Luc Chaillot, envoyé spécial au Rwanda
Renommé "Africa Forward" ("l’Afrique en avant"), le sommet Afrique-France des 11 et 12 mai à Nairobi, au Kenya, incarne la réorientation de la politique africaine de la France. C’est la première fois qu’il se déroule dans un pays anglophone, dans le contexte de la perte d’influence de la France dans son ancien pré carré, l’Afrique francophone. Le virage dans les relations franco-africaines s’illustre en particulier au Rwanda, où la France est de retour après des années de brouille à cause du génocide de 1994.
Au Tumba College Polytechnic, au nord de la capitale Kigali, le Rwanda forme avec le soutien de la France les techniciens hautement qualifiés nécessaires à son développement économique. Le pays a connu une croissance record de 9,4 % en 2025 grâce à sa stabilité et à une très faible corruption. La contrepartie, c’est un régime autoritaire. Au pouvoir depuis la fin du génocide, le président Paul Kagamé est conforté par le risque de résurgence des démons du passé.
70 % des Rwandais ont moins de 35 ans
L’éducation est une priorité dans un pays où 70 % de la population a moins de 35 ans. En 2021, Emmanuel Macron avait choisi symboliquement le Tumba College Polytechnic pour relancer la coopération bilatérale. Le président avait reconnu officiellement la «
responsabilité accablante » de la France dans le génocide.
En 2024, la France et le Rwanda ont signé un accord de partenariat portant sur 400 millions d’euros de projets de développement en quatre ans, en partie sous forme de prêts. Expertise France, l’agence de coopération technique du groupe AFD (Agence française de développement), soutient la formation et l’insertion professionnelle des jeunes Rwandais.
Le Tumba College Polytechnic a pu se doter de machines à commande numérique et a signé un partenariat avec l’IUT (Institut universitaire de technologie) de Cachan (Val-de-Marne). Six enseignants rwandais y ont été formés en robotique et quatre élèves rwandais y ont étudié pendant six mois.
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C’était une très bonne expérience », raconte Paterne Hirwa, 24 ans, qui compte sur cette formation pour contribuer à l’essor économique de son pays. «
Je veux participer au développement rapide de l’industrie au Rwanda, qui peut dépasser l’Afrique du Sud », ajoute-t-il. L’État rwandais finance les quatre années d’études, que les élèves remboursent en reversant 8 % de leur salaire quand ils travaillent.
Renforcer la sécurité alimentaire du Rwanda
La France soutient aussi la formation agricole pour renforcer la sécurité alimentaire du Rwanda et offrir des débouchés à la jeunesse dans un pays où 70 % de la population vit de l’agriculture. Ce programme de 16 millions d’euros sur cinq ans est cofinancé avec l’Union européenne (UE).
Une des priorités est de former davantage de jeunes filles à des emplois qualifiés dans le secteur agricole, où elles représentent 65 % des actifs. La France et l’UE financent notamment l’extension du lycée professionnel agricole de Kisaro, qui accueille une majorité de filles.
L’établissement sera doté d’une ferme pédagogique et d’une ferme agro-industrielle fonctionnant comme une vraie unité de production. «
Le but est de développer de petites entreprises agricoles familiales et de fournir au secteur agroalimentaire une main-d’œuvre hautement qualifiée », explique Vincent Boulardot, chargé du projet à Expertise France.
La politique africaine de la France doit cependant composer avec les crises régionales, qui s’inviteront au sommet de Nairobi. Le réchauffement des relations avec Kigali se heurte au rôle trouble du Rwanda dans la guerre en République démocratique du Congo (RDC). Le soutien aux rebelles du M23 et le pillage des richesses minières congolaises risquent de freiner les nouveaux projets d’aide au développement de la France, sans remettre en cause ceux déjà en cours.
Le pays des mille collines en avance sur la santé connectée
La France soutient aussi le secteur de la santé au Rwanda, dans un contexte de baisse drastique de l’aide des États-Unis. L’AFD (Agence française de développement) finance la reconstruction de l’hôpital de Ruhengeri, dans le nord du pays, grâce à un prêt de 75 millions d’euros.
L’établissement qui manque de personnel médical compte beaucoup sur le programme "4X4" du Rwanda visant à quadrupler le nombre de médecins en quatre ans. La France a détaché des médecins qui forment leurs collègues rwandais. «
On les prépare aux équipements modernes du nouvel hôpital. C’est un devoir de solidarité vis-à-vis de l’Afrique », explique Étienne Bétel, médecin urgentiste à l’hôpital de Saint-Chamond (Loire).
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Je parle avec mes collègues en France des cas très compliqués de patients. Le partage d’expérience bénéficie aussi au CHU de Clermont-Ferrand où j’ai exercé », souligne Antoine Bahati, médecin réanimateur.
Des patients suivis par SMS
La France appuie le projet de 1 000 centres de santé connectés qui va permettre au Rwanda de généraliser les téléconsultations et de rendre la médecine accessible au plus grand nombre. Le pays ne compte que 2 000 médecins dont 300 spécialistes pour 14 millions d’habitants. Les patients ne payent que l’équivalent de 10 centimes d’euro pour ces consultations à distance car 97 % ont une assurance santé.
Le système de santé s’appuie aussi sur un réseau de 60 000 agents de santé communautaires équipés de smartphones, vivant au plus près des Rwandais dans les villages et les quartiers. Les patients reçoivent des SMS pour le suivi de leur état de santé avant peut-être l’utilisation de l’intelligence artificielle.
Pour les femmes enceintes, les centres de santé disposent d’une tablette connectée permettant de faire des échographies à distance. Son coût (4 000 euros) est 15 fois inférieur à celui d’un matériel classique d’échographie par ultrasons. «
Ce genre d’équipement participe à la réduction de la mortalité maternelle et infantile », explique le docteur Richard Niyongabo, de l’ONG Society for family health. «
L’exemple rwandais peut servir de modèle pour réduire les déserts médicaux en France », estime Marie Vicart, chef de projet à Expertise France.