Fiche du document numéro 36231

Num
36231
Date
Mars 1997
Amj
Auteur
Fichier
Taille
1632300
Pages
6
Titre
Rwanda : le génocide [Extrait pp. 260-269]
Nom cité
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Source
Type
Livre (extrait)
Langue
FR
Citation
Gérard
Prunier

« Quand il eut écrit ce livre à la fin de 1994,
quelques mois après les massacres des Tutsis par
les Hutus et la prise de pouvoir par le Front patrio-
tiue rwandais (FPR), Gérard Prunier ne trouva pas
d'éditeur en France. Difficile de penser qu’on ne
s'y intéressât pas, dans un pays ayant joué un rôle
non négligeable dans les événements. Etait-ce alors
la position très critique adoptée par l’auteur par rap-
port à la politique française qui l’obligea à publier
d'abord en anglais ? (..) »

Chercheur au CNRS, spécialiste d'histoire africai-
ne, expert du Parti socialiste, l’auteur a brièvement
appartenu à la cellule de crise constituées au mini-
stère de la Défense autour de François Léotard lors
de l'opération Turquoise (...) »
« Cette fréquentation du pouvoir à l'été 1994 ne
l'empêche pas de dénoncer avec virulence la thèse
du « double génocide >» propagée par les autorités
françaises, et en particulier par François Mitterrand,
pour justifier - après bien des hésitations - une opé- .
ration « humanitaire », renvoyant dos à dos
massacreurs et victimes, puis pour expliquer une
attitude méfiante à l’égard du nouveau pouvoir
rwandais. »
Daniel Vernet
Le Monde, 11 décembre 1997

Dagorno


260 Génocide et reprise de la guerre

d’une haine presque pathologique. Entre autres, ils les ont accusés,
après l’élection du président Clinton, de trahison pour leur soutien
au “marxiste” Yoweri Museveni. Dans un texte distribué aux
ambassades étrangères et aux journalistes, très peu de temps après
la mort du président Habyarimana 6, la Uganda Democratic
Coalition accuse les États-Unis pêle-mêle d’entraîner les combat-
tants du FPR, de “chercher à déstabiliser le Burundi, l’Ouganda,
le Zaïre, l’Angola, le Kenya, le Ghana, l'Éthiopie et d’autres États
africains” et d’être complices de l’assassinat du président
Habyarimana. Prudence Bushnell, sous-secrétaire d’État délégué
pour l’Afrique, Arlene Render, directrice du Bureau pour l’Afrique
centrale, toutes deux au Département d’État, et Patricia Irvin,
sous-secrétaire à la Défense, délégué aux Affaires humanitaires
et aux réfugiés au Pentagone, sont spécifiquement accusées
“d’avoir conspiré avec le dictateur Museveni et les dirigeants du
FPR dans le complot d’assassinat”.

Un certain nombre des membres ou partisans 7 de l’akazu
s'emparent rapidement de cette version des faits, et, plus vigou-
reusement que tous, Mme Habyarimana et son très controversé
conseiller spécial, l’ancien capitaine Paul Barril. Au début des
années 80, ce gendarme de carrière dirige l’organisation antiter-
roriste française d'élite, le GIGN, qui opère en étroite collabora-
tion avec l’unité antiterroriste du cabinet présidentiel, dirigée par
son ami et mentor, le commandant Christian Prouteau. Paul Barril
a une tendance dérangeante à se placer au-dessus des lois, et des
relations haut placées l’y aident couramment. Il finit tout de même
par être expulsé de l’armée à grand bruit, lorsqu'il est accusé
d’avoir falsifié des preuves dans une affaire judiciaire. Les relations

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6. Uganda Democratic Coalition, Who are behind the Rwanda Crisis ?, Langley
Park, MD, 12 avril 1904.

7. Voir, par exemple, l'introduction positive à la traduction du texte publié par
l'Uganda Democratic Coalition dans un long article de couverture, sous le titre :
“Le Complot”, par Marie-Roger Biloa dans Africa International, n° 272 (mai 1994).

La mort énigmatique du président 261

de Barril avec la famille Habyarimana semblent remonter à bien
avant la signature d’un contrat avec la veuve du Président, le
6 mai 1994, pour “conduire toutes les investigations qu’il jugera
utiles à la manifestation de la vérité sur l’assassinat du Prési-
dent”. Comme nous l’avons déjà vu 9, un ami proche — et son
partenaire en affaires — travaille pour la famille Habyarimana dès
janvier 1990, et on peut raisonnablement supposer, puisqu’à cette
date Barril et son ami Pierre-Yves Gilleron ont déjà monté leur
compagnie de “services spéciaux” 10, qu'ils s’échangent leurs
contacts en affaires. Fin 1993, on trouve Paul Barril au Burundi,
où il est conseiller à la sécurité du président Melchior Ndadaye.
Les conseils de Barril ne sont pas infaillibles, puisque le prési-
dent du Burundi est assassiné le 21 octobre 1993. Coïncidence,
Barril est parti la veille pour Kigali, où il est en contact étroit avec
les ministres hutu burundais de l’aile extrémiste du FRODEBU,
en exil, qui encouragent “la résistance à la tentative de coup d'Etat”
(lire : “massacre de la minorité tutsi en représailles du meurtre
du Président”). Ces extrémistes, comme le ministre Jean Minani,
diffusent leurs appels sur RTLMC, la radio extrémiste du CDR.
Barril, c’est évident, ne travaille pas alors pour les extrémistes
hutu, mais il est en contact avec eux. Dans le cadre de son contrat
avec Mme Habyarimana, il fait, le 28 juin 1994, une apparition
sur Antenne 2, au journal de 13 heures. Il lance un certain nombre
d’accusations. D’après lui, l’avion présidentiel a été abattu par

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8. Hervé Gattegno et Corinne Lesne, “Rwanda. L’énigme de la boîte noire”,
Le Monde, 28 juin 1994.

9. Voir chapitre IV, note n° 4.

10. Voir Hervé Gattegno, “Les missions impossibles du capitaine”, Le Monde,
23 août 1994. La compagnie de Barril porte le nom éclatant de “Secrets, Inc”.
Gilleron a, dans le temps, travaillé à la Direction de la sécurité du territoire (DST),
le service français de contre-espionnage.

11. Voir Éric Laurent, “Barril accuse les « terroristes » du FPR”, Libération,
29 juin 1994.



262 Génocide et reprise de la guerre

des “terroristes du FPR”, et il en a la preuve parce qu’il a en sa
possession l’enregistreur de vol de l’avion. Pour appuyer ses
accusations, Barril exhibe une petite boîte métallique noire d’où
pendouillent quelques fils électriques, dont il dit qu’elle est fabri-
quée par la firme britannique Litton. Il possède aussi des photo-
graphies par satellite “prises le soir de l’assassinat” montrant “un
grand nombre de camions se précipitant d’Ouganda en Rwanda
pour donner l’assaut aux troupes du gouvernement”. Puis il affirme
que les missiles fatals ont été tirés de la colline de Masaka, “zone
sous contrôle FPR”, et qu’il a retrouvé les tubes de lancement utili-
sés dans l’attentat. Enfin, il prétend avoir accès à des enregistre-
ments, actuellement entre les mains des FAR, où l’on entend, dans
des conversations entre unités du FPR, des voix “d’Européens
parlant anglais avec l’accent belge”.

Paul Barril fait un étrange numéro d’acteur. L'ancien capitaine
semble dans un grand état d’excitation, et il répète avec insistance
que les massacres au Rwanda à l’époque ne sont que “de la désin-
formation”, affirmation stupéfiante à la fin juin 1994. II porte ses
accusations avec un grand aplomb. Cependant, deux de ses affir-
mations sont fausses. La première est facile à repérer : la colline
de Masaka, d’où il est vrai que les missiles ont été lancés, n’est
pas alors sous contrôle du FPR. Elle ne le sera que plusieurs
semaines plus tard, lorsque des combats à grande échelle se dérou-
lent à l’intérieur même de Kigali. Au moment de la mort du Prési-
dent, la garde présidentielle (GP) patrouille sur la colline. En fait
le bataillon du FPR est cantonné à plusieurs kilomètres de là, dans
le bâtiment du Parlement (le CND, Conseil national pour le
développement), dont il ne sort qu’au matin du 7 mäi, après une
attaque au mortier 12. On ne voit pas comment les troupes du FPR
pourraient se déplacer sans être repérées dans une zone où

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12. Entretien avec Jacques Bihozagara, Paris, 22 juin 1994, et avec Faustin Kagame
Genève, 15 juin 1994.

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patrouillent à la fois la MINUAR et la garde présidentielle. Le
bataillon du FPR, à condition d’avoir introduit subrepticement des
missiles sol-air ”, essuierait forcément de lourdes pertes dans la
rude bataille “ consécutive à l’attentat, parce qu’il a laissé toutes
ses armes lourdes aux portes de la capitale.

L'autre “inexactitude” est plus difficile à repérer si l’on n’a
pas les compétences techniques nécessaires. L'ancien capitaine
exhibe un morceau de métal comme preuve qu’il est bien informé.
Il est bien petit, ce morceau de métal, pour une boîte noire ! De
plus, ce type de matériel est fabriqué par la compagnie Sundstrand
et non par Litton, qui d’ailleurs publie rapidement une correction
à l'information. Il est plus vraisemblable que l’objet exhibé à la
télévision par Barril est un morceau du pilote automatique, qui
ne contient évidemment aucune information sur les assassins ;
d’ailleurs, le fabricant de l’avion, Dassault Aviation, laissera
échapper que cet avion privé n’a probablement jamais été équipé
d’une boîte noire, qui vient en option. Dans les jours qui suivent,
aucune des prétendues “preuves” que Barril a entre les mains ne
se matérialise, ni les tubes de lancement ni les photographies par
satellite ni les enregistrements d'hommes parlant anglais avec un
accent belge. Mme Habyarimana a d’abord annoncé qu’elle dépose
une plainte contre X pour la mort de son mari, puis semble oublier
son projet.

Alors, la question demeure : pourquoi Paul Barril a-t-il délibé-
rément fait des déclarations erronées à la télévision, si c’est bien
le cas? Barril semble aimer être médiatisé, et ses apparitions en

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13. Le FPR a emporté d’Ouganda, en octobre 1990, trois SAM-7. Deux d’entre
eux sont utilisés pour abattre un avion de transport léger Cessna et un hélicoptère
Gazelle, au tout début de la guerre. Le troisième est perdu. Les nouveaux missiles
seraient donc forcément achetés sur le marché parallèle: difficile mais pas impos-
sible.

14. Ces pertes sont à déplorer dans les combats qui s’ensuivent et le bataillon perd
environ 250 hommes sur un contingent de 600.



264 Génocide et reprise de la guerre

public ne sont presque jamais désintéressées 15. On peut douter que
sa performance à la télévision soit due à un engagement idéolo-
gique aux côtés des radicaux hutu ou à un engagement plus abstrait
pour la justice, et nous en sommes réduits à quelques hypothèses.

L’ancien chef du GIGN travaille dans le business souterrain de
la “sécurité”. Beaucoup de ses contacts sont d’anciens militaires
devenus des aventuriers. Si nous nous rappelons que, selon certains
témoignages, des hommes blancs sont repérés sur la colline de
Masaka, le soir du 6 avril, et que lancer des missiles sol-air est un
métier passablement spécialisé, on peut supposer que Paul Barril
connaît les hommes qui ont abattu l’avion et leurs commanditaires.
Ses accusations infondées contre le FPR ne serviraient alors qu’à
détourner l’attention d’autres personnes, connues de lui, et capables
de recruter des mercenaires blancs expérimentés pour un contrat
d’assassinat sur la personne du président Habyarimana. Si ces
mercenaires existent, leurs seuls commanditaires possibles, comme
nous verrons plus tard, sont les akazu, parce qu’alors, le président
Habyarimana est devenu un handicap plus qu’un avantage pour la
cause du pouvoir hutu.

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15. On trouve un autre bon exemple dans le rôle qu’il joue pour défendre le terro-
riste Illich Ramirez Sanchez, alias “Carlos”, alias “le chacal”, vendu par le gouver-
nement soudanais au ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, le 15 août 1994. La
défense d’un client si célèbre va être difficile à assurer. Miraculeusement, la même
semaine, le 21 août, l’ex-capitaine Barril raconte à la télévision française que
quelques années auparavant, lorsqu'il était dans les services secrets, il a reçu
l’ordre d’assassiner l’avocat de Ramirez Sanchez, maître Vergès, avocat célèbre
et controversé, bien connu pour ses sympathies d’extrême gauche. Il se trouve
que Vergès défend aussi Barril, dans le procès intenté contre lui pour falsifica-
tion de preuves en 1982. Là aussi, il accuse, et sans aucune preuve, matérielle ou
autre; il crée astucieusement un nuage de doute, qui gomme le côté extraordinaire
des meurtres commis par “le chacal”, et en fait une forme de violence privée, en
somme, dont on peut trouver l'équivalent dans la violence (prétendue) du gouver-
nement. On peut raisonnablement se demander si l’altruisme pur a poussé l’ancien
homme des services secrets à voler au secours de maître Vergès.

La mort énigmatique du président 265

L'identité des tueurs ne sera peut-être jamais connue, et on ne
sait pas si Paul Barril les connaît ou non. Il peut s’agir de merce-
naires, ou même d'éléments du DAMI, détournés pour aider leurs
camarades d’armes des FAR 16. Il se peut même qu’ils ne soient
pas blancs, car les prétendus témoins oculaires qui affirment le
contraire ont peut-être menti délibérément ou se sont trompés.
Mais l'hypothèse avancée par Barril et les akazu sur la culpabi-
lité du FPR n’est pas satisfaisante pour au moins deux raisons.

Premièrement, le FPR n’a pas intérêt politiquement à tuer le
président Habyarimana. Il a obtenu de bons résultats avec l'accord
d’Arusha et il ne peut espérer mieux. Le Président est déjà mort
politiquement de toute façon; et les difficultés du FPR ne viennent
pas de lui mais plutôt des factions “Power” des anciens partis
d'opposition. Son assassinat risque d’être synonyme d’une reprise
de la guerre civile, d’une possible intervention militaire directe de
la France, s’il y a preuve de complot, et d‘un saut dans l'inconnu.
D'ailleurs, on en voit le résultat aujourd’hui, car la victoire
du FPR est fertile en difficultés, c’est le moins qu’on puisse
dire. Deuxièmement, si le FPR envisage de tuer le président
Habyarimana, il se préparerait à une offensive militaire. Et ce n'est
pas du tout le cas. Le Falcon 50 est abattu dans la soirée du 6 avril
sans aucune réaction de la part du FPR. Les histoires qui préten-
dent le contraire sont de pures inventions 17, utilisant le début des

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16. Si le gouvernement français savait qu’un ressortissant français était impliqué
dans le complot autour de la mort d’Habyarimana, sa première réaction serait
probablement d’étouffer l’information, de peur d’être accusé d’une participation
officielle. Cette réaction, due aux antécédents de la France au Rwanda, provient
d’une sorte de “culpabilité par association” illogique. Le gouvernement français
n’est vraiment pas impliqué dans l'assassinat du président Habyarimana, non parce
qu’il ne ferait jamais une chose pareille, mais parce que ce n’est pas de son intérêt.

17. Voir, par exemple, Philippe Gaillard et Hamid Barrada, “Rwanda. L'attentat
contre l’avion présidentiel”, Jeune Afrique, 28 avril 1994; et Marie-Roger Biloa,
“Le complot”, op. cit., mentionné ci-dessus dans la note n° 7.



266 Génocide et reprise de la guerre

massacres civils, d’un côté, et les combats entre la GP et l’armée
régulière, de l’autre, comme un paravent. En tout cas, comment
le FPR pourrait-il envisager quoi que ce soit à Kigali alors qu'il
n’aligne que 600 hommes, armés légèrement, face à 15 000 soldats
au moins, équipés de véhicules blindés et d’artillerie? Le FPR
attend le 8 avril pour se décider, alors que les massacres sont
confirmés. Et encore, venant du Nord, ne réussit-il à rejoindre
son bataillon assiégé dans Kigali que l’après-midi du 11. Loin
d’être à même ‘‘d’attaquer la garde présidentielle”, comme on l’a
prétendu, il est plutôt miraculeux que ce bataillon et les civils
qu’il a pris sous sa protection puissent survivre pendant cinq jours
dans de telles conditions 18. Cela nous laisse une dernière
hypothèse, la plus probable : le président Habyarimana est tué
par certains akazu, désespérés, qui parient à quitte ou double sur
la “solution finale” car ils craignent ou savent que le Président
va finalement se conformer au traité d’Arusha.

L’attentat est techniquement très simple, et il suffit de trouver
des manipulateurs expérimentés en missiles sol-air, d’où la vraisem-
blance des témoignages oculaires sur la présence de Blancs. Les
FAR ne sont dotées que d’un seul type de missiles, les anti-char
français “Milan”, très efficaces contre les véhicules au sol mais
totalement inutiles contre un avion en vol. Les missiles utilisés
dans l’attentat du 6 avril sont soit des “Stingers”, de fabrication
américaine, soit, plus vraisemblablement, des SAM-7, de fabrica-
tion russe ou les modèles plus sophistiqués SAM-16, que l’on trouve
facilement sur le marché des armes international. Les deux, d’un
emploi relativement facile, demandent cependant un opérateur
entraîné et le personnel des FAR ne sait tirer que des “Milan”. D'où
la possible nécessité d'engager des techniciens extérieurs ”. Quant

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18. Faustin Kagame, “Je n’ai pas vu le même film d’horreur que vous”, L'Hebdo,
19 mai 1994. Entretiens avêc Faustin Kagame, (Genève, 15 juin 1994), Jacques
Bihozagara (Paris, 22 juin 1994) et Seth Sendashonga (Mulindi, 5 juillet 1994).

La mort énigmatique du président 267

au site adéquat pour l'attentat, la garde présidentielle (GP) peut
facilement le choisir, puisqu'elle patrouille dans toute cette zone,
directement adjacente au grand camp militaire de Kanombe.

L'éventualité d’une élimination du président Habyarimana par
certains de ses partisans les plus extrémistes existe depuis qu’en
1992, le ministre de la Défense, James Gasana, s'était débarrassé
de quelques-uns d’entre eux, sur ordres d'Habyarimana, entre
autres le colonel Rwagafilita et le colonel Serubuga. C’est le bord
akazu de Mme Habyarimana, les “vrais du Nord-Ouest”, les repré-
sentants du “petit Rwanda”, ceux qui ont conquis le grand. Leur
colère contre le Président va de pair avec leurs rêves grandissants
d’une “solution finale”, qui résoudrait à la fois le problème ethnique
(tuer tous les Tutsi) et la menace de démocratisation (tuer tous les
Hutu modérés). Un tel projet n’aurait aucune chance ailleurs que
dans un petit pays dense et bien organisé, comme le Rwanda. Et
seuls des dirigeants qui resserrent leurs rangs, principalement chez
les militaires, peuvent le mener à bien.

Plusieurs points indiquent “deux volets d’un même complot” 20,
c’est-à-dire que l’attentat sur l’avion du Président et les massacres
qui s’ensuivent ont la même origine. D'abord, à Kigali en 1993-
94, on aborde souvent dans la conversation la possibilité d’un
génocide. Un magazine peut, froidement, titrer en première page :
“Au fait, la race tutsi pourrait être éliminée” ”, sans choquer ni
même surprendre personne. Des listes de noms sont prêtes. D’abord

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19. Pour certains observateurs, le Falcon 50 est abattu par des roquettes de RPG,
ce qui est possible à basse altitude. Voir J.-F. Dupaquier, “Révélation sur un
accident d’avion qui a coûté la vie à un million de personnes”, L'Événement du
jeudi (1-7 décembre 1994).

20. Henri Faÿ, Le Monde, 28 mai 1994.

21. La Médaille Nyiramacibiri, février 1994. Kangura est encore plus explicite
dans son n° 55 (janvier 1994), lorsqu'il écrit : “Qui survivra à la guerre de mars?
(...) Les masses vont se soulever avec l’aide de l’armée et le sang coulera libre-
ment.”


268 Génocide et reprise de la guerre

limitées, elles s’allongent et on finit par les voir 22. Deux fois au
début 1994, l’extrémiste CDR Hassan Ngeze écrit des articles dans
Kangura, prédisant que le président Habyarimana mourra en
mars 1994. Il va même jusqu’à dire que son (ses) assassin(s) ne
sera (seront) pas Tutsi mais Hutu. Et puis, dans les jours qui précè-
dent la mort du Président, des indices sont distillés à propos de
“quelque chose de très grand” et d’imminent. L’insinuation la plus
parlante est donnée dans un mystérieux programme sur RTLMC,
la nuit du 3 avril : “Les 3, 4 et 5, les esprits vont s’échauffer. Le
6 avril, il y aura un répit, mais « une petite chose » pourrait se
produire. Puis le 7 et le 8 et les autres jours d’avril, vous verrez
quelque chose.” Quelques personnes sont même informées à
l’avance. Dans l’entretien déjà cité paru dans La Libre Belgique
avec Jean Birara, un ami officier lui dit, le 4 avril, que “des choses
très sérieuses sont en train de se préparer” et qu’il ne sait pas “s’il
sera encore en vie dans une semaine”.

À part ces avertissements, l’argument le plus fort en faveur du
lien entre l’assassinat du Président et les massacres est que les uns
succèdent à l’autre sans transition. L'avion est abattu aux alentours
de 20h30. À 21h15, les Interahamwe ont déjà installé des barrages
partout dans la ville et des maisons sont fouillées 23. C’est cela qui
provoque des fusillades dans l’heure qui suit, et non des combats

22. Selon Jean Birara, ancien gouverneur de la Banque centrale (La Libre Belgique,
24 mai 1994), il n’y a que 500 noms sur la liste des personnes condamnées à mort
en avril 1993. Il prétend que le général Deogratias Nsabimana, le commandant
en chef de l’armée, qu'il connaît, lui a montré une liste de 1 500 noms pour la
seule Kigali, le 20 février 1994, et que les listes s’allongent ensuite. Il dit aussi
qu’il a mentionné l’existence d’un plan d’extermination “à un niveau politique
très élevé en Belgique” mais qu’on ne l’a pas cru bien que l’ambassadeur belge
au Rwanda, Johan Swinnen, ait confirmé ses déclarations.

23. Entretien avec Carlos Rodriguez, délégué du HCR à Kigali jusqu’en avril 1994
(Genève, 15 mai 1994). Rodriguez dîne avec quelques amis à la résidence de
l’ambassadeur américain lorsque l’un de ses employés l’appelle vers 20h45 sur
son téléphone portable pour l’informer de la mort du Président. Après une (...)

La mort énigmatique du président 269

imaginaires avec le FPR. Les récits les plus fantaisistes ont paru
sur ces heures cruciales du mercredi 6 avril 1994. Selon l’article
déjà cité de Marie-Roger Biloa, dans Africa International, des Hutu
désespérés se jettent, armés de seuls bâtons et pierres, contre les
hommes du FPR armés jusqu'aux dents. Et ils crient : “Ils sont
venus nous tuer! Ils sont venus nous tuer !” 24 En réalité, le soir du
6, le bataillon légèrement armé du FPR reste prudemment en alerte
à l’intérieur des épais murs de ciment du CND, en écoutant la radio,
comme tout le monde. Tandis que Radio Rwanda garde sa neutra-
lité et se borne à des bulletins d’information, RTLMC commence
à diffuser des incitations directes au meurtre “pour venger la mort
de notre Président”. En quelques heures, les appels virent à l’hys-
térie, réclamant plus d’effusions de sang. On a du mal à trouver
“normal” quelqu'un qui dit à la radio : “Vous avez manqué quelques
ennemis ici ou là. Ils sont encore en vie. Retournez les achever”
ou “Il reste de la place dans les tombes. Qui va faire du bon boulot
et nous aider à les remplir complètement?”

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(....) brève discussion, toutes les personnes présentes décident d’annuler le dîner
et de rentrer chez elles, car elles craignent des troubles. Lorsque Rodriguez sort
de la maison de l'ambassadeur, vers 21h15, il rencontre les premiers barrages de
la milice juste au coin de la rue.

24. Mme Biloa a une excuse pour écrire des romans-photos tendancieux. Elle est
une amie personnelle de feu le Président, qui l’a aidée financièrement dans ses
travaux de journalisme.

25. Que les lecteurs, en particulier les Occidentaux, se rappellent certaines des plus
scandaleuses déclarations des antisémites en Europe orientale dans les années 30
et 40. En France, un officiel du gouvernement de Vichy, René Bousquet, chargé
de la déportation des Juifs vers l’ Allemagne, se plaignit aux Allemands : il voulait
qu’on emmène aussi les enfants, “parce qu’il ne savait pas quoi en faire”. Alors
les Allemands ont aussi déporté les enfants (au-dessous de 12 ans), contrairement
à ce qu'ils faisaient jusque-là. Voir Pascale Froment, René Bousquet, Paris : Stock,
1994 (chapitres XV-XVIT). Il ne faut pas oublier que, tout comme en Europe, les
organisateurs du génocide ne sont pas des primitifs. Le “parrain” de RTLMC est
le professeur Ferdinand Nahimana, un historien plein de talent.
Haut

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