si loin pour faire chez lui
des travaux de lecture et d’écriture que nous pourrions à son avis faire beaucoup
mieux chez nous. Ce chef a une vingtaine de petits villages, et il sait bien que nous
avons en ce moment besoin de lui.
Mais pourquoi camper devant sa maison même me direz-vous ? C’est que sa
maison ou ses maisons, car chaque femme a sa hutte, est entourée d’une grande
palissade que les bêtes fauves de la forêt ne peuvent pas franchir. Celle-ci forme une
grande circonférence, sur laquelle il n’y a que deux ouvertures bien barricadées
pendant la nuit. Chèvres et vaches quand il y en a, logent également à l’intérieur, et
le tigre vient flairer inutilement.
Notre petit ami n’est pas très sensible encore à nos leçons de catéchisme, et son
monde est trop dispersé pour que nous entretenions chez lui des catéchistes, ce sera
pour plus tard. En attendant il nous demande des cadeaux, il lui faut un rasoir, il
voudrait surtout de la poudre, des capsules, car il a quelques gros fusils ; et puis des
souliers, car les épines de la forêt lui déchirent les pieds.
Nous demandons de notre côté ; pour le moment il nous faut au Bukumbi une
centaine de barres de fer, grosses comme une canne, c’est pour faire forger de gros
clous, et puis surtout, il nous faut des porteurs pour emporter nos charges demain.
Toutes nous ont rejoints aujourd’hui, mais il n’y a guère que la moitié qui aient leur
porteur définitif. Notre ami nous fournira 50 hommes demain, c’est deux par charge,
car ceux-ci ne sont pas habitués à porter ; ils ne chargent guère que sur la tête, tandis
que nos Basukumas du métier portent toujours sur l’épaule.
Si je dessinais, je vous aurais envoyé le portrait de notre petit ami : ce qui le caractérise ainsi que tous les membres de la famille royale c’est une longue ligne de
tatouages qui part du haut du front et descend en ligne droite jusque sur le bout du
nez : c’est comme une ligne de grains de chapelets assez gros, et tout verts. La beauté est quelque chose de tout relatif. Ces tatouages sont faits vers l’âge de 12, 13 ans
et ne s’effacent plus.
Avec le chef, j’aurais eu sur les bras tout le jour et même une partie de la nuit,
tout le régiment des parents et parentes. Mais j’avais eu soin de mettre dans ma
caisse une bonne collection de figures d’animaux, nos curieux ne se lassèrent pas de
les regarder. Quand on voudra leur enseigner la religion, il faudra des images aussi,
avec cela seulement nos gens mordent un peu.
Jeudi 23 novembre – Notre caravane est enfin au complet. Nous partons
d’assez bon matin et faisons environ 20 Kilom. pour arriver chez un nouveau chef.
Beaucoup de traces de girafes surtout, mais pas une en vue : ce n’est pas étonnant,
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elles ont ordinairement le nez un peu plus haut que nous, et ainsi vous aperçoivent
sans doute de loin. D’ailleurs nos gens ne passent pas en silence, tant s’en faut. Pour
abréger le chemin il faut chanter tant qu’on peut, et cela s’entend de loin, à une
heure au moins ; les bêtes ont bien le temps de se garer.
Le chef n’est pas amateur de loger chez lui toute notre caravane, ça mange trop,
et les vivres sont toujours rares. D’ailleurs il est très superstitieux, et les mânes de
ses ancêtres pourraient bien prendre peur. Il nous prie donc de passer à un village
voisin, celui de son fils qui est en même temps son ministre. Dans tous ces pays, les
chefs ont soin de nommer toujours chefs de villages, leurs propres enfants ou
proches parents, même les femmes peuvent ainsi gouverner les villages. Quand un
chef meurt, presque tous ceux qui sont à la tête d’un village changent aussi.
Le fils du chef dans la cour duquel nous logeons nous demande de réunir ses
jeunes gens pour exécuter leurs danses en notre honneur, il faut bien accepter, ils
nous assourdiront les oreilles, et puis gagneront une étoffe, car dans ce cas ce n’est
pas reçu qu’on danse gratis. Les tambours aussitôt appellent tout le monde, même
des villages voisins ; chacun des jeunes gens qui veut y prendre part s’est recouvert
les jambes et tout le corps de petits grelots, qu’ils forgent eux-mêmes. Il y en a qui
en ont jusqu’à 200. Plusieurs arrivent aussi armés d’une queue de bête, emmanchée
comme un éventail ; pendant toute la danse, l’une des mains gesticule tandis que
l’autre agite cette queue en tout sens, et que le corps tout entier s’exerce à toutes
sortes de contorsions.
Nous voyons ici les premières étoffes faites avec de l’écorce d’arbre ; ce sont les
gens des bords de la Kagera qui viennent les vendre ici pour se procurer des pioches.
Pendant plusieurs jours nous traversons le pays où se fabriquent ces pioches ; elles
sont toujours en forme de cœur. Le fer en est très doux, et d’ailleurs assez mal travaillé, vous concevez. Quand on n’a pour fondre le minerai que des soufflets en
peau de chèvre, pour enclume et marteau que de grosses pierres, on ne peut pas
fabriquer quelque chose de bien solide. Ces pioches se vendent environ 1 mark.
Dans chaque camp le Père soigne les malades. Aujourd’hui il a la bonne fortune
de donner le bon remède à une petite fille qui n’aura pas tardé à aller trouver les
anges, ses frères. C’est rare que nous ayons de pareilles occasions, car on se hâte de
nous les cacher, là où nous ne sommes pas connus, si nous regardions les enfants,
cela pourrait leur porter malheur. Voyez un peu jusqu’où vont les ruses de Satan.
La nourriture de nos gens ne se compose guère pendant plusieurs jours que de
patates sèches, qu’on a coupées en tranches, et exposées au soleil. Elles sont réduites
en farine et mises ensuite en bouillie. Le système de réduire en farine, soit le grain,
soit ces patates sèches, soit le manioc sec, est toujours le plus primitif possible : sur
une grosse pierre plate, les femmes se contentent de faire glisser une plus petite
pendant des journées entières. Chaque jour on fait la farine qu’il faut pour le repas.
En caravane les porteurs sont obligés de faire eux-mêmes leur farine : cela ne
les repose guère des fatigues de la journée. Dès leur arrivée au camp, on donne à
chacun de quoi aller acheter sa pitance, aujourd’hui c’est trois chapelets de perles
fines. Quand on prévoit qu’on devra coucher dans la forêt une ou plusieurs nuits, il
faut faire la distribution pour plusieurs jours d’avance, et alors c’est au porteur à
porter sa nourriture avec sa charge. Dans ce cas, il faut souvent s’arrêter un jour à
l’endroit où il y a des vivres afin qu’on ait le temps d’acheter.
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Vendredi 24 novembre – Dix Kilom. à peine aujourd’hui, et encore au lieu de
tourner ver l’Usui qui est le premier but de notre voyage, il nous faut nous diriger
tout à fait au Sud, afin de ne pas mourir de faim.
Le matin, au départ, une jeune femme demande en secret à nous suivre. On est
en train de la vendre à un nouveau maître. Nous sommes bien embarrassés ; la vente
des esclaves n’est pas prohibée par nos gouvernants, et si de notre propre chef, nous
nous emparons de cette fille, nous nous mettons mal avec le chef avec qui nous
venons de faire amitié, et puis aussi nous serons bien ennuyés en caravane. Il faut
donc abandonner la pauvre à son triste sort, d’autant plus que si nous voulions la
racheter, il nous faudrait aussi des marchandises que nous n’avons point. Hélas !
Combien de fois, il arrive que le missionnaire est impuissant à faire le bien qui
semble cependant si urgent de réaliser !
Nous remarquons ici que les fourmilières de ces terribles fourmis blanches qui
dévorent tout jusqu’au bois inclusivement, sont de plus en plus hautes, il y en a qui
atteignent jusqu’à 10 mètres de haut, et la pyramide qu’elles forment est presque
toujours surmontée d’un bouquet de broussailles épineuses. Ces fourmis sont un
terrible ennemi ; dans notre tente, comme dans nos habitations au poste, nous ne
pouvons rien laisser par terre ; tout est attaqué, il ne faut que deux jours pour finir
toute une caisse en bois de sapin, ou bien une grosse paire de souliers. Il faut toujours des caisses et coffres en fer, la nuit dans la tente il faut poser nos effets sur
de grosses pierres etc... Pour la menuiserie dans nos stations nous n’avons que
2 ou 3 espèces de bois très dur (que l’on ne peut presque pas travailler), qui soient
respectés. Il y a le bois de fer aussi, mais celui-là n’est jamais gros.
La journée est rude aujourd’hui : nous sommes au samedi 25 novembre –
Sainte Catherine. La messe dite de grand matin comme d’habitude, mais aujourd’hui avec une intention spéciale pour toutes les Catherines de la famille, nous
levons le camp. Le chef d’ici n’y a guère mis de bonne volonté, ses hommes ne
viennent pas prendre nos charges ; nous les laissons et partons, car la marche doit
être longue. Après avoir voyagé dans le pori depuis 6 ½ du matin nous arrivons à
1 h. du soir au lieu où nous voulions camper, nous n’y trouvons qu’une seule hab itation dont les habitants se sont enfuis à notre approche. Nos gens cependant me urent de faim et de soif. On fait halte pour attendre les traînards, car il y en a toujours beaucoup quand la marche est longue. Quand nos hommes nous ont rejoints
on repart pour n’arriver qu’à 4 heures du soir dans un village. De pareilles jou rnées épuisent blancs et noirs. Quand donc finiront tout à fait les guerres et les
litiges entre chefs, qui dépeuplent toujours d’avantage cette région ? Les charges
laissées ce matin, une trentaine, ne nous rejoindront que dans 3 jours ; c’est bien
une Providence que nous n’ayons rien perdu. Nos gens chargés de les garder prétendent avoir entendu deux ou trois fois le lion pendant la nuit. Les autres fauves
ne leur font pas trop peur, mais quand on entend le lion, alors tout le monde d éguerpit. Je parle de nos Basukumas, car les chefs qui habitent tout l’Ouest du lac,
sitôt qu’ils apprennent qu’un lion a fait son apparition, ils réunissent autant que
possible plusieurs centaines de gens avec lances et flèches, et on court secs au lion
qui finit toujours par succomber, mais non sans éventrer deux ou trois de ces
409
braves chasseurs. On voit telles de ces peaux qui ont jusqu’à 20 coups de lance et
plus.
Le Père Barthélemy a voulu aller à la chasse hier soir, il espérait bien nous ramener quelque antilope ou quelque sanglier ; il n’a attrapé qu’un gros orage, avec
une pluie torrentielle ; puis deux jours après, grosse fièvre avec crachements de bile.
Nous sommes donc chez Mugunga, beau jeune chef d’une trentaine d’années. Il
est venu au-devant de notre caravane, à une bonne distance, vêtu d’un beau costume
européen, et accompagné de beaucoup de ses jeunes gens, en guise de pages. Il y a
4 ans il avait fait une visite à notre station du Bukumbi, et puis il se dit aussi catéchumène de Maria-Hilft de l’Ushirombo. C’est un peu par politique ; il est obligé de
payer tribut à un chef supérieur, et espère un peu qu’en se faisant l’homme des
blancs, il pourra se rendre indépendant. S’il plaît à Dieu, la grâce perfectionnera ces
dispositions encore un peu faibles.
En homme intelligent, il amène vite son cadeau : un petit bœuf, plusieurs paniers de patates sèches, un gros pot de miel. Il sait bien qu’il n’y perdra pas à nous
faire des politesses.
Nos tentes n’arrivent qu’à la tombée de la nuit. Nous faisons une visite au chef
dans sa maison même. C’est la première fois que nous voyons ici une hutte indigène,
bien arrangée à l’intérieur, avec plusieurs chambres assez propres. Le crépissage est
fait en belle argile fine, assez blanche. Il ne manque que les fenêtres pour donner le
jour. Le chef a ses hommes qui vont à la côte, lui vendre son ivoire, et lui amener
des étoffes. Un jour, ils lui apportent aussi une assez belle boîte à musique qui lui
coûte 40 roupies (la roupie = l,75 francs). Mais la boîte à musique, les femmes du
chef la firent tellement chanter qu’elle en perdit la voix. C’est cette boîte que nous
exhibe le chef pour que nous la remettions en état. Il paraît qu’on fait le même honneur à tous les Blancs qui passent.
Mugunga a bien des demandes à nous faire ; il souhaite un peu tout ce qu’il voit,
et reste bien un peu nègre sur ce point. Mais il a vu dans le défilé de la caravane
surtout, quelques bombonnes de vin de messe ; il croit que c’est du schnaps dont
tous les Nègres qui vont à la côte sont si friands, et ne cesse de nous en demander. Il
insiste d’autant plus qu’il nous offre de sa bière, que ses femmes lui fabriquent régulièrement. Elle est faite avec une espèce de sorgho, quand on y ajoute du miel pour
faire fermenter, la boisson est assez agréable pour des Nègres au moins. Elle soûle
assez vite, mais pour les Nègres, se soûler le soir ou la nuit, n’a pas l’ombre du
moindre mal. On n’a tort de se soûler que quand on dispute ensuite ou qu’on fait
quelqu’autre mal.
Dimanche 26 novembre – Malgré la fatigue de la veille, il faut essayer de partir. Nous faisons encore 24 Kilom. parce que nous ne pouvons faire moins : pas un
seul village sur notre route. Arrivé au but chez un autre petit chef qui n’a guère
qu’un seul village, nous trouvons tous les hommes partis à la forêt. Eux aussi ont la
famine, et ils sont allés chasser.
Lundi 27 novembre – Dix Kilom. seulement, nos porteurs sont trop fatigués
encore des deux dernières étapes ; et puis on trouve ici à manger. Le pays des haricots commence ici, le manioc finit. Des patates il y en a un peu partout et du sorgho
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aussi, mais quand la pluie a tombé suffisamment. Nous recevons 6 chèvres encore
en cadeau, ce sont nos gens surtout qui poussent les chefs à nous faire ces cadeaux
que la politesse ne nous permet guère de refuser : c’est toujours le Blanc qui paie.
Chez Mugunga nous avons bien laissé 30 roupies. Quand il y aura un chemin de fer,
ou au moins de bonnes voitures en circulation, nos voyages nous coûteront bien
moins cher, et se feront plus vite. Nous sommes ici en vue de Bismark-Reef, future
grande cité, dit-on. Sur un mamelon rocheux qui forme l’extrême limite sud de
l’Emin Pacha Golf, un voyageur eut la bonne fortune en 1897 de trouver quelques
pierres qui renfermaient de l’or. L’année dernière, un syndicat spécial envoya
quelques hommes du métier pour étudier le terrain et fouiller la colline, ce fût alors
qu’on la baptisa de ce beau nom. Il paraît que l’or qu’on y trouve est assez abondant,
mais depuis on garde un parfait silence. Il y en a qui prétendent trouver ici un nouveau Transwal, les autres se moquent de ces pauvres pierres qui auraient d’après eux
beaucoup plus de fer que d’or. Quant à nous, nous souhaitons à ce pauvre pays,
absolument dépeuplé, toutes les bénédictions du ciel et de la terre.
Mardi 28 novembre – Après avoir assez marché à l’Ouest pour éviter les bas
fonds et les marais couverts de papyrus qui terminent le golfe, nous tournons enfin
un peu vers le Nord. Le chef que nous avons vu hier promet que ses hommes porteront nos charges jusqu’à la mission de l’Usui : cela diminuerait considérablement
notre travail et nos ennuis. Nous faisons 22 Kilom. En route nous n’avons trouvé
que 3 maisons, et nous finissons par camper dans un village qui en compte bien dix.
Rien de particulier; la forêt toujours, qui elle-même n’est pas très belle.
Mercredi 29 novembre – Au premier village de l’Usui. Les porteurs engagés
il y a deux jours se sauvent tous, mais il y a moins d’inconvénients pour nous que
s’ils nous avaient plantés dans la forêt. Nous laisserons ici ce dont nous pouvons
nous passer pour quelques jours ; nous le ferons suivre plus facilement une fois
arrivés à la mission. Jusqu’ici nous n’avons guère depuis Busisi que la forêt, dites
la broussaille ; l’une ou l’autre fois seulement quelques grands arbres.
Maintenant le pays s’ouvre, de belles collines commencent à être en vue, aux
flancs bien cultivés, puis bientôt nous aurons à grimper des escarpements assez
élevés. Nous aurions trouvé ici de la nourriture si les sauterelles n’avaient pas passé
avant nous.
A partir d’ici en allant vers le Nord on trouve les bananeraies ; cela prouve que
les pluies sont ici assez fréquentes. A 4 ou 5 jours d’ici vers le Nord, les gens vivent
presque uniquement de la banane. Encore une culture qui ne demande pas beaucoup
de travail : il n’y a que celles-là qui soient recherchées par nos noirs. Les pieds de
bananiers une fois plantés reproduisent toujours de nouveaux pieds, à moins qu’on
les laisse plusieurs années sans les sarcler. Chaque pied donne un régime ; il faut
pour cela de 12 à 18 mois ; le pied meurt quand son régime est mûr, mais avant de
mourir reproduit plusieurs autres pieds, on n’en laisse que un ou deux pour leur
donner plus de forces. Il y a de ces régimes ou grappes qui fournissent jusqu’à
200 bananes. La banane se mange crue comme un fruit, ou bien se cuit de plusieurs
manières. On les prépare surtout en purée, un peu comme la pomme de terre. Par ici
on se sert beaucoup de la banane pour faire une espèce de cidre, surtout les Nègres
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font ce « pombe » assez fort, presque comme du vin, et presque tous ceux qui en ont
le moyen se font gloire de s’enivrer le plus souvent possible, ce n’est nullement une
honte.
Nous autres Européens ne pouvons guère le boire sans éprouver des maux
d’estomac; cette liqueur renferme trop de potasse. La preuve c’est que nous nous
servons toujours aussi des cendres des pelures brûlées (de bananes) pour faire notre
savon ; nous ajoutons à la lessive qui provient de ces cendres une quantité suffisante
de graisse de chèvre, et l’artiste qui connaît les proportions fait bouillir le tout jusqu’à ce que le savon soit à point. Ce savon lave assez bien, mais je puis vous assurer
qu’il n’est pas parfumé, tant s’en faut. Nos habits lavés ne sentent pas toujours bon.
Le savon chez nous est une assez grosse question, il en faut non seulement pour
nous, mais aussi pour tous nos gens, et s’il fallait le faire venir d’Europe ce serait
une bonne dépense encore. Puisque vous tenez à savoir surtout comment nous vivons, il faut vous dire ici que la Providence sur ce point est venue à notre aide ; elle
nous a fait trouver sur la côte un arbre appelé le savonnier, il provient des Indes diton ; il donne un fruit dans le genre de votre prune ronde, c’est la pulpe de ce fruit qui
sert pour laver les étoffes : c’est le savon des pauvres. Au Bukumbi nous avons
planté deux grandes allées de savonnier, j’espère que dans deux ou trois ans nous
commencerons à récolter du savon. Il y a quelque part aussi, l’arbre à pain, l’arbre à
beurre, mais je n’ai pu encore les dénicher. Il y a encore l’arbre que les livres appellent la saucissonnier, mais celui-là c’est par ironie, c’est dommage, car nos pays en
abondent. Il pend de chaque branche de gros fruits, absolument semblables à des
saucisses grosses comme le bras : mais ce fruit est détestable. Gardons-nous de rechercher l’ombre de ces arbres pour planter la tente, car si un des fruits venait à se
décrocher, pour nous tomber sur la tête,...
Jeudi 30 novembre – La marche n’est pas longue; on ne fait guère que
15 Kilom. et on s’arrête au pied d’une montagne qui est à pic. Les porteurs nous
disent qu’il faut avoir des forces encore fraîches pour grimper là-dessus.
Vendredi 1er décembre – De fait nous nous en apercevons vite. Il faut faire subitement une ascension des plus raides, et monter de près de 300 mètres, à travers
rochers et racines d’arbres qui coupent la ravine en tout sens. On ne conçoit pas
comment nos gens puissent grimper là-dessus. Et nos ânes donc ? S’ils ne se cassent
pas les jambes aujourd’hui !... Nous passons devant pour les encourager, un garçon
par derrière pour les aider de la cravache. Pauvres bêtes, comme elles nous regardent
pour implorer notre pitié !... Et il nous faut redescendre, pour recommencer sur une
seconde colline aussi raide !
Nous sommes à une demi-heure encore de la résidence de Kasusulo, chef de
tout l’Usui ; celui-ci nous envoie saluer ; six hommes au pas de course nous amènent
3 chèvres et une cruche de miel : c’est le cadeau de bienvenue. Encore quelques
minutes et nous embrassons nos trois confrères de l’Usui. Depuis deux ans, on ne
s’était pas revu : la joie est réciproque.
La mission se trouve à 40 minutes de la capitale de Kasusulo. Elle s’appelle
Notre Dame de Lourdes, et est parfaitement située, mais un peu haut ; il y a bien du
vent, et le vent ici comme ailleurs apporte bien des rhumes. Quoique cette mission
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existe depuis deux ans déjà, elle n’est pas avancée, à cause de la sourde hostilité du
chef indigène. Kasusulo est assez puissant, son pays a à peu près 100 Kilom. en tous
sens, et est assez peuplé, beaucoup plus que tous ceux que nous avons traversé depuis 15 jours. Il y a partout de belles vallées, bien cultivées pour le moment, car la
bonne saison a commencé avec Octobre.
Ce n’est que depuis 3 ans que Kasusulo reconnaît que les Européens lui sont un
peu supérieurs, auparavant il se croyait bien le premier roi du monde après celui de
l’Uganda. Un officier un jour a dû mitrailler un peu son monde, pour lui faire déposer un peu de sa morgue, depuis ce temps, il a une peur bleue des officiers, et même
d’un simple soldat noir, mais envers les missionnaires il se contente d’être extérieurement poli, au fond il empêche leur oeuvre autant que possible. A celui-là aussi on
a dit qu’il était libre de les recevoir ou non, et ce chef, assez intelligent, a compris en
ce sens, que pour être bien vu il devait contrecarrer les missionnaires tant qu’il pourrait.
C’est ce qu’il fait à son aise depuis deux ans, quoique ceux-ci lui avaient fait
force cadeaux. Il défend à ses gens non seulement de se faire instruire, mais même
d’aller travailler à la mission. Aussi les constructions ne sont pas avancées. Une
seule maison en briques est faite, tout le reste sont des huttes de paille, comme celles
des Nègres.
Les gens voudraient pourtant bien gagner des étoffes, quelques-uns même ont
essayé en secret de se faire instruire, mais mal leur en a pris, leurs parents aussitôt
ont été complètement pillés et les jeunes gens eux-mêmes ont disparu. C’est la liberté de ces pays-ci. Nous sommes venus dans ce pays-ci il y a deux ans, parce que
Kasusulo nous y avait appelés. Nous n’y étions pas encore rendus, qu’il s’était déjà
repenti de nous avoir appelés. Nous y sommes, nous y restons ; le temps et la grâce
de Dieu changeront les cœurs.
Dans l’Usui, les missionnaires sont sur une route où il passe beaucoup
d’esclaves ; nous n’avons là cependant qu’un orphelinat d’une quinzaine de filles
rachetées. Les garçons esclaves sont beaucoup plus rares par ici. On pourrait opérer
beaucoup plus de rachats, mais comment nourrir pour le moment ces rachetés ; le
chef ne veut pas laisser vendre des vivres aux missionnaires, et dans nos autres stations nous avons également la famine. Priez Dieu qu’il nous envoie des temps meilleurs.
Presque tous nos porteurs du Bukumbi nous quittent, ils n’étaient engagés
jusque dans l’Usui et n’ont pas l’habitude des pays qui s’étendent vers l’Ouest. Leur
fort, c’est le chemin de la côte. Il nous faudra engager des gens d’ici, ce qui nous
promet bien des difficultés dans la route, les gens de l’Usui n’ayant pas l’habitude
de faire le métier de porteurs. Et puis le chef les laissera-t-il partir ?
Samedi 2 décembre – Dimanche 3 décembre – Les confrères de l’Usui,
P. Buisson (des Pyrénées) et P. Schneider (des environs de Bramath) poussent les
travaux pour finir leur première maison. Comme elle est à près d’une heure de leur
installation provisoire, ils passent toute la journée sans rentrer. Leur maison est bâtie
en briques séchées au soleil, comme nous faisons habituellement, mais pour la cou-
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vrir ils ont essayé de faire des tuiles. Quand on n’est pas du métier, il faut bien des
expériences pour pouvoir réussir : c’est ainsi que sur 30 000 briques 5 mises au four,
on n’en a obtenu que 2 000 environ, assez solides pour faire un toit. Il en aurait fallu
5 à 6 000. La moitié du toit a donc dû être couverte avec des feuilles de bananes, car
la saison des pluies étant là, on ne peut plus songer à faire des tuiles.
Malgré leurs travaux d’installation les missionnaires ne manquent pas un jour de
faire le catéchisme à ceux qu’ils peuvent accrocher, et de soigner aussi les malades,
environ une douzaine par jour qui apportent surtout des plaies à laver. Les indigènes
qui veulent se faire instruire un peu, font le malade pour pouvoir venir à la mission
sans trop s’exposer.
Lundi 4 décembre – Visite à Kasusulo, elle a été remise à aujourd’hui afin de
laisser au chef le temps de faire arriver d’abord toutes les charges que nous avons dû
laisser à l’entrée de son pays faute de porteurs. Ce chef attend de moi un fort cadeau,
il faut bien qu’il gagne un peu. Depuis 3 jours, il m’envoie des cadeaux tous les
matins pour nourrir nos gens, un petit bœuf avec quelques petits paniers de sorgho,
puis encore du miel avec des chèvres etc., tout cela il le ramasse sur le moment chez
ses gens : c’est l’impôt qu’ils lui doivent. Le chef veut faire le grand : à l’heure
fixée, il envoie cinq hommes me prendre, les chemins ont été nettoyés un peu pour
la circonstance, et les gens ont été réunis. Il y a bien là dans la cour une trentaine de
fusils, presque tous des fusils longs pour chasser l’éléphant, peu de fusils à cartouches, le gros du peuple est armé de la grande lance traditionnelle.
Kasusulo nous attend dans la maison de sa mère, c’est là qu’il reçoit toujours ; il
est assis sur un petit fauteuil à l’entrée de la maison ; la maison elle-même est bondée de monde. Ce chef encore assez jeune, 30 ans à peine, présente assez bien, il a
mis ses beaux habits pour la circonstance, des cadeaux que lui ont fait les missionnaires ; par-dessus les bracelets de fer qu’il porte toujours aux pieds, il a essayé de
passer des bas bleus, et enfin une belle paire de souliers en toile blanche que je lui ai
envoyée il y a deux ans. Kasusulo est visiblement gêné avec nous, qui nous sommes
installés, avec le P. Brard qui m’accompagnait, en face de lui sur nos chaises
longues. Il faut avoir soin quand on va chez ce chef de porter son siège avec soi, ou
sinon Monsieur vous laisse debout, si vous ne préférez vous asseoir par terre. Pendant plus d’une demi-heure que nous avons essayé de le dérider, ce pauvre chef ne
répondait guère que par des oui ou des non à toutes nos questions, tout en tordant
tout le temps le bâton en bois d’ébène qui lui sert de sceptre. Il pressent que nous
allons lui demander des porteurs et a soin de nous parler d’une expédition militaire
que l’officier de Bukoba vient de faire à l’Ouest sur la frontière du Congo belge, et
où seraient morts près de 300 indigènes qui faisaient partie de cette expédition.
Vers la fin tout de même, Kasusulo se déride un peu, et nous parle même de sa
famille, de ses frères et de ses enfants. Il nous présente même son aîné qui se cachait
dans la hutte, un gros garçon de 14 ans, mais des plus gros, absolument bouffi ; tous
nos hommes le prenaient comme nous aussi pour une fille. L’enfant a bien cinq
pieds de long déjà et promet pour l’avenir. Il faut nous dire que ceux de la famille
5
Mgr Hirth s’est trompé de mot. Il aurait dû écrire « tuiles ».
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royale sont tous très longs de taille. Ils ne vivent guère que de lait, c’est là ce qui les
engraisse si bien. Celui-ci portait les cheveux longs, comme les filles non mariées de
ces pays-ci.
Nous croyons bien faire, en demandant à voir aussi la mère du chef, c’est ordinairement une politesse à faire et il faut toujours préparer le cadeau de la reine
mère ; mais celle d’ici n’ose pas se risquer à voir nos lunettes, elle pourrait en être
ensorcelée. Nous quittons le roi là-dessus ; il faudra venir encore plus d’une fois
pour l’apprivoiser un peu. Jamais il n’a encore rendu de visite.
Le soir se réfugie à la mission une jeune esclave de 15 ans, déjà venue avec une
autre il y a 6 mois. Les Pères la renvoyèrent alors avec quelques perles ; en rentrant,
la seconde qui était la plus petite reçoit de son maître furieux, un coup de lance ; elle
y reste, morte sur le coup. Cette fois nous garderons la pauvre fille qui tremble
comme une feuille, et nous supplie de ne pas la renvoyer à un maître si brutal. Mais
ce n’est guère le moyen de nous concilier le chef.
Et maintenant le cadeau du chef : celui-ci me fait savoir qu’il aime toutes les variétés d’étoffes, mais qu’il voudrait bien aussi des cartouches pour ses fusils, un
imperméable contre la pluie, une brosse pour son cheval, une selle, un fort couteau
pour lui rogner les sabots. Il faut vous dire qu’il y a un mois, un marchand allemand
lui a vendu un assez beau cheval pour à peu près 6 ou 7 fois son prix : c’est le premier cheval qui s’est vu par ici, le chef est tout entier à son cheval.
Mardi 5 décembre – Une mauvaise nouvelle arrive du Bukumbi. Trois de nos
meilleurs jeunes gens de nos villages se sont noyés dans le lac en voulant se rendre
dans l’Uganda. Avec eux se sont noyés leurs suivants, ainsi que presque tous les
rameurs, en tout 22 personnes sur 27, dont 10 néophytes. La barque était trop chargée de marchandises et de gens, et les planches de la barque se sont tout simplement
disjointes sous les efforts des vagues et du vent. Une seconde barque qui suivait a pu
recueillir cinq des naufragés qui s’accrochèrent aux planches. Que Dieu ait pitié de
nos chers enfants !
Mercredi 6 décembre – Jeudi 7 décembre – Nous ne nous trouvons pas à
notre aise dans ce climat un peu nouveau ; la pluie tombe tous les midis. Nos Basukumas du Bukumbi ont froid surtout la nuit et sont malades. Aussi bien ils n’ont que
leur pagne pour toute couverture, avec une demi-peau de vache pour matelas, cela
ne suffit plus ici, et nous donnons à chacun une grande étoffe en écorce d’arbre.
Vendredi 8 décembre – Immaculée Conception fête patronale de cette station
de N.D. de Lourdes. C’est bien pauvre quoique nous soyons nombreux ici pour la
circonstance. Il n’y a encore qu’une petite chapelle en roseaux ; les quelques fidèles
ne sont que des gens de passage, pas de cloche, pas de musique, presque pas de
chant. Les commencements sont durs.
415
Samedi 9 décembre – Nous achevons aujourd’hui de remanier et de compléter
nos charges. Il faut les réduire de 30 kilog. à 25 au plus, car nous allons entrer dans
un pays de montagnes, où les charges lourdes ne passent point. Le P. Brard qui depuis deux ans était supérieur de la mission de l’Usui fera le voyage du Rwanda avec
nous.
Dimanche 10 décembre – Les gens de l’Usui viennent assez nombreux pour
choisir des charges, c’est nouveau pour eux, et ils ont aussi envie d’étoffes, mais le
prix qu’ils nous demandent est ridicule ; il faut deux jours de patience pour arriver à
s’arranger avec eux. On leur demande de porter nos charges jusqu’au Tanganika, et
ils demandent plus de 50 roupies par tête. Or nous avons plus de cent charges avec
tout notre matériel de voyage à quatre, et il faut de plus un homme sur 10 qui ne
porte rien, mais prendra au besoin la charge de ceux qui seront malades, ou aidera à
porter en hamac les missionnaires les jours de fièvre. Finalement nous promettons
une roupie tous les deux jours, avec la nourriture en plus. Voyez si nous voyageons
pour rien !
Lundi 11 décembre – Enfin on essaie de partir. Depuis le matin, le lieutenant
du chef est là pour nous servir de guide à travers l’Usui, et faire éviter les difficultés
avec les gens qui n’ont jamais vu de Blanc. Un tiers au moins des charges reste sans
porteurs. Au dernier moment, il faut avancer encore pour deux roupies d’étoffes à
chaque porteur qui prend une charge. Vont-ils se sauver avec ? plus d’un le tentera,
c’est pour éviter cela que nous avons dû multiplier aussi les soldats ou gardiens de la
caravane. Il est onze heures quand on peut enfin partir : on essaiera de faire 3 lieues
en plein midi pour commencer. Mais la Providence est pour nous, le ciel est encore
couvert. Le P. Brard reste encore pour faire suivre peu à peu le reste de nos charges.
Nous longeons une belle vallée assez cultivée. Aux alentours des capitales, les
pays sont toujours plus cultivés. Nous trouvons sous les grands bananiers, des haricots, des pois de toutes les variétés ; en dehors les patates, le manioc, le maïs, les
arachides etc... Le sorgho on le cultive en mars.
Coutume des jeunes filles qui portent toutes de longs cheveux ; cela leur fait des
crinières de lion. Une fois mariées, il faut se raser ; alors elles se mettent sur la
tête et autour du cou de grandes couronnes et des colliers de petits boutons de chemises : ces boutons il faut en avoir des charges, c’est un article d’échange.
Les gens d’ici sont simples et des plus intéressants. Quel malheur qu’ils ne
soient pas libres de se faire instruire, nous en aurions tout de suite des centaines.
Je ne vous ai pas dit encore que Kasusulo ainsi que tous les chefs des pays entre
les lacs Nyanza, Tanganika, et Albert, sont des étrangers conquérants qui sont descendus du Nord ; peut-être des régions de l’Ethiopie depuis 2 ou 3 siècles ; ils sont
de race plus intelligente que les autres Nègres qu’ils se sont soumis. Dans plusieurs
pays même, ils sont craints et respectés même à l’égal de dieux. Il n’y a que ceux de
leur famille aussi qui puissent être gouverneurs de provinces. Ce n’est pas cette race
conquérante qui la première acceptera la religion, le décalogue sera dur pour eux,
tandis que les pauvres paysans qu’ils se sont asservis seraient souvent heureux de
pouvoir venir à nous, s’ils étaient libres. Voilà ce que les Européens qui sont par ici
devraient comprendre un peu mieux.
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Dans notre campement d’aujourd’hui, nous ne pouvons rien acheter, le chef du
district veut tout donner lui-même, c’est à dire que chaque famille est réquisitionnée
tant, tant, et le soir venu, quand tout est venu le petit chef apporte enfin la nourriture
des porteurs. Cela suffira ou non, peu lui importe. Tout est payable à lui, et les familles qui ont donné ne reçoivent rien. Ce système va durer ainsi plusieurs jours.
Mardi 12 décembre – Il faut attendre les charges en retard. Mon garçon abat
une pintade pour varier un peu notre menu.
Mercredi 13 décembre – Nous avons fait 12 Kilom. Rien de bien intéressant
dans ces hauts parages. Nous longeons pendant 3 jours un haut plateau qui a bien
1600 m. Les rivières d’ici coulent déjà au Tanganika.
Sachant que nous ne trouverons pas grand chose, pour faire notre cuisine, et
étant d’ailleurs pauvres en conserves, nous faisons suivre 4 vaches pour avoir un peu
de lait : le voyage sera bien long, il faut essayer d’aller jusqu’au bout. Nos vaches
sont suivies de leurs petits veaux, car jamais vache ne se laissera traire ici, sans que
son veau y soit. Quand le veau crève, il faut encore que la mère puisse lécher au
moins la peau du petit qu’on lui présente chaque fois qu’on veut la traire. Ces petits
veaux en attendant sont agiles comme des gazelles.
Jeudi 14 décembre – Encore 12 Kilom. environ. Terrains toujours ferrugineux.
Un jour peut-être les Européens viendront les exploiter : ce jour là les pauvres
Nègres trouveront leurs maîtres. Nous campons chez un fameux sorcier qui est connu même des pays voisins, tous les gens ont peur de lui. Il ne quitte guère son petit
bois sacré, où poussent quelques arbres d’une hauteur toute prodigieuse, mais aujourd’hui, il est absent, il n’a pas osé nous attendre. Peut-être aura-t-il eu une mauvaise réponse des poules qu’il a consultées. Ses trois fils heureusement sont plus
gentils que lui.
On me rapporte ici que deux femmes de Kasusulo se sont évadées de chez lui et
ont suivi notre caravane depuis 3 jours ; elles voulaient s’accrocher à notre caravane.
Malheureusement le guide que le chef nous a donné les découvre avant qu’elles
aient pu nous parler, il les fait lier et battre, leur promettant de les renvoyer au chef
même du pays pour les faire tuer. C’étaient sans doute des esclaves. Faut-il intervenir pour les délivrer : ce serait assez facile avec nos fusils, mais alors notre caravane
est compromise, car déjà maintenant parmi nos nouveaux porteurs engagés ici le
bruit court que Kasusulo va prendre toutes leurs femmes et leurs chèvres. Le guide
qui est là autant pour nous surveiller que pour nous piloter ne manquerait de faire
entendre des menaces à tous ces porteurs, si peureux de leur nature. Il faut se contenter par prudence d’appeler le guide pour lui dire de ne plus faire aucun mal à ces
femmes, sans quoi nous serions obligés d’intervenir : il promet tout, mais promesse
de Nègre n’oblige pas toujours.
Vendredi 15 décembre – Nous faisons 7 Kilom., et nous sommes dans le dernier village habité dans l’Usui. Devant nous, il y a un pori de près de 6 lieues de
large ; il faut prendre des forces ici en se reposant. De ce train là, il nous faudra bien
du temps, mais qu’y faire ? La patience seule vaut par ici.
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Le petit chef de ce district quoique de famille royale aussi est affreusement défiguré par la syphilis, il a la moitié de la figure couverte de grosses taches toutes
blanches, blanches comme la peau d’un Européen. Quantité de gens sont affectés de
cette syphilis ; on la dit importée chez les Nègres par les Arabes. C’est une des maladies qui emportent le plus de gens ici.
La nuit, beau clair de lune. Nos gens ont bien mangé, il faut qu’ils dansent, cela
leur fera des jambes pour demain. Le chantre se met au milieu et tous font la ronde
autour de lui, en répétant en chœur le refrain. Pour danser ce sont toujours les Basukumas qui sont en tête, quels enfants ! Les gens de l’Usui viennent bien après.
Samedi 16 décembre – Il faut partir de grand matin, car la marche sera longue.
Il y a bien 25 Kilom. et quel chemin surtout, car le pays que nous quittons est ennemi de celui dans lequel nous entrons, et les sentiers ne sont guère battus. Il nous faut
bien trois heures pour arriver à la rivière qui forme limite. Jusque-là ça va assez
bien, mais voici maintenant une assez grosse rivière que les géographes ont oublié
de mettre sur leurs cartes. Elle est profondément encaissée et pour y arriver, il faut
passer par un fourré inextricable de ronces et de lianes qui pendent en tous sens des
grands arbres ; que de gymnastique qu’il faut pour avancer de deux pas seulement.
Les premiers porteurs se découragent et veulent camper au bord de la rivière.
Pauvres gens, où trouveront-ils à manger dans ce désert. Il faut dire que le Nègre ne
raisonne pas souvent. Mais je ne sais pas non plus ce que j’aurais fait moi si j’avais
eu leurs charges sur le dos.
A force de presser, de menacer même, ils finissent par avancer quand même. Si
les premiers ont la brousse pour les arrêter, les derniers par contre avancent parfois
trop vite dans la descente, ils glissent avec leurs charges sur l’argile rendue boueuse
par la rosée et le piétinement.
Nous voici au gué, ou si vous préférez nous sommes au pont : c’est bien singulier pour nous. Dans ce pays comme les rivières grossissent beaucoup, et que les
gens surtout sont très paresseux, on s’est imaginé de mettre les ponts sous l’eau,
c’est plus facile. Deux ou trois arbres ou grosses branches sont disposées parallèlement à travers le lit de la rivière. Bien adroit sera celui qui trouvera moyen de se
tenir en équilibre là-dessus, d’autant plus que les bois sont souvent déplacés par le
courant. A chaque passage nos ânes nous font surtout beaucoup d’embarras, ils ne
manquent pas de s’embourber, et il faut les traîner ou les assommer à moitié pour les
avoir à l’autre bord. Quand ce n’est pas trop dangereux, je préfère grimper sur les
épaules d’un fort gaillard, c’est plus sûr.
Figurez-vous encore la montée sur l’autre bord. A peine les dix premiers porteurs ont-ils passés que le sentier est devenu par trop glissant, et pourtant il faut
remonter avec la charge. Dans le passage de cette rivière-ci, il n’y a que deux
charges qui aient roulé dedans, pour le porteur, ce n’est rien, il est vite sec. Mais
quand ces charges sont la chapelle portative ou un ballot d’étoffes, ou votre caisse
d’habits etc... le dommage est ordinairement irréparable.
Heureusement que nous voyageons avec le commencement de la saison des
pluies, les eaux sont basses encore. Qu’est-ce que nous verrons au retour ?
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La rivière passée, nos gens se reposent, d’autant plus que la rivière est suivie de
marais qui s’étendent assez loin. Il y a encore 3 bonnes lieues avant le premier village, et on dit que les rhinocéros abondent ici. Il est deux heures du soir quand les
premiers arrivent au campement, les derniers n’arrivent que la nuit. Avec mes confrères, je suis passablement fatigué, nos ânes sont des plus mauvais et à peine montables, il faut tout faire à pied. Mais on ne voit pas que Notre Seigneur soit souvent
monté à âne.
Le guide que nous avons eu soin de prendre nous a bien conduits, il mérite une
bonne récompense. Sans ces guides on ne peut s’en tirer.
Au village où nous campons tout le monde se sauve ; ils sont absolument surpris, il n’y a que quelques maisons, et notre caravane compte tant de bouches ! Inutile de dire à nos gens de ne pas voler dans les maisons, ils tombent d’inanitions, et
personne n’est là pour leur vendre des vivres.
Nous enverrons dès demain un courrier au chef du pays, lui disant que nous
nous arrangerons avec lui. Nous lui demandons aussi un homme qui nous fasse traverser tout un pays. Nous sommes dans l’Uha.
On dit qu’il y a des lions dans les gorges où nous venons d’entrer, et cependant
bon nombre de nos gens sont obligés de coucher sans abri. Ils se hâtent de réunir
assez d’épines pour s’entourer, mais ce n’est pas gai. Même dans la tente on rêve au
lion.
Dimanche 17 décembre – Si nous faisons encore 8 Kilom. c’est pour aller
trouver des vivres. Ce nouveau pays est assez pittoresque, de beaux bois couvrent le
flanc et la crête de toutes les montagnes, mais la population est rare. Les guerres en
sont la cause.
Avec ce pays, nous sommes sur le territoire de Mgr Gerboin, Vic. ap. de
l’Unyanyembe. Il nous faut passer sur sa mission, car pour le moment le chemin
direct de l’Usui dans le Rwanda n’est pas assez connu par nous.
Les gens sont pauvres, et n’ont encore que des peaux de chèvre pour se couvrir.
Par contre c’est un pays de miel, partout dans les grands arbres, à plus de 20 m. de
hauteur on voit des ruches : celles-ci sont des plus simples. De certain arbre spécial,
de grosseur moyenne, on détache l’écorce sur une longueur de 1 m 50 ; on a soin de
la laisser d’une seule pièce, et de recoudre le côté qu’on a dû fendre pour l’enlever.
On referme avec une petite peau les deux extrémités de cette écorce, en ne laissant
qu’un petit trou pour les abeilles et cette espèce de long tambour est tout simplement
hissé dans les plus hautes branches d’un arbre. Le miel est ici d’excellente qualité.
On en tire un autre de certaines abeilles qui font leur ruche en terre, mais celui-là
n’est pas si bon.
Nous avons bien de la peine déjà à nous faire comprendre ici, le dialecte est déjà
tellement différent ! Les gens aussi n’ont pas de riches figures ; celle-ci est démesurément allongée, les mâchoires surtout et le menton ; les dents sont toutes de bonne
taille. Le teint cependant n’est pas trop noir, et plutôt brun. S’il n’y a pas d’habits, il
y a au moins des amulettes et des gris-gris ; il y en a qui en ont jusqu’à 20 et 30 : de
petites cornes, des morceaux de bois, creusés et remplis de remèdes, des osselets de
bêtes etc... Une preuve que ces gens sont pauvres, c’est que près de toutes les mai-
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sons nous trouvons de mauvais champignons qui sont à dessécher : c’est une triste
nourriture, mais la récolte des premiers haricots n’est pas loin.
Ceux qui viendront plus tard bâtir ici ne manqueront pas de belles pierres ; nous
trouvons même d’assez belles ardoises à fleur du sol. Les Nègres eux, se contentent
de leurs huttes de paille.
Lundi 18 décembre – Mardi 19 décembre – Nous cheminons toujours par
monts et par vaux, tout doucement à 15 et 18 Kilom. par jour.
Trouvé aujourd’hui une pauvre vieille qui n’a pas trop peur de nous, elle dit
même à nos gens qu’elle aime les Blancs, parce que jadis il en a passé un qui lui a
donné un bon remède et l’a guérie. Elle se souvient même que le Blanc lui a parlé de
Mungu (Dieu). Oh ! puisse-t-elle avoir le bon remède et en profiter!
Partout où nous passons, on voit quelques-uns de nos gens qui sont chrétiens,
faire ensemble tout haut leur prière du matin et du soir : cela portera ses fruits.
Nous remarquons parmi les derniers porteurs engagés un homme qui porte bien
un Kilo de trop. Le pauvre homme, a un doigt, le médius qui pèse bien cela. C’est
une grosse boule qui porte au milieu un tout petit ongle. En Europe on soulagerait le
pauvre.
Je vous ai dit que les gens de l’Uha ne portaient que des peaux de chèvres ; il
n’y a guère qu’une manière de se l’accrocher, donc pas beaucoup de prise à la vanité. Celle-ci a été obligée de se loger dans les cheveux, que je n’ai vu nulle part rasés
avec tant de recherche. Les têtes sont comme labourées en tout sens par le fer de
lance qui sert de rasoir, et on recherche les desseins les plus pittoresques.
Mon confrère s’est amusé aujourd’hui à prendre un bain dans une mare infecte,
ou plutôt c’est son âne qui s’est imaginé de prendre ce bain, le Père était dessus.
Mercredi 20 décembre – Dans l’Urundi ; encore un nouveau pays. Cette fois la
langue n’est plus intelligible du tout. Ce pays est plus peuplé que le précédent. Au
fond de chaque vallée il y a quelques huttes. Malheureusement ce pays qui s’étend
jusqu’au Tanganika a été jusqu’à ces derniers temps en pleine révolution au plutôt
dans une complète anarchie. Jadis il y avait un chef unique qui descendait lui aussi
de cette race conquérante, frères des Ethiopiens ou des Gallas ; mais ses fils se disputent depuis longtemps les différentes provinces. Les missions que Mgr Gerboin a
essayé de créer dans ce pays ont eu passablement à souffrir de cet état de choses.
Le jeudi 21 décembre nous passons à Misuji, jadis mission en 1896.
Le vendredi 22 décembre nous sommes à la mission du Sacré Cœur, heureux
de trouver des confrères de notre société, nous avons vite fait connaissance, d’autant
plus que l’un deux a été autrefois un peu mon élève au Petit Séminaire de la mission
à St Eugène près d’Alger.
La mission du Sacré Cœur a à peine deux ans d’existence, cependant beaucoup
a été fait déjà. Misuji où elle se trouvait d’abord a été reconnu après une année
comme n’étant pas assez centrale, c’est ainsi que cette mission après de longs tâtonnements a été portée à 4 h. plus loin. Quand on fonde dans un pays nouveau et inconnu, on n’est pas libre de se mettre où on veut. C’est ce qui va nous arriver peut-
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être pour le Rwanda. Pauvre mission du Sacré Cœur, elle a eu bien du mal à
s’établir. Les Pères étaient sur leur emplacement depuis quelques semaines seulement quand les gens s’attroupèrent en telle masse que les missionnaires crurent
devoir se sauver. Ils plantèrent tout, et ne songèrent qu’à sauver leur vie ; ils mirent
17 jours pour arriver à la station militaire d’Ujiji sur le Tanganika.
Après quelque temps d’autres tentèrent de nouveau de s’établir ici, on attendît
deux fois qu’ils eussent bâti leurs huttes provisoires et par deux fois les Nègres vinrent et mirent le feu à ces huttes, en s’y prenant bien de telle manière que rien ne put
être sauvé. C’était trop ; d’autant plus que ces mêmes Nègres enhardis par la trop
longue patience des missionnaires qui ne voulaient jamais se venger, se crurent
permis de se moquer de même de l’autorité militaire qui venait de faire son apparition dans l’Urundi. Les officiers intervinrent enfin en faveur des Pères et donnèrent
une bonne correction aux indigènes. Ceux-ci depuis lors comprennent qu’il y en a de
plus forts qu’eux. Ils laissent les missionnaires tranquilles, et les enfants du pays
aujourd’hui accourent de partout pour venir entendre les nouvelles que leur apportent les missionnaires, c’est la bonne nouvelle. Bientôt la grâce pourra descendre, il
y aura des baptêmes. Parmi tous ces Nègres, ce ne sont jamais les jeunes qui offrent
les obstacles, ce sont toujours les vieux, entichés de leurs superstitions. Si réservés
que nous soyons, ils comprennent bien vite que leur temps est passé.
Samedi 23 décembre – Arrêt et repos. Il le faut bien de temps en temps, car les
montagnes d’ici ne sont pas commodes. Ceux de nos gens qui sont chrétiens sont
invités à remplir leurs devoirs aujourd’hui, car nous voudrions demain nous remettre
en route, quoique les confrères qui nous donnent une généreuse hospitalité nous
pressent de faire la Noël avec eux.
Dimanche 24 décembre – Nos chrétiens font tous leur communion de Noël.
Pendant la nuit, un gros orage est venu avec une pluie torrentielle. Le P. Brard qui
avait établi sa tente sur la cour de la mission, et même avait dressé en se couchant
son autel portatif dans la tente pour être plus vite prêt le matin, voit tout à coup sa
tente céder, et tous ses effets emportés, le lit inondé. Il s’était levé et tenait les piquets de sa tente depuis une demi-heure déjà, appelant tout le monde à son secours,
mais le bruit de l’orage était tel que personne ne l’entendit. On est frais après de
pareils accidents, et votre chapelle, votre lit et vos effets sont propres, surtout.
L’orage a fait tourner la tête aussi à nos porteurs, ceux du moins engagés dans
l’Usui. Ils ont eu froid la nuit, et le matin, se mettent tous en grève. Ils étaient cependant engagés jusqu’au Tanganika, mais ce sont je crois les montagnes de
l’Urundi qui leur font peur, et aussi la discipline que nous maintenons dans la caravane. Nous veillons en effet à ce que le long de la route, ils ne soient pas toujours à
voler les pauvres indigènes.
Nous avons beau parlementer ; au plus fort de la discussion (il faut savoir que la
discussion est toujours chaude, les Nègres ayant l’habitude en ces cas de parler tous
ensemble), il y en a un qui prend le galop et se sauve ; et les autres de le suivre tous
à qui mieux mieux, criant tous qu’ils allaient revoir leur mère, leur mère... Pauvres
gens, il y avait onze jours déjà qu’ils l’avaient quittée, leur mère ! Et la mienne
donc ?... il y a bien plus longtemps.
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Nous voilà bien plantés, et pour longtemps peut-être. Ici nous sommes dans un
pays où jamais les gens n’ont fait le métier de porteur, ils se croiraient déshonorés.
Les Pères de la station se mettent pourtant au travail tout de suite, et des émissaires
sont envoyés à tous les chefs voisins, promettant de bonnes récompenses à ceux qui
amèneront plus d’hommes.
Quant à nous quatre voyageurs, nous ferons forcément ici la Noël : c’est la Providence qui l’a voulu. En route nous aurions difficilement pu dire 3 messes, ici nous
ne manquerons pas. On fait même de la musique, et les messes sont chantées à minuit comme le jour. La chapelle est bien petite, elle contient à peine 25 personnes
avec la sacristie qui lui fait antichambre, mais il semble qu’on prie mieux quand on
se sent plus près les uns des autres.
Lundi 25 décembre – L’enfant Jésus nous amène des porteurs on ne sait pas
d’où. Il y en a tant qu’après dîner nous pouvons démarrer. Honneur à nos chers
confrères qui nous ont tirés d’embarras. Mais nos porteurs ne sont pas forts ; ils se
mettent à deux aussi par charge de 25 Kg., cela soulagera davantage encore nos
colis, dites : nos bourses. Songez donc qu’il faut non seulement payer, mais encore
nourrir tout ce monde. Ici pour la nourriture c’est invariablement un chapelet de
petites perles en verres rouges. Le paiement de chacun montera à 8 coudées d’étoffe
jusqu’à la mission voisine. Pauvre gens ils ont bien besoin d’étoffes, à peine si par
ici ils ont un méchant lambeau d’étoffe en écorce d’arbre, comme si vous disiez
quelques pauvres ficelles qui pendent à la ceinture qui lie les reins. On comprend
que ces Nègres n’aient pas toujours chaud dans ces montagnes.
Les Pères de la station s’excusent de ne pas nous reconduire un peu ; ils ne sont
que deux pour le moment et l’un a des plaies aux jambes, tandis que l’autre a du
s’aliter avec la fièvre. Voilà souvent le bilan de nos santés, mais la joie règne quand
même.
Nous faisons 12 Kilom., toujours par montées et par descentes. La mission du
Sacré Cœur se trouve déjà à 1750 mètres, et nous continuons à grimper. Jamais je
n’étais encore si haut monté pour faire la Noël : c’est un peu plus je crois que notre
ballon d’Alsace.
Ce qui est bon au moins c’est que nous avons partout des villages pour camper,
et de l’eau pour boire. Il y a des ruisseaux et des torrents, au moins tous les Kilomètres. Encore un orage qui nous trouve à peine campé : c’est pour agrémenter le
voyage.
Mardi 26 décembre – Encore 12 Kilom. On ne peut aller vite dans tous ces ravins. Nos porteurs se fatiguent trop. Tous ces jours-ci nos hommes mangent les
primeurs des haricots frais, du maïs. Aujourd’hui nous avons l’occasion de faire un
vrai régal de petits pois chiches. Mais la viande manque, les chèvres sont rares par
ici ; et les gens bien pauvres.
Jamais ceux d’ici ne quittent leur longue lance qui a près de 2 m. 50 de haut,
mais dont le fer cependant est petit et ne mesure que 0 m. 15 centim.
Tout le monde cultive ici l’arbre qui fournit le vêtement indigène ; on le dépouille de son écorce, celle-ci est battue et amincie jusqu’à ce qu’elle devienne
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souple : ce serait bien si elle ne devenait en même temps toute transparente. C’est le
travail des hommes de faire cette étoffe.
Mercredi 27 décembre – C’est la St Jean aujourd’hui. On ne l’oublie pas. A
la Ste Messe, les chers vieux parents ont un souvenir tout particulier. Nous nous
levons tous les jours bien avant le soleil pour pouvoir dire la messe, et même nous
y faisons assister ordinairement nos chrétiens. Il faut bien attirer les bénédictions
de Dieu sur notre voyage. A l’heure quand le jour vient avec le soleil, chacun lie
son petit paquet, on déjeune légèrement et on presse le départ. Nous ne faisons que
9 Kilom. Il faut grimper toute une crête, qui sert de limite pour le partage des
eaux. Nous allons toujours droit à l’Ouest, un peu vers le Sud. Mais c’est singulier. Depuis l’Usui toutes les eaux que nous avons trouvées se rendent dans le
Tanganika, et maintenant que nous rapprochons de ce lac, les eaux que nous traversons vont au Nyanza : c’est celles-là qui viennent nous trouver en Alsace par le
Nil, la Méditerranée ensuite et puis le Canal du Rhône au Rhin : vous voyez que
nous ne sommes pas si loin les uns des autres, nous buvons tous à la même rivière,
à peu de Kilomètres près.
Nos gens ici ont une intéressante manière de se saluer. Quand deux hommes se
rencontrent ce sont des cho cho cho cho cho à n’en plus finir, pendant près de cinq
minutes, le plus jeune pendant tout ce temps passe les mains du haut en bas sur les
bras de son ami jusqu’à l’extrémité des doigts, en recommençant toujours ; il paraît
que c’est pour se souhaiter surtout mutuellement beaucoup de vaches, ce qui est ici
le comble de la prospérité. De paradis, ces pauvres montagnards n’ont pas encore
entendu parler.
Jeudi 28 décembre – Nous ajoutons encore 12 Kilom. quoique nous soyons
toujours à une grande altitude, nous traversons aujourd’hui un marais couvert de
papyrus d’une centaine de mètres de large. Ce n’est pas intéressant pour nos ânes
surtout. Ce n’est ni le premier ni le dernier.
Sur les gens, je ne puis rien vous dire, ils ont soin de se sauver dans les villages
où nous campons. Ils nous prennent sans doute aussi pour des soldats allemands,
chargés de patrouiller le pays. Ah ! s’ils savaient nos intentions pacifiques !
Vendredi 29 décembre – Environ 13 Kilom. Nous longeons un plateau de
2 000 m. de haut et voyons à nos pieds une belle rivière, le Ruvuvu, qui semble
avoir plus de 30 m. de large. Heureusement que nous pourrons l’éviter en faisant un
grand détour. Nos guides se chargeront de nous trouver les sentiers. Il y a quelques
pauvres huttes jusque sur ces plateaux.
Nous n’avons pas fini de monter et de descendre. C’est que nous allons précisément toujours à l’Ouest, et la chaîne qui sépare le Nyanza du Tanganika va à peu
près toujours du Sud au Nord. Il faut tout faire à pied, mais les jarrets se sont fortifiés déjà.
Notre caravane est pourtant bien dispersée tout le long de la route ; il y a toujours des faibles et des traînards, s’il fallait toujours attendre tout le monde, on
n’arriverait jamais avant la nuit. Quand le pays est assez sûr on laisse un peu les
porteurs trottiner comme ils peuvent. Le guide cependant doit avoir soin toujours de
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fermer tous les sentiers qui croisent celui que nous prenons ; sans cette précaution
plus d’un se perdrait chaque jour. On ferme le sentier en traçant trois raies avec le
fer d’une lance en travers du sentier qu’on doit laisser, ou bien en jetant dans ce
sentier qu’on doit éviter, une touffe d’herbe ou une petite branche de broussaille.
Quand on a la précaution de faire cela, pas un enfant qui se perde.
Il faut vous dire aussi que nos sentiers sont si peu battus que nos pieds européens ont de la peine à s’y faire, ils sont très peu larges, et toujours creusés en rond
par la pluie, j’en ai les pieds tout tordus et les souliers tout malades.
Depuis deux jours déjà on nous a montré Mugera, la montagne qui porte la mission de St. Antoine.
Nous avons ici un des peuples les plus superstitieux qu’on puisse trouver. Dans
le sentier même nous trouvons à tout instant quelque débris de pot cassé, où on a
offert au génie du lieu quelques herbes cuites, ou quelques tiges de mais.
Quand on se rase la tête, il faut toujours aussi porter les cheveux à l’endroit où
deux sentiers se croisent.
Nos montagnes n’ont pas l’air commode ; l’orage y gronde toujours presque
sans discontinuer, et court d’un pic à l’autre. Nous sommes souvent enveloppés de
nuages qui nous trempent et ne nous permettent pas de voir à dix pas. Enfin ce n’est
que vers midi que les herbes sèchent.
Samedi 30 décembre – Nous campons sur un affluent du Ruvuvu. Chez vous
ce ne serait rien pour passer ; mais ici, il faut forcément se baigner. Il y a un mètre
de profondeur sur 20 de large.
Les indigènes se sont payés même le luxe d’un pont sur l’eau cette fois ; c’est
pour les jours où la rivière est trop rapide. Il y a des branches d’arbres qui sont entrelacées, on ne sait comment, et il nous semble qu’il faudrait bien toute l’adresse des
singes pour passer là-dessus.
Nos gens sont fatigués et un peu de mauvaise humeur ; nous leur avons fait faire
environ 20 Kilom. On voit que nous nous rapprochons de la mission, les habitants
sont moins farouches, et nous portent même de la nourriture, quelques paquets de
haricots et un fagot de bois : ce dernier cadeau est significatif et a sa valeur, car le
bois est rare ici.
Dimanche 31 décembre à Mugera – mission de St. Antoine après 16 Kilom.
Nous suivons la vallée du Ruvuvu par un sentier souvent à pic sur la rivière, il faut
faire pas mal de gymnastique pour ne pas tomber dedans, car par endroits elle est
très encaissée. Nos ânes surtout ont peur, en se voyant souvent à une bonne hauteur
au dessus de l’eau, et il faut les conduire tout le long par la bride. Les torrents surtout qui descendent de la montagne tous (sic) les dix minutes, et entaillent profondément le terrain rendent notre marche difficile. Voici par-dessus encore des hippopotames qui s’annoncent par leurs lourds grognements ; il paraît que nous les avons
dérangés, mais c’est la tête de la caravane seulement qui a l’honneur de les voir, un
de nos garçons les salue de deux coups de fusil, il faut bien plus que ça pour abattre
de pareilles pièces. P. Barthélemy qui se trouve avec moi à la queue se hâte de passer à la tête ; il n’a jamais eu l’honneur d’une pareille chasse, mais il arrive trop tard,
la vallée s’élargit ici, plus d’hippopotames.
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La mission se trouve au confluent de deux rivières dans une situation magnifique. Nous traversons d’abord la plus petite, la Luvironza, elle a encore 30 mètres
de large sur 1 et 1/2 de profondeur, il y en a encore bien assez pour nos hommes qui
ont bien de la peine à passer leurs charges sur la tête. Il n’y en a qu’un qui laisse
aller la sienne à la dérive, il n’y a pas trop de mal : c’est une petite table démontable
avec deux marmites, tout est repêché.
La station est bâtie à 300 m au dessus de la rivière ; le P. Supérieur Desoignies,
un vieux, ne met que quelques minutes pour descendre à pic et nous embrasser au
plus tôt, mais nous mettons 3/4 d’heure pour remonter, en cherchant tous les zigzag
possibles : nous suerons toujours assez, et en haut à 1850 m. le vent est frais, il faut
soigner la petite santé.
Une fois arrivés, nous trouvons P. Ménard et P. Van der Burgt avec un Frère
nègre. De la cour de la mission nous avons un des plus beaux points de vue qu’on
puisse trouver ; on domine plus de 50 petites collines, toutes couvertes d’habitations.
La mission prend déjà, quoiqu’elle ne soit fondée que depuis 10 mois. Le diable
aussi a essayé de la secouer. Deux fois les chefs voisins se sont attroupés pour
l’attaquer ; il y avait chaque fois plus de 600 lances et forces cris surtout pour faire
déloger les missionnaires, mais St. Antoine veillait. Une autre fois même, les gens à
une journée de la mission ont assassiné trois des enfants des Pères, mais ceux-ci ont
tenu bon, et aujourd’hui leur position est prise.
A St. Antoine j’ai trouvé une belle cloche qui pèse bien 50 Kilog. : c’est
« Kreuz und Schwert » qui l’a fournie, c’est la plus grosse que j’aie vue depuis la
côte6.
Il faut encore une fois changer ici presque tous nos porteurs, il ne nous reste que
le petit noyau de Basukumas du Bukumbi. Chacun nous emporte encore 3,60 m de
cotonnade, et puis il s’agit surtout d’en trouver d’autres : c’est ce qui nous gâte un
peu la fête du nouvel an.
Lundi 1er Janvier 1900 – Nous n’en saluons pas moins avec joie le nouveau
siècle et le nouvel an ; nous nous souhaitons mutuellement toutes espèces de succès.
Que St. Antoine renouvelle ici surtout tous ses miracles.
Un orage formidable éclata ce matin, avec pluie à torrents jusqu’à 4 h. du soir.
Que vont devenir les rivières que nous avons devant nous ?
Mardi 2 janvier – Nous cherchons des porteurs.
Mercredi 3 janvier – Partons le soir avec 50 hommes environ, mais cela ne fait
que 25 charges d’emportées, car ces braves se mettent à deux aussi par charge.
Nous faisons 11 Kilom. et repassons une seconde fois notre Luvironza qui grossit à vue d’œil. Le passage cette fois nous demande 3 heures.
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Kreuz und Schwert était une revue missionnaire imprimée à Münster en Allemagne. Son rédacteur était
alors W. Helmes. La cloche arriva à la Mission de Saint-Antoine en 1899 (J. VAN DER BURGT, Het
kruis geplant in een onbekend negerland van midden-Afrika, Boxtel, 1921, p. 376).
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Jeudi 4 janvier – Encore 11 Kilom. et nous voilà une 3e fois devant cette Luvironza qui devient toujours plus grosse, quoique nous la remontions. Cette fois nous
calons tous ; les plus longs de nos hommes en ont par-dessus la tête, et la rivière
surtout est rapide. Les hommes peut-être passeraient, mais nos charges ? Nous revenons sur nos pas jusqu’au dernier village traversé, et faisons dresser nos tentes en
attendant que la rivière veuille bien diminuer.
Un orage menace encore, mais le bon Maître trouve que nous avons assez d’eau
déjà et nous épargne. Qu’il soit béni !
Vendredi 5 janvier – La rivière a baissé de 30 centim. et nous permet le passage. Pas trop d’avaries pour nos effets ; quant à nous nous en sommes quittes pour
prendre un bon bain. L’eau est passablement fraîche de si grand matin.
Avec la rivière finit la montagne sacrée de Mugera sur laquelle se sont établis
les Pères. Elle est bien longue de 6 ou 7 lieues. C’est le berceau de la famille royale
de l’Urundi, mais aujourd’hui ceux-ci n’y ont plus que leurs tombeaux et aucun
d’eux tant qu’il est en vie ne peut fouler ce sol, comme aussi aucun profane ou habitant du pays n’a le droit de s’y faire enterrer. Toutes ces superstitions ne résisteront
guère à l’action des missionnaires.
Nous campons après 15 Km. Nous sommes à 2 050 m. Il y a déjà passablement
de vent quand survient dans la soirée encore un orage. Le bois est très rare ici, mais
cependant nous essayons d’en trouver le plus possible pour nous réchauffer un peu.
Nos Nègres aussi qui n’ont rien pour se mettre sur le dos, il ne faut plus les chercher
en dehors de leurs huttes.
Nous n’avons point de viande, mais le pays fournit suffisamment de haricots et
de maïs frais.
Quel regret que les indigènes se sauvent sur notre passage ; ils ne connaissent
pas encore notre habit.
Samedi 6 janvier – Epiphanie. Nous la fêtons par une bonne marche de 20 Km.
que nous commençons malgré le froid, aussitôt après nos messes.
Encore deux rivières à passer, sans compter tous les ruisseaux et torrents : c’est
ça qui nous fait le plus d’embarras toujours.
A mi-chemin nous recevons une députation du Mwezi (Lune) c’est le titre que
prend ici le chef du pays. C’est le grand chef de tout l’Urundi.
Ne voulant pas se soumettre aux corvées que lui imposait le chef militaire de la
station d’Usumbura sur le Tanganika, celui-ci est venu razzier son pays, et diminuer
un peu ses grands troupeaux de vaches. Depuis ce temps, le fameux Mwezi a peur.
Lui-même ne se fait pas voir, il mourrait s’il voyait un Européen : même pour les
gens ce Mwezi est un personnage tout mystérieux qui ne se laisse jamais voir, si
bien que jusque dans ces derniers temps on croyait qu’il n’existait pas. C’est peutêtre la cause que tous ses sous-chefs et maires de villages se sont rendus à peu près
indépendants.
Le fameux Mwezi a fait espionner notre caravane, il nous prend pour des gens
du Capitaine qui vient de le brosser, et la peur lui fait envoyer une magnifique vache
stérile en cadeau. Disons plutôt que ce sont les Rois Mages qui ont voulu faire leur
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cadeau aux pauvres missionnaires qui ont eu pas mal de peines depuis quelques
jours. Grâces leur en soient rendues. A peine au camp, la vache est abattue, cela
donnera du courage à nos hommes pour continuer la route. Cette belle bête est de
l’espèce que nous avons en Europe, sans bosse mais avec d’immenses cornes qui
mesurent chacune 0,90 m de long, et en rament magnifiquement la tête, qui est toute
petite. Cette vache des hautes montagnes est agile et courageuse, elle fuit comme
une antilope.
Dimanche 7 janvier – Cette marche nous amène jusqu’à 4 heures du Tanganika. Depuis quelques jours surtout nous avons monté insensiblement, nous avons
fait ce matin encore 16 Km. Au milieu de notre étape à 2 200 mètres environ
d’altitude, nous faisons une petite halte pour nous reposer. Nous jouissons de là
haut d’un coup d’œil splendide. Immédiatement sous nos pieds nous avons des
centaines de ravins dont l’œil ne peut mesurer la profondeur, plus loin le grand lac
dont nous ne voyons que la pointe nord, mais qui se prolonge vers le sud à plus de
800 Kilom. et pour fermer le lac, toute une grande chaîne d’autres montagnes
aussi hautes que celles que nous foulons, qui commencent le Congo belge. Vers le
nord s’ouvre une grande vallée, dans laquelle on semble voir serpenter une large
rivière. C’est là le Rusisi que nous voudrions remonter jusqu’au lac Kivu et au
pays du Rwanda, si Dieu continue à nous servir de guide et de protecteur.
Il faudrait voir sauter nos Nègres en face de ce Tanganika qu’ils cherchent depuis si longtemps. Ceux surtout qui sont habitués aux poissons du Nyanza, se réjouissent de retrouver bientôt leur plat favori. Le Nègre est tout à son ventre.
Un souvenir du pays. Au milieu des longs bambous qui poussent ici en
épaisses forêts, nous trouvons assez souvent au bord du sentier, une espèce de
petite violette, encore petite et maigre, mais enfin c’est la chère violette. Par-ci
par-là, nous trouvons aussi sur la broussaille notre framboise des forêts, toute
semblable à celle des bois d’Alsace. Si nous avions le temps de courir, peut-être
verrions-nous d’autres productions qui nous rappelleraient les souvenirs
d’enfance.
C’est dommage qu’il faille grimper si haut dans ce pays pour trouver tout cela.
Plus bas il y a bien des fruits dans le pori, mais jamais nous n’avons pu en découvrir
un seul de mangeable. Il y a cependant une espèce de mirabelle, mais tellement aigre
que les Nègres seuls peuvent y mordre. Les Nègres ne connaissent pas la douceur de
nos bons fruits d’Europe.
Je m’arrête ici pour reprendre dans quelques jours s’il plaît à Dieu. Nous devons
arriver demain.
Lundi 8 janvier à la station militaire, où je compte mettre ma prose à la
poste. Si elle vous arrive, faites en l’usage que vous voudrez, mais je vous prie ne
faites lire que ceux-là qui y trouveront de l’intérêt. Je demande à tous en retour un
petit souvenir dans leurs prières. Ma lettre prendra la voie d’Ujiji et Tabora.
J’aurais voulu y ajouter un petit croquis du voyage, vos cartes peut-être ne sont
pas assez détaillées pour me suivre d’un lac à l’autre; mais le temps ne me permet
pas de vous faire ce croquis.
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Adieu bien cher Frère, et priez encore pour que Dieu nous envoie beaucoup de
missionnaires dans ces vastes régions encore toutes entières dans la tristesse de la
mort.
Je n’ai garde de vous oublier devant le Seigneur durant les longues marches, et
vous embrasse tous affectueusement dans le Cœur du bon Maître.
Votre frère,
+ Jean-Joseph
Usumbura -Tanganika (Nord).
8 Janvier 1900.
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DOCUMENT N° 2
DEUXIEME PARTIE DU JOURNAL DE VOYAGE
DE MGR HIRTH
janvier – février 1900
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Du Rwanda, Janvier & Février 1900
Mon bien cher frère Ernest,
Des bords du Tanganika je vous ai envoyé une partie de mon petit journal de
voyage, fait uniquement pour ceux de notre famille qui ont quelque raison de se
plaindre de moi toujours, parce que je ne leur écris point.
Je vais essayer de continuer au jour le jour quoique les fatigues du voyage augmentent à mesure que les jours s’accumulent. Voilà bientôt deux mois que dure cette
longue pérégrination, et les difficultés de tout genre sont bien plus grandes dans ces
chemins encore inconnus que dans les sentiers si battus qui conduisent de la côte aux
lacs.
Ma dernière lettre, je crois, nous laissait au 8 Janvier. Ce jour-là nous atteignîmes le Tanganika à sa pointe Nord, à l’endroit appelé Usumbura ; il y a là une
station militaire.
Pendant plus de 4 heures il nous fallut descendre à pic ; nous étions le matin
presque encore à 1 800 m. et le lac se trouve à 800 environ. Ce dernier jour nous
avons trouvé dans les gorges plus de population qu’aucun autre jour depuis le Bukumbi. Il y a là bananeraie contre bananeraie jusqu’aux plus hauts sommets ; on ne
sait comment font les gens pour cultiver. Voilà au moins un pays de mission, si les
montagnes n’étaient pas si raides surtout : c’est rare de trouver tant de monde aggloméré en dehors de quelques villes du littoral. Aussi il y a 3 ans déjà Mgr Gerboin
avait envoyé deux missionnaires ; malheureusement l’un a bientôt succombé, et
l’autre a dû laisser sa station provisoirement pour se conformer à notre Règle
d’abord, qui nous prescrit d’être au moins deux toujours, et aussi pour éviter les
dangers de la guerre qui était aux environs. Mais cette mission va être reprise bientôt
j’espère.
A Usumbura nous avons trouvé une bonne station militaire que le gouvernement
ne laisse manquer de rien. Il n’y a pas de comparaison à faire avec nos pauvres missions, sous le rapport des ressources. Il faut dire aussi qu’il y a là un Lieutenant Von
Grawert qui a su tirer parti, pour sa station, du voisinage d’Ujiji ; cet entrepôt de
commerce pour les Arabes et les Indiens peut être atteint d’ici en quelques jours de
barque. Par terre c’est beaucoup plus loin, parce que toutes les montagnes qui bordent le lac à l’Est, descendent à pic et doivent souvent être contournées.
Nous sommes à peine arrivés à la station que s’annonce le Lieutenant von
Müchhausen qui vient du Kivu qui est à plus de 10 jours au Nord, pour aller faire, à
douze autres journées au Sud d’ici, une expédition militaire : c’est dans le pays de
l’Uha où deux fois déjà les indigènes au passage ont dévalisé le courrier de la côte ;
pour ceux qui tiennent à leur correspondance et à leurs journaux surtout, ce n’est pas
un petit ennui quand ils voient emporté ainsi tout le paquet du mois.
Nous autres missionnaires, un peu vieux par ici, nous avons passé jadis des six
mois sans rien recevoir, nous sommes faits à ces émotions.
Dans cette station nous comptions un peu trouver le Capitaine Bethe, chef de
tout le district du Tanganika et du Kivu, mais il est encore dans le Ruanda, et avec
von Grawert ne se trouvait qu’un sergent. Nous nous occupons aussitôt de reformer
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notre caravane, car les derniers porteurs engagés nous quittent encore ici ; heureusement l’officier chef de station nous vient en aide ; son autorité est assez reconnue
déjà parmi la population, et puis, ces Messieurs peuvent être un plus tranchants que
des missionnaires.
Il y a ici aussi un Grec, petit commerçant représentant d’une maison d’Ujiji.
Comme dans chaque petit pays qu’on passe, il faut uniquement les articles
d’échange préférés dans ce pays ; nous achetons ici quelques charges de perles, mais
à quel prix ! Il y a une charge entre autres qui revient bien à 700 fr. Il faut dire que le
Grec dépasse de beaucoup le Juif et l’Indien... en quoi ? Vous le devinez.
On trouve ici aussi un marché indigène, ce qui est assez rare en Afrique ; le
grand marché se trouve juste là où s’est mise la station militaire, et il y a beaucoup
de petits marchés ensuite dans la montagne.
On vend là quantité de produits indigènes. Nous y achetons entre autres notre
provision de sel, d’huile et un peu de savon. Ce marché a lieu tous les jours de 6 h. à
10 h. du matin. Le sel vient je crois de quelques sources salées qui se trouvent dans
l’Uvinza, sur les bords du Tanganika ; il est additionné d’une bonne quantité de
sable et de terre. Mais il paraît que cela n’est pas nuisible à la santé. L’huile vient
des fruits d’un palmier qui ne se trouve ici qu’à la pointe Nord du Tanganika ; mais
cette huile a un certain goût pour la cuisine qui n’est pas très fin et pour les lampes
elle est trop épaisse et nullement épurée. Aussi les Européens qui peuvent s’en passer n’en usent point, il n’y a que les pauvres comme nous.
Sur ce marché ne se vend aucun bétail ; d’ailleurs les vaches sont assez rares par
ici, comme dans tous ces pays depuis la grande peste de 1890. Par contre ces bêtes
sont magnifiques, quoiqu’un peu petites ; presque toutes sont de l’espèce à grandes
cornes, à tête toute petite et fine comme celle d’une gazelle, sans bosse. On ne comprend pas comment la tête peut porter un pareil poids de cornes. Toutes ces vaches
n’ont que peu de lait cependant, un litre à peine avec ce qu’il faut laisser au veau
pour le conserver en vie. Les indigènes partout ne tuent ni veau ni vache, ils mangent avec délices cependant celles qui meurent de mort naturelle. L’autre espèce de
vaches qui a de petites cornes et une grande bosse ne donne pas plus de lait. On en
trouve même souvent qui refusent de donner leur lait, ce qui n’empêche pas que la
grande richesse aux yeux des indigènes, ce sont les troupeaux.
Chèvres et moutons sont tous aussi de petite espèce ; on n’en trouve presque pas
au marché, quoique ce même bétail se trouve assez nombreux dans le pays.
Une des curiosités du marché, c’est la poterie, ou plutôt, non la poterie qui est
des plus simples, mais les potiers. En fait de poterie il n’y a jamais dans ces pays
que la marmite en terre pour cuire et le pot pour aller chercher l’eau à la fontaine.
Vous voyez les formes ci-contre1. Cette poterie est mal faite. Les potiers sont de la
race des nains qu’on voit dispersés ici et là dans toute cette région. D’où sortent ces
nains ? C’est un peu difficile de vous le dire. Ce qui est, c’est qu’ils ne sont pas jolis.
De petits hommes de 1,35 m à 1,40 m de hauteur à peine, très laids de figure, très
poilus par tout le corps. Mais avec cela très forts, très adroits chasseurs, très forts
empoisonneurs, très habiles sorciers dit-on, en sorte que tout le monde en a peur.
Personne ne mangera jamais avec eux ; partout où ils se retrouvent ils forment une
1
A cet endroit dans le texte, Mgr Hirth dessine le croquis de deux cruches.
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race à part qui offre un grand contraste surtout avec les Batusi, la race dominante ; ceux-ci arrivent facilement à 2 mètres, et sont en général d’un beau type.
Mais avec toute leur taille, ils ont peur de se mesurer encore avec les nains, parce
que disent-ils, ceux-ci disparaissent dans l’herbe et échappent ainsi à toutes les
lances et aux flèches.
Le Tanganika est un lac qui mesure paraît-il plus de 700 Km. (long comme toute
la France) du Nord au Sud avec 60 à 80 Km de large. Ce qu’il a de remarquable
c’est que depuis 25 ans qu’on l’a découvert, il a diminué de près de 10 mètres de
hauteur, sans qu’on sache au juste encore par où il s’écoule. On sait qu’il est alimenté surtout par le fleuve Rusisi qui sert d’écoulement au lac Kivu, c’est à
l’embouchure de ce fleuve que l’on remarque surtout combien le lac baisse. Il y a de
magnifiques villages maintenant et de belles cultures là où il y a quelque temps tout
était encore couvert d’eau. Le Tanganika ici au Nord au moins, est des plus poissonneux ; jamais je n’avais vu tant de poissons si faciles à prendre. Très souvent, les
indigènes pêchent la nuit à la lumière de leurs torches. Avec cela il est tout à fait
singulier qu’on vende sur le marché des poissons si petits qu’ils ne dépassent pas la
longueur d’une aiguille ordinaire ; un cent ne ferait même pas une bouchée : ce
menu fretin doit être délicat pour les Nègres, je n’y ai pas goûté !
Les barques du lac sont de beaux troncs d’arbres mais creusés de manière à ne
laisser qu’une petite épaisseur de bois ; mais comme le lac emprisonné entre de
hautes montagnes de 3 000 m. et plus est souvent très agité, les gens ne rament guère
leurs barques et les font simplement avancer le long du bord au moyen de longues
perches ; ils filent très vite.
Il y a sur le lac aussi quelques embarcations beaucoup plus grandes, construites
par les Arabes d’Ujiji. Ce sont des boutres en général assez forts et très lourds qui
marchent surtout à voiles. On peut y embarquer de deux à trois cents charges. J’ai
entendu dire aussi que nos confrères qui ont les missions au Sud du lac, ont construit
aussi des barques pour desservir leurs stations : il y a le vicariat du Tanganika à l’Est
et Sud Est du lac, et celui du Haut Congo qui occupe toute la rive Ouest. Il y a dans
le premier Mgr Lechaptois, et dans le second Mgr Roelens qui dans l’Etat du Congo
ne peut avoir que des missionnaires belges. C’est à Karema auprès de
Mgr Lechaptois qu’est mort il y a un an ce vieux Frère Jérôme, que vous avez vu je
crois autrefois à Spechbach.
Si nous avions ici toutes les commodités de voyager rapidement, comme vous
en Europe, je n’aurais pas manqué de faire visite à ces missions du Sud du lac qu'on
dit très florissantes ; outre le plaisir que j’aurais eu d’embrasser des confrères que je
n’ai pas revus depuis 20 ans, j’aurais appris aussi, et me serais édifié dans leurs
belles stations. En ce moment il n’y a sur le Tanganika encore qu’un vieux petit
steamer auquel on n’ose plus confier ses jours. Il devrait y avoir déjà aussi un grand
steamer allemand dont les différentes parties sont arrivées au Sud du lac depuis une
année ; mais les chantiers de construction ayant brûlé dernièrement, le bateau a été
assez gravement endommagé ; il faut de nouvelles pièces qui viendront d’Europe, ce
qui donne vite un retard d’une année. On dit qu’il y a eu de la malveillance, et on
accuse la jalousie de quelques commerçants étrangers : ce ne serait pas surprenant
dans ces parages, où n’afflue pas toujours la fleur des honnêtes gens.
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Mais il nous faut enfin quitter le lac, car nous sommes déjà au mercredi
10 janvier. Mon voyage est loin d’être au terme, et en Mars les grosses pluies doivent venir ; si elles me surprennent en route, gare les fièvres ! Ici aussi nous les
sentons déjà, la température est loin de valoir celle des hauts plateaux que nous
avons parcourus. Je plains les confrères qui sont obligés d’habiter ces bords.
Nous faisons 15 Km. environ dont 10 sur les bords même du lac ; dans le sable
fin du rivage il nous faut bien du temps pour les faire, à chaque pas on recule
presque plus qu’on n’avance. Les Nègres aujourd’hui ont plus de chance que nous,
ils marchent dans l’eau et se font laver les jambes par les vagues du rivage, ils trouvent ainsi un sable plus dur. Notre campement est à la rivière Mpanda qui a beaucoup grossi depuis quelques jours ; quoiqu’il fasse tard déjà il faut la passer, car la
règle est, de franchir toujours les obstacles qui se trouvent à la fin d’une étape pour
ne pas perdre la meilleure partie de la journée du lendemain. L’eau atteint bien
1,70 m. même au gué – encore 4 ballots à l’eau, on dit même qu’un des nouveaux
porteurs engagés s’est noyé, en tout cas une charge reste sur le bord, d’autres disent
aussi qu'il a simplement pris la clef des champs, je le souhaite au pauvre homme.
Quoique nous n’ayons fait que 15 Km. nous sommes tous fatigués ; il a fallu
passer deux autres rivières presque aussi rapides que le Mpanda ; il a dû pleuvoir
beaucoup dans la montagne depuis quelques jours.
Nous sommes toujours encore dans le pays de l’Urundi ; les hommes portent
tous ici un grand coutelas de 0,40 m de long dans un fourreau de bois assez bien
ciselé et souvent orné de quantité de fils de cuivre. On reconnaît un peu l’état de
fortune de chacun par le nombre plus ou moins grand de fils de fer qui lui servent de
ceinture ; il y en a qui doivent en avoir près de 200 ; d’autres les remplacent par de
simples ficelles en paille tressée. Les étoffes sont très rares encore, un petit chiffon
d’étoffes en écorce d’arbre, suspendu à l’épaule remplace les habits. Les femmes qui
n’ont pas grand chose non plus pour se couvrir en dehors de leur peau de chèvre,
cultivent leur chevelure avec le plus de luxe possible. On dirait qu’il n’y a pas grand
chose à tirer de ces cheveux crépus, et cependant on trouve moyen de leur donner
toutes les formes ; il paraît que les coiffeuses sont même relativement bien payées.
Presque tout le monde aussi a des bracelets en fil de cuivre aux bras et aux
jambes ; sur ces bracelets on enfile encore des perles de toutes les grosseurs. Ajoutez
que beaucoup parmi les hommes et les enfants surtout ont la poitrine couverte de
gris-gris ; avec cela ils ne devraient point avoir de maladies ; et cependant Dieu
sait ! ... Malheureusement nous ne faisons que passer au milieu de tous ces braves
gens, et ne pouvons leur faire du bien que par nos bons procédés.
Jeudi 11 janvier – Encore 20 Km. à ajouter à la liste. Nous voyageons droit
vers le Nord, vers le lac Kivu dans une plaine parfaitement unie qui mesure bien
20 à 30 Km. de large où serpente le Rusisi ; et où il y aurait de magnifiques terrains
cultivables. Mais tout cela devait être couvert d’eau, il n’y a pas trop longtemps, et
je crois que l’Européen y trouvait pas mal de fièvres. Les indigènes même deviennent beaucoup plus rares à mesure que nous quittons le lac. Il fait chaud ici, car nous
sommes dans une cuvette, mais dans la montagne tout à côté de nous à l’Est il a dû
tomber beaucoup d’eau, à en juger du moins par les nombreuses rivières toutes très
fortes qu’il nous faut traverser. Jadis le bon Dieu suscitait des saints qui avaient
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mission de faire des ponts ; ah ! qu’ils seraient bienvenus par ici ; les indigènes d’ici,
jamais n’ont eu l’idée même de jeter un arbre en travers de leurs rivières, comme
nous l’avons trouvé en d’autres pays ; il est vrai qu’ils sont excusables, la nature
n’en a guère fait pousser ici.
Je vous parlais de montagnes à l’Est du Rusisi que nous remontons : ce sont
cette fois les monts de la Lune, tout de bon ; ces fameux monts qui me faisaient un si
drôle d’effet dans notre géographie et nos atlas d’il y a 35 ans. Et cependant maintenant que je les ai courus, c’est chose assez simple. Ces monts de la Lune où le fameux Nil prend sa source sur deux points aujourd’hui parfaitement connus, ne sont
pas autre chose que la résidence du grand chef de tout le pays qui s’appelle Urundi.
Ce chef même porte le nom de Mwezi, qui par ici veut dire lune, et est le représentant terrestre (dit-il) du vrai roi de l’Urundi, qui aujourd’hui habite la lune. Les
Mwezi, rois de l’Urundi habitent toujours depuis 3 000 ans peut-être ces hauts plateaux, et de là vient que les anciens, déjà avant notre Seigneur, avaient entendu dire
que leur fameux Nil sortait des montagnes du Monsieur qui s’intitule Mwezi (lune).
Cette petite majesté entre parenthèses a bien perdu de son prestige depuis une année
; il s’est fait régler deux fois par les autorités d’ici qui lui ont tué un de ses fils avec
plus de 500 hommes et pris de 6 à 800 têtes de son meilleur bétail. Ce personnage se
croyait inaccessible parce qu’il avait repoussé jadis les hordes des musulmans esclavagistes. Le Mwezi actuel s’appelle Kisabo, et est très vieux ; sans doute qu’un de
ces jours il ira retrouver ses ancêtres qui habitent la lune. Volontiers on lui souhaiterait bon voyage, si auparavant il pouvait au moins recevoir le baptême, mais le
pauvre vieux, jamais il n’a pu consentir encore à subir le regard d’un Blanc, il croirait en mourir.
Vendredi 12 janvier – En plaine toujours sans l’ombre d’un monticule ; nous
ne sommes plus habitués à cette marche après avoir si longtemps roulé dans la montagne. Nous ne faisons que 15 Km., ce sont les rivières toujours qui arrêtent, il y en a
une qui ne nous demande pas moins de 3 h ½ pour la passer. Nos porteurs ne peuvent passer leurs charges, il faut avoir recours aux habitants des alentours. Les
pauvres gens, les charges ils doivent les passer sur la tête, et ils ont ainsi chaque fois
de l’eau jusqu’aux yeux ; ils sont braves jusqu’au bout malgré la force du courant. Il
faudrait voir comme ils grelottent. Pour passer nous-mêmes, nous nous asseyons sur
leurs épaules, ce qui ne nous empêche pas de prendre un excellent bain de siège. Ces
bonnes gens ont bien mérité la poignée de perles que nous donnons à chacun.
Nous trouvons ici pas mal de traces d’hippopotames, de rhinocéros et même
d’éléphants : quelques-uns même de ces derniers ont suivi notre sentier la nuit dernière, à en juger du moins par la pointe des jeunes arbres qui est toujours cassée et
broutée, même à 4 et 5 mètres de hauteur. L’éléphant ici a une préférence marquée
pour une broussaille dont les nombreuses épines ont toujours au moins 3 centimètres
de long.
Samedi 13 janvier – Nous continuons en plaine et depuis quatre jours n’avons
pas monté de 30 mètres. Aussi notre Rusisi fait des circuits à n’en pas finir, comme
un immense serpent. Crocodiles et hippopotames abondent dans ses eaux parfois
larges de 100 mètres et plus.
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Nous arrivons à Ndavua après 22 Km. Avons trouvé une rivière trop grosse pour
la passer, et l’avons remontée plus d’une heure pour la trouver partagée en deux
branches, et la passer ainsi plus facilement. Restait encore deux autres torrents avec
1,50 m d’eau chaque fois ; si bien que notre caravane n’arrive au camp qu’à 4 h. du
soir .
Nous sommes en un lieu presque célèbre. Il y a deux mois, eut lieu ici une conférence assez sérieuse entre le commandant des forces allemandes et le commandant
des forces du Congo belge. La frontière des deux pays n’est pas très claire, il y a eu
deux où trois décisions différentes en Europe depuis 15 ans, qu’on s’est partagé ces
pays sur le papier. En pareil cas, le pays appartient souvent au premier occupant. Les
Belges sont bien venus les premiers dans la vallée du Rusisi et du Kivu, mais depuis
deux ans ils s’en sont fait chasser par leurs troupes révoltées. L’Allemagne depuis ce
temps a établi des postes tout le long du Rusisi et du Kivu pour défendre plus facilement l’Ost-Africa contre les rebelles, qui sont en même temps de fameux anthropophages. A Ndavua précisément où nous campons, se trouve un des rares gués du
Rusisi qu’on passe là pendant six mois de l’année. Il y a deux mois, les officiers du
Congo eurent quelques succès sur les rebelles à qui ils reprirent 150 fusils à cartouches, sur plus de 1 000 qui sont entre leurs mains, puis essayèrent de passer le
gué du Rusisi pour venir reprendre leurs anciennes stations à l’Est du fleuve.
Mais ils trouvèrent là le Capitaine Bethe avec les forces allemandes qui y avait
établi une station depuis près de deux ans, il paraît qu’il y eut des pourparlers assez
vifs : chacun des deux commandants belge et allemand prétendait avoir des ordres
précis de son gouvernement. Enfin on put éviter d’en venir aux mains, on signa une
convention quelconque, d’après laquelle les Congolais purent revenir à l’Est du
Kivu fonder deux nouvelles stations provisoires, à proximité des stations allemandes, mais des stations pour la pure forme, pour sauver simplement l’honneur du
drapeau, en attendant une décision d’Europe qui ne saurait tarder, les Européens
même de ces stations, ainsi que les troupes et les indigènes qui les entourent, sont
soumis aux autorités allemandes. On se chicane beaucoup pour quelques pauvres
montagnes, mais on espère toujours que toutes ces montagnes plus tard seront des
montagnes d’or. A Dieu ne plaise !
Il est à espérer au reste que le fleuve Rusisi et le Kivu formeront une frontière
naturelle entre les deux Etats.
Nous trouvons à Ndavua un Lieutenant qui vit un peu en ermite, à garder le
gué ; en-dehors de sa troupe noire, il n’a guère d’autre société que celle des hippos
du fleuve. La station est provisoire, tout le monde est logé dans de petites huttes de
paille ; elle sera levée sitôt que les Congolais auront quitté cette rive.
Dimanche 14 janvier – Arrivons à une station belge, également provisoire. La
plaine cesse et nous retrouvons la montagne. Jusqu’ici le Rusisi avait de la peine à
trouver son chemin par un pays absolument plat, mais à partir d’ici jusqu’au Lac
Kivu d’où il sort, il est resserré entre deux chaînes de montagnes ; son cours n’est
qu’une succession de rapides et de petites chutes qui le rendent tout à fait impropre à
la navigation. Chaque fois que la montagne nous rapproche de son cours, nous
l’entendons rugir. Les hippopotames cessent d’ailleurs ici ainsi que les crocodiles.
436
Nous sommes tous un peu indisposés, plusieurs de nos porteurs sont malades de
la dysenterie ; nos ânes surtout n’en peuvent plus, nous attribuons cela surtout à
l’eau du fleuve qui n’est pas bonne ; les Nègres disent qu’elle est amère ; elle doit
sortir ainsi du Kivu.
Avant d’arriver à la station du Congo belge, nous passons la rivière Nyakagunda
qui sépare l’Urundi du Rwanda. Enfin nous allons être dans notre pays que nous
cherchons depuis deux mois déjà.
Que les bons anges gardiens de ce pays, nous fassent bon accueil ; nous venons
pour leur trouver des recrues ; puissions-nous n’être pas trop au-dessous de notre
vocation.
Nous faisons connaissance avec ces Messieurs du Congo ; à notre surprise ce ne
sont pas des Belges ; nous trouvons un sergent danois et un sous-officier italien,
soldés par la Belgique ; leur patriotisme n’est pas des plus prononcés. Ils se plaignent surtout d’être assez mal payés, de ne pas recevoir leurs ravitaillements, d’être
gênés beaucoup par les rebelles, leurs anciens soldats qui n’en veulent qu’aux stations congolaises et non aux Européens en général (dit-on). L’Italien, un Piémontais
est heureux surtout de revoir des missionnaires ; il est ici à 1 000 Kilom des derniers
qu’il a pu trouver ; aussi il se hâte de remplir ses devoirs de chrétien et de faire la
sainte communion. C’est une consolation même pour le missionnaire.
On dit que les rebelles (Manyemas anthropophages) sont en face de nous, de
l’autre côté du fleuve au nombre de 400 ; heureusement que le fleuve a beaucoup
d’eau. Notre caravane marche quelquefois très disséminée, et ces pillards pourraient
être tentés de nous jouer aussi quelque tour.
Lundi 15 janvier – Au poste III chez le sergent indigène Abdul Her. Env.
18 Kilom Après deux heures de marche nous trouvons d’abord de magnifiques
sources d’eau chaude, d’une eau presque bouillante on ne peut y tenir la main et nos
gens essaient d’y faire cuire des épis de maïs. L’eau sort à fleur de terre ; au pied
d’une colline assez élevée, elle sourd et par plusieurs bouches différentes, dont l’une
est très forte et grosse comme le corps d’un homme. Une rivière passe tout près, elle
reçoit toute cette eau, et sur un assez long parcours on voit sur le lit de la rivière les
vapeurs d’eau chaude. Cette eau doit être ferrugineuse et sulfureuse dans d’assez
fortes proportions, on le sent bien au goût et on le voit encore par les dépôts que l’on
voit tout autour.
Les indigènes assez rares ici, n’ont pas l’air de venir à ces sources pour y laisser
leurs maladies. Il y a paraît-il d’autres sources encore à deux lieues d’ici. Il y aura là
sans doute plus tard des stations balnéaires. En attendant on s’occupe en Europe
d’analyser cette eau. Il nous tarde de faire connaissance avec les indigènes de notre
Vicariat, mais nous sommes encore aux limites du pays, et en Afrique jamais ces
limites ne sont peuplées : cela vient de ce que les guerres ont toujours été assez fréquentes entre pays et pays.
Nos porteurs trouvent cependant suffisamment à manger à force de courir, mais
ce qui manque ici ce sont les marmites pour cuire. Les rouleurs de caravane sont
toujours réputés mangeurs de poules, et celles-ci sont souverainement en horreur aux
gens de ces pays ainsi que les canards et tous les oiseaux. Une marmite où on a fait
cuire une poule ou un canard ne peut plus servir pour cuire d’autre nourriture, et
437
c’est pour cela que les gens que nous trouvons ne veulent pas prêter leurs marmites,
même pour une fois. Nos gens en sont réduits à griller leur nourriture sur la flamme
s’ils ne veulent pas manger cru leurs courges et le reste, car pour une question de
marmite nous n’allons pas nous mettre en guerre avec nos futurs paroissiens.
Ne croyez pas pour cela que les poules manquent, il y en a chez tous les Nègres,
mais c’est pour les sortilèges et les différentes consultations ad omnia 2, maladies,
empoisonnements, morts etc...
A la station d’Usumbura, le chef a eu l’obligeance de nous faire accompagner
de deux de ses soldats noirs.
Mardi 16 janvier – Du Poste III au Poste IV – 20 Kilom par des montées assez
difficiles. Ceux qui viendront bâtir ici plus tard trouveront de belles pierres de toute
nature, des grès très friables, il y a même une espèce de cristal de roche et de porphyre vert, mais sans veines. Tout cela à fleur de sol.
A la station N° 4, provisoire elle aussi (le Poste I, nous l’avons laissé à
l’embouchure même du Rusisi dans le Tanganyika) nous trouvons une des positions
les plus pittoresques que j’ai vues en Afrique. Le Rusisi mugit à plus de deux cents
mètres à pic sous nos pieds, son lit est comme découpé et taillé dans les rochers qui
lui barraient le passage. Le fleuve court de rocher en rocher, et sous chaque petite
chute s’est formé un petit bassin qui du plateau ressemble à une baignoire.
Ce qui a fait placer ici cette station c’est une immense table de rocher qui sert de
pont naturel sur le fleuve qui s’est creusé un lit en dessous. De la station même on
voit les rivières tomber dans le Rusisi en belles cascades.
En face de nous vers l’Ouest nous avons des pays jadis assez peuplés, mais aujourd’hui ravagés par les soldats congolais rebelles et par les guerres. Jadis aussi le
roi du Rwanda levait là l’impôt de force et pour cela brûlait toutes les cases et emmenait les gens en esclavage.
La principale arme de ces gens à l’Ouest du Rusisi et du Kivu est une grande
serpe, très forte et dont souvent la manche même est tout en fer. Elle sert aussi pour
tous les travaux de la campagne, pour couper surtout à chaque saison les herbes qui
ont poussé 2 ou 3 mètres.
Il fait passablement froid la nuit, et nous n’avons pas trop de couvertures pour
nous préserver sous la tente.
Nos gens sont contents, on est bien obligé de leur distribuer, dès en arrivant au
camp de quoi acheter leurs vivres, puis vers la nuit ils voient arriver en cadeaux aux
nouveaux personnages qui foulent ce sol, 34 régimes de bananes, 15 paquets de
haricots frais, 6 chèvres, 6 fagots de bois ; ce ne sont pas 4 Blancs qui finiront tout
cela, et demain il n’y aura pas de porteur pour faire suivre ces provisions, if faut
donc tout expédier cette nuit.
Mercredi 17 janvier – Du Poste IV au Poste V. Encore un chaouch avec une
dizaine de soldats noirs. 22 Kilom Nous contournons de beaux vallons, mais toujours séparés par des marais de papyrus. Hier sur notre route, nous avons trouvé un
ruisseau assez fort qui entre sous terre par un trou de 0,80 m de diamètre et passe
2
« ad omnia » : pour tout.
438
sous une montagne pour sortir seulement à deux heures de là. Nos porteurs n’en
reviennent pas : des sources d’eau chaude, des rivières qui passent sous les montagnes...
Le commandant Bethe est au Kivu, à un jour d’ici, je lui envoie une lettre pour
nous annoncer. Depuis quelques jours nous marchons dans un chemin relativement
bon, qu’on a décoré du nom de route : c’est le sentier indigène qu’on élargit en enlevant l’herbe de chaque côté : ce n’est pas un petit progrès, car les herbes sont toujours par-dessus la tête ici, et il y a des broussailles qui n’épargnent pas plus vos
habits que vos mains, vos jambes et la figure même. Dommage que ces travaux
soient à recommencer tous les 3 mois. Et puis restent les rivières et surtout les marais !
Le capt. Bethe a l’obligeance de répondre la nuit même quoique à 6 h. d’ici ; il
envoie deux soldats pour nous indiquer le chemin et nous escorter.
On cultive le tabac dans ce pays ; cette culture manquait complètement dans tout
l’Urundi, et nos Basukumas, tous grands priseurs s’en plaignaient toujours. Mais le
tabac ici est de qualité très inférieure. Tous les hommes fument ici, depuis les gamins de 10 ans ; pipe en terre noire, cuite comme la poterie. Dans l’Urundi, les gens
n’aspiraient que le tabac liquide, ou plutôt ils se versaient dans le nez une composition de jus d’herbes et d’un tabac qu’ils tiennent toujours en réserve dans une petite
corne de bœuf suspendue à leur cou. C’est une coutume horrible. Pour garder ce
liquide, ils serrent le bout du nez pendant ½ h. avec une pince.Nos porteurs ont la
même bonne fortune que hier pour les vivres, mais cela ne fait pas bien le compte de
notre bourse ; des cadeaux cependant ne peuvent pas se refuser.
Nous sommes ici à la pointe Sud du lac Kivu. Il est couvert ici d’îlots tout
nus ; on dirait que récemment seulement l’eau a envahi ce pays ; c’est plutôt le contraire, et les îlots m’ont l’air d’émerger à mesure que ce lac doit baisser. A mon
grand regret je ne puis voir la sortie du Rusisi du lac, je suis condamné depuis
quelques jours au repos dès qu’on arrive au camp, c’est que je me suis écorché la
jambe tout le long de l’os depuis le genou jusqu’au pied, et comme les deux journées
qui ont suivi ce petit accident ont été très fatigantes, il s’est formé 3 plaies qui me
gênent beaucoup en marche. Mon petit âne tout juste, est beaucoup plus malade
encore. La selle lui a écorché toute l’épine dorsale dans les montagnes de l’Urundi,
je me demande quand je pourrai le monter, jusqu’ici il ne m’a guère servi.
Jeudi 18 janvier – Station Allemande d’Ischangi après 22 Kilom Montées et
descentes continuelles mais par un pays tout à fait peuplé ; toutes les crêtes et tous
les vallons sont remplis surtout des belles bananeraies. En somme nous avons monté
en 4 jours de 650 mètres, car on dit que le Kivu se trouve de tout cela au-dessus du
Tanganika dans lequel il se déverse.
Une ½ heure avant d’arriver nous voyons le Commandant avec le Dr. Kandt qui
viennent nous souhaiter la bienvenue ; le commandant est bien monté sur une superbe mule qui ne craint pas la montagne. On voit tout de suite que le gouvernement
fait bien les choses. Le Commandant m’offre sa monture. A la station, nous trouvons
le médecin Dr. Feldmann de Brème, et le sergent Schubert avec 80 hommes de
troupe noire. Dr. Kandt, lui, n’est pas de la station ; c’est un naturaliste qui depuis un
439
an s’est installé sur une colline voisine où il a fondé un observatoire à 1800 m de
hauteur sous un bel arbre, peut-être l’unique à 10 lieues à la ronde.
Capitaine Bethe est je crois de la Silésie ; en lui parlant de mon pays d’origine il
s’est aussitôt souvenu d’un certain Franz Hirths qui devait être de mon pays aussi et
qui jadis en Silésie au Shlessien, a été adjudant de ce même Bethe alors lieutenant.
Vous pourriez demander à Xavier s'il connaît ce Franz-là. Bethe m’a demandé de le
rappeler au souvenir de son ancien compagnon d’armes dont il m’a dit d’ailleurs
beaucoup de bien. Entre autres il aurait à se souvenir surtout d’une délicate attention
de Franz la veille du jour de fête de Bethe, alors qu’il lui offrit bouquet et compliment.
Ce Bethe est un des plus charmants officiers que j’aie trouvés en Ost-Africa ; au
moins il semble comprendre ce que viennent faire les missionnaires et il ne
s’applique pas à les gêner, comme le prouve déjà sa conduite envers les missionnaires de l’Urundi, à qui il a fait rendre justice. Nous ne songeons à demander que
cela, et n’exigeons même pas qu’on nous soutienne autrement. Il nous faut être sur
ce point bien modeste toujours.
C’est l’Afrique ici et non l’Europe. D’un côté il y a les paroles et les discours,
de l’autre les actes ; ce n’est pas toujours la même chose.
Le lac Kivu doit bien avoir de 130 à 150 kilom. de long, sur peut-être 80 de
large. Au milieu il y a surtout la grande île Kwijwi qui a elle seule mesure près
80 km. de long. C’est Graf von Götzen qui a découvert ce lac en 1894. Sur les principales îles du lac flotte le drapeau allemand.
A cinq heures d’ici se trouve depuis deux mois aussi une station congolaise,
provisoire elle aussi comme toutes les stations allemandes. On attend que l’Europe
délimite les pays d’une manière précise. Les Belges alors s’en iront et les Allemands
bâtiront définitivement une station au Sud et une au Nord du Kivu. Il y a dans la
station congolaise un officier suédois, un sous-officier belge et un Italien, tous des
gens payés pour faire du patriotisme belge et combattre les rebelles qui doivent avoir
encore environ 1 000 fusils à cartouches de l’armée belge.
On ne se cache pas pour dire que c’est bien la faute du gouvernement congolais
si cette révolte si grave a eu lieu ; les soldats n’ont pas l’air d’avoir eu jamais beaucoup de discipline.
La discipline au contraire est très sévère dans la troupe allemande en cette région. Cela tient surtout au commandant Bethe qui s’est appliqué à gagner par ses
bons procédés, le roi du Rwanda, au lieu de chercher à le soumettre par les armes, ce
qui aurait demandé bien du temps et de l’argent.
Il y a ½ année, il y avait à Ischangi un poste belge avec officier et sous-officier.
L’officier a trouvé moyen de se faire tuer par les gens du Rwanda et le reste des
troupes s’est sauvé avec le sous-officier ; le poste était supprimé, et l’on imprimait
que l’officier était tombé bravement bien à l’Est du Kivu en combattant les rebelles3.
3
Il s’agit du Lieutenant Evrard Dubois (1871-1897), tué à Mibirizi dans une embuscade tendue par des
rebelles congolais. (F. FLAMENT, La Force Publique de sa naissance à 1914, Bruxelles, 1952,
pp. 420-427).
440
Vendredi 19 janvier – Nous sommes invités chez le Dr. Kandt. C’est un bien
brave homme à qui son type israélite n’enlève rien de sa sincérité (né Israélite et
plus tard baptisé protestant). Ce Monsieur ne s’occupe que de sciences et a déjà de
belles collections de tout ce qu’on peut dénicher ici de curiosités. Tout cela c’est
pour la gloire et les musées. Son travail est des plus sérieux, quoiqu’il soit difficile,
car pour faire quelque chose de sérieux, il faut d’abord savoir la langue d’ici. On est
étonné de voir que dans une année ce Monsieur ait pu tout faire. Kandt a beaucoup
voyagé dans le Rwanda qu’il veut étudier pendant 3 ans ; il s’est présenté aussi à la
cour du roi, mais en a emporté mauvais souvenir. Il a été mal reçu parce qu’il s’est
présenté assez simplement, sans beaucoup d’éclat ni beaucoup de gens. On ne l’a
jugé que d’après son extérieur et on n’a pas fait cas de lui ; même les vivres lui
manquaient dans le voisinage du roi.
Ca a été autre chose quand Bethe s’est présenté avec plus de 100 hommes de
troupe, bien habillés, bien armés avec un canon et une nombreuse suite. Les honneurs ne pouvaient manquer, ni les vivres.
Qu’en sera-t-il de nous autres pauvres missionnaires ? Que Dieu nous prépare
les cœurs ; nous l’en prions dans l’intérêt de sa gloire ; en attendant nous sommes
assez anxieux.
Mr. Kandt nous communique volontiers tout ce qu’il a appris sur le Rwanda ; il
cherche à nous persuader de rester sur le Kivu, croyant qu’ici la mission prendrait
mieux. Mais nous avons de graves raisons pour essayer d’abord dans l’intérieur
même du pays. Ce Monsieur veut même concourir directement à notre oeuvre, et me
laisse un chèque de 100 roupies. Quel dommage qu’il ne songe lui-même à faire la
mission à sa manière, il pourrait nous préparer bien des cœurs.
Samedi 20 janvier – Nous avons décidé de nous transporter auprès du roi pour
lui parler de notre désir de fonder chez lui une mission ; le commandant Bethe nous
donne volontiers son agrément comme chef de district. Pour nous accompagner il
nous donne même son interprète et deux soldats jusque chez le roi. Les porteurs dont
nous avons besoin doivent nous être fournis par un des frères du roi, qui est gouverneur de la province du Rwanda qui voisine le Kivu. Bethe lui-même qui n’attend
pour rentrer en congé, que la solution de la question de la frontière, promet de venir
encore faire visite au roi, et à notre nouvelle station avant de quitter son Kivu. Il faut
dire que cet officier a beaucoup travaillé et bien travaillé par ici depuis deux ans. Les
indigènes lui donnent le nom de Lukiza, parce que d’après eux, il est le salut du
pays, contre les Congolais qui avaient commencé à les pressurer. Environ 10 Km.
aujourd’hui.
Dimanche 21 janvier – Nouveaux mécomptes avec les porteurs, levés hier.
Vingt se sont sauvés pendant la nuit. Il est plus de neuf heures quand nous en trouvons d’autres. Le soleil est fort dans ces montagnes aujourd’hui ; on le sent surtout
après le froid de la nuit. Les chemins sont très escarpés. Nous faisons 20 Km. sans
nous trouver beaucoup plus loin.
Lundi 22 janvier – Ce matin, il manque 40 porteurs ; c’était bien un peu prévu,
malgré toutes nos précautions et nos promesses ; nous n’avons pu cependant mettre
441
ces gens à la chaîne pendant la nuit. Ils étaient engagés pour aller jusque chez le
chef, mais ils ont peur d’être accusés plus tard de nous avoir introduit chez le roi, car
celui-ci sans doute n’est pas amateur d’avoir beaucoup d’Européens chez lui, surtout
des Européens de notre espèce. Ce ne sont jamais les chefs qui commencent à aimer
notre religion.
Lundi 22 janvier – Arrêt forcé, les porteurs manquent. Une autre raison aussi
de leur envie de se sauver, c’est que dans cette région règne encore la famine, ce
sont des vrais squelettes que nous voyons ici partout. Même à trois sur une charge,
ils ne peuvent en arriver à bout. Après dîner, autour de nos tentes, nous voyons tourner un pauvre petit de douze ans qui semble avoir la tête aussi grosse que tout le
corps ; il n’a plus ni père ni mère, et demande un peu de nourriture et un chiffon
pour se couvrir. Nous l’adoptons aussitôt et lui donnons d’abord à manger le reste de
nos haricots ; l’étoffe sera pour demain.
Mardi 23 janvier – Vers 9 ½ heures les porteurs sont enfin au complet : il en
faut de la patience ! Nous faisons 16 Km. en contournant les bras du lac vers le
Nord-Est. C’est dur de toujours grimper et descendre ; avec cela mon pied ne veut
pas se remettre, et nous ne nous sentons pas de force, à cause de la mauvaise eau du
Kivu. Mes confrères même vont jusqu’à la fièvre ; Fr. Anselme n’arrive au camp
qu’à 6 h. ½ du soir. Heureusement qu’il a pu encore marcher : s’il avait fallu le porter pendant la marche d’aujourd’hui, je crois que ç’aurait été fini de lui ; il aurait
roulé dans les gorges que nous avions à passer, lui avec les porteurs et le hamac. On
ne comprend même pas que les porteurs n’aient pas roulé avec leurs charges. Le
vieil âne du Frère a été moins heureux ; je l’ai vu une première fois faire un faux pas
et glisser ; l’homme qui le tenait par la bride put heureusement se cramponner aux
herbes du sentier, mais huit hommes furent impuissants à remettre l’âne dans le
sentier. On dut le laisser rouler tout doucement jusqu’au fond. Cette fois il en fut
quitte pour quelques écorchures. Mais voilà que deux heures plus loin il roule, cette
fois pour de bon, une descente de plus de 30 mètres ; ce fut fait en un clin d’œil. Il
ne fallait pas songer à le relever, à grand peine on put sauver la bride.
Les 4 vaches qui nous suivent sont plus braves dans la montagne comme dans
les marais ; cependant deux de leurs veaux ont déjà crevé ; je vous ai dit je crois
qu’il faut toujours faire suivre le veau si on veut que la vache se laisse traire.
Quoique nous ne connaissions pas encore ce pays, nous laissons à un chef de village
la garde de nos vaches que les Pères feront reprendre quand ils seront fixés quelque
part ; ces pauvres bêtes depuis quelques heures ne donnent plus de lait et les montagnes sont bien dures devant nous ; c’était pitié de les voir rentrer tous les jours à la
nuit tombante seulement au camp.
Par endroits on remarque par les innombrables sentiers qui contournent ces
montagnes toutes couvertes d’herbes fines, que les troupeaux devaient être autrefois
très considérables. De fait on avait toujours parlé en ce sens du Rwanda. Mais depuis la peste de 1890 le bétail n'est guère revenu.
Par surcroît de malheur, les sauterelles sont là depuis tout ce temps. Depuis
3 jours surtout nous voyons ici toutes les récoltes absolument mangées ; même
l’herbe est comme broutée et rasée partout. On cultive ici une espèce d’éleusine
442
toute particulière, à peine haute d’un mètre ; il y a quatre ou cinq petits épis sur une
même tige, et le même grain peut fournir plusieurs tiges. Le grain est très dur et très
petit, mais donne une assez bonne farine.
Mercredi 24 janvier – Nous achevons l’étape de hier, écourtée à cause du Frère
malade. 6 kilom. seulement. Il faut nous arrêter aussi parce que devant nous il doit y
avoir une assez grande distance sans beaucoup d’habitants. Or il nous faut tous les
jours des vivres et des porteurs.
Nous ne sommes pas trop fatigués de la marche, et les tentes mises en place
nous profitons de la journée exceptionnellement claire pour grimper encore un peu
et essayer de voir la chaîne de volcans que nous devons voir devant nous au Nord.
D’après Götzen il doit y avoir cinq ou six pics qui vont de l’Ouest à l’Est ; il y a cinq
ans le Comte a grimpé même un des pics qu’il a trouvé fumant le jour, et éclairant
tout l’horizon pendant la nuit. Ces montagnes de 4 à 5 000 m. sont bien à dix journées d’ici. Cependant nous découvrons aussitôt un des pics qui a bien la forme d’un
grand pain de sucre coupé ras vers le sommet. Ce doit être le Mfumbiro, le plus à
l’Est des volcans. Celui-ci n’est plus en activité et son cratère est parait-il transformé
en un petit lac tout rond et d’un diamètre de près de 2 kilom.
C’est toute cette chaîne de volcans, les uns éteints les autres encore en activité
quelquefois, qui fournit toutes les rivières qui alimentent le Kivu. Ce lac est un des
plus élevés que l’on connaisse. Je vous ai dit peut-être que de tous les lacs d’ici,
cependant assez nombreux, c’est le seul qui n’ait ni hippopotames ni crocodiles. Il
ne doit avoir même que fort peu de poissons. Nous n’avons point trouvé de pêcheurs.
Jeudi 25 janvier – Il est midi aujourd’hui quand nous pouvons enfin lever le
camp : c’est toujours la question des porteurs. Quelle misère quand il faut voyager
dans de telles conditions ; et quelle patience il faut ! Le travail de recrutement en
coûte de la salive et des étoffes ! Quand nous aurons pu arriver enfin à l’endroit qu’il
nous faudrait, il ne nous restera plus rien pour vivre et pour commencer les travaux.
Cependant dans un pays comme celui-ci on ne peut rester tout d’abord sur la frontière, il faut se mettre au cœur même du pays, un peu à proximité du chef. Il doit
nous rester encore 5 ou 6 jours pour arriver dans la région que nous avons choisi,
d’après les renseignements recueillis tout le long de la route.
Nous marchons jusqu’à 4 ½ h. du soir (16 Km) ; le soleil pique dans ces montagnes quoique nous remontions parfois jusqu’à 1 900 mètres. Ce n’est que sur les
crêtes que nous avons un peu de brise fraîche. Les pauvres squelettes qui portent nos
charges sont à plaindre ; en Europe, pas de doute que la Société protectrice des animaux ne nous dressât procès-verbal.
Chaque ravin a son cours d’eau, mais pas de terrain propice à la culture ; tout au
plus si ces montagnes pourraient nourrir des troupeaux.
Nous remarquons depuis quelques jours de grandes et belles fougères qui atteignent jusqu’à 4 mètres ; c’est l’unique ornement presque de ces montagnes dénudées.
443
Vendredi 26 janvier – Encore un arrêt forcé : c’est désespérant de chercher encore des porteurs ; cependant dans ces montagnes ou personne ne nous connaît, nous
ne pouvons laisser aucune charge, elle serait perdue. Après-midi nous nous décidons
à envoyer (deux courriers) chez le roi de tout le pays pour lui demander de nous
envoyer les porteurs nécessaires pour continuer notre voyage jusqu’à lui. Nos courriers n’auraient que deux jours et demi pour arriver chez le roi ; mettons 3 jours au
moins pour revenir avec des hommes, cela nous fera un minimum de six jours à
passer ici dans ces montagnes, supposé que tout réussisse auprès du chef... Mais
quelle chance avons-nous que ce chef veuille nous recevoir ? On ne trouve pas
beaucoup de noirs qui tiennent à avoir des blancs chez eux. Enfin nous prions la
Providence qui nous a si bien conduits jusqu’ici.
Si ces montagnes avaient été un peu plus peuplées je n’aurais pas hésité à laisser
mes 3 confrères avec tout leur matériel de fondation dans ces gorges, si abruptes
qu’elles fussent ; mais pour le moment ce pays n’aurait pas pu les nourrir. Prenons
donc patience jusqu’au bout.
Au reste nous sommes bien situés pour le campement. Une petite cure d’air de
quelques jours ne nous fera pas de mal. Le Frère surtout a besoin de se remettre, le
climat est nouveau pour lui.
Nous allons profiter de ces quelques jours pour nous mettre à la langue du pays,
si les gens ne nous ne fuient pas trop.
En tournant un peu autour de notre campement nous trouvons pas mal
d’ossements humains : c’est qu’ici on ne sait ce que c’est que d’enterrer les morts ;
on se contente de les jeter pour la plupart en dehors du village : ce sont les chefs du
pays qui font subir ce malheureux sort à tous leurs sujets, ils se réservent à euxmêmes le droit de se faire enterrer. Il n’y a guère dans le monde de pays où de nos
jours, le pauvre peuple soit aussi exploité par les grands que dans ce pays du Rwanda ; il est temps que les missionnaires fassent leur entrée dans cette région.
Si nous restons ici nous ferons vite des recrues ; dans la soirée, trois pauvres enfants viennent s’accrocher à nous, promettant de nous suivre partout, ce sont des
vrais squelettes avec des cuisses comme une chandelle. On les fait manger – personne ne les réclame – les pauvres petits de 10, 12 ans nous disent que leurs parents
sont morts, ou les ont abandonnés.
Samedi 27 janvier – Contre toute attente, les chefs de village nous amènent des
porteurs pour midi : c’est qu’ils ont compris que nous allions achever de les affamer
si nous restions plus longtemps chez eux. Que le Seigneur soit béni ! Nos tentes sont
vite pliées.
En route nous comprenons que les porteurs aient eu tant de peine à se présenter : d’abord ils sont tous exténués de faim, et puis ils savent bien qu’il faut nous
faire faire une fameuse étape. Il y a deux montées des plus raides, séparées chaque
fois par des ravins profonds. Finalement nous arrivons jusqu’à une hauteur de
2 500 et quelques mètres ; c’est le plus haut pic que nous ayons à passer.
Nous allions jouir du plus beau coup d’œil sur tout le pays, quand soudain un
orage formidable éclate sur nos têtes. Pendant ce temps nous entrons dans un beau
bois des plus fourrés, une petite forêt vierge, comme nous n’en avions pas trouvé
dans ce voyage, des arbres de plus de vingt mètres de tronc, parfaitement droits, il
444
faut voir les puissantes lianes qui les relient les uns aux autres. Mais ce qui fait le
plus d’effet ce sont les vieux troncs qui tombent d’eux-mêmes ou que la foudre a
abattu, couchés en tous sens, et nous obstruant le chemin tous les dix pas : il faut
grimper par dessus, passer dans les branches, les contourner souvent. Aussi on
n’avance pas vite. Les premiers moments cela allait bien ; nous étions tout entiers
aux charmes de cette belle nature sauvage, toute nouvelle pour nous. Mais bientôt la
pluie nous fouette, elle est des plus froides : par endroits les hauts arbres nous préservent la figure un peu, et nous nous contentons de recevoir sur le dos tout ce qui
tombe des branches ; mais par moments aussi nous passons sous des arbres tout à
fait dégarnis ; c’est la foudre sans doute qui a dénudé tous ces troncs et les a déchirés. Alors nous recevons la pluie en plein. Nos pauvres gens grelottent, ils crient de
peur et de froid. Pourvu que l’ouragan ne décroche pas trop près de nous un de ces
vieux troncs d’arbres qui suffirait à lui seul pour enterrer dix de nos hommes.
D’abord l’eau nous coule dans les jambes : celle-là est encore pour le Kivu que nous
quittons, puis bientôt elle change de direction, le petit sentier que nous suivons devient un torrent qui nous entraîne. Ni parapluie, ni bottes, ni imperméable ne sert
dans de pareils orages, il n’y a qu’à tremper les dos, et à boire : nous faisons piteuse
mine, depuis des années nous n’avions pas eu si froid. Mais ce sont nos porteurs ! Et
nos ballots ? Que vont-ils devenir avec des hommes si peu sûrs ? Ce jour-là comme
d’ordinaire vers la fin de l’étape, je m’étais mis en avant pour choisir le campement
au moment de faire halte. Il s’agit de savoir si on suit. J’avise un arbre des plus gros,
celui-là a l’air solide encore, je m’adosse contre son puissant tronc et me trouve un
peu à l’abri ; la caravane défile devant moi, il faut exciter un peu les gardiens. Mais
le froid me glace bientôt ; la caravane n’a passé que pour les deux tiers, je ne puis
attendre le reste, d’ailleurs le Père Brard est derrière.
Je me remets en marche anxieux de trouver bientôt quelques huttes au
moins ; sans ces huttes on ne peut camper, nos hommes n’ayant sans cela ni nourriture ni logement pour la nuit. Depuis une heure déjà on ne voit pas à dix pas devant
soi ; sur nos têtes et sous nos pieds les nuages continuent à filer avec une égale vitesse. Enfin on annonce des habitations et on descend une pente plus raide. Je
croyais la caravane sauvée et c’est précisément la débâcle qui commence. Nos anciens porteurs vont assez bien, mais les pauvres squelettes levés ce matin ne tiennent
plus sous leurs charges, ils roulent les uns après les autres. Le pire c’est qu’ils ne
peuvent se relever, plusieurs restent couchés et agonisent auprès de leurs charges.
Nul secours possible. Il n’y a qu’à courir au plus vite pour faire arrêter aux premières habitations. On y arrive tremblant de froid toujours à la tombée de la nuit. Si
on pouvait de suite se mettre au coin d’un bon feu ! Mais il nous faut courir de hutte
en hutte, ramasser malgré eux les premiers porteurs arrivés valides, (les habitants
des huttes ont eu soin de se sauver) et les renvoyer regrimper la montagne malgré
tout, pour essayer de retrouver les charges semées tout le long de la route. A huit
heures du soir enfin les derniers reviennent. Ils prétendent que toutes les charges
sont là : c’est à vérifier demain matin. Ils nous disent qu’ils ont laissé deux ou trois
des porteurs expirant. Quant aux trois petits squelettes qui se sont accrochés à nous
hier, ils ont disparu aussi ; pauvres enfants, ils seront morts de froid, on les a vus
tomber des premiers. Un des gardiens que nous leur avions donné, s’est même attardé et a dû passer la nuit dans la forêt, il revenait seul le lendemain. Dès le soir nous
445
constatons que 3 de nos caisses sont perdues, elles avaient crevé et le contenu avait
disparu. Pour le reste tout est absolument trempé. Que d’avaries nous allons compter
demain !
Ne trouvant pas dans nos effets un fil sec pour nous changer, nous nous roulons
au plus tôt dans nos couvertures.
Heureux celui qui trouve les siennes assez sèches ! Heureux celui aussi qui demain se lèvera sans la fièvre. On ne s’occupe pas de chercher à manger, ce sera pour
demain.
Et dire que nous avions fait pour ce demain dimanche de si beaux plans ! Depuis
Noël nous n’avions plus guère eu de dimanche.
La nuit est des plus froides ; nous sommes encore à plus de 2 000 m. et tout autour de nous des pics de 2 500 au moins. Le campement est dans un champ de
sorgho tout détrempé, pas un bout de place ailleurs pour les tentes.
Dimanche 28 janvier – Il faut quand même essayer de dire la messe : c’est dimanche, et nous avons pas mal de chrétiens avec nous ; il faut une bonne demi-heure
déjà rien que pour égaliser un peu le terrain et pouvoir placer l’autel. La messe
entendue, nos chrétiens ont soin d’aller se recoucher, la nuit ne leur a pas suffi pour
se réchauffer.
Le Père Brard cherche en vain la caisse de sa chapelle, elle n’apparaît point. On
assure cependant l’avoir vue porter jusque tout près du champ ; mais il faisait nuit
déjà. Le porteur aura eu soin de se débarrasser de sa charge, et la caisse déposée un
peu en dehors du camp aura disparu de grand matin. Les gens du Rwanda sont réputés en effet grands voleurs. Le Père regrette beaucoup sa chapelle ; c’était un fruit de
ses quêtes en Normandie il y a deux ans, chaque partie était un souvenir. Dans ces
pays il faut savoir se détacher.
Il n’est pas question de reprendre la marche aujourd’hui ; nos gens sont trop fatigués. Il faut d’ailleurs aller à la recherche des objets perdus, nous ne sommes déjà
pas tellement riches et dès que la terre est un peu sèche, il faut essayer de faire sécher tout notre petit avoir, depuis nos effets personnels jusqu’à nos provisions de
route, et nos cotonnades et articles d’échange.
Dans la journée nous reviennent nos deux courriers envoyés chez le roi du pays
pour avoir des porteurs ; ils prétendent qu’ils n’ont pas osé avancer seuls et ont cru
mieux faire en cherchant des porteurs sur place.
Lundi 29 janvier – Pluie tout le matin encore et grand froid. Vers 1 h. du soir,
nous pouvons partir quand même et faisons 15 kilom. Enfin les chemins sont un peu
plus faciles, nous descendons plus que nous ne montons. Le paysage est assez intéressant pour ceux qui aiment à retrouver partout la petite Suisse : c’est la journée des
cascades et des chutes d’eaux, partout nous en voyons, les torrents à passer ne manquent pas non plus. Mais il y a peu de population, ce que nous recherchons surtout,
et ces montagnes à pic ont l’air assez pauvre, il faudrait des gens plus travailleurs
que nos Nègres pour en tirer un peu quelque chose. Très peu de traces de troupeaux,
si ce n’est quelques chèvres.
446
Mardi 30 janvier – Encore un arrêt forcé, pas de porteurs. Chaque chef de district veut bien faire porter les charges en-dehors de son pays, mais pas plus loin,
c’est l’habitude, il ne faut pas essayer d’aller contre, nous prendrions une peine
inutile et surtout nous ne nous ferions pas d’amis : ce sont pourtant des amis que
nous voulons essayer de faire dans ce pays, des amis du missionnaire d’abord et
ensuite des amis de Dieu. Patience encore !
Mercredi 31 janvier – Départ à 9 ½ h. Les porteurs se font toujours attendre ; d’ailleurs il fait toujours froid le matin, et beaucoup de brouillard dans ces
montagnes. A midi par contre le soleil est souvent caché ces jours-ci.
Nous avons le temps encore de faire 20 kilom. Cependant nous n’avons guère
avancé avec cela ; c’est que pour éviter une montée trop raide pour nous tous, nous
avons essayé de tourner, c’est comme si nous avions piétiné sur place.
Nous avons la bonne chance de suivre une rivière qui descend de la montagne,
nous la passons bien six fois, et malgré cela nous grimpons encore bien des mamelons, et les descendons, car la rivière trop souvent fait des sauts que nous n’osons
pas imiter.
La population augmente passablement, mais le pays est tellement accidenté
qu’une mission serait par trop difficile à desservir. De plus, pas un arbre depuis deux
jours, à peine de rares petits sycomores qui composent l’enceinte des pauvres huttes.
Pas mal d’enfants qui suivent notre caravane, c’est la faim qui les attire, un de
nos hommes donne son paquet à porter à un de ces affamés, mais il oublie de suivre
de près, et notre homme perd toute sa petite fortune qui disparaît avec le pauvre
petit, celui-ci aura au moins de quoi s’acheter des vivres jusqu’à la bonne saison.
Jeudi 1er février – Départ vers 10 h. du matin. 18 Kilom. Nous passons après
¾ d’heure une bonne rivière de 8 à 10 m. de large, c’est la Nyavarongo qui vient
droit du Sud, sort des montagnes du Mwezi sur les frontières mêmes du Rwanda, et
formerait selon la dernière opinion, la principale source de la Kagera, qui s’appellera
le grand Nil après avoir traversé le Nyanza. C’est une belle rivière qui roule tout
plein de paillettes de mica.
Tout ce pays de montagnes semble réserver d’ailleurs d’assez grandes richesses
minières. Hier nous avons trouvé à fleur de sol de magnifiques ardoises.
Depuis la Nyavarongo dont les bords sont très peuplés nous avons dû remonter
par nombre de ravins, plus de 500 mètres : nous voici enfin sur le plateau du chef
mais la journée est trop avancée pour arriver chez le chef même. Nous nous arrêtons
pour camper entre deux mamelons couverts chacun d’un petit bois sacré. Ces bois
indiquent toujours la tombe d’un roi.
447
La capitale change ici non seulement avec chaque roi, mais 2 ou 3 fois par an 4.
Il y a sur ce vaste plateau de 2 000 m. environ d’altitude, assez de mamelons pour
que les rois pendant longtemps encore puissent varier leurs résidences. Ces mamelons sont toujours couverts d’herbe fine, et ordinairement séparés les uns des autres
par une rivière plus ou moins marécageuse : c’est ce que recherchent ces rois pasteurs dont toute la richesse consiste surtout en troupeaux de vaches.
Nous envoyons saluer le roi le soir même, il n’est plus qu’à une heure et il nous
répond par un cadeau de trois chèvres, 2 cruches de pombe, qui est ici de l’eau miellée et une quinzaine de petits paquets de nourriture. Demain matin le roi nous promet des hommes pour prendre nos charges. Nous sommes dès maintenant ses hôtes,
à lui de faire tous les frais.
Partout ici les gens ont l’air très confiants, ils ne craignent pas de venir nous
voir. Ils ont bonne mine aussi : tout cela c’est de bonne augure.
Vendredi 2 février – C’est la Ste Vierge qui a voulu que la mission se fonde
aujourd’hui. Merci à cette bonne mère la gardienne et la patronne de toutes les stations fondées dans ce Vicariat. Nous faisons 7 kilom. pour arriver sur le mamelon
même qui porte les huttes royales. A 200 m. de celles-ci nous plantons nos tentes. Il
y a près d’un millier de personnes qui se pressent autour de nous pour venir voir les
Blancs, car on n’en a vu qu’une fois ou deux par ici depuis une année. Chacun tient
en main sa grande lance de 2,50 m., mais c’est uniquement parce que c’est
l’habitude du pays.
Nos tentes ne sont pas plantées que déjà le roi nous fait dire qu’il a grande envie
de nous voir au plus tôt. Mais nous renvoyons au soir ; il faut bien se restaurer
d’abord un peu, et puis surtout faire toilette, et la faire à tous nos gens qui en ont
ramassé de la boue tout le long de la route !
Les tentes sont ajustées avec le plus grand soin aujourd’hui, l’herbe enlevée sur
une bonne distance tout autour, c’est ainsi que le veut l’étiquette. Malgré notre pauvreté il faut donner bonne opinion de nous, si possible. Les Nègres grands et petits,
vous jugent d’après votre appareil extérieur. Il faudrait voir de quelle pompe les rois
cherchent à s’entourer !
Deux fois encore le roi nous a fait inviter. A 4 heures nous nous rendons chez
lui tous les quatre, avec tous nos gens, ce qui fait une suite encore assez piètre.
A l’entrée de sa grande cour, et dans la cour même tous les gens du roi sont ramassés, il y en a quelques centaines. Il y a là aussi un introducteur, il est long de
près de deux mètres, cela promet.
Il n’y a qu’une case sur cette cour ; à l’intérieur, et contre l’angle même de la
porte d’entrée se trouve accroupi Sa Majesté le Kigeri, qui porte nom Iyuhi, du de4
De 1897 à 1899, la Cour du Rwanda se déplaça constamment à la recherche d’une résidence. Elle ne
pouvait plus habiter à Rucunshu puisque le successeur du mwami Rwabugili y avait subi une
mort violente. Elle s’installa successivement à Rwamiko dans le Marangara, à Runda et Kamonyi
dans le Rukoma, à Gitwiko et Mukingo dans le Nduga ainsi qu’à Bweramvura dans le Kabagali.
La Cour s’établit finalement sur la colline de Nyanza (au nord de la province de Busanza) vers la fin
de l’année 1899, quelques mois avant l’arrivée de Mgr Hirth en février 1900 (R. HEREMANS –
E. NTEZIMANA, Journal de la Mission de Save (1899-1905), Ruhengeri, 1987, p. 29).
448
hors personne ne peut le voir, son rang l’exige ainsi. Tout autour du roi se pressent
les hauts personnages.
Nous avons eu soin de faire suivre nos chaises, afin de n’être pas obligés de
nous mettre par terre. Nous nous plaçons en face du Kigeri qui fait bonne contenance, mais dont cependant on ne voit guère les traits de la figure. On voit mieux
tout le reste de son corps qu’il prend beaucoup moins soin de cacher. A titre de roi,
il tient absolument à garder le costume national qui est des plus primitifs. Autour des
reins, il porte une toute petite peau, pas large du tout, qui est serrée autour du corps à
chaque extrémité par un paquet de lanières de cuir recouvertes encore de tout leur
poil ; ces paquets doivent retomber de chaque côté des cuisses quand ce personnage
est debout, mais assis, l’un retombe entre les deux jambes, l’autre est ramené également entre les deux jambes en guise de queue. Sur les épaules encore une toute petite peau. Ce qui distingue les rois, c’est que ces peaux qui servent de pagne et de
manteau proviennent surtout des bêtes rares en ce pays, on ne pouvait pas distinguer
ici si c’était peau de lion ou peau de léopard, parce que le poil est toujours tourné en
dedans. Tout le tour du mantelet est bordé d’une fine lanière ou bande de peau de
chèvre à très longs poils et très soyeux. A chaque pied, le roi a une centaine de bracelets en simple fil de fer.
Mais ce qui donne le cachet à Sa Majesté c’est son grand bonnet. Il y en a qui le
trouvent très joli, on peut aussi le trouver très ridicule, c’est trop long de vous le
décrire en détail. Pour en avoir une petite idée, prenez un tuyau de poêle d’environ
0,20 m. de haut, sur le dessus, à jour, ajoutez encore de longs poils fins de 0,15 m.
encore. Sur le tour d’en bas qui s’applique sur la tête, enlevez le bord de nos chapeaux et suspendez à la place sur tout le tour de longues lanières de 0,25 m. qui
retombent sur toute la figure et tout le tour de la tête. Toutes ces lanières sont recouvertes de perles fines, blanches et rouges, et le bout des lanières est terminé par une
boule allongée comme on voit dans quelques signets de missels. Toute la coiffure est
ornée au reste de broderies de perles de couleur. Pour que toutes ces lanières permettent de voir la figure, il faut que Sa Majesté tienne ordinairement la tête toute rejetée
en arrière.
Iyuhi est comme tous ceux de la haute classe de ce pays ; de taille très long, de
figure assez semblable à un abyssin ou à un arabe, beau nez qui le distingue du vulgaire des Nègres.
Pendant toute la séance, ½ heure environ, il a été assez aimable pour nous ; nous
lui avons dès l’abord expliqué notre venue dans le pays et notre intention de bâtir
dans les environs, pour apprendre à connaître son peuple qui nous intéressait beaucoup. Nous étions chaudement recommandé déjà par le Capitaine Bethe, qui était
venu jadis voir Iyuhi avec près de 150 fusils et un canon marin : ce qui a dû faire
plus d’effet sur le chef que notre pauvreté !
La hutte où nous nous trouvions n’a rien d’extraordinaire pour un si grand chef ;
l’absence de bois explique la pauvre architecture.
J’oubliais d’ajouter que le roi promit son concours pour notre fondation. Nous
lui avons dit que nous ne voulions pas trop les gêner et nous établir à près de
20 kilom. de distance au milieu d’un pays que nous connaissions déjà pour être très
peuplé. Il nous promit de nous faire conduire, de nous aider à trouver les ouvriers et
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la nourriture. Enfin tout allait pour le mieux, et nous levâmes la séance en remerciant du fond du cœur la puissante Mère pour la bonne journée.
Nous étions à peine rentrés sous la tente qu’arriva un cadeau de 35 chèvres avec
environ autant de paquets de bananes, patates, bois, etc… Nous envoyâmes remercier, et firent entendre au roi qu’il conviendrait à Sa Majesté de nous faire aussi
visite à son tour.
Le soir arrive, le monde n’avait pas diminué autour du chef ; on dit que dans les
grandes circonstances il fait coucher plusieurs centaines de jeunes gens dans sa cour,
c’est censé être sa garde.
A l’heure de la prière du soir que nos chrétiens récitent en chœur en face de la
capitale, en trois groupes, Kisukuma, Kisinja, et Kiganda, comme ils ont fait tout le
long du voyage, commence aussi dans l’enceinte du roi une singulière musique. Ce
sont les petits tambours qui se font entendre les premiers ; puis ils sont accompagnés
par 3 tambours bien plus gros ; tous retentissent en cadence et avec une allure qui va
crescendo. Au plus fort arrive encore des fifres, les hautbois et les cornemuses. Puis
quand on se fatigue, la musique termine lentement en un decrescendo qui se prolonge bien pendant dix minutes ; les derniers coups du plus petit tambour rappellent
les derniers soupirs de la cloche de la paroisse.
C’est au son de cette musique sauvage que l’on trait je crois les vaches
royales : c’est une grosse affaire en ce pays. De droit toutes les vaches du pays appartiennent au roi, il en dispose comme il l’entend. Il en a des troupeaux considérables chez lui, et les autres il les prête comme il l’entend. Tout le beurre du pays
aussi lui revient ; on lui en porte de plusieurs journées de distance. Chaque vache a
son nom qu’elle reconnaît bien quand le vacher la désigne. Tout le temps qu’on trait
la vache on ne cesse de lui répéter son nom en lui faisant force caresses, et force
prières pour qu’elle donne bien son lait.
Les vachers ici sont tous de la race royale, c’est-à-dire ce que nous appelons des
Batusi, des Baïma, des Bahuma, des Bakanga, des Bahinda, ce sont des gens en
général de très longue taille, souvent très efflanqués et les membres grêles, ils sont
nerveux, mais ni musclés ni charnus ; on les croit frères des Gallas ou même des
Abyssins ; leur teint aussi est assez pâle, quelques-uns n’ont même guère les cheveux crépus, la figure peut être rapprochée quelquefois de celle d’un méridional.
Cette race qui est partout la race conquérante sur les hauts plateaux qui séparent
les grands lacs de l’équateur, se donne elle-même comme étant venue du Nord, il y a
quelques siècles à peine. Les types les plus purs se trouvent sur la ligne qui descend
du lac Albert, jusqu’au Nord du Tanganyika. Dans le Rwanda ce n’est pas rare de
trouver un gaillard de deux mètres et plus. Le toupet qu’ils cultivent sur le sommet
de la tête semble ajouter encore à leur haute stature.
Quel contraste avec la pauvre race des Bahutu qui semble être celle des aborigènes, anciens habitants du pays qui partout jusque dans le dernier village ont dû
apprendre le rang d’esclaves. C’est que les Batusis, sans être précisément des génies
sont pourtant bien supérieurs comme courage surtout aux pauvres Bahutus qu’ils
tiennent en servitude.
Par contre on dit que ces longs Batusis eux-mêmes ont peur des Batwa, une
autre race qui semble être bien plus ancienne dans le pays que les Bahutu : ce sont
presque des nains, mais de petites gens qui n’ont pas froid aux yeux, robustes, bien
450
musclés, qui pour le travail valent bien dix Batusis. Disons que ces Batusis sont des
nobles qui ont tout accaparé, charges et biens et que les Bahutu sont le pauvre
peuple, les serfs, les roturiers. Les Batwa ou nains forment une race à part, des villages à part, ils ne mangent jamais avec les autres, se gouvernent à part ; il en reste
assez peu. Leur métier c’est de fabriquer la poterie et de préparer les poisons. Dans
les grandes forêts du Congo on les retrouve aussi ; ils y habitent avec les fauves et
sont d’intrépides chasseurs, même chasseurs d’éléphants avec leurs toutes petites
flèches.
Vous connaissez un peu maintenant nos futurs paroissiens. Les Batusi sont un
peu fiers, mais nous essayerons de les entamer quand même. Nous aurons surtout
des Bahutu, ils souffrent depuis si longtemps qu’ils nous accueilleront comme des
libérateurs. Dieu a ses moments et la grâce a ses choix.
Dans tous les villages qui entourent la capitale on ne trouve partout que les Batutsi, la haute noblesse. Il faut dire qu’ils ont des troupeaux admirablement beaux ; il
faudrait voir un de ces troupeaux de 2 à 300 bêtes seulement. Quelle forêt de
grandes cornes !
Depuis l’épidémie de 1890 cependant les troupeaux ne se sont pas remontés, il
y a à peine un tiers de la richesse d’autrefois.
Un détail à ajouter : c’est que les femmes batusi sont toutes revêtues de peaux
de vaches qu’elles savent assouplir un peu. C’est un peu tout ce que je puis vous
dire sur les dames du pays qui sont trop modestes ou qu’on tient trop à l’écart pour
que je les aie vues beaucoup pendant ce simple voyage. On sait aussi qu’elles ont
quelque chose à dire dans le ménage, ce qui est assez rare chez les Nègres.
Pour en revenir au roi, il y a de nos gens qui prétendent que ce n’est pas du tout
lui que nous avons vu. Celui qui a fort bien posé devant nous est un homme fait
d’une 40e d’années, à figure très allongée, et petite barbiche toute noire. Tandis que
le vrai roi ne serait qu’un jeune homme de 17, 18 ans au plus, qui ne se montrerait
jamais aux Européens. Cette comédie est tout à fait dans le genre du pays. A présent
nous sommes trop près de lui pour ne pas découvrir bientôt la vérité. Mais pour le
moment, et pour notre but, peu nous importe. Toute la puissance royale serait entre
les mains d’un grand géant de plus de deux mètres, gouverneur d’une des plus
grandes provinces. Il aurait fait étrangler il y a 3 ans, le vrai roi, et aurait mis à sa
place un petit fantôme, enfant d’une de ses sœurs. Il a eu soin d’abord de faire tuer
tous les enfants du dernier roi qu’il a pu saisir.
Ce serait le moment ici à la capitale de faire des rachats d’enfants, garçons et
filles surtout, il paraît que ces Batusi en vendent selon leur fantaisie. Ce sont toujours les enfants des Bahutu qui sont victimes ; les Batusi ne sont là que pour exploiter le pays. On s’étonne que le pays ne soit pas épuisé encore. Toutes les filles dont
le père meurt assez jeune, reviennent au chef du district ou du village. C’est à peu
près l’unique moyen qu’a celui-ci de se procurer des étoffes, et celles-ci ne sont plus
si rares parmi la noblesse, le roi seul n’en porte pas. Quand je dis des étoffes, il faut
comprendre une ou deux.
Pour compléter le costume de tous, nobles et autres, il faudrait vous parler encore de la petite sacoche, finement tressée en belles fibres blanches d’un certain
palmier que je n’ai pourtant vu nulle part dans ces régions. Cette sacoche est tou-
451
jours suspendue au cou, même des enfants ; on y trouve la pipe et le tabac. Elle a
bonne tournure avec le tour de ficelles qui la revêtent tout entière.
Des ficelles dans le même genre, mais alors en peau de chèvres bien tournées en
forme de tire-bouchon et poils en tout sens, servent aussi de revêtement au bord
inférieur de tous les pagnes que portent les gens aisés. Ajoutez les bracelets aux
poignets et aux chevilles, les chapelets de perles de toute dimension au cou, et en
plus le revêtement de colifichets et amulettes (surtout petites cornes de gazelles) qui
recouvrent la tête souvent, la poitrine et plusieurs parties du corps.
Dans ce pays du Rwanda on a une manière à part de se raser les cheveux. On
laisse toujours une longue bande de cheveux qui a l’air d’un serpent enroulé sur la
tête ; la forme varie selon les individus.
Samedi 3 février – Dès 5 h. du matin la musique de la veille recommence sur le
même ton pendant toute une heure. Nous envoyons saluer le roi, et celui-ci annonce
sa visite pour la matinée.
Vers 11 h. son monde est réuni de tous les villages environnants, et un moment
après on dirait une fourmilière qui avance sur nous. A vingt pas de ma tente le
maître des cérémonies armé de sa longue lance fait faire un grand demi-cercle à tout
son monde sur le devant de la tente : ce monde-là paraît exercé, un geste leur suffit,
le Kigeri se trouve au milieu du demi-cercle. Le P. Brard fait l’office d’introducteur.
Sa Majesté avance gravement ; la poignée de main est connue déjà. Un petit siège le
suit, et lui est présenté, c’est mieux que s’il avait fallu lui passer un de nos pliants
qui serait resté joliment beurré, car peut-être n’ai-je pas ajouté ce détail, le chef est
toujours beurré, quoique assez légèrement. Le roi nous offre d’abord une belle vache
à lait avec son veau ; celle-ci ne fait pas mauvaise figure dans le demi-cercle et surtout ne paraît nullement effrayée. Sur un geste, celui qui est chargé de l’emmener, la
fait suivre en l’appelant par son nom, et elle suit comme un petit mouton. On cause
de choses d’Europe surtout, des merveilles que créent les Blancs, mais cela offre peu
d’intérêt à ce chef qui n’a qu’une ambition, celle de garder son pays et son trône. Il
confirme ce qu’il n’avait promis hier que vaguement, et là-dessus nous exhibons
aussi notre cadeau. Un grand miroir à cadre d’or, ne fait nul effet ; couteau, ciseaux,
rasoirs non plus, cela passe tout de suite à l’entourage. Une grosse boite de belles
perles de toute grosseur et de toute couleur fait déjà plus d’effet ! Mais enfin plusieurs paquets d’étoffes choisies, achèvent surtout de dérider notre visiteur ; il y a
surtout une belle couverture, imitation soie qui semble faire son compte. Le grand
demi-cercle ne garde plus l’étiquette et se brise malgré les efforts du maître des
cérémonies, tout le monde afflue sur la tente d’où sortent des morceaux d’étoffes
dépliés. De fait, il y en a bien deux charges dont on a essayé de faire le plus de paquets possibles : c’est la mode du pays toujours.
Il paraît que le roi ne peut rien garder pour lui, il doit tout distribuer à tous ses
courtisans, ou plutôt, aux grands du pays, et de fait le soir nous voyons pas mal de
nos couleurs sur le dos des heureux du jour. C’est avec ce système que le Kigeri
tient tout son monde ; on a intérêt à lui faire la cour.
Après une bonne heure le roi nous quitte. Nous apprenons bien vite qu’il a été
content de son cadeau. Après une demi-heure à peine, arrivent 70 chèvres et une
vingtaine de paquets de bois et de nourriture, cinq cruches de pombé et deux jarres
452
de beurre, mais du beurre pétri à l’urine, c’est la mode du pays. Le P. Barthélemy à
titre de nouveau, essaye une tartine, mais ne va pas loin, ce beurre au moins sera
précieux pour nos lampes ; les Pères déjà étaient embarrassés sur le chapitre de
l’éclairage.
Depuis deux jours, menace de pluie et même pluie ; cela achèvera de nous faire
bien voir dans tout le pays, on dira que la pluie est venue au moins à notre occasion
et la pluie est une bénédiction chez tous les Nègres. Le roi qui nous en a parlé, ne
croit pas qu’elle puisse tomber sans qu’on fasse ce qu’ils appellent « des remèdes ».
Dans la soirée nous voyons de plus près la capitale, elle n’a guère plus d’un millier de personnes : c’est un campement plutôt. Le roi n’a que 6 grandes huttes, chacune avec cour de 25 à 30 mètres, entourée de palissades ; la hutte peut avoir de 8 à
10 m. de diamètre, la paille du toit va jusqu’à terre. Ce doit être vite construit quand
on change de place.
Dimanche 4 février – Vers 9 h. le roi nous donne des porteurs pour porter nos
charges à l’endroit que nous désignerons ; il a désigné aussi un chef pour installer
les missionnaires.
Au moment du départ, il nous fait cadeau encore d’une petite dent d’éléphant de
20 livres environ. Tout ce que nous avons reçu de lui depuis deux jours nous paie un
peu le cadeau que nous lui avons fait. En plus que Dieu bénisse la nouvelle fondation !
Nos tentes pliées, nous allons faire nos adieux au Kigeri que nous trouvons dans
sa hutte dans la posture d’hier. J’aurais pu mentionner deux énormes cornes de
vache disposées symétriquement à l’entrée et toutes bourrées des remèdes à l’effet
sans doute de protéger le roi.
Nous levons le camp cette fois, le cœur considérablement soulagé. Nous touchons au terme de ce long voyage.
Une foule considérable et sympathique nous suit pendant longtemps. Pauvres
gens ! Nous comptons revenir bientôt au milieu de vous, vous apprendre ce que la
prudence ne nous a pas permis de vous dire encore aujourd’hui. Ce sera alors mieux
que des perles et des étoffes : ce sera la bonne nouvelle.
Si Dieu nous prête vie !
Après 4 heures environ 17 kilom., nous arrivons au milieu du plus gros pâté de
village que nous ayons encore vu dans ce pays, toutes les collines au loin sont couvertes de cultures et d’habitations.
Nous allons planter nos tentes au beau milieu. Cela ne fait pas tout à fait le
compte de notre guide qui entend déjà les réclamations des gens qui ont peur de
nous qui voulons manger leur pays. Sois tranquille, mon cher, un bon bakchich va te
mettre d’accord avec nous. Notre endroit s’appelle Mala ou Mara.
La mission se fixera là provisoirement, et dans les 3 mois cherchera son emplacement définitif. Mais je crois qu’elle trouvera difficilement mieux que les quelques
collines qui nous entourent. Après 3 mois avec la saison sèche, on bâtira.
La mission sera dédiée sans doute au Sacré Cœur, il le faut pour ouvrir le siècle,
et le pays du Rwanda. Le Vicariat n’en a pas encore sous ce vocable.
453
Autour de nous, les collines sont très douces ; quoique l’endroit soit à près de
2000 m. d’altitude. Impossible de nous mettre plus bas dans cette région sans nous
mettre dans un marais de papyrus.
Le bois manquera complètement, mais il manque dans tout le pays, et il y a des
endroits même où on cuisine avec de la bouse de vache.
Lundi 5 février – Ma tâche est achevée pour le moment. Je dois songer au retour. Tout d’abord je croyais que notre voyage se ferait beaucoup plus vite, et comptais passer un mois dans ce pays à consolider un peu notre première mission. Mais
voici la saison des pluies qui approche et il faut songer au retour.
Il y a une année à peine, des officiers haut placés, s’abstenaient de traverser le
Rwanda, ils n’avaient que 150 fusils. Comment vais-je faire avec mes quelques
chrétiens, armés contre les hyènes seulement de la forêt.
Mais le Kigeri qui nous a bien reçus grâce en partie au Capitaine Bethe, m’a
promis un homme pour me faire passer son pays de l’Ouest à l’Est. En pareil cas, cet
homme est respecté partout à l’égal du roi. Il doit me conduire par où je voudrais
jusqu’à la frontière du pays et me faire trouver les vivres. Sans cet homme, un voyageur dans ce pays est bien pire qu’un pauvre homme qui entre chez vous dans un
restaurant, alors qu’il n’a pas le sou. Non seulement on est exposé à mourir de faim,
mais on est attaqué, pillé et écharpé surtout.
Jusqu’à midi, il faut régler les dernières affaires avec les confrères qui restent
ici ; écrire un mot de remerciement aussi au Capitaine et au Dr. Kandt qui méritent
si bien de notre reconnaissance.
Dans la soirée il reste le temps encore de faire 16 kilom5. Les charges dorénavant n’embarrassent plus guère, il n’y a que mon petit matériel du campement avec
chapelle, literie, un peu de cuisine, et quelques effets personnels, avec quoi faire des
cadeaux à ceux qui nous traiteront bien en route. Mes quelques Basukumas se chargent volontiers de ces paquets qu’on fait plus légers afin d’aller plus vite.
Mardi 6 février – On peut partir de bon matin, sitôt que la messe est dite.
26 Kilom. Beaux villages tout partout. Vue très belle sur tous les mamelons de ce
haut plateau que nous allons quitter. Marchons droit au soleil levant. Vue sur un
petit lac de 2 à 3 lieues de long, un peu au Sud de notre route. C’est un Akanya-
5
Le Père Brard, dans sa lettre du 8 février 1902 à Mgr Livinhac, note que Mgr Hirth rentra le 9 février
1900, le lendemain de la fondation de Save, ce qui n’est pas exact. Pourquoi cette différence ? S’agit-il
d’un simple oubli ou d’une astuce du Père Brard par laquelle il voulait justifier le 8 février 1900 comme
date de la fondation de l’Eglise catholique au Rwanda ? Mgr Hirth indique comme jour de cette fondation le 2 février, fête de la Présentation de Jésus au Temple, quand il reçoit l’autorisation de la Cour
pour installer ses missionnaires dans le pays : « Vendredi 2 février – C’est la Ste Vierge qui a voulu que
la mission se fonde aujourd’hui. Merci à cette bonne mère la gardienne et la patronne de toutes les stations fondées dans ce Vicariat » (voir p. 448). Il nous semble que cette différence de date cache deux
attitudes différentes de la part des missionnaires envers l’autorité traditionnelle, celle du Père Brard qui
affirme l’autonomie de l’action missionnaire, indépendante de cette autorité, et celle de Mgr Hirth qui
reconnaît la place de cette autorité dans l’œuvre de l’évangélisation (A.G.M.Afr., Lettre du Père
A. Brard du 8 février 1902 à Mgr Livinhac, N° 02/1, p. 1).
454
ru ; on appelle ainsi tous ces petits lacs que forment ici les grandes rivières de distance en distance.
Cadeau de 26 chèvres et de 40 paquets de nourriture avec du lait en quantité. Je
n’avais pas prévu tant de puissance de la part de mon guide. Comment vais-je payer
tout cela si ça continue ainsi tout le long de la route ? En fait d’étoffes, je n’ai pris
pour le retour que ce que je supposais falloir pour acheter raisonnablement nos
vivres. Je n’ai guère qu’une ressource, c’est de promettre que je paierai mieux en
revenant et en revenant bientôt. Il y a dans le fond de ma caisse aussi quelques petits
miroirs encore, des ciseaux rasoirs, des aiguilles surtout : cela trouvera son débit, les
gens ne sont pas gâtés encore, un miroir surtout : il y a de quoi faire courir chez le
chef, tout le village.
Mercredi 7 février – De grand matin encore 2 chèvres : c’est l’adieu du chef, et
celui–ci nous reconduit ¼ d’heure. Nous avons essayé de nous munir du meilleur
guide, car ici surtout commence la série des longues plaines de papyrus, souvent des
marais. La grosse affaire, ce sera de les passer là où il n'y a pas d’eau, car je ne tiens
pas du tout à patauger : c’est tout au plus bon pour les hippopotames, et quelques
espèces particulières d’antilopes, toutes rousses. Peut-être encore pour les Nègres
qui ne se lavent jamais trop les pieds.
Pour nous autres Européens, c’est la fièvre ; il y a là des microbes gros…
comme un œuf…
Après une heure déjà nous sommes dans les papyrus, une vraie forêt à 2 ou
3 mètres au-dessus de nos têtes. Le ciel a disparu à nos yeux. La chaleur est étouffante, l’air ne doit jamais passer là, on ne respire plus. Pour aujourd’hui cela ne dure
qu’une heure. Ah ! ce qu’on y sue ! Avec cela il faut faire pas mal de gymnastique ; il n’y a pas beaucoup d’eau heureusement, mais il y a de profondes crevasses,
des trous larges et en tout sens, entre toutes les racines entrelacées de ces papyrus.
Cela ne se décrit pas, il faut venir sauter là-dedans. Après une heure nous croyons
que c’est fini mais nous voilà sur le bord d’une rivière de plusieurs mètres, qu’on ne
peut approcher. Partout on enfonce profondément, tout est eau sans une petite
couche de racines pourries. Et puis le lit de la rivière est sans fond, même pour les
plus longues perches.
La Providence avait mis là heureusement un bon homme qui nous montre un
passage. Lui-même se charge de nous passer, mais sur une embarcation qui ne figure
pas encore dans les musées d’Europe. Il a lié ensemble plusieurs fagots de ces papyrus et en a formé comme un radeau. Une assez longue corde tient ce radeau attaché à
un piquet planté à quelque distance sur la rive opposée. Lui même est accroupi sur la
rive où nous nous trouvons et retient par une autre corde le radeau improvisé.
Un homme monte sur les fagots de papyrus, pas plus pour ne pas trop enfoncer
dans l’eau. Cet homme attrape le bout de la corde qui est fixée au piquet, et tire
dessus pour se hisser lui-même sur l’autre rive. Une fois passé, on fait revenir le
radeau par le même système, et puis la manœuvre continue pour chaque homme à
part jusqu’au bout : il ne faut pas moins d’une heure et demie pour faire passer tout
le monde. Il ne reste plus que les chèvres et l’âne : ce ne sera pas le plus facile. Les
chèvres, c’est bête, et ça a peur de l’eau. Plus d’une boit un coup, mais nos hommes
les rattrapent toujours à temps, ils ont l’œil et ne voudraient pas laisser en échapper
455
une seule, c’est leur nourriture. Quant à l’âne, il est trop lourd pour monter sur cette
claie de papyrus, et ses pieds fins le font enfoncer dans la boue jusqu’au ventre,
même dès la rive. Enfin on finit par le pousser un peu dedans, la bonne bête a conscience du danger, depuis plus d’une heure elle a tout observé, si elle se laissait aller
dans la rivière même elle serait perdue, il n’y a pas assez d’eau pour nager, et surtout
trop de boue pour prendre pied. Elle s’accroche donc lestement au bord du radeau
par les deux pieds de devant et puis se laisse tirer sur l’autre rive, elle était sauvée.
Le garçon, Toma, que cette douce bête depuis longtemps à l’habitude de suivre
comme un agneau, était sur la rive en face, à l’appeler de son ton le plus pressé et le
plus sympathique : Komm her, komm herr6….
Ce n’est pas tout, pendant le passage la pluie commence, cette pluie froide des
montagnes. Il fallut bien la subir, plantés que nous étions dans la boue et l’eau.
Quant tout fut passé, nous payâmes généreusement notre bon homme dont les
ficelles nous avaient rendu si bon service et filâmes au plus vite. La pluie, une pluie
comme il en tombe surtout aux tropiques ne discontinua pas. Nous cherchâmes où
camper – il fallut faire une heure avant de trouver des habitations.
En somme nous ne fîmes guère plus de 14 kilom. en ce jour, mais fûmes plus fatigués que si nous avions fait le double.
La pluie passée, il fallut encore le reste de la journée pour nous sécher. Si la
pluie revient un peu souvent, mes effets seront usés avant la fin du voyage. La tente
menace déjà ; mon lit de campagne ne me porte plus, j’ai peur de me retourner dessus la nuit et ainsi de suite.
Pas de nourriture autre qu’une quinzaine de chèvres. Je vous ai déjà dit je crois
qu’elles ne pèsent pas lourd ici. Quatre hommes au plus y trouvent leur compte. On
dirait des chevreaux.
Jeudi 8 février – Nous ajoutons 25 kilom. à toute la liste. Au Sud de notre route
nous laissons une plaine de papyrus à perte de vue. Si les Nègres étaient travailleurs
comme les Européens, ces plaines qu’aujourd’hui on a tant de peine à traverser formeraient de magnifiques champs de blé, ou au moins de larges rizières ; depuis des
siècles sans doute les papyrus pourrissent dans ces bas fonds. La culture laisserait un
tout petit passage pour le ruisseau ou la rivière qui existe toujours dans ces plaines
de papyrus. C’est sans doute la végétation si puissante en ces pays qui obstrue le lit
des rivières, et celles-ci s’étendent en marais qui couvrent tout le fond de la vallée.
Après 3 heures nous traversons le marais, presque à pied sec, mais il faut être
leste car l’eau n’est pas loin. L’herbe heureusement était courte et plate, on pouvait y
voir. Puis pendant deux heures, nous suivons un beau petit lac découvert de 3 lieues
de long sur une demie de large. Les pélicans ont beau jeu là-dessus.
Quand c’est possible nous nous arrangeons pour camper chez un chef plus important, c’est plus commode pour la nourriture de nos hommes, mais aujourd’hui il
faudrait trop nous détourner de notre route. Nous campons donc chez quelques gens
assez pauvres.
6
« Komm her, komm herr » : en français « viens ici, viens ici ».
456
Ce qui nous frappe partout, c’est la maigreur effrayante de tous les gens dans les
villages que nous traversons, la famine a passé là-dessus, ici comme ailleurs les
sauterelles en sont la cause, ainsi que la grande sécheresse qui dure depuis une année.
Nos gens s’amusent beaucoup de voir traire ici les chèvres ; c’est rare en effet
de voir cela en pays nègre. Il paraît qu’il faut s’adresser à plus d’une pour avoir un
verre de lait.
Vendredi 9 février – Après 17 kilom. nous arrivons chez un petit chef : ordinairement chaque chef a une colline sur laquelle on compte un ou plusieurs villages. On
voit que nous approchons de la frontière d’une province car il y a beaucoup moins
de population et par contre plus de broussaille. Ce sont les guerres plus ou moins
vieilles qui font tout cela.
Le chef chez lequel nous campons à l’air à son aise. Entre ses différentes maisons toutes assez grandes, il y a plusieurs cours toutes très propres et bien balayées.
Il est à remarquer ici que les grandes cours où on enferme les troupeaux de vaches la
nuit, sont toutes aussi bien balayées tous les matins et tout le fumier retiré sur les
bords. Ces cours sont toujours en pente. On change de place assez souvent pour le
bétail ; il n’y a que les veaux qui soient mis à l’abri dans des huttes.
Si nous n’avions pas eu la Nyavarongo devant nous, nous aurions pu faire plus
de chemin ; mais cette rivière déjà traversée une fois dans son cours vers le Nord,
nous revient aujourd’hui sous forme d’un petit fleuve. Il faut prendre son temps et
faire réunir d’abord les pirogues qui nous aideront à la passer.
Samedi 10 février – Une plaine de plus d’une lieue de large nous sépare encore
du fleuve ; elle doit être assez souvent inondée. En la passant, nous remarquons
qu’elle brûle. Par endroits nous voyons toute une ligne de petite fumée qui s’élève,
et la terre brûle un peu les pieds de nos hommes, la chaleur se fait sentir même à
travers nos souliers. Il y a là une richesse que ne connaissent pas nos Nègres : ce ne
peut être que de la tourbe à laquelle les indigènes auront mis le feu depuis bien longtemps peut-être, la pluie même ne l’éteint pas. Si toutes ces plaines couvertes de
papyrus recelaient une bonne couche de tourbe ce serait une bonne fortune pour ce
pays qui manque presque partout de combustible.
Sur le bord de la plaine, nous trouvons notre Nyavarongo qui a bien de 15 à
20 m. de large sur 4 ou 5 de profondeur. Il est rapide et coule à pleins bords. Ses
eaux sont même toutes jaunes et charrient pas mal de roseaux et de plantes aquatiques. Nous avons quatre pirogues et dans l’espace d’une heure et demie toute notre
petite caravane est passée, il faut payer pour le passage et ces braves gens le méritent
bien.
Ce fleuve formait jadis la limite du Rwanda ; partout les pays d’ici jusqu’aux
plus petits sont séparés les uns des autres par au moins un petit cours d’eau ; sous ce
rapport tout est bien réglé. Mais depuis 80 ans environ le Rwanda s’est annexé encore tout le pays que nous allons traverser pendant cinq jours et que nous appelons
le Kissaka. Les anciens rois de Kissaka réclament leur indépendance mais elle est
perdue pour longtemps sans doute, car les Européens qui entrent dans ces pays ont
457
l’ordre de les laisser avec les limites politiques qu’ils ont actuellement ; cela coupe
court à bien des difficultés.
Nous faisons 3 lieues encore dans cette province avant de trouver un bon campement. Nous arrivons enfin à un charmant endroit. Bien peuplé, et situé entre deux
beaux petits lacs.
Nous trouvons des gens qui font de la bouillie avec des racines de bananiers
qu’ils râpent et écrasent sur de grosses pierres ; c’est une nourriture des plus pauvres
et surtout des plus malsaines, ceux qui n’ont que cela deviennent bientôt d’une maigreur effrayante ; ils contractent même des maladies d’intestins auxquelles beaucoup
succombent.
dimanche 11 février – Depuis quelques jours la route était plus facile, il y avait
moins de montagnes, mais dans le Kissaka, cela recommence. Tous les plus beaux
villages sont perchés sur les hauteurs assez difficiles à escalader, il y a chaque fois
un beau et large plateau, où la banane a l’air de bien prospérer. Ces plateaux retiennent l’eau de pluie sans doute, car les pluies ne sont pas tellement abondantes.
Nous ne faisons que 17 kilom. : c’est qu’il faut se régler ici d’après les hôtels
qu’on trouve, c’est un peu comme en Europe. L’hôtel d’ici, c’est un chef un peu plus
considérable ou plus bienveillant chez lequel on trouve facilement de quoi manger.
Notre guide est chargé de les découvrir.
Quel beau pays et comme une mission ferait bien ici. Espérons que cela ne tardera pas trop. Pour le moment nous essayons de gagner les gens qui viennent assez
volontiers causer avec nous, mais à la suite de leur chef seulement ; on respecte trop
celui-ci et on le craint trop pour oser venir voir le Blanc sans sa permission.
Lundi 12 février – Nous trouvons une population de plus en plus dense : mais
en même temps, que de misère. Cela dure depuis quelques années dit-on. De ce fait
on voit pas mal de bananeraies envahies par l’herbe et abandonnées. Depuis des
années c’est d’ici surtout et de tout le Rwanda que sortent les esclaves ; on veut
avoir des étoffes surtout, et les chefs de village, vendent dit-on, les enfants, les filles
surtout. De fait depuis deux ans qu’existe notre mission de l’Usui, nous en voyons
passer des quantités, c’est-à-dire, que secrètement on en fait passer des quantités.
Je regrette de n’avoir pas un peu plus de temps ; j’en aurais profité pour visiter
de plus près cette province de Kissaka qui est une des plus peuplées de tout le
Rwanda. Nous avons fait 19 kilom. Les cours d’eau sont toujours très gênants.
Mardi 13 février – Encore 20 kilom. Les gens se montrant de plus en plus avenants par ici, nous en profitons pour prendre une foule de renseignements sur ce
pays, où nous espérons revenir bientôt.
Il me reste quelques belles perles encore, et le voyage touche à sa fin ; les petites
filles ne se font pas prier et n’ont pas peur de venir : c’est bon signe pour plus tard. Il
y en a une même un peu plus avisée qui m’apporte en retour quelques œufs. Quand
je repasserai j’aurai là des amis tout trouvés.
On s’aperçoit sans doute aussi que je paie assez bien les chèvres, et on
m’apporte des cadeaux de partout. Chaque petit chef des environs a hâte de venir. Il
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y en a même qui ne viennent que le matin au départ, ceux-là nous suivent au camp
suivant pour avoir leur étoffe.
Au moment de quitter, une femme sort des champs de maïs et nous demande de
suivre notre caravane. Il paraît qu’elle nous suit depuis hier, mais à distance. C’est
une femme pauvre de l’Uganda qui a été revendue trois fois déjà, et est fatiguée du
métier d’esclave ; nos hommes lui ont dit sans doute qu’avec nous elle serait libre.
Elle nous suivra.
Mercredi 14 février – Sur la Kagera, c’est la fin du Rwanda. Il a fallu environ
21 kilom. pour atteindre ce fleuve. Nous sommes campés chez le chef qui a la garde
du passage, à une demi-heure du fleuve que nous verrons demain. Ce fleuve on ne le
passe qu’à des distances assez éloignées ; ses bords ne sont pas habités partout. A
bien des endroits il doit remplir de ses eaux des vallées assez larges. Un peu au Sud
de l’endroit où nous campons il est resserré entre deux montagnes et il y a là deux
petites chutes qui se suivent de près, je n’ai pas eu le temps d’aller les voir. Au nord
de notre passage au contraire il s’élargit démesurément et il se forme presque en lac.
Nous ne sommes pas arrivés au camp que voici déjà le maître de l’esclave qui
nous a demandé protection. Il réclame son bien dit-il ; l’esclave de son côté prétend
qu’elle est toujours maltraitée, qu’elle mourra de misère chez ce maître. Comme il
s’agit d’un prix assez minime, nous proposons de racheter la femme et cédons à cet
effet quelques-unes de nos chèvres, car de l’étoffe nous n’en avons plus guère. Le
marché est accepté. La femme a bien l’air un peu rébarbative et assez peu disposée à
travailler, mais pour nous, nous avons racheté une âme, espérons-nous. Nous nous
proposons de la laisser bientôt à notre refuge de l’Usui.
Aujourd’hui nous quitte l’homme que le roi du Rwanda nous avait donné pour
nous faire traverser heureusement son pays. Nous avons été favorisé de trouver une
si bonne pâte, et lui donnons un beau cadeau, car nous tenons à ce qu’il nous quitte
dans les meilleurs termes ; il va retourner chez son maître et il est bon qu’il lui dise
qu’il fait bon vivre avec les Blancs. Nos confrères dans l’intérieur du pays seront les
premiers à profiter des bonnes lunes du roi, et moi-même je trouverai le passage
dans le pays de plus en plus facile à l’avenir.
Je ne sais pas trop ce que je vous écris en ce moment : c’est la nuit, et mes
braves porteurs contents d’arriver bientôt au bout de leurs peines, chantent tellement
bien et surtout tellement fort, tout à côté de ma tente que mes idées ont bien de la
peine à se suivre. C’est mieux je crois de poser la plume et de nous préparer à passer
le pori demain d’autant plus que l’étape doit être longue.
Jeudi 15 février et vendredi 16 février – Passage de la Kagera et du pori du
Karagwe. 27 kilom. et 37 kilom. De bonne heure il faut faire lever nos gens, il faut
s’y prendre en effet de manière à ne coucher qu’une fois en compagnie des bêtes
sauvages.
Nous avons d’abord 3 barques pour passer la Kagera. Celle-ci est formée à assez
peu de distance d’ici du Ruvuvu et du Nyavarongo que nous connaissons déjà ; à
eux s’ajoute encore ce qu’on a appelé jusqu’ici l’Akanyaru-Kagera. Le tout réuni
forme un assez joli volume d’eau. A l’endroit où nous le passons nous ne trouvons
guère que 25 m. de large sur une profondeur que je n’ai pu mesurer ; mais il paraît
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qu’il y a quelques jours, il était deux fois plus large, et les grosses pluies ne font que
commencer. Je bénis le Ciel de ce que le fleuve ne nous fait pas plus d’obstacles ; ce
sera là pour nous dorénavant la porte du Rwanda. On dit qu’il y a des hippopotames
et même des crocodiles. Nous ne les avons pas rencontrés.
Le pori ne nous offre rien d’intéressant. En plusieurs endroits le pays est absolument plat et doit être sous l’eau pendant quelques mois de l’année. Le deuxième
jour un de nos hommes un peu chasseur a la bonne fortune de nous tuer un
zèbre ; cela nous a fourni de la viande pour deux jours ; nos hommes avaient fini
leurs chèvres. Le chasseur a emporté comme trophée la queue de la bête : c’est la
mode.
Quand on a un pori devant soi, on passe toujours la plus grande partie le premier
jour ; mais cette fois dès le midi du premier jour nous fûmes arrêtés par la pluie.
Celle-ci devint tellement forte que pour ne pas disperser tous nos hommes nous
résolûmes de camper. On eut bien de la peine à dresser ma tente, et à peine fut-elle
debout que tous ces pauvres tout grelottants se huchèrent dessous ; après deux
heures quand la pluie enfin cessa, elle n’en fut pas plus propre. Le difficile alors fut
de faire du feu ; pas moyen de trouver nulle part une paille sèche. On fut réduit à
refendre une branche desséchée en petits copeaux, minces comme des allumettes.
Quand on en eut réuni à force de patience un petit monceau, je trouvai une bougie
qu’on m’usa presque entière avant d’obtenir suffisamment de feu. Mais quand le feu
enfin pétilla un peu, il aurait fallu voir la joie de tous ces sauvages, dansant autour
de leur feu pour se réchauffer plus vite. La nuit survint bientôt, tous couchèrent à la
belle étoile. Chacun se fit son petit lit d’herbes fraîches sans s’inquiéter des rhumatismes qui pourraient s’ensuivre.
Le lendemain de grand matin, il fallut être debout ; la messe doit être sacrifiée,
nous étions trop mal campés. Nos hommes n’ayant plus de nourriture à traîner, marchèrent d’autant plus vite jusqu’à la Kagera, qu’ils appelaient dans tous leurs
chants ; c’était pour eux la fin du pays inconnu, et le retour en pays connu.
Samedi 17 février – Campés au premier village de l’Usui nos hommes ne se firent pas prier le matin pour lever le camp avant le jour.
Rien de bien remarquable en route si ce n’est que nous passâmes par une belle
carrière très exploitée de terre à pipe. C’est je crois un grès très fin que creusent nos
indigènes aux endroits où il est très tendre : la pipe est très curieuse. La terre après
avoir été finement pétrie et mêlée d’une substance noire qui relie fortement toutes
les molécules est toujours cuite au feu et devient dure comme la pierre. On y adapte
un long tuyau en bois. Toutes ces pipes sont d’un beau noir, bien luisant ; quelquefois elles sont revêtues d’ornements.
La pluie nous surprend dès les 10 h. ; plus d’ordre dès lors dans la marche. Nous
étions en pays tranquille, pas besoin de veiller sur les charges toutes confiées à des
hommes sûrs. J’arrive vers midi à l’endroit désigné pour le camp, avec les tout premiers. Mais les derniers dont les charges ne diminuent pas de poids avec la pluie,
n’arrivent brisés de fatigue, que vers les 3 heures du soir. Ils font pitié, ce n’était pas
le repos après le pori.
Cependant j’avais grande envie d’arriver à la mission le soir même. Nous avions
fait 27 kilom. déjà le matin, il nous en restait 20 encore à faire.
460
Je choisis quatre hommes des plus robustes ; et prenant avec moi deux couvertures seulement pour la nuit, je repartis à 4 h. pour arriver le soir même à la mission.
C’était Dimanche le lendemain et je ne pouvais arriver juste au moment où les néophytes de la mission sortiraient des offices du matin. On aurait eu de la peine à
m’excuser. Au reste j’étais dans un accoutrement qui ne sentait guère la grande
tenue, mieux valait entrer sans bruit le soleil couché.
Les couvertures étaient nécessaires ; chaque missionnaire n’a que les siennes qui
le suivent partout. Il en est ainsi pour le couvert : assiette, verre et cuillère nous
suivent toujours.
Inutile de vous dire que les confrères furent bien surpris. La joie fut d’autant
plus grande. Pour me reposer de mes 50 kilom. nous causâmes bien avant dans la
nuit.
Ma caravane était en des mains sûres ; j’avais laissé deux de nos chrétiens pour
l’amener à bon port. Elle arriva, chantant les plus beaux refrains vers les 11 h. du
matin.
Grâces soient rendues à Dieu, qui nous a gardés tout le long de la route et ramenés sains et sauf après nous avoir donné les meilleurs succès.
Je m’arrête ici.
Peut-être pourrais-je ajouter quelques lignes plus tard pour vous ramener avec
moi jusqu’au Bukumbi.
Bien cher frère, puissent ces pauvres pages qui m’ont coûté pourtant pas mal de
peines au soir de chacune des journées de ce rude voyage, vous inspirer un peu plus
d’intérêt encore pour notre mission. Je vous rappelle que je les ai écrites uniquement
pour les frères et sœurs ainsi que pour les quelques amis qui ne seront pas scandalisés de lire de telles trivialités sorties de la plume des missionnaires.
Je vous embrasse tous affectueusement dans le Seigneur.
+ Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
461
462
3
CORRESPONDANCE DE MGR HIRTH
DE NOVEMBRE 1899 A MARS 1900
463
464
DOCUMENT N° 3
Budget du Vicariat apostolique du Nyanza méridional
pour l’année 1898-1899
présenté par Mgr Hirth
à « l’Association pour la Propagation de la Foi
et du Rosaire vivant »1
Avec ce rapport financier se profile le projet du Vicaire apostolique pour le
Rwanda : « On dit que les habitants de ce pays relativement grand, sont nombreux
et bien doués ». Il affirme, en outre, la crainte de Mgr Hirth face à l’établissement
des missionnaires anglicans dans ce royaume.
TABLEAU POUR SERVIR A LA REPARTITION PROCHAINE, (doit être
revenu entre les mains du Conseil central de Lyon, au plus tard, le 1 er décembre)
VICARIAT APOSTOLIQUE DU NYANZA MÉRIDIONAL : ANNEE 1899 –
1900.
A.- POPULATION : - Catholiques :
5 386
- Hérétiques :
800 environ
- Infidèles :
1 500 000 environ
B.- CONVERSIONS d’infidèles ou d’hérétiques dans l’année : 407
C.- CLERGÉ : - Missionnaires étrangers : 16
- Catéchistes indigènes : 103
D - EGLISES OU CHAPELLES : 43
E.- SEMINAIRES, COLLEGES, ECOLES, HOPITAUX ET AUTRES
ETABLISSEMENTS :
- Ecoles de garçons : …….…..… 4
- Ecoles de filles : …………....… 1
- Orphelinats de garçons : .…….. 1
- Orphelinats de filles : ….….….. 2
- Dispensaires pour malades : …. 4
1
A.G.M.Afr., Rapports et lettres de Missions,Nyanza méridional : 1898-1899, N° 16183.
465
F. - OBSERVATIONS SUR L’ETAT DE LA MISSION (Exposé d’une manière
sommaire, l’état actuel de la Mission et les prévisions concernant son avenir) : Nous n’avons qu’à remercier Dieu des progrès qu’il a daigné faire faire à
cette mission pendant cette année. Ces progrès ne sont pas très rapides, il est
vrai, mais ils n’en montrent pas moins le travail lent et réel qui transforme peu
à peu les populations les plus voisines de nos stations. Le malheur est que nous
ne pouvons avoir encore que quatre stations occupées par des missionnaires européens ; les ressources nous font défaut, et par le fait les missionnaires manquent. Ceux indiqués ci-contre, sont loin d’être toujours valides. Notre cinquième station, dans l’Ururi, à l’Est du lac, n’a pu être reprise encore cette année, et ainsi toute la moitié Est du Vicariat reste inoccupée par nous. Les ministres protestants en ont profité dernièrement pour se faire réserver pour eux
exclusivement, par l’autorité militaire du district, la meilleure portion de cette
partie. Des stations militaires se sont fondées depuis une année dans le Rwanda
qui occupe tout l’Ouest de ce Vicariat. On dit que les habitants de ce pays relativement grand sont nombreux et bien doués. Plaise à Dieu que les missionnaires puissent bientôt occuper eux aussi ce pays ! Nous allons du moins essayer cette année avec votre bienveillant secours.
G.- RESSOURCES ANNUELLES A LA DISPOSITION DU CHEF DE LA MISSION
a.- Ressources annuelles du Vicariat apostolique, non compris les allocations
de l’Œuvre de la Propagation de la Foi : Rien de fixe en dehors des
Allocations de l’Œuvre de la Propagation de la Foi et de l’Œuvre de la
Sainte Enfance.
b.- Allocations faites par des Associations étrangères au Vicariat apostolique
et différentes de celles de la Propagation de la Foi.
H. - DEPENSES ANNUELLES A LA CHARGE DU CHEF DE MISSION
a.- Dépenses pour le personnel de la Mission
évaluées pour l’année à………………………………...…. 52 000 francs
b.- Dépenses pour l’entretien annuel des
établissements fondés (1)……………………...……..…...…7 400 francs
c.- Dépenses pour les établissements en construction :
- Eglise du Bukumbi (2)…………………………..…...… 3 500 francs
- Eglise d’Ukerewe…………………………...….…..…... 5 700 francs
- Créations de nouvelles chapelles…….……….....….….. 2 300 francs
- Entretien des catéchistes…….…………………..….… 10 300 francs
- Entretien des orphelinats………….…..……………….. 8 100 francs
- Premiers frais pour fondation du Rwanda (3)……….… 9 000 francs
- Premiers frais pour fondation d’Usinja, Kome .……..… 4 000 francs
- Rachats d’enfants……………………….………...……. 2 500 francs
- Ecoles ……………………………………....………….. 2 600 francs
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- Dispensaires………………...…………………….…… 1 280 francs
- Entretien et construction de bateaux sur le Nyanza
pour le service de la mission……..………………......... 1 250 francs
- Ecole des catéchistes à Ukerewe……………..………… 1 600 francs
- Voyage de retour des Missionnaires malades…..…..…. 6 500 francs
.
Total des dépenses de l’année…………….. 118 030 francs
J.- OBSERVATIONS GENERALES : 1899-1900
(1) Il faut rebâtir à neuf au Bukumbi toute la résidence des missionnaires.
(2) Le construction de l’église n’a pas pu être achevée l’année dernière ; les ressources manquent, et les frais dans toutes nos stations ont beaucoup augmenté : les sauterelles et la sécheresse ont eu pour suite une extrême disette.
A Ukerewe, il y a près de 600 néophytes et point d’église.
(3) Dans le Rwanda qui doit un jour être traversé par la grande voie centrale du
chemin de fer du Cap au Nil, il nous faudrait à tout prix prévenir les hérétiques. A Usinja et Kome, il y a déjà une chrétienté de vingt néophytes et
100 catéchumènes ; ils sont à trois journées de tout missionnaire ; il leur
faudrait des prêtres à poste fixe. C’est toujours un grand regret pour nous de
ne pas disposer de sommes plus considérables pour les catéchistes placés
dans les villages éloignés et les différentes annexes de nos stations. De
même aussi le budget de nos écoles se trouve beaucoup trop réduit. Ce sont
les écoles cependant et les catéchistes qui préparent la besogne aux missionnaires, et souvent remplacent celui-ci Par ailleurs nos dépenses comme par
le passé sont démesurément grossies par les frais de transport de tous nos articles d’échange, à dos d’homme, de la côte au Nyanza.
Jean-Joseph
des P. Bl. – Vic. ap. Ny. m.
467
DOCUMENT N° 4
Lettre du 15 novembre 1899
à Mgr Livinhac2
Dans cette lettre, Mgr Hirth annonce son départ de reconnaissance vers le
Rwanda, ce qui légitime son absence du Chapitre Général de la Société des Missionnaires d’Afrique. Ce chapitre aura lieu au mois d’avril 1900. Monseigneur
demande du renfort en personnel, plus particulièrement en frères.
Bukumbi, le 15 Novembre 1899
Monseigneur et très Vénéré Père,
Par le P. Achte j’ai pu envoyer à Votre Grandeur quelques mots. Je ne veux pas
aujourd’hui quitter le Bukumbi sans venir vous demander encore de vouloir bien
recommander tout spécialement à Dieu notre expédition au Rwanda, qui sera loin
d’être terminée au moment où celle-ci pourra vous arriver.
Nous rencontrerons sans doute bien des difficultés ; mais malgré tout nous
avons confiance. Tout le monde me dit qu’il faut faire un long détour par le Tanganika ; je ne sais encore ce que nous pourrons décider une fois arrivés en Usui, mais
je crains surtout que personne ne veuille nous suivre.
Peut-être dans l’Usui, désignerai-je le P. Brard pour supérieur de la fondation
nouvelle. Le P. Schneider qui est là depuis 4 où 5 mois est dans une situation qui
m’inquiète, il a trop de jours où la tête est absolument malade.
C’est surtout cette fondation au Rwanda que Votre Grandeur elle-même m’a invité d’entreprendre cette année qui m’empêchera d’assister au Chapitre : Vous voudrez bien excuser cette absence : voyage pour voyage, j’aurais bien cent fois préféré
le chemin battu qui va à la côte, que le voyage d’aventures que je vais entreprendre.
Sous peine d’être devancé, je ne pouvais pas retarder d’un moment notre pieuse
expédition. Que Dieu nous garde et sa bonne Mère ! On dit qu’il y a là-haut dans ce
pays fermé, deux millions d’habitants qui ne connaissent pas le don de Dieu.
Oh ! dès l’année prochaine, daignez nous envoyer beaucoup de missionnaires ; nous espérons réussir toujours assez pour ouvrir la voie à beaucoup de confrères. Nous sommes bien certain d’ailleurs que les ministres ne nous laisseront pas
longtemps seuls, si tant est qu’ils ne nous ont pas déjà prévenus.
2
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 15 novembre 1899 à Mgr Livinhac, N° 095044.
468
Après Pâques seulement, si je reviens, je compte envoyer deux Pères à KomeBwingo, où nous avons une trentaine de néophytes et plus encore de catéchumènes.
Cette petite station à deux jours du Bukumbi s’impose.
Vénéré Seigneur et Père, nous sommes toujours à court de Frères aussi. Depuis
95 que je suis revenu ici, j’ai veillé plus à faire le métier de Frère qu’à faire le catéchisme. Si je ne spécifie pas à votre Grandeur le nombre de missionnaires que nous
voudrions voir arriver l’année prochaine, c’est que nos désirs pour l’Usmao, le Nera,
pour tout l’Ouest surtout n’ont point de bornes, et que d’ailleurs, Votre Grandeur
connaît mieux que nous ce qui convient pour assurer le progrès de cette mission.
Vous remerciant d’avance, du soin que vous voudrez bien prendre de nous, j’ose
vous prier d’agréer Monseigneur et très-Vénéré Père, l’hommage des sentiments de
filiale soumission et d’affectueux dévouements avec lesquels je suis
de votre Grandeur l’humble fils et obéissant
serviteur en N.S.
Jean-Joseph
des P.Bl. – Vic. ap. Ny. m.
Ci joint une petite statistique qui est bien
en retard. J’ose vous prier de m’excuser.
469
DOCUMENT N° 5
Lettre du 15 novembre 1899
à son frère, l’Abbé Ernest3
Mgr Hirth annonce à son frère le grand départ vers le Rwanda. Il lui donne
mission de saluer ses vieux parents et ses amis, en leur demandant de se préparer à
soutenir sa nouvelle fondation.
Bukumbi, 15 Novembre 1899
Mon bien cher Frère Ernest,
C’est un peu toujours la même rubrique : je trouve de moins en moins le temps
de vous écrire. Cette fois je vous envoie ces quelques lignes pour vous annoncer que
je vais me mettre en voyage pour quelques mois : ce sera long mais priez le bon
Dieu pour qu’il me ramène si c’est sa volonté.
Ce Vicariat a reçu un renfort assez considérable, le mois dernier… cinq Pères et
un Frère, mais par contre nous en avons perdu 3 aussi dans l’année, qui ont dû rentrer, entre autres le P. Huwiler des environs de Bâle, qui n’a pu s’acclimater ici :
trois fois in extremis en 2 ans. S’il arrive bien en Alsace, vous pourrez avoir sa visite, il vous dirait ce que mes lettres ne peuvent vous dire.
Nous avons de grands projets cette année ; s’ils doivent réussir un peu, je
compte vous donner des nouvelles bientôt.
Veuillez tranquilliser la famille à mon sujet, et que tout le monde prie beaucoup.
Si le bon Dieu nous bénit, nous aurons besoin de bien des choses pour fonder des
stations nouvelles que nous rêvons.
Cette année, à cause de la grande disette qui règne partout, nous ne pouvons recevoir nos affaires de la côte, manque de porteurs. Tout traîne en route, et nous paierons plus du double des autres années : force nous sera de jeûner un peu nous aussi,
je veux dire de jeûner plus qu’à l’ordinaire.
Comme je ne puis écrire à personne par ce courrier, vous voudrez bien vousmême me rappeler au souvenir de la famille ; ainsi qu’à la famille et à l’Abbé Wurkerer ; avec ce dernier surtout je suis en retard, il a dû perdre tout courage pour quêter. Même si je ne tarde pas trop à vous écrire, mes lettres traîneront, je serai bien
loin de tout bureau de poste.
3
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 15 novembre 1899 à son frère, l’Abbé Ernest, N° 096114.
470
Adieu bien cher Frère, moins que jamais vous m’oublierez au saint autel. Je
vous prie d’embrasser pour moi les chers vieux parents, et vous embrasse moi-même
bien affectueusement dans le Sacré Cœur de notre bon maître.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Je ne vous envoie pas de liste cette année. Vous pouvez la faire facilement vousmême. Songez seulement que nous voudrions fonder deux stations nouvelles, donc
bâtir deux chapelles et les meubler. Faites le tour de votre église et vous verrez que
vous avez de quoi travailler et nous aussi.
471
DOCUMENT N° 6
Lettre du 22 novembre 1899
à sa sœur Virginie4
Il s’agit d’une lettre familière à sa sœur. Dans cette lettre, il relate les menus
détails de sa vie missionnaire, alors qu’il s’apprête à partir vers le Rwanda. Quelle
sera l’issue de ce voyage ? Il va vers l’inconnu... En ce 22 novembre, il souhaite à
sa sœur une heureuse année 1900.
En route pour l’Usui, 22 Novembre 1899
Ma bien chère Sœur,
Il y a bien de nouveau quelques mois que je ne vous ai plus écrit. J’ai pu échapper enfin pour quelque temps au Bukumbi, où depuis quatre ans je n’ai pu trouver un
petit instant de repos. Après avoir pu construire notre église, il a fallu reconstruire
aussi notre maison d’habitation, faire une nouvelle maison d’école, etc… tout en
continuant l’instruction de nos chrétiens et catéchumènes.
Depuis quelques jours j’ai quitté le Bukumbi pour me rendre dans l’Usui ; j’ai
repris la vie des camps, et je profite d’une halte pour vous envoyer ces quelques
mots qui vous diront que je ne vous oublie point. On se plaint partout que je n’écris
point : c’est que pour écrire, il faudrait avoir un peu de temps, et c’est le temps qui
me manque partout. Même en voyage, je trouve suffisamment à faire, ce n’est pas si
facile que chez vous. J’ai pris avec moi, tout ce qu’il faut de plus urgent pour fonder
une nouvelle station ; tous ces petits riens qu’il faut pour établir une mission sont
portés à dos d’homme, ainsi que les tentes de voyage, le lit pour coucher, la chapelle, la cuisine, et surtout les ballots d’étoffe et les sacs de perles pour trouver les
porteurs en route et les nourrir. Quel travail et quels soucis que nous donnent tous
ces hommes tout le long de la route !... vous n’en avez pas d’idée. Aussi on ne
voyage pas pour son plaisir ici ; ajoutez à cela les longues marches, les marais difficiles...
N’allez pas croire que je suis encore à gémir pour cela, non point. Dieu veille
sur nous ; mais il fallait bien vous montrer un peu les différents petits soucis que
nous avons, vous prierez d’autant plus le bon Dieu pour nous. Par ailleurs nous
sommes heureux de voyager moi et mes confrères, parce que nous allons essayer
une nouvelle fondation bien loin de notre Bukumbi, dans un pays qu’on dit avoir
4
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 22 novembre 1899 à sa sœur Virginie, N° 096115.
472
plus de 2 millions d’habitants. Nous ne savons pas encore si Dieu nous ouvrira ce
pays, et quand vous recevrez ces lignes, ne manquez pas de prier beaucoup pour la
réussite de nos projets. D’ici Pâques que je serai en route, je tâcherai de vous envoyer de temps en temps un petit mot, afin que vous ne nous oubliiez pas auprès de
Dieu.
Nous sommes à deux jours de la Ste Catherine. Dites à la bonne maman que je
ne l’ai pas oubliée, pas plus que la bonne Catherine et ses enfants.
Bonne année à tous aussi ; que le bon Maître vous conserve tous en pleine santé,
et qu’il vous comble plus que jamais de ses grâces.
Si maman a fait préparer des bas noirs encore cette année, veuillez les envoyer à
la Procure de Zanzibar.
Embrassez je vous prie notre cher papa ; aujourd’hui je suis trop mal installé
pour lui écrire. Vous aurez sans doute de la peine vous-même à me déchiffrer. Avec
cela les nègres m’entourent au point que je ne sais pas trop ce que je vous écris.
Mille remerciements pour tout ce que vous faites pour moi. Que Dieu bénisse
aussi tous ceux et celles qui travaillent avec vous à soulager nos chers noirs. Je reste
avec plus d’affection que jamais.
Votre bien dévoué frère en N. S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Mille choses aimables à toute la famille,
avec mes respects à Mr le Curé.
473
DOCUMENT N° 7
Lettre du 23 novembre 1900
au Père Louis Burtin5
Dans cette lettre, il s’excuse de n’avoir pas fait de rapport à la « Congrégation
de la Propagande », appelée aujourd’hui « La Congrégation pour l’Évangélisation
des Peuples ». Monseigneur souligne deux difficultés de son travail : la santé souvent ébranlée de ses confrères et l’inexpérience de missionnaires encore jeunes. Il y
déclare : « si je reviens heureusement de ce voyage », il fera son rapport à qui de
droit et demandera du soutien.
En route pour l’Usui, 23 Novembre 1899
Mon révérend et bien cher Père,
Vous voudrez bien m’excuser un peu si depuis trois années, je n’ai pu écrire une
seule fois même à la Propagande, pour rendre compte de nos oeuvres. Je n’ai pas été
heureux au Bukumbi depuis mon retour d’Europe, j’ai eu tout le temps une besogne
à laquelle j’étais loin de suffire ; si je ne voulais pas laisser cette mission, qui nous
offre plus de difficultés que toutes les autres, retourner tout à fait en arrière, il fallait
bien faire moi-même le travail que des confrères toujours malades ou bien trop nouveaux ne pouvaient pas faire. Depuis quelque temps enfin, le P. Chomerac peut
s’occuper de cette mission. Le peu de répit que je trouve, je le consacre à visiter les
autres stations de ce Vicariat ; je suis en route pour l’Usui, ou depuis deux ans nous
avons une station que je n’ai même pas vue encore. De là je dois me rendre dans la
partie Ouest du Vicariat, au Rwanda, pour essayer de faire une nouvelle fondation : on y dit la population très dense.
Si je reviens heureusement de ce voyage qui doit durer plusieurs mois, je
compte faire mon rapport à la S. Congrégation dès les premiers jours de mon retour.
En attendant, permettez que je vous envoie ces quelques lignes que je vous trace en
route pour vous prier de vouloir bien m’excuser auprès de son Em. le Cardinal Préfet, et vous demander aussi de continuer à exposer nos besoins. Plus que jamais,
nous avons besoin de grands secours : la construction des églises nous épuise, et
puis nous avons toujours aussi, sinon la famine, au moins une disette extrême, à la
suite des sauterelles et du manque de pluie. Ajoutez à cela les nouvelles fondations à
faire dans ce pays de Rwanda, qu’on dit peuplé de deux millions d’habitants. C’est
5
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 23 novembre 1899 au Père L. Burtin, N° 095045-095046.
474
un pays que les ministres vont bien nous disputer. Ceux qui s’y sont rendus les premiers ont rapporté qu’ils allaient soulever l’opinion en Angleterre en faveur de ce
pays bien plus qu’on ne l’a fait en faveur de l’Uganda. Les ministres allemands ne
seront pas en retard.
Le bien se continue tout doucement dans nos différentes stations, comme vous
pouvez le voir par le petit rapport de notre bulletin.
Excusez-moi vous-même, si je ne vous en écris pas plus long ; ce n’est pas facile au milieu de tout le bruit d’un campement, et puis, je ne peux pas non plus me
dérober pour longtemps aux gens qui assiègent ma tente ; ils ne comprendraient pas
un missionnaire qui ne passerait chez eux que pour s’enfermer dans sa tente.
Je n’ai pas besoin de solliciter vos prières, surtout pour les fondations projetées.
Nous avons été heureux de recevoir, il y a quelques jours les six nouveaux confrères. Mais pendant l’année aussi, trois des anciens ont dû reprendre le chemin de la
côte.
Veuillez agréer, mon révérend et bien cher Père, avec l’expression de toute ma
reconnaissance celle de mes sentiments les plus affectueusement dévoués en NS.
Jean-Joseph
des P. Bl.
Vic. ap. Ny. m.
475
DOCUMENT N° 8
Lettre du 29 novembre 1899
à son frère, l’Abbé Ernest6
Cette nouvelle lettre à son frère prêtre fait allusion aux tensions vécues avec
l’autorité coloniale allemande. De plus, c’est une lettre de remerciements pour tous
ses bienfaiteurs : « Partout j’ai des dettes de reconnaissance à honorer ». Il
s’excuse de ses silences.
En route pour l’Usui, 29 Novembre 1899
Mon bien cher frère,
Avant mon départ du Bukumbi, je vous ai écrit à la hâte quelques mots. Je ne
sais pas s’ils vous auront satisfait, car ils faisaient à peine allusion à votre bonne
lettre de fin Juillet. Depuis, j’ai reçu les quelques lignes du 31 Août. Je ne saurais
assez vous remercier de tout ce que vous avez fait pour nous pendant cette année :
vous avez raison au reste de vous plaindre un peu de moi ; j’aurais du faire
l’impossible afin de vous donner plus souvent de nos nouvelles ; c’est moi, c’est la
mission qui en premier lieu y a perdu. Mais que voulez-vous, comme je vous l’ai
écrit il y a quelques jours, avec tout mon travail à moi j’ai été obligé trop longtemps
à faire celui de deux autres missionnaires. C’est en pleine forêt que je vous écris
aujourd’hui ; quoique dans le petit camp qui m’entoure on fasse bien du bruit, je suis
encore plus tranquille que dans l’une quelconque de nos stations.
Vos envois d’argent ont dû arriver dans nos procures, déjà on m’a accusé réception d’une partie, le reste suivra. Si je ne vous ai pas parlé davantage de notre détresse, c’est que le temps m’a absolument manqué, je vous l’ai dit ; c’est aussi que je
craignais la publicité. Nous n’avons pas la famine proprement dite, mais c’est une
quasi famine, une extrême disette pour les pauvres gens surtout, et nous en sommes
de ceux-là. Or nos autorités qui sont loin de souffrir de la disette, n’aiment pas qu’on
parle de ces choses-là ; il en a coûté à plus d’un missionnaire d’avoir crié trop haut.
Vous comprenez, nous ne sommes pas très libres avec des gens extrêmement susceptibles, et quelquefois mieux vaut se taire et souffrir en silence plutôt que de compromettre les intérêts généraux de la mission. La protection qu’on est censé accorder
aux missions et dont on fait parfois tant de bruit, n’est pas toujours comprise ici par
6
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 29 novembre 1899 à son frère, l’Abbé Ernest, N° 096116.
476
ceux qui sont au pouvoir pour une année ou deux, comme on voudrait la comprendre
en Europe.
Je ne manquerai pas dans quelques jours d’écrire à Mgr Fritzen, je voudrais
pouvoir faire de même pour plusieurs autres bienfaiteurs, mais dans l’impossibilité
où je suis d’écrire à tout le monde, je vous prie de vouloir bien vous faire vousmême l’interprète de mes sentiments auprès de nos généreux bienfaiteurs
d’Ensisheim d’abord ; auprès du vénéré Mr Winterer, de ses dignes vicaires et de
toute la paroisse ; auprès du cher Abbé Deny d’Altkirch, et auprès de tous les amis
de l’œuvre, soit à Strasbourg, soit à Schlettstadt, Colmar, St Louis, etc. Je n’oublie
pas le cher et vénérable curé Erhardt. Sitôt que je pourrai, je songerai aussi à la
bonne Madame Jehl. Partout j’ai des dettes de reconnaissance ; s’il plaît à Dieu je
m’acquitterai un peu, sitôt que je trouverai une minute pendant le long voyage que
j’ai dû entreprendre et qui aboutira avec vos bonnes prières à la création de quelques
nouvelles missions.
Nous voyageons un peu à l’apostolique, car nous avons dû nous mettre en route
sans attendre nos ravitaillements de l’année. Que Dieu nous garde dans ce voyage au
long cours, c’est bien pour sa gloire et non pour notre plaisir que nous l’avons entrepris. Si je puis rentrer au Bukumbi pour Pâques je compte trouver les bonnes choses
que vous m’avez envoyées.
La bonne Année va venir bientôt ; que Dieu la bénisse pour vous tous. Dites aux
chers parents que tout en cheminant je songe souvent à eux et aux frères et sœurs.
Dites aussi au cher Abbé Wurker qu’il ne m’en veuille pas de mon silence et qu’il
travaille pour nous plus que jamais. Je me promets d’écrire un peu dans ma tente
toutes les nuits quand je n’aurai pas plus de six lieux dans les jambes. Son tour viendra donc.
Adieu, adieu, priez beaucoup pour moi qui vous promets de vous aimer toujours
mieux en N. S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
477
DOCUMENT N° 9
Lettre du 3 décembre 1899
à Mgr Livinhac7
Cette lettre apparaît assez circonspecte là où Monseigneur y fait allusion aux
tensions vécues entre l’un de ses missionnaires nouvellement arrivé et le Père
A. Brard qui va l’accompagner. Allusion faite à deux raisons qui l’ont poussé à
passer par le Burundi pour aller au Rwanda ; deux postes de mission existent déjà
au Burundi et il y aussi nécessité de prendre d’abord contact avec les autorités
allemandes qui sont établies à l’ouest du Rwanda. Monseigneur se veut prudent car
il craint des bruits de bottes dans la région.
Mission de l’Usui, 3 Décembre 1899
Monseigneur et très Vénéré Père,
Arrivé dans l’Usui depuis deux jours, nous essayons d’organiser notre caravane
pour avancer davantage vers l’Ouest. Nous avons eu bien du mal pour arriver même
dans Usui ; la famine surtout a achevé de dépeupler les derniers villages qui se trouvent tout le long de la route.
Ici, la mission n’a guère fait de progrès depuis deux ans qu’elle existe ; les confrères sont toujours encore dans leurs huttes provisoires, et surtout ils n’ont guère
encore gagné les sympathies du chef indigène et de la population. Personne ne vient
à la mission, si ce n’est quelques éclopés qui viennent en cachette. Le P. Schneider
assez fatigué de son séjour ici, de quelques mois à peine cependant, promet d’aller
un peu mieux quand le P. Brard aura quitté cette station. Si ce mieux pouvait durer
au moins !
Une grande difficulté pour notre voyage, c’est le manque de porteurs : tout le
monde veut profiter des quelques pluies qui sont enfin tombées, pour cultiver un peu
et échapper à la famine.
Nous comptons à défaut de route plus directe, passer par les deux missions de
Mgr Gerboin dans l’Urundi, passer de là au Tanganika et au Kivu, où se trouvent les
autorités qu’il nous faut tout d’abord essayer de gagner. D’après les bruits qui courent les officiers allemands auraient réuni le mois dernier environ 500 soldats pour
achever de battre les Manyemas du côté Kivu, d’autres disent que leur effort aurait
été dirigé contre le roi du Rwanda. Il ne fait jamais bien bon passer dans des pays
7
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 3 décembre 1899 à Mgr Livinhac, N° 095047.
478
qui ont subi une expédition militaire, mais avec la grâce de Dieu, nous tâcherons
d’observer la plus stricte prudence. Daignent vos prières nous assurer toujours cette
grâce.
Veuillez agréer Monseigneur et très Vénéré Père l’hommage de mes sentiments
de filiale affection et de respectueuse soumission en N. S.
Jean Joseph
Vic. ap. Ny. m.
479
DOCUMENT N° 10
Extrait de la lettre du 8 décembre 1899
à Mgr Fritzen, Evêque de Strasbourg8
Dans ce message à l’Evêque de Strasbourg, Mgr Hirth revient sur les difficultés
socio-économiques que connaît le Bukumbi en cette fin du 19 ème siècle.
Notre Dame de Lourdes, Usui, 8 Décembre 1899
(...)
Autour de la mission du Bukumbi plusieurs personnes sont mortes de faim ;
d’autres plus heureuses ont pu être recueillies et assistées dans leurs derniers moments par les missionnaires. C’aurait été le moment de recueillir beaucoup
d’enfants, car beaucoup de ceux qui étaient déjà orphelins ont été abandonnés par
leurs proches parents ; mais comment nourrir ces pauvres délaissés, quand il faut se
procurer à dos d’homme, une nourriture qui doit être achetée très cher déjà à 6 ou 8
journées de marche. Nul ne peut savoir encore quand nous serons soulagés ; les
pluies manquent toujours encore pour se mettre aux cultures, et les sauterelles ne
nous quittent quelques jours que pour revenir bientôt plus nombreuses.
(...)
8
A.G.M.Afr., Extrait de la lettre de Mgr Hirth du 8 décembre 1899 à Mgr Fritzen, N° 096117.
480
DOCUMENT N° 11
Lettre du 8 janvier 1900
à son frère, l’Abbé Ernest9
Il s’agit d’une note brève accompagnant la transmission de son journal. Les
noms de plusieurs bienfaiteurs sont mentionnés.
Près de la station militaire d’Usumbura,
Tanganika nord, 8 Janvier 1900
Mon bien cher frère Ernest,
Ci joint deux lettres ouvertes qui prennent la voie du Tanganika ; il y en a une
pour Mgr Fritzen et l’autre pour Madame Jehl. Veuillez les faire parvenir comme
vous le jugerez à propos, après les avoir cachetées.
Sous un autre pli je vous envoie tout un long journal de la première partie de
mon voyage au Rwanda. Je doute qu’il puisse vous intéresser beaucoup. Cependant
si vous pensez qu’on le lirait vous pourrez outre la famille le communiquer aussi au
Curé Wirth de Spechbach, à l’aumônier Wurker, à l’Abbé Charles, curé de Bainville
aux Miroirs par Bayon Meurthe et Moselle, et d’autres qui me demandent toujours
de leur écrire.
Bien affectueusement à vous en N. S.
Jean Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Bien des respects à Mr. le Recteur
9
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 8 janvier 1900 à son frère, l’Abbé Ernest, N° 096118.
481
DOCUMENT N° 12
Lettre du 10 février 1900
à sa tante, Sœur Clémentine10
A sa tante religieuse, Mgr Hirth écrit sa joie pour le succès de son voyage qui
l’a conduit au Rwanda. Il revient sur les dégâts qu’y causaient alors la famine et
l’esclavage. En ce qui concerne l’esclavage, il remarque : « Mais il vous suffit de
savoir... que cette plaie existe autour de nous et que surtout nous ne sommes pas
bien libres d’y apporter remèdes, ni même de le divulguer ».
Du pays de Rwanda, le 10 Février 1900
Ma bien chère tante,
Depuis quatre mois bientôt je n’habite plus de maison, je suis sous la tente. Je
crois vous avoir annoncé vers la fin de 1899 un long voyage que je devais faire dans
une partie de mon Vicariat qui n’avait jamais encore été visitée. Aujourd’hui je suis
sur le retour de ce voyage que Dieu a particulièrement béni. Je ne puis tarder plus
longtemps à vous communiquer ma joie de cet heureux succès, que vous me permettrez d’attribuer pour une bonne part à vos pieuses prières.
Le Rwanda forme un royaume à part dans ce Vicariat ; on le dit peuplé de deux
millions d’habitants. Dans le centre de l’Afrique c’est peut-être le royaume le plus
considérable. Nous aurions depuis longtemps voulu y pénétrer, mais on racontait
tant de choses sur la puissance de ses rois que nous n’osions jamais essayer. Enfin
l’année dernière, des officiers de la colonie ont réussi à faire amitié avec le chef et
dès lors, nous résolûmes nous aussi de porter la bonne nouvelle à ce pays.
Pour réussir nous fîmes un long détour de près de deux mois de voyage, par des
montagnes presque inaccessibles et bien plus hautes que les plus hauts pics des
Vosges. J’ai eu l’occasion de sentir de nouveau un peu le froid de vos pays, dans
cette Suisse de l’équateur africain. Vous vous imaginerez difficilement tout ce que
nous avons eu de peine avec toutes les charges qui composaient notre caravane.
Enfin nous avons réussi, grâce à Dieu, et toutes nos fatigues nous les comptons pour
rien car enfin ce beau pays nous est ouvert.
10
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 10 février 1900 à sa tante, Sœur Clémentine, N° 096119-096120.
482
Dans les premiers jours de ce siècle, nous avons fondé à environ 2 000 mètres
de hauteur une mission au Sacré Cœur et nous espérons bien que ce Cœur tout puissant nous aidera à fonder bien vite d’autres stations. La place ne manque pas ici et la
population surtout semble bien disposée.
Dieu semble l’avoir préparée d’avance depuis quelques années ; il règne en effet
dans le pays une famine qui a fait bien des victimes. Nous mêmes pendant le voyage
avons vu mourir à côte de nous de grands jeunes gens exténués de faim. Pendant que
nous étions sur les hauts pics de la montagne où la misère est plus grande, trois enfants d’un seul coup s’attachèrent à nous, uniquement pour trouver à manger : c’étaient de vrais squelettes, à peine s’ils tenaient debout. Malheureusement le
lendemain la marche fut si pénible, et il survint un ouragan si violent avec une pluie
si froide que les pauvres enfants expirèrent sous nos yeux. Nous mêmes fumes passablement transis de froid en ce jour. Plus loin d’autres enfants et jeunes gens
s’attachèrent encore à nous ; il y en a encore six pour le moment, d’autres se retirèrent après avoir bien refait leurs forces pendant deux ou trois jours à notre suite.
Mais ces six qui restent, je ne promets pas de les sauver ; ils nous sont arrivés tellement exténués. Même maintenant qu’ils ont toute la nourriture qu’ils veulent ; ils ne
peuvent s’empêcher de manger encore toutes espèces d’herbes et de racines. On a
peine en Europe de comprendre jusqu’où peut aller la misère chez les Noirs.
En passant par certains villages, je voyais les pauvres femmes déterrer les bananiers pour en avoir les racines. Elles râpaient celles-ci avec beaucoup de travail pour
les réduire en bouillie. Ce doit être à peu près aussi bon que de manger une salade de
savon ; nous nous servons en effet des racines du bananier pour fabriquer notre savon ; il n’est pas étonnant que beaucoup de ces pauvres meurent empoisonnés. Ces
malheureux, on les voit couverts de toutes les formes possibles d’amulettes, afin de
se préserver de la mort, mais cela ne les avance guère. Et puis le peu de nourriture
qu’ils peuvent se préparer, ils ont soin d’en offrir toujours une petite part encore à
leurs divinités ou plutôt à leurs ancêtres défunts, auxquels ils ont soin de bâtir toujours de toutes petites cases, auprès des huttes qu’ils habitent eux mêmes.
Je pourrais ajouter bien des détails surtout sur l’esclavage qui se pratique en ces
pays. Combien de milliers de pauvres enfants, de pauvres filles surtout sont toujours
vendus et exportés bien loin. Mais il vous suffit de savoir pour le moment que cette
plaie existe autour de nous et que surtout nous ne sommes pas bien libres d’y porter
remède, ni même de la divulguer.
Bien chère tante, il nous faut prier plus que jamais ; c’est la prière qui convertira
ce beau pays du Rwanda. A mon frère Ernest j’ai adressé beaucoup de détails sur
tout mon voyage. Comme il nous faut beaucoup de ressources surtout pour prendre
possession de ce nouveau pays, j’ai demandé à notre cher Abbé d’adresser un nouvel
appel à tous les bienfaiteurs. Quand le bon Dieu se plaît à verser sa grâce sur tout un
grand peuple, il faut que les fidèles qui ont déjà reçu le don de la foi ne se mettent
pas en retard, et redoublent de générosité dans leurs offrandes. Nous autres pauvres
missionnaires, nous ne pouvons promettre que nos sueurs, notre sang encore s’il le
faut, le reste c’est votre affaire. Veuillez répéter cela à vos chères consœurs. Si
toutes viennent à notre secours, les baptêmes nous pourrions bientôt les publier.
483
Adieu bien chère tante, n’oubliez pas que je griffonne ces quelques lignes le soir
d’une journée de fatigues, et mal installé sous ma tente. Veuillez agréer d’avance
avec toute ma reconnaissance l’expression de mon plus affectueux dévouement en
N.S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Je vous prie de vouloir bien présenter mes respects
à la Très Révérende Mère.
484
DOCUMENT N° 13
Lettre du 15 février 1900
à ses parents11
A ses parents, Mgr Hirth énumère les signes d’espérance qu’il a rencontrés lors
de son voyage au Rwanda. Comme d’habitude, il s’excuse de la brièveté de son
courrier due aux conditions difficiles provoquées par la fatigue de longues marches
et des mois vécus sous la tente.
Des hauts plateaux du Rwanda, le 15 Février 1900
Mes bien chers parents,
Depuis plusieurs mois que je suis sous la tente, je ne vous ai pas oubliés. Si je ne
vous ai pas écrit plus souvent c’est que j’étais loin de toute poste, ma lettre ne vous
serait pas parvenue.
Grâce à Dieu, j’ai pu faire sans maladie, tout un long voyage pour les détails
duquel vous me permettrez de vous renvoyer au long journal que j’ai adressé à
l’Abbé Ernest. Dieu a béni ce voyage, au cours duquel nous avons pu fonder une
mission nouvelle dans un beau pays complètement fermé depuis des siècles à tout
Européen : c’est un pays plein d’avenir, le roi un roi de deux millions de sujets – ce
qui est rare en Afrique – est bien disposé, et ses gens sont intelligents. La grâce de
Dieu semble les avoir particulièrement bien préparés pour recevoir la bonne nouvelle.
Si nos amis d’Alsace et d’ailleurs nous viennent en aide sérieusement, nous fonderons rapidement plusieurs stations. N’est-ce pas que vous voudrez bien prier
beaucoup pour nous : ce doit être là surtout le grand travail de vos vieux jours. A
mesure qu’on se rapproche davantage de Dieu, il faut aussi tourner les yeux plus
souvent vers Lui ; il ne demande pas davantage de notre pauvreté.
Il ne m’est guère possible de vous écrire davantage aujourd’hui. Le soir de
chaque étape, je tâche de trouver un petit moment pour écrire en Europe, mais la
fatigue de la journée ne me permet pas de faire beaucoup. Encore une fois je compte
sur notre cher Abbé ou sur Virginie pour vous donner un peu plus de détails que ne
le fait cette lettre. Celle-ci est pour vous répéter seulement que je suis toujours de
cœur avec vous.
11
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 15 février 1900 à ses parents, N° 096121.
485
Adieu encore, je vous embrasse tendrement et de toute mon affection dans le
Seigneur.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
486
DOCUMENT N° 14
Lettre du 20 février 1900
à Mgr Livinhac12
C’est ici l’annonce faite à son Supérieur général de la fondation de la première
Mission catholique au Rwanda. Mgr Hirth lui donne le résumé de tout le voyage :
les 38 jours de marche, l’accueil à la Cour du Rwanda, le retour à travers l’Est du
Rwanda, ses premières impressions sur le pays et ses habitants. Bien sûr, il demande du renfort en personnel. Il y dévoile déjà ses projets de quatre nouvelles
fondations dans le pays.
Cette lettre, après remaniement, a été publiée dans la revue « Missions
d’Alger ». Après la version originale, nous publions la version officielle. C’est celle
qui sera utilisée plus tard par les historiens catholiques.
N.D. de Lourdes (Usui), le 20 Février 1900
Monseigneur et très Vénéré Père,
Dans ma dernière lettre datée également de l’Usui, j’annonçais à Votre Grandeur que sur votre invitation, nous allions essayer enfin une fondation dans le
Rwanda. Aujourd’hui c’est chose faite, grâce à Dieu. La mission du Sacré Cœur est
fondée dans le cœur même du pays.
Le 11 Décembre, les PP. Brard, Barthélemy Paul, le Frère Anselme et moi nous
quittions la mission de l’Usui et nous dirigions par le Sud de ce pays sur l’Urundi
par le Nord de l’Uha ; c’était la seule route sûre et possible alors pour notre caravane, qui comptait 100 et quelques charges. Nous mîmes onze jours pour arriver à la
mission de Muyaga dans le Uyogoma (Urundi). De là, les Pères nous aidèrent à
passer à la mission de St. Antoine, située magnifiquement et dans une région très
peuplée. Il fallut 7 jours. Le P. Desoignies nous aida à atteindre le Tanganika. Encore 6 jours et nous étions à Uzumbura, station militaire attenante à l’ancienne station des confrères dans I’Uzige. Nous comptions faire là les premières démarches
auprès de l’officier chef du district Tanganika-Kivu, mais il était au Kivu même.
12
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 20 février 1900 à Mgr Livinhac, N° 095048.
487
Nous refîmes une fois encore notre caravane et mîmes 9 jours de bonne marche
pour arriver au Kivu par la vallée du Rusisi. Par tout l’Uha et par l’Urundi surtout,
les chemins étaient des plus difficiles à cause des montagnes parfois très escarpées,
et des nombreux cours d’eau, quelques fois marais de papyrus parfois assez larges.
Nos porteurs Basukuma nous rendirent grand service, mais malheureusement nous
n’en avions pas assez ; et cinq porteurs engagés dans l’Usui désertèrent dés leur
entrée dans l’Urundi. Les Barundi eux-mêmes sont mauvais porteurs. Nous dûmes
laisser 45 charges en détresse à la mission de St. Antoine pour ne pas être trop retardés.
Au Kivu enfin, 20 Janvier, le Commandant Bethe, chef de district, nous fit le
meilleur accueil et promit de favoriser notre établissement de tout son pouvoir. Il
avait trouvé moyen d’être en excellentes relations avec le roi du Rwanda, et il offrit
de nous faire bénéficier de toute l’influence qu’il avait acquise depuis une année.
Sans tirer un seul coup de feu, il avait effectivement établi son autorité sur tout le
pays. Il voulut bien nous donner son interprète, c’était son homme le plus accrédité
auprès du Kigeri.
Il fallut 11 étapes pour arriver à la capitale située dans la grande boucle que fait
le Nyavarongo vers le Nord, et à 25 Kilom. de cette rivière. La route fut difficile
encore car il fallut remonter toute la chaîne qui borne à l’Est la vallée du TanganikaRusisi-Kivu, et cette chaîne est très abrupte partout. Le jour entre autre que nous
passâmes la crête, fut des plus pénibles ; un orage nous surprit à 2 500 m. d’attitude,
et trois enfants que nous avions ramassés de la veille, de petits affamés, moururent
de froid dans la route.
Pendant deux jours nous eûmes en vue, à 100 Kilom. environ, à vol d’oiseau, un
des pics de la chaîne de volcans que nous laissions au Nord.
A la cour du Kigeri, nous fûmes bien reçus ; nos cadeaux assez considérables
nous furent payés par les cadeaux reçus en retour, et le roi, Ijuhi, nous rendit sous le
tente, la visite que nous lui fîmes. Il nous donna son homme pour nous conduire là
où nous voudrions nous établir. Nous choisîmes à 20 Kilom. environ au Sud de la
capitale actuelle, dans un pays très peuplé : c’est là que sera notre mission du Sacré
Cœur, s’il plaît à Dieu. Elle est à 1 900 et quelques mètres d’altitude ; nous n’avons
pu trouver plus bas ; tout le plateau qui se trouve dans la boucle du Nyavarongo est
environ à 2 000 m., tout composé de beaux mamelons, très doux.
La population a l’air très bonne ; on ne se sauvait pas devant nous, comme on le
fait d’habitude quand le blanc apparaît pour la première fois. Le pays est asservi
par les Batusi ou Baïma ; le reste de la population, les Bahutu est absolument esclave ; ceux-ci au moins viendront à nous, si les premiers manquent.
Les relations avec le Kigeri et les autorités allemandes commencent très bien,
espérons qu’elles continueront. Le roi, m’ayant donné un homme qui me ferait traverser le Rwanda, je profitai de son offre, et revins à marches assez rapides en coupant tout le pays de l’Ouest à l’Est ; il me fallut dix jours jusqu’à la Kagera et puis
encore 4 jours par la pointe Sud du Karagwe jusqu’à N.D. de Lourdes.
Ce voyage me fit connaître tout de suite une bonne partie du Rwanda et du Kissaka qui en est une province, mais province moins étendue que ne marque la carte de
Götzen.
488
Nous ne pouvons que remercier le Seigneur de nous avoir ouvert enfin une
si belle mission. Quoique je n’ai pu recueillir encore que des renseignements partiels
sur ce pays, je crois qu’à tous points de vue il nous offre un champ magnifique : population bonne et très dense, les Batusi surtout sont une classe intelligente,
courageuse et habituée à commander ; climat très sain, pendant tout ce voyage,
pourtant pénible, aucun de nous quatre n’a eu de la fièvre, sauf le Frère pendant 2 ou
3 jours.
C’est le cas ou jamais de vous prier, Vénéré Seigneur et Père de nous envoyer
des missionnaires. Tous nos efforts devront se porter sur ce pays ; nous n’avons pas
partout deux millions d’habitants réunis sous un chef qui nous reçoit si bien chez
lui. Des protestants aussi ont passé dans la vallée du Kivu, trois mois avant nous, et
plusieurs fois déjà, ils se sont rendus par là dans l’Unyoro ; nous les aurons bientôt
dans ce beau pays du Rwanda si nous ne pouvons les prévenir dans les centres les
plus populeux.
Je vais écrire à la S. Cong. de la Propagande mais j’évite de le faire aux Missions Catholiques je crains trop la publicité qui pourrait hâter l’invasion protestante.
J’ose vous supplier au nom du Sacré Cœur, à qui nous avons voulu donner ce
pays au commencement de ce siècle, daignez intervenir pour nous faire envoyer dès
cette année le plus de missionnaires possible pour ce pays, jusqu’à ce que nous
ayons occupé les points principaux ; je n’attends que leur arrivée pour y retourner
avec eux. S’il plaît à Dieu, nous occuperons d’abord le centre du Kisakka, plus peuplé encore que le Rwanda même ; nous relierons ainsi la station du Sacré Cœur à
celle de l’Usui. Il y a aussi le sud du Kivu, très peuplé, et plus exposé aux protestants. Le Bugoyi au Nord est donné comme très peuplé aussi ; serait-il vrai que les
missionnaires de l’Ouellé songent à fonder une station entre le Kivu et l’AlbertEdouard ? Toute la boucle du Nyavarongo est très peuplée, et cette boucle est beaucoup plus large que le portent les cartes.
Au reste jamais en dehors de l’Uganda, je n’avais vu les missionnaires si bien
reçus par la population ; on dirait que les pauvres gens soupirent après notre venue ;
ils se font gloire pour le moment de nous avoir. Un détail : à chaque étape de mon
retour m’arrivait un cadeau de 25 à 30 chèvres etc..
La grâce de Dieu semble souffler sur ce pays : je ne dois craindre qu’une chose,
c’est qu’à cause de ma pauvreté, les missionnaires qu’il faudrait ici, ne viendront
pas. J’ose répéter à Votre Grandeur, aucun des pays que j’ai vu depuis quelques
années ne me paraît plus près du salut. Ailleurs on nous fuyait ; ici on nous prenait
presque pour des dieux. Sur toute notre route en dehors de l’Usui, on ne voulait que
des perles ; ici rien que de l’étoffe, les Bana-Rwanda ont hâte de s`habiller d’étoffes.
C’est caractéristique.
Nous pensions d’abord rester dans la région du Kivu, mais cette région est encore contestée entre le Congo et l’Allemagne. Auprès du Kigeri où se trouve notre
station nous sommes certainement en territoire allemand. J’écris à Mgr Roelens pour
lui donner le résultat de notre voyage. Au reste quand cette lettre vous parviendra la
question de la frontière sera sans doute réglée en ce sens que le Rusisi fera limite
jusqu’au Kivu. Dans l’Usui, la mission, je crois, prendra un peu mieux, mais cependant le chef Kasusulo n’est pas tout a fait gagné. Les Pères sont toujours encore dans
les bâtisses.
489
Plus que jamais Votre Grandeur voudra nous assurer de ses meilleures prières.
Daignez agréer en retour, Vénéré Seigneur et Père, l’expression de la plus affectueuse reconnaissance, avec l’hommage des sentiments de la plus filiale soumission
dans lequel je reste
de Votre Grandeur
le très humble et très obéissant en N. S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
En rentrant au Bukumbi, je compte faire un petit détour
pour aller m’édifier un peu auprès de Mgr Gerboin.
VERSION OFFICIELLE DE LA LETTRE13
N.D. de Lourdes (Usui), le 20 Février 1900
Monseigneur et très Vénéré Père,
Dans ma dernière lettre datée de l’Usui également, j’annonçais à Votre Grandeur que sur son invitation, nous allions essayer une fondation dans le Rwanda.
Aujourd’hui c’est chose faite, grâce à Dieu. La mission du Sacré-Cœur est fondée
dans le cœur même du pays.
Le 11 Décembre, les PP. Brard, Barthélemy Paul, le Frère Anselme et moi nous
quittions la mission de l’Usui, et nous dirigions sur l’Urundi par le Nord de
l’Uha : c’était la seule route sûre et possible alors pour notre caravane, qui comptait
cent et quelques charges. Nous mîmes onze jours pour arriver à la mission de Muyaga dans le Uyogoma (Urundi). De là, les Pères nous aidèrent à passer à la mission de
Saint-Antoine, située magnifiquement et dans une région très peuplée. Il fallut sept
jours. Le Père Desoignies nous aida à atteindre le Tanganika. Encore six jours et
nous étions à Usumbura, poste militaire attenant à l’ancienne station des confrères
13
« Lettre de Mgr Hirth du 20 février 1900 à Mgr Livinhac », in Les Missions d’Alger, N°11 (139-144),
Alger, juillet-août 1900, pp. 771-774.
490
dans I’Usiga. Nous comptions faire là les premières démarches auprès de l’officier
chef du district Tanganika-Kivu, mais il était au Kivu même.
Nous réorganisâmes notre caravane et mîmes neuf jours de bonne marche pour
arriver au Kivu par la vallée du Rusisi.
Partout l’Uha et par l’Urundi surtout, les chemins étaient des plus difficiles à
cause des montagnes parfois très escarpées, des nombreux cours d’eau et marais de
papyrus souvent assez larges. Nos porteurs basukuma nous rendirent grand service,
mais malheureusement nous n’en avions pas assez ; et ceux engagés dans l’Usui
désertèrent dès leur entrée dans l’Urundi. Les Barundi eux-mêmes sont mauvais
porteurs. Nous dûmes laisser quarante-cinq charges en détresse à la mission de
Saint-Antoine, pour ne pas être trop retardés.
Au Kivu enfin, 20 Janvier, le Commandant Bethe, chef du district, nous fit le
meilleur accueil et promit de favoriser notre établissement de tout son pouvoir. Il
avait trouvé moyen d’être en excellentes relations avec le roi du Rwanda, et il offrit
de nous faire bénéficier de toute l’influence qu’il avait acquise depuis une année.
Sans tirer un seul coup de feu, il avait effectivement établi son autorité sur tout le
pays. Il voulut bien nous donner son interprète ; c’était son homme le plus accrédité
auprès du « Kigéré» (roi).
Il fallut onze étapes pour arriver à la capitale située dans la grande boucle que
fait le Nyavarongo vers le nord, et à 25 kilomètres de cette rivière. La route fut difficile encore car nous devions repasser toute la chaîne qui borne à l’est la vallée du
Tanganika-Rusisi-Kivu, et cette chaîne est très abrupte partout. Le jour entre autres
que nous escaladâmes la crête, fut des plus pénibles ; un orage nous surprit à
2 500 mètres d’altitude, et trois enfants que nous avions ramassés la veille, de petits
affamés, moururent de froid dans la route.
Pendant deux jours, nous eûmes en vue, à 100 kilomètres environ, à vol
d’oiseau, un des pics de la chaîne de volcans que nous laissions au nord.
A la cour du Kigéré (roi), nous fûmes bien reçus ; nos cadeaux assez considérables nous furent payés par les cadeaux donnés en retour, et le roi, Iyuhi, nous rendit sous la tente, la visite que nous lui fîmes. Il nous donna son homme pour nous
conduire là où nous voudrions nous établir. Nous choisîmes à 20 kilomètres, environ
au sud de la capitale actuelle, dans un pays très peuplé : c’est là que sera notre mission du Sacré-Cœur, s’il plaît à Dieu. Elle est à 1 900 et quelques mètres d’altitude ;
nous n’avons pu trouver plus bas ; tout le plateau qui se trouve dans la boucle du
Nyavarongo est environ à 2 000 mètres, tout composé de beaux mamelons, très
doux.
La population a l’air très bonne ; on ne se sauvait pas devant nous, comme on le
fait d’habitude quand le blanc apparaît pour la première fois. Le pays est asservi
par les Batusi ou Baïma ; le reste de la population, les Bahutu est absolument esclave ; ceux-ci au moins viendront à nous, si les premiers manquent.
Les relations avec le Kigéré et les autorités allemandes commencent très bien,
espérons quelles continueront. Le roi, m’ayant donné un homme qui me ferait traverser le Rwanda, je profitai de son offre et revins à marches assez rapides en coupant tout le pays de l’ouest à l’est ; il me fallut dix jours jusqu’à la Kagera et puis
encore 4 jours par la pointe sud du Karagwe jusqu’à Notre-Dame de Lourdes.
491
Ce voyage me fit connaître tout de suite une bonne partie du Rwanda et du Kissaka qui en est une province, mais province moins étendue que ne marque la carte de
Götzen.
Nous ne pouvons que remercier le Seigneur de nous avoir ouvert enfin une si
belle mission. Quoique je n’aie pu recueillir encore que des renseignements partiels
sur ce pays, je crois qu’à tous points de vue il nous offre un champ magnifique : population bonne et très dense, les Batusi surtout sont une classe intelligente,
courageuse et habituée à commander ; climat très sain. Pendant tout ce voyage,
pourtant pénible, aucun de nous quatre n’a eu de fièvre, sauf le Frère pendant deux
ou trois jours.
C’est le cas ou jamais de vous prier, Vénéré Seigneur et Père de nous envoyer
des missionnaires. Tous nos efforts devront se porter sur ce pays ; nous n’avons pas
partout deux millions d’habitants réunis sous un chef qui nous reçoit si bien chez lui.
J’ose vous supplier au nom du Sacré Cœur, à qui nous avons voulu donner ce
pays au commencement de ce siècle, daignez nous envoyer dès cette année le plus
de missionnaires possible pour ce pays, jusqu’à ce que nous ayons occupé les points
principaux ; je n’attends que leur arrivée pour y retourner avec eux.
Jamais, en dehors de l’Ouganda, je n’avais vu les missionnaires si bien reçus par
la population ; on dirait que ces pauvres gens soupiraient après notre venue ; ils se
font gloire pour le moment de nous avoir.
La grâce de Dieu semble souffler sur ce pays : je ne dois craindre qu’une chose,
c’est qu`à cause de ma pauvreté, les missionnaires qu’il faudrait ici, ne viendront
pas. J`ose répéter à Votre Grandeur, aucun des pays que j’ai vus depuis quelques
années ne me paraît plus près du salut. Ailleurs on nous fuyait ; ici on nous prenait
presque pour des dieux. Sur toute notre route en dehors de l’Usui, on ne voulait que
des perles ; ici rien que de l’étoffe, les Bana-Rwanda ont hâte de s’habiller
d’étoffes : c’est caractéristique.
Plus que jamais Votre Grandeur voudra nous assurer de ses meilleures prières.
Daignez agréer en retour, vénéré Seigneur et Père, l’expression de la plus affectueuse reconnaissance, avec l’hommage des sentiments de la plus filiale soumission
dans lequel je reste de Votre Grandeur le très humble et très obéissant en NotreSeigneur.
Jean-Joseph
des Pères Blancs
Vicaire apostolique du Nyanza méridional
492
DOCUMENT N° 15
Lettre du 25 février 1900
au Cardinal Ledochowski, Préfet de
la Congrégation de la Propagation de la Foi14
Vient enfin son rapport à la Congrégation de la Propagation de la Foi , appelée
aujourd’hui « La Congrégation pour l’Evangélisation des peuples ». Ce rapport
permet de percevoir quelque chose de la méthode missionnaire employée à
l’époque, les sentiments de Monseigneur après sa randonnée de 25 jours dans le
Rwanda et comment il évaluait les réalités sociales d’alors ponctuées de «semble-til » !
Notre Dame de Lourdes (Katoke), Usui, 25 Février 1900
Eminentissime Seigneur,
C’est un pieux devoir pour moi toujours, et un plaisir nouveau chaque fois, de
pouvoir écrire à Votre Eminentissime Seigneurie, pour la remercier de tous les secours qu’elle veut bien fournir sans cesse à la mission de Nyanza méridional. Mais
outre le tableau succinct que je veux présenter des travaux des missionnaires dans
les stations plus anciennes, un motif plus particulier me presse aujourd’hui. La divine Providence a bien voulu ouvrir à nos efforts tout un grand pays, où jusqu’ici
aucun missionnaire n’avait pu pénétrer.
Le Vicariat du Nyanza méridional occupe toute la région du lac Nyanza, comprise entre les possessions anglaises au nord du premier degré de latitude sud, et
l’Unyanyembe, qui le délimite au Sud, et à l’Est. C’est en 1894 qu’il a été détaché
du Nyanza septentrional et du Haut-Nil qui sont dans la sphère anglaise. Politiquement, il est situé dans la sphère des possessions allemandes.
14
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 25 février 1900 au Cardinal Ledochowski, Préfet de la Congrégation de la Propagation de la Foi, N° 095304.
493
I
La station la plus ancienne en date est celle de Notre Dame de Kamoga au Bukumbi, pointe Sud du lac. Cette station qui a toujours trouvé une difficulté particulière à se développer, à cause de la population moins douée que beaucoup d’autres
nègres pour l’intelligence, s’est développée cependant dans les dernières années.
Depuis trois ans, nous avons pu baptiser environ 250 catéchumènes, qui tous aujourd’hui pratiquent leur religion avec beaucoup de consolation pour les missionnaires.
La mission a en outre auprès de cette station, deux orphelinats, l’un de garçons,
l’autre de filles, où sont réunis la majeure partie des enfants que nous libérons de
l’esclavage. Ils comptent ensemble près de cent orphelins presque tous baptisés.
C’est de ces orphelinats que sortent les jeunes ménages de nos deux villages chrétiens qui comptent environ 150 néophytes aussi. Plusieurs de ces jeunes chrétiens
sont employés comme catéchistes. Il faut ajouter encore une école de garçons assez
fréquentée ; une autre école pour les filles a été ouverte aussi cette année, ainsi
qu’une école de catéchistes.
Notre Dame de Kamoga compte aussi quatre stations annexes, où il n’y a encore
que des catéchistes, sans missionnaires à résidence fixe. Il y a dans ces quatre stations, 30 chrétiens baptisés et plus de 100 catéchumènes. D’assez grandes constructions ont dû être entreprises depuis une année pour toutes ces oeuvres, et en particulier une grande église a été bâtie, qui sert comme église principale au Vicaire apostolique qui a habituellement sa résidence au Bukumbi.
Des mines d’or ont été récemment découvertes à deux jours de cette mission :
puissent-elles au moins ne pas trop entraver la marche de nos œuvres assez prospères !
La deuxième mission en date est celle de Marienberg, sur la côte Ouest du
Nyanza à peu de distance de Bukoba, station militaire. Cette mission a pu baptiser
depuis quatre ans plus de 400 adultes, et elle promet de progresser plus rapidement
encore.
Une station plus récente a été fondée dans l’île d’Ukerewe pour tout l’archipel
du Sud-Est du lac, et le continent voisin où la population est très bien disposée. La
mission ayant été préparée depuis longtemps déjà, les baptêmes ont pu avoir lieu dès
la fondation. Aujourd’hui, il y a plus de 600 adultes, et dans l’île même peu
d’enfants in periculo mortis15, ou d’adultes moribonds échappent au zèle des missionnaires et de leurs catéchistes. Là aussi, l’école des catéchistes promet beaucoup
pour l’avenir, et il le faut, car la propagande des ministres protestants de la Church
Society est très active dans tout le Sud-Est du lac.
Depuis deux ans, une station de missionnaires a été fondée dans le petit royaume d’Usui, au Sud-Ouest du Nyanza ; ce royaume compte environ
120 000 habitants d’une population assez intelligente. Malheureusement la liberté
d’embrasser la religion n’existe encore que nominalement, nous espérons mieux
15
« in periculo mortis » : en danger de mort.
494
pour un avenir assez prochain. Ce pays est bien situé pour l’évangélisation des pays
voisins.
II
Il nous tardait depuis longtemps de pénétrer enfin dans l’extrême Ouest du Vicariat : il y a là un royaume jusqu’à ce jour complètement isolé et fermé à tous les
étrangers. Les musulmans même à la recherche de l’ivoire et des esclaves, n’ont
jamais pu y entrer : c’est le pays du Rwanda.
L’année dernière, les premiers officiers allemands venus du Tanganika ont pu y
planter leur drapeau. Il faut le dire à leur louange, ils l’ont fait sans effaroucher la
population, et sans tirer un seul coup de feu. Il y a là, dit-on, une population de deux
millions d’habitants, sous l’autorité d’un seul chef, respecté de tous ses sujets.
Après un voyage des plus pénibles et des plus coûteux, nous avons pu réussir
ces jours derniers à nous établir dans le cœur même du pays, avec l’agrément du roi.
Nous avons voué aussitôt le pays tout entier au Sacré-Coeur.
La population est des plus sympathiques. Il y a cela de particulier dans ce pays,
qu’on y retrouve deux races absolument distinctes, la race conquérante et la race
soumise. Celle-ci compte tous les aborigènes du pays, y compris quelques rares
villages de nains, comme on les retrouve dans la grande forêt du Congo belge. Quant
aux conquérants, ils semblent être frères des Gallas, ou même des Abyssins. Ils sont
intelligents, courageux, amis dès le premier jour des Européens qu’ils ont appris à
connaître. Jusqu’ici, il est vrai, ils exploitaient la race soumise, qu’ils vendaient en
dehors du pays comme esclaves. Seuls de tous les pays immédiatement environnants, ils recherchent les étoffes dont ils aiment à se couvrir. L’accueil qui nous a été
fait a été tout à fait inattendu : « Digitus Dei est hic 16 », pouvons nous dire, et
l’heure de la grâce de Dieu semble avoir sonné pour ce peuple.
Nous voudrions pouvoir fonder là sans retard plusieurs stations. J’ai tenu à
installer moi-même les premiers missionnaires, et, en traversant tout le pays pendant 25 jours, j’ai pu remarquer plusieurs centres ou la population est surtout
groupée et très abondante. Quel regret de ne pouvoir y laisser aussitôt un grand
nombre de missionnaires !
Les ministres protestants anglais, ont passé dans les derniers mois aussi dans ce
pays, dont ils ont pu admirer les belles montagnes et l’heureux climat ; mais ils ne
s’y sont pas fixés encore.
Notre station du Sacré-Cœur, est située sur le grand plateau de deux mille
mètres d’altitude où le roi tient ses différentes capitales.
Puissions-nous être heureux et occuper les points principaux avant que l’erreur
ait pénétré ! Nous écrivons à nos Vénérés Supérieurs pour qu’ils veuillent bien nous
envoyer le plus de missionnaires possible.
16
« Digitus Dei est hic » : Voilà le doigt de Dieu.
495
Daigne Votre Seigneurie Eminentissime, aussi les encourager, et puis assurer
plus que jamais, non seulement sa puissante intercession auprès de Dieu, mais aussi
son concours le plus généreux, à cette mission nouvelle, où je ne saurais en douter,
la grâce de Dieu produira, dans un avenir peu éloigné, des milliers de nouveaux
chrétiens.
Je compterai pour peu les peines de quatre mois du plus pénible voyage, pourvu
que le règne de Dieu s’établisse au Rwanda.
Me prosternant humblement aux pieds de Votre Eminentissime Seigneurie, j’ose
vous prier de daigner agréer l’hommage de la plus profonde reconnaissance, en
même temps que l’expression des sentiments de la plus respectueuse et de la plus
affectueuse soumission dans lesquels j’ose me dire,
de Votre Eminentissime Seigneurie
l’humble fils et obéissant serviteur en Notre Seigneur
Jean-Joseph
des Pères Blancs – Vic. ap. Ny. mérid.
496
DOCUMENT N° 16
Lettre du 27 février 1900
à son frère, l’Abbé Ernest17
Voilà une lettre à son frère où il parle, comme d’habitude, de la discrétion avec
laquelle il doit quêter pour «son frère évêque». Monseigneur lui conseille de ne pas
trop parler de ses critiques vis-à-vis de la situation socio-économique pour ne pas
attirer les foudres du Gouvernement allemand. En même temps il lui demande de ne
pas susciter la convoitise des protestants au risque de hâter leur venue.
N.D. Auxiliatrice (Ushirombo), 27 Février 1900
Mon bien cher frère Ernest,
Par ce même courrier je vous envoie la suite de mon voyage à travers le Rwanda.
Dieu m’a ramené sain et sauf ce n’était pas une petite affaire. Il faut l’en bénir.
Depuis 8 ans j’étais censé devoir une visite à Mgr Gerboin, mon voisin du Sud ;
passant à 3 jours seulement de la station principale, j’ai voulu profiter de cette bonne
occasion. Mon voyage ne s’allongera guère que d’une dizaine de journées, avec le
détour que cela m’impose. Chez vous ce serait toute une affaire, ici cela parait peu,
tant nous pérégrinons toujours.
Cependant je sens aussi la fatigue de ces 4 trop longs mois, et j’ai hâte de rentrer
au Bukumbi. Je m’imagine, mais sans doute à tort, que je vais me reposer un peu.
Et maintenant il s’agit pour vous de travailler plus que jamais pour la mission du
Nyanza. Vous voyez par mon petit journal quel beau pays Dieu nous a ouvert. Il
faudrait pour prévenir l’erreur que dans les 3 ans nous puissions fonder dans le
Rwanda au moins dix stations.
Je crois que vous devriez lancer un appel pour réveiller un peu la charité en
notre faveur, mais il faudra y aller avec la plus grande discrétion, car les protestants
nous épient. La famine surtout fait dans ce pays quantité de victimes. L’esclavage
aussi, mais pour celui-ci, ce n’est pas facile d’en parler en Allemagne. Dans les
hautes sphères de la colonie au moins, on ne veut rien faire pour arrêter efficacement
la traite. Ne menez donc pas campagne contre l’esclavage, vous me rendriez ma
situation ici difficile, plus encore que par le passé.
17
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 27 février 1900 à son frère, l’Abbé Ernest, N° 096122.
497
Je voudrais écrire un peu aussi à Mlle Schynse, au P. Froberger, à Mgr Hespers
peut-être, mais c’est beaucoup de travail sous la tente, d’autant plus que j’ai beaucoup d’autres lettres à faire. En fait de courrier je n’ai rien reçu depuis mon départ
du Bukumbi ; je verrai ce qui m’attend dans cette station vers le 10 mars environ.
Votre frère qui vous sera éternellement reconnaissant et vous embrasse affectueusement dans le Seigneur.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
498
DOCUMENT N° 17
Lettre du 27 février 1900
à sa sœur Virginie18
La densité démographique du Rwanda frappe Monseigneur et il le dit dans cette
lettre affectueuse et sensible adressée à sa sœur. Il revient d’un long voyage, « un
voyage et ses heureux succès qui feront époque dans ma vie ».
Du Rwanda au Bukumbi, 27 Février 1900.
Ma bien chère sœur Virginie,
La bonne Providence me ramène d’un bien long voyage de quatre mois ; elle a
béni ce voyage. Nous avons pu fonder une nouvelle mission au cœur même d’un
pays nouveau, où les Européens n’ont guère pu pénétrer que depuis une année.
Ce petit royaume du Rwanda vaut la peine qu’on s’en occupe ; pour l’Afrique
c’est un pays des plus peuplés et surtout le roi et ses gens sont pour le moment bien
disposés. Nul doute que ce soit surtout l’effet des bonnes prières que j’ai demandées
partout. Vous aussi, je le sais vous avez beaucoup prié, je vous en serai reconnaissant toute ma vie.
Ce voyage et ses heureux succès feront époque dans ma vie. Je rentre au Bukumbi, mais c’est pour aller vite préparer d’autres expéditions pour ce Rwanda,
avant que l’erreur protestante ne nous ait devancés.
Comme je l’écris à notre cher Ernest, et à tous nos amis et bienfaiteurs, c’est le
moment de redoubler de zèle dans votre charité. Ce voyage m’a coûté beaucoup de
fatigues déjà et d’argent, mais il faudra beaucoup plus encore à l’avenir et de sueur
de notre part, et de ressources de la part des bienfaiteurs. Au travail donc, au travail,
et surtout aussi prions.
Vous vous souvenez sans doute de m’avoir donné au départ un tout petit bénitier
minuscule. Eh bien pendant tout ce voyage, il n’a pas quitté ma poche, et tous les
soirs en me couchant, j’en usais en bénissant le Seigneur et en me souvenant de
votre affectueuse charité ; c’est pour vous dire que partout et toujours je reste avec
vous et avec les chers parents. J’étais à côté deux quand vous m’avez remis ce cher
petit souvenir.
18
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 27 février 1900 à sa sœur Virginie, N° 096123.
499
J’écris sous la tente et serai court, vous renvoyant au petit journal d’Ernest pour
tous les détails du voyage. Rappelez moi au souvenir de tous les nôtres et surtout des
chers parents et me croyez toujours bien affectueusement à vous en N S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Je n’ai pas du courrier d’Europe depuis plus de 3 mois.
Le ravitaillement de 1899 sera peut être au Bukumbi
quand je rentrerai vers le 10 mars.
500
DOCUMENT N° 18
Lettre du mois de février 1900
à « l’Association des Dames et
des Demoiselles catholiques pour le secours des Missions »19
Dans cette lettre, Monseigneur s’explique sur le détour qu’il a fait pour pénétrer au Rwanda. Monseigneur voulait « s’assurer de la bienveillance de
l’administrateur du district, des officiers et des chefs ». La famine sévissait alors
dans le pays et la population risquait d’être décimée. Pour terminer, suit un appel à
l’aide pour que les oeuvres de la Mission puissent se développer.
Du Ruanda, Février 1900
Encore sur le chemin de retour du Ruanda, sous la tente et dans le bruit du campement, je me hâte de vous rapporter le succès de notre voyage. La marche qui durait depuis des mois a été extrêmement fatigante et pénible. Elle a épuisé nos forces
physiques et matérielles, mais elle a visiblement été accompagnée du secours de
Dieu et de sa bénédiction.
J’avais entrepris ce voyage apostolique pour y fonder un poste de Mission. Toutefois, je voulais d’abord et personnellement vérifier la situation et l’atmosphère
politique du pays. Je voulais m’assurer de la bienveillance de l’administrateur du
district et des officiers ainsi que des chefs pour notre entreprise. C’est la raison pour
laquelle j’ai fait le tour par l’Urundi et je suis passé par les Monts de la Lune, du
côté de la rive nord du lac Tanganyika où j’espérais rencontrer l’administrateur du
district le Capitaine Bethe. Il se trouvait plus à l’ouest, au Kivu. J’ai donc continué
cette marche pénible vers l’ouest.
Le 22 janvier j’arrivais au Kivu, après avoir quitté Usui le 11 décembre. Dieu
nous donnait une riche récompense de nos peines et j’étais heureux d’avoir rencontré personnellement le Capitaine Bethe ! C’est un officier qui comprend tout à fait sa
tâche et il cherche à la réaliser de toutes ses forces. Au courant de l’an dernier, il a
réussi à soumettre le Ruanda sans tirer un coup de fusil ; il a gagné la confiance du
chef et de tout le peuple. Le Capitaine Bethe nous a reçu très gentiment et il nous a
aidés autant qu’il le pouvait. Nous avons un devoir de gratitude envers lui. Le Lieutenant Grawert, à Usumbura, s’est également montré très bienveillant envers nous.
19
« Mgr. Hirth an den Verein kath. Frauen und Jungfrauen », in Afrika-Bote, juillet 1900, pp. 218-219.
Traduit de l’allemand par le Père O. Mayer.
501
Nous avions l’intention de nous établir au Kivu ; mais, outre que ce lieu est à
près d’un mois de marche d’Usui notre station la plus proche, nous nous serions
trouvé dans une région qui - au moment de notre passage - est sujet à des disputes
entre l’Allemagne et l’État congolais.
Voilà donc pourquoi nous avons quitté le Kivu pour aller chez Kigeri, le chef du
Ruanda, qui nous a gentiment accueilli. Il nous a déclaré qu’il avait appris à respecter les européens et qu’il favorisera notre installation dans son pays.
Dès le lendemain, nous ouvrions le nouveau poste qui fut consacré au divin
cœur de Jésus, lui confiant notre travail au Ruanda et le remerciant de cet heureux
début.
C’est grâce à la Providence que nous sommes arrivés dans ce pays, car la famine
menaçait de le dépeupler. Pendant notre voyage de nombreux enfants, de vrais squelettes, ont été forcés par la famine à se joindre à nous. Je les ai acceptés comme un
don de la divine Providence et je nourrissais le petit groupe. Puisque personne ne
venait les réclamer, je les considérais comme appartenant aux Missionnaires, noyau
de notre première station au Ruanda. On m’a raconté que les enfants, mais plus
particulièrement les filles, sont misérablement chassés par les hommes hors du
Ruanda pour que ces derniers aient un peu plus de nourriture pour eux-mêmes.
Notre caisse de Mission étant épuisée, je ne peux pas – à mon regret – augmenter le
nombre de ces enfants. Ce qu’il faut pour les entretenir augmente chaque jour.
Qu’on me vienne efficacement en aide de la patrie !
Le Ruanda, qui, en certaines coins, est un pays bien peuplé, offre de grandes
perspectives pour un travail riche et fructueux L’entretien de ces stations éloignées
causera des coûts importants parce que 1’étendue du pays exige plusieurs fondations. Il y a beaucoup de misères spirituelles et matérielles à soulager. Nous pourrons d’autant plus progresser dans les travaux de l’apostolat que sera important le
soutien pour ce champ d’apostolat. La première station, confiée à la protection du
Cœur de Jésus, se trouve à proximité de la capitale du Ruanda, sur un haut plateau
situé à environ 2 000 mètres au-dessus du niveau de la mer.
J’ai confiance en ce que votre pieuse association apportera volontiers son aide
pour cette Mission. Recommandez-la à tous les bienfaiteurs et sympathisants.
En route vers Usui, je traverse actuellement le Ruanda d’ouest en est. Le chef
étant maintenant notre ami, je n’ai rien à craindre, alors qu’il y a deux ans, même les
tribus noires voisines n’osaient pas mettre les pieds dans ce pays.
En recommandant encore une fois cette région de Mission à votre aimable soutien, je souhaite à tous vos efforts la bénédiction et la récompense de Dieu. Je vous
adresse l’assurance de mes respects dans notre Seigneur.
Johann Josef
Evêque de Tebessa
Vicaire apostolique de Nyanza-Sud
502
DOCUMENT N° 19
Lettre du 14 mars 1900
à Mgr Livinhac20
Cette lettre lance un appel aux responsables de la Société des Missionnaires
d’Afrique. Monseigneur leur demande qu’ils se préparent à envoyer un renfort qui
permettrait des nouvelles fondations au Rwanda. Le tout se termine par quelques
mots concernant un problème avec un frère de sa communauté.
Bukumbi, 14 Mars 1900
Monseigneur et très Vénéré Père,
Il y a quelques jours, j’ai eu le plaisir d’envoyer à votre Grandeur une petite relation de mon voyage à travers le Rwanda, où la bonne Providence nous a permis
enfin de nous établir. La mission du Sacré Cœur se trouve au centre même de ce
grand pays, assez près du roi
Tous nous faisons des vœux pour que vous puissiez nous envoyer au moins le
double de renfort de 1899 ; d’ici, plusieurs années nos yeux et nos efforts seront
dirigés tous vers ce Rwanda, à moins d’imprévu.
En rentrant, j’ai trouvé notre Fr. Philippe au Bukumbi ; pour la 2ème fois, il se
sauve de la station qui lui était assignée : c’est une tête malade, c’est difficile. Je lui
offre cependant de rester au Bukumbi tant qu’il voudra y rester, mais malgré tout ce
que les confrères et moi pourriont faire pour le retenir, il voudra sans doute rentrer
en Europe. Ses bonnes lunes durent rarement plus de 8 jours.
Votre Grandeur voudra bien m’excuser de ne pas en écrire plus long. Depuis
5 ou 6 jours que je suis rentré au Bukumbi, j’éprouve une fatigue telle que je ne puis
faire aucun travail. Quelle différence de climat avec ce beau pays du Rwanda.
Daignez bénir surtout, vénéré Seigneur et Père notre nouvelle mission, et agréer
l’hommage de la plus filiale soumission avec laquelle j’ose me dire
de votre Grandeur
l’humble fils et dévoué serviteur en N. S.
Jean-Joseph
des P. Bl. - Vic. ap. Ny. m.
20
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 14 mars 1900 à Mgr Livinhac, N° 095049.
503
DOCUMENT N° 20
Lettre du 30. mars 1900
à son frère, l’Abbé Ernest21
La boucle est enfin fermée . De retour à Kamoga, Monseigneur écrit à son frère
prêtre. Il se dit très fatigué du voyage effectué : fatigue physique et sans doute tensions psychologiques dues aux multiples soucis de l’entreprise. Cette lettre est, une
fois de plus, un appel aux bienfaiteurs.
Bukumbi, 30 Mars 1900
Mon bien cher frère Ernest,
Depuis quelques jours que je suis rentré au Bukumbi ; je n’ai pu encore vous
écrire ; il a fallu expédier d’abord pas mal d’affaires et puis songer aussi à faire ma
retraite de huit jours, C’est celle de l’an dernier, voyez un peu si j’étais en retard !
Avec tout cela, je ne me suis guère reposé de mon fameux voyage au Rwanda, et
c’est à peine si la pauvre carcasse consent parfois à se traîner. Peut-être qu’en me
délassant un peu à vous écrire ces quelques lignes, cela me remettra.
D’abord, ce n’est que votre dernière du 8 Déc. qui ma appris votre changement.
D’autres lettres que vous m’avez pu écrire avant ce 8 Déc. seront encore à me chercher au Rwanda. Mulhouse offrira davantage à votre zèle qu’Ensisheim, vous trouverez beaucoup plus de bien à faire : c’est pour cela que je me permets de vous féliciter. Tout le reste n’est rien. Comptez que je vous recommanderai bien souvent au
Seigneur, car j’ai compassion aussi de vous, qui avez charge de tant d’âmes. Et puis
la petite santé, il faut la soigner aussi, Dieu le désire.
Vous me donnez en général de bonnes nouvelles des nôtres, mais je tremble toujours cependant que bientôt vous m’annonciez pour le vieux papa, la grande
épreuve. Oh ! de plus en plus, faisons lui tous la charité de nos plus ferventes
prières.
Pour la pauvre Marie, je tacherai de me conformer à ce que vous me dites, en attendant de pouvoir tenter autre chose.
Et ce cher Abbé Wolf ! Voyez donc comme le bon Maître nous crucifie ! Il a été
missionnaire et ces pauvres missionnaires, sous l’équateur surtout, le soleil leur tape
tellement sur la tête ! Ce n’est pas une de nos moindres peines, croyez-le, quand on
songe comment et jusqu’à quel point notre rude climat démolit toutes nos facultés.
21
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 30 mars 1900 à son frère, l’Abbé Ernest, N° 096124-096125.
504
Mais confiance quand même. C’est Dieu qui nous a appelés ! et Dieu est bon. Ce
cher Abbé a été depuis quelques années un de mes plus généreux bienfaiteurs, je ne
l’oublierai pas : dites-le à sa mère.
Vous me promettez que vous pouvez faire davantage encore pour nous dans
notre nouvelle position. Cela vient à point. Il nous en faudra des ressources pour le
Rwanda. Sitôt que je pourrai j’écrirai aux bienfaiteurs que vous m’indiquez. En
attendant, vous aurez déjà réparé la faute que j’ai faite en 95 de ne pas aller voir Mr
Landwekrlen. Mais on ne me l’avait indiqué qu’au dernier moment.
Il me tarde d’apprendre de vous que vous avez reçu mon courrier, envoyé du
Tanganika, et un autre expédié d’Ushirombo.
En attendant continuez bien cher Ernest à exercer votre zèle, tant envers les
nègres de Mulhouse qu’envers ceux du Nyanza tant s’en faut que vous les ayez
blanchis tous. Que la grâce du bon maître soit toujours avec vous, et me croyez dans
le Seigneur votre toujours bien affectionné.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
Mes humbles respects je vous prie à Mr le Chanoine
P.S. : Je vous rappelle encore les messes. Pour le moment je suis à court, je n’en ai
pas suffisamment pour les missionnaires de ce Vicariat. Dans ce cas c’est la caisse
du Vicariat qui doit fournir aux missionnaires de quoi subsister, d’ordinaire, ils n’ont
que leurs honoraires pour pourvoir à leur subsistance. Veuillez ramasser des messes
le plus possible donc ; et, si possible, que le taux moyen arrive à 1,50 francs tous
frais déduits. Notre dépôt de messes se trouve à Zanzibar, aussi ma caisse particulière et celle du Vicariat. A vous de voir, si en somme il y a moins de frais à faire
vos envois directement à Zanzibar, ou à les faire passer par Marseille.
30 Mars 1900.
+ J.
505
506
4
ECRITS DES CONTEMPORAINS
DE MGR HIRTH
CONCERNANT LES ANNEES 1899 – 1900
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508
DOCUMENT N° 21
Copie de la lettre du Docteur Kandt
du 7 juin 1899 à Mgr Gerboin1
Dans un français qu’il sait lui-même « hésitant », le Docteur Kandt informe son
ami, Mgr Gerboin, au sujet des sources du Nil et du Mwami du Rwanda… Il se
plaint de souffrir des maux d’Afrique : faim, fatigue, guerre, pluie, maladie… Jusqu’en 1899, il avait refusé l’installation des Pères Blancs au Rwanda. Maintenant, il
les presse de venir s’établir au Kinyaga. Son admiration pour leur activité missionnaire déborde d’éloges : « J’aime trop le travail muet et plein de grâce des Pères
Blancs ». Le Docteur ne veut surtout pas que des missionnaires anglais s’installent
au Kinyaga. Sa lettre fut copiée deux fois par Mgr Gerboin.
Station Bergfrieden in Ischangi (Kivu),le 7 Juin 1899
Monseigneur,
J’espère que vous avez reçu la petite (lettre) qui vous annonçait celle-ci que
je vous écrive maintenant. Avant tout je demande pardon pour l’écorcher souvent ;
mais ce ne sont que des débu(t)s français que j’ai sauvé(s) dans la cruelle nécessité
où j’ai été de ne parler plus d’une année presque aucune autre langue que celles des
Noirs.
Vous avez peut être appris que mon voyage avait eu le succès que je désirais.
Après avoir quitté la gentille hospitalité des Pères de Misougi je passai l’Usui de
Kinanira, homme très charmant qui a quelques relations avec les Pères qui sont chez
Kasusula et de là à Karagwe, pays peu peuplé jusqu’à l’embouchure du Ruvuvu
dans le Kagera.
Vous savez que j’avais le projet de compléter les travaux de M. Stanley en cherchant la source du Nil d’Alexandra, à l’est du Kagera. Pour ne pas tomber dans les
« erreurs » pour dire une parole très bienveillante de Monsieur Baumann, je mesurai
toutes les fois que deux bras du fleuve se réunissent, leur largeur, leur hauteur, la
rapidité, parce que d’après les maximes géographiques celui des deux fleuves et le
fleuve de source, qui apporte la plus grande quantité d’eau dans un certain laps de
temps (p. e. une minute) dans le fleuve uni. Ainsi je trouvai ici que le Ruvuvu n’est
qu’un enfant de la Kagera, et ainsi je trouvai, après avoir marché sur la rive droite de
celui-ci par le Bougoufi, état indépendant, par l’Ourondi et le Rouanda jusqu’à la
1
A.G.M.Afr., Copie de la lettre du Docteur Richard Kandt du 7 juin 1899 à Mgr Gerboin, N° 100164100165.
509
réunion de l’Akanyarou et du Niavarongo, que le dernier est le plus grand des deux
et en conséquence le fleuve de source.
Avant de suivre son cours je fis un petit détour au Sud Ouest à la cour du Kigeri.
J’y arrivais et je voyais la même comédie comme tous les autres messieurs (les Gotzen, Ramsay, Bethe et Comp.) ce n’est pas naturellement le sultan, le Kigeri, que
nous avons vu, mais un Mtusi, le médecin Pembarangamba, qui joua son rôle avec
beaucoup de grâce et d’habilité. Le Jouki, nom du sultan actuel, est un jeune homme
de quinze à dix cept ans et le Pembarangamba en a de trente cinq à quarante.
Monsieur Bethe ne veut pas encore croire, mais mes documents sont trop nombreux, pour être faux, et je suis sûr que l’avenir me donnera raison sur tous les
points. Il n’y a plus un Mtusi qui me nie ce fait ; mais les Messieurs nommés le nient
parce qu’ils ne veulent pas avouer qu’ils se laisseront tromper. Je veux aussi dire sur
le champ, que toutes les histoires de la force du Kigeri sont très exagérées ; le livre
du Comte Gotzen nous a apporté beaucoup de suggestions, à qui l’un et l’autre sont
plus ou moins succombés.
Retourné à la réunion de l’Akanyarou et du Nyavarongo, je n’ai pas quitté la
course du dernier jusqu’à l’embouchure du Nkounga son plus grand bras qui vient
du Nord. En poursuivant celui-ci je vins aux volcans de Kirunga, de découvrir ici
une nouvelle chaîne de volcans. l’Oufoumbiro. L’Ufoumbiro des cartes est une
erreur, chose affirmée par M. Bethe. Je marchai alors entre le Kirounga et
l’Oufoumbiro à l’Ouest et après entre le Kironga ya gongo (Götzen) et le Kirounga
ya Isavynu au Kivu. Je trouverai les grandes montagnes et j’arrivai vingt-six jours
après l’avoir quitté à la réunion du Niavarongo et Nkounga. De là ma route suivit le
Niavarongo toujours au sud. Le pays est très peuplé ; mais il y a aussi beaucoup de
mauvais sujets et dans le mois de Juillet nous avions chaque nuit des combats avec
des voleurs. Le Niavarongo se compose de deux rivières le Rukara et le Mbogo. Le
premier je suivis le Rukarara avec grandes peines et fatigues jusqu’à sa source dans
les montagnes du « rand » : Je ne cessai pas avant d’avoir trouvé le point où il sort
de terre. Voilà mon but atteint.
Parce que je n’avais plus en étoffes et perles, qu’une charge, je divisai ma caravane. 2/3 j’envoyais par les montagnes au Kivu et de là au Tanganyka. Moi-même je
retournai avec trente porteurs et sept askaris au Mbogo et je le poursuivais ainsi
jusqu’à sa source ou mieux ses sources parce qu’il en a trois qui viennent de trois
montagnes voisines. D’ici je marchai par l’Ouroundi où je fus attaqué, et la cinquième fois dans les montagnes du « rand » ; et le 6 Sept. j’arrivai à Ouzumbura.
Voila ma première expédition.
Ma seconde expédition de Décembre à la fin de Mars était dédié à la route de
Rusisi et à l’exploration du Kivu.
Je traversai le Rusisi à son commencement au Kivu et je marchai par le Bouyuboungou, l’Itambi et l’Ouisungu au nord du Lac. D’ici par le Comeroure, le Kichari
et le Mouschari où j’ai tué un éléphant dont chaque dent a 2 mètres cinquante centimètres et pèse deux charges ; ça veut dire les deux ensemble à 5 frazila. Du
Mouschari je marchai au nord du Kirunga ya gongo (Götzen) par le Idongo sur la
route de l’Albert Edouard. Mais deux jours avant d’arriver, il me fallut retourner
parce que mes hommes – je n’en avais plus que 23 – étaient trop fatigués. Je marchai au Sud, je trouvai ma route d’autrefois et je la suivai jusqu’au Kivu. D’ici
510
j’explorai la côte de l’Est du Lac et j’arrivai ici le 27 Mars. Mon expédition souffrit
sur tous les maux d’Afrique : faim, fatigues, guerre, pluie, maladies etc. Trois porteurs des 23 sont mort par fatigue et par faim, l’un mourut dans un terrible orage
dans les forêts mauvais des grands montagnes de l’Ouest. Moi-même je mangeais
beaucoup de fourmies rien autre chose que la peau des « Maharagui » pire encore «
reif » (peti tagari), haricots verts et en conséquence j’arrivai ici avec un estomac
maltraité. Dès le 27 mars je fondai ma station « Bergfrieden » – ça veut dire Paix des
montagnes-, et maintenant je suis a peu près à la fin des travaux. Ma tente est grâce
au Grand Dieu toujours la meilleure. Dès que je vous ai quitté, je n’avais pas encore
la fièvre, seulement un soir « deux heures » quelques jours après être arrivé à
Ouzoumbura.
Mes travaux géographiques me vont réussir, mais j’aurai encore beaucoup de
mois à les construire et maintenant je fais avec zèle mes collections et mes études
ethnographiques, zoologiques, botaniques etc. Je pense quand Dieu me bénit comme
jusque maintenant et quand j’obtiendrai de Lui ma vie et ma santé de rester au moins
2 années. J’espère que ma mère ne perde pas le courage. Cette pensée est toujours
une pierre très lourde sur mon cœur. Mais maintenant qu’est ce qu’il me fallut faire
le premier de ma nullité à vous. Comment vous, allez vous ? J’espère de tout mon
cœur « bien » et les Pères et Frères ? Et les bonnes sœurs ? Veuillez dire à tous,
vous, tous mes plus respectueux saluts.
Mais maintenant à l’affaire de votre mission. Je voudrais croire que ce soit le
doigt de Dieu que ma lettre fut perdue ou volée parce que mes sentiments n’étaient
pas très favorables pour la fondation d’une mission. Mais maintenant que je connais
le district de Moukiniaga et je connais mieux la langue et les mœurs je vous dis
venez sur le champ. Je vous donne la garantie que vous avez plus de travail que vos
forces aimeront. Autrefois j’écrivais, oui le Rouanda est un pays plein d’espérances
quand nous pourrions détruire le pouvoir des Watusi. Maintenant je dis ; ça ira avec
et sans les Watusi. Le premier district de votre action ne sera pas l’intérieur du
Rouanda mais le Kivu. C’est avant tout le district du Moukiniaga. Vous savez que
l’Est du Kivu est Allemand maintenant envoyez un ou deux messieurs ici je leur
montrerai toutes les places. Il y a ici beaucoup de belles places dans le même sousdistrict Ischangi comme ma station « Bergfrieden ». Le district Moukiniaga a circa
70 kilomètres et il est très peuplé, plus peuplé que l’Ouroundi et les hommes
n’habitent pas si distraits (lire sans doute distants). La population est charmante,
vous ferez beaucoup de bien ici. Il y a toujours beaucoup d’esclaves que les hommes
de l’ouest vendent pour 2, 3 dotes. Il y a beaucoup d’enfants qui n’ont pas père et
mère et la population est si dévouée qu’elle vous obéira au moment quand vous
demandez de l’instruire. Tout mon travail de station ils ont fait volontairement.
Alors, venez, voyez et vainquez. Les caravanes du Tanganyka y arriveront en
8 jours. Les lettres vont en 4 jours. On a très exagéré autrefois les distances. Le
climat est magnifique. Dans ce dernier mois j’ai commencé de faire les statistiques
météorologiques. Le maxima était 22 - 23° Celsius, le minimum 13°. Pas de fièvre
sur les montagnes ; la terre bonne pour fabriquer. Alors venez et voyez. Moi j’aime
trop le travail muet et plein de grâce des pères blancs, pour n’avoir pas de peur, que
d’autres missions pourraient venir ici, pour vous prendre vos espérances. Avant un
demi-mois deux anglais étaient ici. Ils étaient si ravis du pays et du peuple qu’ils
511
voulaient alarmer leur patrie comme Stanley l’a fait pour l’Ouganda, mais j’ai leur
dit que les maxims2 du gouvernement defenderont la mission par deux confessions.
Moi je vous ai promis de vous écrire la vérité sur Rouanda. Voilà. J’ai rempli
mon devoir. C’est à vous maintenant Monseigneur d’en tirer les conséquences.
Quant à moi je ferai tout – et je crois que je peux faire beaucoup – pour vous faciliter vos travaux. En faisant comme ça je crois faire oeuvre cher à Dieu, car il est
toujours un tel oeuvre, quand on prépare un lit commode à un fleuve de charité si
large et profond comme celui dont la source est dans l’Algérie et dans la maison des
Pères Blancs. Je vous envoie avec le porteur de cette lettre un petit enfant de l’île
Koijroi. Veuillez à m’affirmer quand vous me répondez que mes hommes la vous
ont apporté.
Je reste avec le plus grand respect, toujours votre très dévoué.
sign. Dr. Rich. Kandt.
Pour copie conforme
F. Gerboin
Vic. apost.
N. B. : Comme vous le voyez j’ai tenu à ne rien changer à cette lettre. Ce Monsieur
s’est gêné pour m’écrire en français sachant que je ne connais pas la langue allemande. Mais malgré tout elle est très facile à comprendre. Que Dieu récompense
cette bonne volonté et donne à son serviteur la grâce du salut éternel. Il est digne, je
crois que vous le recommandiez aux prières des novices, afin que Dieu en retour,
leur fasse rencontrer de braves gens comme lui lorsqu’ils seront en mission.
F. Gerboin
2
« les maxims » : les mitrailleuses d’un certain calibre.
512
DOCUMENT N° 22
Extrait du journal de la Mission « Notre-Dame de Kamoga »
au Bukumbi (Tanzanie) : août 1899 –mars 19003
Cet extrait du journal relate quelques faits concernant le voyage de Mgr Hirth
au Rwanda. Ce voyage a été « long et rude ». Dès son retour, Mgr Hirth se met au
travail. Le secrétaire du journal s’y plaint du tempérament de « pillards » des soldats de Mwanza.
Dimanche 27 août 1899 – Mgr Gerboin nous fait part d’une lettre écrite par un
Docteur allemand en tournée au Rwanda. Elle contient de précieux renseignements
en même temps qu’une pressante invitation à venir occuper le pays avant les protestants anglais.
(…)
Mardi 19 septembre 1899 – Arrivée de la caravane un peu à la débandade.
Mgr Streicher avec 12 Pères, 1 Frère et 6 Soeurs pour le Nord – Sud : les
PP. Barthélemy (Jos) et Cadillac pour Bukumbi ; le P. Smoor pour Ukerewe ; le
P. Brossard pour Marienberg et le P Barthélemy (Paul) avec le Frère Anselme pour
le Rwanda. Les Sœurs sont fatiguées et quelques Pères aussi. Nous logeons les religieuses dans la nouvelle maison construite pour l’école des catéchistes, quant aux
Pères nous nous efforçons, malgré le peu de place, de les loger aussi bien que nous
pouvons.
(…)
Lundi 25 septembre 1899 – Départ des confrères de l’Uganda ; le P. Brossard
nommé à Marienberg fera route avec eux. Le P. Smoor désigné pour Ukerewe
s’embarque avec le P. Roussez venu ici prendre quelques jours de repos. Nous accompagnons tous nos confrères au bord du lac et leur souhaitons, avec un heureux
voyage, bon succès dans leur mission.
(…)
Jeudi 19 octobre 1899 – Monseigneur part pour Ukerewe avec le P. Paul Barthélemy. La pluie les empêche de partir de grand matin comme ils avaient décidé de
le faire.
(...)
3
A.G.M.Afr., Journal de la Mission « Notre-Dame de Kamoga » au Bukumbi : 1890-1905, septembre
1899 – avril 1900, pp. 176 -179.
513
Samedi 21 octobre 1899 – Monseigneur et le P. Paul reviennent d’Ukerewe
avec le F. Joseph destiné à la station de l’Usui.
(…)
Lundi 13 novembre 1899 – Le P. Paul Barthélemy va à Busisi avec les premières charges pour l’Usui et le Rwanda. La caravane s’organise difficilement.
Mercredi 15 novembre 1899 – Monseigneur (Hirth) part à son tour pour Busisi.
(...)
Jeudi 16 novembre 1899 – Les F.F. Anselme et Joseph vont rejoindre la caravane à Busisi.
(…)
Mardi 5 décembre 1899 – Dans une visite à Makarundi, nous entendons les
gens se plaindre du pillage des soldats de Mwanza. Ils voudraient que nous les protégions contre les exactions de ces maraudeurs. Mais que faire : il est décidé par
l’autorité que les soldats n’ont jamais tort. Ne faut-il pas faire respecter l’autorité ?
Ces pauvres gens sont si peureux qu’ils n’osent pas se plaindre à leurs manangwas
ou à leur mtemi et se laissent voler leurs chèvres sans résistance.
(...)
Lundi 1 janvier 1900 – La communauté se compose ainsi : P. Chomérac, Supérieur, PP. Cadiliac et Joseph Barthélemy, et F. Marie. Monseigneur Hirth est au
Rwanda.
(…)
Dimanche 25 février 1900 – Nos chrétiens, qui ont été à Bugalika ces jours
derniers pour le travail de corvée, ne parlent que des coups de bâton ou de kiboko
dont on les a généreusement gratifiés. (…)
Vendredi 1er mars 1900 – Retour de Monseigneur du Rwanda. Dès que la première nouvelle de l’approche de Monseigneur arrive à la mission, tous les chrétiens
s’émeuvent. Le P. Supérieur, le P. Cadillac et les Frères Marie et Philippe vont chercher Monseigneur à Busisi. Chose remarquable pour les nègres, sans qu’on leur dise
un mot, chacun de nos enfants balaie son petit coin, puis s’en va au devant de Monseigneur. Il n’y a plus d’âme au village à part le P. J. Barthélemy et quelques infirmes, tout le monde est au port. De loin on entend les joyeux youyous des femmes
qui annoncent l’arrivée de Monseigneur et qui balaient son chemin avec des
branches d’arbres. Nous aussi nous nous jetons aux pieds de Notre Seigneur pour le
remercier de nous avoir ramené Monseigneur sain et sauf. Le voyage a été long et
rude, mais Monseigneur est parvenu à établir une mission au centre du Rwanda. Deo
gratias4 !
4
« Deo gratias » : Rendons grâce à Dieu.
514
Mercredi 3 avril 1900 – Durant la nuit du 2 au 3 le P. Supérieur est pris d’un
violent accès d’hématurie. Au matin on administre un remède à notre cher malade.
Le deuxième flacon de remède peut arrêter les urines sanguinolentes, mais l’état du
malade n’en reste pas moins désespérant. Le délire est pour ainsi dire continuel et
tout le sang se change en bile.
Samedi 6 avril 1900 – Le vendredi soir, en la fête de Notre Dame des Sept
Douleurs, le P. Supérieur ayant reçu de la main de Monseigneur les derniers sacrements rend sa belle âme à Dieu. Voilà donc le poste de N.D. de Kamoga réduit à sa
plus simple expression : Monseigneur, un Père et deux Frères. Malgré cela on ne se
met point à l’œuvre commencée avec moins d’ardeur. Monseigneur retarde son
voyage à Marienberg à l’indéfini, et pour se délasser des fatigues de la Semaine
Sainte il va commencer un catéchisme à une trentaine d’adultes tout en expédiant les
caravanes de la côte, de l’Usui, du Rwanda, de l’Uganda, du Haut-Nil.
(…)
515
DOCUMENT N° 23
Extrait du journal de la Mission « Notre-Dame de Lourdes »
à Katoke (Tanzanie) : décembre 1899-février 19005
C’est au tour du journal de la Mission « Notre-Dame de Lourdes » à Katoke de
donner quelques impressions sur le voyage vers le Rwanda : le difficile recrutement
des porteurs, une certaine tension entre les missionnaires et la rencontre problématique avec le mukama Kasusula de Rusubi. La rapidité du voyage des missionnaires
étonne…Le secrétaire du journal parle de l’évêque en utilisant le terme ecclésiastique « sa grandeur ». Ce langage paraît aujourd’hui bien dépassé. Le même secrétaire approuve que les Baswi ont été punis par les Allemands…
Vendredi 1er décembre 1899 – Nous sommes dans l’attente de la caravane que
Sa Grandeur conduit dans le Rwanda. Sa Grandeur précède les porteurs et nous
arrive par une pluie battante vers dix heures du matin. Tout le monde est en bonne
santé, sauf le Fr. Joseph qui est resté en arrière. Quatre hommes nous l’apportent en
palanquin ; il a la fièvre : un vomitif le débarrassera de sa bile et le soir le Frère est
sur pied. Peu à peu les porteurs arrivent au poste. Cinquante charges cependant restent à Mbaga, village distant de cinq ou six heures de la mission.
Kasusulo se montre très gracieux et envoie quelques hommes pour faire porter
les charges. Le roi s’est montré très généreux durant le séjour de Monseigneur.
Chaque jour il a fait apporter de la nourriture pour les hommes et a offert des bœufs,
des chèvres et des poules à notre Vicaire apostolique. La boisson n’a pas été oubliée,
et le pombé a réjoui durant plusieurs jours le cœur de nos Wasukuma, dont la plupart
sont rentrés au Bukumbi. Ce départ nous oblige à chercher des hommes de bonne
volonté parmi les Baswi. On en inscrit cent-dix, qui sans doute manqueront à l’appel
en grande partie le jour du départ, qui est fixé au 11 du mois. Tout le temps est employé aux préparatifs de la caravane. Malgré ses occupations Sa Grandeur n’oublie
pas de faire visite au roi, qui a tout disposé pour une réception solennelle. Sa Majesté est en grande tenue, c’est à dire affublée à l’européenne. Elle eût beaucoup mieux
posé, drapée dans son manteau royal, mais elle a cru faire acte de bon goût en imitant les Bazungu. Monseigneur aurait préféré moins d’apparat extérieur, et plus de
liberté dans l’entretien ; mais selon son habitude dans ces circonstances le roi n’a
presque rien dit ; il a été aussi timide qu’une femme.
Dimanche 10 décembre 1899 – C’est la veille du départ. Tous les Baswi inscrits se présentent pour essayer leurs charges. On discute le prix ; tout d’abord il est
5
A.G.M.Afr., Journal de la Mission de « Notre-Dame de Lourdes » à Katoke : 1895 – 1911, décembre
1899 – février 1900, pp. 31-34.
516
question d’une dyora6 par jour ; les Baswi ne connaissent pas le paiement ordinaire
d’un pagazi7 : par ailleurs, ils sont avides d’étoffes et croient pouvoir profiter de la
circonstance pour nous soutirer force étoffes. Ils sont déçus et le marché est conclu à
un doti8 tous les trois jours ; ils se vengent en quelque sorte en exigeant un doti dès
le matin même du départ.
Lundi 11 décembre 1899 – Les porteurs arrivent assez tard et comme on l’avait
prévu beaucoup manquent à leur parole. On part quand même et vers dix heures du
matin nous embrassons Sa Grandeur et lui souhaitons bon voyage. Elle nous quitte
en nous bénissant avec sa bonté accoutumée. Seul le Père Brard reste jusqu’au lendemain pour recruter de nouveaux porteurs.
Mardi 12 décembre 1899 – Les porteurs recrutés la veille par les nyamparas se
présentent et emportent toutes les charges en souffrance. Sans tambour ni trompette
le P. Brard décampe et les suit. Tout est fini. Son remplaçant au poste de N-D de
Lourdes ne l’a même pas vu ; on aurait dit qu’il voulait profiter de l’absence du Père
pour s’esquiver. C’est étrange.
(…)
Mercredi 14 février 1900 – Nous apprenons l’arrivée prochaine du chef de Bukoba. Nous nous empressons de faire quelques préparatifs pour bien le recevoir. Il
est, à ce que l’on dit, assez sensible à l’éclat extérieur. Nous ornons le réfectoire aux
couleurs allemandes et le drapeau de l’empire est hissé au haut d’un grand mât au
milieu de la cour. Trois salves l’accueillent à son entrée chez nous. Kasusulo nous
fait demander un remède pour son cheval malade. Nous lui en envoyons pour lui
faire plaisir, mais nous le prévenons que nos remèdes étant destinés aux personnes il
n’y a guère de chance que sa bête en bénéficie. Un peu plus tard il nous fait demander des boutons ? C’est sans doute pour fermer la culotte de tenue qu’il doit revêtir
pour recevoir les Allemands. Tandis que nous nous préparons à la visite des Allemands, voici qu’un courrier nous annonce l’arrivée prochaine de Monseigneur. Nous
sommes très surpris de la rapidité de son voyage. Mais tout va vite sous le soleil
d’Afrique.
Jeudi 15 février 19009 – A la tombée de la nuit Sa Grandeur apparaît dans la
cour. Nous ne comptions sur elle que pour le lendemain. La lecture spirituelle se
passe à écouter les détails du voyage. Après mille peines, le poste du Rwanda est
établi au cœur même du pays, sur un site magnifique, à quelques journées de la
Kagera. Ce centre s’appelle Mara. Il est défendu de croire aux augures, sinon il
faudrait réellement présager bien mal de ce mot. Mais qui sait si dans la langue du
La « dyora » est une mesure d’étoffe de 7 « doti », c’est-à-dire 16,8 mètres.
« Pagazi » : porteur, journalier.
Un « doti » mesurait 4 coudées de 60 centimètres chacune.
9
Le secrétaire du journal s’est probablement trompé à propos la date de l’arrivée de Mgr Hirth à Katoke.
Celui-ci, d’après son journal de voyage, est arrivé Katoke le soir du 17 février.
6
7
8
517
pays ce terme n’équivaut pas à quelque chose comme bona 10. L’avenir nous renseignera là-dessus. Après un repos de trois jours Monseigneur reprend le chemin du
Bukumbi en passant par l’Ushirombo où il doit saluer Monseigneur Gerboin. Le
P. Schneider accompagne Sa Grandeur. Il serait pourtant bien nécessaire ici à cause
de l’arrivée prochaine des Allemands de Bukoba. Le Père supérieur ne sait pas
l’allemand et le kiswahili n’est pas une langue parlementaire quand on a quelque
chose de sérieux à dire. Heureusement que le bon Dieu y a mis la main et arrange
toute chose comme il sait le faire. Von Beringe (chef de Bukoba) n’est pas venu
pendant l’absence du Père. Il est arrivé chez nous qu’après le retour de notre confrère. Le chef de Bukoba est entré dans l’Usui en vainqueur : la veille en effet il
avait donné une sévère leçon à quelques villages de Baswi récalcitrants ; une fusillade bien nourrie a couché sur le champ de bataille une centaine d’hommes, une
trentaine de femmes et une douzaine d’enfants. Cette version est des Baswi. Le chef
nous a dit qu’il estimait le nombre des morts à soixante-dix. La vérité est peut-être
entre les deux. Quoi qu’il en soit il serait bon, je crois, que les Baswi eussent de
temps à autres une semblable leçon : cela leur apprendrait à vivre. Signalons, en
passant, la prise, dans ces parages, d’un chef qui nous a toujours été fort hostile.
(…)
10
« bona » : bien.
518
DOCUMENT N° 24
Extrait du journal de la Mission du « Sacré-Cœur »
à Muyaga (Burundi) :décembre 189911
Ce journal relate brièvement le « passage » de la petite caravane vers le Rwanda. Les porteurs recrutés chez les Baswi refusent de continuer jusqu’à Bujumbura.
Le secrétaire du journal mentionne aussi la visite de Mgr Gerboin au Capitaine
Bethe. Cela veut dire qu’il est au courant des tensions frontalières au Rwanda entre
le gouvernement allemand et le roi Léopold II.
Vendredi 8 décembre 1889 – Sa Grandeur (Mgr Gerboin) et le P. Astruc arrivent vers 11 heures après un heureux voyage de 8 semaines, pendant lesquelles ils
ont rendu visite à l’autorité allemande à Usumbura.
Lundi 11 décembre 1899 – Départ de Mgr Gerboin et du P. Van der Wee pour
Ushirombo.
Vendredi 22 décembre 1899 – Mgr Hirth arrive à la mission avec les Pères
Brard et Paul Barthélemy et le Frère Anselme, destinés à la nouvelle mission du
Rwanda.
(…)
Dimanche 24 décembre 1899 – Puisque tous les porteurs Wasui s’enfuient,
nous faisons demander des porteurs à tous les watware 12 voisins : Muyemba, Sekazone, Tibondekeye.
Lundi 25 décembre 1899 – Une trentaine de Bayogoma arrivent pour prendre
des charges, de telle sorte que Monseigneur peut partir vers midi et aller camper à
2 h. de la mission. Dans la soirée, toutes les charges sont prises sauf 7 ; le P. Brard
reste jusqu’au lendemain.
Mardi 26 décembre 1899 – Départ du P. Brard avec les 7 charges restées de
hier.
11
12
A.G.M.Afr., Journal de la Mission du « Sacré-Cœur » à Muyaga : 1899-1923, décembre 1899, p. 12.
« Watware » : des chefs.
519
DOCUMENT N° 25
Extrait du journal de la Mission « Saint-Antoine »
à Mugera (Burundi) : décembre 189913
Le secrétaire de ce journal est le seul à mentionner que quarante Baganda doivent aider à fonder un premier poste de Mission au Rwanda. Il remarque aussi que
« Mgr. Hirth a bien vieilli ». Il souligne la résistance physique de certains missionnaires qui pouvaient marcher sept heures et demie par jour durant une semaine. Les
porteurs de Mgr Hirth causent du souci : « ils ne se comportent pas comme des
enfants de chœur ».
Jeudi 14 décembre 1899 – (...) Courrier de Muyaga. Le P. Van der Wee accompagne Monseigneur (Gerboin) à l’Ushirombo pour y faire sa retraite. Monseigneur est allé en 4 jours d’ici à Muyaga où il est arrivé le 8 décembre, soit 6 heures
et demie par jour ! Mgr Hirth fonde deux postes au Ruanda (Kivu ?), un autre dans
l’île Kome.
(…)
Samedi 30 décembre 1899 – (...) Courrier de Mgr Hirth qui campe à Nyawahika et sera demain ici, il amène les P.P. Brard et Barthélémy et le Fr. Anselme pour le
poste du Kivu.
(...)
Dimanche 31 décembre 1899 – Grande messe à 7 ½ h. Froid. Brouillard. Le
P. Supérieur part au devant de la caravane au Luvironza. Mgr Hirth arrive ici à 11 h.
Le Fr. Anselme, malade, est porté en hamac. La caravane de Sa Grandeur se compose bien de 150 porteurs, c. a. d. 40 Baganda qui doivent aider les Pères à lancer la
mission. Mgr est passé par Uyungu (Kihumbi) et Muyaga, il a donc fait un grand
détour. A Muyaga ses porteurs Wasui se sont sauvés, on a réussi à trouver des remplaçants Warundi qui retournent à leur tour d’ici. Il faudra donc en trouver plus ou
moins 80 autres ici ! Le pourra-t-on ?? Mgr Hirth a bien vieilli.
(…)
Lundi 1 janvier 1900 – Puisse Saint Antoine pendant cette année qui s’ouvre,
bénir notre mission comme il l’a fait pendant l’année passée ; faire affluer vers nous
de nombreux sérieux catéchumènes, faire comprendre aux Warundi ce que nous
13
A.G.M.Afr., Journal de la Mission de « Saint-Antoine » à Mugera : 1899-1900, décembre 1899 –
janvier 1900, pp. 289-294.
520
sommes et ce que nous ne sommes pas, surtout ce que nous voulons ! Fiat 14 ! Que
sera l’Afrique et notre Urundi au cours et à la fin du siècle qui commence aujourd’hui. Deus scit15. On contemplera ça du haut du ciel. Fiat !
Le P. Brard chante la grande messe. Le P. Supérieur inscrit les porteurs pour
Mgr Hirth. Il en faut 80 environ. Une dizaine s’annoncent.
(…)
Le Fr. Anselme qui allait mieux ce matin est de nouveau pris par la fièvre ce
soir. Mgr Hirth nous demande force informations sur l’Uzige, le Ruanda, les Allemands, etc. Sa Grandeur pense qu’un poste de nous à Uzige faciliterait singulièrement son établissement au Kivu.
Mardi 2 janvier 1900 – Mgr Hirth logeant dans la 3è tembe 16, le P. Van der
Burgt dit la messe dans sa chambre. Hier et aujourd’hui pas de travail. Ca ne va pas
lorsqu’il y a tant d’étrangers. 30 porteurs sont inscrits.
Mercredi 3 janvier 1900 – Dîner à 10 h. 30 Mgr Hirth avec le P. Barthélemy et
le Frère partent à 12 h Une partie de leur caravane étant déjà partie le matin à Kiheta. Le P. Desoignies accompagne jusqu’au Luvironza où il y a beaucoup d’eau…
Jeudi 4 janvier 1900 – Le P. Brard part à son tour à 9 h. avec 9 porteurs. Restent encore + – 50 de charges. Beaucoup de leurs bagages est superflu, embarrassant,
aurait pu être acheté meilleur marché chez le grec à Uzige. Le P. Desoignies accompagne le P. Brard jusqu’au Kihinga et reviendra demain.
Deux watware17 de Kihigiro et Mabuga portent des cadeaux (vivres). Le P. Van
der Burgt leur dit d’amener des porteurs au lieu de vivres. Ce qu’ils promettent.
Beau temps.
Vendredi 5 janvier 1900 – Pluvieux. Brouillard. Le P. Desoignies est de retour
à 4 ½ h. Le Luvironza est gonflé. Mgr campait hier devant la rivière : il y avait trop
d’eau : et campe aujourd’hui au Kihinga. Ses Wasukuma ont pillé chez Wutchuku,
qui s’était sauvé naturellement. Le Frère va le soir demander des porteurs chez Walendemera. Forte pluie le soir. Coup de tonnerre formidable.
Samedi 6 janvier 1900 – Epiphanie. Le P. Ménard chante la grande messe.
Beau temps. (...) Le P. Supérieur se proposant d’aller à Uzige porter le restant des
charges, quelques porteurs se font inscrire.
Dimanche 7 janvier 1900 – Le P. Van der Burgt chante la grande messe.
Temps couvert (...). Courrier de la côte à 11 h Mgr Gerboin allait en 6 jours de
Muyaga à Ushirombo : 45 h c. a. d. 7 h et demie par jour. Quelles marches effrénées.
14
« Fiat » : accord.
« Deus scit » : Dieu le sait.
16
« tembe » : maison construite à la manière de commerçants arabes en Afrique centrale. La toiture était
couverte de terre glaise (en chaume).
17
« watware » : des chefs.
15
521
Etonnant que Mgr trouve encore des porteurs qui veulent encore pagazer 18 ! Déjà
19 porteurs sont inscrit et campent ici.
Lundi 8 janvier 1900 – Le supérieur organise sa caravane. Le Frère part à
9 ½ h et ira camper à 3 h d’ici ; restent encore 20 charges. (...) Le P. Supérieur part à
son tour à midi, restent encore 11 charges des cambi 19, on tachera de trouver des
porteurs manquants. Le soir le bruit absurde court que Kasozi viendra la nuit nous
tuer, nos enfants demandent des fusils le soir, refusé net.
Mardi 9 janvier 1900 – Les gens de Kawanga viennent chercher 9 charges, restent encore 2.
(...)
Mercredi 10 janvier 1900 – Brouillard. (Nom illisible de personne) part avec
les 2 dernières charges (…) Le soir arrivent les porteurs de Mgr Hirth d’Uzige. Sont
partis hier matin ; sont mal contents ; n’ont pas reçu posho20 pour retourner. Exténués. Un est même mort en route, dit-on. Ont reçu un doti. Bassi21 ! Mauvais procédé pour les allécher à pagazer in futuro22 ! Monseigneur arrive lundi 8 à Uzige.
(…)
Vendredi 12 janvier 1900 – Froid. Pluie l’après midi. (…) Mugege dit qu’un
de ses hommes, porteur de Mgr Hirth, est mort en route de faim. S’appelle Luhebera.
(…)
Dimanche 14 janvier 1900 – (...) Mgr Hirth parti le 10 pour le Kivu. Enchanté
du Lieutenant von Grawert. M. Bethe se trouve au Kivu. Tombe bien.
(…)
« pagazer » : s’engager comme journalier (porteur)
« Cambi » : des charges à porter.
20
« Posho » : une rétribution.
21
« Bassi » : finit.
22
« In futuro » : dans l’avenir .
18
19
522
DOCUMENT N° 26
Lettre de Mgr Gerboin du 19 décembre 1899
à Mgr Livinhac23
Dans cette lettre, Mgr Gerboin raconte sa visite au Capitaine allemand Bethe
qu’il rencontre sur la Rusizi. Le Capitaine y négocie avec son homologue belge, le
capitane Hecq, une solution pour la question frontalière entre le gouvernement
allemand et le roi Léopold II. Mgr Gerboin se plaint de la grande distance entre les
postes de Missions de son Vicariat, des frais de transport et des chemins impossibles. Il signale l’existence des tensions de génération entre missionnaires : « les
jeunes trouvent que ce qu’ont fait leurs devanciers ne vaut pas grand chose ».
N. D. Auxiliatrice, le 19 Décembre 1899
Monseigneur et Vénéré Père,
Depuis deux mois passés déjà je n’ai point écrit à Votre Grandeur, la cause en
est que j’étais en voyage dans l’Urundi, voyage que je devais faire depuis déjà longtemps. J’ai quitté l’Ushirombo le 24 octobre et suis rentré le 16 décembre. J’ai emmené avec moi le P. Goarnisson que j’ai laissé au Sacré-Cœur à Muyaga et le
P. Ménard qui est allé à Saint Antoine de Mugera. De Mugera je suis allé faire visite
aux autorités d’Uzumbura dont dépendent l’Urundi, l’Uyogoma et l’Uha. On va de
Muyaga à Mugera en 4 jours en marchant bien. De Mugera à Uzumbura c’est à dire
au bord du Tanganyka il faut cinq jours. Arrivés à Uzumbura nous n’avons pas trouvé M. le Capitaine Bethe qui était allé à 3 jours de là sur la route du Kivu. J’avais
avec moi le P. Van der Burgt et le P. Astruc. Ces deux Pères sont venus afin de
remercier ces Messieurs qui ont été bien aimables pour eux et qui ont fait tout ce qui
était en leur pouvoir pour nos deux missions de saint Antoine et du Sacré-Coeur.
Après être resté 2 jours à Uzumbura je me décidai à aller rejoindre M. le Capitaine
Bethe sur le Rusisi. Cela m’a permis de voir cette partie du Vicariat. Nous n’étions
qu’à cinq jours du Kivu. On va au lac en huit jours. Les Allemands ont déjà fait faire
une route qui va d’Uzumbura au Kivu. Vous savez que les Allemands veulent avoir
le Rusisi pour frontière entre eux et l’Etat du Congo au lieu de la ligne droite
d’autrefois. Naturellement les Belges ne veulent pas. Donc il y avait là comme un
second Fashoda. Les deux chefs allemand et belge se sont entendus après de longs
23
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Gerboin du 19 décembre 1899 à Mgr Livinhac, N° 099070.
523
pourparlers pour un modus vivendi 24 en attendant la décision de la diplomatie européenne. Nous avons assisté au règlement de la question. Au lieu de se battre on s’est
entendu à l’amiable et tout a été réglé pacifiquement. Cela nous a donné le plaisir de
dîner avec M. le Commandant Hecq et le Commandant Alixert ? (je ne suis pas sûr
du nom de ce dernier). Le Commandant voulait nous emmener à Albertville (Mtoa)
et de là chez Mgr Roelens, mais je n’ai point accepté cette invitation car je tenais à
rentrer ici au plus vite. Du point où nous étions sur le Rusisi nous étions presque à la
frontière du Ruanda. M. Bethe nous donna une escorte de six soldats pour passer le
pays de Kisabo. Nous avons mis dix jours pour revenir à Saint Antoine, car le chemin est très difficile. Je n’ai jamais vu un pays si découpé. On ne fait que monter et
descendre à pic, des cours d’eau à n’en plus finir et des marais à satiété. Le sixième
jour nous passâmes la forêt c’est à dire le haut de la montagne qui sépare le bassin
du Tanganyika de celui du Nyanza. Nous étions presque aux sources du Ruvuvu.
Partout nous avons été bien reçus.
L’Urundi est décidément très peuplé. Les Allemands disent un million et
½ d’habitants. Vous pourriez Monseigneur, y envoyer toute la Société des Pères
blancs, il y aurait encore de la place pour d’autres. Urundi et Uyogoma égalent diton en étendue la surface de la Hollande. On peut donc y faire sans crainte un Vicariat et il y aura de la besogne. Seulement pour nous c’est un peu difficile. Nous voilà
établis comme des jalons d’attente. Mais nos stations sont trop éloignées les unes les
autres et les transports pour l’Urundi nous ruinent. Ce sont des chemins impossibles.
J’ai eu envie de nommer un Provicaire pour l’Urundi ; mais réflexion faite
j’attendrai encore.
A Uzumbura il n’y a plus que le terrain et la tombe du P. V. den Biesen ; de la
maison il ne reste pas trace et on ne dirait pas qu’il y en avait une autrefois. Uzumbura est décidément choisi pour être chef lieu de district. Uyiyi passe au second
rang. Le terrain de la mission est à dix minutes, un quart d’heure au plus, de la station militaire. Que faire ? Faut-il s’y remettre ? Cela me paraît difficile vu le voisinage de la station ; par ailleurs peut être faudrait-il avoir là un pied à terre pour se
ravitailler par le Tanganyika. Pour le moment je crois qu’il faudrait se mettre dans la
montagne à 4 ou 5 heures d’Uzumbura. Du reste je crois que ces Messieurs en général ne tiendraient pas à nous voir trop près tout en désirant nous voir établis aux
environs. Il serait bon qu’on s’y mette de suite, mais où trouver un supérieur ? C’est
là une question assez difficile à résoudre pour moi. Plus je vais plus je vois qu’il faut
parler allemand et mettre un supérieur qui ne parle que le français sera plus ou
moins bien vu. Toutefois je dois dire que ces Messieurs sont très bien disposés, et
M. le Capitaine Bethe m’a dit qu’il ferait tout ce qu’il pourrait pour nous aider, ainsi
que le Premier Lieutenant M. Von Gravert.
Je vois que tout le monde fonde de nouvelles missions dans les Vicariats autour
de nous. Voulant tenir compte de vos recommandations, je me suis contenté de renforcer les postes existants. Mais je crois cependant que la mission de l’Uzige
s’impose à cause des relations qu’il faut nécessairement avoir avec les autorités.
Enfin on y réfléchira.
24
« un modus vivendi » : un compromis.
524
La paix semble rétablie dans l’Urundi et l’Uyogoma. Pendant notre voyage à
Uzumbura Muzazye a fini par se rendre à la mission du Sacré-Cœur et a dit au
P. V. Der Wee qu’il consentait à payer l’impôt de guerre intégralement. Kisabo lui
n’a pas encore réglé la question aussi il aura de nouveau la visite des Allemands s’il
ne s’exécute pas entièrement. On dit qu’il a payé seulement la moitié de son impôt
de guerre.
Au Sacré-Cœur les Pères ont rétabli leur maison, mais les indigènes n’ont pas
l’air encore d’être bien rassurés et ne viennent pas encore en bien grand nombre aux
instructions.
A Saint-Antoine ça a l’air d’avoir fini, mais il y a encore si peu de temps qu’on
ne peut encore juger ce qu’il en adviendra. Vu le temps et les circonstances tout est
aussi bien que possible. Tout le monde vous demande des missionnaires. Nous en
voudrions bien aussi. C’est presque décourageant de nous voir si peu nombreux,
pour tant de pays et tant de monde. Daigne le Père de Famille envoyer des ouvriers à
sa vigne.
Le P. Ménard a encore eu une forte fièvre à Mugera malgré les 1 850 mètres
d’altitude. Quand j’ai quitté Saint-Antoine il était sur pied mais pas très vigoureux.
Voilà donc une année passée que ce Père n’a presque pu rendre aucun service.
L’acclimatation est dure pour lui. Heureusement qu’il a pu faire ce voyage dans de
bonnes conditions
Pour nos autres missions ça va je crois bien. Au Msalala toutefois, les jeunes
trouvent paraît-il que ce qu’ont fait leurs devanciers ne vaut pas grand chose.
L’économe veut être maître tout seul. Celui qui est en charge de la classe voudrait
que ses négrillons fussent comme ses anciens élèves de Jérusalem. « Il ne faut pas
faire lire du Kiswahili sous prétexte qu’ils ne la comprennent pas, etc. ». Cela m’a
l’air un peu sujet à caution. Le bonheur n’est pas de ce monde.
Daignez agréer, très Vénéré Père, la nouvelle expression des sentiments respectueux avec lesquels j’ai le bonheur d’être,
Monseigneur de Votre Grandeur
le fils soumis et obéissant
François Vic. apost.
525
DOCUMENT N° 27
Extrait de la lettre de Mgr Gerboin du 30 décembre 1899
au Procureur de la Société des Missionnaires d’Afrique à Alger 25
Mgr Gerboin dit du Burundi avec ironie : « ce bien heureux pays où l’on brûle
les maisons à qui mieux mieux » ! La Mission de « Sacré-Cœur » du Muyaga avait
été brûlée à deux reprises. Monseigneur s’exclame : « Que de monde » au Burundi !
Les Barundi sont gentils d’après lui, « même les Batusi depuis qu’ils ont été secoués
par les Allemands ». Il signale le passage de Hirth « faisant le voyage inverse » au
sien.
N. D. Auxiliatrice, le 30 Décembre 1899
Mon très Révérend Père,
J’ai reçu l’avant-veille de Noël votre lettre du 21 septembre dernier. Merci des
200 francs ; ils ont trouvé leur emploi immédiat et Jean et Albert seront ainsi nommés au baptême selon les intentions du donateur. Il y aura un jaloux car ils sont trois
de la même journée arrivés avec moi de l’Urundi le 16 de ce mois.
Oui j’arrive de l’Urundi, de ce bien heureux pays où on brûle les maisons, à qui
mieux mieux. Vous savez que je n’avais pas encore vu nos deux missions à SaintAntoine et du Sacré-Cœur. Cette dernière mission vient d’être remise sur pied pour
la troisième fois. Avec tous ces agréments d’incendie elle en est encore à la période
d’incubation. Les Bagoyoma sont encore peu rassurés. De fait ils devaient encore
avoir la guerre, mais le Chef Muzazye consent enfin à s’exécuter et à payer l’impôt
intégralement. Il a enfin passé à la mission.
A Saint-Antoine tout va aussi bien que possible, vu le peu de mois que les Pères
sont établis à Mugera. Le monde ne manque pas mais c’est difficile à desservir.
De Mugera je suis allé avec les P.P. Astruc et V. D. Burgt rendre visite à M. Le
Capitaine Bethe, Commandant d’Uzumbura. De Mugera à Uzumbura il faut cinq
jours. Nous ne trouvions que M. le Lieutenant Von Gravert et le Docteur Feldman.
Deux bons Messieurs qui nous reçurent à bras ouverts et avec toutes sortes de prévenances. M. Von Gravert connaît nos deux missions de l’Urundi. Il est resté un
mois à Muyaga pour arranger toutes choses. Aussi étions nous déjà connus de ces
Messieurs. M. Bethe était à trois jours de là sur le Rusisi. Vous savez que les Alle25
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Gerboin du 30 décembre 1899 au Procureur de la Société des Missionnaires d’Afrique à Alger, N° 099071.
526
mands veulent cette rivière pour limite. Les Belges disent : c’est à nous. Enfin ils se
sont entendus et nous avons assisté à l’heureuse issue du conflit, qui était comme
Fashoda deux. Ce petit voyage de 15 heures, id est 3 jours de marche, m’a permis de
voir cette partie du Vicariat. Que de monde ! que de monde ! Tous les Pères Blancs
peuvent y venir, il y aura encore de la place. Nous étions à 5 jours seulement du
Kivu, presque à la frontière du Rwanda. Le P. V. D. Burgt va vous expédier une
nouvelle carte. En a-t-il écrit des monts et de varia ! Mais quel pays pour voyager !
Surtout sur le versant du Tanganyka ! Je suis revenu tout fourbu et j’ai eu la fièvre.
Nous avons mis 10 jours du Rusisi pour revenir à Mugera.
Monseigneur Hirth est en train, présentement de faire le même chemin pour aller fonder au Kivu sa mission du Rwanda.
Notre voyage s’est fait dans de bonnes conditions. Les Barundi sont gentils,
même les Batusi depuis qu’ils ont été secoués par les Allemands. Quel crève-cœur,
toutefois de voir tant de monde et de ne pouvoir y faire de mission ! L’ancienne
maison d’Uzumbura a complètement disparu. Il ne reste rien si ce n’est la haie
d’euphorbes. Puis, la station militaire est à 10 minutes, un quart d’heure de là. Il y a
du monde, c’est certain. Mais avec tous les soldats et leurs femmes ça ressemble à
Tabora et à Zanzibar, genre Mguana. Je n’ai guère envie de reprendre Uzumbura.
J’aimerais mieux qu’on se fixe à 4 où 5 heures de là dans la montagne. Mais par
ailleurs peut être sera-t-il nécessaire d’avoir un pied à terre à Uzumbura.
M. Hecq, le Commandant belge voulut nous emmener à Albert Ville (Mtoa) et
de là à Beaudouinville, etc. On serait revenu à Pâques ! Parti le 24 octobre je suis
rentré ici le 16 décembre.
(…)
Sur ce, Mon Révérend Père, je vous bénis de tout cœur en vous faisant ma plus
belle révérence, c’est à dire la moins gauche possible ; je vous prie de me croire tout
à Vous in tote corde in Christu Jesu.26
François Gerboin
Vic. apost.
26
« in toto corde in Christu Jesu » : cordialement dans le Christ Jésus.
527
DOCUMENT N° 28
Article sur l’arrivée de Mgr Hirth
et de ses missionnaires au Rwanda
dans la revue missionnaire « Afrika-Bote » 27
Cette revue missionnaire allemande signale le début de la mission au Rwanda.
Elle souligne que Mgr Hirth a prévu la fondation de plusieurs postes dans ce pays.
Sa population semble bien disposée pour accueillir le message chrétien.
Du Ruanda
A la clôture de la rédaction (de cette revue), nous avons reçu deux récits intéressants du Ruanda. L’un d’eux a pour auteur l’évêque Hirth, le Révérend Vicaire
apostolique du Nyanza méridional. L’évêque Hirth a lui-même guidé ses missionnaires au Ruanda. Le voyage a eu une très heureuse issue, malgré les difficultés
inhérentes au voyage et qui étaient à prévoir. L’accueil de la part du Roi du Ruanda,
qu’on appelle Kigeri, était excellent ; de son plein gré, il a donné son accord pour
que les missionnaires s’établissent sur son territoire. Ces derniers ont ainsi cherché
un terrain pas très éloigné de la résidence royale pour l’établissement d’une station
de mission. Ce nouveau poste qui sera consacré au Sacré-Cœur de Jésus se trouve
situé sur un haut plateau avoisinant les 2 000 mètres d’attitude. Le Révérend Vicaire
apostolique s’est lui-même assuré de la vérité des dires attestant que les attentes sont
grandes dans ce pays densément peuplé et qui serait bien disposé en faveur du christianisme et de la civilisation. Trouvant qu’il est très important que l’œuvre de la
Mission y débute par la création simultanée de plusieurs stations, il adresse un pressant appel aux supérieurs ainsi qu’aux amis et bienfaiteurs de la Mission pour une
aide en argent et en personnel.
Le deuxième récit assez long nous rapporte l’intéressant voyage de cette petite
caravane de l’Usui au Ruanda ; il est écrit par le révérend Père Paul Barthélemy dont
nous avons déjà publié sa lettre de l’Usui dans cette revue. Dans le prochain numéro,
nous compléterons ce récit ou bien nous l’imprimerons en partie.
27
« Aus Ruanda », in Afrika-Bote, mai 1900, p. 214. Traduit de l’allemand par le Père O. Mayer.
528
DOCUMENT N° 29
Lettre du Père Brard du 6 février 1900
à « l’Association des Dames et
Demoiselles catholiques allemandes » 28
L’auteur relate des péripéties pénibles de son voyage dans les montagnes du
Rwanda. Il encourage les bienfaitrices des missionnaires à soutenir la nouvelle
fondation de toutes façons possibles.
Du Ruanda, le 6 février 1900
A l’Association des Femmes et Demoiselles catholiques,
Venant d’Usui, nous sommes enfin arrivés ici, après une marche fatigante de
56 jours ; les travaux d’établissement ont déjà commencé. C’était un long chemin,
souvent onéreux et éprouvant, que nous avons parcouru. Le 27 janvier, nous devions
passer par une chaîne de montagnes de 2 500 m d’altitude. Au sommet, en pleine
forêt, nous nous sommes retrouvés d’un coup dans un violent orage à 2 heures de
l’après-midi. Bientôt, nous étions trempés par une pluie diluvienne de telle façon
que rien ne restait sec sur notre corps ; la pluie coulait à flots, suivie par un brouillard épais qui nous empêchait de voir à 10 mètres de distance ; nous étions saisis par
un froid glacial qui nous engourdissait. Entre-temps, la nuit arrivait rapidement ; nous n’étions plus capables de surveiller nos porteurs ; le lendemain matin,
10 charges manquaient. Nous avons tout de suite commencé à les chercher ; 8 charges ont pu être retrouvées, 2 charges toutefois sont restées introuvables : c’était une
caisse avec des perles (pour le troc) d’une valeur de 400 roupies et ma valise chapelle avec l’autel portatif que j’avais gardée pendant des années comme la prunelle de
mon œil. On retrouva seulement la valise vide ; le calice, les vêtements liturgiques,
la pierre d’autel, le linge d’autel et le missel, tout avait disparu sans laisser aucune
trace. Pour l’instant, nous sommes privés de la consolation du Saint Sacrifice. Que la
volonté de Dieu soit faite malgré tout ! Le Bon Dieu vous aidera peut-être, Mesdames et Mesdemoiselles, à trouver une âme charitable pour remplacer ce qui a été
volé.
28
« P. Brard an den Verein kath. Frauen und Jungfrauen », in Afrika-Bote, juillet 1900, p. 221. Traduit de
l’allemand par le Père O. Mayer.
529
Bref, nous nous retrouvons ici dans une situation de grande pauvreté apostolique ; cependant j’ai confiance dans l’aide de Dieu et dans la largesse de votre Confédération. Je voudrais demander un ostensoir pour notre future chapelle, un ciboire,
6 chandeliers plus une croix d’autel, et les vêtements liturgiques avec le linge
d’autel. Pardonnez-moi ma hardiesse ; il s’agit ici de la gloire de Dieu et du salut des
âmes !
Le Ruanda est le royaume le plus étendu de l’Afrique Equatoriale, le territoire
le plus prometteur de la partie ouest de « Deutsch-Ostafrika ». Veuillez nous aider
par la prière et le sacrifice, par l’aide matérielle, pour que nous puissions accomplir
notre tâche apostolique d’une manière rapide et sûre, conduisant bientôt les
cœurs des Nègres vers le Cœur divin de notre Sauveur, auquel nous avons consacré
cette Mission, nous mêmes, le pays ainsi que la population. Que tous ceux qui vénèrent le Cœur divin puissent attacher un grand prix à se souvenir de la station « SacréCœur » à l’intérieur de l’Afrique, située à la frontière ouest du territoire allemand,
pour que l’amour du Cœur de Jésus y triomphe un jour pleinement. Que les bénédictions promises se répandent non seulement sur l’Afrique allemande de l’est, mais
aussi sur l’ensemble du continent noir, d’un océan à l’autre et jusqu’aux parties du
monde les plus éloignées, partout où le Cœur de Dieu-Homme est loué et béni par
des voix allemandes.
Père A. Brard
530
DOCUMENT N° 30
Extrait de la lettre du Père Barthélemy du 7 février 1900
au Père J. Froberger29
Une des raisons pour lesquelles les missionnaires ne sont pas allés au cœur du
Rwanda par l’Est est ici signalée : ne pas y arriver à partir d’une région, le « Kissaka, dont le chef se trouve en conflit avec son suzerain dans une révolte plus ou
moins ouverte ». Il y parle de la maladie dont il a été victime et qui le laisse dans un
état de grande faiblesse, de sa rencontre avec le Père Van der Burgt « un bon géographe ». Ce 7 février 1900, le Père Barthélemy signale un point qui lui cause
quelques soucis : « La population est composée de deux éléments différents… Je
crains que cette circonstance ne mette un grand obstacle sur le chemin de notre
œuvre ».
Isavi (Ruanda), le 7 février 1900
(…)
J’aurai volontairement continué le petit journal que j’ai commencé lors de mon
départ de Bukumbi sur la rive sud du lac Victoria-Nyansa. Il se peut que vous ayez
déjà reçu la première partie qui couvre le voyage jusqu’à Usui. Suite à une maladie
contractée, il m’a été impossible de continuer la tenue de ce journal parce que dans
ce pays – davantage qu’ailleurs – je reste sans force et volonté. Aujourd’hui même,
je ne peux pas vous donner un récit détaillé du voyage effectué. Pour vous faire
parvenir cette lettre, je veux profiter d’une occasion rare, celle du retour à la côte du
guide qui montrait le chemin à notre caravane à partir d’Ishangi, la station militaire
allemande située sur la rive sud du lac Kivu, mais qui n’a pas de bureau de poste.
Monsieur le Capitaine Bethe, qui nous a aussi procuré le guide, a aimablement promis de faire parvenir notre courrier à la côte avec la plus grande rapidité. Tout serait
parfait si notre guide s’était décidé à ne partir que demain, mais tous mes efforts
auprès de lui dans ce sens sont restés sans succès. Il ne me reste donc qu’à me mettre
au travail pour vous donner quelques nouvelles concernant notre voyage, heureusement bien terminé.
D’Usui jusqu’ici notre voyage a été assez pénible. La question des porteurs reste
toujours la même : chaque matin, on doit se mettre à la recherche des porteurs et on
29
« Brief des hochw. Herrn P. Paul Barthelemy aus Ruanda an den hochw. Herrn Dr. Froberger, Superior
des Missionshauses zu Trier », in Afrika-Bote, juillet 1900, pp. 221-228. Traduit de l’allemand par le
Père O. Mayer.
531
peut dire que nous avons eu de la chance d’en obtenir un nombre suffisant, sans
devoir camper encore toute la journée. A cette difficulté s’en est très vite ajoutée une
autre : le tracé du voyage devenait de plus en plus dépourvu de sentiers, le voyage
était d’autant plus pénible. Même si en consultant la carte, il aurait pu paraître mieux
de prendre la direction de l’est, en partant d’Usui, nous avons marché vers le sud et
vers la partie nord du lac Tanganyika et de là nous nous sommes orientés vers le
nord pour pénétrer de cette façon le Ruanda par le sud. Nous pouvions difficilement
éviter ce grand détour car nous devions absolument tenir compte de la susceptibilité
des rois noirs, si nous ne voulions pas dès le début tout compromettre. Il est de
grande importance pour notre entreprise de gagner les chefs indigènes et de les
mettre de notre côté. S’ils ne servent en rien pour la conversion des âmes, ils peuvent malgré tout agir pour que celle-ci soit retardée, voir repoussée pour de longues
années. En prenant le chemin le plus direct de l’Usui au Ruanda, nous aurions dû
traverser un pays qui est obligé de payer l’impôt au roi du Ruanda, notamment la
province du Kissaka, dont le chef se trouve en conflit avec son suzerain dans une
révolte plus ou moins ouverte. Pour un chef noir, cela aurait signifié faire cause
commune avec l’ennemi que d’arriver chez lui en passant par des contrées hostiles.
Raison pour laquelle nous nous sentions obligés de faire le détour mentionné et de
contourner la province du Kissaka.
D’Usui jusqu’au Tanganyika, on monte et on descend à travers un pays montagneux à la respectable altitude oscillant entre 1 600 à 2 500 mètres. Nos ânes ne
servaient plus à rien, à peine étaient-ils capables de porter leur propre monture. Les
chaînes de montagnes, que nous traversions au début, c’est-à-dire celles de l’Usui et
de l’Uha sont comme celles du Bukumbi. Vers Usui, elles sont couvertes de forêts.
Mais celles de l’Urundi n’ont aucun morceau de forêt, elles sont uniquement recouvertes d’herbe. Mais elles sont bien habitées. En chacune des nombreuses vallées se
nichent de petits villages entourés de belles et agréables bananeraies. Pendant la
journée lorsqu’il fallait grimper les crêtes de montagnes par 60 à 70° Celsius (sic) 30,
bien de la sueur coulait. Cependant, pendant la nuit, nous grelottions dans nos tentes
à cause du froid. Surtout bien sûr lorsque nous campions à une altitude de 1 900 à
2 000 mètres ou même davantage. Alors le thermomètre descendait jusqu’à 4°. A
cette altitude, il n’y a pas habituellement une température si basse, mais il faut se
rappeler que nous sommes actuellement en saison de pluie. De tels changements de
température ne pouvaient évidement pas rester sans laisser sur nous des conséquences. Je fus un des premiers à en être victime. Le 20 décembre, j’ai attrapé une
infection à la poitrine et jusqu’aujourd’hui je ne m’en suis pas encore totalement
remis, malgré des soins immédiats et appropriés. Je peux vous assurer que ce n’était
pas pour moi une situation rose. D’un côté, je me sentais comme paralysé et pourtant
je devais marcher. Dans ce pays montagneux, il est pratiquement impossible de se
laisser porter en hamac et, si on le fait, on souffre des secousses répétées autant que
si on marchait soi-même. Sans oublier – ce qui n’est pas chose rare – que les porteurs laissent éventuellement glisser leur charge dans un précipice ou ils
l’abandonnent à terre. Cela me serait arrivé si le guide de la caravane ne s’était pas
30
L’auteur s’est trompé : il aurait dû écrire « Fahrenheit » au lieu de « Celsius ».
532
bien soucié de moi. Je ne voulais pas me laisser porter plus de deux heures, mais
après une heure et demie mes braves porteurs perdaient patience : ils me posèrent
simplement au milieu du sentier et me laissèrent à mon destin.
Notre voyage du lac Victoria-Nyanza jusqu’au lac Tanganyika a pris
29 journées. Il a duré du 11 décembre jusqu’au 8 janvier, y compris les deux séjours
que nous avons faits chez nos confrères en Urundi. Nous sommes juste arrivés à
Noël à Muyaga, une station dédiée au Sacré-Cœur, où nous avons trouvé les Révérends Pères Van der Wee, Astruc et Goarnisson en très bonne santé. En raison de
l’incendie qui a eu lieu en mars, les Pères n’ont pas encore eu le temps de construire
une maison suffisamment grande pour nous accueillir tous. Il n’avait qu’une petite
chambre prête à accueillir Monseigneur Hirth. Le Père Goarnisson, mon compagnon
d’étude et de caravane depuis la côte à Nyanza, partageait très gentiment sa chambre
avec moi. Le Père Brard cependant passait comme à son habitude la nuit sous la
tente. Malheureusement, une tempête terrible a arraché sa tente pendant la nuit du
24 au 25 décembre, c’est à dire pendant la sainte nuit de Noël, alors qu’il avait justement érigé son autel de voyage pour la célébration du saint sacrifice ; avec le lit
l’autel était exposé à une pluie torrentielle. Par chance, le lendemain le soleil brillait
de ses rayons bienfaisants pour la terre et nous pouvions continuer notre route vers
le sud-ouest.
A la Mission de St-Antoine d’Urundi, nous avons passé la fête de la circoncision du Seigneur en compagnie des révérends Pères Desoignies, Ménard et van der
Burgt. Leur état de santé était également satisfaisant bien que le Père Ménard venait
de se rétablir à peu près d’une forte fièvre. Le Père Van der Burgt, un bon géographe, nous faisait une carte détaillée couvrant le chemin à parcourir jusqu’au lac
Tanganyika. A sa louange, je dois dire qu’elle était très exacte. Les lieux de campement étaient indiqués au quart d’heure près. Ni un cours d’eau, ni une montagne ne
manquaient.
A Ujumbura (ainsi s’appelle la station militaire allemande située au bord nord
du lac Tanganyika que nous appelions jusqu’à maintenant Uzige), Monsieur le Lieutenant von Grawert nous a offert pendant deux jours une hospitalité généreuse et
agréable. Il connaît très bien les Pères de Saint-Antoine d’Urundi et du Sacré-Cœur,
parce qu’il avait passé trois semaines chez eux lors d’une campagne de punition à
l’encontre de ceux qui ont incendié la station de Muyaga. Il connaît particulièrement
bien le Père Van der Burgt, parce que ce dernier avait été un certain temps stationné
au poste d’Uzige. Nous avons fait une visite où se trouvait l’emplacement de notre
ancienne station d’Uzige. Nous y avons dit un « De profondis »31 sur la tombe de feu
notre bon Père Van der Biesen.
Après un séjour d’une journée et demie, nous avons continué notre chemin vers
le nord grâce aux efforts de Monsieur le lieutenant von Grawert. Nous avions obtenu
des porteurs en nombre suffisant pour transporter nos étoffes pour le troc et les
autres petites charges jusqu’au Kivu. Le voyage du lac Tanganyika au Kivu a été
agréable. Il nous a fallu 9 jours. Parce que nos porteurs ne s’enfuyaient pas et
n’avaient pas envie de le faire, nous pouvions avancer sans obstacles et sans soucis.
Nous avons pu tranquillement contempler en bien des endroits l’extraordinaire beau31
De profondis : prière pour les défunts
533
té de la nature. La rivière la plus au sud qui sort du lac Kivu est la Russisi qui se
déverse au nord du lac Tanganyika. Elle offre un panorama magnifique là où elle
quitte le Kivu. Sur un parcours de 30 kilomètres, cette grande rivière tombe d’une
chute à l’autre, ou plutôt elle déverse ses eaux d’une cuvette à l’autre. Ces cuvettes
sont formées dans un rocher blanchâtre de belle apparence. On pourrait croire
qu’elles ont été artificiellement creusées. A part de cela, s’y ajoutent des pentes
raides qui s’élèvent à plusieurs centaines de mètres, ce qui augmente encore la beauté de ce paysage. Aussitôt que la Russisi a dépassé cette série de chutes d’eau, elle
s’élargit en petits lacs comme pour se reposer d’un courant trop rapide. Les lacs euxmêmes offrent aux yeux du voyageur un monde d’îles pittoresques. Vraiment je n’ai
jamais vu un spectacle aussi magnifique. Quand on l’a vu, on regarde avec dédain
les eaux de Versailles et du Trocadéro.
Huit jours après notre départ du lac Tanganyika, un nouveau spectacle s’offrait à
notre regard. Nous arrivions aux chaînes des montagnes qui entourent le lac Kivu.
Le lac, avec ses innombrables îles et ses côtes avec des fjords multiples, nous rappelant fortement la Norvège, s’étalait majestueusement devant nous. Vers le nord, les
sommets impressionnants des Birunga délimitent le Kivu ; ils sont de nature volcanique et le Kirunga Tscha Gongo (3 400 m) doit être un volcan en activité. De là
suivent de l’Ouest en Est, le Navuge, le Karussimbi, le Kissigali, le Buhanga et
Wfumbiro.
A Ishangi, station allemande au sud du lac Kivu, Monsieur le Capitaine Bethe
nous a offert une belle hospitalité. Il nous a nourri pendant deux jours et il s’est
donné la peine de nous rendre le reste du voyage le plus agréable possible. Si nous
avons eu à endurer beaucoup sur le reste du parcours ce n’est pas imputable à Monsieur le Capitaine, parce qu’il avait pris toutes les précautions possibles. En partant
d’Ishangi, nous avons suivi la rive est du lac Kivu pendant cinq journées. Nous contournions ou plutôt nous escaladions les pentes raides des montagnes qui entourent
les baies. Montées et descentes étaient si raides que nous craignions de perdre nos
ânes ; cela nous a demandé un effort terrible. Par chance, un seul âne y a trouvé la
mort en tombant dans un ravin de 150 mètres.
Le sixième jour, nous dépassions encore une crête de montagne qui entoure le
Kivu. Vers deux heures de l’après-midi, montant de plus en plus vers le haut, nous
arrivions sur la crête située à 2 500 mètres quand subitement une tempête se précipita sur nous. Les pauvres Noirs, non habitués au froid ne savaient plus que faire. Les
uns jetaient leurs charges et s’enfuyaient, d’autres qui n’avaient plus la force de
s’enfuir se couchaient simplement à côté de leur charge sur le sentier qui se transformait aussitôt en ruisseau. Trois sont mort sur place et plusieurs autres n’étaient
pas loin de la mort. La tempête a duré jusqu’au soir. Nous ne pouvions pas secourir
efficacement les pauvres Noirs, ni sauver toutes les charges. Deux furent volées
pendant la nuit ; parmi elles, la valise chapelle du Père Brard dans laquelle se trouvait les indispensables chasubles pour la messe. Elles étaient destinées au premier
édifice de Dieu qui reste à construire sur le sol ruandais.
Quatre jours après cette nuit fatidique, nous nous trouvions chez Kigeri (titre du
roi du Ruanda). Il nous a très bien accueilli et il mit une colline à notre disposition.
J’étais, il y a un instant, à cet endroit pour inspecter le terrain. Des habitats agréables
entourés de bananeraies couvrent toute la colline. Les alentours sont densément
534
peuplés. Nous n’aurions pas pu souhaiter meilleur. Cependant, j’aimerai avoir un
peu de bois pour la construction ; je pense que cela restera un désir pieux car il n’y
en a pas dans le pays. On pourra s’estimer heureux si l’on trouve un peu de bois de
chauffage : dans une grande partie du Ruanda, on chauffe avec des fagots d’herbes
et de la bouse de vache. Il existe bien ici un arbre qui ressemble à l’arbre de caoutchouc et qui pousse très vite, il suffit de mettre une branche en terre et il prend racine tout de suite, mais son bois n’est pas du tout apte à la construction. Les indigènes se servent de ce bois pour clôturer l’enceinte de leurs huttes et comme bois de
chauffage. Avec l’écorce, ils fabriquent des étoffes dont on ne peut pas dire qu’elles
soient laides. L’étoffe fabriquée a une grande ressemblance avec nos étoffes européennes et elle est souple. Si nous ne trouvions pas d’autre bois nous nous contenterons des huttes indigènes fabriquées avec des roseaux et de la paille.
Les indigènes sont de caractère bien disposé et ils ne montrent pas de peur. Ils
nous rendent visite toute la journée. Je pense que nous pourrions faire ici beaucoup
de bien, mais sur un point je me fais quelques soucis : la population est composée de
deux groupes différents. Il y a la population rurale qui y habite depuis longtemps et
qui fait de l’agriculture et qu’on appelle Bahutu. L’autre groupe dont on rapporte
qu’il descend de Gallas, une population de pasteurs, les Batussi, qui se sont accaparés totalement du pays et qui, comme classe dominante, donnent le ton. Ils
n’acceptent ceux qui sont installés là comme soumis et ils les traitent ainsi. Tous les
chefs du pays, du roi jusqu’au maires de villages, sont des Batussi. Tout le riche
cheptel du pays se trouve en leur possession. Les Bahutu ne font pas seulement tous
les travaux, mais ils paient également aux Batussi des taxes et ils sont en toutes
choses leurs très soumis serviteurs. Je crains que cette circonstance ne mette un
grand obstacle sur le chemin de notre oeuvre. Depuis que je suis ici, j’ai déjà pu
constater que les Batussi empêchent les Bahutu de parler avec nous, du moins manifestent-ils leur déplaisir à cela. Mais je garde l’espoir que le bon Dieu évitera que de
trop grandes difficultés résultent de cette cause.
Le lendemain même de notre arrivée ici même, le révérend évêque, Monseigneur Hirth, a entrepris le voyage de retour. Il doit être pour Pâques à Bukumbi.
Lors de son départ, il m’a donné la commission de vous recommander très spécialement notre chapelle : nous ne possédons plus rien en dehors d’une valise chapelle
incomplète.
(...)
Père P. Barthélemy
535
DOCUMENT N° 31
Lettre du Père Brard du 15 février 1900
à Mgr Livinhac32
Voici un long rapport du Père Brard, avec force détails et entre autres un décompte précis en heures et en kilomètres des étapes parcourues de la Mission de
l’Usui jusqu’à Save. Il note que le Vicaire Apostolique, quant à lui, avait déjà dans
les semelles de ses chaussures une distance de 150 kilomètres qui l’avait amené du
Bukumbi à l’Usui ; au total une marche équivalant à la distance qui sépare Paris de
Marseille. Il dit de lui-même que ses pauvres cuisses et mollets en ont pour de longs
jours avant de retrouver la souplesse d’autrefois. Il s’émerveille des paysages traversés, raconte aussi maintes péripéties ou observations.
Le rapport du Père Brard a été publié dans la revue «Les Missions d’Alger »,
après avoir été réécrit par un des secrétaires de la revue. Cette version officielle fut
utilisée par les historiens catholiques pour présenter la fondation de la première
Mission au Rwanda. Nous la publions après la version originale.
Markirch – Rwanda, 15 Février 1900
Monseigneur et Vénéré Père,
Enfin nous y voilà dans le « Rwanda », dans les fameuses montagnes de la
Lune ! Et grâce à vous, Monseigneur ! Aussi je vous envoie mes plus sincères remerciements. Bien qu’ils partent de 1 900 mètres d’altitude, soyez sûr qu’ils n’en
sont pas moins chauds. J’espère qu’à votre arrivée au Ciel, vous ne serez pas surpris
d’entendre bon nombre de Bienheureux vous appeler « Tata », « mon Père », et vous
dire en kinyarwanda « Olakozire » Merci ! de nous avoir introduit en si bonne compagnie.
Mgr Hirth qui avait tenu à nous accompagner dans notre voyage, nous a quittés
le 5 Février au lendemain de notre arrivée, nous n’avions pas encore choisi l’endroit
de notre installation définitive. Il ne manque pas de vous relater notre voyage de sa
plume la plus fine, n’importe, Monseigneur, je vous envoie quand même ma pauvre
prose, qu’elle aille mendier auprès de nos chers Confrères et des âmes amies du bon
Maître des prières ferventes pour notre chère mission, et aussi des remerciements
pour le bon Dieu qui nous a presque gâtés dans cette fondation.
32
A.G.M.Afr., Lettre du Père A. Brard du 15 février 1900 à Mgr Livinhac, N° D98.
536
Nous connaissions déjà de renom Messieurs les Officiers du Tanganika, nous
avons été cependant heureusement surpris de rencontrer de leur part un accueil aussi
sympathique. Mr le Capitaine Bethe, chef du district d’Ujiji et du Kivu écrivait à
Mgr Hirth la veille de notre arrivée chez lui à Ishangi, sur le Kivu. « Je suis heureux
de voir les Pères Blancs venir fonder une mission dans le Rwanda car j’ai beaucoup
à cœur le bonheur des habitants de ce pays ».
Nous étions des inconnus pour Mr le Capitaine ; il ne connaissait les Pères
Blancs que par nos Confrères de l’Urundi et du Tanganyika ; c’était la bonne réputation qu’ils nous avaient faite qui nous valait cet accueil, et qui nous a facilité notre
établissement dans le Rwanda. Qu’ils en reçoivent ici nos sincères félicitations !
Nous ferons notre impossible pour marcher sur leurs traces et conserver intact le bon
renom de notre petite société.
Mr. le Capitaine Bethe a organisé lui-même notre caravane du Kivu à la capitale
de Yuhi, roi du Rwanda. Il a averti ce chef auprès duquel il est tout puissant du dessein que nous avions de nous établir chez lui et nous a donné son homme d’affaire
pour nous conduire. Aussi bien commandités, nous ne pouvions qu’être bien reçus.
Dès notre arrivée nous avons vu le puissant monarque qui a l’habitude de faire faire
anti-chambre quelques jours à ses hôtes, il est venu nous voir dans nos tentes, entouré de plusieurs milliers de ses sujets. Yuhi a été assez accommodant et nous a accordé à peu près tout ce que nous lui demandions.
Mgr Hirth se ressouvenant de ce qu’il avait eu personnellement à souffrir du
voisinage de Mukotagny, roitelet du Kiziba, de ce que m’avait fait souffrir Kasusulo
en Usui et de ce que nous avions à souffrir un peu partout du voisinage de ces personnages omnipotents, a préféré fonder la station en plein pays de « Bahutu » ;
peuple « bakozi »33 abandonnant pour plus tard la noblesse des « Watutsi » qui fait
la cour au roi : « N’est-ce pas par les pauvres, disait-il qu’ont commencé les
Apôtres, imitons-les ».
Yuhi lui-même a choisi pour nous la montagne d’Isavi, à quatre jours au S.E. du
Kivu et une journée et demie à l’Est de l’Urundi, il faut avouer qu’il était difficile de
trouver un meilleur centre de population.
Depuis deux jours nous avons plusieurs centaines de nègres qui construisent nos
cases sous la conduite de Kitatire, jeune frère du roi, chef de la province « Bwana
Mukale » où nous nous établissons, et j’espère que dans quelques jours notre installation provisoire sera terminée grâce à la bienveillance royale.
Comme vous le voyez, Monseigneur, et Vénéré Père, le bon Dieu a béni
notre nouvelle fondation, qui à première vue apparaissait hérissée de mille difficultés ; toutes se sont évanouies au jour le jour comme par enchantement. Espérons
qu’il en sera de même à l’avenir et que le bon Dieu ne nous abandonnera pas
puisque nous faisons son œuvre. Inutile de vous parler des difficultés inhérentes à
toute nouvelle fondation et de celles qui sont encore particulières à ce pays ; d’abord
je ne les vois pas toutes, Dieu merci ! et puis elles vous apparaîtront un peu dans la
suite de cette relation. Pour le moment nous missionnaires, nous avons besoin surtout de lumières et de prudence, nos Noirs du souffle d’en haut, demandez et faites
demander cela pour nous tous au Maître des Apôtres.
33
« bakozi » : des ouvriers.
537
Mgr Hirth a nommé notre station « Markirch » Eglise de Marie en l’honneur
d’un grand pèlerinage de ce nom qui se trouve en Allemagne, et elle est dédiée au
Sacré-Cœur en souvenir de la consécration de l’univers à ce divin Cœur.
J’ajouterai quelques renseignements sur notre voyage et sur les pays que nous
avons traversés. Notre voyage a duré de l’Usui du 12 décembre au 4 février,
54 jours. Il a été presque aussi long que de Bogamoyo au Nyanza.
La route par l’Usui et Kisakka était la plus directe, mais les autorités militaires
desquels dépend le Rwanda, se trouvaient sur le Tanganika et sur le Kivu ; et la
route de pénétration dans le Rwanda ne pouvait être que par là nous disait-on. Donc
en route pour le Nord !
Voici notre itinéraire en heures et en kilomètres en comptant 3 km 90 par heure
marche de caravane :
1° De la Mission de l’Usui à la rivière Mwiruzi
qui sépare l’Usui de l’Uha : …………..…..…... 14 h ½ soit 50 km 75
2° Pour traverser l’Uha dans sa largeur
du N. au S : ……..………………………..…….. 15 h ½ soit 54 km 25
3° Pour traverser l’Urundi jusqu’au Tanganika
(Usumbura) : …………………………...…….. 63 h soit 220 km
4° Pour remonter d’Usumbura à la pointe
S. du Kivu : …………………………....….…... 38 h soit 133 km
5° Pour remonter le Kivu jusqu’à la hauteur
de la capitale : ……………………….…..….….. 25 h soit 87 km
6° Du Kivu à la capitale du Rwanda : .………..….. 25 h soit 87 km 50
7° De la capitale à Isavi, notre montagne : ….…..… 6 h soit 21 km
Total de notre voyage de l’Usui ici..….… 187 h
soit 654 km 50
Plus de 150 km qu’avait déjà faits sa Grandeur Mgr Hirth pour venir du Bukumbi à l’Usui, soit 804 km 90. C’est à dire la distance de Paris à Marseille. En
ligne droite nous devons être à 300 km de Bukumbi et à 150 environ du Tanganika.
Nous avons perdu beaucoup de temps à chercher des porteurs. Par trois fois la
plupart des nôtres nous ont abandonné et les douze derniers jours il fallait en changer à chaque camp. On dit quelque fois que les voyages sont intéressants ! Hélas ! Je
crois qu’il y aurait beaucoup moins de touristes, s’ils se voyaient avec 100 ou
150 charges par les bras et personne pour les porter. C’est fort intéressant en effet de
voir chaque matin dix ou quinze porteurs manquer à l’appel, de les surveiller comme
des enfants, de voir ses effets jetés et perdus dans la forêt. Fort intéressant de gravir
à pieds cinq ou six montagnes par jour, de passer autant de rivières ou de marais où
l’on enfonce dans la fange jusqu’aux épaules. Fort intéressant d’habiter sous la tente
avec la fièvre et le reste. Mais tout cela c’est le pain quotidien du missionnaire, et le
Ciel en est le prix pour lui et pour les autres. Il sait que chaque goutte de sueur,
chaque fatigue, chaque maladie vaut son pesant d’or aux yeux de Dieu ; et il jubile
au milieu de ces tribulations, plus que les touristes dans les trains de plaisirs et les
hôtels confortables.
538
Toute la région qui s’étend depuis le lac Victoria-Nyanza jusqu’au Tanganika,
au Kivu et à l’Albert Edouard présente le même aspect montagneux. Ce sont les
fameuses montagnes de la Lune évangélisées autrefois par Sr. Jud au dire de Catherine Emmerich34. Du Nyanza à l’Uha les montagnes laissent encore la place à
quelques belles vallées ; dans l’Uha, l’Urundi et le Rwanda ce n’est qu’une forêt de
pics qui vont toujours en s’élevant jusqu’à la ligne de partage des eaux de 2 500 m.
d’altitude, à un jour et demi de marche du Tanganika et du Kivu.
De la station de Saint-Antoine comme de celle du Sacré-Cœur dans l’Urundi,
l’on se croirait au milieu d’une mer démontée par la tempête, lorsque les vagues se
creusent, s’élancent brillantes dans les airs, et se ruent écumantes les unes sur les
autres, mais les deux stations assises sur leurs sommets à 1 850 et à 1 800 mètres
d’altitude, sont là tranquilles comme des phares sur le rivage. Puissent ces phares du
bon Dieu projeter bien loin, bien loin leurs feux surnaturels et attirer au port des
milliers d’âmes qui se perdent dans cette mer en furie. Ici à Isavi à 1 950 m, la position est moins pittoresque et moins grandiose, les montagnes moins abruptes, sont
plus majestueuses. Le soir de notre arrivée, le soleil en feu disparaissait dans les
hautes montagnes de l’Urundi quand un de nos jeunes Baganda accourut tout ému
« Père, dit-il, regarde donc là-bas, là bas dans les nuages qu’est-ce que cela » ? En
face de nous un peu au N.E. une superbe pyramide aux pans parfaitement unis, dorés
des feux de soleil couchant, montrait sa tête colossale au milieu des nuages qui semblaient la voiler à nos regards, à quelques pas à l’Ouest d’autres montagnes grimaçantes et puis au S. E. une grande, plus haute et plus colossale encore. Rien de plus
grandiose que ces masses découpant l’horizon sous les derniers feux du jour. Nous
nous trouvions en face des volcans Kirunga 3 470 m et Kissigali 4 000 m. Les indigènes nous assurent que le feu de ces volcans est éteint depuis que Lieutenant Comte
Von Götzen en a fait l’ascension.
C’est au centre de ce superbe panorama que nous élevons notre nouveau phare.
Deux millions de naufragés dans cette mer immense du Rwanda, 1 million et demi
dans l’Urundi ! Puissent ces phares se multiplier chaque année, la moisson y semble
mûre !
Vous allez dire Monseigneur et Vénéré Père que notre voyage de 54 jours au
milieu de cette Suisse africaine, n’a pas manqué de charmes quand même. Il faut
34
Anne Catherine Emmerich (1774-1824) est une religieuse et visionnaire allemande, née en septembre
1774 en Westphalie dans le diocèse de Münster. Elle entra au couvent des Augustines à Agnetenberg
près de Dülmen en 1802. Sa santé fragile, son extrême humilité et ses extases la rendirent antipathique
auprès de ses compagnes, effrayées par ses pouvoirs de guérison. En 1812, elle trouva refuge dans la
maison d’une veuve à Dülmen, lorsque Jérôme Bonaparte ferma le couvent. L’année suivante, elle
s’alita pour ne plus jamais se relever. C’est au cours de l’année 1813 qu’elle reçut les stigmates. Le
romancier et poète romantique allemand Klemens Brentano (1778-1842) lui rendit visite en 1819. Ce
protestant converti au catholicisme nota ses visions qu’il retranscrit dans un allemand littéraire. Il les
publia en 1833 sous le titre La Douloureuse Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ selon les méditations de Anne Catherine Emmerich. Au 19 ème siècle, savants et missionnaires consultaient cette publication pour avoir des informations concernant l’Afrique. Ces informations n’ont aucune valeur scientifique. Anne Catherine Emmerich avait été précédée au 12 ème siècle par sainte Hildegarde (1098-1179),
mystique et bénédictine née près de Bingen. Elle a laissé un ouvrage mystique Connais les chemins.
(J. VAN DER BURGT, Un grand peuple de l’Afrique équatoriale. Eléments d’une monographie sur
l’Urundi et les Warundi, Bois-le-Duc, 1903, p. XXXIX).
539
avouer que nous n’avions guère le temps de nous extasier quand il fallait chaque
jour descendre quatre ou cinq fois à 1 500 ou 1 400 mètres pour remonter à 1 800 et
même 2 500 mètres par des sentiers de chèvres, arrivés en face du superbe panorama
haletants, exténués, nous n’étions plus aptes à l’admiration et à l’émotion. C’est
maintenant que nous vivons de souvenirs ! Si encore nous avions eu des bourriquots
solides et cheminer pratiquement assis sur leur échine, mais presque tous venus tout
fraîchement de la côte n’avaient qu’une plaie de la queue au cou. Je ne suis monté
que quatre fois à âne dans tout le voyage ; je ne m’en porte pas plus mal, mais mes
pauvres cuisses et mollets en ont pour de longs jours avant de retrouver leur souplesse d’autrefois.
Revenons à nos montagnes ! Couvertes de brousses dans l’Usui et l’Uha, elles
sont complètement dénudées dans l’Urundi et surtout dans le Rwanda, où le bois de
chauffage est très rare. Dans beaucoup de villages on en est réduit à faire la cuisine
avec de la bouse de vaches desséchée ; les bois de construction sont extrêmement
rares et il faut faire plusieurs jours de marche pour s’en procurer. Dans notre voyage
nous n’avons vu qu’une seule belle forêt de gros arbres, à 2 500 mètres à un jour du
Kivu. Je garderai longtemps le souvenir du passage de cette crête ; partis à midi avec
des porteurs improvisés, amaigris par une année de famine, arrivés au haut de la
montagne un brouillard épais nous voile d’abord l’horizon, puis pendant deux heures
une pluie glaciale nous pénètre jusqu’aux os ; les porteurs grelottent, chancellent
sous leur charge, tombent, se relèvent pour retomber encore. Saisis de froid ils ne
peuvent faire un pas, la nuit vient et l’on arrive au camp dans le plus complet désordre. Dix charges manquaient ! Le lendemain nous retrouvons plusieurs cadavres
des porteurs morts de froid ; huit charges reparaissent, deux sont complètement
perdues dont l’une est ma pauvre chapelle ; elle renfermait à peu près les seuls objets de culte que nous emportions pour notre fondation ! Hier on m’a rapportée la
caisse, trois voleurs l’accompagnaient, l’un s’était fait un pagne du surplis, l’autre
avait cousu les trois voiles d’ornements différents et un bout d’étole pour s’en faire
un habit, le troisième était affublé de la moitié d’un ornement rouge et blanc ; le
calice était brisé en trois parties, la coupe trouée, tous les ornements étaient découpés et le reste à l’avenant ! « Deus dedit, Deus abstulit, sit nomen Domini benedictum »35 : le bon Dieu n’abandonne jamais ses missionnaires.
Ces pays de montagnes sont fouillés par de nombreux cours d’eau qui se creusent un passage on ne sait pas où au milieu de ces milliers de pics. Bon nombre de
ces rivières sont comparées à nos grands fleuves d’Europe pour la largeur et le volume d’eau qu’ils débitent. L’on rencontre aussi de nombreux ruisseaux d’eau glaciale qui descendent des montagnes avec fracas et suivent en cascades du plus bel
effet.
Dans l’Usui et l’Uha nous étions dans le bassin du Tanganika, le Nyambugu et
la Lukoke, affluents du Malagarazi, principaux tributaires dans le Tanganika, prennent leur source non loin de N. D. de Lourdes dans l’Usui ; le Mwiruzi qui prend sa
35
« Deus dedit, Deus abstulit, sit nomen Domini benedictum »: Dieu a donné, Dieu a pris, que le nom du
Seigneur soit béni.
540
source dans l’Urundi sépare les deux Usui36 de l’Uha est aussi un affluent du Malagarazi. En remontant du Tanganika au Kivu nous étions encore dans la bassin du
Tanganika ; en suivant le Rusisi, nous avons passé environ dix affluents importants
de ce fleuve. Le Rusisi, qui sort du Kivu, se jette dans le Tanganika par cinq
branches ; il a un cours aussi précipité que le Rhône ; sorti du Kivu à 1 500 mètres
d’altitude il arrive dans le Tanganika, à 800 m après un parcours
d’environ 150 km ; ce fleuve guéable à cinq ou six endroits seulement, a souvent
plusieurs centaines de mètres de larges ; plusieurs cataractes empêchent de le remonter jusqu’au Kivu. A un jour à l’O. du Kivu je suis allé visiter une de ces cataractes
qui faisait grand fracas à 200 mètres au dessous de la colline où nous avions établi
notre camp, huit grands bassins de pierre, rongés par les flots emprisonnaient les
eaux pour les laisser bondir ensuite en cascades par des bouches étroites et tout autour d’autres petits bassins, sculptés de main d’artiste dirait-on, invitaient les voyageurs à rafraîchir leurs membres brûlés par la chaleur du soleil de l’Equateur ;
j’avoue que je ne pus résister à la tentation ! Comme les Parisiens seraient fiers de ce
petit coin du Rusisi pour leur exposition !
Dans l’Urundi, nous avons été à peu près toujours dans le bassin du Nil avec le
Rwanda, la Luvironza et tant d’autres affluents inconnus de la Kagera. Ici à Isavi
dans le Rwanda, nous sommes à deux jours au S.O. du Nyavarongo et l’Akanyaru
est à un jour et demi à l’O. Les savants disputent pour savoir laquelle de ces deux
rivières est la vraie source du Nil ; on avait prétendu jusqu’ici que c’était
l’Akanyaru, mais tout récemment d’autres géographes ont remarqué que le Nyavarongo avait un plus grand volume d’eau et ils en ont conclu qu’elle était la vraie
source. Ces deux rivières sortent d’un même bois sacré situé sur la frontière de
l’Urundi et du Rwanda ; notre cher confrère le R.P. van der Burght, géographe déjà
distingué, avait osé par amour de la science, pénétrer dans ce bois sacré que n’a
franchi aucun pied humain au dire des indigènes ; il n’a pas pu arriver jusqu’à la
mystérieuse source du Nil ! Et gare à l’Egypte et aux Anglais si fiers de leur beau
fleuve, s’il allait nous prendre fantaisie de détourner le cours de cette source au
profit du Tanganika. Ce serait un travail moins difficile, semble-t-il que de percer le
mont Cenis ! Mais laissons ce hardi projet à nos successeurs !
Que dire des lacs Tanganika et Kivu ? Le Tanganika m’a vivement impressionné, le jour où nous l’avons aperçu pour la première fois du haut des montagnes de
l’Urundi, perdu dans la brume et encaissé entre deux hautes chaînes de montagnes.
Le Kivu, c’est le lac de Genève en grand, me disait un de nos Confrères, avec ses
îles et îlots, ses petits caps et ses golfes aux innombrables déchirures, il ressemble à
une superbe pièce de dentelle qui défie la main la plus habile. La principale île,
Kwijwi, a près de 80 km. de long et compte environ 20 000 habitants.
Il est à remarquer que l’eau du Tanganika, du Rusisi et du Kivu est saumâtre ;
c’est sans doute ce qui a fait dire à quelques uns, que ces lacs étaient autrefois reliés
à la mer.
36
Les deux Usui : il s’agit du royaume de Rusubi gouverné par le roi Kasusulo et le royaume de Bushubi,
gouverné par l’homme de paille du Rwanda. Le royaume de Bushubi était situé à l’est de la frontière
rwandaise.
541
Le climat de l’Urundi et celui du Rwanda sont assez tempérés, dit M. le Docteur
Kandt, établi sur le Kivu depuis un an pour y faire des observations, pour permettre
aux Européens d’y vivre. M. le Docteur a vu de l’eau geler dans sa cuvette près de
l’Akanyaru ; dans l’Urundi, sous la tente mon baromètre a marqué 3°. Là l’on grelotte la matin et le soir. Mgr Hirth mettait tous ses habits sur son lit en plus des couvertures pour pouvoir se réchauffer un peu. Il est vrai que nous sommes au commencement de la saison des pluies et qu’il pleut chaque jour. Les nuits sont calmes,
chaque matin nous avons une forte rosée et un brouillard que les rayons du soleil
peuvent à peine dissiper. Jusqu’ici nous n’avons pas encore eu de fièvre.
La culture est la même dans l’Urundi et le Rwanda. Les haricots font le fond de
la nourriture ; l’on y trouve aussi le millet, le sorgho rouge, le maïs, la patate, les
petits poids, les courges, la banane aussi. Les Barundi, sauf sur les montagnes qui
avoisinent le Tanganika, n’ont pas de bananeraies proprement dites ; ils laissent
pousser ça et là sans cultiver ou a peu près ; il en est de même dans les montagnes
abruptes du Rwanda, mais à l’Ouest du Kivu et ici dans les environs il y a de magnifiques bananeraies, bien cultivées qui couvrent les collines à perte de vue ; on se
croirait en Uganda. A voir la culture des Barundi, on les croirait plus paresseux que
les Bagnarwanda. Dans ces deux pays les montagnes qui avoisinent le Tanganika et
le Kivu sont tellement abruptes que les habitants doivent faire un véritable prodige
d’équilibre pour cultiver, aussi les indigènes sont-ils assez pauvres et assez peu
nombreux.
L’Urundi et le Rwanda sont avec l’Uganda les pays les plus étendus et les plus
populeux de l’Afrique Équatoriale ; beaucoup de montagnes ne sont pas habitées,
mais il est rare pourtant de faire une heure de route sans rencontrer un village. Dans
l’Urundi les vallées arrosées par les rivières et le centre du pays semblent le plus
peuplé ; aussi à quelques heures du Tanganika, nous avons longé un ruisseau dont
les deux coteaux formaient qu’une seule bananeraie de trois heures de long. Le Kivu
est plus habité à l’O. qu’à l’E. ; du Kivu à la capitale le pays est peu peuplé mais ici
ce n’est pour ainsi dire qu’une bananeraie jusqu’à l’Urundi, l’Est ne paraît pas peuplé, après tout le pays est encore si peu connu, qu’il est bien difficile de préciser les
lieux les plus habités.
La langue de l’Urundi et du Rwanda ne diffère que par quelques mots ; la
grammaire est la même que pour nos langues du Nyanza ; il y a beaucoup de mots
kiganda, kizinja voir même kisukuma comme kulola voir, kuwira annoncer, busika
la nuit, tandatu six, anze dehors, etc.
L’Urundi, jadis gouverné par un roi autocrate, est aujourd’hui divisé en trois ou
quatre grandes provinces indépendantes ; un chef appelé « Mwezi », « la lune »,
invisible dit-on, exerce une espèce d’autorité religieuse reconnue de tout le monde.
« Le Mwezi », nous disait quelqu’un, représente un être qui habite la lune, comme le
Pape représente Notre Seigneur sur la terre, sans comparaison, comme de juste.
Tous les grands chefs sont Watusi, c’est à dire de la race conquérante, beaucoup de
sous-chefs sont aussi Watusi ; tous ces chefs subalternes ne dépendent que du chef
de province indépendant. L’on s’aperçoit vite que le vent de liberté a soufflé sur
l’Urundi ; les habitants sont fiers, prompts à se servir de la lance, ils sont dégagés
d’allure, moins craintifs et plus intelligents peut-être que les habitants du Rwanda.
Le costume national de l’Urundi est le lubugo teint en noir d’une coupe un peu char-
542
latanesque et surtout peu décente ; je n’ai vu que deux Barundi habillés d’étoffe, ils
préfèrent la verroterie ; c’est le contraire dans le Rwanda, les perles sont peu prisées ; presque tous les Watusi sont habillés d’étoffes, les Bahutu portent la peau
parce que leurs vainqueurs les verraient d’un mauvais œil s’habiller comme eux.
Dans le Rwanda, un potentat gouverne de temps immémorial, le pays est divisé
en provinces, sous-provinces et montagnes ; tous ces chefs sont hiérarchiques dépendant les uns des autres pour arriver jusqu’au roi. Comme dans l’Urundi, l’on
trouve dans le Rwanda les Watusi ou conquérants mais beaucoup plus nombreux et
plus puissants que dans l’Urundi. Ils peuvent être 25 000. Les Watusi qui regardent
la culture comme indigne d’eux vivent sur les Bahutu ; ils ont tous les troupeaux de
bœufs, les Bahutu ont les chèvres ; les Bahutu sont méprisés, pressurés, torturés,
menés à la baguette par ces Watusi, malheur au Muhutu qui passerait pour riche !
Les pauvres roturiers sont tenus à distance comme une race absolument inférieure,
ne mangent jamais avec leurs maîtres ; le Mutusi ne mange que les bananes, le
sorgho et la viande de bœuf, les autres espèces de nourriture sont pour le Muhutu ; le
Mutusi n’épousera une femme muhutu que dans un moment d’oubli ; déjà bien des
fois il m’est arrivé en m’entretenant avec les Watusi de voir chasser à coups de bâton les Bahutu qui venaient se mêler à eux.
Jamais je n’ai rencontré une jeunesse aussi intéressante que celle qui assiégea
nos tentes pendant les deux jours que nous avons passé chez Yuhi. Presque tous
étaient Watusi de 10 à 30 ans, bien faits, fort grands à la mine éveillée et intelligente, tous bien lavés, curieux et discrets quand même, modeste, naïfs de cette
naïveté que l’on aime rencontrer chez les enfants, très convenables dans leurs manières. J’ai été fort surpris pour ma part de rencontrer une jeunesse presque bien
éduquée au milieu d’un pays qui n’a eu que peu de relation avec les autres peuples et
surtout avec les Européens. Par contre les Bahutu ne nous gênent pas dans nos tentes
; il n’y a rien qui doive nous étonner car ils nous croient prêts à les traiter comme
les Watusi, et il nous faudra de longs mois avant de les apprivoiser et aller à eux
puisqu’ils ne peuvent venir à nous ; ils ne sont pas intéressants au physique comme
les Watusi ; ils sont craintifs et se croient réellement une caste inférieure, cependant
je veux croire qu’à la longue nos paroissiens nous deviendront plus sympathiques
qu’ils ne paraissent et que nous finirons par nous comprendre et leur faire comprendre qu’ils sont susceptibles comme les autres de s’élever jusqu’au Ciel où ils
seront peut-être supérieurs aux Watusi. Patience !
Les Barundi comme les Bagnarwanda sont peu voyageurs par suite de leur peu
de ressources commerciales ; les Barundi n’ont rien à échanger ; les Bagnarwanda
ont l’ivoire qui abonde dans la région des volcans – en ce moment-ci quelques Anglais y font un massacre en règle d’éléphants – les chèvres et surtout leurs nombreux
esclaves ; on vient nous en offrir tous les jours, et beaucoup viennent d’eux mêmes
chez nous surtout de pauvres jeunes filles, mais la nourriture est si chère ainsi que
les étoffes à une pareille distance de la côte, et nous sommes si pauvres que nous
nous contentons d’en admettre quelques-unes. Il faut avoir un cœur de pierre pour ne
pas faire banqueroute ! Les Bazinya, les Baziba et les Basumbwa sont les seuls à
faire commerce dans le Rwanda.
La sécurité règne dans l’Urundi et le Rwanda. Dans l’Urundi presque tous les
villages se vidaient à notre approche, car ils n’avaient pas oublié les guerres qu’ils
543
s’étaient attirées par leurs malversations. Mr le Capitaine Bethe a fait la conquête du
Rwanda par sa façon juste et franche de traiter les indigènes ; les Bagnarwanda sont
assez tranquilles par nature, moins remuants que les Barundi et surtout ils savent que
le roi abat facilement les têtes ; l’année dernière il a fait tuer son premier ministre, le
chef de la province de Kisakka a été brûlé vif dans sa hutte avec tous les siens ; de
pareils exemples sont salutaires sur les grands comme sur les petits.
Dans le Rwanda comme dans l’Urundi l’on cultive beaucoup de sycomore ou
arbre à lubugo ; dans l’Urundi pour se faire des habits avec son écorce, dans le
Rwanda comme bois de construction et de chauffage ; dans les deux pays chaque
habitation est entourée d’une palissade de ces sycomores, les Bagnarwanda, surtout
dans les contrées mieux cultivées construisent mieux que les Barundi ; ils ont une
belle cour toujours bien balayée, même les Bahutu ; les chefs Watusi ont une belle
enceinte toujours verte et perchée sur le plus haut sommet de leur village. Le roi a
plusieurs capitales bien construites, il change presque tous les six mois
d’emplacement quand ses cases sont un peu enfumées. Bien des potentats d’Europe
ne peuvent pas se payer une résidence pour chaque mois de l’année !
L’accoutrement de cérémonie du roi ne manque pas d’originalité ; il porte sur son
chef royal un bonnet de peau de lion recouvert sur le devant de tresses de perles qui
lui couvrent le visage ; il a les reins ceints d’une étroite peau de lion et porte une
peau de tigre en sautoir.
En voilà assez aujourd’hui, Monseigneur et Vénéré Père sur nos intéressants paroissiens ; plus tard quand je les connaîtrai mieux je pourrai vous donner de plus
intéressants détails sur leurs mœurs et coutumes. Encore un mot cependant pour
l’histoire des Colonies dans nos parages.
La limite entre l’Etat du Congo et les possessions allemandes n’était autre
qu’une ligne imaginaire qui passait à quelques jours du Rusisi et du Kivu. Les
Belges par suite de la révolte de leurs soldats avaient été obligés d’abandonner leur
station du Kivu. Mr le Capitaine Bethe avait alors établi plusieurs stations sur le
Rusisi et sur le Kivu pour garder la colonie contre les invasions des révoltes ; les
Belges réclamèrent quelques mois après le fait accompli et il fut convenu qu’en
attendant la délimitation qui devait se faire en Europe, les Belges auraient deux
stations sur la même rive que les stations allemandes. Nous avons visité ces deux
stations composées chacune de 80 soldats ; la première sur le Rusisi a un sousofficier et un autre italien, la seconde sur le Kivu a un Lieutenant suédois et un sousofficier belge. Mais comme nous le disait Mr le Lieutenant suédois, ces soldats qui
sont excellents en temps de guerre, sont insupportables en temps de paix à cause de
leurs déprédations, aussi les habitants du Kivu se sont plaint à Mr le Capitaine des
soldats congolais et j’apprends que les congolais ont dû évacuer leur station.
Je m’aperçois qu’il en a bien long Monseigneur et Vénéré Père et puis ma lettre
va sans doute vous arriver vers l’époque du Chapitre lorsque vous n’aurez pas une
minute à vous, pardonnez-moi mon bavardage.
Nous espérons tous par ici qu’on vous laissera au gouvernail de notre petite barquette, pourtant si contre toute attente on allait vous donner quelques jours de repos,
je vous inviterais à venir prendre une saison de bon air dans nos chères montagnes.
544
Mes deux chers confrères, le R.P. Paul Barthélemy et le F. Anselme, me disent
qu’ils se plaisent beaucoup par ici ; ils me chargent de vous présenter leurs hommages les plus respectueux.
Daignez agréer, Monseigneur et Vénéré Père, les sentiments du plus profond
respect avec lesquels j’ai l’honneur d’être de votre Paternité le fils tout dévoué et
très obéissant.
Père A. Brard
VERSION OFFICIELLE DE LA LETTRE37
Mission du Sacré-Cœur (Rwanda), 15 février 1900
Monseigneur et Vénéré Père,
Nous voici enfin, grâce à vous, dans le « Rwanda » ; dans les fameuses montagnes de la Lune ! Aussi je vous envoie mes plus sincères remerciements. Ils partent de 1 900 mètres d’altitude ; mais soyez sûr qu’ils n’en sont pas moins chauds. A
votre arrivée au ciel, vous ne serez pas surpris, je l’espère, d’entendre bon nombre
de bienheureux vous appeler « Tata » « mon Père » et vous dire en Kinyarwanda
« Olakozire » merci ! de nous avoir introduits en si bonne compagnie.
De réputation, nous connaissions déjà MM. les officiers du Tanganika ; aussi ne
fûmes-nous nullement surpris de recevoir de leur part le plus sympathique accueil.
La veille de notre arrivée à Ishangi, sa résidence, M. le Capitaine Bethe, chef du
district d’Ujiji et du Kivu, écrivait à Mgr Hirth : « Je suis heureux de voir les Pères
Blancs venir fonder une mission dans le Rwanda, car j’ai grandement à cœur le
bonheur des habitants de ce pays ». La bonne réputation qu’avaient acquise à notre
chère petite Société nos confrères de l’Urundi et du Tanganika nous valait cet accueil ; elle nous a facilité notre établissement dans le Rwanda. Qu’ils en reçoivent
ici nos sincères félicitations ! M. le Capitaine Bethe eut la bonté d’organiser luimême notre caravane du Kivu à la capitale de Yuhi, roi du Rwanda. Possédant toute
la confiance de ce chef, il l’avertit de notre dessein de nous établir chez lui et nous
donna son homme d’affaire pour nous conduire. Forts d’une telle recommandation,
nous ne pouvions qu’être bien reçus. Le jour même de notre arrivée, le roi, qui à
37
« Lettre du Père A. Brard du 15 février 1900 à Mgr Livinhac », in Les Missions d’Alger, N° 11 (139144), Alger, 1900, pp. 809-816.
545
l’habitude de faire faire antichambre plusieurs jours à ses visiteurs, voulut nous
recevoir, et il s’abaissa jusqu’à venir en personne, entouré de plusieurs milliers de
ses sujets nous rendre sous la tente notre visite de la matinée. Vêtu comme pour les
grandes cérémonies, la tête couverte d’un bonnet de peau de lion, orné sur le devant
de tresses de perles lui voilant à demi le visage, les reins ceints d’une étroite peau de
lion, tandis que de l’épaule lui tombait, comme une riche écharpe, une magnifique
peau de léopard ; Yuhi fut aimable et accueillit favorablement toutes nos propositions. Il désigna pour l’emplacement de notre résidence la montagne d’Isavi, située à
quatre étapes de caravane à l’est du Kivu. Il eut été difficile de trouver un endroit
plus favorable à notre oeuvre comme site et population. Depuis deux jours, plusieurs
centaines de nègres sont occupés à élever nos cases, sous la direction de Kitatiré,
jeune frère du roi, chef de la province Bwana Mukale, et bientôt notre installation
provisoire sera terminée.
Dieu, vous le voyez, Monseigneur, a béni notre nouvelle fondation. Elle nous
apparaissait hérissée de mille difficultés ; toutes se sont évanouies comme par enchantement. Espérons qu’il en sera de même à l’avenir, et que le bon
Maître n’abandonnera pas ceux qui sont venus uniquement pour établir son règne.
Mgr Hirth a voulu dédier la station au Sacré-Cœur de Jésus, en souvenir de la consécration du genre humain à ce divin Cœur.
Notre voyage de l’Usui à Isavi n’a pas demandé moins de cinquante-quatre
jours. La route par l’Usui et Kisakka était la plus directe ; mais la voie du Tanganika
et du Kivu était plus sûre; nous choisîmes cette dernière. A vol d’oiseau, Isavi doit
être à 300 kilomètres du Bukumbi et à 150 du Tanganika. A cause des détours et des
ascensions, nous dûmes parcourir plus de 800 kilomètres. Au début, nous perdîmes beaucoup de temps à chercher des porteurs. Par trois fois, la plupart de nos
« pagazi38 » de l’Usui nous abandonnèrent, et les douze derniers jours il nous fallut
en changer à chaque camp. Vous savez les ennuis que causent ces porteurs improvisés toujours prêts à jeter leurs charges et à se sauver, et la surveillance continuelle
qu’il faut exercer sur eux. Ajoutez à cela les ardeurs du soleil équatorial, la difficultés des routes dans un pays presque inconnu, à travers des montagnes abruptes, coupées de vallées marécageuses, où la marche au milieu de la boue fangeuse est rendue
encore plus pénible, et vous aurez une idée des agréments de notre voyage. Pourquoi, en effet, ne pas appeler agréments ces mille souffrances, quand on sait que
pour le missionnaire chaque goutte de sueur, chaque fatigue, chaque peine vaut son
pesant d’or aux yeux de Dieu ? Par la souffrance il achète le ciel pour lui et pour les
âmes qu’il est venu sauver.
La région qui s’étend du lac Victoria-Nyanza au Tanganika, au Kivu et à l’Albert-Edouard, présente le même aspect montagneux. Ce sont les fameuses montagnes de la Lune des anciens géographes. Du Nyanza à l’Uha, les monts, séparés
par quelques belles vallées, se rapprochent dans l’Urundi et le Rwanda. Les pics,
coupés seulement de gorges étroites et profondes, vont alors s’élevant jusqu’à la
ligne de partage des eaux pour atteindre, à un jour et demi de marche du Tanganika
et du Kivu, une altitude de 2 500 mètres. De nos deux stations de l’Urundi, celle du
Sacré-Cœur et celle de Saint-Antoine, on se croirait au milieu de l’Océan, démonté
38
« Pagazi » : des porteurs ou des journaliers.
546
par une furieuse tempête, alors que les vagues se creusent, s’élancent, élevant avec
rage leurs crêtes argentées se ruent écumantes les unes sur les autres.
Assises sur les sommets à 1 850 et à 1 860 mètres d’altitude, les deux missions,
montrant au loin la Croix, demeurent tranquilles et fermes, comme des phares sur le
rivage. Puissent ces phares du bon Dieu projeter loin autour d’eux la lumière divine
de la vérité parmi les nombreuses populations (2 millions !) égarées encore dans les
ténèbres les plus profondes, au sein de cette mer immense du paganisme. Ici, à Isavi,
à 1 910 mètres, les montagnes, moins abruptes, ont un aspect plus majestueux. Le
soir de notre arrivée, le soleil en feu disparaissait derrière les hauts sommets de
l’Urundi. Tout ému, un de nos jeunes Baganda accourt : « Père regarde là-bas dans
les nuages, qu’est-ce que cela » ? Devant nous, une gigantesque pyramide, au pans
parfaitement unis et étincelants de mille teintes du soleil couchant, dressait sa tête
altière au-dessus des nuages; à côté, d’autres montagnes aux formes grimaçantes,
puis, un peu en arrière une masse plus haute et plus colossale encore, semblable à
d’immenses blocs accumulés d’or et d’argent, déchiraient l’horizon. Rien de plus
imposant que ces masses illuminées des derniers feux du jour. Nous nous trouvions
en face des volcans Kirunga, 3 470 mètres, et Kissigali, 4 000 mètres. Ces volcans
nous assurent les indigènes, sont éteints depuis que le lieutenant Von Götzen osa en
faire l’ascension. Au milieu de cette Suisse africaine, notre voyage de 54 jours ne
devait donc pas manquer de charmes. Malheureusement nous n’avions guère le
temps d’admirer : chaque jour il fallait descendre quatre ou cinq fois à 1 500 ou
1 400 mètres, pour de là remonter à 1 800 et même 2 500 mètres, par des sentiers de
chèvres; arrivés en face du superbe panorama qui se déroulait à nos yeux, haletants,
exténués, nous n’étions guère capables d’admiration et d’émotion. Maintenant nous
vivons de souvenirs !
Dans le Rwanda, les montagnes perdent la brousse dont elles étaient couvertes
dans l’Usui et l’Uha, et leurs pentes, si escarpées et raides qu’elles soient, deviennent d’immenses prairies naturelles, où le bois est excessivement rare. Dans beaucoup de villages, les habitants dessèchent les bouses de vaches et font leur cuisine
avec ce combustible, et dans nombre d’endroits il faut plusieurs jours de marche
pour rencontrer des arbres propres aux constructions. Dans notre voyage nous
n’avons vu qu’une seule belle forêt, à 2 500 mètres d’altitude, à un jour de Kivu. Je
garderai longtemps le souvenir de notre passage en ce lieu. Partis à midi avec des
porteurs improvisés, amaigris par une année de famine, nous arrivions au haut de la
montagne, quand un brouillard épais nous voile l’horizon et se transforme bientôt en
une pluie glaciale, qui, durant deux heures, nous pénètre jusqu’au os. Les porteurs
grelottent, chancèlent sous leurs charges, tombent, se relèvent pour retomber encore.
Transis de froid, ce n’est qu’à grande peine et à la nuit tombante que nous arrivons
au camp dans le plus complet désordre. Plusieurs charges manquent. Le lendemain,
au jour, nous retrouvons des cadavres de porteurs morts de froid ; quelques charges
reparaissent, mais deux restent introuvables : l’une d’elles est ma pauvre chapelle ; elle renfermait à peu près les seuls objets du culte que nous emportions
pour notre fondation ! Depuis, la caisse m’a été rapportée. Trois voleurs
l’accompagnaient : l’un s’était fait un pagne du surplis, l’autre avait cousu les trois
voiles du calice et un bout d’étole, et se servait du tout comme d’un habit, le troisième était affublé de la moitié d’un ornement rouge et blanc. Le calice était brisé en
547
trois parties, la coupe percée, tous les ornements étaient découpés et le reste à
l’avenant ! Nous allons être privés du bonheur d’offrir le saint sacrifice, la consolation et la force du missionnaire !
De nombreux cours d’eau sillonnent ce pays tourmenté, et quelques-uns d’entre
eux peuvent être comparés à nos rivières de France pour leur largeur et le volume
d’eau qu’ils débitent. Nombreux aussi sont les ruisseaux, qui descendent des montagnes, courant le long des pentes raides, ou précipitant avec fracas leurs eaux glaciales de roche en roche, en cascades du plus bel effet. En remontant du Tanganika
vers le Kivu nous suivions le Rusisi. Sorti du Kivu à une altitude de 1 500 mètres, ce
fleuve, d’un cours aussi rapide que le Rhône, se jette dans le Tanganika à 800 mètres
seulement, après un parcours d’environ 150 kilomètres. Guéable à cinq ou six endroits seulement, le Rusisi a souvent plusieurs centaines de mètres de large ; malheureusement des cataractes empêchent de le remonter jusqu’au Kivu. J’ai visité
l’une de ces cataractes qui faisait grand fracas à 200 mètres de la colline où nous
avions établi notre camp. Huit grands bassins de pierre, rongés par les flots, emprisonnaient les eaux, pour laisser ensuite échapper leur trop-plein en de nombreuses
cascatelles, reproduisant sous les rayons du soleil les couleurs de l’arc-en-ciel. Tout
autour et un peu en contrebas, d’autres bassins plus petits, paraissant sculptés par
une main habille, invitaient le voyageur à rafraîchir dans leurs ondes vives et
fraîches des membres fatigués.
Le climat du Rwanda est assez tempéré, dit M. le Docteur Kandt. Sous la tente,
mon thermomètre est descendu à trois degrés. Le matin et le soir, le froid est vif et
piquant, et l’on grelotte : pour se réchauffer un peu, Mgr Hirth mettait tous ses habits sur son lit en plus de ses couvertures. Nous sommes, il est vrai, au commencement de la saison des pluies et il pleut chaque jour. Les nuits sont calmes, chaque
matin nous avons une forte rosée et un brouillard que les rayons du soleil ont peine à
dissiper.
La culture dans le Rwanda ressemble à celle de l’Urundi. Les haricots constituent le fond de la nourriture des indigènes ; mais l’on trouve aussi dans le pays le
millet, le sorgho rouge, le maïs, la patate, les pois, les courges, la banane. Dans les
montagnes abruptes, il n’y a pas de bananeraies proprement dites, les bananiers
poussent çà et là sans culture ou à peu près. A l’ouest du Kivu, à Isavi et dans les
environs, il n’est est pas de même : de magnifiques bananeraies, bien cultivées,
couvrent les collines à perte de vue, on se croirait en Uganda. Dans ces régions
tourmentées c’est un véritable prodige d’équilibre que doivent faire les habitants
pour cultiver. Avec l’Uganda et l’Urundi, le Rwanda est l’un des royaumes les plus
étendus et les plus populeux que je connaisse aux environs des grands Lacs. Beaucoup de montagnes ne sont pas habitées, il est vrai, mais rarement le voyageur peut
faire une heure de marche sans rencontrer un village.
De temps immémorial, un véritable potentat domine sur tout le Rwanda. Le
pays est partagé en provinces, sous-provinces, et les montagnes forment les dernières subdivisions d’une hiérarchie parfaite, et dont les chefs sont subordonnés
entre eux, sous l’autorité toute puissante du roi. Comme dans beaucoup de pays dans
la région des lacs, la race Watusi, ou conquérante, domine, et étend son pouvoir sur
les Bahutu (population aborigène). Tous les chefs sont Watusi, et ils peuvent être
25 000, regardent la culture comme indigne d’eux : ils vivent aux dépens des Bahu-
548
tu ; à eux tous les troupeaux de bœufs, aux Bahutu les chèvres. Méprisé, pressuré,
mené à la baguette, le Muhutu n’a pas le droit d’être riche ! Le pauvre roturier est
tenu à distance comme un être absolument inférieur jamais il ne mange avec ses
maîtres. Les bananes, le sorgho et la viande de bœufs constituent la seule nourriture
d’un Mutusi ; les autres aliments sont bons pour le Muhutu. Un Mutusi n’épousera
une femme muhutu que dans un moment d’oubli. Bien des fois il m’est arrivé, en
m’entretenant avec les Watusi, de les voir chasser à coups de bâton les Bahutu qui
venaient se mêler à eux.
Je n’avais pas encore rencontré une jeunesse aussi intéressante que celle qui assiégea nos tentes pendant les deux jours que nous passâmes chez Yuhi. Presque tous
étaient Watusi de dix à trente ans, bien faits, grands pour la plupart, à l’air intelligent, éveillés, curieux, mais discrets cependant, convenables dans leurs manières.
J’ai été fort surpris, je l’avoue, de rencontrer des manières presque distinguées dans
un pays qui a peu de relations avec les autres peuples. Les Bahutu, par contre, ne
nous gênent pas dans nos tentes. En cela, rien d’étonnant. Ils nous croient prêts à les
traiter comme les Watusi et il nous faudra de longs mois pour les apprivoiser.
Comme type et comme intelligence, ils sont inférieurs aux Watusi et eux-mêmes
paraissent reconnaître leur infériorité. Leur méfiance craintive disparaîtra peu à peu,
et nous finirons par leur faire comprendre qu’ils sont susceptibles, eux aussi, de
s’élever jusqu’au ciel, où, peut-être, ils seront supérieurs aux Watusi. Les Banyarwanda échangent l’ivoire, qui abonde dans la région des volcans, contre les objets
de la côte, et surtout les esclaves ; espérons que la présence des Européens réussira à
mettre fin à cet odieux trafic. Nous pourrions recueillir un grand nombre de ces
malheureux, mais l’éloignement de la côte rend leur entretien très coûteux. Nous
n’avons pu cependant résister à la tentation d’en recevoir quelques-uns, au risque
d’épuiser nos trop modestes ressources.
Veuillez agréer, Monseigneur, etc.
Père A. Brard
549
DOCUMENT N° 32
Récit d’un voyage missionnaire au Rwanda
publié en 1900 dans la revue Globus 39
Cet article concernant le voyage de Mgr Hirth semble bien inspiré par les récits
précédents, récits des missionnaires eux-mêmes.
Un voyage missionnaire au Ruanda (Deutsch-Ostafrika) est décrit dans le journal « Kölnische Volkszeitung » de Cologne par les deux Pères Barthélemy et Brard
des Pères Blancs. Le voyage débutait en décembre de cette année (1899) à Usui et
s’achevait au milieu du mois de janvier à la résidence du Kigeri du Ruanda, qui
accordait la permission de fonder une première station de mission dans ce pays. Elle
fut érigée à Isavi. Les missionnaires passaient d’abord à travers l’Urundi, où se trouvent plusieurs stations missionnaires, pour remonter ensuite vers le nord le long de
la Russisi et du Kivu. Des vallées innombrables, bien peuplées, coupent la chaîne de
montagnes nues de l’Urundi, qui n’est que couverte d’herbe. Plusieurs villages se
regroupent toujours dans les bananeraies. Ici à une altitude d’environ 2 000 mètres,
on souffre pendant la saison de pluie surtout des changements énormes des températures. Pendant la journée on doit grimper les chaînes de montagnes brûlées sous un
soleil ardent avec une chaleur de 60° à 70° Celsius (sic) 40. La nuit le thermomètre
descend jusqu’à 4° Celsius. La vallée de la Russisi est décrite comme extraordinairement belle. Sur une distance de 30 km, les chutes d’eau se succèdent l’une après
l’autre. La rivière forme de larges baies ressemblant à des lacs qui sont superposés
comme en terrasses. Le lac Kivu avec ses multiples îles rappelle aux missionnaires
la côte de Norvège avec ses fjords. A Ishangi, sur la pointe sud du lac, est située la
station militaire allemande, d’où le Capitaine Bethe assure l’influence allemande sur
le Ruanda. Le Ruanda est pauvre en forêts ; le bois est une rareté ; pour chauffer, on
emploie la bouse de vache desséchée. Sur les pentes raides de la haute montagne
dans le nord du Kivu, le pays est particulièrement peu peuplé ; mais malgré cela on
estime la population à 2 millions. La tribu dominante est appellée par les missionnaires « Watutsi » ; la tribu soumise « Wahutu »; en plus les Batwa ou « sorciers »
(pygmés ?) habitent le pays. A la capitale de Kigeri qui exerce un pouvoir sanguinaire, vivent plusieurs milliers de Watusi qui s’habillent avec des étoffes euro« Eine Missionsreise nach Ruanda », in Globus, 8, 1900, LXXVIII, p. 131. Traduit de l’allemand par le
Père O. Mayer.
40
Le journaliste a copié l’erreur qui se trouve dans la lettre du Père Barthélemy du 7 février 1900, lettre
publiée dans la revue missionnaire Afrika-Bote (« Brief des hochw. Herrn P. Paul Barthelemy aus
Ruanda an den hochw. Herrn Dr. Froberger, Superior des Missionshauses zu Trier », in Afrika-Bote,
juillet 1900, pp. 221-228 (doc. n° 30).
39
550
péennes, mais ils méprisent les perles. Les femmes Watusi portent des peaux de
chèvres mais elles ne se présentent presque jamais dans la rue. L’influence allemande n’est pas contestée et la relation des Allemands avec Kigeri est de toute évidence cordiale.
551
DOCUMENT N° 33
Extrait du journal de la Mission du « Sacré-Cœur »
à Save (Rwanda) : février 190041
On y perçoit satisfaction et soulagement après avoir atteint le but d’un long
voyage, « après avoir eu de nombreuses difficultés ». S’y trouvent signalés le bon
accueil de la Cour et la consécration de la station de Save au Sacré-Cœur de Jésus.
A.M.D.G.
Journal de la Mission de
MARKIRCK (RWANDA)
Fondation
1899-1900
C’est Monseigneur Livinhac, notre Vénéré Supérieur Général, qui a eu la première initiative de cette fondation.
Monseigneur Hirth, notre vénéré Vicaire apostolique, quittait le Bukumbi le
15 novembre avec le R. P. Barthélemy Paul, alsacien et le Fr. Anselme, trévirois ; ils
arrivèrent à N.-D. de Lourdes de l’Usui le 2 décembre, après avoir eu de nombreuses
difficultés venues du manque de porteurs ; 30 charges restaient chaque matin. Nous
quittons l’Usui le 12 décembre. Le P. Brard est adjoint à la caravane.
Nous prenons la route de l’Urundi, du Tanganika, et du Kivu afin de s’aboucher
avec les autorités allemandes qui gouvernent le Rwanda.
25 décembre 1899 – Nous passons la fête de Noël chez nos confrères du SacréCoeur de l’Urundi. Nos porteurs Basuwi s’enfuient tous sauf 15. Nous avons toujours une trentaine de Wasukuma. Grâce au P. Astruc nous trouvons des porteurs
jusqu’à St-Antoine de Mugera.
A Mugera, le P. Desoignies nous trouve des porteurs jusqu’au Tanganika ; nous
laissons 40 charges chez lui qu’il vient lui-même nous amener jusqu’au Tanganika
5 jours plus tard. A Usumbura, M. Von Grawert, chef de station, nous donne des
porteurs jusqu’à la station militaire d’Ishangi sur le Kivu. A Ishangi, M. le Capitaine
Bethe se montre très bien disposé et nous facilite grâce à son influence dans le
Ruanda et auprès du roi, notre installation. Il nous donne deux soldats pour nous
conduire et son nyampara Kalonda pour traiter avec Yuhi. Du Kivu à la capitale de
41
R. HEREMANS – E. NTEZIMANA, Journal de la Mission de Save : 1899-1905, Ruhengeri, 1987,
pp. 30-34.
552
Yuhi, nous mettons 15 jours, 9 étapes, car il nous faut chaque jour trouver de nouveaux porteurs.
Nous arrivons le 2 février à la capitale ; grande affluence de monde, surtout de
Watusi qui assiègent nos tentes pendant les deux jours que nous restons là. Nous
avons su plus tard que nous n’avions vu ni le roi, ni Kabale, ni aucun des grands
chefs ; la crainte surtout, sans doute, ne leur a pas permis de se montrer. Mwamalugamba, chef mutusi, faisait les fonctions de roi. Kabare fait les fonctions de roi à la
place de Yuhi, son petit-fils. Il nous reçoit très bien, nous donne 100 chèvres, une
vache à lait, une karasha, pombé, bananes, etc. Il nous propose d’aller nous établir à
Bugoye, Kisaka, enfin il nous concède Isave.
Dimanche 4 février 1900 – Nous allons le 4 nous établir à Mara. Mgr Hirth
nous quitte le 5 pour rentrer au Bukumbi. Il arrive en 13 jours à Usui, via Kisa(k)ka.
Jeudi 8 février 1900 – Enfin le 8 nous venons nous établir à Isave, la colline
donnée par le roi, et qui nous paraît plus propice. Cette station est dédiée au SacréCœur de Jésus en souvenir de la consécration de l’univers à ce divin Cœur, elle
s’appelle Markirch (Eglise de Marie) en souvenir d’un pèlerinage qui se trouve en
Allemagne. Espérons que cette mission si bien protégée prospérera.
553
DOCUMENT N° 34
Extrait du journal de la Mission « Notre-Dame Auxiliatrice »
à Ushirombo (Tanzanie) : février 190042
Ce journal nous informe de la visite de Mgr Hirth à son collègue Mgr Gerboin
en revenant du Rwanda fin février 1900. Il nous informe comment le Commandant
allemand de Tabora essaya de gagner la bienveillance des missionnaires.
Jeudi 8 février 1900 – – Retour de Monseigneur (Gerboin) de son voyage à
Msalala, Ndala, Tabora. Monseigneur est très enchanté de sa réception à Tabora : il
fut reçu avec les honneurs militaires. Le bon Mr Puder, chef de Tabora, y a mis
comme toujours son « cœur » et alors tout est dit.
Lundi 12 février 1900 – Départ du P. Bedbéder et du Fr. Egide qui va à Msalala pour bâtir une nouvelle maison.
(…)
Lundi 26 février 1900 – Visite inattendue de Mgr. Hirth et du P. Schneider de
l’Usui. Mgr Gerboin interrompt sa retraite.
Mercredi des Cendres, 28 février 1900 – Mgr Hirth fait la bénédiction des
cendres. Le P.van der Bom les distribue. A 2 heures de l’après-midi, Monseigneur
part. Le P. Bringuier l’accompagne jusqu’à Magangiremo (?)
(…)
42
A.G.M.Afr., Journal de la Mission « Notre-Dame Auxiliatrice » à Ushirombo : 1897-1901, février 1900,
p. 410.
554
DOCUMENT N° 35
Copie de la lettre du Docteur Kandt du 6 mars 1900
à Mgr Gerboin43
Nous savons que les deux hommes s’entendaient bien, et cette lettre est un reflet
de la confiance dont Mgr Gerboin jouissait chez le Docteur Kandt. Il partage avec
lui, les mêmes souhaits, les mêmes projets et les mêmes idées sur le développement… On sent aussi un peu de déception car il aurait aimé que la première Mission fondée au Rwanda soit au Kinyaga, mais « il comprend » le choix des missionnaires. Mgr Gerboin envoya une copie de cette lettre à son Supérieur général,
Mgr Livinhac.
Bergfrieden, 6. III. 00 – au Kivu
Monseigneur,
Vos trois hommes sont arrivés hier avec vos lettres et d’autres du Capitaine
Bethe pour la mission d’Isavi. Ils disaient qu’ils n’ont pas l’ordre strict d’aller euxmêmes jusque chez les Pères et puisque dans ces jours une caravane de porteurs ira
dans l’Indouga, j’enverrai avec les ascaris qui l’accompagnent toutes les écritures.
C’est ainsi que vos enfants prendront aujourd’hui le chemin de retour. Si je n’ai pas
répondu jusque maintenant à toutes vos lettres gentilles, c’est parce que j’étais cinq
mois plus au moins malade. Le premier je souffris d’une lésion de la main droite,
elle en reste une paralysie d’un doigt, alors je m’empoisonnai par des fruits du pori ; une dysenterie en résulta me jetant plus d’un mois sur mon lit et encore en réconvalescence je tombai malade par une septicémie qui couvrait mon corps avec une
dizaine de phlegmons et d’abcès. J’en étais encore réconvalescent que Monseigneur
Hirth venait au lac. Tout cela était en vérité une grande preuve de patience et je le
regarde presque comme un miracle que mon faible corps a résisté à toutes ces douleurs et souffrances ; mais je crois que Dieu ne veut pas me laisser mourir avant que
j’ai fini mon œuvre. J’ai voulu attendre les nouvelles des Pères qui sont allés dans
l’Indouga, avant vous écrire. Puisqu’elles sont arrivées chez moi depuis 4 jours,
43
A.G.M.Afr., Copie de la lettre du Docteur Richard Kandt du 6 mars 1900 à Mgr Gerboin, N° 099074.
La lettre du Docteur Kandt du 6 mars arriva à Ushirombo le 30 mars 1900 : « Aujourd’hui Constantin
revient de Bergfrieden au Kivou, rapportant une lettre de Monsieur Kandt qui fait don de sa propriété
‘‘Basherini’’ à Tabora, à notre Vicariat. Le poste de Tabora se fondera donc bientôt. Le Père Muller va
aller arranger la cession officielle » (A.G.M.Afr., Journal de la Mission « Notre-Dame Auxiliatrice » à
Ushirombo : 1897-1901, 30 mars 1900, p. 460).
555
j’aurais écrit en vérité dans ces semaines. Mais maintenant je suis heureux de ne
l’avoir pas fait, parce que je peux maintenant vous envoyer une lettre qui vous intéressa de plus.
Je vous remercie mille fois que vous avez rempli votre promesse et de m’avertir
avant que vous fondiez une mission à Tabora. Je suis heureux que vous voulez me
libérer de mon enfant de douleur. Cette propriété que je vous ai offerte avant deux
années je vous fais la cession avec beaucoup de joie. Rien ne s’est changé ni dans
ma volonté ni dans les circonstances. Je dis « enfant de douleur » parce qu’il ne me
fit rien que du chagrin. Après votre refus je ne voulais plus faire quelque chose pour
la maison et lorsqu’un orage détruisait le toit, j’écrivais à Mr Schumann qu’il ne
fasse rien, mais qu’il cherche à vendre. Mais lui, croyant que je la donnerai à bon
marché quand je retournais en Europe effraya non seulement tous les acheteurs par
des rancunes mais fabriqua aussi un autre toit en valeur de plus de 400 Roupies.
Naturellement j’aurais préféré de détruire et brûler ma propriété avant la donner a ce
mesquin. Mais maintenant je suis heureux que tout cela c’est arrangé comme ça. Il
semble que Mr Schumann soit après les paroles de Goethe : « Ein Teil von jener
Kraft die stets das Böse will und stets das Gute schafft » en français : « une partie de
cette force qui veut toujours le mal et produit toujours le bien ».
En vérité vous pouvez diriger vos remerciements à lui que vous recevez maintenant la propriété en bon état. Je veux vous dire Monseigneur tout franchement que
toutes ces années je n’ai pas compris, que vous n’établissez pas une filiale à Tabora
soit seulement pour ramasser tous ces enfants privés de parents ou tuteurs et les
envoyer dans les autres missions. Je le crois aussi comme les autres Messieurs que la
maison soit très apte à une école et le tembe qui doit être réparé pour un hôpital. Ils
existent, je crois, 80 arbres de mango, en votre place je les redoublerais, et
32 dattiers je les quadruplerais. Gardez bien qu’on ne vous vole pas du terrain, il est
très vaste quand je l’ai acheté c. 40 familles des anciens esclaves du feu propriétaire
avaient leurs maisons et leurs champ sur lui. Naturellement ils n’ont pas le droit d’y
rester et si vous ne voulez pas prendre sur vos épaules l’odieuse nécessité de les
éloigner écrive(z) à Mr le Capitaine qu’il le leur annonce dans mon nom avec un
terme raisonnable, je peux pour le moins pas avant les récoltes. Je vous donne le
conseil, s’il est permis de cultiver sur ces terrains du froment et du coton. Peut-être
pouvez-vous engager (éventuellement par les missions de l’Ouest du Tanganika) des
Manyema comme maîtres pour fonder une petite fabrique d’étoffes. Par exemple au
Rouanda les étoffes de coton maniéma sont plus cherchées et mieux payées que les
étoffes des Indes ou d’Europe. Cultiver du coton, fabriquer des étoffes, les vendre au
Ruanda et Urundi pour des bœufs, chèvres, ivoire, etc... Vendre ceux-ci à Tabora
cela serait à mes idées une manière à diminuer les frais de la mission.
La maison à Tabora, j’espère se soutiendra par des dattiers, les mangos et le
froment. Je pense Monseigneur qu’il soit le mieux que vous écrivez à Mr le Capitaine de Tabora, qu’il arrangea l’affaire et qu’il envoie ou par vous ou directement
un diplôme de cession que je vous renverra après l’avoir signé avec mon nom et
sceau. Je crois que personne autre chose soit nécessaire. Aussi cela n’est rien qu’une
formalité et je vous prie Monseigneur du moment de la réception de cette lettre de
considérer la société des Missionnaires d’Afrique spécialement le vicariat apostolique de l’Unyanyembe comme propriétaire de la tembe « Basherini » veut dire de la
556
maison des plantations, des terrains etc... Personne peut-être plus heureux que moi
que cette petite donation serait le fondement d’un édifice béni par la Providence.
Qu’il soit ainsi, le bon Dieu vous envoie ses anges tutélaires.
Et maintenant Monseigneur quelques mots sur la mission du Rouanda. J’étais
très ravi en entendant que la mission de Mgr. Hirth soit au chemin et j’avoue j’étais
un peu déprimé puisque je vis que les Messieurs vinrent ici avec l’intention stricte
de ne pas fonder la mission au Kivu. Je ne les pressai pas parce que je croyais de
connaître les motifs que je regrette mais que je comprends. Naturellement cela serait
un peu brusquer l’Etat congolais de fonder une station sous la tutelle allemande dans
une territoire en querelle. Mais moi, je ne pouvais pas savoir que les choses se développeraient comme ça. Je n’aurais pas écrit dans ces circonstances. Espérons que la
Mission dans l’Induga réussira en ce cas j’avoue que la place soit mieux choisie
qu’au Kivu. Mais je suis un peu sceptique dans ce point. Je ne crois jamais à des
difficultés ou bêtises comme celles de Urundi. Mais je méfie à (de) la bonne volonté
des Watusis et je crains des rancune(s) et des cabales de leur part, pas ouvert naturellement. Ici au Kivu, j’aurais garanti que les Messieurs aient sur le champ beaucoup
de travail. J’étais un peu étonné que la mission n’a pas envoyé des Messieurs qui
parlent un peu la langue au moins le Kirundi, cela sera une perte de deux années de
travail.
A la fin encore une fois mille merci pour vos lettres, vos vœux et les brochures.
J’étais heureux de voir l’église si belle et bien fabriquée et j’avais honte que je ne
pouvais jusque maintenant remplir ma promesse de tableau. Mais ces artistes ils sont
vraiment terribles. Combien de lettres j’ai déjà envoyé à mon ami, mais vous le
recevrez que je ne meurs pas, soit avant soit après mon retour en Europe en soyez
sûr.
Daignez agréer Monseigneur l’assurance de mes sentiments les plus respectueux
et dévoués pour Vous et tous vos collaborateurs, pères, frères et sœurs.
Je reste votre très humble serviteur.
Dr Rich. Kandt
557
DOCUMENT N° 36
Extrait de la lettre de Mgr Gerboin du 31 mars 1900
à Mgr Livinhac44
Preuve des excellentes relations qui existaient entre Mgr. Gerboin et le Docteur
Kandt : « Ce bon Monsieur nous donne purement et simplement sa propriété et sa
maison de Tabora… ». Et encore « ne pourriez-vous pas le recommander à Rome
pour lui obtenir quelque décoration » ! Cette lettre signale la surprise d’une visite
effectuée par Mgr. Hirth et déjà reparti pour Kamoga au Bukumbi, alors qu’il revenait tout juste du Rwanda. Il est vrai qu’il n’avait pu lui rendre visite depuis 8 années déjà !
N. D. Auxiliatrice, le 31 Mars 1900
Monseigneur et très Vénéré Père,
Le courrier part demain 1er avril pour Tabora. Je ne pensais pas vous écrire ce
mois-ci. Mais hier j’ai reçu du Kivu la lettre de M. le Docteur Kandt par laquelle ce
bon Monsieur nous donne purement et simplement sa propriété et sa maison de
Tabora dont je vous ai déjà parlé. Nous voilà donc devenu propriétaires. Mais maintenant il faut aviser à y faire quelque chose. Je vous ai dit, je crois, qu’on désirait y
voir une école et un hôpital. Mais pour cela il faut du monde et des fonds. Je n’ai ni
l’un ni l’autre. Pour le personnel je compte que vous pouvez nous le donner ; il me
faudrait au moins deux allemands de bon aloi, bien authentiques, lesquels devraient
se dépêcher d’apprendre du Kiswahili afin de n’être pas trop neufs avec les indigènes. Pour les fonds d’où viendront-ils ? Je l’ignore. Peut-être pourra-t-on en Allemagne recevoir quelque chose en s’adressant soit à Mademoiselle Shynse soit au
Rédacteur de la Kreuz und Schwert45, M. Helmes.
(...)
Monseigneur Hirth est venu nous surprendre agréablement le lundi de la Quinquagésime. Il est reparti pour le Bukumbi le mercredi des Cendres dans l’après-midi.
Il y a huit ans qu’il n’est venu ici. Il revenait du Ruanda où il a pu fonder une mission comme il a dû vous l’écrire. Il paraissait enchanté de l’accueil des Allemands,
surtout de M. le Capitaine Bethe. Nous avons été très heureux de le voir ici. Il m’a
44
45
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Gerboin à Mgr Livinhac du 31 mars 1900, N° 099075.
Kreuz und Schwert ce qui veut dire en français « Croix et Epée ». Il s’agit du nom d’une revue missionnaire allemande
558
écrit après son retour n’avoir pas été trop mal édifié chez nous. Il m’a paru être en
très bonne santé.
Je vous envoie ci-joint une copie de la lettre du Docteur Kandt pour que vous
puissiez voir vous-même ce qu’il dit. C’est un brave homme qui mérite que Dieu le
récompense. Espérons qu’il lui fera la grâce de le connaître mieux un jour. Ne pourriez-vous le recommander à Rome (où il est déjà connu je crois) pour lui obtenir
quelque décoration. Je crois qu’il y en a qui ne font pas plus qu’il n’a fait et qui ont
été décorés, mais voilà je me mêle de ce qui ne me regarde pas sans doute et ça va
vous faire rire un brin. Si c’est trop drôle, pardonnez au pauvre homme qui se figure
faire un beau coup en faisant cela.
(...)
Une lettre du P. Buisson d’Usui arrivée hier, nous dit que depuis le passage de
Mr Von Beringe de Bukoba, il semble que les Baswi vont devenir plus traitables. Ils
ont eu une bonne brossée paraît-il et Kasusulo tremble un peu sur ses jambes, sinon
sur son trône. Tant mieux ! Fiat !
Voilà, Monseigneur et Vénéré Père le nouveau pour aujourd’hui. Ce soir nous
commencerons les prières pour le Chapitre. Puisse-t-il être comme vous le désirez et
contenter tout le monde. D’ores et déjà nous faisons pleine et entière soumission au
Supérieur général que Dieu aura choisi et ad multos annos 46 !
Daignez agréer, très Vénéré Père, l’expression des sentiments les plus respectueux avec lesquels je suis heureux de me dire toujours.
Votre enfant dévoué et soumis en N. Seigneur.
François G.
Vic. apost.
46
« ad multos annos » : encore beaucoup d’années.
559
DOCUMENT N° 37
Témoignage d’Abdoni Sabadaki, catéchiste ougandais,
à propos de son arrivée au Rwanda avec la première caravane 47
L’intérêt du témoignage d’Abdoni Sabadaki est peut-être de nous rappeler que
le Père Brard n’était pas tout à fait un inconnu à la Cour du Rwanda puisqu’il y
avait envoyé une délégation une année plus tôt.
Lors du grand combat de mes compatriotes, les martyrs baganda, j’étais là.
J’avais à peu près 16 ans. Je frémis encore à la pensée des persécutions déchaînées
contre l’Eglise catholique. Mgr Hirth était alors à Rubaga, habitant une cabane de
chaume. Elle fut brûlée et lui-même fut expulsé du Buganda. Beaucoup de chrétiens
périrent. Mgr Hirth alla se fixer à Marienberg, accompagné du Père Achte. Ce missionnaire partit dans la suite pour le Congo et mourut d’insolation. Je fus baptisé par
le Père Brard, le 15 août. Je ne me rappelle plus en quelle année.
Après quelques jours, Mgr Hirth demanda des catéchistes au supérieur de Bumange. Le Père en désigna 50, dont j’étais. Nous allâmes enseigner la religion à
Ukerewe (île du lac Victoria). Mais le Roi n’agréa pas cette colonie de Baganda.
Voulant nous chercher querelle pour nous faire partir, il nous ordonna de lui fabriquer 200 barques demandées par les Européens. Il plaça cette corvée sous la surveillance de Cyrille Ruhuta, originaire de l’endroit, et de Tobi Kibati, Muganda comme
nous. En cas de refus des Baganda de travailler, toutes leurs vaches leur seraient
enlevées. Comme nous ne voulions pas accomplir cette corvée vexatoire, il y eut
bataille et deux hommes furent blessés. « Restons ensemble, dit Cyrille, et prions » !
Arriva un sous-chef qui nous dispersa et fit des prisonniers parmi nous.
Nous réussîmes à nous échapper et à rejoindre la Mission (à une vingtaine de kilomètres). Les armées du Roi attaquèrent la Mission et la saccagèrent. Tobi fut
transpercé de 3 flèches et toute sa famille fut exterminée. Le Roi s’appelait Rukonge. Les Européens parvinrent à se saisir de lui et le pendirent à Mwanza. La
Mission fut abandonnée pour aller bâtir celle de Kagunguli. Le P. Brard partit pour
l’Europe et fut remplacé par le P. Kipalapala ; nous l’appelions ainsi, tandis que les
Banyamwezi des environs de Tabora l’appelaient Tirikole (P. Hautecœur). Le Père
Kipalapala nous demanda ou de rentrer au Buganda, ou d’aller nous mettre à la
disposition de Mgr Hirth.
Celui-ci m’envoya au Bugumbikizo chez le Roi Rutukwa. J’y retrouvai mon
compatriote et ami Tobi Kibati qui m’y avait précédé. Nous ne connaissions pas
47
J. SIBOMANA, « Le survivant de la première caravane vous parle », in Grands Lacs, N° 135, 1950,
pp. 27-28.
560
bien la langue, mais... « twafaga guhendahenda – nous nous adaptions de diverses
manières » !
Après quelque temps, Mgr Hirth m’envoya à Kiya, non loin de Tabora, avec un
jeune homme de nom Paul. De Kiya à Bukumbi, je faisais périodiquement le voyage
pour me confesser. Là nous ne construisions pas : il fallait seulement fréquenter les
gens afin de se les rendre amis. Nous leur montrions l’Abécédaire en kiswahili. Mon
habitation était appelée « kwa Musenyeri » (chez Monseigneur !). Je quittai la région
sans avoir enseigné.
Entre temps le P. Brard était revenu d’Europe. Il m’envoya enseigner la religion
à Katoke, avec le P. Buisson et le Frère Xavier. J’y restai 3 ans.
C’est à cette époque qu’eut lieu la bataille de Rucunshu au Ruanda. Voulant
convertir le Ruanda Mgr Hirth envoya une délégation à la Cour. Elle entra au Ruanda en passant par le Bugesera et fut reçue par le Roi. Elle revint bientôt avec des
présents destinés aux missionnaires : une défense d’éléphant, un taureau et une
vache de boucherie. Après quoi, on attendit encore une année.
Une nouvelle délégation fut envoyée à la Cour, dirigée par un homme du Bujinja du nom Kabika ; comme nous devions l’apprendre plus tard, il était considéré au
Ruanda comme un Mutwa (paria). On devait le connaître et il connaissait le pays. Il
devait du reste s’y fixer définitivement. On lui avait adjoint un Muganda appelé
Gabriel, et moi-même. Nous traversâmes le Buha et visitâmes le Roi Ruhaga, préparant ainsi les voies à l’Evangile. Nous arrivâmes à Muyaga, où nous trouvâmes des
missionnaires installés depuis peu dans l’Urundi. Nous nous présentâmes au Père
Supérieur. Il nous demanda : « D’où venez-vous comme ça et où allez-vous » ?
Nous lui répondîmes en exposant le but de notre voyage. Nous lui dîmes que nous
venions demander quelques conseils utiles et même une lettre, pour arriver facilement à la Cour du Ruanda. Le Père se fâcha et nous donna une lettre pour rebrousser
chemin. Nous apprîmes qu’il y avait guerre au Ruanda, car Bwana Tikitiki (Von
Gravert) avait tué des hommes. Lorsque le P. Brard ouvrit la lettre, il s’étonna beaucoup. Je lui dis : « Père, je sais que cette lettre contient beaucoup de colère... Ne
vous étonnez pas, nous le savons » !
Après quelque temps, nous reprîmes le chemin de l’Urundi avec Mgr Hirth, le
Père Brard et d’autres missionnaires. Nous arrivâmes à la même Mission de Muyaga. Les Pères reçurent Mgr Hirth avec beaucoup de respect. De là, nous continuâmes
vers Usumbura, parce que Monseigneur voulait saluer le commandant allemand et
les Belges étaient fâchés les uns contres les autres et se préparaient à se battre. Nous
remontâmes d’Usumbura vers le Kinyaga. Monseigneur donna de bons conseils aux
Allemands et aux Belges, pour qu’ils s’arrangent en paix. Bwana Beti (M. Béthé)
donna aux missionnaires 3 soldats pour les accompagner à Nyanza. J’oubliais de
dire que l’endroit où les Allemands et les Belges voulaient se battre est la colline de
Kibitoki, sur le cours de la Rusizi.
Nous restâmes 3 jours à Nyanza. Mgr Hirth demanda un terrain dans le sud et
les missionnaires décidèrent de se fixer à Save. (…)
561
DOCUMENT N° 38
La visite de Mgr Hirth du 2 février 1900
à la Cour de Nyanza, racontée par le Chef Kayijuka 48
Dans cet article, Gacamigani, pseudonyme de l’Abbé Kagame, présente le récit
du Chef Kayijuka concernant l’arrivée des premiers missionnaires à la Cour de
Nyanza et leur installation à Save. A ce moment-là, le Chef Kayijuka, témoin autorisé, était en faveur à la Cour. Plus tard, il se trouvera dans une situation malheureuse ; on lui crèvera les yeux pour son manque de discrétion. Son récit a été récolté
cinquante ans après les faits!
LES PREMIERS PERES BLANCS
SONT REÇUS A LA CAPITALE 2 FEVRIER 1900
(Récit d’un témoin oculaire)
A Shangi où ils arrivent en janvier 1900, les missionnaires (Mgr Hirth, les
RR. PP. Brard et Barthélemy, le Frère Anselme) trouvent M. Béthé, que les indigènes ont surnommé « Rukiza » (le Sauveur), alors représentant du Gouvernement
impérial allemand au Ruanda. M. Béthé appelle le Chef Rwabirinda, oncle paternel
du Roi, et lui présente les missionnaires. Il lui explique que les étrangers ont
l’intention de se rendre à la Cour, à l’effet d’obtenir un terrain, car ils veulent bâtir et
demeurer dans le pays.
L’Allemand prie le Chef Rwabirinda de les accompagner et de se faire leur interprète, car lui-même se dit retenu à Shangi par des affaires très importantes.
Le récit qu’on va lire m’a été fait par Kayijuka, le chef aux yeux crevés, qui à
cette époque, était en grande faveur à la Cour. « J’étais alors dans l’intimité du Chef
Ruhinankiko, me rappela-t-il. Comme c’était le grand favori et le puissant dictateur
du moment et qu’il ne me cachait rien des affaires du pays, je vous parle donc en
connaissance de cause ».
Mis au courant par Béthé des intentions des nouveaux venus et du rôle qu’il devait jouer en leur faveur, le Chef Rwabirinda s’empressa de dépêcher un messager
vers Ruhinankiko, afin de le prévenir : « Quatre Européens vont se diriger vers
Nyanza. Ils viennent demander un pays pour l’habiter. L’un d’eux est très élevé en
48
A. GACAMIGANI (A. KAGAME), « Les premiers Pères Blancs sont reçus à la capitale le 2 février
1900. Récit d’un témoin oculaire », in Grands Lacs, N° 135, 1950, pp. 20-23. Les notes de cet article
sont celles de l’Abbé Kagame.
562
dignité chez les Blancs ! Béthé m’a prié de les accompagner et de vous exposer leur
requête en son nom. Je vais les faire marcher à petites journées pour vous donner le
temps d’organiser les consultations divinatoires à leur sujet ».
A la réception de ce message, tous les devins de la Cour furent mobilisés,
comme il s’agissait d’Européens qui voulaient s’installer dans le pays. C’était sans
doute des marchands, et – qui sait ? – peut-être des commerçants d’esclaves ? Dès
lors, il ne pouvait pas y avoir de meilleur emplacement que Kivumu, sinistrement
célèbre comme marché d’esclaves (le seul d’ailleurs qui ait existé au Rwanda). Les
consultations divinatoires furent favorables à cette localité située à 10 km de Kabgaye, sur la route de Kigali. La Cour pouvait donc attendre, dans un calme tout relatif, l’arrivée des Européens.
Un coureur de Rwabirinda vint annoncer leur imminente apparition et, le
1er février 1900, toute la Cour put observer les tentes fixées à Nyamiyaga. On se
porta sur les hauteurs avoisinantes pour mieux observer le camp. L’un des Européens s’en écarta et alla tirer des canards à l’étang de Gisaka ; il rentra bredouille.
Le lendemain, vers 10 h. du matin, les quatre missionnaires arrivaient à Nyanza.
Ils se dirigèrent vers la colline de Kabare, passant au bas de la résidence royale. Le
Chef Rwabirinda les guidait vers le lieu où les Blancs avaient l’habitude de dresser
leurs tentes. C’est la colline qu’occupent actuellement les bâtiments de l’Administration.
Une fois les tentes fixées, Rwabirinda, accompagné de son adjoint Sekabaraga –
le préposé aux affaires concernant les Blancs de Shangi – se rendit à la Cour pour
annoncer les missionnaires groupés devant une des tentes, qui devait être celle de
Mgr Hirth. Yuhi s’assit sur le siège royal apporté par un fonctionnaire, comme
l’exige le cérémonial de la Cour. Les chefs l’entouraient, et, à leur tête, le grand
favori Ruhinankiko et le Chef Rwabirinda flanqué de Sekabaraga, interprète
d’office.
De leur côté, les missionnaires avaient un interprète respecté de la Cour en la
personne de Karonda, homme à tout faire de M. Béthé et bien au courant de la situation49.
Yuhi présenta les cadeaux de bienvenue (amazimano). Mgr Hirth l’en remercia
beaucoup. « Je suis curieux de savoir, dit Yuhi, d’où vous venez et le motif de votre
arrivée dans mon pays » ? Mgr Hirth exposa qu’ils arrivaient du Bushubi et qu’ils
désiraient obtenir un terrain pour construire un poste afin d’instruire les Banyarwanda. Karonda traduisit les paroles et Yuhi fit mine de l’apprendre pour la première
fois. Il poussa la comédie jusqu’à discuter quelques instants avec les chefs présents,
comme si la décision n’avait pas été prise depuis longtemps.
Puis, il donna la réponse : « Nous sommes heureux de pouvoir vous donner le
terrain que vous sollicitez. Il n’y a pas de meilleur endroit pour vous que la colline
de Kivumu. Là, il vous sera facile de faire le commerce et d’instruire les gens
49
Un autre auxiliaire de M Béthé avait été prêté aux missionnaires en même temps que Karonda : Nyempara, dont le véritable nom est inconnu. Ce nom de Nyempara signifie « surveillant des ouvriers » ; Karonda et Nyempara étaient originaires de l’Afrique orientale, mais seul le premier parlait le
kinyarwanda, et avec un petit accent à la manière des Baganda ou des Bahaya qui n’arrivent jamais à
saisir la tonalité de notre langue.
563
comme vous le voulez. Seulement, vous n’instruirez que les Bahutu et rien ne sera
enseigné par vous aux Batutsi. Ces derniers sont exclusivement au service du Roi et
ne peuvent être enseignés par d’autres que par lui seul ».
Mgr Hirth demanda la direction de Kivumu. On la lui indiqua. Il répondit :
« Non, je ne veux pas aller de ce côté-là ! Il me faut un terrain situé dans une région
de bonnes terres, et où il y a beaucoup de bananeraies. « Puis il étendit sa main vers
le sud de Nyanza en disant : « Je veux m’installer de ce côté-ci »50.
Les chefs ne purent cacher leur surprise : les consultations divinatoires
n’avaient-elles pas indiqué Kivumu ?... Une discussion s’engagea et l’on conclut que
le désir de l’étranger était irréalisable. Ils disaient entre eux : « Le Bwanamukali est
une région frontière dont les habitants sont indisciplinés d’instinct ! Y placer un
étranger qui veut justement bâtir et demeurer dans le pays, ne serait-ce pas pousser
le pays à rejeter l’autorité du Roi » ?
Karonda traduisit à Mgr Hirth la réponse négative de Yuhi, qui proposait un
autre emplacement. Mais l’évêque répéta que seule la région du sud l’intéressait.
Son insistance à vouloir se fixer dans le Bwanamukali ne faisait qu’accroître les
craintes de Yuhi et des chefs, qui ne voulaient pas céder. « Je ne vous comprends
pas, dit alors l’interprète Karonda. D’ordinaire, les Européens viennent dans le pays
et choisissent les endroits qui leur plaisent, sans que vous interveniez pour leur concéder le terrain. Or voici que, pour la première fois, arrivent des Blancs qui se présentent en amis. Au lieu de se fixer d’eux-mêmes, comme le font leurs compatriotes,
ils vous demandent un terrain. Puisque leurs préférences vont vers le sud, pourquoi
ne leur donnez-vous pas amicalement ce qu’ils demandent ? Et si, malgré votre
refus, ils bâtissent leur habitation, pourrez- vous les en éloigner » ?
« Il a dit vrai, répliqua Ruhinankiko : laissons-les s’y fixer ! Puisqu’ils nous demandent amicalement le terrain pour habiter, qu’ils aillent bâtir partout où ils le
voudront dans le Bwanamukali » ! Après un bref échange de vues, les chefs décidèrent que les étrangers iraient à Mâra, localité alors commandé par Ngirashema, l’un
des pluviateurs de la Cour51.
50
On voit par là que Mgr Hirth avait reçu des renseignements de Béthé, au sujet de la région la plus
habitée du Ruanda, et qu’il ignorait encore l’importance de la région de Kivumu qu’il refusait.
Quelques années plus tard, il voudra fonder un poste dans la même région et la Cour, mieux informée
désormais sur le genre d’activité des missionnaires, ne voudra rien entendre. Il faudra que le Gouvernement allemand intervienne spécialement pour imposer à Musinga la cession du poste de Kabgaye,
peu distant de Kivumu.
51
Pourquoi la Cour envoyait-elle des étrangers résider à Mâra, localité commandée par un pluviateur.
Cela ne risquait-il pas de faire tarir les réservoirs célestes et de priver le pays de la bonne pluie dont le
peuple a si grand besoin?
D’aucuns disent qu’un messager de la Cour suivit la caravane pour donner aux deux chefs l’ordre de
déconseiller aux missionnaires de rester à Mâra : Save aurait été indiqué à la place du précieux fief de
Ngirashema. Il n’en fut pas ainsi. Les missionnaires eux-mêmes fixèrent leurs tentes à Mâra, puis de là
ils sillonnèrent le pays et choisirent Save aux premiers jours de leurs explorations. Se rapportant à la
parole de Yuhi leur permettant d’aller se fixer partout où ils voudraient dans le Bwanamukali, ils déplacèrent leurs tentes et les établirent à Save.
Ne pourrait-on chercher ailleurs l’explication ? La Cour avait donné ordre aux deux chefs de faire
refuser aux missionnaires, non seulement l’eau nécessaire pour faire cuire leurs aliments, mais encore
le feu et, en général, tout ce qui semblerait leur être indispensable, à l’effet de les décourager et de leur
faire abandonner la région. Ne semblait-il pas naturel, dans ces dispositions, de les placer à Mâra, lieu
564
Les Chefs Cyitatire, frère du vrai Yuhi, et Kampanya, frère de notre Kayijuka,
furent désignés pour accompagner les missionnaires et leur montrer la localité concédée en fief52.
Parmi ceux qui escortaient les deux chefs convoyeurs se trouvait le nommé Rusagara. Ce dernier revint quelques jours après à la Cour, et rapporta des précisions
sur les missionnaires. Le plus grand en dignité s’appelait Mushenyera (Monseigneur) ; les autres s’appelaient respectivement : Furera (Frère), Bayiterimwe (Barthélemy) et Terebura. Les noms avaient été déformés de manière à leur donner un
sens, quoique bien vague, en kinyarwanda. Sauf Terebura, déformation de (Père
Brard), désormais immortalisé dans l’histoire de l’Eglise du Ruanda sous cette appellation indigène.
Quelque temps après, Mgr Hirth revint à Nyanza, accompagné de Karonda. Il se
rendit à la Cour pour remercier Yuhi et prendre congé de lui. Le même jour, Yuhi lui
rendit sa visite au lieu où les Blancs établissaient leurs tentes, et lui dit au revoir
avec les cadeaux d’usage. Ce jour-là, la Cour fut stupéfaite d’entendre Karonda,
abreuvé plus que de raison, déclarer en titubant : « Au fond, les Européens ne sont
pas malins ! On les trompe avec ce Yuhi qui n’est qu’un simple chef ! Le vrai Yuhi
se trouve avec ses femmes à l’intérieur de sa résidence ! Il est bien jeune, le véritable Roi » !
Les propos de Karonda furent aussitôt rapportés à la Reine-Mère. L’émoi fut
vif, comme bien l’on pense ! Ordre fut donné de faire en sorte que l’interprète de
Béthé rentrât à Shangi sans lui laisser la possibilité de rester plus longtemps avec
Mgr Hirth, afin que les mêmes propos ne soient pas répétés en sa présence.
Le Chef Saburo fut désigné pour accompagner Mgr Hirth qui regagnait le Bushubi par la voie de l’est. Quant au Yuhi de parade, il ne put jouer plus longtemps sa
comédie : un jour se présenta un Allemand qui se déclara prêt à tuer Mpamarugamba d’un coup de revolver s’il se faisait encore passer pour le Roi du Ruanda...
Et l’Allemand exigea que le vrai Yuhi Musinga vînt le saluer.
Voyant le secret livré aux Blancs, la Cour se plia à l’inéluctable et on ne vit plus
le faux Yuhi dans son rôle de « libérateur » ; voilant la personne du Roi devant les
yeux des Européens, porteurs de maléfices accumulés à travers tous les pays qu’ils
avaient traversés avant d’atteindre le Ruanda.
A. GACAMIGANI
(A. KAGAME)
commandé par un maître de la pluie, qui pourra leur refuser 1’eau céleste en temps opportun ?... Ce
n’est qu’une supposition. Kayijuka qui me renseigna, m’affirma n’avoir pas compris comment la colline de Mâra fut ainsi désignée, alors que son importance ne pouvait échapper à personne.
52
A peine une semaine après le passage de Mgr Hirth rentrant au Bushubi, le chef Kampanya – déjà en
disgrâce depuis 1898 – fut mandé à la Cour. Il fut destitué en faveur de son jeune frère Kayijuka. Puis
il fut condamné à mort et noyé en qualité de « mwiru » dans le gouffre de Nkondwe, au Buberuka.
Quant au chef Cyitatire, la Cour aurait voulu lui réserver le même sort, mais les consultations divinatoires furent défavorables à cette solution. On préféra le laisser tranquille, peut-être pour un temps.
Mais Ruhinankiko jugea bon de ne pas le laisser seul en contact avec les Pères de peur qu’il ne parvînt
à gagner et à monopoliser leur confiance. C’est pourquoi, les chefs Kayijuka et Kaningu, de récente
promotion, tous deux dévoués à la cause de Ruhinankiko, furent envoyés à Save, avec ordre de fournir
aux Pères tout ce dont ils auraient besoin pour leurs travaux de construction.
565
566
5
PUBLICATIONS
DE L’HISTORIOGRAPHIE CHRETIENNE
A L’EPOQUE COLONIALE
567
568
DOCUMENT N° 39
Récit de la fondation de la Mission de Save
tel que le Père Charles Lecoindre l’a recueilli
de son confrère le Père Alphonse Brard (1903)1
Sainte Marie du Kivu (Bugoyé), 7 Octobre 1903
Bien chers et bien-aimés parents,
(…)
Je vous parlerai aujourd’hui des débuts de la mission du Sacré-Cœur d’Isavi. En
lisant ces lignes, vous pourrez vous former une petite idée de ce qu’est la fondation
d’une mission dans toutes nos contrées de l’Equateur, avoisinant les grands lacs.
Tous les détails que je donnerai, je les tiens de la bouche même du Père Brard, supérieur actuel de notre poste, et qui fut précisément choisi pour fonder la mission
d’Isavi.
C’était au mois de Janvier 1900. Sa Grandeur, Mgr Hirth, avait été informée par
quelques aventuriers que dans cette partie de son vicariat se trouvait une contrée très
riche et surtout très peuplée : il ne fallut rien de plus pour le décider aussitôt à faire
dans ces parages une tournée apostolique : il venait justement de recevoir d’Europe
quelques jeunes missionnaires : il en prit trois avec lui : dont deux nouvellement
arrivés et un autre qui avait déjà passé plus de dix ans dans les régions des grands
lacs (c’est le Père Brard, le supérieur actuel). Accompagnés de nombreux porteurs,
ils se dirigèrent du côté indiqué. Ils allaient un peu à l’aventure : les données géographiques n’étaient guère précises : aucun européen n’avait encore pénétré dans
cette région : les Allemands regardaient pourtant ce pays comme un territoire de
l’empire : néanmoins aucun de leurs officiers ne s’y était introduit.
Etant donné ces circonstances, ces premiers missionnaires eurent beaucoup
d’imprévus dans tout leur voyage. Ils ne s’attendaient pas à trouver des sentiers si
mauvais, des montagnes si abruptes à gravir, des marais et torrents si nombreux à
traverser. Ils eurent également à souffrir du froid, les nuits étant devenues très
fraîches par suite de l’abondance de la pluie qui tombait régulièrement tous les deux
ou trois jours. Plusieurs des porteurs qui les accompagnaient moururent de froid et
de fatigue. D’autres renoncèrent à leur métier pénible et rentrèrent dans leurs
foyers : d’autres enfin disparurent, emportant avec eux le précieux fardeau qu’on
leur avait confié : jamais depuis ils n’ont donné de leurs nouvelles.
1
A.G.M.Afr., Lettre du Père C. Lecoindre du 7 octobre 1903 à ses parents, N° 112021-112026.
569
Après une trentaine de jours de misères de toutes sortes, nos voyageurs arrivèrent exténués sur une colline voisine de celle d’Isavi. La première chose qu’ils firent, fut d’aller rendre visite à sa Majesté, le Roi du Ruanda. Il fallait d’abord gagner
les bonnes grâces de ce Souverain : la chose fut facile : quelques mètres de bonne
étoffe apportée d’Europe ; ce fut là le cadeau d’arrivée : rien n’était plus (apte ?) à
flatter notre Prince. (Les nègres préfèrent des étoffes à tout autre chose, même à des
pièces d’argent). Il fallait ensuite indiquer le but de la visite : sur ce point le Roi fit
quelques difficultés, néanmoins (sans doute pour se débarrasser de ses importuns
visiteurs), il indiqua la colline d’Isavi comme répondant le mieux à ce que nous
désirions : beaucoup de monde, point assez central, terrain très fertile : « Allez, leur
dit-il, et puisque ce sont les Allemands qui vous envoient, installez-vous à Isavi ; je
ne puis vous en empêcher ».
Forts de cette réponse, encouragés beaucoup plus par les paroles que par la mine
du souverain, Monseigneur et ses trois missionnaires vinrent fixer leurs tentes sur la
colline d’Isavi2. C’était le 8 février 1900 (Chaque année on aime à rappeler cet anniversaire, en buvant ce jour-là un demi-verre de notre vin blanc de Maison-Carrée).
Les premiers jours se passèrent dans la recherche d’un bon endroit pour établir la
station. Les Pères n’avaient que l’embarras du choix : le gouvernement allemand
avait mis à leur disposition tout le terrain qu’ils désiraient. L’endroit propice une
fois trouvé, il fallut se mettre à la construction provisoire du poste : bâtir d’abord la
chapelle, une cuisine, un réfectoire, et une petite maison pour chaque Père : tout cela
2
Dans cette même lettre, le Père Lecoindre explique les avantages du choix de la colline de Save pour le
développement de la Mission : « … Mais revenons à notre grande colline d’Isavi ! Quel séjour enchanteur ! Quel centre magnifique ! On ne pouvait mieux choisir pour l’emplacement d’une mission. La
population d’abord y est très dense ! Sur notre seule colline nous comptons en effet seize villages différents. Nous n’avons pu faire le recensement exact de chacun d’eux, mais du moins nous l’avons fait
pour le village dont nous faisons partie : nous avons compté 680 habitants. A supposer que chacun des
autres villages soit aussi peuplé que le nôtre (ce qui est tout vraisemblable) nous arriverions donc pour
notre seule colline d’Isavi au chiffre total de 11 000 habitants. Combien de curés en Anjou n’ont pas
autant de paroissiens ? Nous autres cependant nous ne nous contentons pas de ce nombre : nous rayonnons tout autour d’Isavi embrassant dans notre apostolat les 35 ou 36 collines qui sont situées à 2 ou 3
heures d’ici. A ce compte, nous aurions près de 100 000 paroissiens : toutes ces collines en effet ne sont
pas aussi vastes ni aussi peuplées que celle d’Isavi ! Quelle besogne nous aurons plus tard, quand tous
ces gens seront chrétiens (…). Je vous ai dit ailleurs que nous n’étions pas très éloignés de la capitale,
c’est-à-dire de la colline habitée par le Roi et les 10 000 personnages qui forment son entourage : 5 ou 6
heures seulement nous en séparent. C’est là encore un immense avantage. En effet, d’un coté, nous ne
sommes pas trop près de lui pour le gêner dans l’administration de son état, et lui porter ainsi ombrage :
de l’autre coté, nous n’en sommes pas très éloignés pour avoir recours à lui dans nos difficultés, et lui
demander l’appui de son autorité pour faire avancer dans sa marche notre petite mission : l’autorité de
ce monarque est en effet bien grande (…). Tout ce que je puis vous dire, c’est que je ne pense pas qu’on
puisse rencontrer actuellement dans toute l’Afrique, un seul roi nègre ayant sur ses sujets une influence
comparable à la sienne ! La colline d’Isavi présente aussi de nombreux avantages pour les cultures, à
cause de sa configuration : les flancs ne sont pas trop en pente : ce qui, au moment des pluies, permet à
l’eau de détremper profondément la terre et de lui donner cette fécondité que l’on rencontre presque
nulle part : faute de cet avantage, nous aurions été obligés de nous établir auprès du marais qui entoure
la colline : ce qui sans doute eût été beaucoup plus malsain. Il n’y a qu’une difficulté : c’est pour l’eau
potable : il faut aller la chercher précisément au fond de ce marais : c’est un peu loin : nos enfants mettent bien 35 minutes à effectuer le trajet aller et retour : et encore chacun d’eux n’apporte-t-il guère que
cinq à six litres d’eau, dans des cruches en terre pourtant énormes, mais très épaisses et pesant ellesmêmes plus que l’eau qui y est contenue (…) » (Ibid.).
570
construit avec des bois et des roseaux, et le toit recouvert de paille. Ce fut l’affaire
de quelques semaines, semaines bien pénibles au rapport du Père Supérieur. Il faisait
alors bien froid dans la petite tente et puis des averses presque tous les jours : avec
cela pas moyen de trouver un ouvrier parmi les indigènes ; tous redoutaient terriblement les Européens : ils avaient peur, en les fréquentant, de déplaire au roi, et
déplaire au roi dans ce pays, c’est la mort à bref délai par l’empoisonnement, la
lance, ou autre manière. Ensuite, impossible de trouver de la nourriture ; tous se
refusaient d’en apporter : le bruit courait parmi les habitants que quiconque se hasarderait à fournir des vivres aux Européens aurait le cou tordu le soir même, de par
ordre du Roi : les quelques amis que les missionnaires avaient su se gagner, leur
apportaient la nuit, les haricots, les patates et les chèvres dont ils avaient besoin.
Ajoutons enfin à tout cela l’inquiétude dans laquelle étaient plongés ces pauvres
confrères ! On était venu leur dire à plusieurs reprises que le Roi, regrettant ses premières paroles (et se moquant aussi du gouvernement qui n’avait alors aucun représentant dans le pays), s’apprêtait à venir chasser les missionnaires, suivi d’un
nombre incalculable d’hommes armés de lances et de flèches. Jugez de l’angoisse
que devaient susciter naturellement de semblables paroles. Comment résister à cette
horde, eux quatre pauvres missionnaires, avec une dizaine de jeunes chrétiens amenés des bords du Nyanza ! Néanmoins ils ne perdirent pas courage et se résolurent à
tomber tous jusqu’au dernier plutôt que d’abandonner le terrain. D’abord ils essayèrent de faire peur aux habitants en tirant tous les jours quelques coups de fusil : la
nuit, ils faisaient sentinelle à tour de rôle, accompagnés de leurs enfants, tous aussi
armés de fusils : un coup de fusil tiré de temps à autre, au milieu du silence de la
nuit, ne pouvait manquer d’intimider les agresseurs et surtout de leur laisser à penser
que même la nuit on veillait à la mission. L’impression fut salutaire (on nous l’a dit
depuis). Du reste, pendant ce temps, les Pères avaient eu le temps de construire
autour de leurs cases, une enceinte en roseaux bien serrés, derrière laquelle ils auraient pu soutenir un assez long siège. Peu à peu on n’entendit plus parler de nouvelles attaques du Roi : les gens, du moins ceux du voisinage, s’apprivoisèrent avec
eux et ne craignirent plus d’apporter de la nourriture, même en plein jour. Le premier pas était fait : les premières inquiétudes dissipées.
Mais il s’agissait maintenant d’attirer à la mission tous ces indigènes. Là encore
se présentèrent de nombreux obstacles. Dieu allait aider les missionnaires à les surmonter, comme il avait fait des précédents.
Nos Pères se trouvaient en présence de trois classes d’hommes qui composent la
population du Rwanda. Les Batusi d’abord (la noblesse du pays), classe à laquelle
appartient non seulement le Roi, mais encore tous les chefs des villages. De ce côté,
il n’y avait pas grand espoir de conversion : chacun de ces nobles en effet est l’ami
dévoué du Roi, et il n’oserait faire quoi que ce soit qui déplaise à sa Majesté. Or le
Roi, nous étant profondément hostile, tous les chefs du pays ne pouvaient manquer
de se trouver dans les mêmes dispositions à notre égard. Il fallut se tourner de préférence vers la seconde et la troisième classe, les Bahutu et les Batwa (ces derniers fort
peu nombreux). Là les chances de succès semblaient plus nombreuses et voici pourquoi. Les Bahutu et les Batwa sont comme les serviteurs des premiers (les Batusi ou
nobles). Ils doivent fournir aux seigneurs, les Batusi, un certain nombre de journées
de travail. Ce sont eux qui cultivent sa bananeraie, son champ de patates, ses hari-
571
cots, eux qui font son vin de bananes et qui font les réparations nécessaires à sa
hutte : et tout cela gratis. Dans de pareilles conditions, vous devinez avec quel empressement ces gens du peuple devaient accueillir une religion qui nous met tous sur
le même pied, aux yeux du bon Dieu, qui nous unit par les mêmes liens, et qui nous
appelle tous à partager le même bonheur au Ciel. Au commencement néanmoins,
même ces pauvres gens se montraient timides. Ils avaient peur de leurs chefs, qui
leur faisaient de terribles menaces. Et puis, il ne s’agissait pas seulement de triompher de ces menaces, mais il fallait encore renoncer à une foule de superstitions qui
ont cours dans le pays et dont l’ensemble forme une religion assez complète, avec
un Dieu tout-puissant, avec un démon, le roi des méchants, avec un paradis et un
enfer : religion à laquelle tous sont très attachés : favorisant comme elle le fait, dans
sa morale, les vices et les passions, elle ne pouvait manquer d’avoir beaucoup de
partisans. C’était donc là un nouvel obstacle pour les personnes mariées spécialement, qui 99 sur 100 sont consacrées à la divinité du pays, moyen essentiel pour
arriver au Ciel. Du côté des grandes personnes donc assez peu d’espoir ! Néanmoins
les premiers missionnaires étaient bien décidés à ne pas laisser de côté cette classe
de gens. Ils en amenèrent plusieurs à renoncer peu à peu à leurs superstitions et à
suivre régulièrement leurs instructions. Ceux-ci amenèrent leurs amis. Après
18 mois, ils avaient déjà groupé un bon noyau de catéchumènes, auditeurs assidus.
La mission était réellement commencée ; les catéchismes étaient ouverts ; ils allaient
continuer.
Mais les efforts des missionnaires se tournèrent vers une autre œuvre : celle-là
très importante dans toutes les missions et qui presque toujours est couronnée de
succès. Je veux dire l’œuvre des enfants. Dans la plupart des missions, cette œuvre a
pris le nom de « œuvre des orphelinats ». C’est qu’en effet, au commencement des
missions dans ce pays de l’Afrique, ces enfants que les Pères recueillaient autour
d’eux, étaient soit des esclaves, soit surtout des enfants sans parents ou abandonnés
sur les grands chemins, de là le nom d’orphelinats donnés aux maisons qui abritaient
tous ces pauvres enfants. Ici cette œuvre débuta bien modestement : à peine une
trentaine de petits garçons, logeant dans une maison en paille et en roseau. Aujourd’hui leur nombre a plus que doublé ; de plus nous avons recueilli aussi
quelques jeunes filles, qui habitent dans une maison séparée, et qui s’exercent à
divers travaux utiles. Le but des missionnaires, en gardant ces enfants près d’eux,
était d’en former de bons et solides chrétiens, de les marier ensuite aux jeunes filles
dont je viens de parler, après qu’elles auraient reçu le baptême. Ces jeunes ménages
chrétiens se disperseront dans les divers villages qui nous entourent : puis sans bruit,
pour ne pas froisser les chefs, ils instruiront leur parenté, puis leurs amis, qu’ils nous
amèneront ensuite pour que nous complétions leur instruction, et que nous leur donnions le baptême. A ces enfants qui tous les jours devaient rester près d’eux, les
missionnaires voulurent donner, avec la science de religion, un peu de ce que l’on
appelle la science profane. C’est ainsi qu’ils leur enseignent la lecture, l’écriture, le
calcul, la langue allemande, la géographie et l’histoire. L’école ouverte devenait le
complément du catéchisme. D’abord les Pères ne s’occupèrent que des enfants de la
maison : mais peu à peu les demandes arrivèrent de tous côtés : tous voulaient apprendre à lire et à écrire comme les Européens. Tous furent admis naturellement : un
Père fut chargé de présider à leur formation. Les débuts furent pénibles ; il fallut
572
bien du temps pour faire apprendre toutes les lettres de l’alphabet, puis les différentes syllabes, puis, enfin des mots entiers. Mais ce travail du commencement
achevé, les progrès allaient devenir plus sensibles. Au bout de deux ans, dix ou
douze d’entre eux pouvaient écrire couramment les mots de la langue du pays et
savaient plus de trois cents mots allemands. C’était encourageant.
Pendant ce temps, l’œuvre du catéchisme faisait son chemin. Un autre Père,
chargé spécialement de cette œuvre, était arrivé à faire apprendre de mémoire à
plusieurs les 30 à 40 pages qui composent notre petit catéchisme : quelques-uns
même auraient pu ajouter quelques explications sur les paroles qu’ils énonçaient.
L’émulation s’emparait peu à peu des autres : ils ne voulaient pas rester au-dessous
de leurs frères plus âgés : surtout ils désiraient vivement voir briller sur leur poitrine,
la médaille de Marie, récompense donnée à ceux qui savaient parfaitement la lettre
du petit catéchisme. Le mouvement allait s’accentuer : aujourd’hui, le nombre de
ceux qui portent la médaille a dépassé 1 400.
Une autre préoccupation, c’était celle qui avait trait aux constructions. En effet,
les missionnaires remplaçaient par des constructions en briques séchées au soleil,
leurs huttes indigènes de paille et de roseau. Les toits de ces maisons en briques
sont couverts avec des feuilles de bananiers, qui quand elles sont superposées en
grand nombre, ne laissent pas pénétrer l’eau dans les maisons ! Que de sueurs il
fallut dépenser dans ces travaux de constructions ! Il fallait faire tous les métiers à la
fois : architecte, entrepreneur, maçon, charpentier, serrurier, couvreur, etc. Mais le
travail était bien doux : c’était pour Dieu et pour les âmes.
Voilà, en quelques mots les paroles que je tiens du Père qui a assisté à tous les
débuts de cette mission. Quand je suis arrivé, tout cela était accompli. Pour moi, je
n’ai eu aucune de toutes ces peines ; je n’ai eu qu’à me lancer dans l’œuvre déjà
commencée ; je fais tous mes efforts pour contribuer à la développer et à l’étendre.
Demandez tous, vous qui lisez ces lignes, que le règne de Jésus-Christ s’étende de
plus en plus dans cet immense royaume du Ruanda, et priez pour celui qui aime se
dire votre ami et parent tout dévoué en N.S.
Père Charles Lecoindre
573
DOCUMENT N° 40
Extrait de
« Histoire du Sacré-Cœur d’Issavi (Ruanda) »
du Père Eugène Hurel (1909)3
Histoire du « Sacré- Cœur d’Issavi » (Ruanda)
par le Père Hurel, 18 juin 1909
Voir l’Uganda et mourir, disait-on jadis ! Aujourd’hui c’est le Ruanda qui captive à son tour l’attention de jeunes et excite les convoitises de leur zèle impatient de
faire des conquêtes ; le Rwanda avec ses montagnes escarpées, ses majestueux volcans encore en activité, le Ruanda surtout avec 1 million d’infidèles déjà en marche
vers l’Eglise catholique et romaine ! L’enthousiasme ne nuit point au zèle : bien
dirigé, il l’aide et lui donne des ailes. Et c’est dans ce but, un peu prétentieux peutêtre mais bien intentionné, de mettre les choses au point, que je vais essayer d’écrire
l’histoire du Sacré-Cœur d’Issavi, la première Mission du Ruanda par la naissance et
par le nombre de ses fidèles.
Il y a dix ans qui parlait du Ruanda ! On ne songeait pas encore à quitter les
bords du Nyanza où d’ailleurs le règne de Notre Seigneur Jésus Christ gagnait à
grands pas sur celui de Satan. Les Baziba en effet se laissaient enfin toucher par la
grâce et renonçaient sincèrement à leurs superstitions : à cette heure les néophytes
ont dépassé le chiffre respectable de 3 000.
C’est Sa Grandeur Mgr. Livinhac, notre vénéré supérieur général, qui eut le
premier la pensée d’une reconnaissance dans le Ruanda. Il en fit immédiatement part
à Monseigneur Hirth, le vénérable Vicaire apostolique du Nyanza Méridional qui
l’embrassa avec joie. Il habitait alors sa résidence du Bukumbi, au Sud du lac.
C’était en Novembre 1899. Une caravane légère est organisée sans retard ; elle se
compose de Sa Grandeur en personne, d’un Père4 fraîchement arrivé d’Europe et
d’un Frère Coadjuteur, avec quelques porteurs Wasukuma seulement. Le départ est
fixé au 15 Novembre. C’est bien un départ que celui-là, un départ, comme on disait
jadis, pour des « Pays Barbaresques » d’où on ne sait pas si on reviendra sains et
saufs. Car ce qu’on attendait alors des Banyarwanda était plutôt fait pour refroidir
l’enthousiasme. Les commerçants noirs qui se risquaient dans ces montagnes encore
vierges n’en sortaient que découragés et terrifiés par la cruauté expéditive de ses
habitants. Mais le vrai zèle, le zèle inspiré de Dieu et soutenu par l’obéissance n’a
pas peur. Personne n’hésita donc. Ne s’agissait-il pas d’agrandir la vigne du Père de
3
4
A.G.M.Afr., E. Hurel, Histoire du «Sacré-Coeur d’Issavi » (Ruanda), Issavi, le 18 juin 1909,
N° 112029-112042, 28 pp.
Le Père Paul Barthélemy et le Frère Anselme.
574
famille, et de faire fructifier les talents que chacun avait reçu du Maître ! Omnia
propter electos5 !
Du Bukumbi à la Mission de l’Uswi, il n’y a pas plus de 12 petites étapes. La
petite caravane n’y atteint que le 2 Décembre au soir, en 22 étapes par conséquent.
C’est là qu’elle s’adjoignit le futur supérieur, j’allais dire l’apôtre du Ruanda, le
R. P. Brard.
De N. D. de Lourdes de l’Uswi au Ruanda il y a deux routes : l’une plus courte
et plus aisée qui vient aboutir au Kissaka, en amont de la Kagera (Nil) ; l’autre plus
longue et plus difficile par les montagnes souvent abruptes de l’Urundi. C’est cette
dernière qui eut les préférences des Missionnaires et il semble que le motif de ce
choix fut l’avantage qu’ils trouveraient à se rapprocher des Stations militaires
d’Uzumbura et de Ishangi.
La marche fut très pénible. Chaque jour à l’étape il fallait recruter de nouveaux
porteurs, et ceux qui ont expérimenté ce mode de voyage chez des nègres paresseux
et nullement désireux de gagner quelques sous, savent combien il est précaire. La
solennité de Noël s’est passée à la Mission du Sacré-Cœur de l’Urundi. Il y a juste
13 jours que l’on marche et le Ruanda est encore loin. Dans les premiers jours de
Janvier on atteint Uzumbura, poste militaire sur la tête du Tanganika. Le commandant, Mr. Von Gravert, fournit gracieusement aux Pères des hommes pour le reste du
voyage. De Uzumbura à Ishangi, autre Fort sur le Kivu, la route suit d’abord entre
deux massifs de montagnes, une longue plaine de 30 kilomètres qui se resserre de
plus en plus jusqu’à laisser qu’une vallée de quelques kilomètres où coule la Rusisi,
déversoir du lac Kivu. C’est ce que les Allemands appellent le Graben. Ce fleuve se
jette dans le Tanganika par plusieurs bras formant de nombreuses îles, couvertes de
palmiers borassus et d’euphorbes géantes. Ensuite, au-delà de cette plaine commencent les montagnes qui forment les bords de la cuvette du Kivu. La Rusisi qui s’est
creusé un lit à travers les montagnes, ne forme plus alors qu’un torrent impétueux au
fond de gorges sauvages où sa largeur se réduit à quelques mètres seulement ; les
parvis à pic de certaines de ces gorges atteignent jusqu’à 300 mètres de haut. C’est
qu’en effet cette masse d’eau part de l’altitude de 1 450 mètres, pour descendre à
834 mètres au lac Tanganika, sur un trajet de 40 lieues. On devine la difficulté de la
marche dans un pareil pays et ce qu’eurent à souffrir les Missionnaires durant ces
jours.
Ils atteignirent Ishangi à la mi-janvier. Ishangi c’était le Ruanda ; et le Kivu, le
fameux lac Kivu était là, à leurs pieds. Quand ils virent pour la première fois flamboyer au soleil avec ses îles lointaines et les courbes gracieuses de son rivage cette
petite mer rêvée par les explorateurs, ils durent se sentir grandement éblouis et
charmés à la fois. Le lac Kivu est en effet la masse d’eau la plus élevée de l’Afrique
Centrale ; il s’étend du Sud au Nord sur 100 Kilomètres, ses rives sont très décou5
« Omnia propter electos » : tout en faveur des élus.
575
pées, presque partout à pic ; au Nord se déploie une plaine de lave qui est la fertilité
même et qui est parsemée de cratères majestueux dont deux sont toujours en activité
et les autres couverts de neige6.
Au moment où Mgr Hirth pénétrait dans le Ruanda et y mettait pied pour la
première fois, cet immense pays était déjà gouverné par le jeune Yuhi, plus connu
aujourd’hui sous le nom de Mussinga7. Il avait sa capitale à Nyanza, colline à peu
près déserte au centre approximatif du royaume. Ici comme partout on ne fait rien
sans le roi ; c’est à lui qu’il faut s’adresser pour le gros comme pour le détail des
affaires. Heureusement le commandant d’Ishangi aida de son influence nos voyageurs et ne leur ménagea pas les moyens d’arriver jusqu’au « sultan » du Ruanda. Ils
y étaient le 2 février 1900 un peu avant midi. Les nouvelles se répandent vite chez
les Noirs ; celle de l’arrivée de quatre Blancs à la capitale avait fait traînée de
poudre. Aussi grande fut l’affluence autour de leurs tentes dès le soir de ce même
jour. Batutsi et Bahutu8, Batutsi surtout, se disputaient le plaisir de contempler de
près ces hommes à peaux blanches et aux manières si originales. Soudain on annonce le roi, le jeune Mussinga9 s’avance avec une suite nombreuse de chefs, de
courtisans et d’esclaves. Selon la coutume il est précédé de multiples cadeaux, de
cadeaux vraiment royaux : une vache à lait et son petit, cent chèvres, des corbeilles
de farine, de haricots et du « pombé ». Après les saluts et les banalités d’usage, on
entame les négociations pour l’établissement d’une mission dans le pays. Monseigneur expose ses désirs : qu’on laisse seulement ses Missionnaires s’installer dans
quelque village, leur conquête sera toute pacifique : prêcher aux âmes de bonne
6
La rareté des coquillages et la faune spéciale des eaux du lac Kivu, font croire que sa formation est
postérieure à celle du Tanganika, avec lequel il communique ; les eaux sont carbonatées et renferment
des sels alcalins. Il semble aussi que l’emplacement du Kivu soit le prolongement d’une vallée dont les
eaux en s’écoulant vers le lac Albert-Edouard étaient tributaires du Nil. Par suite de la coulée des laves
et des soulèvements volcaniques, la trouée aurait été bouchée, le lac Kivu se serait formé et peu à peu il
aurait trouvé l’issue qui est la Rusisi actuelle. C’est une opinion très vraisemblable. Le Kivu diffère
sensiblement à tous points de vue des lacs voisins. On n’y trouve ni crocodiles, ni hippopotames, nombreux cependant dans la Rusisi. Les eaux sont également pauvres en poissons: on n’a relevé jusqu’ici
que 8 espèces. Il n y a pas non plus de mollusques, abondants au Tanganika. La température maxima
n’atteint pas 25° centigrades, la minima est de 16°. Pendant la saison sèche, la température est en général de 6° supérieure à celle du restant de l’année ; les nuits sont plus froides. Le climat est donc bon
pour l’Européen qui s’y acclimate mieux que partout ailleurs.
7
Yuhi est son nom de famille, Mussinga celui qu’il prit selon l’usage, en montant sur le trône. Il succéda
à son père Rwabugiri le plus féroce et le plus sanguinaire roi du Rwanda, mort en 1895. Deux compétiteurs se disputèrent d’abord le pouvoir: Yuhi et Rutalindwa ; celui-ci fut vaincu et se brûla dans sa
propre maison. L’oncle maternel de Mussinga, Kabale, fut le plus influent dans cette campagne. Deux
grandes familles se sont toujours disputées le trône: celle des Banyiginya à laquelle appartient Mussinga et celle des Bega qui a pour chef Kabale. Si celui-ci protégea son neveu Yuhi et le mit sur le trône,
c’est qu’il espérait bien régner en fait, à sa place. La mère du roi, en effet, selon la coutume, commande
en maîtresse absolue dans tout le royaume ; or celle-ci était la sœur de Kabale, par contre devait faire la
volonté de celui-ci. C’est ce qui arriva et ce que l’on constate encore aujourd’hui.
8
Le Ruanda est divisé en trois classes d’individus: les Batutsi race noble et gouvernante ; les Bahutu
serfs et paysans, enfin les Batwa qui est regardée comme parias par les 2 autres. On a cru reconnaître
dans ces derniers les pygmées de la fable, ce qui est difficile à prouver. La différence sociale de ces 3
classes d’individus est énorme ; un abîme les sépare l’une de l’autre.
9
Les Pères ne virent point le roi à cette première entrevue mais un sosie. Celui-là, en effet, ne pouvait
voir d’Européens sans mourir, on le lui avait prédit.
576
volonté Imana10, le véritable Imana du ciel. Le roi ne peut réprimer son étonnement ;
il propose cependant le Bugoye, une province toujours en effervescence et souvent
en révolte. Sa Grandeur refuse ; l’Evangile ne fait pas ordinairement bonne figure au
milieu des gens indépendants et révolutionnaires. On présente encore le Kissaka, et
pour la même raison, nouveau refus du Vicaire apostolique. Enfin l’accord tombe
sur Issavi, une splendide colline, dit-on, au Sud-ouest de la capitale, dans la province
appelée Bwanamkale. Des cadeaux sont échangés ; c’est le contrat en bonne et due
forme.
Le 4 février notre petite caravane levait le camp et le même jour venait s’établir
au grand village de Mara à cinq kilomètres d’Issavi et vingt de Nyanza. Le lendemain Sa Grandeur faisait ses adieux à ses compagnons de conquête pour reprendre
seule la route du Kiziba, cette fois via Kissaka. La séparation fut douloureuse : c’était la mère qui laissait ses petits voler de leurs propres ailes au milieu des
ronces et des épines et au-dessus des précipices. Aucun ne savait la langue et deux
sur trois, venant en droite ligne de l’Europe, n’avaient encore l’expérience ni des
hommes, des nègres surtout, ni des choses. Mais les apôtres ne commencèrent pas
autrement leur difficile ministère auprès des sauvages, nos pères, Dieu les abandonna-t-il ? Le soir même de la séparation le P. Paul Barthélemy allait en exploration du
côté d’Issavi dont on apercevait déjà les premières maisons. « Sperent in te qui noverunt nomen tuum »11.
Le roi, en présentant cette colline comme une des plus belles du Ruanda, n’avait
rien exagéré. Aussi le Père dépêcha-t-il dès le second jour de ses recherches vers le
P. Brard pour le prier d’abandonner Mara et d’ « accourir au milieu de fourmilières
humaines », c’était son expression.
Le 8 février, date mémorable, les tentes étaient plantées à Issavi. La prise de
possession se fit sans bruit mais elle devait être définitive et irrévocable. On
s’installa de son mieux et au souvenir de la Consécration de l’Univers au SacréCœur, on dédia cette première Mission à ce divin cœur, le Sacré-Cœur d’Issavi.
Le Bwanamkale ne ressemble point aux autres parties du Ruanda. On n’y trouve
ni les montagnes à pic du Mulera, ni les cratères majestueux de Bugoye, mais de
longues et belles collines aux pentes douces et régulières. On dirait une immense
grève où la mer en se retirant a laissé de gigantesques sillons tapissés
d’innombrables coquillages. Ces coquillages ce sont les habitants avec leurs huttes
rondes et leurs champs verts et bien cultivés12.
Mais les Pères Blancs n’étaient pas les premiers venus au Ruanda. Un vaillant et
savant explorateur les y avait devancés. C’était Mr. le Docteur Kant. Il avait déjà
alors trouvé les fameuses sources du Nil, en remontant avec une ténacité remarquable le cours si difficile d’accès de la Kagera. Très connu et particulièrement
10
11
12
Imana est la grande divinité du Rwanda.
« Sperent in te qui noverunt nomen tuum » : qu’ils espèrent en Toi ceux qui ont connu ton nom.
A une heure c’est-à-dire environ cinq kilomètres de diamètre de la Mission on compte plus de
60 000 âmes ; la seule colline d’Issavi n’en a pas moins de 5 à 6 mille.
577
estimé des indigènes, il aida puissamment les Missionnaires dans leurs difficultés
des commencements13.
(…)
DOCUMENT N° 41
Extrait de
« La Grâce au Ruanda.
Coup d’œil sur son évangélisation »
du Père George de Meire (1934)14
En juillet 1894, lors du démembrement, par le Saint-Siège apostolique, de
l’immense vicariat du Nyanza, Monseigneur Hirth fut mis à la tête du vicariat apostolique du Nyanza méridional. Le Ruanda en constituait l’extrême ouest, par lequel
il s’appuyait sur le lac Kivu. C’était la partie inconnue du vicariat. On savait tout au
plus que le pays était très montagneux, possédait de grands volcans en activité, qu’il
était très peuplé. De ses habitants, on disait, qu’ils étaient très batailleurs et défendaient jalousement leurs frontières. Pour le reste, mystère !
A peine Mgr Hirth a-t-il fixé ses premiers points d’appui sur la côte occidentale
du lac Nyanza et entamé l’évangélisation de la proche partie orientale du vicariat,
dans le pays des Basukuma, qu’il se tourne vers l’ouest. Nous sommes en 1899.
Les esclavagistes – (des Banjinja, des Basumbge, des Basuwi) 15 – circulaient
déjà dans le Ruanda. Ils y avaient 3 camps de concentration ; un notamment à Kivumu, à environ 2 heures de Kabgayi. Dans ces contrées belliqueuses, ils n’y allaient pas à main armée, mais avaient leurs agents du pays même qu’ils envoyaient
chargés d’étoffes et de bracelets de cuivre, un peu partout. On achetait ou on enlevait : 6 étoffes pour une jeune femme ou une fille, 20 bracelets de cuivre pour un
garçons. Par eux, on apprit la légende qui courrait dans le pays ; que l’envahisseur
viendrait de l’est. Un certain Nyantaba, mis à mort par Rwabugiri, père du roi Musinga, n’avait-il pas déclaré que des gens bien propres viendraient du pays d’en bas
(le Kiziba sur le lac Victoria). Ils seraient portés par des vaches sans cornes (des
ânes) et, avait-il ajouté : « j’ai compassion de vous ; comment ferez-vous pour leur
résister » ?
A cette heure Mr Kant est Résident Général du Ruanda et les Missionnaires encore n’ont qu’à se louer
de sa bienveillance pour leur oeuvre. Il a décrit dans un livre intitulé Caput Nili tout son voyage (qui a
duré 2 ans) à travers le Ruanda.
14
G. de MEIRE, « La grâce au Ruanda. Coup d’œil sur son évangélisation », in Xaveriana, N° 123,1934,
XI, pp. 71-98.
15
Peuplades habitant le Sud et le S.-O. du Lac Victoria Nyanza.
13
578
Pour éviter un désastre, puisqu’il faut partir du Bukumbi, près de Mwanza,
Mgr Hirth, accompagné des Pères Brard et Barthélemy et du Frère Anselme fait un
immense détour. Quarante jours de marche à travers l’Usuwi, l’Usambiro, l’Urundi
permettent à la caravane de remonter du Sud au Nord, du Tanganyika au Kivu par la
vallée de la Rusizi. Après avoir traversé par un col à 2 600 mètres d’altitude, la
chaîne de partage des eaux du Nil de celles du Congo, elle atteignit ainsi Nyanza, la
capitale du roi Musinga. C’était le 2 février 1900.
Surpris, le roi et son conseil de Batutsi concédèrent à ces bisimba (bêtes sauvages) un plateau à 25 km au sud de Nyanza, Save ; on s’y installe sous la tente le
4 février : ce sera la première mission. On la consacre au Sacré-Cœur. Save est un
coin de voleurs et de gens peu commodes que le roi a souvent punis. Là les « bisimba » seront tenus en respect et on aura le temps de les rendre inoffensifs ou de s’en
débarrasser.
(…)
579
DOCUMENT N° 42
Extrait de
« Le Ruanda. Aperçu historique »
du Chanoine Louis de Lacger (1939)16
(…)
INTRODUCTION DU CHRISTIANISME
Mgr Hirth et ses missionnaires d’Afrique
Fondation de l’église mère de Savé, 8 février 1900
C’est au moment où le Ruanda acceptait la suzeraineté de l’Allemagne que le
christianisme lui fut apporté par le ministère de la Société des Missionnaires
d’Afrique, à la tâche dans la région des Grands lacs depuis vingt ans.
Dans la distribution des diverses parties de l’Afrique noire entre les vicariats
apostoliques, le Ruanda avait été assigné à celui du Nyanza Méridional, dont le chef
était alors Mgr Hirth. Le prélat investi de sa charge en 1890, installé à Notre-Dame
de Kamoga au Bukumbi sur la rive sud du Victoria-Nyanza, ne cessait de porter ses
regards vers ce Ruanda mystérieux, dont on vantait le climat salubre, la population
dense, l’autorité ferme et capable. Il avait racheté une douzaine d’enfants banyarwanda, vendus comme esclaves, et les faisait élever sous ses yeux dans un internat.
Il avait suivi les progrès de la pénétration politique allemande depuis la traversée du
lieutenant Götzen, qu’il avait salué à son passage. Il avait reçu du gouvernement de
la colonie l’assurance que son activité civilisatrice était hautement prisée et qu’elle
recevrait l’appui de l’administration.
Pour se rapprocher de ce pays de promesse, il fonda en 1898 en Bushubi près du
fort allemand de Biharamulo le poste de Katoké, qu’il confia au Père Brard, désigné
à l’avance pour planter la croix au Ruanda. Il lui donnait pour consigne de se mettre
en rapports avec Yuhi Musinga et de lui faire requérir l’envoi de catéchistes pour
son instruction personnelle et celle de ses sujets. Le P. Brard députa, de fait des
messagers, qui reçurent un bon accueil ; en retour la Cour lui dépêcha à Katoke une
vingtaine de Batutsi, qui séjournèrent un mois à la mission.
16
L. de LACGER, Le Ruanda. Aperçu historique, Kabgayi, 1939, pp. 67-71.
580
Le succès de cette prise de contact décida Mgr Hirth, non pas seulement à fournir des catéchistes, mais à venir lui-même à la tête d’une escouade de missionnaires
et à postuler du bon vouloir de l’ibgami 17 un emplacement, aussi près que possible
de lui, pour la fondation d’une station. Il organisa donc une caravane composée de
deux Pères et d’un Frère, en outre d’une douzaine de catéchistes baganda, emportant
tout ce qui était nécessaire pour une installation définitive dans un pays dépourvu de
toute technique évoluée d’ordre industriel et agricole. Son train et équipage comprenaient 150 charges et autant de porteurs. Il se mit en marche en novembre 1899, fit
halte à Katoké, à mi-chemin de la Kagéra, cueillit au passage le P. Brard, et
s’enfonça vers l’ouest.
Il ne marcha pas droit sur Nyanza, résidence de Musinga, mais sur Usumbura,
résidence du commissaire allemand. Bien qu’il eût l’autorisation générale de
s’établir en n’importe quel point de son vicariat, il convenait qu’il s’entendît avec les
autorités locales pour les réalisations particulières. Arrivé à Usumbura, il apprit que
le Résident, Capitaine Béthé, se trouvait présentement au Ruanda même, à Shangi.
Heureuse rencontre ! Il s’engagea dans la vallée de la Ruzisi, qu’il remonta jusqu’au
Kivu. Béthé envoya au devant de lui une estafette pour lui souhaiter la bienvenue. Il
la reçut avec empressement, la munit de recommandations pressantes, la fit accompagner à Nyanza par son nyampara noir, porteur de son message, et par deux askaris.
La caravane apostolique franchit la dorsale Congo-Nil, ce qui n’alla pas sans fatigues, et parvint à Nyanza le 2 février 1900. Kabalé, prévenu à temps, avait tout
disposé pour une réception officielle. L’évêque fut traité en personnage de haut rang.
Les Batutsi de la Cour, grands et petits, se pressèrent à l’envie autour des tentes des
Bapadri. Des cadeaux furent échangés selon l’usage. Quand on en vint au projet
d’établissement, Kabalé fit connaître que le mwami serait enchanté de voir s’ouvrir
près du Palais une école où l’on enseignerait le souahéli, la lingua franca de la colonie allemande, mais qu’il ne pouvait être question d’y élever une église. La Cour
était le foyer national des Batutsi, pour qui le renoncement à la religion d’Imana, le
Dieu du Ruanda, équivaudrait à un reniement de la patrie. L’apostolat chrétien ne
devrait s’adresser qu’aux paysans, les Bahutu, dont le changement de religion importait peu à l’Etat. Mgr Hirth pourrait donc créer des centres de propagande aux
confins du royaume, au Kisaka, au Bugoyi par exemple, non sur le domaine propre
du mwami et des ses barons.
Ces propositions ne pouvaient cadrer avec les méthodes d’apostolat des Pères
Blancs, auxquels leur fondateur, le Cardinal Lavigerie, avait instamment recommandé d’agir premièrement sur les chefs, la conversion d’un roi ou d’un grand étant
d’un effet décisif sur les humbles, surtout dans un pays tel que l’Afrique noire, qui
vit sous le régime du despotisme patriarcal. Mgr Hirth se débattit, fort de la recommandation de Béthé. Finalement Kabalé transigea pour le Bwanamukali. La Mission
serait située hors des frontières du Nduga, domaine royal, assez près cependant de
l’ibgami pour y entretenir l’école projetée.
On se mit en marche vers le sud, conduit et protégé par Tshyitatiré, gouverneur
de la province, frère aîné du roi, chargé de pouvoir au premier établissement des
17
« l’ibgami » : la Cour royale.
581
étrangers. On s’arrêta à Mara. Mgr Hirth y dit au revoir aux pionniers apostoliques.
Mara parut un peu bien exigu au P. Brard, qui poussa plus loin et découvrit le large
plateau de Save, fertile et bien habité. C’est sur lui qu’il jeta son dévolu ; il s’y fixa
le 8 février. Tshyitatiré mit à sa disposition plusieurs centaines d’artisans, qui déblayèrent sous sa direction l’emplacement choisi et y construisirent expéditivement à
la mode indigène les cases nécessaires. Une concession de 200 hectares fut accordée
plus tard, achetée au mwami au prix de 450 roupies.
(…)
DOCUMENT N° 43
Extrait de
« Ruanda. Le Ruanda ancien. Le Ruanda moderne »
du Chanoine Louis de Lacger (1939)18
(…)
2.- LES PREMIERS APOTRES DU RUANDA
Les Pères Blancs et Mgr Hirth
L’événement capital qui suivit immédiatement la reconnaissance par Musinga
du protectorat allemand, au reste sans relation de dépendance avec elle, fut
l’introduction au Ruanda du christianisme, porté par des missionnaires français, les
Pères Blancs, sous la conduite du vicaire apostolique du Nyanza méridional,
Mgr Hirth. Dans l’ordre de la politique coloniale, ce fut la première immigration
d’une collectivité étrangère et le premier essai de colonisation blanche.
Les Pères Blancs évangélisaient depuis plus de vingt ans le territoire qui devait
devenir en 1886 le Protectorat de l’Est Africain Allemand. Ils y avaient donc précédé le Reich. Arrivés dès 1879 à Tabora, à Ujiji sur la rive orientale du Tanganyika, à
Mwanza sur la rive sud du lac Victoria, ils avaient sur la rive nord, dans l’Uganda
anglais, remporté des succès apostoliques sans exemple, tandis qu’à Rumonge dans
l’Urundi, leurs pionniers avaient été massacrés par les Arabes esclavagistes, sans
remède possible, puisque les assassins étaient resté impunis.
Le territoire immense que la Congrégation de la Propagande avait assigné à leur
apostolat sous le nom de Vicariat du Nyanza, englobait le Ruanda à une époque où
nul européen n’y avait encore pénétré. Mais, en 1894, cette circonscription avait été
18
L. de LACGER, « Ruanda. Le Ruanda ancien. Le Ruanda moderne », in Grands Lacs, N° 67-68-69,
Namur, 1939, pp. 75-80. Les notes de cet extrait sont celles du Chanoine de Lacger.
582
démembrée, et depuis lors le Ruanda, par ailleurs mieux connu, était compris dans le
vicariat dit du Nyanza méridional. Ce diocèse s’étendait théoriquement de l’ouest à
l’est des rives du Kivu jusque vers le Kilimandjaro sur une longueur de
800 kilomètres, Mwanza en occupant le milieu : son épaisseur était moindre. Il se
développait exclusivement dans la colonie allemande, et faisait face au vicariat du
Nyanza septentrional entièrement compris dans la zone anglaise. Son chef,
Mgr Hirth, résidait d’ordinaire au Bukumbi, non loin de Mwanza, à Notre-Dame de
Kamoga.
Jean-Joseph Hirth19, l’évangélisateur du Ruanda, était né en Alsace en 1854. Il
avait gardé sa nationalité française après l’annexion de son pays natal à
l’Allemagne, était entré au grand séminaire de Nancy en 1873, et deux ans après
s’était agrégé à la Société des Missionnaires d’Afrique, les Pères Blancs, fondée en
1868 par l’archevêque d’Alger, Charles Lavigerie, antérieurement évêque de Nancy.
Ordonné prêtre en 1878, l’année même où les premiers Pères Blancs partaient pour
l’Afrique Orientale sous la conduite du futur vicaire apostolique du Nyanza, le P.
Livinhac, il les avait rejoints dix ans plus tard. Mgr Livinhac, lorsqu’il fut rappelé en
Europe par le Cardinal Lavigerie arrivé au terme de sa carrière, aux fins de prendre
sa place à la direction générale de la Société, reçut mandat de sacrer avant son départ
le P. Hirth, désigné pour lui succéder. C’était le 25 mai 1890 : la cérémonie eut lieu
dans l’humble chapelle de Kamoga en territoire allemand.
C’est là qu’au lendemain de son élévation le nouvel évêque fut visité par Karl
Peters, que l’on a appelé le « créateur de la colonie de l’Ostafrika ». L’explorateur
trace de lui le crayon suivant 20 : « Mgr Hirth est un homme grand et maigre, portant
une barbe clairsemée et des lunettes d’or. Il offre tant le type du savant allemand ; il
est fort versé en théologie. Il écrit très bien l’allemand et le parle de même, quoique
avec un accent alsacien prononcé. Dans la chapelle on avait installé un harmonium,
où Mgr Hirth jouait comme un vrai maestro ».
Quelques semaines plus tard Emin Pacha, l’ancien gouverneur de la province
équatoriale du Soudan anglo-égyptien, au secours duquel Peters s’était porté, mais
qui avait en fait ramené de la zone britannique à la zone allemande l’anglais Stanley,
Emin, chargé maintenant par le gouverneur de l’Ostafrika, Hermann von Wissmann,
de relier par un voyage transcontinental la côte du Zanguebar au littoral atlantique,
fit aussi visite au prélat français, prit acte de ses requêtes, et quelques jours après,
ayant fondé le poste de Bukoba dans le Karagwe, lui adressa le billet suivant :
Bukoba, le 15 novembre 1890.
Monseigneur,
« Je m’empresse de vous informer que les dernières nouvelles de la côte me permettent
de vous réitérer les assurances que je vous donnai, lorsque vous me demandâtes si le Gouvernement entendait protéger vos missions.
19
Paul STINZI, Mgr Hirth. Ein elsaessicher Missionsbischof, édtions Alsatia, Mulhouse, 1932. In
8° d 208 pages avec photocopies et cartes. Voir aussi une courte notice biographique « Mgr Jean Joseph Hirth, évêque titulaire de Théveste », in Missions d’Afrique des Pères Blancs, revue mensuelle,
XLVIIe année, 1931, p. 154 à 168.
20
Au secours d’Emin Pacha, 1899-1890, Traduction par J. Gourdault, Paris, Hachette, 1895, p. 311.
583
Ayant érigé ici une station provisoire, je vous offre dès aujourd’hui mon appui auprès des
indigènes, la protection du Gouvernement pour vos travaux civilisateurs et notre secours pour
l’établissement des stations. Soyez sûr que, de ma vie, vos missionnaires dans ces parages ne
manqueront d’appui ».
Mgr Hirth n’avait donc qu’à se louer des dispositions du gouvernement colonial
de l’Ostafrika tant vis-à-vis de sa personne qu’à l’endroit de son oeuvre missionnaire. Aussi, lorsqu’en en 1894 le vicariat du Nyanza fut scindé, opta-t-il pour la
moitié méridionale où il résidait déjà, et qui, nous l’avons dit, englobait le Ruanda.
L’évêque, on n’a pas de peine à le concevoir, tournait depuis longtemps ses regards vers ce pays de promesse, dont Speke et Stanley avaient parlé si avantageusement. Il suivit par la pensée dans son voyage d’exploration le lieutenant Goetzen,
qu’il avait pu saluer au passage, en 1894, et lut avec un intérêt tout apostolique le
récit détaillé qui en parut l’année suivante. Dès cette époque il se renseignait sur le
pays auprès des commerçants et porteurs bajinja et baswi, ses voisins, qui faisaient
le trafic entre le Ruanda et le Mwanza. Il avait racheté quelques enfants banyarwanda, vendus par leurs parents à ces traitants, et les faisait élever dans son orphelinat
du Bukumbi. Assuré de l’appui éventuel des autorités européennes, il estima l’heure
venue de se mettre en rapport avec le mwami du Ruanda en vue d’une fondation
religieuse dans son royaume, d’autant que son collègue, le vicaire apostolique de
l’Unyanyembe, reprenant l’évangélisation de l’Urundi, parvenait sans difficultés à
fonder dans cet état frère les deux stations de Muyaga en 1898 et de Mugera en
1899.
3.- PREPARATIFS DE LA FONDATION
Vingt jours de marche séparaient le Bukumbi de Nyanza. Mgr Hirth coupa la
distance en créant la station de Katoké, à proximité du fortin allemand de Byaramulo
dans l’Uswi. C’était le 12 novembre 1897. Il en confia la direction au P. Brard, qu’il
destinait à l’honneur de planter, le premier, la croix au Ruanda. Il lui mandait
d’entrer en rapport avec la cour de Yuhi Musinga et de l’amener à solliciter
l’établissement des missionnaires dans son état.
Le P. Brard fut si heureux dans l’accomplissement de sa mission diplomatique
qu’il pouvait écrire quinze mois plus tard, à la date du premier mars 1899 : « A deux
reprises j’ai envoyé saluer le roi du Ruanda Yuhi. Il est à dix journées de marche
d’ici seulement. Nos hommes ont toujours été bien traités. Nous avons eu à Katoké
pendant un mois une vingtaine de Banyarwanda nous apportant les salutations du
roi. J’ai l’intention d’envoyer des catéchistes dans ce pays d’ici quelques jours ».
Le Ruanda, on s’en souvient, était alors gouverné par la reine mère Kanjogéra et
par le triumvirat Ruhinankiko, Kabaré et Rwidegembya. Musinga était un mineur
qu’on ne produisait pas aux visiteurs étrangers. Ce sont donc les régents qui reçurent
les ouvertures de Mgr Hirth et qui, informés sans doute des fondations de l’Urundi,
584
décidèrent d’y répondre favorablement, non sans être renseigné directement par les
observateurs députés à Katoke, non peut-être aussi sans avoir appris la langue à ce
sujet avec le Capitaine Béthé, alors à Ishangi. Des politiques tels que Kabaré étaient
capables de percevoir, vu qu’il n’était plus possible de fermer les frontières à
l’étranger, les profits temporels de toute sorte qui pourraient résulter pour le pays,
pour la Cour elle-même, de la généreuse activité des Pères français – Abapadri
b’abafransa.
Sûr de recevoir bon accueil, de retrouver même au Ruanda des gens de connaissance, Mgr Hirth organisa son groupe d’émigrants, dont il prenait la tête. Ce groupe
comprenait, outre le P. Brard, le P. Paul Barthélémy et le frère coadjuteur Anselme,
seul parmi les quatre de nationalité allemande. Il avait en outre engagé une douzaine
de chrétiens noirs de l’Uganda, qui plus voisins en toute manière des natifs, se rendraient rapidement maîtres de leur langue, serviraient d’interprètes auprès des missionnaires et constitueraient le premier collège de catéchistes. Le train d’équipage ne
comportait pas moins de cent cinquante charges, de vingt-cinq kilos chacune, portées par un nombre égal de Basukuma, gens du sud du lac. La caravane s’organisa à
Katoké et se mit en route au début de décembre 1899.
Ce n’était pas un voyage d’étude et d’exploration qu’entreprenaient Mgr Hirth
et ses collaborateurs, mais une véritable migration de colons en vue d’un établissement définitif. C’est pourquoi on s’était pourvu de tout ce qui est indispensable à
une installation européenne, bibliothèque, objets de liturgie, graines de semences, et
jusqu’à un outillage industriel et agricole, vu que le pays était un des plus pauvres
qui fût au monde en moyens techniques de civilisation.
Mgr Hirth ne gagna pas directement Nyanza par la voie la plus rapide, celle du
Kisaka, mais fit un détour par l’Urundi. Il tenait, en effet, avant de prendre pied dans
le pays, à se concerter avec les autorités de la Résidence. Il marcha donc sur Usumbura au Tanganyika, pensant y trouver le Capitaine Béthé : « Nous comptions faire
là, écrit-il, les premières démarches auprès de l’officier chef du district TanganyikaKivu ; mais il était au Kivu même ». Il célébra les fêtes de Noël chez les Pères
Blancs de Mugera, fut reçu à la Militaerstation d’Usumbura par le lieutenant von
Grawert, qui, après lui avoir rendu mille bons offices, l’orienta vers Ishangi où séjournait son chef. La caravane remonta la Rusizi, suivit la corniche du Kivu et fut
accueillie par l’officier allemand sur cet éperon haut perché où le lieutenant Sandrart
avait naguère repoussé l’assaut de Bisangwa21. Béthé avait auprès de lui le médecin
Feldmann et le naturaliste Kandt.
« De réputation, relate le P. Brard, nous connaissions déjà MM. les officiers du
Tanganyika. Aussi ne fumes-nous nullement surpris de recevoir de leur part le plus
sympathique accueil. La veille de notre arrivée à Ishangi, sa résidence, M. le Capitaine Béthé, chef du district d’Ujiji et du Kivu, écrivait à Mgr Hirth : « Je suis heureux de voir les Pères Blancs venir fonder une mission dans le Ruanda, car j’ai grandement à cœur le bonheur des habitants de ce pays... ».
21
Dans l’édition de 1961, le nom du chef Bisangwa est remplacé par celui du chef Nshozamihigo.
585
« M. le Capitaine Béthé eut la bonté d’organiser lui-même notre caravane du
Kivu à la capitale de Yuhi, roi du Ruanda. Possédant toute la confiance de ce chef, il
l’avertit de notre dessein de nous établir chez lui, et nous donna son homme
d’affaire – nyampara – pour nous conduire, outre deux soldats pour nous escorter.
Forts d’une telle recommandation nous ne pouvions qu’être bien reçus ».
Dans ses conversations avec le résident, Mgr Hirth apprit comment s’était fait
accepter par le monarque indigène la tutelle allemande, dans quelles conditions
politiques et économiques fonctionnait le protectorat, et donc ce qu’il pouvait demander et obtenir de la Cour.
4.- LA VISITE DE MGR HIRTH A LA COUR DE NYANZA
D’Ishangi à Nyanza la caravane eut à franchir la haute chaîne qui sépare les
deux bassins du Congo et du Nil, puis à traverser la forêt vierge, ce qui n’alla pas
sans épreuves. Elle arriva au but le 2 février 1900. L’ibwami, prévenu par exprès,
avait, conformément aux usages, préparé un terrain pour le campement des hôtes et
des abris pour les porteurs. Laissons le P. Brard, sous le coup de ses premières impressions, narrer les détails de la réception et les incidents du séjour à Nyanza.
« Le jour même de notre arrivée, le roi, qui a l’habitude de laisser faire antichambre plusieurs jours à ses visiteurs, voulut nous recevoir, et il s’abaissa jusqu’à
venir en personne nous rendre visite. Il était entouré de plusieurs milliers de sujets.
Vêtu comme dans les grandes cérémonies, la tête couverte d’un bonnet à poils de
colobus orné sur le devant de tresses de perles lui voilant à demi le visage, les reins
ceints d’une étroite peau de lion, tandis que de l’épaule lui tombait, comme une
riche draperie, une magnifique peau de léopard, Yuhi fut aimable et accueillit favorablement toutes nos propositions ».
Les missionnaires ne connurent que peu de mois après l’identité du personnage
qu’ils avaient pris pour Yuhi. C’était le même Mpamarugamba, qui avait déjà figuré
lors des précédentes visites d’Européens. Il n’était là que pour les gestes et la parade.
« Kabaré fait les fonctions de roi à la place de Yuhi », note le P. Brard.
Il souligne en outre que l’empressement de la population fut au diapason de
celle de la Cour. « Je n’avais pas encore rencontré une jeunesse aussi intéressante
que celle qui assiégea nos tentes pendant les deux jours que nous passâmes chez
Yuhi. Presque tous étaient des Batutsi de dix à trente ans, bien fait, grands pour la
plupart, l’air intelligent, éveillés, curieux, discrets cependant et convenables dans
leur maintien. J’ai été fort surpris, je l’avoue, de rencontrer des manières presque
distinguées dans un pays qui a très peu de relations avec les autres peuples ».
L’évêque écrit de son côté : « Jamais, en dehors de l’Uganda, je n’avais vu les missionnaires si bien reçus par la population. On dirait que ces pauvres gens soupiraient
après notre venue. Ils se font gloire pour le moment de nous avoir ».
Après les congratulations d’usage et les échanges de cadeaux, il fallut aborder
l’objet de la visite, requérir un terrain pour l’établissement de la maison : question
délicate, point névralgique. Mgr Hirth espérait pouvoir se fixer dans la capitale où à
proximité de façon à atteindre immédiatement le mwami et les chefs, l’élite ethnique
et sociale, ainsi qu’on avait réussi à le faire dans l’Uganda, à Mwanza, et ailleurs.
586
C’est ce qu’avait recommandé le Cardinal Lavigerie dans ses directives : « Ce qui
importe surtout, avait-il écrit, c’est de gagner l’esprit des chefs. On s’y attachera
donc d’une manière spéciale, sachant qu’en gagnant un seul chef on fera plus pour
l’avancement de la mission qu’en gagnant des centaines de pauvres Noirs. Une fois
les chefs convertis, ils entraîneront tout le reste après eux ». C’est conformément à
ces instructions que l’évêque avait été droit au palais.
Mais ici on ne voulait pas de lui ni de ses missionnaires. Ou plutôt on était partagé à son sujet. Les Blancs on ne pouvait se passer d’eux. Ils apportaient le savoir et
les arts de l’Occident, la langue de la côte, l’écriture, les soins médicaux, bref la
civilisation : de cela on sentait maintenant le besoin, et l’on acceptait que les missionnaires, à défaut d’autres moniteurs, en fussent les obligeants pourvoyeurs. Mais
les Pères Blancs étaient aussi les hérauts d’une religion nouvelle visant à supplanter
l’ancienne ; on le savait par les rapports venus de l’Uganda et d’ailleurs. Or, renoncer à la coutume religieuse, c’était tout simplement « renier le Ruanda » – inyanga
Rwanda. L’apostasie impliquait l’incivisme et s’identifiait avec lui. Que les Pères
Blancs gagnassent à leur foi Bahutu et Batwa, gens de rien, il n’y avait pas grand
mal. On ne défendrait pas aux serfs et aux ilotes de se laisser « instruire ». Mais
les Batutsi, les grands surtout, qui incarnaient la patrie, le mwami, qui pouvait dire
avec plus de vérité que Louis XIV, « l’Etat c’est moi » ; la nouvelle foi, disaient-ils,
« n’était pas faite pour eux, et ils ne pouvaient pas la suivre ». Gardiens des traditions, conservateurs nés du vieux Ruanda, abandonner le culte historique ce serait de
leur part une abdication, une trahison.
Les missionnaires pourraient donc se fixer aux marches du royaume, non au
cœur, dans le Nduga, le Marangara, le Buganza, domaine propre du mwami et pays
de Batutsi. On les requérait seulement d’ouvrir une école auprès du palais pour
l’instruction des jeunes nobles et même du mwami, une école d’où l’enseignement
de la religion serait banni et où les matières de classe seraient toujours d’ordre profane.
Ce programme de politique religieuse à l’égard des ministres chrétiens, arrêté à
l’avance par Kabale en son conseil, fut maintenu dans ses grandes lignes jusqu’à sa
mort en 1911 et au delà. En suite de quoi Mgr Hirth se trouva frustré de l’espoir
qu’il avait caressé de s’établir auprès de la Cour. S’il avait insisté, le Palais encore
nomade, eût été capable de se transporter en d’autres lieux. Kabalé voulait donc
éloigner le plus possible les indésirables. Il nous propose, dit laconiquement le
P. Brard, d’aller nous établir au Bugoyi, au Kisaka. Enfin il nous concède Isavi.
Ainsi on négocia, et finalement on transigea. L’influence du résident Béthé, représenté par son homme d’affaire indigène, dut peser dans la balance. Isavi n’était qu’à
cinq heures de marche de Nyanza : de là on pourrait surveiller l’école. Au reste les
missionnaires avaient la faculté de se fixer à Mara plus voisin, si bon leur semblait.
La caravane se remit donc en route, guidé par Tshyitatiré, demi-frère de Musinga,
chef de la province de Bganamukali, où se trouvaient les collines concédées.
(…)
587
DOCUMENT N° 44
Extrait de
« Bij de Reuzen en de Dwergen van Ruanda –
Chez les Géants et les Nains du Ruanda »
du Père Gérard Van Overschelde (1947)22
(…)
LE RUANDA ACCUEILLE SES PREMIERS MISSIONNAIRES
Les premiers Pères Blancs, partis en 1879 pour la région des grands Lacs,
s’installèrent en Uganda, au Nord du Ruanda. Leur travail de conversion rencontrait
de grandes difficultés à cause d’un roi païen, des Musulmans et des Protestants.
Cependant l’œuvre de Dieu avançait ; les conversions étaient si profondes et nombreuses que le christianisme, sept ans plus tard, en 1886, ne pouvait plus être anéanti
par la persécution cruelle du roi Mwanga. Beaucoup de chrétiens sacrifièrent leur
vie à cause de leur foi, d’autres émigraient aux pays environnants où ils transplantèrent la petite semence de la nouvelle doctrine. La persécution au lieu d’éliminer le
christianisme était ainsi la cause de sa plus grande expansion.
La division de ce territoire de mission étendu fut bientôt nécessaire. Ainsi naissaient en 1894, du premier et seul « Vicariat de Nyanza », les Vicariats « Nord » et
le Vicariat « Nyanza méridional ». Le Ruanda appartenait à ce dernier.
Mgr J.-J. Hirth, à qui les soucis du « Vicariat Nyanza-Sud » avaient été confiés,
désirait, depuis longtemps, envoyer des messagers de la foi au Ruanda qu’il connaissait à partir des écrits de Speke et de Stanley. Mais ce que ces explorateurs avaient
écrit de ce pays, qu’ils avaient vu de loin sans l’avoir parcouru, était tellement vague
qu’on ne pouvait pas risquer d’envoyer une délégation de missionnaires. Le berger
se voyait obligé d’attendre pour l’envoi des Missionnaires jusqu’à ce qu’il obtint des
informations plus précises concernant ce pays mystérieux.
22
G. VAN OVERSCHELDE, « Le Ruanda accueille ses premiers missionnaires », in Bij de Reuzen en de
Dwergen van Ruanda, Tielt, 1947, pp. 133-135. Traduction de l’auteur.
588
Cela arriva en 1895 par la publication du livre de von Götzen. L’année précédente, le Comte von Götzen avait traversé le Ruanda et noté ses observations dans le
livre « Durch Afrika von Ost nach West ». Il était plein d’admiration pour tout ce
qu’il avait vu dans ce pays : sa population en général, et surtout de la classe dirigeante des Batutsi.
Mgr Hirth le percevait comme un signe de la Providence divine qui l’invitait à
aller avec ses missionnaires vers ces régions. Il plaça le Père Brard dans un poste de
mission, situé près du Ruanda, pour nouer éventuellement à partir de là des relations
avec Musinga. Vu que peu de temps après il était devenu clair que le roi ne
s’opposerait pas à la venue des missionnaires il fut décidé de fonder un poste de
mission au Ruanda, et au début du mois de décembre 1899 partait la caravane, conduite par Monseigneur lui-même. Elle était composée des Pères A. Brard et
P. Barthélemy, du Frère Anselme, de quelques catéchistes de l’Uganda et
150 porteurs avec le nécessaire pour fonder un poste de mission définitif.
Le 2 Février 1900 ils arrivèrent à Nyanza, où Musinga résidait avec sa Cour.
Deux années avant eux le Dr. Kandt, le chercheur des sources du Nil, avait également été à Nyanza avec l’intention de rendre visite au roi.
Kabare et son entourage lui avaient bien fait sentir qu’ils n’étaient pas du tout
enchantés de sa visite ; ils l’avaient laissé attendre de nombreux jours avant de le
recevoir en audience, nourriture et bois de chauffage lui furent refusés et ses cadeaux lui furent renvoyés avec le message qu’ils n’étaient pas assez beaux. Bref tous
les moyens furent utilisés pour le faire changer d’avis. Et comme cela ne réussit pas
et que Kandt tenait fermement à sa décision, ils lui avaient montré non pas Musinga
qui avait dix-huit ans, mais un simple chef de village de quarante ans, Mpamarugamba.
Les missionnaires furent beaucoup mieux reçus. Sans avoir dû faire antichambre, ils furent presque tout de suite conduits chez Kabare et... Mpamarugamba,
puisque eux aussi ne pouvaient pas voir Musinga. Après que leurs cadeaux furent
présentés et tous acceptés, le but de leur voyage fut mis en discussion.
Ici une petite désillusion les attendait ! Mgr Hirth avait espéré s’installer dans la
capitale elle-même. Mais Kabare, qui ne souhaitait pas des Blancs aux environs de
la Cour, les envoya sur la colline de Save, à deux heures au Sud de Nyanza. Save
comptait à ce moment là six mille personnes. Ce lieu fut donné aux Missionnaires en
pleine propriété de façon qu’ils purent disposer librement et des personnes et de la
terre.
Cadeau étrange !
Contents de la permission de pouvoir s’installer au Rwanda, les missionnaires
prirent congé de la Cour et se dirigèrent vers Save où ils construisirent le poste de
mission depuis longtemps rêvé, le premier au Ruanda.
(...)
589
DOCUMENT N° 45
Extrait de
« Les Pères Blancs aux Sources du Nil (Ruanda) »
du Père Alexandre Arnoux (1953)23
(…)
Lorsqu’en avril 1878, les missionnaires du Cardinal Lavigerie quittaient Marseille pour les régions des Grands Lacs, ils avaient le mandat d’y fonder
deux centres principaux d’apostolat : l’un du Tanganyika, l’autre du Nyanza.
Cette seconde circonscription comprenait le Ruanda. Au nom du Saint-Père, le
R. P. Livinhac en prit donc possession, mais sans l’occuper effectivement. Jusqu’à
son départ de l’Uganda pour la Maison-Mère en Algérie en 1889, il ne se mit jamais
en contact avec la population Banya-Ruanda, ni personnellement, ni par ses missionnaires. Outre que la persécution sanglante avait, sur les bords du Nyanza arrêté
le développement de l’Eglise, les fatigues d’un long voyage ou la maladie avaient
décimé les ouvriers. Comment, dès lors, auraient-ils songé à multiplier les stations,
surtout à une telle distance des rives du Lac ? D’ailleurs, le chef de mission, comme
ses collaborateurs, ignorait peut-être même le nom de Ruanda. Si l’on parlait devant
les Pères Blancs qui fréquentaient la cour de l’Uganda, des champs de bataille de
l’Ankole, du Bunyoro, on se taisait sur le royaume hamite où les guerriers de Mtéça
et de Mwanga n’avaient pas pénétré.
En 1894, le Ruanda, détaché du Nyanza septentrional, fut englobé dans le Vicariat du Nyanza méridional. A Marienberg, station voisine de Bukoba, Mgr Hirth se
procurait plus aisément des renseignements sur l’extrême partie ouest de sa circonscription où les Baziba, porteurs infatigables, accompagnaient commerçants arabes et
noirs. D’autre part, l’esclavage avait conduit hors de leur pays natal des BanyaRuanda qui vantaient les charmes de leur patrie, sa population nombreuse, révélation
bien propre à exciter la convoitise apostolique du prélat. Cependant, les détails obtenus de la bouche de ces exilés échappaient à tout contrôle européen, puisqu’à cette
époque aucun Blanc n’avait eu l’heur d’aborder cette région paradisiaque.
23
A. ARNOUX, Les Pères Blancs aux Sources du Nil (Ruanda), Paris, 1953, pp. 106-107.
590
Ce n’est qu’en février 1900 que les Pères Blancs furent à même de se rendre au
Ruanda pour y fonder la mission. Leur caravane, formée de plus de cent cinquante
porteurs, partit du sud du Lac Victoria sous la direction de Mgr Hirth. Celui-ci, qui
avait déjà fait sonder les dispositions du roi Musinga par le P. Brard, Supérieur désigné de la première station, n’arrivait donc pas en inconnu à la cour de Nyanza. Il y
reçut un accueil d’autant plus déférent qu’il était accompagné de soldats, d’hommes
d’affaires pris dans l’entourage immédiat du Résident d’Usumbura. L’entrevue du
Vicaire Apostolique et du potentat noir (ou plutôt de son substitut qui, pendant plusieurs années encore, joua ce personnage de comédie), empreinte de cordialité apparente, n’aboutit pas totalement au résultat escompté. Mgr Hirth avait en effet, caressé le rêve de fixer les Pères à proximité des grands, mais cette tactique, inspirée des
principes généraux du Cardinal Lavigerie, sur la nécessité de viser d’abord, sinon à
la conversion des puissants, du moins à leur rapprochement, rencontrait des obstacles infranchissables dans les dispositions xénophobes des Batutsi
On dut donc, pour le moment, se déclarer satisfait de l’autorisation obtenue de
bâtir une mission à Save, au sud du Ruanda, à une trentaine de kilomètres de Nyanza. Le monarque, en leur permettant de prendre pied dans la région d’Isavi, espérait
bien, du reste, que la maladie obligerait les étrangers à se retirer sans tarder. Telle
était la persuasion des devins consultés. Leurs pronostics se sont révélés bien fautifs,
car des nombreux missionnaires qui travaillèrent dans ce poste, aucun ne songea,
durant vingt ans, à en faire le lieu de sa sépulture.
(...)
591
DOCUMENT N° 46
Extrait de
« Un Abrégé de l’Histoire du Rwanda de 1853 à 1972 »
de l’Abbé Alexis Kagame (1975)24
(…)
553. Après l’exécution du Chef Rutishereka et des siens, la Cour quitta Mukingo,
passa 8 jours à Bweranvura, et vint finalement résider à Mwima, ancienne résidence
de Kigeli IV. Ruhinankiko s’attela alors à la tâche qui lui tenait à coeur : ruiner
complètement le Parti de Kabare et enrichir le sien des fiefs enlevés à ses victimes.
A chaque partisan de Kabare on trouvait un prétexte approprié.
Ainsi le chef Cyuma fils de Mucumbi, de la Famille des Abacumbi, fut proscrit avec
toute sa parenté. Il se trouvait chez lui à Kayanga, dans le Bwanacyambwe lorsque
Nyamashaza fut tuée par les guerriers de Mutwewingabo. On l’accusait d’avoir été
de connivence avec Rwamanywa, le fameux émissaire du Prince Muhigirwa. Ses
commandements furent attribués à Cyaka fils de Bihutu (celui-ci fils du Prince Nkusi). Le Chef Kanyonyomba, fils de Ndanvubutsa, fut proscrit avec tout sa parenté ;
ses commandements passèrent à Kayondo, fils de Mbanzabigwi et neveu de la Reine
mère. Le Chef Bikofwa fut condamné à mort et exécuté par une expédition de
l’armée Imvejuru, sous le commandement du Prince Cyitatire. Motif de la condamnation : lors de la mort du Muhigirwa, le Chef Bikofwa, du bout de sa javeline, avait
touché le cadavre du Prince en lui adressant des paroles de mépris. Ses commandements furent donnés à Kaningu, un Muhima fait prisonnier encore enfant et élevé à
la Cour. Ce fut en 1899 que la Cour se transféra à Nyanza, en face de Mwima.
554. Sur ces entrefaites arrivèrent à Nyanza quatre Européens, demandant de se fixer
définitivement dans le pays. C’était Mgr Hirth, Vicaire Apostolique du Victoria
Nyanza Méridional, circonscription qui englobait le Rwanda ; il était accompagné
des RR. PP. Brard et Barthélemy, et du R.F. Anselme. Ils furent reçus par Mhamarugamba, fils du Prince Mutijima (fils de Yuhi IV), en costume royal. Les consultations divinatoires l’avaient désigné pour recevoir ces étrangers comme s’il était le
24
A. KAGAME, Un Abrégé de l’Histoire du Rwanda de 1853 à 1972, Tome II, Butare, 1975, pp. 146148.
592
Roi, celui-ci ne pouvant se montrer à ces véhiculeurs éventuels de mauvais sorts.
Sur suggestion de Ruhinankiko, Mhamarugamba leur accorda l’autorisation de se
choisir un emplacement dans le Sud du pays, comme ils en avaient exprimé le désir.
Le Prince Cyitatire, Chef des Imvejuru, et Kamhayana, Chef des Nyaruguru, reçurent l’ordre de les accompagner et de leur concéder, au nom du Roi, le terrain qu’ils
auraient choisi. La réception eut lieu le 2 février 1900. Ayant fixé leur campement à
Mara, les nouveaux venus sillonnèrent d’abord la région et choisirent Save qui fut
occupé le 8 du même mois.
555. Ce fut à cette époque que, sous prétexte de faire échec au Chef Cyoya du Burundi, qui aurait menacé la frontière, Ruhinankiko parvint à se débarrasser de son
frère Kabare. Celui-ci reçut l’ordre d’aller fixer un camp des Marches à Irango, dans
le Bugesera. C’était une relégation déguisée, car sa présence de la Cour constituait
une gêne pour son frère. Le temps que Kabare passa à lrango fut l’apogée de la puissance de Ruhinankiko.
Il rappela de Save le Chef Kamhayana et le fit arrêter. Celui-ci, partisan de Kabare, devait être éliminé ; prétexte mis en avant : il avait épargné certains membres
de la Famille des Abahandano au mépris des ordres formels de la Cour. Le malheureux en sa qualité de Détenteur du Code ésotérique, fut jeté dans le gouffre de
Nkonde, au Buberuka. Quant à son ami Nyagatoma, fils de Gashonga, il fut exécuté à Nyanza. Le commandement des Nyaruguru passa à Kayijuka, jeune frère de
Kamhayana, qui, lui, était de la faction au pouvoir. Le nouveau Chef ne manqua
pas de massacrer les survivants de la Famille Abahandano dont un membre, Makabuza, avait été la cause de la révolte du Prince Muhigirwa.
L’exécution de Kamhayana et l’investiture de Kayijuka eurent lieu à l’époque du
grand deuil rituel de la Cour, soit en mai 1900.
(…)
593
594
6
ANNEXES
DOCUMENTS COMPLEMENTAIRES
595
596
DOCUMENT N° 47
La traversée du Rwanda par
le Comte von Götzen en 18941
Cette traversée est décrite par le Comte von Götzen dans les chapitres VI et VII
et le début du chapitre IX de son récit de voyage « Durch Afrika von ost nach
West ». Elle fut réalisée en 1894, quand le Comte explora les régions inconnues de
l’Afrique orientale allemande. Il traversa la frontière rwandaise au début du mois
de mai 1894. A Rwamagana, il rencontra le Prince « Schirangawe »2, fils du mwami
Rwabugiri. Ce jeune adolescent le guida jusqu’à la Cour de son père, en passant
par le lac Muhazi. Le Comte von Götzen traversa la Nyabarongo le 28 mai, et le
lendemain, dans l’après-midi, il fut accueilli par le mwami Rwabugiri à Kageyo. Le
1er juin, il continua sa route à travers le Cyingogo et le Bugoyi jusqu’au volcan
Nyiragongo dont l’ascension est décrite dans le chapitre VIII. Aux environs de Gisenyi, le Comte essuya une attaque dans la nuit du 16 juin.
CHAPITRE VI : RUANDA
Tous ceux qui suivent avec attention l’histoire des voyages d’exploration de
l’Afrique centrale, pourront observer ceci : la plupart des pays découverts (géographiquement parlant) ont eu des relations avec la culture européenne ou arabe dans le
passé, et ce, longtemps avant que la connaissance et la nature de ces territoires et de
leurs habitants ne pénètrent dans notre monde scientifique.
Depuis des centaines d’années déjà, certains commerçants portugais connaissaient des sentiers de pénétration pour caravanes qui menaient loin à l’intérieur des
territoires. Le chemin pour voyager depuis les terres des « Sambesi » vers l’océan
atlantique et inversement leur était connu de longue date.
En Afrique de l’est nous constatons que l’influence arabe était prédominante et
que dans toutes les directions : vers les territoires de Nyassa, vers le Tanganyika, les
arabes ou leurs adeptes expédiaient des chasseurs d’éléphants ou de proies humaines
afin de capturer des marchandises rémunératrices. Depuis bien longtemps ces entrepreneurs de pillages séjournaient à l’intérieur des territoires. Autour de leurs résidences se développaient des cités satellites à partir desquelles une culture non négli1
G. A. von GÖTZEN, Durch Afrika von Ost nach West. Resultate und Begebenheiten einer Reise von der
Deutsch-Ostafrikanischen Küste bis zur Kongomündung in den Jahren 1893/1994, Zweite Auflage,
Berlin, 1899, pp. 144-200 et pp. 220-222. Les notes de cette deuxième édition renvoient aux expéditions
des Commandants Langheld et von Ramsay au Rwanda, en 1894 et 1897. Les extraits du livre ont été
traduits de l’allemand par Mr J. Fouss.
2
Le Prince s’appelait Sharangabo.
597
geable rayonnait vers l’environnement. Tabora, Udjidji et notamment les résidences
du Haut Congo, qui ne furent détruites que récemment par l’Etat du Congo, s’étaient
développés en centres de cette nature. Les armes à feu dont se servaient les arabes
leur ouvraient toutes les portes et assuraient leur position de force.
Mais au milieu des territoires préférés par les arabes nous découvrons par contre
un fait marquant : un pays qui a réussi à leur tenir tête complètement et qui s’est
acquis une réputation de pays inapprochable et très dangereux.
La force propre de la population renforcée par une autorité dominatrice, et une
situation géographique favorable constituent l’essentiel de cette situation. Parmi les
haut-plateaux à l’ouest du lac Victoria, le Ruanda occupe le plateau le plus élevé et
apparaît comme un foyer redoutable. Sur son territoire se séparent les eaux qui constituent les deux fleuves les plus puissants de l’Afrique : le Nil et le Congo.
Au cours des siècles un cercle de légendes s’était fait jour au sujet de ce pays.
Tout ce que nous avons entendu à ce sujet, soit par des nouvelles parvenues à
d’autres explorateurs, soit par des renseignements que nous avons obtenus nousmêmes par des peuples voisins proches ou lointains, était de nature extraordinairement appropriée à aiguiser nos espoirs.
Si l’on parcourt les relations d’anciens voyageurs, on constate que les renseignements sur le Ruanda sont brefs et vagues. En général on en parlait comme d’un
puissant royaume peuplé d’hommes courageux et de couleur claire. Parmi les nouveaux chercheurs trois seulement, pour autant que j’ai pu le constater, ont fait des
remarques au sujet du Ruanda. Stanley d’abord qui, dans son « Trough the dark
continent » ne communique que peu de renseignements à ce sujet, et qui en fait
mention dans son ouvrage sur Emin Pacha. Sur le point de partir du lac Albert
Edouard vers le lac Tanganyika il compare les avantages et inconvénients des différentes routes qu’il pourrait emprunter. L’une d’entre elles le mène par le sud à travers le Ruanda vers le Tanganyika. Il la rejette à cause de sa longueur, mais
n’abandonne pas l’idée de mettre à rude épreuve son expérience et sa compétence
avant d’atteindre ce lac mentionné. En effet, chez les arabes c’est quasi devenu un
proverbe que de dire : il est plus facile de pénétrer au Ruanda que d’en sortir ! Il y a
18 ans, une caravane arabe a pénétré le Ruanda mais n’en est jamais ressortie et lors
d’une occasion ultérieure Mohamed, le frère de Tippu-Tibs, a tenté vainement d’y
pénétrer avec une troupe de 600 fusiliers.
Ces indications se recoupent avec le récit que m’a fait Tofik, mon interprète.
Celui-ci avait travaillé (comme il en a été fait mention au début de mon récit) sous
les ordres de Mohamed ben Chalfans, autrement dit Rumalisa, un chef arabe dont la
puissance en a fait voir de belles encore récemment aux troupes de l’Etat congolais.
Avec ce chef il a marché vers le nord par petites étapes, à la mode des caravanes
arabes, à partir de la pointe nord du lac Tanganyika pendant plusieurs semaines. Ils
atteignirent le bassin d’un grand lac intérieur sur les rives duquel habitait le Roi du
Ruanda. Rumalisa en aurait d’abord acheté l’amitié par de somptueux cadeaux, et
puis serait entré en conflit avec lui. Plusieurs arabes furent assassinés et lorsque
Rumalisa donna un assaut lacustre, les guerriers Wanyaruanda se lancèrent dans
l’eau pour percer la coque des barques qui sombrèrent. De toute façon, malgré ses
centaines de fusils, Rumalisa s’abstint dès lors de nouvelles entreprises contre le
Ruanda.
598
A un autre endroit de son œuvre, Stanley évoque une conversation qu’il avait
eue avec un homme près du lac Albert Edouard. Il le tenait, lui et ses compagnons
européens pour les représentants des Wanyasingi, un peuple à peau claire. À la question : mais où donc vivent les Wanyasingi il répondit « au Ruanda », le Ruanda est
un grand pays qui s’étend du sud à l’est jusqu’au sud sud ouest. Le nombre de leurs
lances est incalculable et leurs arcs sont très longs. Il y a certaines personnes dans
ces régions que Kabba-Rega3 ne peut vaincre. Ils vivent au Ruanda, et le roi de
l’Ouganda lui-même ne s’y risque pas.
Toute aussi nébuleuse et diffuse apparaît l’image du Ruanda qui ressort du récit
de voyage du Dr Stuhlmann dans « Avec Emin Pacha au cœur de l’Afrique ». Le
Pacha avait eu la ferme intention de visiter ce pays. Mais à cause des nouvelles qui
lui parvinrent au sujet de ses vieux soldats de la Province équatoriale, il fut contraint
d’abandonner la route vers le nord-ouest qui lui parut alors désastreuse. Stuhlmann
raconte au sujet de ces gens remarquables qui seraient venus du Ruanda vers Karagwe, et dont l’exhibition d’un accoutrement curieux et d’un comportement orgueilleux étaient telle qu’ils auraient même refusé d’accepter un cadeau de la part du
roi Kigeri, sans l’autorisation de leur chef.
Finalement toutes les autres informations que j’avais récoltées auprès des gens
ayant fait des voyages lointains, notamment à Uschirombo étaient à verser totalement dans le domaine des fables et ne sont intéressantes que dans la mesure où
elles aussi éclairent le fait de la totale isolation du Ruanda. Dans cette optique,
citons : cette mystérieuse isolation et la crainte respectueuse que déjà le simple mot
de Ruanda suscitait et qui expliquent l’échec des arabes qui progressaient victorieusement partout ailleurs – les succès guerriers de ses oppresseurs qui ont toujours
tracassé leurs voisins – Mirambo, l’ancienne épouvante de l’Afrique de l’est – la
migration vers le nord des tribus de race zoulou qui avaient du s’arrêter aux frontières du Ruanda.
A cela s’ajoutaient les récits mensongers de commerçants, des rumeurs sur une
montagne dont s’écoulerait en tonnant sous le feu une fumée qui devrait couvrir le
pays d’une lueur rouge. Tout cela devait contribuer à créer une mythologie dans
laquelle la fantaisie vive des noirs se donnait libre cours. Fables innombrables sur
des armées d’amazones, sur des nains aux longues barbes portant sur leurs épaules le
maître du lieu. Tout cela trouvait un public crédule. Mugussagussa par exemple était
manifestement de la catégorie des anxieux, à ne pas confondre avec les menteurs. Il
racontait très sérieusement qu’il existait au Ruanda une race dont les membres
avaient des jambes très faibles et des têtes géantes, tellement lourdes qu’ils perdaient
souvent l’équilibre et culbutaient. Pour se relever, ils avaient besoin de l’aide d’un
autre. Chacun était donc muni d’une flûte pour être à même d’appeler au secours en
tout lieu.
En dehors de ces excès de la fantasmagorie noire, il existe des précisions fournies par un troisième européen. Elles sont de loin de nature plus sobre et réaliste et
ne nous étaient connues jadis que partiellement, atténuant ainsi légèrement notre
curiosité. Leur auteur est le Dr. O. Baumann qui, durant son voyage à travers le
Burundi fit un détour de quelques journées par le fleuve Akanyaru vers le nord, ne
3
Le dominateur de Unyoro.
599
pénétrant pas à l’intérieur du Ruanda, mais effleurant ainsi une province appartenant
à sa majesté le Kigeri. Accueilli courtoisement d’abord, il fut cependant contraint
d’utiliser ses armes lorsqu’un chef local l’empêcha de quitter le pays sans autorisation préalable de son propre chef. Il fut frappé par leur pur type Wahuma (Watutsi),
leur culture de qualité supérieure en opposition avec l’Urundi, leur richesse en bovins. Pourvus ainsi des renseignements précités, au sujet du pays et des gens, nous
sommes arrivés le 2 mai 1894 sur les hauteurs au sud de l’Akagera Nil et le lecteur
comprendra notre espérance devant les événements des prochains jours.
Nous aperçûmes d’abord la rivière d’une eau brunâtre et sale qui se resserrait
dans une gorge rocheuse qui donnait naissance à deux chutes de 5 mètres environ.
De notre côté la jungle feuillue s’étend jusqu’à la zone inondable couverte de papyrus dans laquelle subsistent quelques palmiers. Le niveau d’eau de ce moment donnait une largeur de 250 mètres au fleuve. Pourtant seule une largeur de 35 mètres
restait libre de roseaux. Sur l’autre rive le terrain s’élève d’abord légèrement, peuplé
de quelques pauvres huttes. La pente devient progressivement plus raide et le haut
plateau qui suit se présente au début comme le rempart d’une forteresse de géants au
sommet rectiligne et dépourvu de végétation.
Nous avons rencontré Mugussagussa déjà deux heures avant notre arrivée sur le
fleuve. Il nous apprit la nouvelle surprenante que sur l’autre rive vivait un peuple de
pécheurs atteint de famine. Ils nous prêteraient volontiers leurs barquettes faites d’un
tronc d’arbre creusé. Tofik resta de l’autre côté pour dénicher des canots supplémentaires car les deux dont nous disposions ne pouvaient porter ensemble que quatre
charges et autant de personnes.
Dans le courant de la journée nous en avions cinq si bien que dans le matinée du
4 mai (1894) la traversée de notre corps expéditionnaire était terminée. Cette traversée sur des arbres creux fort instable n’est pas dépourvue de dangers pour des gens
inexpérimentés. Sur les lieux d’embarquement et de débarquement nous avons placé
des guides qui devaient veiller à la répartition appropriée des gens et des charges
pour ne pas compromettre l’équilibre des canots. J’avais évidemment prescrit l’ordre
de passage des différentes subdivisions de manière qu’une délégation d’askaris
traverse d’abord, suivie par les porteurs, puis les Européens suivis par le deuxième
groupe d’askaris vers la moitié du deuxième jour. De cette façon il y avait toujours
des askaris pour veiller à l’embarquement et au débarquement. Pour terminer, le
troisième groupe d’askaris fit la traversée avec le bétail, le mulet et les bovins qu’on
liait aux canots et qui suivaient à la nage tandis que le petit bétail devait être ligoté à
l’intérieur des canots.
Pour tuer le temps durant ces longues attentes, nous remontions et redescendions le fleuve. L’eau grouillait littéralement d’hippopotames que les indigènes
chassaient par des pièges et des gros harpons fixés sur des arbres. En remontant le
fleuve durant plusieurs heures, Kersting trouva les chutes d’eau dont il est question
plus haut. La chasse au petit gibier nous rapporta des oies, des canards, un héron
noir et un gros hibou gris et noir.
Hasard remarquable : à l’instant de mettre le pied dans un canot pour traverser
je reçus un salut tant attendu de la part d’européens. Un messager d’Uschirombo, un
beau jeune Mhuma, qui portait au cou la croix de la Mission, arriva hors d’haleine
600
sur la rive et me remit un paquet de lettres. Malheureusement il n’y avait pas de
courrier de la maison, mais un salut amical du P. Capus, ainsi qu’une lettre venant
de Tabora : Sigl le chef de Station allemand, me signale qu’il n’a plus eu de nouvelles de la côte et qu’en conséquence il n’y avait pas de courrier. Il m’envoyait en
outre les extracteurs destinés aux fusils Mauser et exprimait le souhait de pouvoir
nous saluer à Tabora lors de notre retour.
En débarquant sur la rive gauche de l’Akagera nous nous trouvions en territoire
ruandais car depuis peu, la région autonome de Kissaka était devenue une province
soumise. Lavikinga, le chef de tribu, fut chassé et la pauvre population de pécheurs
exploitée continuellement par les administrateurs du Roi.
L’après-midi même, le premier des chefs s’amena dans le camp : un long Muma
bien bâti portant le nom de Mdugu et dont les traits du visage étaient manifestement
les mêmes que ceux de Elmi, notre Somalien.
Contrairement aux usages chez les Wassuwi, lui et ses compagnons n’étaient
pas armés. De manière très aimable il me proposa de me montrer le chemin vers son
domicile situé sur le plateau et de faire transporter par ses gens une partie de mes
charges. Les porteurs de Kassussura furent alors rétribués et il apparut que durant la
nuit 35 hommes avaient pris la fuite avec l’étoffe promise… Incroyable, mais vrai !
À diverses reprises je tentai d’obtenir de Mdugu des éclaircissements sur l’état
d’esprit de son maître. À ce sujet il s’exprimait de façon très diplomatique et très
vague et ne me dévoilait sur lui-même qu’il servait sous les ordres du Manangwa,
gouverneur, Kavahigi et que Kigeri n’était pas le nom, mais le titre du Roi du Ruanda. Le Kigeri actuel s’appellerait Luabugiri.
Monter vers le plateau dont la périphérie bossue s’appelait les monts Dulenge
était très fatiguant. Mais en arrivant au village principal on découvrait vers le sud
une vue magnifique sur la vallée de l’Akagera-Nil. Directement sous nos pieds le
fleuve formait un élargissement lacustre vers le sud ouest, un peu plus loin que
l’endroit du lieu de notre traversée. On distinguait l’embouchure d’un affluent qu‘ils
appelaient Ruvuvu. L’Akagera, bien plus large, venait de l’ouest et devait recevoir
en aval de notre position le Nyavarongo et l’Akanyaru. Les gens de Mdugu fantasmaient aussi au sujet de montagnes situées dans le nord lointain qui étaient couverts
de tonnerre et de lueurs de feu. L’éloignement de ces monts divergeait cependant
très fort de l’un à l’autre. Leur demandais-je où habitait le Kigeri, les uns situaient
ce lieu dans le nord ouest, près d’un lac appelé Kivu, les autres au pied de la montagne Virunga. Il ne serait pas au courant de mon arrivée. Cette déclaration nous
semblait déjà totalement invraisemblable et le déroulement de notre marche confirma cette supposition. Les Wanyaruanda débutèrent une politique de retardement de
la marche de Mdugu. Il s’ensuivait la prescience d’une certaine incertitude au sujet
du sens de mon incursion non annoncée, liée à la curiosité au sujet du Kigeri. Nous
reviendrons plus tard sur ce sujet.
Mdugu eut besoin de 2 jours ½ pour rassembler 40 porteurs, mais il se montrait
généreux par ailleurs en nous procurant beaucoup de chèvres et des bananes.
On comprendra aisément que notre sentiment concernant cet accueil manifestement aimable aux frontières du Ruanda devait être de nature complexe. Car si le
mythe du pays inabordable avait disparu si subitement, il est plus que probable que
rien de ce que nous savions sur ce pays si attrayant pour nous ne reposait sur des
601
faits réels. Dans ce pays il n’existait peut-être pas de grand lac dont la traversée
durerait plusieurs jours, la montagne de feu n’était peut-être aussi qu’une légende
inventée par un caravanier ! D’autre part, forts, en bonne santé et bien armés, nous
n’aurions pas hésité, à comparer notre force à celle d’un opposant. Il nous parut
incompréhensible de constater que notre dépense en munitions actuelle était bien
inférieure à celle de nos autres voyages. Nous en étions à quasi regretter l’attitude
soumise de Luabugiri, le roi des Manangwas.
Néanmoins nous pouvions nous réjouir à l’idée de cet accord tacite et inattendu
de la population à notre entrée sur le territoire ; il réalise notre souhait de faire un
voyage sans peine et sans fatigue et justement dans un milieu géographique fort
accidenté. Le spectacle des beautés de la nature était un enchantement allié aux
aspects scientifiques dans une région et dont l’hydrographie et l’orographie nous
intéressaient très vivement. Par ailleurs, un pays comme le Ruanda était destiné à
venir un jour sous domination allemande et nous pouvions nous réjouir du fait que
dès les premiers contacts avec la race blanche les habitants se rendaient compte que
nous étions des gens réfléchis et paisibles.
Comme je l’avais déjà constaté il n’était pas possible d’apprendre quelque chose
de certain au sujet de la résidence du Kigeri. Les précisions sur le lac Kivu étaient
très vagues. Les données au sujet du mont Virunga devenaient plus crédibles. Je
pouvais en conséquence le situer dans la direction du nord ouest que nous avions
suivie jusqu’à présent.
Dès le premier jour nous avons foulé un sol tout à fait différent des terrains rencontrés jusqu’à présent. Nous étions sur un haut plateau quasi dépourvu d’arbres,
situé à 1 700 – 1 800 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ce plateau était déchiqueté par un grand nombre de ravins aux parois souvent très abruptes, orientés dans
différentes directions, tels que la brutalité des fleuves les avaient creusés graduellement dans le sol. Les vallées principales étaient orientées vers le sud. Les plaques
restées indemnes au milieu de l’enchevêtrement des ravins devaient ressembler, à
vue d’oiseau, à des cubes aux côtés arrondis. À partir de leur sommet on avait une
vue très lointaine.
Les flancs sombres, ainsi que le sol de ces ravins sont en général plantés de
luxuriants bananiers ou bien ils comportent des champs de sorgho, de pois ou de
haricots entre lesquels on aperçoit de nombreuses huttes rondes. Plus haut sur les
hauts plateaux, pousse une herbe très courte associée à une plante qui colorie tout le
paysage en jaune. De ci et là pousse une euphorbe candélabre ou une autre euphorbiacée à larges feuilles. Aux environs des habitations croît une variété de ficus dont
la filasse sert à fabriquer les vêtements chez les Wanyaruanda ainsi que chez les
Waganda et d’autres peuples. À côté des huttes dont la devanture comporte souvent
une clôture ils plantent du tabac et des cucurbitacées. On voit moins de bovidés que
nous le supposions. Ici également il semble qu’une épidémie a dû régner.
Les gens quittaient leur habitation et se rassemblaient le long de notre itinéraire.
Partout on pouvait distinguer manifestement la différence entre la population nègre
originale des dominateurs Wahuma.
Nous faisions continuellement l’objet d’ovations enthousiastes. En forme de salut les hommes s’étendaient par terre, nous applaudissaient et exécutaient des
danses. Les femmes vêtues d’un pagne de peau de chèvre, pas désagréables à regar-
602
der, venaient occuper le premier rang en poussant les hommes de côté. Elles poussaient alors une longue clameur aiguë. Si l’enthousiasme s’était maintenu à ce niveau notre progression serait devenue une marche triomphale. Mais après quelques
jours déjà les choses changèrent. La population continuait à jalonner notre parcours
mais elle restait respectueusement silencieuse, ce qui me fit penser que
l’enthousiasme de la foule aurait pu être interprété par la classe dominante comme
un cri de libération. J’avais constaté dès le début que les distingués Wahuma ne se
mêlaient jamais personnellement aux manifestations de joie. Les états majors des
régiments qui caractérisent ce régime ont sans doute donné des mots d’ordre de
silence.
Plusieurs fois nous avons eu l’occasion de visiter la ferme d’un propriétaire
Wahuma et nous avons été frappés par la beauté des palissades artistiques faites de
palmiers et des cordes de filasse.
Le deuxième jour de marche, en partant des monts Dulenge, nous atteignîmes la
rivière Kibaya, un fourré de papyrus large de 50 mètres, qu’un orage avait inondé.
Aux efforts de l’escalade d’un sentier de montagne glissant s’ajoutait la difficulté de
traverser un marécage dans lequel les hommes et les bêtes s’enlisaient.
Là haut on nous désigna, sur la colline d’en face hors de notre parcours, les
huttes du « grand » Kavahigi, chef de la province de Kissaka. Il nous fit demander
de ne pas camper dans le voisinage de sa ferme car chez lui séjournait un certain
nombre de femmes et d’esclaves du Kigeri dont il craignait la fureur s’il leur arrivait
un désagrément.
Je trouvais son souhait très compréhensible et n’avais de toute façon pas
l’intention de faire des détours pendant ces orages. Nous avons campé sur un sommet éloigné d’au moins deux kilomètres de la capitale et nous y attendions la visite
de Kavahigi. À cause de son comportement absurde et timoré Mugussagussa avait
évoqué la rumeur selon laquelle Manangwa avait l’intention de nous affronter avec
des armes, et ceci au cours de pourparlers avec l’un des chargés de mission de Manangwa, rumeur sans le moindre fondement. Pour démentir tout cela, Kavahigi vint
visiter notre camp lui-même avec une grande escorte et nous fit des cadeaux impressionnants : un tas de bananes et de patates douces haut comme notre grande tente. A
cela vinrent s’ajouter 30 chèvres, et, don inestimable : 30 charges de bois à brûler. Il
avait plu toute la matinée et nos gens grelottaient de froid : le bois qui nous était
offert venait à propos. Les gens de la région nous ont appris à faire des bottes
d’herbe sèche pour alimenter le feu, mais ils ne vendaient que peu de bois et à des
prix très élevés. Désormais l’acquisition de bois à brûler devenait une question vitale
pour l’expédition.
Kavahigi lui-même était un homme jeune, bien bâti, les traits nobles de son visage typique, sa peau très claire. Son menton portait une courte barbe noire. Son
comportement était très vif, agile et ses manières réellement élégantes. Il portait une
longue toge bleu foncé jetée sur une épaule. La façon dont il portait sa coiffure de
même couleur nous fit penser aux représentations des vieux rois assyriens. Sur son
bras gauche il portait au moins une centaine d’anneaux de fin cuivre ou de laiton, et
à chacun de ces anneaux pendait une perle de verre bleue ou blanche. Durant
l’entretien que nous eûmes avec lui, nous fûmes frappés par l’intonation mélodieuse
de ses paroles prononcées dans sa langue, le kinyaruanda, certains mots étant
603
presque chantés. L’intonation d’un même mot semblait varier selon sa signification
ou son emplacement dans la phrase. Ainsi par exemple le titre de Luabugiri « Kigéri » ou « Kígeri » ou encore « Kigerí ». L’Akagera Nil est appelé par les gens de
Kissaka : Kagéra, Kágera ou encore Kagerá . Tofik, mon interprète, qui avait passé
beaucoup de temps avec Rumalisa au Burundi comprenait le kinyaruanda très bien
et bien d’autres gens m’ont désigné cette langue comme une sorte de dialecte du
kirundi. La simple comparaison de quelques mots avec les mêmes mots en kiswahili
nous montre que c’est un idiome bantou.
Voici un tableau comparatif :
FRANÇAIS
KISWAHILI
KINYARUANDA
homme
des hommes
cet homme
femme
des femmes
manger
je mange
nous mangeons
monsieur
je
tu
nous
oreille
des oreilles
feu
couteau
pluie
étoile
année
dieu
sorcier
vent
1
2
3
4
5
(6 ?) 7
8
9
10
11
je vais
vas !
acheter
sorgho
bovin
poule
chèvre
mouton
mtu
watu
mtu huyu
mke
wake
kulia
ni na-kula
tu na-kula
bwana
mimi
wewe
ssissi
ssikio
massikio
moto
kisu
mvua
nyota
mwaka
mungu
mganga
pepo
moja
mbili
tatu
inne
tano
ssaba
nane
kenda
kumi
kumi na moja
na kwenda
twende
ku-nunua
mtama
ngombe
kuku
mbusi
kondoo
umutu
avantu
umunt huyu
mgole
wagole
kuria
ndi kondalia
tulikoturalia
mtware
sewe
wewe
twewe
kutwi
matwi
mliro
mbanda
imvura
inyota
mwaka
imana
watschwesi
imbeho
imwe
ibiri
itatu
inne
tano
itandato
manana
ischenda
ikumi
ikumi na imwe
ndikonda genda
tu gende
ku-gura
masaka
inka
inkoko
mpenne
mtama
604
père
mère
baba
mama
data
koio
le matin
le soir
demain
aujourd’hui
non
oui
bonjour
assubui
ussiku
kescho
leo
hapana
indio
yambo
mukitondo
isoro
esso
ugumusi
o-ya
nuk
uvakeye
Leur langue avait beaucoup d’éléments communs avec le kinyoro. Par contre on
n’y retrouve quasi rien comme éléments hamites, la langue d’origine des wahuma.
Ici, comme dans de nombreuses situations semblables à celle-ci, l’envahisseur
s’adapte à la langue du peuple envahi.
Après un long entretien, Kavahigi promit de m’envoyer 20 porteurs le lendemain matin. Je n’avais pas besoin de plus de porteurs à ce moment-là car j’avais
réparti autrement le matériel de 30 charges et je comptais payer le salaire à l’avance
pour une durée minimale de deux mois. J’avais organisé les choses ainsi de façon à
ne pas être dépendant de l’humeur des petits chefs locaux et pouvoir progresser
rapidement à mon gré. Je risquais pourtant de me butter à l’esprit gaspilleur des
nègres dont la plupart ne tiendraient qu’un mois avec leur solde. Ici justement la
tentation de faire des gros achats était particulièrement grande et souvent on nous
proposa d’acheter un enfant de 3 à 8 ans au prix de 24 coudées d’étoffe de coton.
Le lendemain matin il fallut de nouveau attendre longtemps avant que Kavahigi
n’ait pu rassembler les 20 porteurs promis. Il se sentit obligé de m’accompagner
jusqu’à la prochaine étape qui était déjà située dans une autre province. Il nous suivit
avec une nombreuse escorte de jeunes Wahuma. Il arriva au camp, tout exténué car
il n’était pas habitué à marcher. Il pénétra dans une hutte pour se reposer et nous
n’eûmes plus l’occasion de le revoir.
La province dans laquelle nous nous trouvions était commandée par un proche
parent du Kigeri et s’appelait Kaware. La région frontalière de ces deux provinces se
distinguait par des bananeraies très étendues si bien que certains de mes hommes la
comparaient avec le paysage ugandais, bien que le Ruanda paraisse plus sain et
moins soumis aux fièvres à cause de l’altitude de son plateau.
Une bonne journée de marche nous amena dans le voisinage de la résidence de
Kaware. Lui-même était absent nous signalait-on car il a dû se rendre chez le Kigeri
pour une concertation importante. Sa résidence se trouvait à l’extrémité sud d’un
étroit et long bassin lacustre appelé Mohasi, le long duquel nous aurions à marcher
le lendemain.
A Ruamagana, une des nombreuses résidences du grand roi qui comportait aussi
un harem tenu sous bonne garde, notre caravane reçut un renfort inattendu. Schirangawe, le gouverneur de ce lieu était un très jeune fils du Kigeri. Il était âgé de 10 à
12 ans, mais il avait une grande maturité d’esprit et il était bien conscient de la dignité de son rôle. Son corps était manifestement délicat et dans son petit visage
brillaient deux yeux intelligents et immenses.
605
Kersting et moi revenions justement d’une partie de chasse aux gibiers aquatiques lorsque Schirangawe vint se présenter chez nous. Il regarda l’intérieur de
notre tente avec une curiosité enfantine et déclara alors qu’il voulait nous montrer le
chemin vers son père. Manifestement il avait reçu des directives précises, mais la
nature de ces directives est toujours restée une énigme pour nous. Puisqu’il nous
certifiait que nous trouverions Luabugiri pas trop loin de la montagne de feu, je le
priais de nous conduire d’abord à cette montagne de feu. Ainsi donc on reparlait de
cette fameuse montagne dont l’existence était à présent affirmée de façon absolue.
Il y consentit, mais au cours du voyage, il a continuellement essayé de retarder
notre progression. À cette fin il invoquait divers prétextes et il déclara un jour que
pour nous il n’y aurait plus d’eau à des heures de marche d’ici : le jour suivant, il
prétendit être malade et ensuite il essaya de nous faire comprendre que son père le
tuerait si nous ne lui laissions pas le temps de nous accorder les soins convenables à
notre marche.
Son comportement plein de tempérament finit par nous plaire progressivement.
Il était capable de rester assis pendant des heures et des heures dans notre grande
tente à écouter les notes d’une boîte à musique. Tofik, avec qui il avait noué une
sincère amitié, devait lui recommander tous les jours de ne pas déranger continuellement les hommes blancs. Durant les marches et durant l’installation du campement
il entendait que l’on respecte formellement sa situation de fils du grand Kigeri. Tout
paysan qui se montrait trop curieux lors de son passage était attrapé sans ménagements par les gens de son escorte et devait suivre le convoi en portant des charges
durant toute la journée. Parfois il châtiait lui-même le rebelle avec un bâton plus
haut que sa propre taille.
À proximité de notre campement ses gens établissaient son quartier sans la
moindre considération pour personne. Les habitants des maisons choisies par son
entourage devaient quitter leur habitation et on y installait les bagages de Schirangawe, deux nattes ainsi qu’un grand panier au couvercle pointu. Pendant que son
escorte réquisitionnait tout le bétail que les gens n’avaient pas réussi à cacher convenablement, lui-même venait voir comment nous construisions nos tentes.
Ce système de réquisitions était accepté avec une certaine sérénité par la population wahutu. Les gens essayaient surtout de s’enfuir, mais le solide paysan ne se
décidait jamais à résister aux Wahuma maigres et non armés. Comme nous avons pu
le constater plus tard, ils devaient se réjouir de n’avoir à faire qu’au fils du Kigeri, et
pas au Kigeri lui-même.
Provisoirement je ne me sentais pas la vocation de réagir aux mœurs de ce pays.
Schirangawe veillait généralement à ce qu’on dispose de deux hommes pour porter
une charge et me pria d’interdire à mes soldats de frapper les gens. Le travail de ces
gens était donc léger et après 1 à 2 jours je leur donnai un cadeau et les libérais.
À cette exploitation systématique des porteurs et à la chasse aux chèvres participait toute la jeune escorte de Schirangawe, probablement par pur esprit sportif. Mais
d’autres personnages se mêlaient aux activités en tant que gendarmes officiels, des
gaillards étranges et solides, portant un insigne spécial : une bande frontale en cuir
tirée vers l’arrière par de longs poils de singe. Ces gens sont généralement appelés
Batwa et constituaient une sorte de corps de police d’élite. Chaque gouverneur et
chaque petit chef de district disposaient de plusieurs de ces policiers et nous pou-
606
vions constater qu’ils maintenaient l’ordre public très efficacement quand des
masses de curieux entouraient notre campement, tout comme le ferait tout policier
berlinois dans un cas semblable.
De cette manière nous progressions assez rapidement, toujours vers le nordouest, le sol devenant de plus en plus accidenté. Durant les matinées très claires on
pouvait voir enfin les monts Virunga haut par-dessus les nuages. La première fois
que cela se produisit était le 11 mai dans le camp près de la résidence de Kaware où
l’on pouvait voir dans le lointain une montagne conique dans la direction nordouest4. À l’avenir il me faudra réaliser encore des observations plus précises.
Ruamagana, le 12 mai (1894). – La marche de ce jour m’inquiète d’une certaine
façon car nous avons marché continuellement plein ouest, traversé un marécage
d’une vallée orientée vers le sud et nous campons à 6 kilomètres au sud d’une pointe
de l’étroit lac de Mohasi. D’après les indications de notre guide celui-ci serait alimenté par le Nyavarongo, l’affluent du Congo-Nil, un écoulement, une sorte de bras
mort. D’autres contestent cette donnée et il me semble que toute la configuration du
terrain parle en faveur de ceux-ci, bien que les différences de niveau5 ne contredisent
pas les premiers.
Schirangawe fait des déclarations confuses sur le lieu de résidence de son père.
S’il me faisait faux pas, je marcherais sans hésiter vers le volcan situé le plus à
l’ouest. Il est même incertain que Schirangawe nous accompagne demain. Devant
cette éventualité je me suis procuré moi-même un guide : celui qui vendait des
poules dans le camp et qui est venu se plaindre chez moi du fait que deux porteurs
l’avaient volé. Les biens volés lui furent rendus, les deux voleurs eurent une dégelée
de 25 coups et l’homme fut prié de rester chez nous et de nous guider en signe de
reconnaissance.
Sur les prairies nous constatons beaucoup de troupeaux de vaches (des bœufs
« Sanga » avec des cornes énormes). En bas sur le lac cela fourmille de canards,
d’oies, de hérons et d’ibis. En jugeant d’après le nombre d’épineux il devrait y avoir
des porcs-épics dans la région. Après avoir été arrosés par des averses à 2 heures et
puis à 4 heures, le mauvais temps reprend durant la soirée. Pour la nuit nous avons
prévu deux hommes pour la surveillance des porteurs locaux, et un troisième gardien
pour le bétail que nous hébergeons maintenant dans une ferme car nous n’avons pas
le bois nécessaire pour construire un enclos.
Kischadi, le 13 mai (1894). – La pluie continuelle depuis hier soir nous a contraints de ne lever le camp que durant l’après-midi. Peu avant les porteurs locaux ont
fait une tentative d’évasion et cinq ont réussi à partir. Schirangawe nous a proposés
des remplaçants. En réaménageant les bagages nous sommes parvenus à éliminer
4
5
Appelée jusqu’à présent monts Mfumbiro, bien que Mfumbiro ne désigne que la partie ouest du cône,
tandis que les Wanyaruanda désignent toute la chaîne du Virunga.
L’altitude du lac de Mohasi fut déterminée à 1 460 mètres au-dessus du niveau de la mer, celle de la
Nyavarongo à 1 370 mètres et celle de l’Akagera, là où nous l’avons franchie, à 1 330 mètres, mesurés
à l’aide d’un (baromètre) anéroïde et d’un thermomètre d’altitude de la firme Fuess de Berlin.
607
trois charges. L’état de santé de la caravane est excellent, mais dans la population
nous constatons beaucoup d’inflammations oculaires des suites de l’emploi de
l’herbe et de bois vert comme combustible.
Lac de Mohasi, le 14 mai (1894). – Nous avons réussi après une longue marche
dans le brouillard d’abord et sous un soleil brûlant ensuite, à atteindre le lac via
une crête abrupte de part et d’autre. À première vue ce lac doit avoir une longueur
de 30 kilomètres. Avec ses pointes et ses anses il ressemble au lac des QuatreCantons6.
La densité de la population est remarquablement élevée ici. On y soigne très
bien le bétail car à différents endroits nous avons vu des auges creusées dans la terre
argileuse pour abreuver les bœufs. Schirangawe nous a suivis et m’a offert un taureau blanc, 35 moutons, du beurre et du bois à brûler. Le collier qu’il porte au cou
est constitué de dents de léopards.
Camp de Kibara, le 15 mai (1894). – Nous n’avons quitté le camp précédent
qu’à 2 heures car je voulais faire un tour sur le lac. Le petit esquif pliant nous portait
magistralement Kersting et moi-même. Nous avons traversé les 800 mètres de largeur du lac, sondé le fond (10 m), abattu un faisan et plusieurs canards. Ce cabotage
nous procurait un grand plaisir : on respirait à l’aise sur la belle surface unie de ce
lac de montagne après avoir fréquenté les eaux poisseuses de l’Akagera durant des
mois.
Aujourd’hui nous campons de nouveau à Mohasi, mais sur les hauteurs, dans ce
merveilleux environnement montagneux qui me rappelait presque la haute Bavière.
Seule nous perturbait devant ce paisible paysage nocturne, la dispute entre Ombascha Hamis et sa femme Hassina. Dans ce couple délicieux, la moitié étant une esclave en fugue d’un arabe de Sansibar. Elle était furieuse parce que son homme
devait monter de garde cette nuit-là.
J’interpellais Schirangawe concernant le bruit qui courait au sujet d’armées
d’amazones au Ruanda. Il me dit qu’il est fréquent que les femmes accompagnent
leur mari mais que de toute façon elles ne prennent jamais part aux combats : tout
comme dans ta caravane, ajouta-t-il.
D’un plus grand intérêt est la nouvelle selon laquelle nous aurions à traverser
deux fois le Nyavarongo si nous voulions atteindre le mont Virunga. Du haut d’une
colline Schirangawe nous montra une surface d’eau dans le lointain qui devait être le
confluent du Nyavarongo et de son affluent l’Akanyaru. La question de la source de
l’Akagera reste ouverte : le Nyavarongo et son affluent sont-ils à l’origine de
l’Akagera, ou bien ne sont-ils que des affluents du fleuve que nous avons vu couler
sous nos pieds du haut des monts Dulenge ?
Camp de Nyavarongo, le 18 mai (1894). – En descendant les flancs d’une
chaîne de collines nous voyons à travers une légère brume une large vallée fluviale
dans laquelle le Nyavarongo se faufile audacieusement à travers une étendue maré6
Le lac des Quatre-Cantons se trouve en Suisse.
608
cageuse. En gros il est orienté du nord au sud. Nous traversons une grande étendue
d’euphorbes candélabres en fleurs et nous dirigeons par une vallée transversale vers
le lieu de passage. Deux grands canots d’une capacité de 12 à 15 hommes sont disponibles. Schirangawe reçoit un manteau rouge en cadeau pour fêter ce jour. La rive
est schisteuse et les strates sont orientées nord est – sud ouest et sont inclinés de 60°
vers l’ouest sud ouest. Le temps se maintient au beau.
Kuyugense, le 23 mai (1894). – Nous sommes restés dans le camp de Nyavarongo car il y avait un espoir d’obtenir une certitude sur le lieu de séjour du Kigeri.
J’ai envoyé Mugussagussa en reconnaissance avec un indigène. Comme il n’est pas
encore revenu j’envisage, à la grande fureur de Schirangawe de poursuivre la route
vers le nord-ouest.
Le passage du fleuve n’a duré que la matinée du 19 (mai 1894) grâce à la taille
des canots. Suivirent alors des journées de chasse et de pèche dans les marécages du
Nyavarongo. Vu la faible profondeur du fleuve, les bateliers pouvaient faire progresser les esquifs à l’aide de longues perches sans faire de bruit et tromper le gibier : quatre sortes d’oies, bécasses, paons, ibis blancs et noirs, etc.
Un magnifique crocodile sur lequel Prittwitz et moi-même ouvrons le feu à
80 mètres disparaît rapidement dans les eaux.
Nous étions réellement heureux de pouvoir nous adonner à notre passion de la
chasse sans devoir le payer par de la fièvre ! Mais en nous voyant nous déplacer
dans le marécage avec de l’eau jusqu’aux genoux et dans l’eau jusqu’à la poitrine, le
médecin a jugé bon de nous faire prendre de la quinine. Je ne cite ceci que pour
attirer l’attention sur la nécessité d’être modéré dans l’usage de la quinine car je
connais des gens ici sous les tropiques qui prétendent ne pas pouvoir rester en bonne
santé sans leur dose quotidienne de quinine. Chez nous le plaisir de la quinine doit
rester exceptionnel au même titre que celui de l’alcool.
Durant cette longue attente il fallait trouver des occupations, en dehors de la
chasse, pour tuer le temps. C’est ainsi que mes calculs m’ont apporté la conviction
que le lac Mohasi devait avoir une longueur d’au moins 55 kilomètres. Le fait que
nous ayons à traverser à nouveau le Nyavarongo indique que sa source est située
dans le sud et qu’il fait une boucle majestueuse dans le nord. Encore bien des occasions de rediscuter du système hydrographique du Ruanda ! Le Nyavarongo semble
avoir sa source près de la frontière du Burundi d’après des assertions concordantes.
On situe sa source au mont Kuruhuhe. Si on compare le débit d’eau actuel du Nyavarongo ici dans le nord, alors qu’il est moyen, avec celui de l’Akagera à l’endroit
de notre traversée, on serait tenté de croire ce que disait le vieux passeur du Nyavarongo qui appelait ce fleuve Akagera 7 et non pas Nyavarongo.
Muagissense, le 24 mai (1894). – En poursuivant notre route vers le nord-ouest,
nous fûmes surpris par le changement manifeste de la nature environnante. Jusqu’à
7
Le capitaine Ramsay qui traversait le Rwanda en 1897, tout comme le Dr Kandt, confirment que le
Nyavarongo doit être considéré comme le cours principal de l’Akagera-Nil.
609
présent nous traversions des champs cultivés merveilleusement, gravir des collines
n’offrait pas trop de difficultés, les bananeraies alternaient avec de tendres prairies.
La densité de la population, les champs de haricots, les plants de sorgho parsemés
d’épouvantails (mannequins représentant des tireurs à l’arc) : tout ceci avait suscité
notre admiration. Mais maintenant nous nous trouvions brusquement devant de
magnifiques chaînes de montagne dont les cimes étaient enveloppées de nuages et la
couleur des pentes était d’un noir profond. Il ne fallait pas beaucoup d’imagination
pour accepter l’idée que les sommets les plus élevés étaient couverts de neige, à
nous qui nous trouvions au milieu de ce prestigieux paysage montagneux. Les traces
argentées des torrents de montagne et des chutes d’eau renforçaient cette impression.
Dans une région pareille les efforts d’ascension énormes étaient compensés par
l’image saisissante du paysage. Mais aux pauvres Nègres, à qui de telles impressions
sont étrangères, échappait aussi le sens de la beauté de la nature. Mais au moins
avaient-ils la satisfaction de voir que de grands troupeaux paissaient sur ces alpages
élevés et que même les flancs les plus escarpés étaient cultivés grâce à des terrasses
identiques à celles de nos plantations de vignes sur les flancs des collines.
La chaîne de l’Indisi fut franchie à hauteur d’un col situé à 2 130 mètres
d’altitude. Nous devions en gravir les ravins dans lesquels poussait une sorte de
liliacées isolés particulièrement pittoresques. Le sol était parsemé de mica très pur
de la taille d’une grosse pièce de monnaie. Arrivés sur le sommet venteux nous
avons pris une demi-heure de repos et notre regard errait sur le terrain désordonné et
sur d’épais nuages qui flottaient à nos pieds.
Devant nous s’élevait une nouvelle chaîne de montagnes telle qu’un rempart et
sur ses flancs on apercevait partout les incendies et les gros nuages de fumée dégagés par des villages enflammés. Schirangawe expliquait triomphalement que c’était
son père qui récoltait l’impôt chez les habitants et punissait les récalcitrants. À côté
de Schirangawe flottait notre drapeau noir blanc rouge qui envoyait sa première
menace de la civilisation, aux représentants de la barbarie brutale…
CHAPITRE VII : LE KIGERI
Il y a des jours riches en événements et en espoirs en perspective. Mugussagussa
nous était revenu après avoir été reçu très aimablement au camp de garde du Kigeri.
Assez curieusement il avait retrouvé là bas le vieux Mhuma avec son visage
d’indien. Il s’était joint à nous à Karagwe pour nous conduire vers l’Akagera. Il se
confirme donc que nous avions eu à faire avec un espion et un agent secret du roi.
Entre l’endroit où nous avons constaté la présence du Kigeri le 26 mai (1894), et
l’endroit de sa résidence actuelle s’étendaient encore plusieurs vallées profondes que
nous n’aurions pas pu franchir en un ou deux jours de marche. Une descente dangereuse durant plusieurs heures, par un sentier de montagne rocheux nous ramena de
nouveau sur la Nyavarongo Ici elle coulait du sud vers le nord. Schirangawe essaya
encore une fois de me dissuader de traverser déjà le lendemain, si bien que j’en
arrivais à la supposition qu’il avait obtenue récemment des instructions formelles en
ce sens. Le pauvre garçon était finalement très malheureux et aurait bien versé des
610
larmes amères lorsqu’il m’entendit malgré tout donner l’ordre d’accélérer la traversée.
Mais maintenant toute hésitation, sous les yeux de Luabugiri, serait incongrue et
nuisible à notre prestige.
En vue de l’heure matinale de notre embarquement, nous sommes allés coucher
tôt et vers 9 heures nous étions déjà endormis. Vers 10 heures environ le caporal de
la garde, Juma Ngosi, se précipita soudain dans notre tente et me réveilla en criant :
« le ciel brûle, monsieur » ! Une idée réjouissante me traversa l’esprit : le « volcan !» Mais ensuite en m’habillant, car c’était une nuit froide et humide, je repensais, désillusionné, aux incendies que le Kigeri serait bien capable de poursuivre
durant la nuit.
Je sortis de la tente et poussais un grand cri de joie, car cette clarté rayonnante
ne provenait pas de huttes en feu et il n’y avait plus aucun doute sur le fait que les
monts Virunga étaient des volcans actifs. La partie ouest du cône appelée Kirunga
tscha gongo, semblait être en pleine activité. J’éveillais aussitôt Prittwitz et fis sonner le signal d’alarme destiné aux askaris. Ils accoururent de toutes les directions,
habillés ou nus, mais munis de leur arme et de leurs munitions. Je montrais alors aux
regards étonnés de tous ces gens la lumière dans le ciel et leur expliquai que le but
que nous poursuivions depuis des mois était quasi atteint car il était à portée de
main. Prittwitz commanda alors : Bataillon, rompez les rangs ! Nous trois restions
cependant pour nous serrer la main, et bientôt le camp replongeait dans le profond
silence. Seul, dans le fond de la vallée le murmure de la Nyavarongo caressait nos
oreilles.
Le matin, le passage du fleuve large de 30 à 40 mètres à cet endroit se passa tout
aussi bien que la première fois. On voyait manifestement que les hommes étaient
déjà habitués à la manœuvre. En conséquence les phases d’embarquement et de
débarquement demandaient moins d’attention de notre part et nous pouvions nous
occuper à ravitailler la cuisine en volaille sauvage : canards sauvages et oies. En
rentrant de chasse le passage était terminé. Nous prîmes encore le repas de midi et
puis l’escalade des collines recommença.
Cette fois nous étions accompagnés par une foule comptant des centaines de
sauvages. Ils se déplaçaient à l’écart du sentier et malgré les hautes herbes et les
passages rocheux, réussissaient à garder notre allure.
L’endroit que je choisis pour camper n’était séparé de la chaîne de montagnes
sur le flanc de laquelle j’avais vu brûler les maisons, que par la rivière Satinye. En
haut, sur la crête on pouvait distinguer à la jumelle un ensemble de quelques grandes
huttes rondes : la résidence actuelle de Luabugiri.
La soirée se passa sans incident particulier : le personnel grelottant de froid était
assis autour des nombreux petits feux qui dégageaient une fumée épaisse, à cause du
mauvais bois utilisé. Alors qu’un européen n’aurait pu supporter cette fumée qu’un
bref instant, les gens d’ici ne semblaient ne pas en être incommodés. Mais elle provoquait les nombreuses ophtalmies observées dans la caravane ces dernières semaines. Le cuisinier ainsi que mon serviteur Swedi en étaient atteints et ils étaient
tristement accroupis devant la tente cuisine. Mon autre serviteur, Isa, n’arrivait que
difficilement à retrouver sa bonne humeur. Il y a huit jours il s’était acheté, malgré
l’interdiction formelle, une esclave pour une coudée d’étoffe. Ce comportement
611
méritait une punition sévère sinon le convoi de notre caravane aurait pris une longueur inacceptable. Par conséquent il recevait 25 coups de fouet tous les soirs au
moment de l’appel.
Le matin suivant, le 29 mai (1894), nous étions de nouveau enveloppés de
brouillard. Les tentes gouttaient d’humidité et les charges imprégnées d’humidité
étaient plus lourdes à porter : les porteurs eurent de la peine à progresser sur des
sentiers glissants dans ce parcours très escarpé.
A mi-parcours je décidais d’établir encore un camp avant de grimper vers le Kigeri car Schirangawe me supplia de lui permettre de nous précéder en hâte pour
pouvoir prévenir son père de notre arrivée. Cette fois je trouvais que sa démarche
était justifiée et je marquais mon accord, car ce serait un avantage pour nous que le
Kigeri apprenne à connaître notre puissance ainsi que nos intentions pacifiques par
la bouche de son propre fils.
Nous n’avons donc commencé à gravir le dernier contrefort que le lendemain
matin. Il faisait de nouveau froid et pluvieux. Un vent glacial balayait les sommets et
repoussait les nappes de brouillard vers le haut, nous procurant ainsi une vue sur le
magnifique panorama des hautes terres.
La crête de montagne sur laquelle nous nous trouvions était à une altitude de
2 300 mètres au-dessus du niveau de la mer. Contrairement à ce que nous croyions
au début, elle n’était pas rocheuse. Elle consistait en une série de petites collines
arrondies sur lesquelles poussait en abondance une herbe vigoureuse. En nous approchant nous vîmes sur l’une de ces collines un ensemble de grandes huttes rondes
bien construites et entourées de clôtures tressées.
Je fis faire une halte sur la colline précédant celle-là car Schirangawe venait à
notre rencontre et me dit que son père n’était pas encore prêt à nous accueillir. Je
n’aimais pas cela. Plus il resterait de temps au Kigeri, plus la représentation théâtrale
qui se préparait sans doute devait être élaborée. En effet nous avons gardé un vif
souvenir de l’accueil splendide et la mise en place des troupes chez Kassussura
d’Ussuwi. Et combien l’accueil de l’incomparable et puissant Luabugiri allait être
plus grandiose encore !
Il était pourtant frappant qu’on n’apercevait que peu de monde ici : des Wahutu
mal armés dont l’aspect extérieur ne faisait en rien pressentir la proximité du grand
seigneur.
Finalement l’attente nous sembla quand même trop longue. Je priai Prittwitz
et Kersting de m’accompagner, mis deux pelotons d’askaris en tête et accompagnés
d’un battement de tambours nous franchîmes l’espace découvert entre la ferme principale et le portail d’entrée.
Nous étions sur le point de descendre de nos mulets lorsqu’une apparition remarquable vient à notre rencontre : un homme de grande taille, aussi impressionnant
par sa taille que par son habillement. Ses membres puissants étaient abondamment
garnis de rangées de perles, seules ses hanches étaient couvertes d’une peau tannée.
Ce géant, apparemment un sénéchal ou un maître de cérémonie, vient à ma rencontre et m’ordonne de m’arrêter de façon autoritaire en pointant son bâton blanc
vers le sol. Alors que je le dépasse en le regardant en souriant, ses traits se figent
d’étonnement. Certains de mes gens riant à haute voix, il se retire à grands pas à
612
l’intérieur de l’enceinte pour raconter à son maître notre incroyable mépris pour son
autorité.
Entre-temps nous sommes descendus de nos montures et sommes entrés dans la
cour intérieure qu’à notre grand étonnement nous avons trouvée complètement vide.
Nulle part des guerriers décorés ou des musiciens. À l’extérieur une foule mal armée
qui regarde mes porteurs avec curiosité. Mes askaris et mes serviteurs nous ont accompagnés dans la cour intérieure et se sont mis en place de part et d’autre du portique principal.
A l’intérieur, le même maître de cérémonie vient de nouveau vers moi, mais accompagné cette fois d’un collègue encore plus impressionnant. Nos mains tendues
sont prises en tremblant et les deux géants redisparaissent dans une grande hutte
ronde toute neuve et bien tressée.
Je ne sais pas si c’est surtout un étonnement qui nous animait face à ces statures
gigantesques qui nous rappelaient les contes de fées, ou bien la sensation du comique provenant du contraste entre leur gigantisme et la peur timide de ces enfants
de la nature qui étaient habitués aux ordres des seigneurs et se trouvaient brusquement face à des étrangers qui ignoraient totalement leur dignité.
Nous faisons apporter nos chaises de campagne et nous nous essayons, entourés
de nos serviteurs, exactement devant la porte d’entrée arquée.
Au bout d’un certain temps, plusieurs dignitaires quittent la hutte, et finalement
apparaît, penché à cause de la faible hauteur de l’arcade, hésitant et nous regardant
timidement, le tant redouté Kigeri lui-même.
On lui apporte un tabouret bas, complètement garni de perles de verre sur lequel
il s’assied lentement. Schirangawe s’accroupit à sa droite et Tofi, qui n’arrive pas à
dissimuler une certaine anxiété, à sa gauche. Le sol est couvert de nattes.
Pendant que quelques cruches de pombe8 sont disposées devant le Kigeri, nous
avons le loisir de l’observer lui et son entourage.
Luabugiri et ses parents proches sont assurément à compter parmi les personnages les plus importants qui vivent sous le soleil, et, transposés en Europe, ils susciteraient une admiration9 extraordinaire. Nous avons déjà eu souvent l’occasion de
mettre l’accent sur la taille des Wahuma, mais si en général les membres de ce
peuple de gardiens de bestiaux sont maigres et souvent d’un aspect terrifiant, nous
avons trouvé ici des formes corporelles merveilleusement proportionnées. La peau
est d’un brun très léger et le fait de l’enduire de graisse lui donne un éclat particulier. Le seul vêtement de ces géants, d’ailleurs caractéristique pour le Ruanda, est
une longue bande de cuir de chèvre finement tannée fermée sur le devant par des
cordons blancs et bruns qui pendent presque jusqu’au sol. La protection des hanches
du roi consistait presque entièrement en une broderie de perles dont les couleurs
étaient disposées très esthétiquement dans un arrangement coloré : blanc, rouge et
bleu. Des amulettes autour du cou, ainsi que d’innombrables bracelets tressés finement et des anneaux de cheville complétaient son habillement. La tête était presque
8
9
Dans ce cas-ci, breuvage à base de bananes.
Pendant sa traversée du Rwanda le capitaine Ramsay a fait des mensurations dans la suite du Kigeri et a
pu constater des tailles de 2m et même 2,20 m.
613
entièrement rasée, subsistait seule une crête semblable à la chenille des vieux
casques bavarois.
Les traits du visage de Luabugiri étaient particulièrement beaux. Autour du front
il portait une couronne de feuilles vertes, son regard sensuel et les traits cruels de sa
bouche rappelaient instinctivement la tête de certains césars romains. Ses mouvements étaient indolents et dans tout son comportement on remarquait qu’il avait
quasi perdu l’habitude de marcher et devait être porté généralement.
Nous attendions patiemment que Luabugiri, fidèle à son habitude, commence à
aspirer sa pombe à l’aide d’un fin tuyau. Nous commencions une conversation cérémonielle qu’il interrompait parfois par des grognements pour s’étonner de la blancheur de notre peau. À plusieurs reprises, il demanda à voir nos genoux, tellement il
lui paraissait incroyable que tout notre corps soit blanc.
La première fois qu’il nous a vus, son fils Schirangawe s’était montré beaucoup
plus homme du monde dans l’expression de son étonnement. Galamment il nous a
même dit que si dans notre pays les femmes avaient une peau aussi blanche et que si
l’une d’entre elles venait au Ruanda, on la porterait sur les mains à travers tout le
pays.
On peut remarquer que le jeune homme était déjà inconsciemment plus proche
de la civilisation que les gens de son pays. Sa grande compréhension et son grand
intérêt pour tout ce qu’il a vu chez nous au sujet de la culture européenne, ainsi que
son esprit éveillé, permettent de croire à la probabilité qu’une future occupation du
pays serait bénéfique si un jour il pouvait succéder à Luabugiri 10. Sans hostilité ni
protestation, sa succession à la tête du pays est peu probable. Luabigiri est encore
dans la pleine force de l’âge et il a 90 enfants. Durant notre visite, Schirangawe était
humblement accroupi aux pieds de son père : il poussa visiblement un soupir de
soulagement lorsque je me préparais à partir et demandais qu’on me désigne un bon
emplacement de camp.
La petite colline voisine paraissait convenir à ce but et peu après nous étions installés à notre convenance.
Depuis notre tente, portes grandes ouvertes nous pouvions observer une large
vallée avec de belles fermes et d’appétissantes bananeraies, et nous trouvions remarquable le fait que Luabugiri ait justement choisi la colline la plus haute et la plus
inhospitalière de son pays pour y faire construire une nouvelle résidence.
Nous l’avons manifestement surpris dans ses projets de construction, car tous les
bâtiments étaient neufs et certains n’étaient pas encore achevés. Les roseaux qui
avaient servi à construire sa maison étaient encore presque verts et le peu de personnel qu’il a rassemblé ici autour de lui semblait être venu en renfort peu de jours
avant notre arrivée. Les huttes étaient tressées à l’endroit où il y avait des roseaux et
du bois et les panneaux étaient transportés par 20 à 50 porteurs vers la colline. Vu de
loin ces toitures en déplacement ressemblaient à des tortues géantes aux membres
innombrables.
10
D’après Ramsay, Mibambwe, le successeur de Luabugiri, fut assassiné après un règne très bref. Juhi lui
succéda en 1897.
614
Pour renforcer la confiance de Luabugiri je décidais de lui rendre une nouvelle
visite, mais en grand tralala comme naguère chez Kassussura en Ussuwi. Je tenais à
en apprendre autant que possible sur ce pays, mais le roi lui-même n’accordait de
l’intérêt qu’à notre personne et à notre équipement, si bien qu’il y avait peu à apprendre à son sujet. Lorsqu’il vint nous rendre visite, il était curieux comme un enfant et semblait plaisanter sur notre compte avec son entourage, provoquant leur rire
forcé.
Cette fois son habillement était différent de celui des fois précédentes : il portait
une sorte de diadème avec des perles brodées, bordé de longs cheveux de singe vers
le haut et vers le bas une série de cordelettes garnies de perles qui pendaient devant
son visage, si bien qu’il pouvait à peine voir à travers. Son visage paraissait moins
enflé et avait un aspect d’indien. Sur le chemin de retour sous une averse continuelle
il utilisa des étoffes qu’il avait sans doute fait acquérir à Karagwe, pour protéger son
corps trop choyé.
Le plus grand de cette famille de géants était Kaware dont nous avons traversé
la province sur les rives du lac Mohasi. En général ces gens avaient un comportement sans gène : lors de notre rencontre précédente son intimité commença à me
peser. Luabugiri lui-même, le sanguinaire, craint par tout le monde nous montra une
toute autre face.
En possession d’une toute puissance despotique qui, selon les connaisseurs du
pays, même la puissance de l’Uganda n’égalait pas, il n’avait pas jugé nécessaire de
s’associer avec une puissance armée protectrice. Il n’avait encore aucune idée sur la
nature et sur l’effet des fusils et ainsi disparut la crainte que l’étranger avait inspirée
à sa nature sauvage, intacte de toute culture extérieure.
Il eut ensuite l’idée de tirer le plus de profits possibles de ces étrangers non invités. Des idées commerciales prirent naissance en lui. Il décida en conséquence
d’adopter une position d’attente en faisant des cadeaux. Les 7 cruches de « pombe »
et les 44 chèvres qui nous furent offertes peu après notre arrivée, ne correspondaient
pas, et de loin, à nos besoins. Vu la puissance du donateur, c’était un cadeau assez
lamentable. Sur ces hauteurs toute nues il n’y avait rien à acheter, et si je voulais
prolonger mon séjour ici, je devais m’en remettre au Kigeri.
A ma demande répétée d’obtenir une fourniture de vivres il fit donner la réponse
suivante : il est habitué de recevoir d’abord et de donner ensuite, principe auquel il
ne tenait pas à déroger actuellement, d’autant moins qu’il avait appris beaucoup de
choses, de la bouche de son fils Schirangawe, sur la quantité de trésors que je transportais dans mes bagages.
Les négociations durèrent encore toute une journée, si bien que mes gens devinrent inquiets. Ils m’envoyèrent une députation de négociateurs qui me poussaient à
céder. Naturellement je ne cédais pas et dis clairement à la délégation que notre
position était la bonne et qu’elle était mûrement réfléchie, même si elle devait conduire à des complications militaires. A l’Arabe Abdallah qui se montrait particulièrement virulent, je devais expliquer encore plus clairement qu’il était particulièrement lâche. Il semblait prendre ce reproche singulièrement à cœur car par après il
revint secrètement dans ma tente et me déclara avec emphase, à la manière arabe : je
ne suis pas un lâche, et si tu me commandes, seigneur, de mettre ma main au feu
615
je le fais immédiatement. Avait-il déjà entendu parler d’un certain « Mucius Sclhvola ! »
Si j’ai parlé plus haut de la possibilité de complications militaires, il n’en était
pas encore question maintenant. Cependant une salve tirée sur la résidence située à
500 mètres aurait suffi pour qu’on nous apporte le Kigeri sur les mains, et qui sait si
le peuple tyrannisé ne nous avait pas applaudi comme libérateurs.
Mais il y avait encore une autre faiblesse chez ce potentat superstitieux, et en
particulier sa timidité devant les sinistres volcans de son pays.
L’intention que j’avais énoncée occasionnellement de grimper à son sommet
l’avait fait ricaner avec commisération. Le moment était arrivé de démontrer notre
pouvoir sur la magie du feu.
Deux fusées éclairantes tirées vers le haut ce soir-là suffirent déjà à le rendre
plus servile. Deux chargés de mission vinrent de la part de leur seigneur pour me
demander soucieusement quelles étaient mes intentions. Ils promirent également de
la nourriture et la mise à notre disposition de porteurs pour le lendemain. Dès le
matin Schirangawe vint nous rendre visite pour admirer les cadeaux attendus. Puis
vers midi vint une nouvelle légation avec 2 bœufs, 64 chèvres et 29 porteurs. Ainsi
les relations étaient de nouveau engagées et devinrent encore meilleures à la suite de
mes cadeaux : on m’envoya deux magnifiques défenses d’éléphant et une vache
donnant du lait.
Nous débutâmes ensuite les préparatifs du départ. Car si le volcan exerçait une
véritable attraction quotidienne avec ses lueurs de feu vespérales, mes gens souffraient excessivement du froid et de l’humidité sur ces hauteurs.
Nous ne quittons pourtant pas ces lieux sans regrets. Même si beaucoup
d’anecdotes partiellement grotesques au sujet du Kigeri, étaient des phantasmes, la
vue de ce puissant potentat dans toute son originalité avait fait sur nous une forte
impression.
Luabugiri est un des derniers piliers du despotisme de l’Afrique centrale. Il a
gardé la nature nomade dont il a hérité, et comme véritable dominateur d’un peuple
qui menait naguère une vie de bergers, il parcourt encore tout le pays, comme le
faisaient nos rois au Moyen-âge, ne vit jamais plus de deux mois dans un même lieu
et se construit tous les ans une nouvelle résidence.
Si c’était voulu de sa part, ou bien pur hasard, que nous l’ayons rencontré sur les
hauts plateaux, je l’ignore. En tous cas la nature sauvagement romantique du pays
montagneux créait un cadre pittoresque dans lequel la figure géante du roi prenait
une allure de conte de fées à nos yeux.
Avant de continuer le récit de mon voyage, qu’il me soit permis de citer encore
quelques observations générales sur le peuple et le pays du Ruanda, tirées de mon
carnet de notes.
L’histoire du Ruanda est sombre et mythique. La difficulté majeure sur laquelle
on bute dans toute recherche sur les temps anciens, est le manque de compréhension
des indigènes pour le concept du temps. Nous entendons parler de grandes migrations de peuplades hamites depuis l’Ethiopie et des pays « Galia » vers le sud-ouest
avec de grands troupeaux de vaches aux longues cornes. Ils ont dominé les pays
situés entre les grands lacs. Il est impossible de savoir si ces grands bouleversements
remontent à 200, 500 ou 1 000 ans.
616
Un empire puissant, « Kitara », dont parle déjà Speke, a existé en tous cas. Son
centre de gravité est à chercher aux environs de l’emplacement de Unyoro. La dynastie régnante à ce moment s’appelait les Wakintu dont descendent aussi les rois de
l’Uganda. Et si nous apprenons maintenant, par les légendes des Waganda, que le
premier Kintu provenait du nord, que les dimensions de son corps constituaient une
apparition surhumaine11, les statures géantes des Kigeri et de ses grands ne doiventils pas nous venir instinctivement à l’esprit : l’apparence extérieure de ces personnes
est si différente de celle des gens du pays qu’ils dominent et leurs proportions corporelles ne semblent plus convenir à nos temps actuels.
Par ailleurs nous entendons parler de trois branches dominantes de la famille des
Ruhinda dont la première possédait les pays de Karagwe et de Mpororo, la deuxième
Ihangiro et la troisième Ussuwi. Ruhinda de Ussuwi que nous avons déjà évoqué
dans un chapitre précédent étendait ses conquêtes vers le sud jusqu’aux états de
Wassumbwa. Urundi qui touche l’Ussuwi à l’ouest est dominé par la lignée des
Mwesi.
Tous ces états se sont pourtant plus ou moins disloqués au cours du temps, soit
par l’extinction de la lignée, soit par des révolutions internes ou par des attaques
extérieures. Seul le Ruanda, sous la domination de la lignée des Wahinginia 12, n’a
pas simplement maintenu son pouvoir, mais il continue à l’accroître d’année en
année.
Si le Ruanda constituait un jour une part de l’empire de Kitara, ou s’il en était
indépendant et existait conjointement, ou si les ancêtres des Kigeris étaient apparentés aux Ruhinda ou aux Wakintu restent des suppositions. Le père de Luabugiri
s’appelait Mtara. À sa propre mort, les puissants du pays choisirent un successeur
dans sa lignée. À notre grand regret nous sentions que les chances de notre ami Schirangawe d’être choisi parmi ses 89 frères et sœurs comme successeur au trône
étaient très faibles. Le Kigeri lui-même nous désigna ses frères Rubega et Lutavagisch comme successeurs probables.
Que la parenté du souverain devienne souvent statthalter, nous l’avons déjà
constaté souvent. Les autres Wahuma occupent souvent les positions de sous-chef,
ou bien ils vivent souvent dans des grandes fermes ou s’occupent de l’élevage des
bovins.
À côté de la race dominante, nous trouvons la grande masse de ceux qui de tous
temps ont occupé la terre et la cultivent, les Wahutu d’origine bantoue. Ils ont habité
plusieurs pays et portent différents noms en fonction du pays où ils sont établis : les
Wakiga dans la province actuelle de Lukiga, les Wakissaka dans la province de
Kissaka.
La superficie du Ruanda actuel peut être estimée à 15 ou 20 000 kilomètres carrés. On peut préciser les frontières du pays comme suit : à l’est par le cours de la
Kagera-Nil, au sud on entre dans le domaine de l’Urundi en franchissant la rivière
de l’Akanyaru, à l’ouest le pays s’étend jusqu’au lac Kivu par le grand fossé tectonique d’Afrique centrale, et dans le nord il s’étend jusqu’à l’autre côté du volcan
11
12
Dr. C. Peters, L’expédition allemande d’Emin Pacha.
Selon d’autres renseignements, aussi Waschambwa.
617
Virunga où se trouveraient les forêts dans lesquelles les chasseurs du Kigeri chasseraient les éléphants.
En tout et pour tout le Ruanda comprend les plus hautes étendues formées par
les montagnes schisteuses des régions situées entre les grands lacs et constitue un
pays merveilleux qui doit être considéré comme l’un des plus beaux et surtout des
plus féconds de l’Afrique. Et comme dans les pays tropicaux la notion de fécondité
va bien souvent de pair avec celle d’insalubrité. Le Ruanda constitue une exception
remarquable. Altitude et climat sont ici des facteurs décisifs. Vu l’altitude moyenne
du pays (1 800 m – 2 000 m) il doit assurément être considéré comme étant exempt
de fièvre, et notre expérience confirme ceci pleinement. Qu’on rencontre malgré tout
dans le pays le plus sain des endroits de faible étendue où des eaux stagnantes, ou
bien des inondations provoquent des germes infectieux, cela nous pouvons le constater partout, même dans notre bienheureuse Europe.
Nous avons pu observer récemment que dans le sud-ouest de l’est africain allemand, au nord du lac Nyassa, des régions très prometteuses connues depuis bien
longtemps et dont des agriculteurs et éleveurs allemands assureront sous peu une
production efficace dans des champs fertiles. De même nous voyons ici au nordouest du Ruanda des terres d’une valeur inestimable qu’il est actuellement difficile
d’atteindre en partant des côtes maritimes, mais qui, vu la fertilité du pays, son climat frais et la densité de sa population, deviendraient une possession de grande
valeur dès qu’une liaison confortable et bon marché serait établie.
En ce qui concerne la fécondité du sol dans son ensemble, je ne suis pas à même
d’arriver à une conclusion définitive. Pour une étude détaillée sur les caractéristiques
du sol, la nature des produits, les prévisions de rendement d’une culture rationnelle,
il nous faudrait au moins autant de temps que celui dont nous disposons pour
l’ensemble de notre exploration de l’Afrique centrale. Par la force des choses, mes
informations ne peuvent donc être que des ébauches. Si l’on en juge par le rapport
entre la densité de la population et de la fécondité du pays, le Ruanda est sans conteste à compter parmi les plus riches états de l’Afrique centrale 13. Les fermes succèdent aux fermes, entre lesquelles on trouve avec peine un bout de terrain qui ne soit
pas consacré à la culture ou au pâturage.
La configuration du relief du pays comporte quelques variétés. Alors que les territoires de l’est et du sud ont plus le caractère des haut plateaux, couverts pour un
quart par de riches forêts de bananiers, ces dernières sont moins abondantes dans le
nord-ouest où le terrain prend de l’altitude. Dans ces formations montagneuses
abruptes les endroits qui ont pu être rendus utilisables sont d’une étendue limitée.
On n’y trouve pas d’alpages, mais on y cultive des haricots, des patates douces, une
espèce de sorgho rouge sucré, mais avant tout des pois.
Ici, le ciel veille lui-même de la façon la plus généreuse pour que tout y prospère
de la façon la plus favorable. Le Ruanda doit être considéré comme un pays très
pluvieux. Les pluies semblent être réparties de façon assez régulière sur l’ensemble
de l’année. On n’y distingue pas réellement une saison sèche et une saison des
pluies. Des vents de montagne frais rafraîchissent le voyageur durant les chaleurs de
13
Le capitaine Bethe qui a parcouru le Rwanda en 1898 estime sa population à 2 millions de personnes.
618
l’heure de midi et les températures du soir et de la nuit 14 nous rappellent les journées
agréables d’un automne dans notre patrie allemande.
Ce qui nous frappa le plus durant notre traversée de ce pays heureux, c’est
l’absence de villages et la pénurie de bois à construire et du bois à brûler. Les deux
phénomènes pourraient être en corrélation. En effet, ce qui a de tout temps poussé
les gens à s’organiser en villages, c’est la nécessité de se protéger des agressions
extérieures. Pour se faire, il faut disposer de bois solide servant à installer des palissades protectrices. Voilà ce qui manque justement au Ruanda. Ceux de la race des
« grands » dans les montagnes frontalières de l’ouest possèdent des forêts de bambous et peuvent se permettre le luxe d’établir de belles enceintes qui ressemblent
davantage à des clôtures destinées au bétail qu’à un moyen de défense du site.
Si la population d’origine bantoue, les Wahutu, s’était organisée en villages dans
les temps anciens, il ne m’est pas possible d’en juger. De toute façon, il était dans
l’intérêt des envahisseurs Wahuma, de faire disparaître ces villages s’ils existaient,
et de les imiter eux, les éleveurs de bétail par excellence qui vivent dans des fermes
et des huttes isolées.
Il est probable que les seigneurs actuels du pays n’ont jamais eu à se mesurer à
un envahisseur qui les aurait obligés à prendre plus de mesures de sécurité. Ils sont
évidemment un peuple guerrier, mais le Kigeri satisfait le caractère combatif de ses
sujets en dehors des frontières et il conquiert ainsi un pays voisin après l’autre. À
l’intérieur du pays les seigneurs et les asservis ont acquis des mœurs et usages acceptés de part et d’autre. L’armement et l’habillement du Mhuma et du fermier sont
pratiquement les mêmes. Les lances que nous avons trouvées ont une très mauvaise
finition : la pointe dénonce un art de la forge peu avancé et la poignée est en général
courbée et noueuse, ce qui est compréhensible vu le manque de bois. On apporte un
plus grand soin à la fabrication d’épées en bois. Les arcs sont de taille moyenne et la
pointe des flèches est une simple lancette. Au total nous avons vu remarquablement
peu d’armes.
L’outil caractéristique du Ruanda est un couteau, servant d’arme et d’outil et
qu’un homme emporte quasi toujours en quittant sa hutte. C’est une espèce de faucille représentée en fin du chapitre VI. La poignée est en bois ou en fer, souvent
ornée d’anneaux en cuivre : elle est souvent très longue. Je possède un tel couteau
long de 1m, 50.
L’habit des hommes est fait d’étoffe d’écorce ou de peau. Il est jeté par dessus
une épaule, ou bien il est maintenu ensemble par une ceinture. Le pagne bien décoré
et pourvu de cordelettes tombantes, tel que le portait le Kigeri, semble être un habit
de fête. Les Wahutu le portent également. Mes étoffes de coton étaient demandées
de tous côtés. Les femmes portent toutes le pagne tanné. Beaucoup d’entre elles
étaient coiffées d’une large bande jaune clair enroulée autour de la tête. On nous a
dit que c’était la parure de celles qui étaient enceintes.
14
Il ne peut évidemment pas être question d’établir des statistiques moyennes durant une traversée rapide
du pays.
619
Dans la vie de famille des Wanyaruanda, la femme semble occuper une position
beaucoup plus influente que d’habitude dans les peuples d’Afrique centrale. Dès le
début de notre séjour nous avons pu observer à quel point les femmes nous saluaient
de façon indiscrète : sans façon elles poussaient leur mari simplement de côté et
nous portaient hommage en s’agenouillant et en élevant leurs mains vers nous.
L’esprit de famille est de toute façon peu développé : continuellement on présentait
à mes gens des enfants à acheter.
Mari et épouse exécutent ensemble les travaux des champs avec le sarcloir. Les
garçons immatures gardent les troupeaux de vaches des Wahuma et les chèvres et
moutons des Wahutu fortunés. Les cornes des bovidés sont souvent tellement
longues qu’on se demande comment ces bêtes arrivent à les porter. Malheureusement ici la peste bovine a sévi également et la richesse des troupeaux a reculé sérieusement.
Nous n’avons pas découvert grand-chose sur la vie spirituelle des Wanyaruanda.
Une véritable adoration de Dieu n’existe pas : leur religion consiste dans la peur
superstitieuse d’un être supérieur. Chacun porte des amulettes au cou pour repousser
des maladies sournoises. Des magiciennes parcourent le pays pour conjurer les esprits mauvais. L’une de ces dames, une horrible sorcière repoussante, vint nous
rendre visite dans notre camp. Elle était surtout intéressée à nous soustraire des cadeaux par ses charmes occultes. Elle ne s’éclipsa qu’au moment où je fis moi-même
une mise en scène en déballant mon appareil photographique.
D’un être suprême à qui on attribue une influence sur les événements de la nature, on n’a pas l’air d’en avoir une notion claire. Nous avons trouvé malgré tout une
coïncidence avec les représentations que s’en faisaient les nègres de la côte. Tout
comme ceux-ci, à hauteur du fleuve Bubu, attribuaient le tremblement de terre aux
bœufs de Dieu, les Wanyaruanda attribuaient les roulements de tonnerre du volcan,
qu’on entendrait d’ici, au beuglement de bœufs géants. Nous comprenions cette
acception en songeant que la possession de grands troupeaux de bœufs est le symbole de la richesse et donc de la puissance pour les noirs. Il n’est donc pas étonnant
qu’ils attribuent des bœufs surnaturels à l’être le plus puissant.
Les notes qui suivent contiennent la suite des événements de notre voyage jusqu’au pied de la montagne de feu.
Vendredi, le 1er juin 1894. – Nous étions dans les monts Tschingogo. Une pluie
légère tomba durant la dernière nuit de présence chez le Kigeri. A partir de 2 heures
du matin un tambourinement se fit entendre en face, ni confus et ni monotone, mais
sonore, clair : l’accord des tambours devint en fin de compte un concert mélodieux.
À partir de nos lits nous écoutions avec plaisir et ne prîmes pas en mal la perturbation de notre sommeil.
Nous avons levé le camp au lever du soleil. Luabugiri et Schirangawe étaient
peut-être encore entrain de cuver leur vin, mais nous ne les vîmes pas.
La marche allait de pair avec des efforts terribles. Au début nous nous sommes
égarés car le guide promis par le Kigeri arriva trop tard. C’était Burahanda, le gros
maître de cérémonie qui nous avait reçu si pompeusement devant la ferme du Kigeri.
Le caractère de la région devint de plus en plus sauvage. Des sommets de quartz
surgissaient de toutes parts. L’état des chemins empirait, toutes les rivières étaient
620
enflées. Soudain les bananiers disparurent et dès ce moment la terre était couverte de
fougères de plusieurs mètres de hauteur. Dans les vallées on revoyait des grands
arbres, un spectacle oublié depuis longtemps. Dans le lointain un peuplement forestier garni de lianes tombantes. Dans les pauvres villages de montagne on cultive du
ricin, des pois et du tabac. Les palissades sont construites à partir de belles tiges de
bambous. La population est manifestement composée d’un type d’hommes très
vigoureux.
Dans notre camp situé à 8 000 pieds au-dessus du niveau de la mer nous nous
enveloppons dans de grosses vestes tricotées et dans des manteaux : nous gelons
malgré tout. Heureusement nous trouvons du bois de chauffage à foison ici. Il est
probable que nous arriverons plus haut encore demain dans les montagnes. Ensuite
nous aurons en face de nous une descente très raide nous a-t-on dit. Nous nous trouvons manifestement sur la limite est du grand fossé tectonique d’Afrique centrale.
Lundi, le 4 juin (1894). – Pour des raisons particulières, je dois résumer la description des deux dernières marches. Nous campons aujourd’hui aux frontières du
pays de Bugoie, donc plus bas et déjà de l’autre côté des grandes montagnes de
ceinture et la caravane est à bout de force suite à des efforts quasi inhumains.
Prittwitz ainsi qu’une grande partie du personnel ne sont toujours pas sortis des
montagnes pour les raisons suivantes : le samedi nous avons quitté le camp de
Tschingogo vers 9 heures du matin et tout en grimpant nous sommes arrivés sur la
crête de la montagne que les aborigènes appellent monts Mirongero. A notre grande
surprise, nous y trouvons une végétation remarquable et fort intéressante : des forêts
de bambous verts. Des troncs pourris sont couchés en travers de la piste à éléphants
que nous suivons si bien que les couteaux et les haches des askaris ne chôment pas.
Nos jambes s’enfoncent dans la boue visqueuse jusqu’aux genoux. A partir de
1 heure commence la descente. Mais la densité des bambous ne prend pas fin. A
3 heures la pente devient tellement raide que nous glissons littéralement vers le bas
dans un mélange d’eau et de boue. Je me fais réellement des soucis au sujet de la
longue file des gens qui me suivent. Il faut trouver un emplacement sec à tout prix
car le jour baisse déjà. Il est hors de doute qu’au moins la moitié de la caravane
devra rester sur place. La piste a disparu totalement et nous suivons le lit d’une rivière sauvage dont l’eau glacée nous mouille jusqu’aux genoux. Nous poursuivons
ainsi durant une heure. Sans plus me préoccuper de la caravane je continue avec
l’avant-garde car il importe surtout de trouver une place dans les broussailles pour y
établir le camp de nuit, y faire de grands feux pour donner un signalement à ceux qui
se seraient égarés et de construire une « boma »15 afin de pourvoir y réunir les animaux qui nous restent. Tous ces travaux doivent être exécutés durant la nuit noire
bien que nos membres soient quasi raidis par le froid. Nous aussi sommes sans tente
car les porteurs qui sont complètement épuisés nous suivent à une distance énorme,
guidés par nos sonneries de trompette ou nos coups de feu. À 1 heure du matin le
Docteur arrive enfin dans le camp et nous apprend que le gros de la caravane se
trouve encore sur les hauteurs où ils ont dû établir un camp.
15
En Afrique équatoriale « Boma » signifie fortification souvent cruciforme.
621
Dans la grisaille de l’aurore je lève le camp avec tous ceux qui sont disponibles,
environ 200 hommes. Nos guides ne connaissent pas la distance des prochains établissements. Je laisse Prittwitz ici avec deux pelotons de soldats pour recueillir les
retardataires et nous suivre avec une caravane recomposée.
Nous continuons notre lente progression dans une forêt de bambous immenses.
Le contraste des troncs de bambous verts hauts de 25 mètres et de leur couronne de
feuillage gris argentée est d’une beauté impressionnante. Il tombe de nouveau une
pluie froide. La force des porteurs diminue de façon inquiétante et les soldats commencent aussi à être fatigués. Ils doivent non seulement ouvrir la route à coup de
hache, mais aussi surveiller étroitement les 20 porteurs indigènes. Pour moi-même,
le fléchage et le dessin du parcours sont deux activités qui ne peuvent cesser à aucun
moment et deviennent quasi impossibles car la pluie trempe mon carnet de notes et
l’eau s’est même infiltrée dans mon compas.
Dans une clairière je pends à un arbre des instructions destinées à Prittwitz afin
qu’il établisse son camp ici, sauf si des circonstances extraordinaires l’obligeraient à
prendre d’autres mesures. Nous mêmes essayerions d’atteindre le plateau pour assurer l’alimentation.
Finalement nous avons atteint une région habitée hier vers 3 heures. Prittwitz
n’est arrivé qu’aujourd’hui à 11 heures. Les pertes que nous constatons provisoirement sont moins importantes que prévu. Il manque une charge contenant des perles
en verre ainsi que 30 chèvres. C’est relativement peu, mais tout est imprégné d’eau,
cassé ou couvert de boue et beaucoup de réparations seront nécessaires. Beaucoup
de fusils à charger par la gueule sont remplis de boue. La pluie ne cesse de tomber
sans arrêt.
Mardi, le 5 juin (1894). – Aujourd’hui c’est jour de repos. Le district dans lequel nous nous trouvons appartient à la province de Bugoie et s’appelle Keschero.
Au début les habitants étaient timides, mais bien vite ils sont devenus tellement
effrontés dans les prix qu’ils demandaient que j’aie dû interdire de les payer en
étoffe. Abdallah est chargé de payer en petites perles rouges.
Le pays produit cette espèce de sorgho rouge sucré, des patates douces et
quelques bananiers. Ces arbres disparaissent là où débutent les bambous. Nous n’en
avons jamais vus à partir de 1 900 mètres.
La contrée a perdu complètement son caractère montagneux. Vers l’ouest se
trouve le lac Kivu : avant-hier nous en avons pu en observer quelques échancrures à
la jumelle. Nous n’avons pas pu nous faire une idée sur l’étendue du lac. Plein nord
nous observons de nouveau notre but durant la nuit: une colonne de feu, ce qui me
contraint de laisser provisoirement le lac sur notre gauche.
Mercredi, le 6 juin (1894). – Campement à côté de Mukanam en terrain plat sur
lequel nous remarquons des pierres de basalte et des coulées de lave vitrifiées. Nous
avons donc atteint une terre volcanique. Entre des monticules nous avons de nouveau pu observer une partie du lac Kivu. Les formes du volcan sont toujours voilées
dans les nuages et les brumes. À notre grand regret nous constatons que depuis trois
semaines nous marchons vers les monts Virunga sans jamais voir simultanément
plus de deux des sommets sûrement marquants. Je ne vois jamais ni le soleil ni les
622
étoiles si bien que je suis dans l’incapacité d’établir une localisation astronomique.
Aujourd’hui également il pleuvine et comme les jours précédents, nous ressentons
de légères secousses sismiques.
Jeudi, le 7 juin (1894). – Une marche de 6 heures en direction du nord nous
amène au pied du majestueux volcan, et plus précisément sur son flanc sud-est.
Jusqu’à présent les indigènes donnaient différents noms à la montagne, mais ici tous
les avis sont concordants : on l’appelle « Kirunga tscha gongo ». On nous donna des
explications sur le sens de cette appellation. « Kirunga » signifierait en gros
« rond », et comme l’ensemble de ces volcans est appelé « Virunga », c’est bien la
forme ronde des cratères qui a été déterminante pour leur dénomination. « Gongo »
désignerait un lieu où on offrirait des sacrifices.
A l’est du Kirunga on vit fugitivement deux autres monts coniques dont l’un serait situé dans la région de Kissigali et dont l’autre porterait le nom de Karissimbi. Il
nous semble plus haut que le Kirunga avec un sommet plus pointu et des formes
plus anguleuses. Il paraît manifestement couvert de neige.
Hier soir les lueurs rouges du volcan étaient d’une intensité extraordinaire, mais
l’origine de la source lumineuse semble curieusement être située latéralement, vers
l’ouest du sommet.
Un nuage de vapeur plane au-dessus du Kirunga. La montagne elle-même est
d’un noir charbonneux. À notre gauche, dans le sud, nous apercevons entre
d’innombrables collines et vieux cratères, de larges lignes lacustres qui brillent dans
les couleurs chatoyantes du crépuscule. De l’autre côté, à l’ouest, nous apparaît une
chaîne de montagne énorme enveloppée dans une brume bleuâtre qui s’étire du nord
vers le sud, et tout comme le plateau sur lequel nous nous trouvons, elle se termine
vers l’ouest. Elle court parallèlement aux montagnes que nous avons franchies ces
derniers jours. Actuellement il n’y a plus aucun doute : nous nous trouvons bien sur
le socle de la fosse tectonique de l’Afrique centrale.
Durant notre marche de ce jour, le temps nous a traités de façon plus raisonnable
que durant la traversée sauvage et romantique des monts Mirongero. Il est tombé
peu de pluie cet après-midi mais l’air est humide et brumeux. Notre parcours traverse des champs de lave, des petits cratères et nous sommes environnés de roches
volcaniques fragmentées. Presque partout une mince couche d’humus recouvre la
roche. Les prairies alternent avec des cultures de sorgho peu soignées. Les huttes des
habitants ont un aspect extrêmement négligé. Par manque d’autres matériaux de
construction, elles sont construites sur des tiges de sorgho à moitié pourries. Les
portes sont remarquablement larges. Une clôture enclave des groupes de deux ou
trois habitations, et à l’intérieur de cette enclave se trouve une hutte à provisions
pansue. Ces pauvres habitations sont environnées de bananiers que de nombreux
haubans empêchent de se renverser. La population nombreuse et curieuse est vêtue
de peaux de chèvre maintenues en place par des courroies passant sur l’épaule
droite.
L’un de ces chefs de village mhuma portait un pagne en peau de léopard et exhibait un bouclier en rotin de forme ovale garni d’une bosse au centre : nous n’en
avions pas encore vu un pareil au Ruanda ! Un membre de son escorte était muni
d’un instrument de musique à 8 cordes et de forme creuse.
623
Le site du camp est un emplacement malsain et sera déplacé demain par Kersting vers un endroit plus élevé pendant que Prittwitz et moi gravirons le volcan.
Les préparatifs pour le lendemain nécessitent quelques modifications dans
la répartition des charges, ce qui provoque un désordre artistique dans la grande
tente : sur la table centrale on voit pêle-mêle les journaux de campagne, une boussole prismatique, un baromètre anéroïde, des cartouches, des flacons remplis d’acide
phénique, l’histoire d’Angleterre de Greens, le « Saint Antoine » de Wilhelm Busch,
une caisse de naphtaline, etc.
Pendant que j’écris Prittwitz fait fabriquer des crosses de fusil et fait exécuter la
révision de toutes les armes. Kersting examine la santé et la force des 20 personnes
que j’ai choisies pour nous accompagner demain pour résoudre une des plus grandes
énigmes de l’Afrique.
CHAPITRE VIII : LES VIRUNGA (…)
CHAPITRE IX : SUR LE LAC KIVU
Samedi, le 16 juin 1894. – Notre camp est situé idéalement, tout près de la
plage nord du lac Kivu. Les tentes sont montées à quelques mètres de la rive et lorsque nous rabattons les portes des tentes, une légère brise marine parcourt l’espace
d’habitude si chaud et si étouffant. Sous nos pieds un tapis d’herbe, mais tout près,
dans l’eau, surgit la roche délavée qui forme à perte de vue une écume blanche sur le
bord du miroir bleu. Souvent cette ligne est interrompue par de petites langues de
terre couvertes de buissons dont les branches effleurent la surface du lac. Sur notre
droite fleurit un bocage sombre de chandeliers euphorbes, tandis que devant nous et
vers le sud la surface lacustre s’étend jusqu’à l’infini, révélant quelques îles qui
s’évanouissent vers l’horizon. Les montagnes qui encadrent le lac à l’est et à l’ouest
semblent tomber à pic vers la surface maritime. Leur apparence fit remonter notre
mémoire vers des images semblables qu’il nous fut donné de voir le long des côtes
méditerranéennes de l’Italie du nord en quittant l’Europe.
La limpidité des flots nous invite à la baignade et malgré les mises en garde des
indigènes au sujet des crocodiles, on vit bientôt s’y ébattre une foule de nageurs et
de nageuses.
Nous vivions des belles journées pleines de plaisir et lorsque nous prenions un
repos, assis devant nos tentes à la tombée du jour, pour tout l’or du monde nous
n’aurions échangé notre bain de mer primitif contre la station thermale la plus sélecte d’Europe.
Mais bien vite nous sommes redevenus conscients que nous nous trouvons au
cœur du continent noir.
Peu après la tombée du jour, nous venons de nous mettre à table pour prendre
notre repas du soir, lorsque soudain nous distinguons plusieurs coups de feu provenant du camp.
624
Nous nous précipitons hors de la tente, demandons nos armes et nous hâtons
vers nos postes de garde situés aux trois côtés du camp. Les cris des hommes et les
pleurs des femmes ne font que croître mais c’est en vain que j’essaye de comprendre
la cause de tout ce chaos et de ces tirs car dans l’obscurité il n’y a pas moyen de
distinguer un adversaire. Les cris des gens et le vacarme des coups de fusil couvrent
notre voix et rendent tous nos ordres inopérants. Pour finir, quelque peu hors du
camp, je bute sur le sous-officier Adam dont le peloton au complet bien aligné tire
salve sur salve au commandement de son chef. Après l’arrêt des tirs, j’apprends
donc enfin ce qui paraît être la situation.
Les très chatouilleux Somaliens semblent avoir tiré les premiers coups
d’alarme et notamment, comme ils le prétendent, sur quelques sauvages armés qui
se faufilaient entre leurs tentes. Sur quoi une masse d’indigènes armés de lances
ont surgi de tous les côtés hors des champs de sorgho, mais ils se sont enfuis sous
les tirs de fusil. On nous amène en effet un homme blessé par un coup de lance et
des flèches sont fichées dans les tentes.
Ce soir on ne peut en apprendre d’avantage : l’excitation des gens est trop forte
comme si leur imagination ne leur avait pas encore procuré toutes les représentations
d’adversaires imaginables. Nous attendrons donc jusqu’à demain matin pour en
savoir plus. Provisoirement et pour éviter encore une plus grande confusion en cas
d’un renouvellement des attaques, je fais exécuter quelques exercices d’alerte. Je
charge Prittwitz de renforcer les gardes. Le bétail qui se trouve dans un enclos
proche est ramené dans la proximité du feu nocturne du camp. Le camp se rendort
dans un sommeil profond. On n’entend plus que les gardes qui s’annoncent toutes
les 10 minutes ainsi que le ressac régulier suivi du retrait de l’eau.
(…)
625
DOCUMENT N° 48
Rapport du Capitaine Langheld
au sujet de son voyage au Rwanda en 189416
Le Capitaine raconte, dans ce récit, son voyage au Rwanda, entre le 11 juillet et le 24 septembre 1894. Il traversa le Karagwe et le Mpororo dont leur population avait conservé son indépendance vis-à-vis du mwami du Rwanda. Durant son
voyage, le Capitaine distribuait des lettres de protection et des drapeaux. Au Rwanda, non loin du lac Muhazi, il rencontra Kabare, beau-frère du mwami Rwabugiri.
Voilà un rapport que Mgr Hirth a dû lire très attentivement et qui a dû exciter son
désir d’aller sans tarder au Rwanda. Peut-être même que ce rapport l’a influencé
dans sa vision du Rwanda.
Concernant son voyage vers le Ruhanda, Langheld, chef de compagnie, rapporte
de Muanza le 26 septembre 1894:
Excellence, en toute obéissance et soumission, j’ai l’honneur de vous faire rapport de mon expédition qui m’a permis de voyager dans le territoire qui est sous
mon commandement.
Le 11 juillet (1894), j’ai quitté la station de Bukoba. Parce que l’expédition se
déplaçait d’abord dans le district de Bukoba, Monsieur le Lieutenant Richter
m’accompagnait. A part nous deux, Européens, l’expédition était constituée de
51 soldats, 92 porteurs et d’un canon de 3,7 cm. Monsieur le Lieutenant von Rappard, chargé de la station de Bukoba en l’absence de Monsieur le Lieutenant Richter, nous accompagnait jusqu’au village arabe Kitengule, pour apprendre à connaître
la situation de ce lieu. Ce village s’est agrandi encore depuis l’an dernier d’une façon significative. Il me donne l’impression que quelques éléments mauvais ont immigrés ici durant l’année dernière. A cause de dettes ou d’autres événements, ils ont
une raison de ne pas s’établir à Tabora, Udjiji ou à la côte. Les gens ont un grand
nombre de palabres à régler qui ne concernent très souvent que des peccadilles à
propos de l’imposition des taxes par les Anglais et du blocage du chemin des caravanes à Buddu. Excellence, je vous en ferai rapport à part.
Le 17 juillet (1894), nous quittons Kitengule à pied. Le même jour, Monsieur le
Lieutenant von Rappard retournait à Bukoba.
16
W. LANGHELD, « Ueber einen Zug nach Ruhanda », in Deutsches Kolonialblatt, N° 6, 1895, pp. 7174. Traduit de l’allemand par le Père. O. Mayer.
626
La marche nous mène à travers les montagnes du Karagwe, via Mtagata, vers la
contrée d’Iwanda où nous traversons la Kagera. Nous nous sommes accordés
quelques jours de repos aux sources chaudes de Mtagata pour chasser quelques rhinocéros et approvisionner la caravane avec de la viande. Quand nous avons repris la
marche, la population s’enfuyait généralement devant nous. Les quelques indigènes,
peu nombreux, que nous rencontrions l’expliquaient par la croyance largement répandue que nous venions pour faire la guerre, le sultan Kakieto du Karagwe ne
s’étant pas encore acquitté d’une promesse qu’il avait faite à un arabe et que je lui
avais commandé de régler l’an dernier. Je déclarai aux gens qu’ils n’avaient pas à
avoir peur à cause de cela, parce que j’avais accordé un nouveau délai au sultan pour
régler la dette. Le sultan s’empressa alors de satisfaire à ma demande ; ainsi, je
n’avais pas de raison pour intervenir. Il s’agissait donc d’une reconnaissance de
dette : un Arabe Ferhan Ben Issman, surnommé Kipilepile avait troqué un grand
nombre d’étoffes, il y a longtemps, pour de l’ivoire. Mais il n’avait rien reçu parce
que le sultan prétendait ne point disposer d’ivoire. Il décida alors que le sultan aurait
à payer la valeur correspondante en bétail. Mais, depuis l’an dernier, il avait fait
patienter l’Arabe par des excuses et vaines promesses.
Nous passons la Kagera les 25 et 26 juillet (1894) et nous traversons, jusqu’au
13 août (1894), les pays du Mpororo et Uthumbi dont les sultans Kasiliwombo,
Lugulama, Kalassi, Makobolo et Mulamila ont reçu des lettres de protection à leur
demande. J’envisageais avancer vers l’ouest jusqu’au Mfumbiro, mais sa position
est indiquée faussement sur la carte ; il doit être situé sensiblement plus au sudouest. A cause de cela, le 13 août, le jour où nous mettions pied au Ruhanda, je
décidai d’établir un camp et d’envoyer Monsieur le Lieutenant Richter pour explorer
le Mfumbiro. Le 10 août, nous avions rencontré le commerçant d’ivoire Stokes et,
selon ses indications, le Mfumbiro devait être situé dans le nord-ouest du Ruhanda.
De l’expédition de Monsieur le Comte von Götzen, nous n’entendions que du
positif : elle avait traversé l’Uswi, le Ruhanda vers le lac Kifere17 et elle voulait de là
pénétrer au Kongo. Les trois Européens de l’expédition seraient en bonne santé. Fait
curieux : pendant ce temps, le Mfumbiro avait diminué son activité d’une façon
significative et les indigènes déclaraient que le Comte Götzen en avait éteint le feu
et ils nous demandaient de réactiver le Mfumbiro.
Le Lieutenant Richter commença sa marche le 14 août (1894) et il revint vers le
21 de ce même mois. Parce que le détachement de Monsieur le Lieutenant Richter
était fatigué et qu’il y avait à proximité du camp du gibier, nous restions encore deux
journées en repos pour approvisionner l’expédition avec de la viande.
Nous débutons notre marche le 24 août (1894) pour retourner à Muanza en traversant le Ruhanda, le Kischaka18, l’Uswi selon mon plan. Nous avions reçu du chef,
17
18
Kifere à lire Kivu.
Kischaka à lire Gisaka.
627
des guides qui nous dirigèrent vers le sud-est pendant deux jours. Mais le matin de la
3ème journée, ces guides avaient disparus. Nous pûmes, avec beaucoup de peine,
convaincre quelques indigènes ivres de nous guider. Ils nous emmenèrent au sultan
Kawale,19 une vieille parenté de Kingeles20, le grand sultan du Ruhanda. Celui-ci
nous accueillit très bien et il nous fournit généreusement de la nourriture. Il nous
promit de nous donner comme guide son Premier ministre, appelé Katikero. Celui-ci
apparut dès le matin et, au lieu de nous guider vers le sud-est, selon la direction à
prendre, il nous guida vers le nord-est. A mes remarques, il déclarait que nous devions prendre cette direction pour éviter les montagnes. Parce qu’il continuait le
lendemain de nous guider dans cette direction et qu’il s’appliquait trop à la bouteille,
je décidai, le 29 août (1894), de marcher vers l’est, sans guide, et d’arriver sans
délai à la Kagera. Je soupçonnais qu’on nous guidait intentionnellement dans une
fausse direction pour nous empêcher de visiter le sultan Kingeles21 ; à cause de son
imagination de sauvage, celui-ci craignait la magie d’un étranger européen et il
voulait éviter de faire connaissance avec des Européens.
Le 31 août (1894), nous arrivions dans le pays Katoma. La population de cet
endroit n’a pas de chef. Ils sont, selon leur dire soumis, à Njawingi 22. A la vue des
Européens qui sont pour eux une nouveauté, ils affluaient en grand nombre et déposaient leurs armes ; ils nous saluaient comme pour les dieux Njawingi, en applaudissant fortement. Mais cette crainte révérencielle n’empêcha pas quelques individus
ivres de frapper nos porteurs qui cherchaient du bois de chauffage près du camp. Je
les menaçai énergiquement. Le lendemain nous continuâmes notre marche vers l’est.
Après environ une heure de marche, quelques indigènes attaquèrent nos gens, cette
fois avec des lances. Ils blessèrent un porteur, légèrement au visage. Un soldat cependant qui esquivait la lance en sautant rapidement de côté, eut son pantalon tranché. Je fis rassembler la caravane sur une colline et j’envoyai Monsieur le Lieutenant Richter avec 30 hommes avec l’ordre, comme punition, de dépouiller ces gens
de leur bétail. Monsieur le Lieutenant Richter accomplit cette tâche avec grande
habilité et il leur prit 20 pièces de grand bétail et environ 180 pièces de petit bétail.
Après, il n’y a plus eu d’affrontement parce que les indigènes, ayant vu l’efficacité
de nos armes à feu, exprimaient leur colère uniquement en rouspétant. Quand Monsieur le Lieutenant Richter eut été de retour, je fis continuer la marche et je pris en
charge la sécurité arrière de la caravane. A quelques-uns des indigènes, je faisais
dire par interprète, qu’ils viennent dans notre camp pour négocier la paix.
Nous avons encore traversé un marais de papyrus qui fait frontière et nous établîmes le campement dans le territoire de Lugalamas, un sultan de Mpororo. Nous
avions campé chez lui déjà le 28 juillet. Le jour suivant, nous prenions du repos pour
pouvoir entrer éventuellement en négociation avec les indigènes de Katoma. Mais
tous s’étaient enfuis.
19
Kawale à lire Kabale.
Kingeles à lire Kigeri.
21
Kingeles à lire Kigeri.
22
Njawingi à lire Nyabingi.
20
628
Le 3 septembre (1894), nous continuions notre marche vers l’est et la Kagera
fut atteinte à Iwanda le 6 septembre (1894). L’expédition avait duré plus longtemps
que prévu, et c’est la raison pour laquelle je décidai de retourner directement à Bukoba ; aussi, pour y transmettre le bétail razzié. A cause du bétail, j’avais moi-même
longé la Kagera, alors que le Lieutenant Richter marchait à travers les montagnes.
Le 14 septembre (1894), j’arrivai à Kitengule, puis le 18 de ce mois, à Bukoba
où je trouvai la station et le district dans un ordre parfait, sous la direction de Monsieur von Rappard. Je m’embarquai le 20 septembre et j’arrivai à Muanza dans la
nuit du 23 au 24 septembre.
Tous les pays qui furent traversés par l’expédition présentent très souvent le
même type d’organisation de l’état et de leur population. L’état est fondé sur une
même base de monarchie absolue avec parfois une noblesse forte. Le sultan est
presque toujours descendant d’une vieille famille de Mpima. Parmi eux, quelquesuns seulement semblent avoir le droit au pouvoir, être les seigneurs qui commandent. Le sultan est un maître absolu pour la population, constituée de deux classes,
les Wawelu et les Wahima.
Les Wawelu, probablement la population originelle, portent dans les différents
pays des noms différents ; c’est le peuple des travailleurs. Ils cultivent les champs,
cependant que les Mpima méprisent tous les travaux, sauf le soin de leurs bétails. Le
Mwelu est apparemment peureux de nature. Sans cela, les Wahima, vu leur petit
nombre parmi une forte population de Wawelu, ne pourraient pas exercer un tel rôle
dominant comme ils le font effectivement. Les Wawelu étaient probablement, lors
de la pénétration des Wahima, divisés en de nombreuses tribus et ils ne pouvaient
pas résister à une foule de gens unis, devenus forts par la consommation de beaucoup de viande. Les Wahima ont ainsi soumis tous ces peuples et ils les ont rendus
ce qu’ils sont actuellement : une population laborieuse, sans exigences, qui ne font
que travailler pour leurs maîtres. Pourtant, les gens sont libres ; ils ont leurs propres
petits maîtres ; ils se font la guerre d’une vallée à l’autre, qui se termine généralement sans verser le sang. Parce qu’ils se limitent à leur propre territoire, ils sont, à
priori, ignorants de leur alentour le plus proche. On peut comparer leur mentalité à
celle des paysans allemands du Moyen Age.
Les Wahima sont un très beau peuple, d’agréable apparence, pas seulement aux
yeux des Nègres mais aussi pour l’œil critique des Européens. Le Mhima est élancé,
svelte avec mains et pieds admirablement bien formés. Il réunit dans son extérieur
l’apparence vigoureuse d’un être humain naturel avec l’apparence classique et belle
d’une statue de Praxitèle. Rien d’étonnant que, par leur prestance, ils se soient imposés à des cultivateurs qui étaient comme rabougris par leur lutte pour le pain quotidien. Outre leur supériorité personnelle, les Wahima ont à leur avantage, comme
mentionné ci-dessus, une grande cohésion parmi les petites tribus dispersées. Ce
qu’ils disent eux-mêmes de leurs origines n’est pas établi avec certitude. Ils indiquent un pays dans le nord-est où se trouvent de grandes montagnes blanches et où
la lune se trouve une force nouvelle et prend sa belle lumière blanche. En conquérants, ils ont su très habilement utiliser, à leur avantage, une foi ancienne aux es-
629
prits ; l’ont-ils introduite eux-mêmes ou l’ont-ils trouvée sur place ? je ne me prononce pas là-dessus.
Dans tous ces pays, existe la foi en un grand Dieu ou à l’esprit Njawingi. Celuici fait tout, sait tout, voit tout. J’ai demandé une fois à un indigène où serait leur
Njawingi. Il me répondit aussitôt : « Je ne le sais pas, peut-être qu’il est assis actuellement sous ta chaise ». Leurs prêtres sont principalement de vieilles femmes qui,
par la danse, l’extase, le sacrifice et la prophétie, communiquent avec lui.
Les Wahima désignent cet esprit comme leur ancêtre et, de ce fait, ils jouissent
d’une estime superstitieuse. Je m’explique ce phénomène ainsi : les Wawelu ne
peuvent pas expliquer, alors qu’ils sont les plus nombreux, comment les Wahima, en
nombre inférieur, ont été capables de les soumettre. C’est, d’après eux, qu’ils sont
d’origine supraterrestre.
La nature superstitieuse des Wawelu est telle qu’ils ont déposé leurs armes
quand ils nous ont vus ; ils disaient de nous, les Européens, que nous étions Njawingi et ils nous honoraient par de bruyants applaudissements. La superstition des Wahima ne semble pas être moins grande. Kingele, le sultan suprême du Ruhanda, a
évité deux fois une rencontre avec moi par une sortie ressemblant à une fuite. Il
semble qu’il l’ait fait, uniquement parce que les sorciers lui avaient déclaré qu’il ne
serait pas bien pour lui d’être vu par un Européen. En fin de compte, il craignait
moins le regard d’un Européen que l’utilisation éventuelle de nos armes, spécialement de notre canon automatique dont l’effet était assez retentissant pour des sauvages qui n’ont jamais été touchés par la culture. Moi-même j’estime que les Wahima, face à nos armes, sont les mêmes adversaires que les Massai, c’est-à-dire pas
très dangereux.
Le pays que l’expédition a traversé présente, dans sa partie principale, de hautes
montagnes avec des cimes jusqu’à 3 000 mètres, sauf que, vers le lac Albert, le pays
descend vers une plaine ; une autre plaine est formée par la vallée de Kagera. Dans
les vallées, il n’est pas rare de trouver des marais de papyrus. On trouve au Ruhanda
un lac de montagne d’une extraordinaire beauté. Il mesure 10 km en longueur et
5 km en largeur. Le Kagera est uniquement navigable juste un peu au-dessus de
Kitengule parce qu’il y a, au-delà, beaucoup de rapides. Le pays est bien cultivé ;
même sur les pentes les plus raides, il y a des champs. La population est très nombreuse, c’est le pays le plus peuplé que j’ai vu en Afrique de l’est. On voit peu de
contrées non cultivées. Malgré cela, paraît-il, les éléphants ne seraient pas rares dans
l’ouest du Ruhanda. Les régions non cultivées et non habitées sont très souvent
couvertes d’une dense forêt vierge où on trouve des traces nombreuses d’éléphants.
Les pluies semblent être extrêmement abondantes ; d’ailleurs, les indigènes disent
eux-mêmes qu’il pleut toute l’année. On cultive principalement les petits pois, les
patates douces, le « matama », l’éleusine et un peu de bananes. J’enverrai un croquis
de la marche de l’expédition une fois celle-ci achevée.
Notre état de santé a été tout à fait satisfaisant. Malgré ou peut-être parce que
nous n’avions pas de monture et que nous devions faire toute l’expédition à pied,
nous, les deux Européens, nous nous portions très bien. Mais, manquant de prudence
j’ai versé, sur mon pied gauche, de l’acide de Carbol non dilué. Cela a provoqué une
brûlure qui me gênait beaucoup en marchant.
630
L’état de la troupe noire et celui des porteurs a aussi été excellent. A l’exception
de quelques Soudanais, personne ne souffrait de la fièvre ; par contre, des plaies aux
pieds n’étaient pas rares, surtout pendant la marche à travers les champs de lave du
Mfumbiro. Un porteur a été mordu aux pieds par une hyène, pendant la nuit, dans le
campement, mais la blessure a bien guéri sans laisser de séquelles.
L’expédition a touché des régions parfois très riches en gibier. Nous avons abattu : 2 éléphants, 11 rhinocéros, 1 hippopotame, 1 babouin, 8 zèbres, 107 diverses
antilopes et 48 volailles. L’approvisionnement de la caravane fut particulièrement
facilité par le succès de cette chasse ; autrement, la viande serait souvent devenue
rare.
Mes investigations sur Emin Pascha n’ont pas eu de succès, à mon regret. A la
Kagera et au Mpororo, les gens pouvaient encore se souvenir de lui, mais, au Ruhanda j’entendais uniquement qu’un Européen est passé à l’ouest du Ruhanda à
travers la forêt vierge vers le sud avec des fusils comme les nôtres. Je crois que
l’Européen mentionné était bien lui parce que l’époque indiquée correspondait avec
le départ supposé de Pascha du lac Albert. De plus, il semble être certain qu’il voulait, après le départ de Dr Stuhlmann, marcher à travers la forêt vierge vers Kassongo au Kongo où il a trouvé la mort.
631
DOCUMENT N° 49
Extrait de la lettre de Mgr Hirth du 20 février 1896
à son frère, l’Abbé Ernest23
Pour satisfaire la curiosité de son frère, Mgr Hirth lui décrit quelques-unes de
ses difficultés rencontrées : la maîtrise quasi impossible de quatre langues différentes utilisées à Kamoga, la monotonie de la vie missionnaire et une population qui
s’intéresse peu à la religion. Il explique ce manque d’intérêt par l’organisation
politique particulière de la région du Bukumbi. A son avis, la civilisation y est inconnue des gens.
N. D. de Kamoga. Bukumbi, 20 Février 1896
Mon bien cher frère,
Si comme par chez vous, il faisait au Nyanza, au moment où je vous écris, un
froid de loup qui obligerait tout le monde à se cacher dans des chambres bien fermées ; si de plus nous avions les longues soirées d’hiver, peut-être n’aurais-je pas
tardé si longtemps à vous écrire. Mais au sud du lac où je me trouve pour quelque
temps nous sommes plutôt en plein été, et rien ne nous contraint à rester dans nos
huttes, si ce n’est peut-être le soleil qui ne nous ménage guère.
(...)
En ce moment, il m’arrive une singulière chose pour la langue ; je me trouve
dans une station où il me faut bien dix fois par jour parler quatre langues toutes
différentes. Comme depuis bien longtemps je n’ai plus fait ici de séjour prolongé,
j’ai dû oublier probablement chacune des quatre, et il m’arrive en attendant que je
me sois retrouvé, de parler souvent un langage incompréhensible, parce que tous les
mots se brouillent.
Et bien, pour vous écrire, je suis au moins dans le même embarras ; non seulement les mots ne viennent plus, mais surtout les idées ne se présentent plus. Je ne
puis pas comprendre ensuite que vous preniez plaisir à notre pauvre vie de nègre,
qui ne paraît au fond guère plus variée que votre vie de Vicaire. Cependant puisque
vous me dites encore que nos plus simples faits et gestes vous intéressent, je vous
parlerai un peu de nos Noirs.
Vous savez que ceux du sud du lac ne sont pas des plus avancés pour la religion.
Groupés en petites peuplades tout à fait indépendantes les unes des autres, il leur
23
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 20 février 1896 à son frère, l’Abbé Ernest, N° 096042-096045.
632
manque cette cohésion politique qui nous a été d’un si grand secours au nord du lac,
où il a suffi de faire pénétrer la religion dans la seule capitale de l’Uganda pour la
faire passer sûrement ensuite dans de grandes provinces. La civilisation, même la
plus primitive, est ici absolument inconnue, et on ne sait par où entamer des gens par
trop bornés.
(…)
J’arrête forcément cette lettre sans cesse interrompue depuis bientôt huit
jours : c’est vous dire aussi qu’il faudra savoir m’en pardonner tout le décousu.
On dit bien toujours qu’il faut savoir se faire tout à tous, mais en attendant, je
n’ai encore pas pu saisir, comment en se donnant tout aux Nègres, on puisse encore
se donner tout à vous, sinon peut-être par la prière et le souvenir du cœur.
Quant à vous écrire souvent avec tant d’acolytes aux cheveux crépus autour de
vous ce n’est pas toujours facile.
Rappelez, je vous prie, bien cher frère, toute ma reconnaissance aux chers bienfaiteurs et agréez pour vous-même et toute la famille l’expression de mon plus affectueux dévouement en N. S.
Jean-Joseph
des Pères Blancs
Vic. ap. Ny. m.
633
DOCUMENT N° 50
Extrait de la lettre de Mgr Hirth du 14 août 1896
à son frère, l’Abbé Ernest24
Monseigneur note quelques réflexions sur la difficulté que représentent les
langues nombreuses, sur la fragilité des santés souvent mises à l’épreuve et sur les
fréquents changements du personnel missionnaire. On peut donc y voir quelques
aspects de la pensée missionnaire de Mgr Hirth.
N. D. de Kamoga (Bukumbi), 14 Août 1896
Mon bien cher frère Ernest,
Il y a quelques jours je vous ai promis une lettre ; mais je crois bien que je vous
aie promis plus que je ne puis tenir. Malgré tout, j’essaie, vous ne m’accuserez pas
au moins de manquer de bonne volonté.
Depuis plusieurs mois ma grande occupation a été surtout de composer dans la
langue au sud du lac les livres nécessaires pour l’enseignement des catéchumènes et
des néophytes. Nous ne sommes pas bien avancés sur ce point quoique la mission
d’ici compte plusieurs années déjà d’existence. C’est que les Pères après avoir vaincu les premières difficultés des langues d’ici ou bien mourraient prématurément ou
bien devaient être changés de station. Et puis vous ne sauriez croire quelles difficultés l’on a pour arriver à écrire et à parler un peu correctement ces langues si nouvelles, quand il n’existe encore ni dictionnaire ni grammaire. Ce qui arrêtait beaucoup de missionnaires aussi, c’est que dans ce coin de pays se rencontrent trois
langues qu’il faudrait apprendre simultanément : il y a de quoi arrêter une petite
bonne volonté ordinaire.
(...)
Au sud du lac nous commençons seulement et la race n’est pas la même. Ces
jours-ci j’ai pu, après de longs efforts, entrer en relation un peu plus suivie avec les
tribus les plus au sud de cette race généreuse qui nous a donné les Bagandas. Elle est
intéressante à tout point, et plein d’espoir, si toutefois nous pouvons prévenir les
protestants. Nous avons cette race dans l’Usindja qui fait face à l’Usukuma, et se
trouve au sud ouest du lac. Nos premiers missionnaires avaient essayé même de se
fixer dans l’Usindja ; l’un d’eux avait pu faire le pacte du sang avec le chef de ce
pays, c’est-à-dire qu’il était devenu comme le frère de sang de ce chef, à la suite
24
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 14 août 1896 à son frère, l’Abbé Ernest, N° 096048-096050.
634
d’une cérémonie que vous avez vue décrite souvent déjà ; mais la mission proprement dite ne put prendre alors. Tous les efforts des missionnaires se portant toujours
sur les Bagandas au nord. Aujourd’hui que ces derniers forment tout un peuple chrétien peut-être nous aideront-ils un peu à gagner ceux de leurs voisins qui sont encore
en retard.
Nos braves Basindjas ont bien une petite idée de Dieu qui chez eux s’appelle
« Rugaba », le « distributeur » de tous les biens ; mais beaucoup le confondent un
peu avec le soleil. Ils croient surtout aux mauvais esprits et leur font souvent des
sacrifices. Il y en a qui sont préposés aux forêts, d’autres au lac, d’autres aux cultures... On prie quelque fois Rugaba en battant surtout des mains. Il y a quelques
croyances à l’âme aussi, mais aucune idée des devoirs de celle-ci envers Dieu. Nos
gens admettent la métempsycose ; les âmes des défunts reviennent parmi les vivants
assez souvent, et alors les sorciers font faire des sacrifices par les parents du défunt,
jusqu’à ce que l’âme de celui-ci soit entrée dans le corps d’un des parents.
Nous avons quelque espoir de pouvoir entamer un peu cette intéressante race
dont je commence la langue en ce moment ; mais il nous faudrait gagner à notre
cause le chef surtout et c’est là le difficile. Pour cette race, le chef est tout et a une
autorité absolue, contrairement à ce qui se passe chez les Basukumas, où les chefs
n'ont presque nul pouvoir, nulle influence. Chez les Basukumas avec leur liberté
effrénée, il faudra toujours glaner les âmes une à une, tandis que chez les Basindjas
le chef nous emmènerait tout son peuple en masse.
Par ici les immigrations de peuples sont encore à la mode. Le fond même
de toute la race à l’ouest du lac est venu autrefois du Nord d’après leurs traditions ;
mais ce fond un peu abâtardi déjà a été renouvelé par une nouvelle immigration qui
daterait de 100 ans à peine. Ces derniers ont tout l’air d’être parents des Abyssins dont j’ai vu jadis de nombreux échantillons en Égypte et à Jérusalem. Avec leur
intelligence supérieure ils se sont emparés du pouvoir partout où ils se sont établis ; ils posent partout comme des dieux au milieu de leurs sujets, tout comme
l’empereur de Chine qui se dit Fils du Ciel. Ces chefs par ici sont toujours salués du
titre de Rugaba ; ils sont pontifes en même temps que chefs politiques, gouvernent et
font la guerre. Ils ont leurs ministres et toutes fonctions réglées comme dans nos
pays civilisés.
Priez et faites prier pour que nous pénétrions bientôt chez quelques-uns de ces
chefs. Quoiqu’ils n’aient quelquefois pas 100 000 sujets ils se croient grands, et
entourés de plusieurs centaines de guerriers qui prodiguent les adulations, ils font
bien peu de cas tout d’abord du pauvre missionnaire qui n’est suivi que de quelques
pauvres serviteurs.
Dans le chef le plus voisin, j’ai pu faire pénétrer un de nos orphelins rachetés
jadis et élevé à la mission. Il est originaire de ce pays, et est arrivé à temps pour
baptiser sa vieille mère mourante. Il a envoyé son plus jeune frère tenir sa place dans
notre orphelinat. Notre catéchiste travaille en secret ; personne ne soupçonne ses
intentions. Il faut de la prudence pour forcer les portes de Satan.
Depuis huit jours, Dieu nous a fait un nouveau signe pour entreprendre ce pays.
Notre ancien ami, qui avait fait le pacte de sang avec la mission autrefois, a été tué
et remplacé par un neveu qui ne nous est pas précisément favorable. Mais cette révolution nous a valu d’avoir au Bukumbi 3 des enfants de l’ancien chef, et parmi ces
635
enfants se trouve l’héritier légitime. Tous sont à la mission et demandent à se faire
instruire. Qui sait les vues de Dieu!
Je m’arrête et garderai sans doute de nouveau le silence pendant assez longtemps, car j’ai devant moi près de six mois de voyage. Je ne connais nullement encore la partie du Nyanza qui forme ce Vicariat méridional, je crois seulement qu’il
est grand comme 30 ou 40 fois votre Ober-Elsas. Voyez donc s’il y a de quoi se
démener!
(...)
Mes amitiés respectueuses à Mr. le Recteur. Croyez-moi vôtre, toujours bien affectionné frère dans le Cœur de N. S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
636
DOCUMENT N° 51
Extrait de la lettre de Mgr Hirth du 2 décembre 1896
à sa tante, Sœur Clémentine25
Mgr Hirth se plaint du manque de missionnaires pour la tâche à accomplir : « On nous appelle et on nous veut sincèrement… », mais il précise que cela
s’applique aux petits, aux pauvres, à ceux qui souffrent « et ils sont nombreux par
ici ». Une nuit, il est tombé, par hasard, sur une petite colonne d’esclaves.
N.D. de Kamoga, 2 Décembre 1898
Bien chère tante,
Depuis trop longtemps déjà, je n’ai pu vous écrire : vous ne sauriez croire tout
ce que j’ai trouvé ici de travail en rentrant d’Europe. Quand une mission est bien en
train et que tout marche régulièrement, il est facile de se procurer un peu de calme
ou au moins régler sa besogne de manière à trouver un peu de temps pour tout ; mais
quand il faut commencer une oeuvre et tout créer à la fois sans aide, sans ressources,
alors il est difficile de n’être pas débordé. C’est ce qui m’arrive dans ce Vicariat qui
est censé tout nouveau puisque c’est depuis mon retour seulement qu’il a été séparé
du reste du Nyanza.
Grâce à Dieu, beaucoup a été fait déjà depuis une année. Il y avait en 1895 une
station seulement, un peu ancienne et une autre en voie seulement de formation, et
cela dans un pays qui est aussi grand ou plus grand que le tiers de la France. Aujourd’hui nous avons trois stations qui fonctionnent bien et une quatrième à laquelle
on travaille. Nous avons de plus, plusieurs stations accessoires, où fonctionnent nos
catéchistes noirs, visités de temps en temps seulement par des missionnaires.
Que n’avons-nous du secours en hommes et en argent ? Nous ferions dix fois
plus vite encore, car ce ne sont pas en général nos Nègres qui refusent la grâce, mais
ce sont les missionnaires qui manquent pour aller semer la bonne parole de
l’Evangile.
25
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 2 décembre 1896 à sa tante, Sœur Clémentine, N° 096054 096056.
637
Je l’ai constaté depuis 4 mois surtout que j’ai passé presque tout entier à courir
les parties du Vicariat les plus rapprochées du lac. Sans doute nous avons quelques
pays encore qui ne veulent pas de la religion, mais dans beaucoup on nous appelle et
on nous veut sincèrement. Ce que je dis là, ce n’est pas aux chefs que cela
s’applique, mais c’est aux petits, aux pauvres, à ceux qui souffrent et ils sont nombreux par ici ; ceux-ci savent bien qu’ils n’ont qu’à gagner à la présence du missionnaire qui bientôt les habillera, les guérira, les soulagera et au besoin les défendra.
Les chefs par contre avec leurs sorciers font bien toujours le possible pour nous
éloigner ; ils croient ordinairement que nous ne chercherons qu’à leur enlever leur
autorité ; et ils sont tout à fait rares ceux qui font comme ces 3 chers petits Noirs
dont je parle longuement dans la lettre adressée à l’Abbé Ernest.
Ce qui arrête beaucoup aussi les chefs et les grands c’est que tous abusent beaucoup trop de leurs sujets les plus faibles, les enfants et les femmes, que le missionnaire a hâte partout de consoler et d’instruire afin de les libérer ensuite de cette espèce d’esclavage où ils gémissent tous. Ah ! Que ne pouvons-nous faire davantage
pour les femmes et les enfants! Partout où nous nous présentons, ce sont eux qui les
premiers viennent à nous, et retiennent les vérités que nous enseignons. Combien on
voudrait pouvoir les soulager mais nos moyens, hélas ! sont si réduits.
Dans un de mes plus récents voyages, je suis tombé de nuit sur toute une troupe
de malheureux esclaves, que les traitants venus de bien loin, traînaient depuis des
mois déjà à leur suite pour aller les vendre à la côté comme un vil bétail. Il y avait
13 filles et un garçon. Ces pauvres, surprises de mon invasion inopinée dans les
huttes où on les cachait, se dérobaient pour le mieux aux recherches ; elles croyaient
simplement que c’était quelque nouveau maître plus dur encore que les premiers, qui
venait les enlever à son tour ; et elles savaient par une triste expérience combien il
coûtait de changer encore de possesseur. Mais cette fois, ce fut plus doux. Quelle
heureuse surprise et quelle joie quand toutes ces pauvres enfants de 10 à 14 ans,
surent à qui elles étaient échues ; le plus grand nombre n’avait jamais vu d’homme
blanc, mais la première peur ne dura pas longtemps, surtout quand on leur passa à
chacune leur premier habit de cotonnade. En ces pays, un homme qui distribue si
généreusement des étoffes ne peut être méchant, et cependant elles n’eurent que le
strict nécessaire pour entrer un peu honnêtement à la mission : 3 ou 4 coudées26
chacune.
(...)
Croiriez-vous cependant que pareille chasse est défendue, même par nos autorités, et que cette fois-là j’aie été en contravention avec les lois qui nous régissent!
C’est cependant la pure vérité. Alors qu’on a tout fait en Europe pour abolir
l’esclavage chez les Nègres, voici qu’on revient par ici à le tolérer de nouveau, et
même à l’encourager.
26
Une coudé : une mesure de longueur qui varie entre 50 et 80 centimètres.
638
Ah ! priez beaucoup le bon Dieu, bonne tante, pour tant de pauvres aveugles qui
veulent nous empêcher ici de faire quelque bien ; on voudrait que les Musulmans
pussent exporter librement de l’intérieur à la côte tous les esclaves qu’il leur plaira
d’emmener ; on aime mieux voir ces malheureux embrasser la religion de Mahomet
que de les voir soignés, élevés et sauvés par des missionnaires catholiques.
(…)
Mes meilleurs vœux aussi pour que l’année 97 soit sainte pour vous. Croyez
bien, chère tante, à mon plus affectueux et plus reconnaissant dévouement en N. S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
639
DOCUMENT N° 52
Lettre de Mgr Hirth du 10 décembre 1896
à son frère, l’Abbé Ernest27
« Cum pedibus et jambis », il est vrai, que ses pieds et ses jambes ont été
maintes fois sollicitées ; il ne les a pas ménagés. Dans cette lettre, on découvre
l’origine de ses tensions avec les Anglicans ; en Ouganda, ils ont bien participé à la
persécution de l’Eglise catholique naissante : missionnaires et chrétiens ont été
dépossédés de tout et condamnés à une longue errance dans la région de Bukoba
(six changements de domicile en une année) ! Enfin, il parle de la fondation de Marienberg, près de Bukoba. En tout cela, on surprend les missionnaires en pleine
activité, partageant leurs joies et leurs peines.
N. D. de Kamoga (Bukumbi) 10 Décembre 1896
Mon bien cher frère Ernest,
Toutes les lettres que je reçois du pays commencent ou se terminent par la
même plainte : c’est que mes lettres sont trop rares, et que je n’écris pas assez pour
promouvoir l’intérêt des chers compatriotes en faveur de la mission du Nyanza. Ah !
si vous pouviez savoir combien il est parfois difficile au pauvre missionnaire de
trouver, ne serait-ce qu’un moment, pour se délasser avec ses amis!
Mais cette fois, vous étiez prévenu de mon silence, car si ma mémoire
est encore un peu fidèle, au mois d'Août dernier je vous ai fait part de mon projet de
consacrer au moins trois mois à visiter une partie du Vicariat que la Providence m’a
assigné. Dieu sait au prix de quelles fatigues et de quelles fièvres cela s’est fait! Je
n’ai pu voir qu’une petite partie cependant du champ à défricher. Le Vicariat du
Nyanza-Sud, après qu’on en a enlevé ces dernières années les 9/10, reste encore
grand, quinze fois comme l’Alsace. Vous concevez qu’avec nos moyens primitifs de
locomotion, cum pedibus et jambis28, il faille un peu de temps pour circuler partout.
Plusieurs années ne suffiront pas à cette besogne. Avec le lac au beau milieu du
Vicariat, vous vous imaginez peut-être que les voyages devraient être plus faciles : il
n’en est rien. Voyager dans les pirogues est aussi fatigant, et aussi lent, souvent c’est
beaucoup plus dangereux. On côtoie toutes les baies et toutes les criques, des découpures à l’infini ; on est souvent pourchassé par l’hippopotame, mais c’est encore
27
28
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 10 décembre 1896 à son frère, l’Abbé Ernest, N° 096073-096078.
« cum pedibus et jambis » : avec pieds et jambes.
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plus sûr que de s’aventurer au large avec nos embarcations si primitives. La preuve
c’est que depuis dix ans que je fais le métier, je n’ai pas été encore au fond de l’eau
comme cela est arrivé ces jours-ci à un confrère plus jeune, qui, se confiant un peu
trop à sa belle barque, crut pouvoir prendre un peu le large, et se fit ramasser par un
coup de vent ; la barque coupée en deux par une lame coula prestement ; on peut se
sauver, mais les effets furent perdus. Ce missionnaire changeait précisément de
station et emportait avec lui son petit mobilier. Tous les confrères lui ont bien fait un
peu la charité, cela n’empêche pas que le pauvre d’ici longtemps sera privé de bien
des petites choses auxquelles dans ce pauvre monde, on s’attache trop facilement.
Avant une année il ne pourra rien recevoir d’Europe.
Et que dirait notre cher vicaire d’Ensisheim si de temps en temps on le soulageait de tout ce qu’il affectionne davantage ? C’est beau, accepté en esprit, en pratique c’est tout autrement beau !
Dans les courses que j’ai faites dans le trois mois, j’ai visité surtout nos stations
déjà existantes. Le bon Maître m’y a réservé bien de consolations. J’ai constaté de
plus près aussi bien de difficultés : celles-ci se multiplient au moins aussi vite que
les consolations.
Arrêtons-nous aujourd’hui à Marienberg. Cette mission est située près de Bukoba, pas trop loin du lac, au nord-ouest du Vicariat. Elle a été fondée dans des
circonstances bien pénibles et aujourd’hui encore se développe difficilement.
C’était en 1892 au moment où les chrétiens Baganda étaient tous expulsés de leur
pays par la persécution des Anglicans, Blancs et Noirs. Avant 1892, quelques-uns
des chefs qui se partagent l’ouest du lac m’avait prié plusieurs fois de m’établir
auprès d’eux ; j’indiquais donc tout naturellement ces pays comme refuge à nos
nombreux Bagandas exilés. Ils furent bien reçus d’abord ainsi que les missionnaires qui s’exilèrent de l’Uganda avec leur troupeau. Mais cela dura peu.
Quelques temps avant les missionnaires, la première station militaire avait été
bâtie sur le lac à Bukoba. Comment se fait-il que cette circonstance fit bientôt
changer les dispositions des indigènes à notre égard, c’est ce que je ne puis dire
ici.
Nous essayâmes de rester malgré tout, nous étions là encore à proximité de
l’Uganda et nous ne pouvions laisser disperser davantage nos milliers de chrétiens.
Nous nous fixâmes d’abord chez le vieux Kayoza, un beurré à l’ancienne mode. Il
ne fut pas facile à découvrir d’abord ; les chefs de par ici croient toujours dans les
commencements que leur vie est en grand danger s’ils s’exposent trop facilement
aux regards de l’Européen. Aussi la première fois ne parut-il que derrière plusieurs
rangées de ses guerriers, tous armés de leur bouclier et de longue lance de près de
3 mètres. On ne put le voir aussi que sur la place publique que l’on doit traverser
bien avant d’arriver aux huttes royales. La place pour la circonstance était couverte
tout à neuf d’une épaisse couche d’herbes fibres parfaitement alignées. Le costume
des gens alors encore était assez primitif. Hommes et femmes portaient un cotillon
très élégant, suspendu aux reins et formé des fibres longues et flexibles d’un certain
palmier.
Le chef et les vieux qui l’entouraient avaient le privilège de se draper dans un
grand tapis, très souple, composé du plus rare assortiment de peaux de bêtes, cousues ensemble en tout sens. Cet habit toujours fortement beurré a une odeur
641
sui generis29 qui n’est pas des plus agréables. D’ailleurs tout le personnage sent le
rance ; cela se comprend, on se beurre tous les matins à frais, et on ne va jamais à la
rivière pour se débeurrer. Un chef ne paraîtra guère avant 10 ou 11 heures du matin ; outre que chez ces peuples pasteurs, le soin du troupeau l’absorbera jusque vers
ce temps ; il faut aussi attendre que le soleil soit assez haut pour fondre la couche de
beurre que l’on s’est fourré dans les cheveux et sur tout le corps. Alors tout le personnage devient luisant : une sueur de beurre lui découle de partout. Je me rappellerai toujours les premières fois que Kayoza un peu enhardi osa me tendra la main ; au
bout de ses longs ongles pendaient toujours et se succédaient rapidement de grosses
gouttes de beurres fondus, une véritable profusion.
Le vieux chef à qui on fit peur du missionnaire fut chiche pour nous tout
d’abord ; aussi bien n’avions-nous pas de grands cadeaux à lui faire ; on nous avait
débarrassé de tout en Uganda.
Ce fut de nos mains que nous bâtîmes nos premières huttes, et cela dans la
broussaille. Par malheur chaque petit morceau de bois, chaque arbre, il fallut le
mendier et le bien payer. Le pays trop peuplé n’a plus aucune forêt. Nos constructions furent bien peu solides ; la saison des pluies nuit là-dessus ; régulièrement de
deux à quatre heures du matin nous avions nos orages. Ceux des confrères qui
avaient les huttes les moins solides sortaient alors, malgré les éclairs et les tonnerres
et préféraient s’accroupir à côté, couverts d’un lambeau d’imperméable ou d’un
vieux sac. Pour moi dont la hutte était censée plus solide, je préférais me cramponner aux piquets qui la soutenaient, et me plaçant entre les deux plus menacés, je
passais le reste de la nuit à lutter contre le vent.
Pendant que le vieux Kayoza nous laissait dans la plus grande détresse, exposés
à la famine surtout avec tous les infortunés qui s’étaient accrochés à nous, nous nous
laissâmes séduire par un chef voisin, qui par politique nous offrit de nous traiter un
peu mieux. Nous transportâmes nos pénates chez lui ; on recommença à bâtir ; mais
à chaque nouvel emplacement que nous choisissons, quand après un mois ou six
semaines nous nous croyons un peu installés, on nous priait de décamper ; ou bien
c’était la mère du roi qui ne pouvait pas donner son consentement, ou encore c’était
les dieux du chef qui étaient offusqués de notre présence.
Un jour nous faillîmes même être expulsés brutalement. Un missionnaire revenait de faire visite au chef ; il passe devant une petite case à deux pas de laquelle un
grand serpent lui barre le chemin. Le Père, ce jour là avait son fusil qu’il déchargea
aussitôt sur le reptile. Grande émotion aussitôt tout autour du chef. Le reptile blessé
à mort, était un des génies tutélaires en grande vénération à la cour ; le missionnaire
ne s’en était pas douté et avait cru au contraire avoir fait une bonne oeuvre. On fit
bien présenter toutes les excuses possible au chef, il y eut même enterrement de
première classe pour le pauvre diable, dans la case même qui lui avait servi
d’habitation et où on l’avait nourri si longtemps, mais le chef garda toujours quelque
ressentiment. On dut se résigner encore une fois à aller bâtir sur un point plus éloigné de sa résidence.
Hélas c’était pour la sixième fois qu’on changeait de domicile en moins d’une
année et que de courses il fallait chaque fois pour trouver un nouveau gîte ; je me
29
« sui generis » : une odeur spéciale.
642
souviens que dans ces collines pierreuses, je laissai ma dernière paire de soulier ; la
semelle partie, et mes pauvres bas violets à défaut d’autres, pétrirent bravement la
boue pendant assez longtemps. Pour comble de malheur nous n’étions pas fixés
encore que la guerre éclata entre le chef et la station militaire voisine. A tout instant
nous étions menacés d’être brûlés dans nos petites huttes de paille. Aussi combien
nous priâmes Marie Notre Dame des Sept douleurs pendant cette cruelle année 1892
surtout. Enfin Marie nous fit découvrir l’emplacement qu’occupe Marienberg (Montagne de Marie) définitivement : c’était notre septième station ; la série des douleurs
était complète.
Il y avait sur les confins de trois petits pays un mamelon isolé, occupé jadis par
un beau village, mais alors depuis longtemps disputé entre deux des chefs. Il était
complètement abandonné et de hautes broussailles marquaient la place des anciennes cultures. Chacun des chefs fut content de nous y voir installé, mais nous
étions livrés complètement à la Providence.
Elle nous a assisté depuis. Après bien des jours pénibles, après bien des privations surtout, la brousse a cédé aujourd’hui presque partout ; plusieurs habitations en
terre couvrent le sommet du mamelon, une petite église a été bâtie aussi sous le
vocable de la Pitié ou des Sept-Douleurs et puis nous sommes en bon train d’espérer
enfin que bientôt ces douleurs se changeront en autant d’allégresses. Ce n’est pas
trop tôt peut-être après quatre années entières passées sans consolation aucune, sinon
celle de la persévérance dans leurs sentiments, de quelques Baganda qui renoncèrent
à rentrer dans leur pays après la persécution. Pendant ces 4 années tous les maux
nous visitèrent dans cette station ; maladies graves ; morts nombreuses parmi nos
orphelins ; incendies de nos maisons et de notre pharmacie, notre seule ressource
pour attirer les païens à la mission ; guerres continuelles autour de nous obligeant les
missionnaires quoique n’y étant nullement mêlés à vivre dans des craintes continuelles ; mort du supérieur même de la mission sous la chute d’une poutre, etc.,
défense des chefs à plusieurs reprises de laisser leurs gens approvisionner la mission, etc.
Je n’en finirais pas si je voulais tout énumérer. En dépit de tous les obstacles les
missionnaires acquirent le respect et une certaine considération. Dès la 3ème année ils
soignaient jusqu’à 100 à 150 malades par jour. Aussi dans le courant de 1896 quand
le Fort militaire las de guerroyer contre un ennemi qu’il ne pouvait jamais forcer
dans les cavernes où il se réfugiait, voulait enfin proposer la paix, il trouva que le
meilleur moyen d’y réussir, c’était d’avoir recours aux missionnaires. Ceux-ci furent
assez heureux pour amener une conciliation dont tout le monde fut bientôt satisfait.
Sur ces entrefaites mourut mon vieil ami Kayoza. Plus d’une fois j’avais essayé de
le mettre dans la voie du salut, mais ce n’était pas facile pour un grand chef de sorciers comme il l’était. Mon temps n’a pas été tout à fait perdu cependant j’ose le
croire ; car avant sa mort, m’a-t’on dit, il fit appeler autour de lui ses grands et le fils
qui devait lui succéder, pour lui dire : « Entendez-vous bien, surtout et toujours,
avec les Blancs de la petite colline ; ils disent toujours vrai et n’ont jamais dit une
parole pour me tromper ce sont les seuls ». Pauvre vieux, j’aurais voulu être à côté
de lui à ce moment là!
Son fils qui lui succéda, a eu soin de se conformer jusqu’ici aux dernières volontés de son père. Nous nous connaissions déjà d’ailleurs, car présumant en lui
643
l’héritier futur, je ne manquais pas, chaque fois que je passais dans cette mission de
le faire venir la nuit pour ne pas le compromettre ; il repartait avec quelques bonnes
paroles et un petit cadeau.
Dans mon dernier voyage à Marienberg, station qui m’est particulièrement chère
comme sont chers tous les lieux où on a plus souffert, quelle ne fut pas ma joie et ma
surprise quand je me vis reçu par toute une troupe de jeunes chefs, tous drapés dans
des étoffes d’une blancheur éclatante ; quel contraste avec la vieille peau beurrée
d’autrefois ! C’était le fils de Kayoza qui m’amenait tout son monde, et tous avaient
bien soin de chanter avec grand accompagnement de flûtes et de danses : « Jadis
nous portions les amulettes, et les cornes de gazelle où le diable avait mis ses poisons, aujourd’hui nous connaissons la croix et le chapelet, nous voulons la médaille,
nous sommes de ceux qui prient dans les livres : donne-nous des médailles, des
médailles !! »
Et en effet ces gens qui jadis avaient la tête, le cou, les bras, les pieds, chargés
de toutes sortes de fétiches, aujourd’hui portaient bravement la médaille en attendant
la croix que leur donnera le baptême, et ils chantaient le catéchisme à qui voulait les
entendre. Autrefois le chef ne sortait jamais sans faire porter devant sa personne
sacrée, de longues cornes d’antilope, bourrées de remèdes contre tous les maux et
tous les dangers, et personne ne devait se hasarder parmi les passants de lever les
regards sur ces objets dignes de toute vénération.
Aujourd’hui, si elles pouvaient passer comme une lettre à la poste, je pourrais
vous expédier les deux fameuses cornes avec tout ce qu’elles renferment, car le chef
m’en a fait cadeau pour me faire voir qu’il n’y tenait plus en rien.
Ce qui est plus consolant c’est que les deux ou trois chefs voisins, beaucoup
plus puissants que le fils de mon ami, ont voulu imiter son exemple. Quitter les grisgris et s’habiller d’étoffes, c’est significatif dans le pays, car tout le monde depuis
les plus vieux jusqu’aux enfants, comprennent que ceux qui font cela, acceptent en
même temps aussi toutes les paroles du Blanc. Dans ce pays où pendant quatre ans,
nous n’avions pu gagner que 10 ou 12 adeptes, au plus, nous avons vu paraître tout à
coup plusieurs centaines de catéchumènes dont beaucoup savent déjà leur petit catéchisme de 60 pages. Ce qui est beau, c’est l’ardeur que se communiquaient les
jeunes gens. Par ici c’est l’habitude que tous les jeunes garçons du même village
dorment dans une maison commune et sont soumis à la surveillance du chef du village, qui souvent a droit aussi à leur travail pendant la journée. Et bien, Dieu nous
envoie précisément les chefs du village, car plusieurs pour gagner d’abord les
bonnes grâces du chef du pays, font comme lui. Il nous donne aussi la jeunesse toujours ardente ici comme ailleurs pour les idées nouvelles.
Si ce mouvement peut continuer avec la grâce de Dieu pendant 2 années, notre
sainte religion sera sans doute solidement implantée dans ce pays, car notre jeunesse
ne tardera pas à propager chacun dans sa famille tout ce qu’elle aura pu apprendre.
Et puis en ce moment on se fait gloire de sortir de la catégorie des païens, des arriérés, tout comme malheureusement en Europe quelques-uns se font gloire de secouer
tout ce qu’il leur reste de religion.
Alors je vous en ai assez dit aujourd’hui pour que vous priiez un peu pour nous.
Je ne vous ai pas dit toutes nos peines ; inutile de vous affliger outre mesure, Dieu
644
les connaît. Mais vous en pourrez assez entrevoir dans cette lettre pour que vous
songiez plus que jamais à venir à notre secours.
Je m’aperçois que j’ai bien de la peine à tracer mes caractères d’écriture, c’est
que depuis trop de temps je manie plus souvent d’autres instruments que la plume.
On n’est pas Vicaire par ici pour rien.
Bien cher frère, vous ferez ce que vous voudrez de ces quelques pages, grattées
bien à la hâte ; peut-être trouverez-vous le temps d’en tirer quelque chose qui intéressera nos bienfaiteurs. En tout cas, excusez-moi auprès d’eux. Dans une mission
qui se fonde, on n’a pas la tête à faire de beaux articles, et malgré toute la bonne
volonté on ne peut réussir dans un métier qu’on n’exerce jamais.
Que le bon Maître bénisse votre zèle pour nos Nègres et le zèle de tous les bienfaiteurs ! C’est la prière que je fais pour vous tous les jours.
Croyez à mon plus affectueux dévouement en N.S.
Jean- Joseph
Vic. ap. Ny. m.
645
DOCUMENT N° 53
Extrait du rapport du Capitaine von Ramsay
au sujet de son voyage au Rwanda en 189730
Dans ce rapport, le Capitaine raconte son expédition de dix semaines, de janvier à avril 1897, qui l’amène au Rwanda, en passant par le Buha et le Burundi. Son
expédition compte un officier, un sous-officier, un médecin, 112 askaris et 120 porteurs. Arrivé au Gisaka, il constate que la population de cette province ne reconnaît
pas la légitimité du nouveau Mwami. En traversant le Bugesera, il découvre la confluence de la Nyabarongo et de l’Akanyaru. A quatre heures de marche de cette
confluence, il rencontre la Cour royale durant trois jours, du 20 au 22 mars 1897. Il
doit attendre deux jours avant d’être accueilli par le remplaçant du Mwami, le chef
Mpamarugamba. Un pacte de sang est conclu, correspondant au statut des protagonistes. Le Capitaine se dirige ensuite vers Giseke, puis il cherche en vain les sources
de l’Akanyaru et de la Nyabarongo. Il termine son expédition par une visite à Bukeye, la capitale royale du Burundi.
Monsieur le Capitaine Ramsay : concernant son expédition au Ruanda et au
lac Rikwa (4 juin 1898).
En février 1896, je recevais du gouverneur de cette époque, Monsieur le Major von Wissmann, la tâche d’établir une station à la frontière, à l’extrême ouest de
notre colonie au Tanganyika. Jusqu’à ce moment-là, la fondation d’une telle station, avait été empêchée par manque de moyens financiers. Cependant, elle était
devenue nécessaire depuis longtemps et surtout à ce moment, pour des raisons
politiques et commerciales.
Le 1er février 1896, depuis la côte, j’entrepris une marche avec une compagnie de la troupe impériale de protection (Schutztruppe) et une caravane d’environ
2 500 têtes. Jusqu’à Ugogo, je suivis la grande route de Bagamoyo-Tabora. La
terrible famine de ce temps-là causait la mort d’innombrables indigènes et empêchait de trouver de quoi nourrir une immense caravane, sur cette route principale
fréquentée en permanence par des groupes de voyageurs grands ou petits. Cela
nous força de faire un détour important mais très intéressant à travers l’Ussandaui,
le Turu et l’Ussure, où nous avons trouvé une nourriture abondante. Ensuite, nous
sommes passés par la savane d’Uyui, très riche en gibier, vers Tabora. Dans
30
H. RAMSAY, « Ueber seine Expeditionen nach Ruanda und dem Rikwasee », in Verhandlungen der
Gesellschaft für Erdkunde, Berlin, 1898, pp. 303-323. Traduit de l’allemand par le Père O. Mayer.
646
l’Ussandaui et le Turu nous avons croisé les routes du Dr. Stuhlmann et Dr Oskar
Baumann (…).
Du 8 mai 1896 jusqu’en décembre 1897, j’ai été au Tanganyika. Pendant ce
temps, j’ai entrepris, à part des excursions mineures, deux expéditions plus
grandes : une expédition vers le nord du Tanganyika, dans l’Urundi et le Ruanda,
et une autre vers les districts du sud, situés dans le Malagarassi, entre le Tanganyika et le lac Rikwa.
D’autre part, des instructions générales reçues du gouvernement m’avaient
obligé d’aller au Ruanda. Ce pays était jusqu’à ce moment-là presque inconnu. Le
Comte von Götzen était le seul à l’avoir visité pour nouer des liens de commerce
et ouvrir de nouvelles routes pour le commerce allemand.
Le 29 janvier (1897), je quittai Udjiji avec 3 Européens, 100 soldats et environ 100 porteurs. Cette expédition avait été jugée nécessaire, car, au Ruvuvu, les
Warundi menaçaient une Mission des Pères Blancs qu’ils avaient forçés à se réfugier hâtivement vers Udjiji.
Nous montâmes d’Udjiji jusqu’au haut plateau qui entoure le lac de tous cotés
et nous rendîmes visite à Lussimbi, le roi d’Ujdiji. Celui-ci est un Mtussi comme
tous les autres sultans de l’Uha, de l’Urundi et du Ruanda. De sa résidence, située
à 2 000 mètres à peu près, il y a un panorama magnifique sur Udjiji, le Tanganyika
et les hautes montagnes des environs. Beaucoup de sultans et d’indigènes
n’acceptent pas de descendre de la haute montagne jusqu’au lac ; une superstition
et la peur de la fièvre d’Udjiji appelée « kunguru » les en empêchent. C’est la
raison pour laquelle on ne peut comparer les Wadjiji et les Warundi des hauts
plateaux avec ceux qui vivent sur les bords du lac. Ces derniers ont déjà adopté
d’autres habitudes et ils ont perdu beaucoup de leurs anciennes coutumes partic ulières. La plupart des gens sont encore habillés d’étoffes en fibres, fabriquées avec
l’écorce du Mrumba ; mais on voit déjà beaucoup d’étoffes commercialisées par
les marchés de la ville d’Udjiji (…).
J’avais une vue magnifique sur la large vallée de la Kagera, à partir de la rive
nord, sur la montagne Russunu. On m’a montré l’endroit où à 4-5 km de là, le
Comte von Götzen avait traversé le Kagera. Quelques centaines de mètres après la
confluence du Kagera – le nom Akanyaru est peu connu parmi les gens – et de la
Ruvuvu, il y a des rapides ; ensuite la rivière se rétrécit sur environ 20 mètres et
tombe avec un immense fracas, environ 10 mètres plus bas. En bas de la chute, il y
a, tout de suite, un curieux mais petit élargissement rectangulaire de la rivière ;
environ 100 mètres plus bas il y a encore des rapides qu’on ne peut pas appeler
des chutes.
Après avoir traversé la Kagera, nous nous trouvions dans la contrée du Kissakka qui appartient maintenant au Ruanda. Le royaume du Kissakka était ind épendant sous le règne du sultan Kimme ; le fils de celui-ci avait été soumis puis
assassiné, il y une vingtaine d’années, par Kigeri qui était alors Roi du Ruanda. Le
fils de Msongole, Wagazo, y est maintenant établi comme sous-chef du Roi du
Ruanda. Les Wassaka sont secrètement restés des ennemis féroces des Wanyaruanda, parce qu’ils ont pillé leur pays d’une manière scandaleuse et qu’ils le font
encore. Ces Wanyaruanda, installés au Kissaka comme administrateurs par le Roi
du Ruanda, ont enlevé tout l’ivoire qui se trouvait au Kissakka et maintenant le
commence d’ivoire est interdit. J’estime comme probable que les Wassaka essaie-
647
ront de se redonner l’indépendance pour peu que le royaume du Ruanda soit mob ilisé par d’autres affaires politiques.
Le Kissakka, comme l’Urundi et le Rwanda, est un haut plateau extraordinairement peuplé ; il est constitué de longues dorsales, entrecoupées de vallées remplies de papyrus et le tout est surplombé par des montagnes ressemblant à des
tours et quelques cônes donnant à ce pays son apparence caractéristique. La vue
qu’on a de la chaîne de Schunga, au pied de laquelle se réunissent les rivières de
Ruvuvu et de la Kagera est tellement impressionnante et spécifique, qu’on ne
l’oubliera jamais.
La vue soudaine des étoffes sur la rive nord de la Kagera est frappante et extraordinaire. On ne les trouve guère en Urundi et au Bugufi. En Urundi, nous achetons avec des perles, alors que les Wassaka et les Wanyaruanda demandent des
étoffes. Presque tous les hommes et jeunes hommes sont richement habillés
d’étoffes, mais les femmes sont presque exclusivement habillées de peaux. Une
autre chose étonne : chaque garçon fume une petite pipe en terre cuite (nkono).
Après avoir rejoint le confluent de la Kagera et de la Ruvuvu, je me proposais
de suivre la Kagera ou l’Akanyaru, en la remontant jusqu’à leur embouchure qui,
selon une supposition normale, devait se situer dans la direction ouest. En effet,
j’y découvris l’embouchure de la Nyawarongo. Pendant 5 jours, en remontant la
Kagera, nous avons marché à travers une région très peuplée et fertile, entourée
partout de marais immenses, parfois larges de plusieurs kilomètres. Nous étions
alors très étonnés de découvrir la contrée Wyima où la Kagera, coulant du nord au
sud, devient alors un fleuve large et imposant, nommée à partir de là, la Nyawarongo. Les gens conaissent peu l’autre rivière, l’Akanyaru, qui vient de l’ouest. Ils
disent seulement que l’Akanyaru vient de l’Urundi et s’unit plus loin au nord à la
Kagera-Nyawarongo.
Je marchais maintenant vers le nord, en suivant la Nyawarongo. Dans cette
contrée, nous avons eu une réception, comme celle décrite par Dr. O. Baumann,
lors de son passage à travers l’Urundi. Toute la population courait avec nous,
hommes, femmes et enfants. Les hommes sans armes, les femmes avec leurs nourrissons au dos, tous accompagnaient la caravane pendant des heures, toujours en
jubilant, en chantant, en dansant et en battant des mains. Les chants qui accomp agnaient les danses, suggéraient que les gens fêtaient l’arrivée du « Mami », c’està-dire du Roi. Mais cette façon de saluer n’est pas uniquement propre aux Warundi. Il me semble plutôt que la conclusion du Dr. Baumann n’est pas juste, car il
s’imaginait être attendu comme le futur « Muezi » de l’Urundi. D’autant que,
selon la connaissance que j’en ai eue plus tard, les Warundi n’attendaient pas un
Muezi comme Roi, car le roi véritable de l’Urundi, est Kissao, et existe réellement. De plus, en kirundi, la lune ne s’appelle pas muezi ; muezi c’est un nom de
Roi.
Le 14 mars (1897), après avoir traversé la contrée de Wyima et Muninya,
nous découvrons subitement, dans la contrée de Karenge, à quelques centaines de
mètres à l’est de notre route, le spacieux lac Ssakke, jusqu’ici inconnu. Avec notre
bateau pliable et une grande pirogue de 13 mètres de long, nous allons naviguer
sur ce lac de 2 à 3 km de large et de 7 km de long et dont la profondeur moyenne
est de 2,75 à 3 mètres. Sur la rive est, la population indigène nous accueille magni-
648
fiquement avec beaucoup de bruits, surtout les femmes exécutant, comme en
extase, leurs danses acrobatiques.
Le lac Ssakke pullule de toutes sortes d’oiseaux ; il est relié à la Nyawarongo
qui est large de 40 mètres à cet endroit et qui coule rapidement à travers un i mmense marais de papyrus, d’environ 1 mètre de profondeur. Il me fallut 1 ½ heure
et la caravane 2 ½ heures, pour passer ce marais. En marchant davantage vers le
nord, nous vîmes les lacs Bugissera et Lilima, à l’ouest de la Nyawarongo ; ensuite, nous dépassâmes le lac Ruwinda : il est presque circulaire et est rattaché au
lac Ssakke. Nous vîmes à l’est le lac Gwiriri, un peu plus grand, et à nouveau à
l’ouest trois lacs de petite taille.
Le 17 mars (1897), nous traversâmes la Nyawarongo, large de 41 mètres, à
l’aide de notre bateau pliable et d’une pirogue longue de 13,25 mètres, car les gens
nous disaient que le chemin le plus court pour arriver à la résidence du Roi du
Ruanda, située près de Kigari, se trouve sur la rive droite de la Nyawarongo. A
notre grande joie, notre guide nous assura qu’après une journée de marche, nous
arriverons à l’endroit où l’Akanyaru, appelé aussi Kagoma, rencontre la Nyawa rongo. Nous y arrivâmes, en effet, le 19 mars après une marche de 5 heures, après
avoir escaladé la chaîne de montagne Kihagarra. Il nous fallut ensuite 1 ½ heure
pour descendre et rejoindre la rive est de la Nyawarongo-Kagera, se trouvant en
contrebas de la haute chaîne de la montagne Mtemerere. Au-delà, on nous montra
la résidence du Roi du Ruanda.
Ici aussi, j’ai essayé de mesurer la largeur de l’Akanyaru-Kagoma, qui coule à
peu près du sud au nord. Elle est de 43 mètres au confluent. La profondeur varie
fortement : entre 1,75 et 3,75 mètres ; pendant la saison sèche, on pourrait la traverser à pieds. La vitesse du courant est faible parce que l’eau se repartit dans les
immenses marais de papyrus. Après sa confluence avec l’Akanyaru, la Nyawarongo qui coule du nord au sud s’appelle : Nyawarongo et Kagera ; elle coule alors
plus rapidement et a une largeur de 36 mètres et une profondeur moyenne de 1,8 à
2,0 mètres.
Il va de soi que le relevé de ce système fabuleux des rivières m’intéressait extrêmement. Monsieur le Dr. Baumann avait essayé de prouver, dans son livre « A
travers le pays de Massai à la source du Nil », que la rivière de la Kagera serait la
source du Nil. Il affirmait que la Ruvuvu, dont il a découvert les sources, et la
Kagera étaient une seule rivière. Ce n’est pas le cas. La Ruvuvu n’est jamais app elé la Kagera. Cependant la Nyawarongo et la Kagera forment une seule rivière, qui
reçoit l’Akanyaru-Kagoma venant de l’ouest, à l’endroit où le Comte von Götzen
écrit sur la carte « ici grande région d’inondation de la Nyawarongo ». La Nyawarongo-Kagera est sans aucun doute plus importante que la Ruvuvu. Mais, je suis
d’avis que Monsieur le Dr. O. Baumann n’a pas découvert les sources du Nil, s’il
désigne la Kagera comme sa source. Par conséquent, la « caput Nili quaerere »31
continue parce que moi-même je n’ai pas découvert les sources de l’Akanyaru, ni
celles de la Nyawarongo. L’Akanyaru devrait, à l’endroit où Dr. Baumann l’a
traversée, faire un virage très serré vers le nord pour se réunir avec la Nyawaro ngo-Kagera.
31
« caput Nili quaerere » : la recherche des sources du Nil.
649
Au confluent des deux rivières, nous traversâmes à nouveau l’Akanyaru au
prix de grandes difficultés et nous nous retrouvâmes enfin dans le véritable Ruanda. Les Arabes n’ont jamais pu pénétrer ce pays, craint et entouré de mystères. Les
seules informations fiables que nous avions à ce moment étaient celles recueillies
par l’expédition réussie du Comte von Götzen. Depuis lors, la situation au Ruanda
a changé quelque peu. Après la mort de l’ancien roi Kigeri ou Luabugiri, son frère
et successeur Mibambwe fut assassiné par les membres de sa parenté. Yuhi, un
autre frère de Kigeri, devint roi quelques semaines avant mon arrivée. Il se trouvait encore dans une sorte de ville du couronnement, construite de toutes pièces
pour la circonstance, dans la contrée de Kibari seulement à 4 ½ heures de marche,
là où l’Akanyaru et la Nyawarongo se rencontrent. Le Comte von Götzen traversa
cette région, là où le tracé de la frontière entre l’empire allemand et l’Etat du
Kongo nous était très défavorable, car il coupait en deux le royaume le plus pui ssant du « Deutsch-Ost-Afrika », permettant donc aux Belges, de fonder une station
au Ruanda, sur la rive est du lac Kivu. Les Wanyaruanda s’y opposaient avec
ténacité et de rudes batailles eurent lieu entre les Kongolais et les Wanyaruanda.
Finalement, Juhi avait fait évacuer la région du Kivu par ses sujets. Ce fut pendant
cette guerre que les Wanyaruanda et les Watussi, en particulier, ont eu, pour la
première fois, un avant-goût de la force des armes à feu. C’est donc pour cette
raison que le roi Juhi nous reçut avec peur et méfiance. Plus tard, les Watussi
essayèrent de nous éloigner le plus possible de cette région en nous amenant le
plus rapidement possible près de l’endroit de la frontière entre l’Urundi et le
Ruanda, c’est-à-dire à l’Akanyaru. Ils furent surpris quand je m’orientai une fois
encore vers le nord pour rechercher les sources de l’Akanyaru et de la Nyawarongo.
Le roi Juhi me fit patienter pendant deux jours et il inventa toutes sortes de
prétextes pour s’excuser de ne pas apparaître. Je pense qu’uniquement la peur et la
superstition, l’en ont empêché ; peut-être voulait-il gagner du temps pour rassembler le plus grand nombre possible de guerriers. Mais on nous approvisionnait
généreusement en nourriture et bois de chauffage. Le bois est ici un article extr êmement rare, parce que cet immense haut plateau, dont l’altitude varie entre 1 800
à 2 000 mètres, est cultivé partout et qu’il est presque sans broussailles et sans
arbres. Pour nous fournir rapidement le bois de chauffage nécessaire, les Wania mpara du Roi firent détruire quelques huttes. Le froid sur ce plateau est extrêmement sensible et nous avions terriblement froid, malgré que nous mettions tous les
habits que nous avions avec nous. Le matin de la 3 ème journée, je marchai vers le
village de Juhi avec deux officiers, 2 détachements et tous les musiciens. Je supposais, que de cette façon, j’arriverais plus rapidement au but, c’est-à-dire obtenir
un entretien avec Juhi.
Dans ce village entouré d’une belle clôture buissonneuse, très propre et construite à neuf, se trouvaient 1 000 hommes armés, qui nous attendaient assis, sile ncieux et méfiants. Juhi me reçut, dans sa hutte d’audience, entouré de ses principaux conseillers. Indéniablement, ce sont les gens les plus grands que j’ai renco ntrés dans ma vie, des géants élancés – je crois qu’aucun homme n’est au-dessous
de 1,80 mètres. Le Lieutenant Fonk mesura 20 hommes en deux jours ; les plus
grands avaient deux mètres et quelques-uns uns plus de 2,20 mètres. Le roi Juhi
lui-même est un homme d’environ 40 ans, mince, de couleur brun-clair. Tous les
autres Watussi étaient richement vêtus d’étoffes. Par contre, le Roi n’avait qu’une
650
belle peau autour des hanches ; sur la tête, une parure très curieuse, faite de longs
fils perlés, lui cachait partiellement le visage. Après que je lui eut expliqué la
raison de mon voyage et dévoilé mes intentions il me répondit par l’intermédiaire
d’un interprète, qu’il voulait être ami des Allemands. Il me demanda une lettre de
protection et un drapeau. Il se plaignit vivement de la pénétration des Belges.
Ensuite, je lui proposai de bien vouloir me donner un signe de son amitié sincère
en faisant avec moi un pacte de sang. Il fut d’accord, mais il me dit que ce sont
uniquement les gens ordinaires qui s’entaillent la main pour boire mutuellement
leur sang. Le Roi et moi, homme important envoyé d’un grand Roi, ont une tout
autre manière de s’assurer leur amitié. Par la suite, un Mutussi géant, jouant très
élégamment les maîtres de cérémonie, se procura quelques herbes longues et fines.
Je devais passer un fil autour du corps de Juhi et il me lia quelques fils autour de
moi ; ensuite, nous dûmes nous frapper énergiquement les mains. De cette façon
fut conclu le pacte de sang entre le Roi du Rwanda et moi. Ainsi fut obtenu pacifiquement le but principal de l’expédition.
Les nombreuses et parfois très riches étoffes que portent les Watussi arrivent
au Ruanda, venant de l’Unyamwesi et de l’Usswi en passant à travers le Karagwe
et le Kissakka. Les Wanyaruanda échangent le bétail et l’ivoire contre des étoffes.
Cela ne se fait donc que par intermédiaires. Jusqu’à maintenant, les Wanyaruanda
n’ont pas laissé pénétrer les caravanes commerçantes dans leurs pays ; il faut supposer qu’ils y voyaient leur avantage.
De la résidence de Yuhi, je marchai vers le sud-est. Yuhi nous fournit des
guides excellents qui nous emmenèrent, en trois jours, après quelques résistances,
cependant, à la résidence principale de Kisseke dont je voulais reconnaître
l’emplacement. Ensuite, en deux jours, ils nous guidèrent vers le Mutussi Bansa
wugao ou Wikotoa, un magnifique et beau Mtussi avec une coiffure énorme. Bansa wugao m’emmena avec plusieurs centaines de ses gens jusqu’à la frontière de
son district. Je campai sur la montagne de Ssakarra surplombant la vallée de
l’Akanyaru, non loin de l’endroit où le Dr. Baumann l’avait traversée une deuxième fois. Les Watussi essayèrent tout pour me faire traverser l’Akanyaru et aller
en Urundi. Ils disaient que le roi Juhi leur avait commandé de me guider au-delà
de la frontière ; sinon, ils seraient décapités pour n’avoir pas exécuté cet ordre.
Ici, à la frontière sud-ouest de l’empire du Ruanda, les gens sont de toute apparence, moins strictement liés au Roi du Ruanda et la discipline est nettement
moins stricte. Elle est très forte quand on est proche des résidences royales, à
cause des nombreux liens de parenté entre le Roi et les Watussi. Ici, disparaît le
type Watussi pour faire place au type Warundi.
A ce moment, je déclarai aux guides que je voulais chercher les sources de
l’Akanyaru et demandai qu’ils m’y conduisent. Je marchai vers le nord entre la
chaîne de montagne de Nyakisu et de Muvissi, dans une région toujours très peuplée.
Le 31 mars (1897), je campai à nouveau près de l’Akanyaru au nord-ouest de
la chaîne de la montagne de Mumussi. Cette rivière donne déjà l’impression d’une
plus grande rivière. On peut en déduire que la source est bien loin d’ici. Le
31 mars, les gens nous conduisirent vers le nord pour nous montrer les sources de
la Nyawarongo. Nous traversâmes une rivière abondante alimentée par une chute
immense que les gens appelaient Kingiti, et 5 minutes plus tard, une autre rivière
651
tout aussi abondante en eau, issue du Kingiti en amont. Le guide l’appelait Nyawarongo. Pour l’atteindre nous avions fait une marche très pénible parmi de hautes
montagnes. Plus tard, en questionnant les gens, nous apprenions que cette deuxième rivière qui coule vers le nord, s’appelle Kanserigi. Je ne suis donc pas sûr
d’avoir effectivement traversé la Nyawarongo près de sa source.
Le lendemain, le 1er avril (1897), une tempête terrible nous apporta un brouillard très dense, une pluie meurtrière et un vent d’ouragan. Elle nous empêcha de
continuer notre marche ; il était même impossible d’établir un camp. Je n’ai jamais
eu froid dans ma vie, comme ce jour-là. Il est impossible de décrire l’état des
pauvres porteurs à moitié nus ; ils ne parvenaient plus à ce déplacer. Plusieurs
moururent sur place à cause du froid. Dans l’après-midi, à 16 heures, nous avions
14° C. ; un froid inouï pour un climat africain.
Je veux encore mentionner que pendant tout notre long séjour au Ruanda nous
n’avons rien vu des montagnes qui crachent du feu.
Le 2 avril (1897), je passai l’Akanyaru à l’ouest de la haute montagne de Nywiyenga ; à cet endroit, elle a 3 à 4 mètres de large et 1 mètre de profondeur. Plus
loin, l’Akanyaru fait un tournant serré. Il dirige son cours d’ouest en est ; j’en
conclus que l’Akanyaru vient des hautes montagnes situées au sud-est du lac Kivu.
Comme je me trouvais dans la proximité immédiate de la frontière, je dus aba ndonner mon projet de trouver les sources de l’Akanyaru et de la Nyawarongo. Je
suppose qu’ils viennent de l’Etat du Kongo. Ainsi je me résignai provisoirement à
la gloire d’avoir trouvé les véritables sources du Nil.
C’est avec peine que je rebroussai chemin. Je marchai vers le sud-ouest et le
4 avril, je découvris le Mogere, qui coule vers l’Akanyaru. Il forme ici la frontière
entre la contrée de l’Uyenyi, appartenant au Ruanda, et l’Urundi. Le Ruanda
n’arrive pas jusqu’à la Lusissi. A peine nous avions traversé la rivière, les Warundi commençaient à danser et à chanter – tout à coup une autre image ! Au Ruanda,
les Watussi et les Wanyaruanda sont très réservés ; ils en arrivent parfois à nous
tourner le dos. Ici, en Urundi, les indigènes ont des visages bienveillants et une
joie sincère. Les Warundi donnent une impression plus martiale avec des armes
mieux travaillées et mieux entretenues que celles des pauvres Wanyaruanda isolés
du district frontalier. Les Warundi soignent davantage leurs maisons et leurs gr eniers que leurs voisins et ils montrent davantage de goût pour des ficelles soigne usement perlées. Tout de suite, après avoir traversé la frontière, nous avons déco uvert un habitat de quelques nains. Ils sont petits, franchement bien bâtis, bien
qu’ils aient peut-être une tête un peu grande. Ils sont très méprisés et par conséquent peureux. Ils font surtout de la poterie et ont la réputation d’être de grands
sorciers et par conséquent les Warundi les craignent.
Le 5 avril (1897), nous traversâmes à nouveau la Ruvuvu, cette fois en bas de
la source découverte par Baumann. La marche de ces derniers jours fut très fatigante à travers les hautes et magnifiques montagnes du pays de l’Urundi. Il est
densément peuplé et mieux cultivé qu’aucune autre contrée de toute la colonie. Le
Dr. Baumann et M. von Trotha l’ont décrit de façon magistrale. Après trois jours
d’escalade, nous arrivâmes, le 8 avril, à Mvukeye, la capitale de tout l’Urundi et la
résidence de Muesi-Kissao. Au grand étonnement de nombreux Watussi, j’établis
652
mon camp sur une colline à une minute du village bien construit ; c’était afin de
pouvoir riposter rapidement avec les armes à feu : il y avait au moins 2 000 Warundi et Watussi armés dans ce village. Je considérai cette précaution comme
nécessaire, puisque les Watussi avaient attaqué jusqu’ici toutes les caravanes,
aussi bien celle de Baumann que celle de von Trotha. Ici, je dois de nouveau rép éter, que selon mes observations et conceptions, je ne peux pas être d’accord avec
la description du Muesi faite par le Dr. Baumann. Kissao ou Muesi est un Mutussi
vivant et le sultan suprême de tout l’Urundi. La grande étendue de l’Urundi fait
que ce pays n’est pas une monarchie absolue comme au Ruanda ; il me semble que
c’est davantage une confédération d’états. Les sultans subalternes reconnaissent
Kissao comme chef suprême et lui paient un tribut. Le Ruanda est une monarchie
absolue et dirigée de mains de maître ; mais, comme je l’avais annoté auparavant,
discipline et unité sont très relâchées dans la région frontalière.
Du village de Kissao, en 4 marches très fatigantes à travers de hautes montagnes, nous parvînmes à une région qui longe le Tanganyika pour descendre à
environ 1500 mètres au niveau du lac.
L’expédition a duré 3 ½ mois et a mis en évidence bien de données nouvelles ;
je regrette seulement que je ne suis pas capable d’illustrer les résultats de cette
expédition à l’aide de nouvelles cartes.
Le royaume du Ruanda, cet immense haut plateau d’une hauteur moyenne de
1 800 à 2 000 mètres, jouit d’un climat sain, en toute apparence. La plus grande
partie de l’Urundi, de même qu’une bonne partie de l’Uha et d’Udjiji sont sans
doute les plus belles régions de notre colonie, tant à cause de leur très nombreuse
population que de leur fertilité, compte-tenu des conditions de vie africaine, vraiment exceptionnelles. En ce qui concerne la densité de la population, je donne
pour exemple le marché qui se tient devant la Mission d’Usumbura où quotidiennement, à 8 heures du matin, 2000 personnes au moins se rassemblent. Dans ce
district, tout pousse et porte du fruit ; il n’y a que peu d’endroits non-cultivés. Je
suis certain qu’ici, dans l’avenir un grand marché s’ouvrira au commerce allemand, si de meilleurs moyens de communication sont créés. Je crois que, quand le
bateau à vapeur du Lieutenant naviguera sur le Tanganyika, il fera en sorte que ces
régions prospères soient rapidement désenclavées. Cela aura lieu surtout, une fois
que les problèmes de frontière seront à nouveau réglés avec l’Etat du Kongo ; cela
devrait être fait dans des délais plus au moins courts ou longs, afin d’obtenir un
accès plus commode vers le lac Kivu et par conséquent, vers le Ruanda, par la
vallée de la Lusissi.
Finalement, je ne peux pas m’empêcher de faire remarquer que j’ai été déçu
de bien des manières par le fabuleux Ruanda. Nous avions espéré y trouver au
niveau ethnologique quelque chose de neuf et de beau. Nous nous étions imaginé
une industrie propre au Ruanda ; nous n’avons rien trouvé de tout cela. Le Ruanda
ne se distingue d’aucune façon de l’Urundi ; nous avons constaté uniquement que
les armes, bijoux, bâtiments et décoration sont moins bien fabriqués et entretenus
qu’en Urundi. Et aussi pour ce qui regarde l’agriculture, que les Warundi sont
davantage appliqués.
(…)
653
Pour ce qui regarde la deuxième partie, je serai bref. Au sud de Malagarassi,
dans le district de Tanganyika, on trouve les contrées de Tongwe, Kawende,
Urungu et le sultanat assez grand de Fipa. Ce dernier s’étend jusqu’au lac Rikwa.
Entre le 21 août et le 31 octobre (1897), j’ai voyagé dans des contrées, qui
n’étaient connues, jusqu’à maintenant, qu’à travers les voyages de Livingstone et
de Stanley. Je les ai de nouveau traversées à l’occasion de mon voyage de retour
par la côte, du 17 novembre à décembre. Quelle immense différence entre ces
régions pauvres, peu peuplées et mal cultivées et les contrées magnifiques au nord
de Malagarassi !
(…)
J’ai longé, autant que possible, la rive du Tanganyika pour le cartographier.
La marche était très difficile et pénible. A beaucoup d’endroits, c’était même i mpossible, à cause d’abruptes falaises rocheuses qui descendent directement dans le
lac. Pour contourner ces falaises qui font la bordure du lac, on doit faire une
marche d’une ou deux journées vers l’intérieur. Les contrées Urungu et Fipa sont
plus ou moins sous l’influence bénie des grandes Missions catholiques des Pères
Blancs d’un côté, et de l’influence moins bénie des Anglais, c’est-à-dire de
l’ « African Lakes Compagny » de l’autre. La Mission, dont le quartier général se
trouve à Karema, a à sa tête dans la région du Tanganyika, le vieux et fameux
évêque Lechaptois, très apprécié des Européens et de tous les indigènes. Cette
Mission a sur la rive est du Tanganyika cinq grandes stations où travaillent
25 Pères et Frères et quelques sœurs. On est très surpris par les constructions
grandioses que les missionnaires ont érigées, sans épargner ni privations ni fatigues, bien qu’avec des moyens modestes. Je mentionne uniquement que la nouvelle église de Kirinda, magnifiquement située, a une longueur de 35 mètres, une
largeur de 14 mètres et une hauteur de 12 mètres. Moins favorable est l’influence
des Anglais sur les indigènes de cette région. L’A.L.C. a aux lacs Nyassa, Tanganyika et Mwero de grandes usines et de nombreuses petites stations ; ensemble
avec les fonctionnaires se trouvent ici 50 Européens qui travaillent pour l’intérêt
des Anglais. Je crois que l’A.C.L. fait de grandes affaires surtout avec l’ivoire.
Entre Karonga au Nyassa et Kiluta, circulent sans cesse des caravanes commerciales sur la route Steveson ; la distance est de 12 à 14 jours ; les messagers po staux feraient cette distance en 7 jours environ. De Karonga jusqu’à la moitié du
chemin, c’est-à-dire jusqu’au station Fife, les porteurs de Karonga font le transport
; de là, ce sont presque uniquement des indigènes des territoires allemands de
l’Urungu et Fipa qui portent les charges au Tanganyika. Ils sont payés en étoffes.
Au contraire, dans des provinces du nord, pourtant beaucoup plus pauvres, on
trouve presque uniquement des gens habillés d’étoffes ; il faut ajouter que la Mi ssion dépense une quantité énorme en étoffes. Il faut encore signaler que les W aringa et Wasiga sont des tisseurs très habiles et fabriquent des tissus de coton
durables et jolis.
(…)
654
DOCUMENT N° 54
Rapport du Capitaine Bethe
au sujet de son voyage au Rwanda en 189832
Dans ce rapport, le Capitaine raconte son voyage de reconnaissance au Rwanda, du 13 mars au 30 avril 1898 ; il était accompagné du Lieutenant von Grawert. Il
l’avait organisé pour pouvoir se faire « une idée plus juste de l’influence du Kigeri
et de la possibilité de développement du pays ». Outre des observations du pays et
de ses habitants, il précise la politique coloniale allemande dans cette partie de
« Deutsch-Ostafrika ». Il pense que les Allemands, pour imposer leur influence,
auront besoin de la classe politique dominante des Batutsi dont il faudra maintenir
l’hégémonie. La population du Rwanda est estimée à deux millions d’habitants.
J’ai quitté le camp de Nyarugenje le 13 mars 1898 ; je voulais faire une reconnaissance de la frontière nord du Ruanda jusqu’à Mpororo (d’après la prononciation
des indigènes, il faudrait écrire Mphororo), ensuite aller à l’ouest, puis reprendre
d’anciennes routes et de là, aller vers les sud-est par le Kissakka en direction de
l’Urundi, à la mission de Missugi, à Usumbura dans l’Uha, enfin retourner à Udjidji.
Je désirais approfondir ma connaissance du Ruanda, pour pouvoir me faire une
idée juste de l’influence du Kigeri et de la possibilité de développement du pays.
Etant donné l’étendue du district dont je suis responsable, je ne puis songer à entreprendre un autre voyage dans le nord du pays et je voulais pouvoir émettre un jugement valable sur le Ruanda et ses habitants..
Après deux jours de marche, je suis arrivé à la rive ouest du Lac Mohasi que j’ai
traversé le lendemain sur un pont de papyrus. Durant la marche, j’ai pu apercevoir
en direction sud, deux lacs qui seraient, d’après ce qu’on m’a dit, les Lacs Luhita et
Waschangia. Ce dernier se trouverait au Kissakka. C’est probablement un prolongement, en forme de lac, de la Nyavarongo ou de la Kagera.
Le lac Mohasi se prolonge en un long marais de papyrus qui serait en communication avec la Nyavarongo ; j’inclinerais à le croire d’après ce que j’ai pu constater
pendant mon voyage vers le sud-est.
32
H. BETHE, « Bericht über einen Zug nach Ruanda», in Deutsches Kolonialblat, 1899, pp. 6-12, Traduction du rapport, publiée dans Etudes Rwandaises, par B. LUGAN, « Sources écrites pouvant servir à
l’histoire du Rwanda (1863-1918) », Volume XIV, Numéro spécial, Butare, octobre 1980, pp. 54-59.
655
Nous traversâmes, ensuite, les régions de hautes montagnes dont les crêtes
s’étirent de l’est à l’ouest et où les descentes et les montées, parfois bien rudes, se
succédaient. La latérite alterne avec des schistes argileux et des formations calcaires.
Le 16 mars, au cours d’une montée particulièrement dure sur la route vers Muendo,
aux pieds du Mont Ngangi, j’ai pu trouver, dans des blocs de pierre noire très dure,
quelques cristaux. Malheureusement, ce n’était que quelques petits morceaux assez
insignifiants. Alors que les montagnes sont dénudées, et que les arbustes ou les
arbres y sont exception, les vallées, par contre, sont profondes, abondamment irriguées, cultivées et très peuplées. Dans cette partie du pays, on peut constater une
certaine aisance. J’ai vu également, à plusieurs reprises, des troupeaux de bêtes bien
nourries et fort belles, qui font la fierté des Watussi. Dans les vallées, en traversant
les marais, nos montures se sont enfoncées plus d’une fois dans la vase à cause des
innombrables ruisseaux qui sillonnent ces marais.
Le 18 mars (1898), le paysage se présentait sous un autre jour : les sommets des
montagnes étaient plus aplatis, il y avait davantage de végétation, mais pas d’arbres.
Cette région mériterait, à juste titre, le nom de Haut-plateau. Le reste du pays
m’avait donné jusqu’alors l’impression d’être un pays de montagnes, de vallées
encaissées et riches en sources. Pourtants les montées et les descentes, un moment
plus douces, devinrent très vite plus raides et nous fîmes de véritables escalades. Le
sol était mouillé par la pluie, et les hommes et les bêtes y glissaient parfois sur des
distances de 4 à 6 mètres, ce qui rendait la montée assez pénible et exigeait des efforts supplémentaires.
Du 20 au 21 mars (1898), j’ai campé près de la rivière Mphororo qui était autrefois la frontière, et le 22, après une dizaine d’étapes parfois bien pénibles, depuis le
départ de Nyarugenje, je suis arrivé à la frontière, dans la région de Kukisi. De là, je
suis parti vers l’ouest. Les montagnes étaient plus élevées, les montées plus fortes,
les vallées étaient plus larges et plus irriguées, mais aussi plus marécageuses, ce qui
rendait la traversée difficile et nous empêchait d’avancer aussi rapidement que nous
l’aurions voulu. Heureusement, la nature était la seule cause de difficultés, car grâce
aux guides que Kigeri nous avait donnés et aux ordres qu’il avait adressés aux chefs
et sous-chefs, nous pûmes facilement trouver du ravitaillement pour la caravane et
du bois de chauffage. Ici, comme dans les autres régions traversées, le bois de chauffage est un des articles qui, dans le commerce, coûte le plus cher. Dans ces régions,
ce ne sont pas uniquement les Watussi qui remplissent les fonctions de chefs ; il y a
également des Wahutu, nommés par le Kigeri. Partout, on constate une certaine
aisance ; les cultures sont abondantes et il y a beaucoup de bétail. Ici, tous les indigènes, sauf quelques rares exceptions, s’habillent de peaux. Ils troquent volontiers
les peaux de bêtes abattues contre des vivres. Pour une peau de chèvre ou une peau
de mouton, ils donnent le produit de leurs champs, de la valeur égale à celle de la
bête.
Le 29 mars (1898), après la traversée de plusieurs grands marais, nous sommes
arrivés dans la région de Bugira au Lac Kifuha ; un lac magnifique, entouré de
hautes montagnes aux versants abrupts, avec de larges baies qui forment de véri-
656
tables marais de papyrus et qui ont fait que la suite de ma route devint un vrai
voyage en zigzag.
Derrière les cimes des montagnes, nous vîmes se détacher en direction ouest un
grand sommet : l’Ufumbiro, aux dires des guides. Après des marches extrêmement
fatigantes sur de mauvaises pistes, la caravane a campé le 3 avril, à Kaschebe, entre
les lacs Nyaburera et Tschahafi. Kaschebe est dans la région de Ufumbiro où la
montagne qui porte ce nom est appelée « Kirunga » ; car l’Ufumbiro se trouve,
paraît-il, plus à l’ouest.
Le 4 avril (1898), nous descendîmes vers une large plaine de lave, au milieu de
laquelle le « ya-Ufumbiro », comme je l’appelle, s’élève comme un pic gigantesque.
A ses pieds, il y a des montagnes, hautes comme celle de Pugu. Avec les pierres de
lave, les indigènes ont fait des monticules, si bien qu’on se croirait dans un grand
cimetière. Entre ces monticules qui se prolongent parfois en petits murets, comme en
Frise ou en Westphalie, il y a d’innombrables parcelles de terrain où l’on fait à présent les premiers essais de cultures. Sur les versants des collines ou des montagnes,
près du Kirunga, les cultures sont magnifiques et les villages nombreux sont très
peuplés. Au alentour de ce pic géant, la terre est extrêmement pauvre en eau. Les
habitants utilisent l’eau de pluie qu’ils recueillent dans de grandes jarres ou ils vont
puiser aux lacs ou encore à deux maigres sources qui se trouvent sur le versant ouest
de la montagne et qui s’écoulent en rivières souterraines vers le Lac Nyaburera. Je
n’ai donc pas pu camper à cet endroit, et il a fallu que je poursuive la route pendant
3 ½ heures et direction nord, pour arriver à la source de la rivière Nitschugu. Je n’ai
pas vu l’Ufumbiro qui se trouve à l’ouest, à une distance de 2 ou 3 jours de marche.
Le 5 avril (1898) était jour de repos pour la caravane et le 6 avril (1898), je
me suis dirigé vers le sud pour arriver le plus près possible de la montagne et contourner les lacs. Le lendemain, j’ai envoyé le Lieutenant von Grawert avec une colonne vers le sud pour chercher de l’eau. Moi-même accompagné de l’aide infirmier,
Mr Pfeuffer, de deux askaris et de cinq porteurs, j’ai fait l’ascension de la montagne
pour pouvoir faire certains relevés topographiques. Durant la montée nous avons été
surpris par la pluie et le brouillard, si bien que nous dûmes arrêter aux deux tiers de
la montée pour passer la nuit. Le 6 avril, à 1 heure de l’après-midi, j’ai atteint le
sommet dans un brouillard très dense qui ne disparût que pendant un très court moment. Dans le cratère, dont la dimension est de 100 à 150 m de diamètre, j’ai vu un
lac avec de l’eau jusqu’au bord. Cette eau se déverse par un écoulement souterrain et
par une chute que l’on ne voit qu’en partie. Comme la pluie et le brouillard ne faisaient qu’augmenter, après une demi-heure de repos, j’ai pris le chemin du retour et
je suis arrivé à l’ancien campement après le coucher du soleil. Le lendemain, j’ai
retrouvé la compagnie au Lac Nyaburera. Je pense que le Kirunga a 4 000 ou 5 000
m de hauteur.
Nous marchâmes sur une crête, le long du lac. Après 2 ½ heures de route, la
crête prit brusquement fin. C’est à cet endroit que le Lac Nyaburera par une rivière
large de 2 à 20 mètres et profonde de 1 mètre et qui s’appelle « Nyaruka » (cela
signifie sans doute « eau qui tombe »), déverse ses eaux en 9 chutes vers le Lac
Nyaruhondo qui se trouve à 80 ou 100 mètres plus bas. Les deux lacs, à la teinte
657
bleu foncé, vert, sont merveilleusement situés et sont encadrés de hautes collines.
Les îles et les baies sont nombreuses. A l’est du Nyaburera, j’ai vu un petit lac de
montagne pour lequel je n’ai pas pu trouver le nom. Le Nyaruhondo aurait un écoulement appelé « Tschangari » qui coulerait vers la Nyavarongo. De là je partis vers
l’est pour me rendre chez un chef contre lequel on avait porté plainte une quinzaine
de jours auparavant et qui, m’avait-on rapporté, avait l’intention de m’attaquer.
Le 13 avril (1898), j’ai campé près d’un marais long de 2 km et large de
6, appelé « Urugessi » ou « Nigischanga », en face du village du fameux sous-chef
du Kigeri nommé « Gurue ». Le soir du même jour, Gurue m’envoya une délégation
pour m’assurer de sa soumission et pour me demander d’établir mon camp chez lui à
partir du lendemain et me faire savoir que ses gens travailleraient au pont. Parmi les
hommes de la délégation, j’ai reconnu quelques nains Batwa qui avaient, quelques
jours auparavant, amené une vache en cadeau.
Le lendemain, deux sections d’ascaris, tous les porteurs, les boys et un groupe
d’indigènes, travaillèrent depuis le matin à faire un pont avec des herbes et des branchages. A 1 heure 40 minutes de l’après- midi, j’ai essayé de passer avec quelques
askaris, tandis que le Lieutenant von Grawert restait sur place avec la troupe. Si je
voyais que la traversée était possible, je donnerais un signal avec le cor. Le pont
n’était pas achevé et les branchages ont cédé, si bien que j’enfonçais jusqu’aux
épaules dans une eau glacée. Vers deux heures et demie, j’arrivai à une rivière de 2 à
3 m de profondeur. Les nains Batwa de l’autre rive avaient préparé le travail et jeté
un pont. Ils s’étaient servis également des portes tressées qu’ils mettent à l’entrée de
leurs huttes. Ils les ont mises devant nous, aux endroits particulièrement difficiles. A
3 heures, j’arrivai sur l’autre rive où je fus reçu par Gurue et par ses gens, presque
tous de purs Batwa qui avaient à peine 1,40 m.
L’eau du marais était si froide que, des 28 moutons et chèvres destinés à
l’abattage, 22 périrent dans la traversée. La caravane commença à traverser à
3 heures et c’est seulement à 8 heures du soir que l’arrière-garde arriva au camp. Les
nains nous apportèrent du bois et des vivres et se montrèrent, contrairement à
l’attitude de ruse et de méfiance qu’on leur impute souvent, serviables et polis.
Gurue, lui est un vieux nain, à l’air rusé, à la peau brune, aux cheveux et à la
barbe blanche. Aux chefs qui avaient porté plainte, j’ai dit de s’adresser à leur
maître, le Kigeri. Je m’étais rendu compte que les querelles venaient de la haine
entre les ethnies et du fait que le chef des nains Batwa ne voulait pas se plier devant
les Watussi hautains et que la faute était autant d’un côté de l’autre.
Je pris un jour de repos et, le lendemain, je repris ma route vers le sud-est :
le 23 avril (1898), je retrouvais au Lac Mohasi la route que j’avais prise le 14 mars.
Le 26 avril (1898), j’étais au Lac Mugesera, au Kissakka. Le 30 avril, je passais la
Kagera près de Kulinkanga, à une journée de marche environ du confluent de la
Nyavarongo et de l’Akanyaru et je me retrouvais à nouveau à la frontière du Ruanda
et de l’Urundi : c’était une grande steppe de forêt, absolument inculte et inhabitée.
658
Les Wanyaruanda sont une belle et forte race. Ils sont belliqueux et redoutés par
leurs voisins. Ils habitent par familles dans des enclos individuels, mais, dans certaines régions, notamment dans le nord, il y a des agglomérations. Les huttes sont
propres, l’enclos est entouré d’une haie d’euphorbes ou de jeunes plants de ficus.
Dans la cour, propre et balayée, il y a un grenier où les indigènes gardent leurs provisions de petits pois, de haricots et d’autres produits de leurs champs. On y met tout
ensemble, et, si on veut acheter des vivres, on vous donne en général un mélange de
petits pois, de haricots de toutes couleurs.
Avec le ngali, la nourriture principale des Wanyaruanda, il y a le lait, le pombé
et les bananes. Là où il n’y a pas de bananes, dans les régions montagneuses du
nord, on voit des champs de « mtama ». On se nourrit d’une sorte de pombé chaud,
épais, auquel on ajoute de la farine pour l’épaissir. Ce pombé a beaucoup de
goût ; on le boit au chalumeau. La viande est un mets de luxe que l’on ne prend
qu’aux jours de très grande fête. Les indigènes ne mangent ni la viande de chèvre ni
de mouton et la richesse en bétail n’est pas très grande, malgré la grandeur du pays
et le nombre des habitants. Seuls les Watussi ont des vaches ; les Wahutu n’ont que
du petit bétail.
Les riches s’habillent avec des étoffes européennes, les autres avec de l’écorce
de ficus ou de peaux tannées. Plus on va vers le nord, plus le vêtement de peau est
courant, car, dans ces régions, il n’y a pas beaucoup de ficus. Mais on en plante et
on prend soin des arbres.
Comme armes, ils ont des lances, des arcs et des flèches, un petit bouclier de
forme ovale, tressé avec des joncs et soutenu au milieu par un gros bois. Ce bouclier
peut protéger la poitrine. Ils ont également un couteau à deux tranchants, long de
50 cm environ. Ils font la guerre en rampant pour ainsi dire au sol, puis en sautant à
des hauteurs de 1 à 1,50 m pour éviter les flèches ou les lances des ennemis. Ils
crient, émettent un curieux sifflement, lancent leurs boucliers ou leurs arcs en l’air,
pour se moquer du coup manqué de l’adversaire. Ils avancent en rangs serrés sur les
champs de bataille au rythme des chants de guerre, tenant leur lance et marquant du
pied le rythme. Ils préfèrent les attaques nocturnes où ils peuvent surprendre
l’ennemi par le feu et ils profitent alors de cette terreur pour le piller au plus vite. Ils
sont très habiles pour l’exploitation du sol. Chaque parcelle est cultivée, les versants
les plus abrupts sont cultivés par étages et transformés en champs, et des murets de
pierres, soigneusement amassées, assurent au sol un minimum de solidité et le protègent contre l’érosion.
Les Watussi forment la classe dominante. Malgré beaucoup d’arbitraire et une
oppression despotique sur les Wahutu, il est à souhaiter que la domination des Watussi continue : étant donné la densité de la population que j’estime à 2 millions,
l’influence européenne ne pourra pénétrer dans le pays que par la classe dominante
qui obéit sans condition à son chef.
Un reboisement avec des essences allemandes serait certainement favorisé par
l’abondance de pluies et la richesse en eau du sol et cela servirait grandement au
développement du pays dans la suite.
Pour un climat africain, le climat est plutôt rude, mais il est supportable pour les
Européens. Il n’y a pratiquement pas de maladie fébrile au Ruanda, malgré les tra-
659
vaux sous la pluie et les déplacements fréquents dans les marais. Pour les askaris, je
trouve qu’un vêtement plus chaud est nécessaire pour de telles expéditions.
En Urundi, la classe dominante est également constituée par les Watussi. Le
Mwesi, qui est officiellement reconnu comme chef du pays, a une autorité incontestable sur les régions de son entourage, bien qu’elle soit loin d’être aussi forte que
celle du Kigeri. La plupart des Warundi ne le connaît même pas, si bien que le bruit
a couru que le Mwesi serait un personnage inventé par les grands et que ces derniers
l’entourent volontairement d’un certain mystère pour exploiter le peuple à leur
propre avantage.
On distingue difficilement les Warundi des Wanyaruanda. Les villages sont également des agglomérations vagues d’habitations individuelles et là, comme au
Ruanda, les haies qui entourent les enclos sont des haies d’euphorbes. Les huttes ne
sont pas aussi bien construites, ni les champs aussi bien cultivés, cependant
l’impression d’ensemble est la même.
La vie est la même, l’art guerrier également. Comme au Ruanda, on se sert de
lances, des flèches, d’arcs, de boucliers, mais les lances et les épées sont mieux
travaillées. Alors que le couteau ruandais est orné de sculptures, en Urundi le fourreau est enroulé artistiquement de fils de fer, de laiton et de cuivre. Le bouclier est
un peu plus petit. Les Warundi portent toujours un bracelet en bois, en cuivre ou en
laiton, ce que l’on voit rarement au Ruanda. C’est presque toujours un trophée de
guerre. L’usage des ces bracelets, qui pèsent parfois deux ou trois livres, est diversement interprété. Certains disent que cela sert de parure, d’autres de protection
contre flèches ou lances, lors des attaques. Chez tous ceux qui m’ont expliqué le tir à
l’arc, j’ai vu qu’ils ajustent auparavant leurs bracelets pour en faire une cible pour
l’arc. Leur manière de combattre est celle des Wanyaruanda.
L’Urundi est plus riche en ficus que le Ruanda. C’est pour cette raison que les
gens confectionnent eux-mêmes leurs vêtements qui sont très soigneusement travaillés et souvent ornés de motifs et colorés. La terre noire des marais fournit la couleur.
Le fait que les Warundi aient refusé les étoffes, alors que les Wanyaruanda les réclament, comme l’écrit le Commandant Ramsay, peut s’expliquer ainsi à mon avis :
il y a plus de ficus en Urundi, donc plus de possibilités pour les indigènes de confectionner eux-mêmes leurs vêtements. Ceux-ci les préservent mieux du froid, pendant
la nuit ou pendant la pluie, que les tissus européens. Ils ne refuseraient certainement
pas les étoffes, si elles étaient plus épaisses. Il est rare de les voir porter des peaux.
Les informations que j’ai reçues à Muyaga, m’ont fait éviter une visite au village du Mwesi, si bien que je ne puis rien dire de ce personnage assez contesté. Tout
ce que l’on peut dire c’est qu’il n’a aucune autorité sur les Warundi qui ne sont pas
dans son entourage immédiat, si bien que, dans les régions éloignées, il y a constamment des rixes et les sous-chefs se font continuellement la guerre entre eux.
Alors que le grand royaume qu’est le Ruanda est maintenant dans l’ordre avec
une discipline exemplaire par le Kigeri, sous la domination des Watussi, l’Urundi est
un pays de guérillas qui rendent les rapports avec les indigènes difficiles, ainsi que
les déplacements dans le pays. L’Urundi est riche en bétail. Les régions que j’ai
traversées sont très peuplées, bien que je ne puis pas encore me faire une idée
d’ensemble.
660
Il n’y a pas encore de vrai commerce au Ruanda. Les besoins en étoffes, en
perles, en sel et en fer sont minimes. Ces objets entrent dans le pays par des commerçants indigènes, par l’est, par le Karagwe et l’Unyamwesi. La plupart du temps,
ils troquent leurs marchandises contre du bétail (des moutons et des chèvres car le
Mtussi n’aime pas vendre des vaches) ou contre un peu d’ivoire. L’Urundi a une
réserve d’ivoire plus grande. Presque tous les articles que les indigènes achètent –
des perles, du fil de fer, etc. – venaient jusqu’à présent de l’Unyamwesi, mais, pour
le moment, des commerçants arabes de Udjidji entrent en contact avec les Warundi.
L’expédition a bien réussi au Ruanda, car le travail amorcé par le Commandant
Ramsay a abouti à la reconnaissance de la souveraineté de la puissance allemande.
Comme j’ai pu le constater, le Kigeri est un souverain absolu dont les ordres
sont exécutés dans toutes les régions du pays, même dans le Kisakka. Son influence
pourrait faciliter considérablement le développement économique, avec la collaboration allemande.
En Urundi, la soumission du fils du Mwesi et le châtiment infligé au sultan Lussonika ont considérablement rehaussé le prestige de l’Allemagne et la puissance des
Européens. Cela n’empêchera pas les orgueilleux Warundi, qui ont proclamé
qu’aucune caravane européenne ne traverserait le pays, sans grandes pertes en personnes et en biens, d’en venir encore plus d’une fois aux armes, jusqu’à ce que le
mystère qui entoure le Mwesi ait été levé par la Station. Cette longue expédition me
fait comprendre que, pour la circonscription de Udjidji, une compagnie ne suffit pas
pour l’occuper et je renouvelle ma demande pour qu’on établisse une station dans le
sud. Il serait souhaitable, dès que nous en aurions les moyens, de créer deux circonscriptions, ayant chacune son administration.
661
DOCUMENT N° 55
Lettre de Mgr Hirth du 22 avril 1898
au Chanoine Winterer33
« La mort et la maladie nous ont enlevé, depuis janvier 1897, tant de missionnaires qu’il a fallu supprimer momentanément une station ». Dans une autre station,
Mgr Hirht est resté seul pour qu’il n’y ait pas recul ! Les baptêmes, en effet, ne
manquent pas. Il met en garde le Chanoine contre ceux qui voudraient accréditer,
en Europe, l’idée selon laquelle les missions jouiraient de la protection du gouvernement : « hélas ! que c’est bien différent ici sur place ! » Multiples tracasseries et
inconvénients qui font dire à Hirth que « dorénavant nos futures stations ne seront
pas dans la proximité des Forts… ». Malgré tout, les missionnaires continuent à
prêcher, à baptiser et à planter : « 4 000 arbres plantés à Bukumbi, depuis deux
ans ».
N. D. de Kamoga (Bukumbi) 22 Avril 1898
Monseigneur le Chanoine et vénéré bienfaiteur,
Depuis longtemps déjà je me promettais de vous écrire ; je suis bien en retard en
effet pour vous exprimer toute ma reconnaissance, en retour de l’intérêt que vous ne
cessez de porter à notre mission du Nyanza et des secours que vous continuez à nous
faire parvenir.
Ce qui m’a arrêté, mon frère vicaire, vous l’aura fait pressentir peut-être, j’ai
passé depuis plus d’une année par une épreuve d’un genre tout particulier. La mort
et la maladie nous ont enlevé depuis Janvier 1897 tant de missionnaires qu’il a fallu
supprimer momentanément une station, et que dans une autre j’ai été obligé de continuer seul la mission pendant de longs mois. Il y avait de la besogne cependant pour
quatre, mais il fallait bien essayer de pourvoir à tout ; c’eût été un vrai désastre et
retarder même la mission de plusieurs années, si pour nous épargner davantage
33
A.G.M.Afr., Lettre de Mgr Hirth du 22 avril 1898 au Chanoine Winterer, N° 096098-096099.
662
j’avais supprimé une seconde station. Enfin, Dieu est venu à notre aide, un renfort
est venu depuis ; il ne reste plus qu’aux jeunes arrivés à se mettre au courant des
langues et des habitudes des Nègres.
Dans les stations que nous avons pu maintenir, la mission a fait des progrès.
Dans notre chère île d’Ukerewe, où nous avons eu tant d’épreuves au commencement, nous avons la joie maintenant de faire une soixantaine de baptêmes d’adultes,
tous les 3 ou 4 mois. C’est, comme partout, la jeunesse surtout qui adopte les idées
nouvelles ; ces jeunes nous amènent régulièrement leurs enfants ou plus jeunes
frères à baptiser, et ils aident aussi leurs vieux parents à bien mourir. Mais on se
demande avec anxiété maintenant déjà comment on fera pour maintenir la vie chrétienne parmi ces foules qui seront bientôt trop nombreuses pour le petit nombre de
missionnaires qui leur seront assignés. Aujourd’hui ces chrétiens sont exemplaires
parce qu’ils fréquentent très souvent les sacrements ; mais comment feront-ils quand
ils devront faire queue au confessionnal des jours et même des semaines pour attendre leur tour, comme cela arrive en Uganda. Et ces chrétiens font 10, 15 et 20
lieues pour arriver à la mission !
Ce Vicariat possède deux autres missions auprès desquelles sont venus s’établir
deux Forts militaires : l’un à Bukoba, l’autre au Mwanza. Là le bien est beaucoup
plus difficile. En Europe on serait volontiers disposé à croire que cette protection
que le gouvernement se vante d’exercer, en faveur des missions, signifie réellement
qu’on vient en aide sinon matériellement, du moins moralement ; hélas! que c’est
bien différent ici sur place! En général, on a peur surtout que nous exercions quelque
influence, que nous fassions quelques chrétiens. Dans le district de Bukoba, rentre
un tiers presque du Buddu qui fait partie de l’Uganda. Avant que cette partie du
Buddu fût allemande, il y avait là beaucoup de catholiques, peut-être 2 000, dont
plusieurs chefs assez influents. A ces catholiques, Bukoba a préféré d’abord des
Baganda musulmans qu’elle a cherchés à y implanter. Et puis quand tous ces musulmans se sont mis à suivre le fameux Mwanga dans sa dernière révolte, on a placé
toute cette partie du Buddu sous l’autorité d’un païen fanatique qui depuis huit ans
n’a cessé de persécuter les chrétiens partout où il exerçait quelque pouvoir.
Il y aurait à citer bien d’autres faits qui nous font déplorer profondément que
nous soyons comme fatalement soumis toujours à des commandants qui avant tout
sont protestants bien déclarés ; quand, par exception il arrive qu’il y ait sous eux
quelque pauvre sous-officier catholique, c’est à peine si une fois ou deux l’an, il
reçoit permission de venir décharger son cœur à la mission. C’est ici qu’on sent
mieux, jusqu’à quel point nous sommes sous régime protestant.
Nos futures stations, quand il sera possible, ne seront pas, dans la proximité des
Forts dorénavant. Nous avons essayé de fonder, depuis 3 mois, une nouvelle mission
au sud-ouest du lac, dans l’Uswi, un pays d’avenir à cause de l’intelligence des habitants. Il faut dire que le roi du pays nous a fait bien de difficultés, mais il les a faites
parce qu’il a vu que la station militaire nous en faisait de bien plus grosses.
L’officier de Bukoba a tenu à présider à l’installation des missionnaires. Là, comme
jadis à la mission de Marienberg près Bukoba, le principe de la liberté de religion a
été expliqué au chef nègre de telle manière que ce chef depuis fait impunément
dépouiller de leurs biens et même tuer tous ceux qui osent fréquenter les missionnaires pour se faire instruire. Si le missionnaire essaie de se plaindre au Fort de ces
663
procédés, c’est lui qu’on accuse de troubler le pays et de donner continuellement de
l’embarras au gouvernement. A force d’instances auprès de N.D. de Lourdes, à qui
la station est consacrée, à force de prudence humaine aussi, nous pourrons peut être
nous maintenir malgré tout, mais c’est au prix de frais deux fois plus considérables,
ce qui est grave pour notre pauvre budget.
A quatre ou cinq jours à peine de cet Uswi, on prétend retrouver le prolongement des fameuses mines d’or du Mashona et du Nyassa Land ; une commission
étudie la question sur place, depuis quelques mois, et on a fondé déjà Bismark-reef à
la pointe Sud de l’Emin Pacha Golf. Ce n’est qu’à 3 jours de notre Bukumbi, et nous
avions l’habitude de faire venir de ce pays-là toutes les pioches, qui nous servent
tant pour la culture que pour réaliser nos petits achats ordinaires. Nous ne nous doutions guère jusqu’ici que ce qui rendait ces pioches de qualité si inférieure, c’était
précisément qu’elles étaient d’or au lieu d’être de fer !... D’aucuns rient de la découverte... On verra dans quelques mois, quand nos experts seront rentrés en Europe. En
attendant, il a fallu leur prêter tous nos pics, haches et outils pour défoncer ; nous
aurons ainsi notre petite part aussi, si succès il y a.
Et c’est au moment où nous préparons pour le gouvernement ces mines d’or que
l’on commence à faire peser sur nous de lourds impôts. Il nous faut cette année
quantité de bois pour bâtir enfin quelque chose comme une cathédrale dans ce Vicariat qui n’en a pas, et voilà qu’on nous annonce que nous paierons 40 % de la valeur
des bois coupés, valeur estimable par le Fort lui-même. Après cela nous paierons un
nouvel impôt pour chaque mètre carré de nos bâtisses tant anciennes que nouvelles,
ce qui est désastreux pour nous, vu l’extension de nos orphelinats, écoles, magasins
et procure pour les missions situées au nord. Nous travaillions aussi, depuis quelques
années, à élever des troupeaux de bœufs que nous aurions pu exporter avec quelque
profit ; les bêtes passeront dorénavant au Fort et paieront d’abord les 10 %. On nous
oblige même de prendre des permis de chasse sous peine de mille roupies d’amende
(environ 1 500 marks) pour le moindre canard tiré en cours de voyage. On nous
demande officiellement aussi où nous en sommes pour l’enseignement de la langue
allemande dans nos écoles, et on n’a jamais songé à nous fournir ni un seul subside
pour bâtir et entretenir les écoles, ni même un livre pour cet enseignement.
Vous voyez un peu, cher et vénéré bienfaiteur, jusqu’à quel point on nous favorise ou plutôt combien il faut payer cher la permission de faire un peu de bien. Avec
cela, nous sacrifions pour le bien de la colonie tout ce que nous avons, jusque et y
compris notre fortune personnelle, sur laquelle en Europe déjà on a prélevé les impôts ; nous donnons notre santé et notre vie. Nous donnons l’exemple du travail à
nos Nègres, leur apprenons la culture et les métiers, en même temps que nous les
initions à une vie meilleure, et que nous leur apprenons la soumission aux autorités
(à des autorités qui en retour trop souvent vont razzier leurs troupeaux). Depuis deux
années la seule mission du Bukumbi a planté plus de 4 000 pieds d’arbres qui assainiront le pays ; les arbres fruitiers même dont le Fort du Mwanza est entouré sortent
presque tous de nos pépinières ; ils ont été livrés gratis.
Mais je m’arrête et ne veux davantage incriminer le système adopté à notre
égard, et qui offre un si grand contraste avec la manière de procéder beaucoup plus
large que le gouvernement anglais a adopté envers les missionnaires du nord du lac,
depuis que celui-ci a succédé à la compagnie British Est Africa.
664
J’ai tenu à vous éclairer un peu sur notre situation. Depuis huit ans que sont ici
les stations militaires, les commandants qui se sont succédés ont toujours été des
protestants. Un seul a eu les vues assez larges pour n’être pas hostile à nos oeuvres,
qui cependant cherchent à éveiller le moins possible les susceptibilités. Seuls des
commandants de districts catholiques comprendront qu’il faut la liberté aux missionnaires et la protection à leurs néophytes. Les catholiques d’Allemagne verrontils donc toujours, leurs efforts à soutenir les missionnaires, rendus inutiles par la
tactique des hérétiques qui disposent de toutes les places ?
Je n’hésite pas à affirmer que si nous avions joui depuis quelques années de la
liberté, telle qu’elle est stipulée par les conventions de Berlin et de Bruxelles, ce
Vicariat compterait en ce moment 25 000 chrétiens de plus. Le Nyanza-Nord fait des
progrès si consolants, malgré les révolutions continuelles, parce que les missionnaires y jouissent davantage de la liberté que donnent les traités. Au Sud nous végétons, et végéterons tant que durera l’état actuel des choses.
Surtout j’ose vous prier, si votre bonté juge à propos de faire quelque confidence à ceux qui pourraient nous venir en aide, de vouloir bien considérer que nos
chefs militaires à 1 500 kilomètres de la côte, sont, quand ils le veulent des pachas
tout-puissants. Je pourrais presque dire qu’ici sur place, nous les flattons même,
tellement nous craignons leur ressentiment ; c’est ce qui explique certaines expressions des lettres publiques qu’écrivent parfois les confrères.
Daigne le bon maître continuer à bénir votre sollicitude toute maternelle à nous
fournir toujours des vocations et des aumônes. Dans ce vaste Vicariat que de milliers
d’âmes encore à soustraire à l’enfer et des âmes qui n’attendent que pourtant leur
sauveur.
Nos chrétiens ne manquent jamais de prier pour ceux qui ont contribué à procurer leur salut.
Veuillez agréer cher et vénéré bienfaiteur la nouvelle expression des sentiments
les plus respectueusement dévoués et affectueusement reconnaissants
de votre très humble en N. S.
Jean-Joseph
Vic. ap. Ny. m.
665
DOCUMENT N° 56
Visite du Docteur Richard Kandt
à la Cour du Rwanda en 189834
En 1904, l’explorateur Kandt publia un recueil de notes et de lettres adressées à
des amis et à des périodiques entre 1897 et 1902. Il les réarrangea en quarante
lettres qui constituent autant de chapitres. Il les présenta sous un titre qui évoque sa
recherche passionnée des sources du Nil. Dans la lettre numéro vingt-trois, il raconte sa première visite à la Cour du Rwanda en 1898.
LETTRE XXIII : A LA COUR DU RWANDA
Impression des Watussi – ma visite au roi – description du roi – le pseudo-roi Juhi
Musinga – duperies des Watussi – mensonge et éthique – mendicité des Wahutu –
insolence des garçons Watussi – ma vengeance – trois jours sans cadeaux et sans
marché – cadeaux riches – Mkingo, 14 juin 1898.
(…)
Le Comte Goetzen est le premier à nous avoir donné des informations sûres au
sujet de ce pays dont même les Arabes fuyaient les frontières pendant leurs
chasses aux esclaves. Au retour de son périple africain, Goetzen a fait part des impressions extraordinaires que cette région lui a laissées. Tout ce qu’il a vu durant son
séjour de quatre semaines bien trop courtes à son gré et au nôtre, lui parut étrange et
complètement différent de ce qu’il avait pu observer ailleurs. Le pays dans lequel il
a pénétré, est une vaste zone d’herbages naturels, qui s’élève d’est vers l’ouest de
1 500 à 2 500 mètres, riche en cours d’eau avec un climat merveilleux. Contrairement aux autres parties de la colonie, il a trouvé ici une population dense : des
Nègres bantous se comptant par milliers et se dénommant : Wahutu. Cette population dépend servilement des Watussi, caste noble d’étrangers sémites ou Hamites,
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R. KANDT, Caput Nili, Berlin, 1905. Lettre XXIII : A la Cour du Roi, publiée dans Etudes Rwandaises, par B. LUGAN, « Sources écrites pouvant servir à l’Histoire du Rwanda (1863-1918) », Volume XIV, Numéro spécial, Butare, octobre 1980, pp. 27-34.
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dont les ancêtres, originaires des pays Galla au sud de l’Abyssinie, ont soumis toutes
les régions interlacustres. Goetzen a trouvé le pays divisé en provinces et en districts
administrés et exploités par les Watussi, des géants de 2 mètres qui lui ont rappelé le
monde des contes et des légendes. A sa tête il a un roi qui parcourt le pays sans
trêve, établissant sa résidence tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. On lui parle également d’une tribu de nains, les Batwa, qui gîtent dans les cavernes des volcans au
nord du pays et chassent le gibier dans la forêt vierge.
Il y a quatre jours, à l’Akanyaru, lorsque je fis part aux chefs de ma décision de
rendre visite au roi, je me rendis compte très vite que cette nouvelle éveilla en eux,
pour des raisons qui m’étaient inconnues, des sentiments pénibles. Déjà quand je me
suis informé de l’endroit où se trouvait la résidence royale, leurs réponses étaient
incertaines et contradictoires. C’est par les Wahutu que j’ai appris que le Roi résidait
pour le moment à Mkingo, à trois ou quatre jours de marche d’ici en direction sudouest.
Les Wahutu ont un comportement étrange. En présence de leurs maîtres ils sont
graves et réservés et se dérobent aux questions. Mais lorsque nous sommes seuls
avec eux, ils nous disent presque tout ce que nous voulons savoir et même ce que je
ne voudrais pas savoir, car je suis impuissant devant leurs requêtes et leurs difficultés, lorsqu’ils se plaignent de l’oppression qu’ils doivent subir et de leur privation
totale de tout droit. A plusieurs reprises je leur ai dit de se débrouiller eux-mêmes, je
me suis même un peu moqué d’eux en leur disant qu’eux, qui sont cent fois plus
nombreux que les Watussi savent seulement gémir et se plaindre comme des
femmes. Cela était peut-être imprudent de ma part, et il n’est pas impossible que
certaines de mes paroles aient été rapportées aux chefs, qui craignaient dès lors
qu’un contact trop intime avec moi, pouvait les compromettre à la Cour, si bien que
durant tout le voyage, ils se tinrent à l’écart, faisant semblant d’ignorer totalement
ma caravane.
Chaque jour on croisait des groupes d’hommes portant dans des paniers des
cruches de lait et de vin de bananes à la résidence. On voyait aussi de plus petites
caravanes, des sous-chefs pour la plupart, qui apportaient à leur chef en résidence à
la Cour, des vivres ou leur tribut pour le roi. Plus on approche de la résidence, plus
nombreux sont les groupes qui viennent de partout. On les voit également, lorsqu’ils
prennent le chemin du retour, passer fièrement à côté de nous, sans nous adresser la
moindre salutation. Sur toutes les montagnes, nous vîmes paître des troupeaux de
vaches dont le lait est destiné à la foule de tous les parasites qui traînent à la Cour.
Nous arrivons enfin à la dernière colline, et de la crête nous pouvons voir la résidence du souverain : un grand complexe de huttes rondes, avec de grandes cours et
d’épaisses haies pour délimiter les enclos. Ces palissades sont faites avec des piquets
qui soutiennent les haies ; et ce sont des ficus qui prennent vite racine et dont le
feuillage donne à l’ensemble un aspect riant. Sur les versants des collines, les huttes
sont disséminées : huttes vastes pour les grands, petites pour les vassaux, tantôt
propres si elles doivent servir d’habitation durable, tantôt misérables quant ce ne
sont que des gîtes.
Mais mon regard revint sans cesse vers la résidence qui me fit une impression
étrange et éveillait en moi des souvenirs que j’étais incapable de placer dans un
moment précis de mon passé.
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(…)
Quatre années passèrent jusqu’à ce qu’un Européen puisse de nouveau visiter le
Ruanda. Luabugiri Kigeri de la famille royale des Wanjiginia était tombé malade,
peu après la visite du Comte Goetzen, loin de son pays natal dans une guerre contre
le Bunjabungu, où il mourut soudainement ; d’après les rumeurs du peuple, il mourut empoisonné par sa propre femme Kansugera. Il eut comme successeur son fils
encore mineur, Juhi Msinga qui était, par le sang de sa mère, de la même famille que
le clan redouté des Wega. Il était une sorte de poupée pour son ambitieuse mère et
pour ses oncles, Kaware et Ruhenankiko, deux géants de plus de deux mètres qu’il
regardait avec une peur non dissimulée. Ces deux personnages devinrent bientôt les
vrais souverains du Ruanda après avoir tué tous les fils adultes de Luabugiri ou toute
autre personne de la famille des Wanjiginia qui osait aspirer au pouvoir ou qui semblait suspecte de l’une ou de l’autre façon. Ce massacre commença par l’influent
Mibambwe dont la fière beauté trouva une fin tragique dans sa hutte. Il croyait avoir
hérité de son père le droit de succession. Il est fort possible que Luabugiri ait promis
le trône à plusieurs de ses fils ; il est aussi possible qu’il ait désigné Mibambwe
comme tuteur et chef pendant la minorité de Juhi Msinga. Toujours est-il que lorsque Luabugiri mourant traversa le lac pour entrer dans son pays où il rendit le dernier soupir aussitôt après avoir touché la terre de son pays natal, Kaware ne laissa
pas à Mibambwe le temps de défendre son trône, il le brûla plutôt dans sa hutte avec
les membres de sa tribu, ses femmes, ses enfants et avec ses serviteurs au cours
d’une attaque nocturne. Il fut bientôt suivi dans la mort par d’autres fils de Luabugiri
dont les noms sont pour le moment sans grands intérêts, seulement très peu d’entre
eux purent échapper au courroux de Kaware en se réfugiant dans les pays voisins.
Tout cela se passa peu de mois après la visite de von Goetzen. Pendant la période
qui suivit ce massacre, les Wega essayèrent de stabiliser leur positon par des cadeaux, par des liens de parenté, par alliance et lorsqu’ils le jugeaient nécessaire, en
faisant régner la terreur. Les fils survivants de Luabugiri ne sont que des adolescents
peureux sans énergie qui, entourés en partie des amis méfiants et peu sincères, vivent à la Cour ; d’autres sont loin de la résidence s’adonnant à l’élevage sans chercher à influencer l’administration du pays.
Au cours de l’an 1897, le Ruanda vit de nouveau un Européen, le chef du district d’Ujidji, Ramsay, qui apparut à la Cour avec 300 fusils et une escorte de plusieurs Européens. Avec la même puissance, quelques mois avant mon arrivée, était
venu son successeur Bethe. Ces visites suscitèrent une peur étrange, bien plus
grande que celle causée par l’arrivée du premier Européen. Cela n’était pas dû à la
puissance de ces visites mais plutôt au fantôme qui était entre temps apparu dans le
pays, menaçant ainsi le pouvoir des Wega. Ce fantôme était apparu sous le nom de
Belegea.
Lorsque des commerçants venant de l’intérieur du pays se rendent au lac Kivu,
ils parlent des événements les plus récents et lorsqu’ils croient avoir épuisé le sujet
de leurs conversations autour d’un feu de bois, une question retentit, celle d’une
menace : « Et qu’apportez-vous de nouveau sur Belegea » ? Ce mystérieux Belegea,
fils de Luabugiri – on ne l’a jamais vu – disparut quand il était encore enfant après la
mort de son père, mais personne ne sait dire exactement où il se rendit. Combien
d’innocents ont dû payer de leur vie parce qu’on les accusait de cacher Belegea.
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Kaware qui jouit pleinement de la vie, qui est fier de posséder dans ses provinces le
Kissaka et le Bugessera une Cour plus puissante que celle de Yuhi, Kaware quitte sa
Cour, les femmes et le vin pour aller combattre un chef tantôt dans le nord à Ndorwa, tantôt à la frontière sud en Urundi, lorsque ce même chef est supposé héberger
Belegea. On en vint même à soupçonner les Européens de cacher ce dernier et dans
les cercles de la Cour qui ne devaient pas comme les autres supporter le joug des
Wega, régnait une peur exagérée ; Belegea pourrait avoir grandi et revenir un jour à
la tête d’une armée imposante, étrangère, soutenue par les Blancs pour mettre fin à
la souveraineté impopulaire des Wega au Ruanda. C’est pour cela que l’on parlait
dans le pays entier de l’arrivée d’hommes rouges très puissants qui mettraient fin au
régime des Wega.
Kaware et sa tribu peuvent dormir paisiblement. Car si le jeune garçon n'a jamais existé, pourquoi Luabugiri aurait-il su son existence ? – ses ossements pourrissent probablement depuis longtemps dans un endroit bien caché et seul le désir de se
venger, de ne pas laisser les Wega jouir pleinement de leur pouvoir, incitent les
quelques gens qui connaissent son sort à taire sa mort pour le prendre comme symbole du peuple dans ses espérances. Mais plus probablement Belegea n’a jamais
existé ; car toutes les versions, aussi variées soient-elles, parlant de la façon dont les
Wega ont appris son existence, ont cela de commun qu’elles sonnent comme des
inventions de l’un de leurs conteurs ou de leurs chanteurs.
Le 15 juin (1898). – Hier en traversant une masse dense de gens, je remarquai
que derrière moi marchaient 150 personnes au comportement étrange. Mes gens qui
marchaient normalement en bavardant et en chantant, qui selon eux ne pouvaient
jamais faire assez de bruit surtout quand on s’approchait de l’une des résidences des
petits chefs, avaient cessé de parler, de battre frénétiquement les tambours, chose
qu’ils faisaient habituellement avec un plaisir fou, ils ne tournoyaient plus avec leurs
bâtons sur les coffres et les caisses, ils ne poussaient plus leurs cris d’allégresse.
Une image étrange : à droite et à gauche, ces masses de Noirs immobiles.
Comme dans un sommeil profond ils sont accroupis là ; rien ne bouge plus, seul un
petit frémissement traverse de temps à autres la forêt de lances comme un petit coup
de vent qui balaye la surface d’une eau calme ; aucun autre bruit ne troue le silence
de midi dont la chaleur pèse lourdement sur le paysage à part celui que font les sabots de mon cheval blanc sur le sol sec. Mais aussitôt que le dernier homme a dépassé la foule, j’entends un vacarme des deux côtés des porteurs qui donnent maintenant libre cours à leurs cœurs oppressés, hommes et enfants se précipitent sur les
versants des montagnes sans faire attention aux champs de petits pois et aux tiges de
mil se rendant sur la crête de la montagne pour nous regarder dresser notre camp.
Lorsque, fortifié par un bain, je quitte ma tente une heure plus tard, je trouve
dehors un envoyé du Roi, son oncle Ruhenankiko, un homme de 33 ans environ qui
dépasse de la longueur d’une main son jeune compagnon, Rudegembia, qui luimême possède une fière taille de 1,90 m. Ils m’apportent les salutations de Juhi et
comme « funguro » deux pots de vin de miel et un peu de bois de chauffage.
Je dois avouer que les deux envoyés du Roi et d’autres qui vinrent visiter le
camp au cours de l’après-midi produisirent sur moi une étrange impression. Si je
peux analyser et définir mes sentiments d’une façon honnête, je dois dire qu’ils
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m’impressionnèrent beaucoup. Je garde encore aujourd’hui le même sentiment,
malgré ma raison qui se refuse à y croire, et bien que je me suis dit plus de 100 fois
que ces gens ne sont que des barbares de niveau intellectuel plus bas que le mien. Et
malgré cela !!!
Je me suis naturellement demandé les raisons qui me poussent à laisser prendre
racine à de si étranges sentiments envers un peuple de couleur. Même si je ne
cherche pas à comprendre, il reste toujours quelque chose d’indéfini et d’imposant
qui m’échappe lorsque je crois capter et saisir mes sentiments en mots. Il y a, à part
leur géante constitution, à part la noblesse de chacun de leurs mouvements et la
dignité de leur façon de parler, à part leur façon si distinguée et discrète de
s’habiller, à part les traits distingués et les yeux calmes d’un regard pénétrant,
quelques fois même ironique ou déconcertant selon le cas, à part tout cela il y a
encore – mais voilà que je recommence à hésiter sur la figure à donner à mes sentiments si imprécis…
Mes relations avec eux étaient très difficiles. J’avais dû renvoyer déjà en Urundi
l’interprète que Ssef bin Ssad m’avait donné à Tabora, car il n’avait aucune connaissance du Kitussi – sous ce nom, je résume le dialecte qui n’est pas trop différent de
celui du peuple Watussi. Je n’aurais rien entrepris si la femme de mon cuisinier,
Dahoma, n’avait connu le dialecte des Watussi d’Uganda. Elle aurait suffi pour mes
besoins si le respect envers les apparitions étranges de Ruhenankiko et des membres
de sa famille ne l’avaient pas découragée.
Le soir du 15 juin (1898). – L’après-midi, j’envoyai un cadeau fort coûteux à
Juhi pour le remercier de son cadeau de bienvenue ; fort coûteux parce que je pensais qu’il était destiné à le disposer favorablement à mon égard car, après les impressions intéressantes de la journée, je caressais sérieusement le souhait de prendre pied
dans ce pays.
Et maintenant un petit détail très caractéristique : je fis cadeau d’étoffes à
quelques nobles et les laissai choisir eux-mêmes. J’avais, spécialement pour la Cour
royale du Ruanda, acheté un grand nombre de coûteuses étoffes de soie, de longs
manteaux arabes, des vestes de toutes les couleurs brodées de fils d’argent. Tout cela
fut dédaigné par les Watussi bien que j’attirasse leur attention sur leur valeur bien
plus grande que celle des étoffes de coton qu’ils choisissaient. Ils dédaignèrent de
même les uniformes rouges de hussards prussiens et anglais que j’avais trouvé par
hasard à Berlin. « Ils sont juste bons pour les Wahutu » disaient-ils (avec le même
ton et avec la même façon de penser qu’un noble pour un beau bijou parisien que je
lui décrivis un jour et qui me répondit : « il est peut-être très, très beau mais pour
une femme de banquier ».
Il est très clair que les Watussi observaient deux points de vue dans leur
choix : ils prenaient tout ce qui n’était pas voyant de par sa forme et sa couleur. Ils
choisissaient des tissus très simples avec des dessins discrets et même à une seule
couleur foncée ; un sens pratique y jouait sans doute un certain rôle ; mes gens se
moquaient toutefois de ces barbares qui appréciaient plus les tissus de coton que la
finesse de la soie, mais ils oubliaient encore ceci qu’ils appréciaient bien plus la soie
parce qu’ils connaissaient la valeur de l’argent et savaient qu’un tissu a plus de valeur qu’un autre parce que, dès leur jeune âge, ils avaient pu voir que ceux qui pou-
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vaient s’acheter de la soie étaient les plus riches et les plus considérés socialement.
On doit essayer de comprendre certaines choses car je dois avouer que je me suis
aussi un peu moqué du choix des Watussi.
Une seule note discordante qui dérangeait jusqu’alors nos relations était le fait
que le Roi n’ait pas encore envoyé de cadeau à mes gens et on ne nous vendait rien
dans le camp à part le bois de chauffage. Mais demain avant-midi, je recevrai des
produits alimentaires ; je suppose qu’ils attendent d’abord ma visite chez le Roi que
j’ai annoncée pour demain matin.
L’avant-midi du 16 juin (1898) à 11 heures. – Que les Watussi jouent un jeu de
mauvais goût avec moi ; ce matin à la pointe du jour lorsque je regardais dehors à
travers le brouillard qui entourait notre camp, je vis les figures minces des Watussi
munis de longs bâtons en train de faire la chasse aux Wahutu. Ces derniers
s’enfuyaient dans une panique non dissimulée descendant précipitamment les versants de la montagne. Je ne compris pas ce jeu étrange et lorsque mes gens me dirent
que cela n’avait pas été autrement hier, je ne voulais pas y croire ; les Watussi
avaient quelque idée derrière la tête car ils chassaient les Wahutu venus pour vendre
des produits alimentaires. Quelques heures après, Ruhenankiko vint avec une grande
escorte et me répondit lorsque j’attirai son attention sur les ventres affamés de mes
porteurs et sur le cadeau de salutation du Roi, que ce dernier voulait d’abord voir les
cadeaux que je lui apporterais. Je lui répondis qu’il avait déjà vu hier, que je paraîtrai devant le roi sans aucun cadeau et que je voulais personnellement demander à
Juhi Msinga si leurs dires étaient exacts. Ils retournèrent à la résidence sans mot
dire. Mais déjà quelques heures après ils étaient de nouveau au camp me disant que
le Roi attendait ma visite le jour suivant. Je répliquai, d’abord d’une façon incontrôlée mais lorsque je vis le sourire ironique de Ruhenankiko dont la moitié droite du
visage et plus énervée que la moitié gauche de sorte que lorsqu’il rit sa bouche se
déforme d’un côté dévoilant ainsi ces dents saillantes (caractéristique de tous les
Watussi), je devins plus calme et lui répondis que je n’attendrai pas plus longtemps
que le temps convenu, que je serai devant les portes de la résidence aussitôt que le
soleil serait à son zénith. Ruhenankiko ne répondit pas et s’éloigna entouré de ses
gens qui parlaient et gesticulaient sans cesse.
Le soleil était à son zénith et des milliers de lances donnaient à peine un pouce
d’ombre, lorsque, arrivé à 50 pas de l’entrée, je descendis de ma monture et en laissai les rênes à mon boy. Regardant, ni à droite, ni à gauche, je me dirigeais
vers l’entrée devant laquelle se tenait, la cachant à moitié, un Mtussi géant haut de
2,20 m, au teint clair, presque rose, tenant dans sa main droite une lance finement
travaillée et un long bâton, et dans sa main gauche, un minuscule bouclier. J’avais
l’impression qu’il voulait m’interdire l’entrée, mais à la dernière minute, il s’est mis
de côté. J’entrais dans une cour bien balayée, passais devant une rangée d’hommes,
et une minute après, je franchissais l’entrée de la grande hutte où m’accueillait Ruhenankiko. Une douzaine de nobles étaient assis, serrés les uns contre les autres,
dans l’anti-chambre à peine éclairée. A leur droite se trouvait un siège sur lequel je
voulus m’asseoir. Ruhenankiko me le défendit, car il était réservé au Roi et me fit
signe de m’asseoir sur la natte à côté de lui. Je répondis que je n’avais pas l’habitude
de m’asseoir par terre, et réclamais une chaise. Après quelques minutes d’hésitation,
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un des plus jeunes partit et revint avec un siège. A ce moment-là, les battements des
mains des assistants m’apprit que le Mtussi qui sortait du fond de la hutte, appuyé
sur les épaules de deux hommes, était le Roi ; sans me regarder, il s’assit sur un
siège, à ma droite. J’étais stupéfait, car d’après ce que j’avais entendu, Juhi devait
être un jeune homme de 16 ans environ, mais celui que je voyais à côté de moi, était
un homme d’une quarantaine d’années. Il avait les yeux à demi-fermés, l’air endormi. Sa peau avait le teint de cuivre. Mais il portait l’insigne royal : un bandeau de
20 centimètres de larges, orné de lignes dentelées de perles roses. Du bord supérieur
du bandeau, partait une sorte de crinière soyeuse qui retombait sur l’arrière de la
tête. Au bas du bandeau, il y avait une quinzaine de lacets finement ornés de perles
blanches et rouges, se terminant par des glands longs et larges comme un doigt et
qui cachaient la figure jusqu’à la lèvre supérieure. Pour tout vêtement, il portait une
peau finement tannée, plus bas que la taille, repliée à sa partie supérieure, avec une
centaine de petits morceaux cousus ensemble qui formaient un ornement à lignes. A
la partie inférieure pendaient une vingtaine de lanières, en peau de serpent sans
doute. Des colliers de perles enserraient sa taille et dix à quinze ronds tressés avec
des herbes et ornés de trois perles blanches pendaient au-dessus. Un collier de perles
fines ornait son cou et toute une série d’amulettes qui couvraient la poitrine. Ces
amulettes faisaient penser à des petites bouteilles et étaient recouvertes de perles qui
faisaient un dessin en zigzag. A chaque bras, il portait 150 à 200 anneaux en fil de
laiton ou de cuivre dont la plupart portaient une grande perle bleue ou des petites
clochettes du même métal. Plusieurs centaines d’anneaux enserraient ses chevilles.
Ils étaient presque tous en fer, ce qui explique la démarche lourde, décrite précédemment.
La conversation purement conventionnelle fut menée du début à la fin par un
fonctionnaire de la Cour à qui la femme de mon cuisinier transmit mes paroles d’une
voix tremblante et timide. Car à la vue insolite de cette majesté en noir, elle avait
perdu cœur. Le Roi semble ne pas prendre part à la conversation. De temps en
temps, il fait signe de la tête et je perçois un rire discret auquel je réponds pareillement. Pendant le quart d’heure qui suit, cela se répète plusieurs fois. A la fin, j’en
étais fatigué et pris congé. Je demandai à Juhi une nouvelle fois, de me faire cadeau
de vivres ou de m’en vendre. Il le promit pour le lendemain matin, disant qu’il ne lui
était pas possible de trouver des vivres le jour même. Je pris ma monture, escorté de
centaines de personnes, je retournai au camp où on attendait mon retour avec une
certaine crainte et où je fus reçu par un triple hourra !
Le 17 juin (1898) à 10 heures. – Pourquoi suis-je ici ? Qu’est-ce que j’attends ?
Le Roi n’a pas tenu parole. Il n’a rien envoyé ; le Roi ? Je me mettrais à genoux
devant les dieux du pays si je voyais le Roi. Car plus j’y réfléchis, plus je vois que la
scène d’hier n’était qu’une mascarade, où un Mtussi quelconque a joué le rôle de
Mami35. Mais on n’aurait pas dû prendre un homme de quarante ans ! En effet, tout
le monde parle de Juhi Msinga comme d’un tout jeune garçon. En Urundi et Ussui
déjà, les chefs l’avaient ainsi décrit.
35
Lisez mwami.
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Je fis erreur en pensant que les Européens ne pourraient jamais voir le Roi,
parce qu’une quelconque croyance superstitieuse s’y opposait. Moi-même, deux ans
plus tard, je serais le premier devant qui on ferait tomber le masque, alors que
quelques mois auparavant, on avait encore tenté de tromper l’évêque de Bukumbi,
Mgr Hirth. Entre-temps, chaque fois que l’occasion se présentait, je n’avais cessé de
faire savoir à la Cour, que ces essais de ruse ne mèneraient à rien. J’étais d’ailleurs
connu pour mon activité pacifique au Ruanda et n’étais craint de personne, et je
pouvais avoir confiance dans les habitants, si bien qu’à ma dernière visite à la résidence, je ne pris plus que trois fusils avec moi.
J’avais l’impression que les Watussi voulaient m’envelopper d’un halo de mensonges, non pas seulement au sujet du Roi, mais pour d’autres personnes également.
Dès mon arrivée, j’avais demandé à voir Schirangawe, le fils de Luabugiri, dont
Goetzen avait tracé un portrait si sympathique dans son livre. Je m’entendis répondre qu’il était dans son village, très loin, au Kissakka. Je reçus la même réponse
lorsque je demandais à voir Kaware ; or hier après-midi, mon Ombascha Mkona et
quelques porteurs de l’expédition de Goetzen, ont reconnu dans les hôtes du camp
quelques Watussi comme étant ceux que je désirais voir. Ils les ont salués et ont
échangé des souvenirs avec eux. Je dois constater avec tristesse que Ruhenankiko et
Rudegembja étaient témoins de cette scène et n’en ont pas rougi, alors que c’était
eux précisément qui m’avaient dit que ceux que je voulais voir étaient absents. Un
sourire enfantin naïf était la seule réponse à mes reproches.
Pour quelqu’un qui connaît les Watussi, cela n’a rien d’étonnant ; le mensonge
ne blesse en rien leurs conceptions éthiques. Pour eux, c’est un des aspects et non
moins noble, de l’affrontement de deux intelligences : l’adversaire est honoré et le
vaincu n’est pas frappé par la honte.
Un Muhutu ne nie pas qu’il mente à son semblable, mais nie qu’il ment à
l’Européen, car celui-ci est un Mami. D’où la réplique typique « Sinsaweh’umami », « je ne peux tout de même pas mentir au roi » ! Un Mtussi par contre, dit « Un
Mtussi ne ment pas ». Des centaines de fois, je l’ai entendu dire, au moment même
où on me disait un mensonge. Et c’est vrai, un Mtussi ne ment pas, il vous laisse
deviner la vérité ! Leur mensonge est le transfert inconscient dans la vie réelle, de
leurs jeux en devinettes, par lesquels déjà étant enfants, ils ont soigné leur popularité.
Hier, pendant tout l’après-midi, le camp était rempli d’indigènes, alors qu’il est
comme mort maintenant. Dans la foule il avait des Watussi et des Wahutu ; ils essayaient d’obtenir des étoffes, les uns en mendiant, les autres en devenant de plus en
plus exigeants. Je ne réagis aux demandes, ni des uns ni des autres, et achetai chez
quelques Wahutu, des objets ethnographiques. Lorsqu’à plusieurs reprises, je vis des
Watussi qui voulaient prendre aux Wahutu des étoffes que ces derniers avaient achetés, je pris un malin plaisir à partager quelques petits ballots de tissus aux seuls
Wahutu. Les Watussi regardaient pendant quelque temps, puis commencèrent à
taper avec leurs longs bâtons sur leurs subordonnés, ce qui eut pour effet de nettoyer
le camp de tous ces intrus. Je commençais à en avoir plus qu’assez de l’effronterie
de certains Watussi. Ces gamins, après avoir été congédiés à cause de leur mendicité
insolente, revinrent après quelque temps en riant, et me présentèrent, pour me la
vendre, une petite pomme de terre ou une banane pourrie. Je regardais sans rien dire
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pendant tout un temps. Mais lorsqu’un jeune gars à la figure affreusement laide
s’avança vers moi, tenant entre le bout de ses doigts une perdrix à moitié décomposée pour me la mettre sous le nez, je fis ni un ni deux, pris la bête et lui en frappai la
figure trois ou quatre fois, si bien que les plumes restèrent accrochées à sa mâchoire.
Secoué par la peur et le dégoût, furieux, il courut, sous les rires de ses compagnons,
jusqu’à la rivière, pendant que je lançais derrière lui la perdrix déplumée.
Aujourd’hui à l’aube, même spectacle qu’hier. Dans la brume du matin, on voit
les Watussi poursuivant les Wahutu, avides de troc et d’étoffes.
Depuis 10 heures, le camp est comme mort. J’ai eu la visite de Ruhenankiko, me
disant que le Roi désirait… et ce fut une longue énumération de demandes. Je devins
blême de colère, mais je me retins, et lui répondis calmement, bien que d’une voix
tremblante : c’est aujourd’hui le troisième jour sans compter le jour de l’arrivée que
nous sommes ici et nous n’avons encore rien reçu, ni vivres, ni cadeaux. Que le Roi
prenne ses dispositions ! Si d’ici demain matin 7 heures, je n’ai rien reçu, je quitte le
camp.
Le lendemain matin, une file interminable de porteurs quitta la résidence royale
et monta la colline vers notre camp. A la tête, se trouvaient Ruhenankiko et Rudegembja, suivis d’une vache et de son veau, et d’un troupeau de 80 chèvres. Une fois
la distribution de bananes et de farine terminée, nous prîmes nos bagages, à la
grande joie de mes gens et nous reprîmes la route vers l’Akanjaru.
(…)
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CHRONOLOGIE DE LA VIE DE MGR HIRTH
1854 (26 mars) : naissance à Spechbach-le-Bas (Niederpechabach) en Alsace
1867-1868 : première année de l’école secondaire au gymnase d’Altkirch
1868-1869 : continue ses études au petit séminaire de La Chapelle-sous-Rougemont,
comme interne
1869-1872 : étudie au petit séminaire de Zillisheim, comme externe
1872-1873 : termine ses études au lycée de Luxeuil
1873 (10 octobre) : commence ses études philosophiques au grand séminaire de
Nancy
1874-1875 : première année de théologie au grand séminaire de Nancy
1875 ( 19 juillet) : reçoit la tonsure
1875 (4 octobre) : arrivée à Maison-Carrée chez les Missionnaires d’Afrique
1875 (9 octobre - 17 octobre) : première retraite et début du noviciat
1875 (18 octobre) : prise d’habit chez les Missionnaires d’Afrique
1876 (11 ou le 12 octobre) : serment missionnaire
1877 (7 octobre) : reçoit les ordres mineurs
1878 (5 septembre) : ordonné sous-diacre par Mgr Lavigerie (1825-1892), à la chapelle
de l’école apostolique de Saint-Eugène
1878 (8 septembre) : ordonné diacre par Mgr Lavigerie, à la basilique de
Notre-Dame d’Afrique
1878 (15 septembre) : ordonné prêtre par Mgr Lavigerie, également à la
basilique de Notre-Dame d’Afrique
1878 (16 septembre) : nommé sous-directeur du noviciat des Frères à Saint-Martial
1879 (17 septembre) : nommé professeur de rhétorique à l’école apostolique de
Saint-Eugène
1882 (10 août) : nommé supérieur du noviciat des Frères, à Saint-Martial
1882 (1 septembre) : reçoit l’onction des malades
1882 (22 septembre) : nommé professeur au séminaire melkite de Sainte-Anne, à
Jérusalem, séminaire fondé en 1882 par Mgr Lavigerie
1882 (24 septembre) : départ pour Jérusalem en compagnie du Père Toulotte (18521907).
1882 (9 octobre) : commence son travail de professeur au séminaire melkite de
Sainte-Anne
1883 (21 octobre) : nommé directeur du séminaire melkite de Sainte-Anne
1886 (23 septembre) : nommé directeur de l’école apostolique de Saint-Eugène
675
1887 (mars) : nommé chef de la sixième caravane destinée au vicariat VictoriaNyanza de Mgr Livinhac (1846-1922)
1887 (fin mars) : première visite à sa famille en Alsace depuis son entrée chez
les Missionnaires d’Afrique en 1875
1887 (5 mai) : adieux solennels de départ en mission, à la basilique de Notre-Dame
d’Afrique
1887 (10 mai) : départ pour Marseille
1887 (11 mai) : à Marseille, départ pour Zanzibar
1887 (15 juin) : arrivée à Zanzibar
1887 (7 juillet) : départ de Bagomoyo pour Tabora
1887 (19 septembre) : rencontre avec Mgr Livinhac à Ujwi
1887 (13 octobre) : arrivée à la Mission « Notre-Dame de Kamoga », au Bukumbi,
où il réside jusqu’en 1901
1888 : nommé supérieur de la Mission « Notre-Dame de Kamoga »
1889 (fin janvier) : fondation de la Mission « Notre-Dame des Exilés » à Niegesi ; elle
fut abandonnée en mars 1891
1889 (18 décembre) : proposé comme évêque de Theveste et Vicaire apostolique du
Victoria-Nyanza
1890 (mars) : reçoit la nouvelle de sa nomination épiscopale à Kamoga
1890 (25 mai – fête de la Pentecôte) : ordonné évêque à Kamoga par
Mgr Livinhac
1890 (fin août) : reçoit de nouveau l’onction des malades
1890 (novembre- décembre) visite pastorale à Rubaga, au Buganda
1890 (janvier) : retour à Kamoga
1891 (21 février) : Accompagne un renfort de neuf missionnaires à Rubaga, au
Buganda. Parmi eux, se trouvaient le Père Antonin Guillermain (1862-1896), futur
Vicaire apostolique, et les Frères Dominique (Jean-Baptise D’Hooge) et Victor
(L. Claes) de nationalité belge
1891 (mars) : dans l’Usoga, fondation de la Mission « Notre-Dame de l’Espérance » ; elle
fut abandonnée en octobre 1891
1891 (mars) : fondation de la Mission « Notre-Dame des Victoires » à Kasozi ; elle fut
abandonnée en février 1892 pour cause de persécution par les protestants et elle
sera reprise le 2 avril 1892 et transférée, le 15 mai 1892, à la Mission de VillaMariya
1891 (10 avril) : fondation d’une Mission au Kyagwe
1891 (mai) : visite à la Mission du Kyagwe, Mission abandonnée en
octobre 1891
1891 (juin) : visite aux îles de Ssese et à la Mission de Villa-Mariya
1891 (juillet) : visite à la Mission de Kampungu, au Buddu sud
1891 (8 septembre) : à Bugoma, sur les îles de Ssese, reprise de la Mission « NotreDame du Bon Secours » (fondée en janvier 1890 par Mgr Livinhac) ; elle sera
abandonnée de janvier à octobre 1892, à cause de la persécution des protestants,
et transférée à Bumangi le 21 novembre 1893
1891 (décembre) visite aux îles de Ssese
1892 (30 janvier) : voyage en compagnie du Kabaka Mwanga de l’île de
Bulingugwa jusqu’à Bujaju
1892 (13 février) : séjour à Bukoba
1892 (mars-juillet) : entreprend plusieurs voyages d’exploration dans le
Kyamutwara et le Bugabo en vue d’une nouvelle fondation pour accueillir
les réfugiés venant du Buganda
676
1892 (mai) : fondation de la Mission « Notre-Dame de l’Equateur » à Bujaju, en face des
îles de Ssese ; elle fut abandonnée en janvier 1893
1892 (15 mai) : la Mission « Immaculée-Conception » de Kasozi, transferée à la Mission
de Villa-Mariya
1892 (juillet) : voyage de Kagya (Bugabo) à Kamoga
1892 (15 juillet) : au Buddu, à Bikira-Mariya, fondation de la Mission « Notre-Dame
des Victoires »
1892 (août) : visite à Ushirombo et retour à Kamoga via Msalala
1892 (novembre) : près de Bukoba, fondation de la Mission « Notre-Dame des
Sept-Douleurs », à Marienberg (Kashozi)
1892 (décembre) : à partir de Marienberg, visite à Bujaju et Rubaga
1893 (1er février) : à Villa-Mariya, fondation d’un petit séminaire qui sera transféré à
Rubaga fin décembre 1893
1893 (février-mars) : séjour à Villa-Mariya et retour à Rubaga
1893 (7 avril) : signe à Kampala l’accord entre les chefs catholiques et protestants
au sujet du partage des charges et du territoire au Buganda
1893 (juillet) : visite aux îles de Ssese en vue de la reprise de cette Mission
1894 (juin-juillet) : dernière visite pastorale aux îles de Ssese, Villa-Mariya et
Bikira-Mariya, au Buddu
1894 (13 mai) : fondation de la Mission « Notre-Dame de la Garde », à Bukumi
1894 (13 juillet) : nommé Vicaire apostolique du Nyanza méridional
1894 (13 juillet) - 1895 (12 janvier) : il sera aussi administrateur du Vicariat du
Nyanza septentrional jusqu’à la nomination de Mgr Guillermain (18621896), le 12 janvier 1895
1894 (août) : séjour à Kamabulemu sur l’Akagera
1894 (6 novembre) : quitte Kamoga, accompagné du Frère Amans, pour un
premier congé en Europe qu’il avait quitté en 1887
1895 (janvier ) : enterre à Bagamoyo le Frère Amans, un des fondateurs l’Eglise
catholique au Buganda
1895 (23 janvier) : arrivée à Zanzibar
1895 (27 février ) : arrivée à Maison-Carrée
1895 (16 mai) : quitte Maison-Carrée pour une visite à sa famille en Alsace
1895 (12 août) : départ pour Zanzibar
1895 (14 novembre) : retour à Kamoga
1895 (fin novembre) : sur l’île d’Ukerewe, fondation de la Mission « Notre-Dame
de l’Espérance »
1896 (juin-juillet) : visite à la Mission de Marienberg
1896 (septembre) : visite à la Mission sur l’île d’Ukerewe
1897 (12 novembre) : fondation de la Mission « Notre-Dame de Lourdes »,
à Katoke
1897 (juillet) : visite à la Mission de Marienberg
1897 (aout) : visite à la Mission sur l’île d’Ukerewe
1897 (15 août) : à Kamoga, ordination épiscopale de Mgr Streicher (1863-1952), Vicaire
apostolique du Vicariat de Nyzanza septentrional
1897 (septembre) : visite l’île de Kome et de Kalumo
1897 (21 novembre) : à Kamoga, ordination épiscopale de Mgr Gerboin (1847-1912),
Vicaire apostolique du Vicariat de l’Unyanyembe
1898 (juin) : visite la Mission de Marienberg
1898 (juillet) : visite la Mission sur l’île de Kome et la région d’Usindja
1898 (août) : visite la Mission sur l’île d’Ukerewe
1898 (septembre) : fondation des centrales au Nera
677
1899 (juillet) : visite à l’île de Kome et à Buhingo
1899 (août) : visite à la Mission de Marienberg
1899 (septembre) : visite à la l’île d’Ukerewe, au Nera et à l’Urima
1899 (novembre) : visite à la Mission « Notre-Dame de Lourdes », à Katoke
1899 (décembre) : traversée du Burundi en passant par les Missions de
Muyaga et de Mugera
1900 (8 janvier) : arrivée à Bujumbura
1900 (janvier) : voyage de Bujumbura à Shanghi
1900 (18 janvier) : à Shangi, entrevue avec le capitaine Bethe
1900 (19 janvier) : à Shangi, rencontre avec l’explorateur Kandt
1900 (2 février) : à Nyanza, rencontre avec la Cour du Rwanda et fondation de
l’Eglise catholique dans ce pays
1900 (4 février) : arrivée à Mara, appelé « Markirch » ou « Eglise de Marie »
1900 (8 février) : à Save, fondation de la Mission du « Sacré-Cœur »
1900 (mars) : retour à Kamoga en passant par la Mission de Katoke et par la
Mission d’Ushirombo, chez Mgr Gerboin
1900 (avril) : sur l’île de Kome, à Msigo, fondation de la Mission « Notre-Dame du
Perpétuel Secours »
1900 (mai) : visite à l’île de Kome
1900 (juin) : visite à Marienberg
1900 (août) : visite à l’île d’Ukerewe
1900 (octobre) : visite à Katoke
1900 (novembre) : visite au Rwanda
1900 (1er novembre) : à Zaza, dans le Gisaka, fondation de la Mission « Reine
des Saints »
1900 (décembre) : quitte le Rwanda, en passant par Marienberg
1900 (janvier) : voyage au Bukumbi
1901 (février) : visite à l’île d’Ukerewe
1901 (avril) : visite à l’île de Kome
1901 (avril) : fixe sa résidence à Marienberg pour être plus au centre de son
vicariat
1901 (25 avril) : à Nyundo, dans le Bugoyi, fondation de la Mission « SainteMarie du Kivu »
1901 (octobre-novembre) : séjourne au Bukumbi et visite les Missions sur les îles
de Kome et d’Ukerewe
1902 (janvier) : voyage à Buyango au Kiziba
1902 (février) : à Buyango, fondation de la Mission « Notre-Dame de la Paix »,
qui sera transférée à Bwanja en septembre 1905
1902 (mai-juin) : visite la Mission « Notre-Dame de Lourdes », à Katoke, et visite
la région de l’Ihangiro
1902 (septembre-octobre-novembre) : séjourne au Bukumbi et visite les îles de
Kome et d’Ukerewe
1903 (mai) : à Kagondo, au Kyanja, fondation de la Mission « ImmaculéeConception »
1903 (juin-septembre) : voyage au Rwanda et visite à Zaza, Save et Nyundo
1903 (septembre) : retour à Marienberg, en passant par le Mulera et le Mpororo
1903 (20 novembre) : à Rwaza, dans le Mulera, fondation de la Mission « NotreDame de l’Assomption »
1903 (21 décembre) : à Mibirizi, au Kinyaga, fondation de la Mission « NotreDame du Bon Conseil »
1903 : fondation d’un petit séminaire à Kamoga, transféré ensuite à Kagondo
678
1904 (mai) : visite à Buyango et à Kibumbiro
1904 (juin) : visite à Kagondo et à Kyanja
1904 (juillet) : visite aux îles de Kome, d’Ukerewe et de Kamoga
1904 (octobre) : visite au petit séminaire de Kagondo
1904 (novembre) : à Rubya, dans l’Ihangiro, fondation de la Mission « La
Présentation » et déménagement du petit séminaire de Kagondo
1904 (novembre) : départ pour une visite au Rwanda en commençant par Zaza
1904 (décembre) : visite à Save
1905 (janvier-mars) : visite à Mibirizi, Nyundo et Rwaza et choix de
l’emplacement de la Mission de Kabgayi, dans le Marangara
1905 (mars-mai) : en rentrant du Rwanda, visite à Katoke
1905 (mai) : retour à Marienberg
1905 (décembre) : visite à l’île de Kome
1906 (janvier) : visite à l’île d’Ukerewe et séjour à Kamoga
1906 (mars-mai) : séjour sur l’île d’Ukerewe
1906 (9 mai) : à Kabgayi, dans le Marangara, fondation de la Mission
« Immaculée-Conception »
1906 (mai) : retour à Kamoga
1906 (octobre-novembre) : visite au Kiziba, à Bwanja, à Kagondo et à Rubya
1907 (janvier) : visite à l’île de Kome
1907 (février-mars) : séjour à Kamoga
1907 (10 mars) : à Mwanza, fondation de la Mission « Les Rois Mages »
1907 (mars) : retour à Marienberg
1907 (juin-juillet) : visite à Bwanja, Kagondo et Rubya
1907 (août) : séjour à Rubya où il installe sa résidence pour mieux diriger le
petit séminaire
1907 : nomination du Père Léon Classe (1874-1945) comme son Vicaire général
au Rwanda
1908 (juin) : publication du « Directoire pour le catéchuménat »
1908 (juin) : visite à Kagondo et à Marienberg
1908 (décembre) : visite à Mwanza
1908 (décembre): départ pour un deuxième congé en Europe après 13 ans d’absence, en
passant par Mombassa et Maison-Carrée
1909 : Publication du « Directoire pour le catéchuménat », texte révisé
1909 (15 janvier) : arrivée à Marseille
1909 (18 janvier) : arrivée à Maison-Carrée
1909 (14 avril) : départ pour Rome où il rencontre le Pape Pie X et visite
en Alsace
1909 (26 avril) : à Rulindo, fondation de la Mission « Notre-Dame de la Merci »
1909 (17 mai) : à Murunda, fondation de la Mission « Notre-Dame du SaintRosaire »
1909 (10 octobre) : départ de Marseille pour Rubya
1909 (vers le 15 novembre) : arrivée à Rubya
1910 (février-avril) : visite Kagondo et Bwanja et séjourne à Marienberg
1910 (avril) : retour à Rubya
1910 (8 juin) : à Bukoba, fondation de la Mission « La Sainte-Famille »
avec nouvelle procure
1910 (septembre) : visite Marienberg et Bukoba
1910 (septembre) : retour à Rubya
679
1910 (13 décembre) : à Nyaruhengeri (Kansi), au Rwanda, fondation de la Mission
« Notre-Dame des Apôtres »
1911 (2 janvier) : fondation de la Mission de Tsumve
1912 (novembre) - 1914 (septembre) : réside à Nyundo
1912 (12 décembre) : nommé Vicaire apostolique du Vicariat du Kivu
1912 (25 décembre) : fonde le petit séminaire de Nyaruhengeri (Kansi), au Rwanda
1913 (21 novembre) : à Kigali, fondation de la Mission « Sainte-Famille »
1914 (2 juillet) : à Rambura, fondation de la Mission « Notre-Dame, Reine de la Paix »
1914 (septembre-octobre) : installe sa résidence à Kabgayi
1914 (octobre) : déménage sa résidence à Save
1915 (25 mai ) : célébration de son jubilé épiscopal en toute intimité à cause de
la première guerre mondiale
1916 (mercredi saint) : installe sa résidence de nouveau à Kabgayi
1919 (5 février) : à Rwamagana, fondation de la Mission « Notre-Dame des Victoires »
1921 : donne sa démission et demande de finir ses jours au Rwanda
1921 (août) : s’installe au petit séminaire de Kabgayi
1921 (décembre) - 1922 (6 septembre) : directeur du petit séminaire et du
grand séminaire de Kabgayi
1923 : s’installe au grand séminaire de Kabgayi.
1925 (fin mars) : fait une chute du haut de la véranda du séminaire ; de plus en plus,
il est handicapé par la vue et l’ouïe qui diminuent
1928 (26 mai) : souffre d’une malaise pendant la messe
1928 (13 septembre) : souffre d’une congestion
1929 (6 août) : nommé officier de « l’Etoile du Congo » par le roi Albert I de
Belgique
1928 (16 septembre) : fête son jubilé de 50 ans de sacerdoce avec messe
pontificale présidée par Mgr Streicher, qu’il avait ordonné évêque
en 1897
1929 (7 avril) : reçoit une voiture « Citroën »
1930 (décembre) : souffre d’une bronchite
1931 (6 janvier, fête de l’Epiphanie, à 11 h 40) : joue une dernière fois de l’harmonium
1931 (6 janvier, à 12 h 05) : frappé d’une attaque d’apoplexie, il meurt devant
la porte des toilettes
1931 (7 janvier) : funérailles solennelles et inhumation de la dépouille mortelle dans la
basilique de Kabgayi devant l’autel du Saint-Sacrement
680