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Le 7 avril 2026 marquait le triste anniversaire du génocide des Tutsi au Rwanda. 32 ans après ce crime annoncé, préparé, et d’une violence inouïe, nous avons interrogé Marcel Kabanda, président d’Ibuka France, sur le Rwanda hier et aujourd’hui.
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Le Crif : Plus de trente ans après le génocide des Tutsi au Rwanda, considérez-vous que la mémoire de ce génocide se soit affermie et qu’elle est mieux reconnue, mieux commémorée ?
Marcel Kabanda : Nous sommes 32 ans après le génocide commis contre les Tutsi au Rwanda. C’est long et court à la fois. C’est long parce que c’est le temps d’une génération. Plus de 60 % des Rwandais et de la population mondiale, n’étaient pas encore nés en 1994. Pour cette génération, le génocide des Tutsi appartient au passé de leurs parents. C’est un fait d’histoire qu’ils lisent dans les livres et dans les manuels scolaires. Mais c’est aussi court, les témoins n’ont pas encore totalement disparu. Ils peuvent dire « J’y étais, j’ai entendu les chants lugubres des tueurs, les pleurs des enfants et les cris d’agonie des victimes ». On peut en trouver des marques dans l’espace du Rwanda, sur les corps des survivants, dans le récit empreint d’émotion et de peur qu’ils font de leur rencontre avec les tueurs, la haine et la mort. Aujourd’hui, on peut, à l’occasion d’un chantier au Rwanda, découvrir une fosse commune avec des corps que les rescapés peuvent identifier grâce aux vêtements qu’ils portent. On est dans un temps entre la mémoire et l’histoire, entre souvenirs individuels et locaux d’une part et la patrimonialisation d’autre part.
On est dans le temps du recueil du témoignage, de recherche des sources.
Le Crif : La fin d’un génocide ne signifie jamais la fin de la haine. Comment le Rwanda gère le processus de réconciliation nationale ?
Marcel Kabanda : Fin des tueries ne signifie pas fin de la haine. Les tueurs n’arrêtent pas de tuer parce qu’ils sont subitement pris d’amour pour les victimes. Il faut une force extérieure pour désarmer le meurtrier et le contraindre à lâcher les derniers captifs. Cette action physique, militaire et politique est sans effet sur la haine et l’aversion qui sont à l’origine de la campagne de meurtres et en constituent le carburant. À partir du mois de mai 1994, les génocidaires avaient commencé à prendre la fuite devant l’avancée des troupes du FPR. Deux mois plus tard, le gouvernement, son armée et son administration s’enfuyaient au Congo. Dans les baluchons qu’ils transbahutaient, il y avait la frustration, la colère et la haine. Diffusés sur le chemin de l’exil et dans les camps, les messages de haine antitutsi ont entraîné les populations civiles à quitter le pays et ont fait obstacle au rapatriement volontaire de ceux qui l’auraient souhaité. Depuis les camps, des raids pour tuer les survivants, ce qu’ils appelaient finir le travail, ont été effectués. Ils n’ont cessé qu’avec la destruction des camps dans les années 1996. Aujourd’hui, à l’intérieur du Rwanda, les Tutsi vivent en paix avec leurs voisins Hutu. Parce qu’il y a un État qui a fait de la fin des discriminations et des persécutions une règle. Mais, à l’extérieur du pays, le négationnisme entretenu notamment par les descendants des anciens dignitaires se nourrit de la haine du Tutsi. Le temps des massacres est court. Il est possible d’y mettre fin. La haine se construit dans le temps long. Elle a le temps de se diffuser et d’infuser. Ce qui la rend d’autant plus tenace qu’elle se banalise et devient quasi indétectable.
Le Crif : Le Rwanda fait preuve d’une grande vitalité, tant culturelle qu’économique. Comment après un tel traumatisme vécu il y a 32 ans seulement, le pays a-t-il réussi à se reconstruire ?
Marcel Kabanda : Au sortir du génocide, le Rwanda est un pays détruit. Plus d’un million d’enfants, de femmes et d’hommes gisent sans vie dans les fosses communes. Deux millions de Rwandais ont élu domicile dans les camps, de réfugiés en Tanzanie ou au Congo ; plusieurs centaines de milliers de survivants traumatisés errent sur le territoire en quête de leurs familles ou de ce qu’il en reste et à la recherche d’abris, de soins et de nourriture. Il n’y a rien qui fonctionne. Le gouvernement responsable du génocide est parti avec tout ce qu’il y avait au titre du trésor national. Les banques sont vides. Les caisses de l’État aussi. Les maîtres d’écoles, une bonne partie des élèves, les médecins, les juges et les curés sont soit morts ou en exil. En 1995, on assiste littéralement à la naissance de l’État au Rwanda. Les premiers fonctionnaires n’ont ni crayon, ni papier ni dossiers sur leurs bureaux. Ils ont tout à créer. En guise de salaire, ils reçoivent le sucre, le sel, l’huile ou la farine de blé le week-end.
32 ans plus tard, tout cela a changé. Très vite les réfugiés sont rentrés. Les fosses communes ont été ouvertes. Dans la dignité, les corps des victimes reposent dans des mémoriaux érigés en leur hommage. Une justice transitionnelle inspirée par les modalités traditionnelles de règlement des différends, les Gacaca, a permis de juger deux millions de personnes, de désengorger les prisons, de libérer la parole et de poser les bases saines du vivre ensemble sur les collines. Les écoles ont été réouvertes, les hôpitaux fonctionnent. Le Rwanda est connu non seulement pour la propreté de ses rues et de ses villes, la chaleur et les services d’accueil, mais aussi pour ses innovations technologiques, son engagement à protéger l’environnement et à préserver la richesse de sa biodiversité.
D’aucuns pensent que ce pays s’est enrichi en pillant le Congo. La vérité est que les ressources n’ont jamais fait la richesse. Le secret du Rwanda est peut-être ailleurs. Il était tombé très bas. Il se devait de rebondir. Nous n’étions pas morts, nous devions vivre. « Puisque nous étions en vie, nous ne devions plus mourir. Vivre pour ceux qui sont morts, montrer que nous ne sommes encore là et que nous ne mourrons plus » disent les rescapés du génocide. Pour aller au-delà de la survie, on s’organise, on adopte des méthodes rigoureuses de gestion des espaces, de protection de la sécurité du territoire et des personnes, de préservation des espèces végétales et animales. Les progrès matériels dissimulent parfois les avancées au niveau de l’esprit. Dans une société de tradition orale, les gens se sont mis à écrire, engrangent des prix littéraires et réalisent des films. Il est intéressant de constater que le thème du génocide traverse cette littérature. Tout se passe comme si le besoin de culbuter le malheur avait mis en marche une sorte de révolution culturelle qui a renouvelé la puissance de vision et de créativité.