Fiche du document numéro 35976

Num
35976
Date
Jeudi 16 juin 1994
Amj
Auteur
Fichier
Taille
1991766
Pages
2
Titre
« Comment voulez-vous qu'on empêche ces massacres ? »
Sous titre
A Kigali, le contingent africain de Casques bleus attend toujours les renforts et le matériel qui lui permettrait de remplir son mandat
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Source
Type
Article de journal
Langue
FR
Citation
Kigali, envoyé spécial.

Les 450 Casques bleus, en majorité
africains regroupés depuis le début
de la guerre dans la capitale rwan-
daise, ont de plus en plus de mal à taire
leur mécontentement. Chargés depuis
un mois, en vertu du mandat adopté le
17 mai par le Conseil de sécurité, de
«protéger les civils en danger», ils sa-
vent que l'application de leurs nou-
velles consignes relève de la mission
impossible,

«Comment voulez-vous qu'on em-
pêché ces massacres si on ne nous donne
pas les moyens de rentrer dans le lard
de ces sauvages »,s'indignait hier un ob-
servateur militaire ghanéen au lende-
main du massacre de 40 jeunes
tutsis enlevés par les miliciens à l'église
Sainte-Famille de Kigali. «On est tout-
jours condamnés à attendre les renforts
promis par New York pour tenter des in-
terventions de sauvetage », commentait
pour sa part un officier de la mission des
Nations unies d'assistance au Rwanda
(Minuar) furieux d'assister en specta-
teur aux tueries qu'il est censé prévenir.

Au QG de la Minuar le chef d'état-
major adjoint, le général ghanéen
Henry Anyidoh, a affirmé hier qu'il at-
tendait cette semaine l'arrivée de dix
engins blindés de transport de troupes
et prochainement l'arrivée de 200 sol-
dats ghanéens supplémentaires, ce qui,
selon lui, «devrait permettre d'inter-
venir pour remplir notre mandat».

Sur le terrain, les Casques bleus sont
pour le moment cantonnés à des tâches
domestiques et traînent, désœuvrés,
dans Les couloirs de leur quartier géné-
ral. L'ancien hôte] Amahoro, dans le
quartier de Remera, dans l'est de la ca-
pitale, une zone contrôlée par les re-
belles du Front patriotique rwandais
(FPR) aujourd'hui paisible, mais qui a
déjà été deux fois La cible des mortiers
gouvernementaux. Depuis deux jours,
faute de travail, les soldats de l'ONU
sont soumis à des corvées de sacs de
sable et tuent les longues heures d'in-
activité avec des jeux vidéo.

A l'aéroport de Kigali, les Casques
bleus ghanéens chargés de la sécurité du
site profitent des longs temps morts
pour aller chercher dans la brousse de
quoi améliorer leur quotidien. Mais en
dehors de ces moments de repos, les sol-
dats africains de l'ONU sont souvent
envoyés en première ligne. Ainsi, mardi
après-midi, dès les premières rumeurs
sur le massacre des 40 enfants à l'église
de la Sainte-Famille, la direction des
opérations de la Minuar a dépêché sur
place une petite unité de Ghanéens pour
chercher la confirmation de cette tuerie.
«On à toujours besoin de nous pour les
missions délicates», commente un Sé-
négalais qui affirme avoir été envoyé à
plusieurs reprises tenter de négocier
avec les miliciens en lieu et place des
quelques Casques bleus occidentaux
encore sur le terrain. Les rares Autri-
chiens, Russes et Polonais ne s'aventu-
rent qu'occasionnellement dans la zone
gouvernementale et demandent sou-
vent à leurs collègues africaines d'aller
faire leurs courses pour eux au marché
de la ville, tenu par les miliciens.

Là, dans le dédale des échoppes et des
stands, qui curieusement regorgent de
denrées après deux mois de guerre, le
capitaine sénégalais Phierno Tall est
chez lui. Il sert une main, salue une
vieille connaissance ou encore lance une
blague à un gendarme rwandais. Il est
ici comme à Dakar. «Je leur dis que je
suis sénégalais que je n'ai rien à voir
avec cette guerre et que je n'ai aucun in-
térêt ici. Négocier, c'est savoir parler
aux gens» explique l'officier à un de ses
collègues blancs. Arrivé à Kigali en août
dernier avec les contingents du Gomn,
le groupe d'observateurs militaires
neutres, prédécesseur de la Minuar, il a
vécu la guerre par le menu. Impliqué
dans l'évacuation des ressortissants
étrangers, il a mal supporté le tri des Oc-
cidentaux autorisés à gagner l'aéroport
et des Ruandais menacés membres de
l'ethnie minoritaire tutsie, où politique-
ment engagés dans l'opposition au pré-
sident Habyarimana laisés sur place.

Comme ses camarades du contingent
sénégalais, il a réussi à plusieurs reprises
à sauver des personnes menacées. C'est
lors d'une de ces opérations que le ca-
pitaine Mbow a été touché. «Combien
de fois on a vu des Interahamwe (mili-
ciens hutus ndlr) armés de machettes
embarquer des gens qui nous regar-
daient en suppliant qu'on intervienne et
on ne pouvait rien faire », avoue un sol-
dat ghanéen ulcéré par «le manque de
courage de l'ONU». Parfois, on se demande
ce que l'on fait ici, ajoute-t-il.
Le contingent africain ne baisse pas |
pour autant les bras. En avril, au début
des massacres, une centaine de Rwan-
dais s'étaient réfugiés à l'hôtel des Mille
Collines. Une première tentative de les
faire sortir avait échoué parce que, au
premier barrage, les Interahamwe
avaient refusé de discuter avec l'escorte
composée de Casques bleus polonais et
canadiens. Le lendemain, les Congolais
et les Sénégalais étaient allés à leur tour
chercher les réfugiés et les miliciens les
avaient laissés franchir le premier bar-
rage. Arrivés au second, armés de ma-
chettes et de fusils, ils avaient forcé les
réfugiés à descendre des voiturès de
l'ONU et s'apprêtaient à les exécuter.
«Le capitaine sénégalais Mbaye
Diagne a négocié avec eux», se souvient
un de ses camarades congolais.
Au bout de trois heures de palabres au
cours desquelles il réussit à faire inter-
venir un major de l'armée rwandaise,
les réfugiés furent autorisés à remonter
dans les véhicules et à regagner l'hôtel
sains et saufs. Le capitaine sénégalais
Mbaye Diagne a depuis payé de sa vie
son courage. Il est mort le 30 mai à un
barrage des Forces gouvernementales,
tué par une roquette tirée par les re-
belles du Front patriotique rwandais…
Alain FRILET
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fgtquery v.1.9, 9 février 2024