Fiche du document numéro 35960

Num
35960
Date
Juillet 2013
Amj
Auteur
Fichier
Taille
651520
Pages
20
Titre
La France au Rwanda, vingt ans après : retour sur un « sauvetage » forcé
Sous titre
Voilà maintenant plusieurs années que la polémique dont s’est emparée l’opinion quant à l’implication de la France dans le génocide perpétré à l’encontre des Tutsi du Rwanda reste circonscrite à quelques accusations censées la maintenir à distance de la vraie question : celle de son implication active dans le massacre d’un million d’êtres humains. Parmi elles, celle relative à une intention de non-assistance à personnes en danger ainsi qu’aux conditions troubles du « sauvetage » des derniers résistants tutsi du génocide à Bisesero. Or il était plus que temps de revisiter aussi bien ces accusations que de déconstruire définitivement les arguments déployés par certains officiers français pour y répondre, ce pour nous permettre d’oser enfin regarder en face cette France génocidaire qu’une telle diversion aura contribué à nous cacher depuis maintenant trop longtemps.
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Source
Commentaire
The accusation of a massacre using heavy weapons by the French on May 13, 1994 turned out to be false, it is the result of a manipulation. In 2022, the president of Ibuka warned the survivors of Bisesero against these allegations which can harm their testimonies on the refusal of the French soldiers to rescue them between June 27 and 30, 1994.
Type
Article de journal
Langue
FR
Citation
22 juin 1994. Deux mois et demi se sont
écoulés depuis le début du génocide perpétré
contre les Tutsi du Rwanda : un million
d’entre eux ont été massacrés notamment
par les miliciens Interahamwe que l’armée
française a, selon de nombreux témoignages
filmés, préalablement formés à tuer des civils,
qu’elle a ensuite, également selon nombre de
témoins auditionnés publiquement, armés
tout au long du génocide, sans compter les
dizaines de milliers de civils tutsi que des
soldats français ont, encore une fois selon de
très nombreux témoignages filmés et recueillis
aujourd’hui par plusieurs enquêteurs dont

l’auteur [le journaliste Serge Farnel, NDLR],
eux-mêmes massacrés à l’arme lourde aux
côtés des petites mains du génocide chargées
d’achever les blessés. Ce massacre eut lieu
un mois plus tôt, le 13 mai, dans une région
montagneuse de l’ouest du pays : Bisesero1.
1. Ces témoignages sont consignés dans le livre
Rwanda, 13 mai 1994. Un massacre français ? de Serge
Farnel, Aviso/L’esprit frappeur, mars 2012, ainsi que
visibles pour certains sur le site web de l’enquête de
l’auteur (www.rwanda13mai1994.net). On se référera
également aux enquêtes de Bruno Boudiguet dont les
premiers résultats ont fait l’objet d’une parution dans le
numéro 7 de la revue « La nuit Rwandaise », ainsi que
dans le numéro du 7 avril 2013 de Golias Hebdo.

Mémorial du génocide à Bisesero

2. Opération Amaryllis.
3. Il s’agit du COS (Commandement des opérations
spéciales).

Gishyita et le lieutenant-colonel Jean-Rémy
Duval à Kibuye.
Gishyita est une localité située à dix minutes
à peine en voiture de la région de Bisesero.
Aussi est-ce Marin Gillier qui en a la charge.
Il est à la tête des commandos de marine
« Trepel » de Lorient. Ils sont appuyés
par des gendarmes d’élite, parmi lesquels
Thierry Prungnaud du GIGN4, ainsi que des
hommes de l’EPIGN5 spécialisés dans la
collecte d’informations. Le renseignement,
encore ! Ils sont également soutenus par
une dizaine de spécialistes des opérations en
« zone hostile » que dirige le capitaine

Or voici que le 22 juin, l’armée française
fait, sous mandat onusien, son retour
officiel au pays des mille collines, après
l’avoir officiellement quitté le 14 avril,
date de fin de l’opération d’évacuation des
ressortissants occidentaux2. Entre ces deux
dates, des soldats français sont pourtant
bien au Rwanda. La mission qui démarre en
cette fin juin est présentée au monde comme
humanitaire. Elle porte un nom : Opération
Turquoise. Le colonel Jacques Rosier
déploie dans l’ouest du pays, à Gishyita et à
Kibuye, une partie de ses forces spéciales3 :
des spécialistes du renseignement ! Sous ses
ordres : le capitaine de frégate Marin Gillier à

4. Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale. Le GIGN était alors une des composantes du GSIGN, le GIGN ayant fini par remplacer l’ancien GSIGN.
5. Escadron parachutiste de la gendarmerie nationale.

La France a formé les milices
génocidaires qu’elle a armées
tout au long du génocide
De nombreux témoignages relatifs à la
formation de la milice génocidaire Interahamwe par des militaires français ont
été recueillis par la commission Mucyo.
Ces formations ont eu lieu notamment
dans les camp de Ruhengeri (témoignages
d’Isidore Nzeyimana et
de Jean-Paul Nturanyenabo), de Gabiro (Jean
Damascène Kaburame,
Jean-Baptiste Dushimimana,
Jean-Paul
Nturanyenabo, Charles
Bugirimfura,
Straton
Sinzabakwira), de Muhima (Jean-Baptiste Dushimimana), de Mukamira (Orose
Nisengwe, Jean-Damascène Uzabakiriho, Jean-Paul Nturanyenabo, Twayibu
Nsekanabo), de Nyakinama (Jean-Paul
Nturanyenabo), de Bigogwe (Twayibu
Nsekanabo, Charles Bugirimfura, Straton
Sinzabakwira, M.), et de Cyangugu (M.).

Selon les auditions de la commission
Mucyo, des armes acheminées par des
soldats français à destination des forces
génocidaires ont été déchargées à partir de l’aéroport de Goma (Zaïre) aussi
bien en avril qu’en mai 1994 (témoignages de Jean-Damascène Uzabakiriho (fin
avril), d’Orose Nisengwe (avril et mai)
ainsi que de Twayibu Nsekanabo). Des
camions de Félicien Kabuga ont été mis
à contribution pour convoyer ces armes
vers le Rwanda (Jean-Damascène Uzabakiriho (fin avril), Twayibu Nsekanabo).
Ces armes ont été transportées vers le
camp militaire de Gisenyi en avril et en
mai 1994 (Jean-Damascène Uzabakiriho

(fin avril et mai), Orose Nisengwe (avril
et mai)). Le domicile du colonel Aloys
Simba à Cyangugu (Rwanda) a été mis à
contribution pour la distribution pendant
Turquoise des armes françaises, distribution qui a lieu en présence de soldats
français (M., Jean Ndihokubwayo). Les
armes acheminées par les soldats français étaient dans des caisses sur lesquelles étaient dessinées des
houes, que ce soit en avril
ou en mai 1994 (Jean-Damascène Uzabakiriho (fin
avril), Orose Nisengwe
(avril et mai).
Des machettes à double
tranchant ont été distribuées à Cyangugu, au
domicile de Simba, par les soldats français aux Interahamwe (M. (Annexes du
rapport Mucyo), Jean Ndihokubwayo
(Notes prises par l’auteur au cours de
l’audition publique de ce témoin devant
la commission Mucyo)). Ces machettes à
double tranchant ont été utilisées à Bisesero exclusivement les 13 et 14 mai, ainsi
que les 28 et 29 juin (Michel Kayihura,
Cécile Uwineza, Pascal Ngoga, Adrien
Harolimana, ces témoignages recueillis
par l’auteur étant consignés dans le livre Rwanda, 13 mai 1994. Un massacre
français ?, Aviso/L’esprit frappeur, mars
2012). Or les massacres de Bisesero de la
mi-mai et de la fin juin sont les deux massacres au cours desquels a été fait appel à
des miliciens de Gisenyi et de Cyangugu.
Les soldats français ne se sont donc pas
contentés d’ouvrir le feu sur les Tutsi de
Bisesero le 13 mai, mais ont également
fourni aux miliciens Interahamwe des
outils susceptibles d’achever les blessés
ou de tuer ceux qui tentaient de fuir de
manière plus efficace. p Serge Farnel

Olivier Dunant. Ce détachement fait partie
du 13e RDP6, un régiment rattaché à la
Direction du renseignement militaire. Le
renseignement, toujours ! Aux fins de
remplir ses missions, ce régiment dispose
notamment de caméras numériques qui,
associées à des intensificateurs de lumière,
permettent d’observer, en pleine nuit, des
camps à plusieurs centaines de mètres de
distance. Lorsque le groupe de Thierry
Prungnaud s’en va collecter des informations
auprès de la population, c’est par des unités
de ce régiment qu’il est escorté. Autrement
dit, l’équipe déployée dans la région de
Bisesero est peut-être ce que l’on fait alors
de mieux dans l’armée française en matière
de renseignement.

La polémique des trois jours
de Bisesero
A Kibuye sont basés Jean-Rémy Duval et
ses commandos parachutistes. Le 27 juin,
il prend la tête d’un convoi en direction de
Bisesero. Trois journalistes l’accompagnent.
On leur a dit que des civils tutsi s’y faisaient
massacrer. Ce sont les rescapés du grand
massacre du 13 mai auquel des soldats
français ont activement participé, ce selon
aujourd’hui de très nombreux témoignages
filmés, dont les images ont été pour certaines
rendues publiques, et dont la retranscription
est pour nombre d’entre eux consignée dans
un livre 7. Le convoi parvient à les rencontrer.
Jean-Rémy Duval obtient d’eux qu’ils sortent
de leur cachette, ce qu’ils font aux yeux
de leurs tueurs. Dès lors les options sont
simples, parmi lesquelles l’appel à du renfort
ou bien les escorter jusqu’à Gishyita (moins
d’une heure à pied). Mais voilà que l’officier
leur fait savoir qu’il n’est pas en mesure de
leur porter secours sur l’instant. Il décide
6. Régiment de Dragons parachutistes.
7. Voir les enquêtes de l’auteur ainsi que celles de
Bruno Boudiguet. Les témoignages recueillis par
l’auteur Serge Farnel, op.cit. Les images de certaines de
ces interviews sont accessibles sur le site web www.
rwanda13mai1994.net

de les laisser, sans laisser ne serait-ce qu’un
ou deux soldats armés pour les protéger le
temps de leur venir en aide, ce qu’il leur dit
ne pouvoir faire que dans un délai de trois
jours 8. Etrange précision. D’ici là, la moitié
des deux mille survivants tutsi de Bisesero
vont être massacrés. Ce n’est que le 30 juin
que les quelques huit cent derniers Tutsi
seront enfin « sauvés ».
Le sauvetage tardif de Turquoise ainsi que
les circonstances réelles de ce sauvetage font
polémique depuis des années, la question
étant de savoir si la hiérarchie de Jean-Rémy
Duval que ce dernier dit avoir immédiatement
prévenue aurait volontairement laissé
aux génocidaires le temps de finir leur
« travail ».Voici l’axiome sur lequel repose
cette polémique : la découverte des Tutsi
de Bisesero par Jean-Rémy Duval aurait
été ignorée par son chef Jacques Rosier, qui
aurait par ailleurs interdit à Marin Gillier de
se rendre à Bisesero au prétexte de ne pas
prendre le risque d’une confrontation avec
les rebelles censés y être en nombre. Ces
rebelles Inkotanyi du FPR9 formaient alors
la seule force d’opposition à l’Etat rwandais
génocidaire. Voilà pourquoi Thierry
Prungnaud n’aurait pas obtenu de Marin
Gillier l’autorisation de s’y rendre, et qu’il
aurait fini, selon sa version des événements,
par lui désobéir en s’y rendant le 30 juin.
Dans le livre Silence Turquoise10 qu’elle a
écrit avec Thierry Prungnaud, la journaliste
Laure de Vulpian considère que ce dernier,
ainsi que ses collègues, ont été « trompés
– volontairement ou non – par leurs
supérieurs ». Si Marin Gillier a trompé
Thierry Prungnaud, ce serait donc selon elle
« volontairement ou non ». Aussi confesse-

8. L’Inavouable de Patrick de Saint-Exupéry, Les
arènes, 1er avril 2004, 20€20, ainsi que de très nombreux
témoignages recueillis notamment par African Rights, la
commission Mucyo, l’auteur ou Bruno Boudiguet.
9. Front patriotique rwandais.
10. Silence Turquoise de Laure de Vulpian et Thierry
Prungnaud, Don Quichotte, Sept. 2012, 19,90 €.

t-elle ne pas savoir si Marin Gillier aurait
ou non été impliqué dans le secret présumé
de celui qui commanda six mois durant
l’opération française au Rwanda au cours
des années de préparation du génocide11 :
le colonel Jacques Rosier. Quant à Thierry
Prungnaud, elle part du principe qu’il n’y
aurait lui jamais été impliqué. Or qu’en est-il
vraiment aussi bien de Marin Gillier que de
Thierry Prungnaud ? C’est ce que nous allons
maintenant essayer de comprendre. Il faut
savoir que l’auteur a cherché à interviewer
Marin Gillier à l’issue de son audition
comme témoin de la défense au cours d’un
procès qu’intentait alors SOS Racisme à
l’écrivain Pierre Péan pour « provocation à
la haine raciale » dans son ouvrage consacré
au Rwanda12. L’auteur du présent article avait
proposé à l’officier français, s’il ne pouvait
répondre sur l’instant à ses questions, de
fixer un rendez-vous ultérieurement. Marin
Gillier le lui avait toutefois refusé, invoquant
le droit de réserve13.

11. Opération Noroît.
12. Noires fureurs, Blancs menteurs : Rwanda 19901994, Mille et une nuits, nov. 2005, 22,30€. Après la
relaxation de Péan, l’auteur écrivait fin 2008 un article
intitulé « La jurisprudence Péan » (http://www.rnanews.
com/index.php?option=com_content&task=view&i
d=552&Itemid=1). Extrait : « Le jugement aborde la
référence que Pierre Péan fait, dans son ouvrage, aux
écrits de Paul Dresse [sympathisant nazi, membre du
parti fasciste belge]. Selon ce dernier, la " duplicité "
des Tutsis est " ce qui fait de cette race l’une des plus
menteuses sous le soleil ". (…) Le " choix de citer " les
propos de Paul Dresse " ne saurait ", pour la Cour,
" caractériser le délit reproché, s’agissant pour
l’auteur ", qui se situerait clairement sur un registre
anthropologique, " de souligner la supposée permanence d’un particularisme culturel ". Extrapolation
pour le moins étonnante et dangereuse de la part du
tribunal ! Usant de la jurisprudence Péan qu’il vient de
consacrer, on peut aujourd’hui citer Gœbbels aux fins de
défendre le droit d’évoquer certains " particularismes
culturels " des Juifs, pour peu que l’on prenne soin
de présenter le nazi comme un communicateur, dont
le langage serait aujourd’hui archaïque. » Il convient
d’ajouter que ce livre, pour avoir épousé la thèse du
juge Bruguière dans l’attentat du 6 avril, a été mis à mal
aussi bien par la rétractation des témoins clés sur lequels
s’appuyait ce dernier, que par l’enquête diligentée par le
juge Trévidic qui lui succéda.
13. Marin Gillier est aujourd’hui vice-amiral.

La prétendue crainte de rebelles
La polémique a bien vite éludé la
possibilité que Marin Gillier ait, en parfaite
connaissance de la situation, empêché le
sauvetage immédiat des Tutsi à Bisesero.
Or a-t-il vraiment cru qu’il y avait alors
des rebelles infiltrés dans cette région ? La
question est centrale, cette croyance étant
censée expliquer qu’il n’y soit pas intervenu
pour sauver les survivants tutsi du dernier
massacre génocidaire dont ils étaient la cible.
Il aura cru ce qu’on lui disait alors, à savoir
que ces massacres, qu’il pouvait observer
de Gishyita où lui et ses hommes avaient
pris leurs quartiers, étaient perpétrés par des
rebelles armés à l’encontre de la population
hutu 14. Or l’exigence d’une « neutralité » de
l’armée française l’aurait contraint à ne pas
prendre le risque d’entrer en confrontation
avec ces rebelles. Argument des plus
fallacieux en ce qu’il ne nous explique pas
en quoi cela lui aurait toutefois paru normal
de laisser des civils hutu se faire massacrer
par des hommes en armes. Le mandat de
l’opération Turquoise ne consignait-il pas,
quand bien même seuls les Tutsi étaient visés
par un génocide, de porter secours à toutes les
victimes de massacre, et ce indépendamment
de leurs ethnies ? En tout état de cause, les
Inkotanyi étaient encore loin d’être arrivés
à Bisesero15. L’épisode des trois jours
gagnerait ainsi à s’appeler « Le désert des
Inkotanyi », en hommage à l’ouvrage de
Dino Buzzati intitulé Le désert des Tartares,
tout au long duquel le lecteur attend une
invasion qui jamais ne se produit. Ce n’est
ainsi qu’en août que les Inkotanyi finiront
par gagner la région de Bisesero16, bien après
14. Dans son compte-rendu du 30 juin 1998 à la Mission d’information Parlementaire sur le Rwanda, Marin
Gillier fait notamment état de ce que la population aurait
dit que « toutes les collines à l’est sont infestées d’éléments du FPR infiltrés pour semer la terreur. »
15. Témoignages d’Antoine Sebirondo, d’Adrien Harolimana, de Sylvère Nyakayiro et de Jean-Baptiste
Ufitayezu recueillis par l’auteur en avril 2009 (Serge
Farnel, op.cit.).
16. Témoignage de Fidèle Simugomwa recueilli le 28

Marin Gillier à un caméraman britannique le 30 juin 1994 : « Vous devez y aller. Les gens doivent voir ça. »

avril 2009 par l’auteur (Serge Farnel, op.cit.).

l’empêcher d’intervenir à Bisesero afin de ne
pas prendre le risque d’une confrontation ?
Or s’il avait à ce point confiance, quel risque
aurait-il pris à croiser le chemin des rebelles
étant donné que ces derniers n’auraient donc
pas ouvert le feu sur ses hommes et qu’euxmêmes n’étaient pas disposés à le faire ?
Marin Gillier est décrit par Thierry Prungnaud
comme ayant peur au point que c’est à grande
vitesse qu’il décide, le 30 juin, de passer une
« portion délicate » de Bisesero, une portion,
entendons-nous, où des Inkotanyi seraient
susceptibles d’être présents, ceux-là même
dont Thierry Prungnaud nous a pourtant dit
que Marin Gillier ne les craignait pas : « En
quinze minutes à peine, la portion délicate
du trajet est franchie sans embûches. Marin
Gillier souffle : les « rebelles » ne se sont
pas montrés. » On ne précise pas s’il a pris
soin, au moment de passer cette portion de
Bisesero, de mettre de vraies balles dans son
arme. Mais au fait, comment Marin Gillier
peut-il donc souffler après avoir passé ladite

que les soldats de Turquoise en furent partis.
Ce que Marin Gillier observait de Gishyita
n’était alors autre que la finition du génocide
à l’encontre des Tutsi dans la seule poche
du pays où ils résistaient encore. L’ignoraitil vraiment ? Et craignait-il réellement des
rebelles à Bisesero au moment où lui et ses
hommes se trouvaient à Gishyita ? Ce n’est en
tout cas pas le sentiment qu’exprime Thierry
Prungnaud dans son livre écrit à quatre mains
lorsqu’il évoque son chef : « On n’avait pas
du tout l’impression qu’il avait envie d’en
découdre avec les rebelles, au contraire !
D’ailleurs, pour l’anecdote, j’ai remarqué
plus d’une fois que son arme était chargée
de balles à blanc. Les balles réelles restaient
dans son bureau. Bref, il avait confiance. »
Marin Gillier n’aurait donc pas cru en la
présence de rebelles. Ou bien il y aurait cru
mais sans craindre leur agressivité à l’égard
de Turquoise. Dont acte. N’était-ce pas
toutefois la prétendue présence belliqueuse
d’Inkotanyi à leur encontre qui était censée

« culture collective ». Pour finir, si Marin
Gillier avait réellement cru en la présence
d’Inkotanyi à Bisesero, les hélicoptères
qui décollaient de sa base et y atterrissaient
n’auraient pas survolé cette région au risque
d’être pris pour cible. « Y avait-il une stratégie
française pour se protéger des Inkotanyi ? »
demandait en décembre 2006 un membre
de la commission Mucyo à un habitant de
Gishyita. Le témoin avait alors souri : « Non,
il n’y avait pas de stratégie en tant que telle.
Il y avait des patrouilles ordinaires, des
patrouilles de gens sans armes. » 17

La prétendue ignorance
de massacres visant les Tutsi
à Bisesero
Le Père croate Vjeko Curic juste avant le génocide. Le
24 juin, il informe Vincent Hugeux que le génocide se
poursuit à Bisesero. Il sera assassiné quatre ans plus tard
au Rwanda.

« portion délicate » ? Autrement dit, comment
sait-il que l’endroit où il vient d’arriver au
terme de cette folle conduite n’est, lui, pas
truffé de rebelles ? Il saurait donc à cet
instant avec autant de précisions où sont
basés ces fameux Inkotanyi ? Il se trouve
que cette portion de Bisesero qu’il vient de
traverser en trombe correspond précisément
à l’endroit où se cachent les Tutsi découverts
par Jean-Rémy Duval trois jours plus tôt.
La suite laisse pour le moins perplexe :
« L’officier se dit aussitôt que la stratégie de
dissuasion fonctionne. Le FPR n’osera pas
affronter Turquoise. » Foncer pour éviter de
rencontrer l’ennemi serait donc là la dernière
« stratégie de dissuasion » en vogue à SaintCyr ? Laure de Vulpian explique enfin que si
Marin Gillier a raisonné de travers, voyant
des « ennemis partout », ce serait en raison
de « la culture collective acquise par les
militaires depuis 1990 au contact des FAR
[Forces armées rwandaises] ». Elle oublie
cependant que Marin Gillier n’était pas au
Rwanda au cours des années précédentes
et ne saurait dès lors être concerné par cette

A la mi-mai 1994, le journaliste anglais
Sam Kiley (Times de Londres) rencontre
le père Vjeko Curic au Rwanda. Le Conseil
de sécurité est alors saisi de la question
d’une intervention éventuelle d’une mission
onusienne dans ce pays, ce à quoi le père
croate se demande : « Est-ce que l’ONU sait
où envoyer ses soldats dans le cadre de leur
mission humanitaire ? » C’est le 14 mai, au
deuxième jour du grand massacre se soldant
par l’assassinat de près de quarante mille
civils tutsi à Bisesero, que cette question
du prêtre franciscain est publiée dans les
colonnes du Times. 18
Le 24 juin, l’homme d’église sait bien, lui,
que c’est à Bisesero qu’il faut les envoyer, et
le fait savoir à Sam Kiley et au photographe
américain Scott Peterson (Associated Press)
qu’accompagne alors Vincent Hugeux
(L’Express), leur expliquant que le génocide
s’y poursuit chaque jour 19. Les trois journa17. Témoignage d’Isidore Kayiranga recueilli le 15
décembre 2006 en séance publique par la Commission
Mucyo. Notes prises par l’auteur.
18. Sam Kiley, Tutsi refugees face choice of starvation
or being murdered, The Times, 14 mai 1994.
19. Vincent Hugeux, Dix ans après le génocide, Retour
à Bisesero, L’Express, 13 avril 2004 et L’Express du 30
juin 1994. Ce prêtre essayait alors de ravitailler les Tutsi
enfermés dans les camps de Kabgayi. African Rights a

listes s’y rendent le lendemain et constatent
que des massacres y ont bien lieu 20. Le 26
au matin, ils croisent le convoi du capitaine
français Eric Bucquet (aujourd’hui chef de
l’Etat-major particulier du président François Hollande), dans lequel se trouvent Patrick de Saint-Exupéry (Le Figaro), Dominique Garraud (Libération), Corine Lesnes
(Le Monde), Christophe Boisbouvier (RFI),
ainsi que Marin Gillier. Ils informent Eric
Bucquet qu’on continue à tuer à Bisesero,
l’officier français lui répondant qu’il en rendra compte le soir même à sa hiérarchie21.
Les journalistes saisissent alors une carte et
indiquent à Marin Gillier l’endroit où ils ont
vu des massacres la veille22. Sam Kiley lui
précise : « De très nombreux Tutsi sont tués
au moment où nous parlons. Vous devez y aller. » 23 Le lendemain 27 juin, il informe les
lecteurs du Times de Londres que « le massacre des Tutsi par les partisans du gouvernement rwandais se poursuit sans relâche »,
ajoutant que « des maisons continuent à brûler à Bisesero » 24.
réuni des témoignages de rescapés lui rendant hommage. Il a été assassiné le 31 janvier 1998 à Kigali.
20. Vincent Hugeux, Dix ans après le génocide, Retour
à Bisesero, L’Express, 13 avril 2004 et L’Express du 30
juin 1994.
21. Patrick de Saint-Exupéry, Un accueil sous les vivas,
Le Figaro, 27 juin 1994.
22. Vincent Hugeux, Dix ans après le génocide, Retour
à Bisesero, L’Express, 13 avril 2004. Sam Kiley, The
Times, 3 avril 1998. Extrait : « The troops, Marine commandos under the command of Captain Marin Gillier,
had been told of the plight of the Tutsis in Bisesero, a
hillside hamlet near Lake Kivu, by The Times on the day
they arrived in Rwanda on June 26, 1994, as part of
Operation Turquoise, a humanitarian mission backed
by the United Nations. »
23. Dans son rapport à la mission d’information parlementaire sur le Rwanda en 1998, Marin Gillier n’évoquera pas cette rencontre faite avec ces deux journalistes, une rencontre pourtant filmée par CNN, comme
l’indique Sam Kiley dans le Times du 3 avril 1998 :
« This encounter was filmed and broadcast by CNN.»
24. Sam Kiley, UN dithers on Rwanda rescue as Tutsi
hail French troops, The Times, 27 juin 1994 : « The
slaughter of Tutsi by Rwandan government supporters
continued unabated. […] Houses continued to burn in
the commune of Bisesero, ten miles inland from Lake
Kivu near Kibuye. »

Ce 27 juin, après une première tentative avortée la veille, c’est au tour du journaliste américain Raymond Bonner (New York Times) et
de sa consœur de la télévision britannique de
se rendre à Bisesero où quatre garçons blessés leur font savoir que deux mille Tutsi se
cachent dans les collines25. Dans l’après-midi, le convoi du lieutenant-colonel français
Jean-Rémy Duval fait à Bisesero se découvrir des centaines de Tutsi devant les yeux de
leurs tueurs avant de les abandonner tout en
leur disant qu’ils ne reviendront les sauver
que d’ici trois jours. Dans le convoi se trouvent Patrick de Saint-Exupéry, Dominique
Garraud, Christophe Boisbouvier, mais aussi
Jean-Baptiste Twagirayezu, le chef milicien
qui sert de guide à Jean-Rémy Duval. Quelques minutes après avoir abandonné ces Tutsi, le convoi s’arrête pour permettre à l’officier français de faire un appel radio26, puis
repart, Jean-Rémy Duval remettant un peu
plus loin le guide-milicien en liberté alors
que ce dernier l’a entendu dire qu’il ne viendrait pas secourir les Tutsi avant trois jours,
et qu’il a par ailleurs repéré l’endroit où ils
se cachent27. Le chef de milice prévient alors
naturellement les autorités locales qu’elles
ont trois jours pour exterminer les Tutsi28,
ces dernières organisant aussitôt le massacre
de masse des derniers survivants, notamment
par le biais d’un convoyage à l’organisation
duquel ont, selon un témoignage recueilli par
la commission Mucyo, participé des soldats
français29. Le transport des miliciens se fait
25. Entretien téléphonique de Laure de Vulpian avec
Raymond Bonner, février 2008.
26. Témoignage de Jean-Baptiste Twagirayezu recueilli
en séance publique par la commission Mucyo le 15 décembre 2006. Annexes du rapport Mucyo. Il s’agit de
l’officier supérieur du 4X4 qui suivait le minibus (notes
prises par l’auteur au cours de son audition).
27. Témoignages de Patrick de Saint-Exupéry
(L’inavouable) et de Jean-Baptiste Twagirayezu (commission Mucyo le 15 décembre 2006) (annexes du
rapport Mucyo).
28. Témoignage de Jean-Baptiste Twagirayezu.
29. Témoignage de Jean-Damascène Uzabakiriho recueilli par la commission Mucyo le 12 décembre 2006
en séance publique ainsi que 27 janvier 2007. Annexes
du rapport Mucyo.

en provenance aussi bien de Gisenyi que de
Cyangugu (respectivement au nord-ouest et
au sud-ouest du Rwanda). Le lendemain 28
juin, à midi, le reportage de Christophe Boisbouvier relatant la rencontre des Tutsi de Bisesero faite la veille par Jean-Rémy Duval
est diffusé sur les ondes de RFI, ce tandis
que leur massacre bat son plein sur les collines de Bisesero, et que les hélicoptères de
Jean-Rémy Duval, plutôt que des les secourir, évacuent à Kibuye des religieuses ne demandant, elles, pas à l’être30. Au matin du 29
sont publiés les articles des deux journalistes
de presse écrite l’ayant accompagné, l’un de
Patrick de Saint-Exupéry dans Le Figaro31,
l’autre de Dominique Garraud dans Libération32. Dans l’après-midi du 29, le ministre
français de la Défense, François Léotard, se
rend à Gishyita. Du côté officiers sont présents Marin Gillier, Jacques Rosier ainsi que
le chef de l’opération Turquoise, Jean-Claude
Lafourcade. Du côté média sont présents le
journaliste Michel Peyrard et le photographe
Benoît Gysembergh (tous deux de ParisMatch), ainsi que Corine Lesnes (Le Monde).
Sont également sur place Raymond Bonner
et sa consœur de la télévision britannique
qui insistent tant auprès du ministre français
pour qu’il ordonne aux officiers de conduire
enfin leurs troupes à Bisesero que François
Léotard finit par lâcher qu’elles s’y rendront
dès le lendemain33. Demi-mensonge. Sa
décision : traverser Bisesero, certes, mais

30. Audition du 17 juin 1998 de Jean-Rémy Duval
devant la Mission d’information parlementaire sur le
Rwanda. Sam Kiley, Dawn raid by French rescues nuns
and orphans, The Times, 29 juin 1994. Corine Lesnes,
Trente-cinq religieuses et sept orphelines sont évacuées
par les militaires français, Le Monde, 29 juin 1994.
Sœur Andrée François y fait savoir ce qui suit : « Les
autorités locales voulaient bien nous protéger si on
n’accueillait pas de réfugiés. »
31. Patrick de Saint-Exupéry, Les assassins racontent
leurs massacres, Le Figaro, 29 juin 1994.
32. Dominique Garraud, Le nettoyage ethnique continue dans les montagnes rwandaises, Libération, 29 juin
1994.
33. Corine Lesnes, M. François Léotard craint de nouvelles difficultés pour le dispositif « Turquoise », Le
Monde, 1er juillet 1994.

uniquement pour atteindre un village situé, lui, à une vingtaine de kilomètres à vol
d’oiseau, et où les hommes de Marin Gillier,
plutôt que de porter secours à deux mille
Tutsi en passe d’être exterminés, auront pour
tache de secourir un prêtre français34 qui,
bien loin d’être en danger, déclinera simplement leur offre d’évacuation ! 35
Au soir du 29 juin, Marin Gillier a donc
été informé de tous côtés de la présence de
civils tutsi en danger à Bisesero : par Sam
Kiley le 26, sans doute par l’appel radio de
Jean-Rémy Duval le 27, ou celui de Jacques
Rosier si c’est ce dernier que Jean-Rémy
Duval a appelé, par le Times le même jour,
par RFI le 28, Libération et Le Figaro le 29,
ainsi que par Raymond Bonner également le
29. Et c’est loin d’être fini, ainsi que nous
allons le comprendre maintenant. Pendant
le massacre, il dispose en effet de sources
pour le moins privilégiées : ses hommes aux
barrières par lesquelles passent les milices
chargées de massacrer les Tutsi, ainsi que
ceux aux commandes des hélicoptères qui
se servent de son campement comme base
de décollage et d’atterrissage pour survoler
Bisesero et accessoirement y débusquer les
Tutsi. Dernière source : lui-même évidemment, puisqu’il ne manque pas d’observer, à
partir de Gishyita, des civils se faire tuer à
Bisesero. Se priver de certains témoignages
dérangeants est le meilleur moyen de continuer à jouer de cette polémique des trois
jours comme d’un disque rayé. Or la simple
réalité est là, devant nous. Pour qui veut bien
la voir. Alors regardons-la enfin.

Turquoise aux premières loges du
dernier massacre du Rwanda
Au cours des trois jours de massacre se
tiennent, à Gishyita, deux réunions dans
le bar de Mikaeli Muhimana, alias Mika,
34. Rapport de Marin Gillier devant la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda en 1998.
35. Tribune de Marin Gillier dans Le Figaro du 1er juin
2006.

Miliciens Interahamwe

36. Témoignage d’Elie Ngezenubwo recueilli le 13
décembre 2006 en séance publique par la commission
Mucyo. Notes prises par l’auteur.
37. Témoignages recueillis le 19 décembre 2006 devant
l’ancien bar de Mika auprès d’anciens Interahamwe.
Notes prises par l’auteur à l’occasion du déplacement
de la commission Mucyo à Gishyita.

rassemblés sur la place sur laquelle donne
son bar 38. La camionnette de la société Colas
a convoyé ceux de secteurs environnants,
tandis que des miliciens viennent également
du sud-ouest du pays (Cyangugu) ainsi que
du nord-ouest (Gisenyi) 39. Ceux de Gisenyi
ont été recrutés dans un camp où des soldats
français les ont entraînés. Ils ont ensuite fait
escale à Kibuye où ils ont été accueillis dans
un camp de gendarmerie par des militaires
français, après quoi ces derniers les ont
scindés en deux groupes. L’un de ces groupes
a été convoyé par des camions français vers
Bisesero 40. Une camionnette fait quant à elle
des allers-retours de Kibuye à Gishyita afin
de transporter les tueurs qu’on peut entendre
chanter des refrains scandant l’extermination

un des principaux chefs génocidaires de la
région36. Ce bar donne sur une place située
en contrebas du campement des soldats de
Marin Gillier. Ces derniers ont pris l’habitude
de s’y retrouver avec les principaux chefs
de la milice génocidaire Interahamwe, tels
qu’Obed Ruzindana et son petit frère, Joseph
Mpambara, ainsi qu’avec les militaires
rwandais, sans oublier le bourgmestre de
Gishyita, Charles Sikubwabo 37. Ces deux
réunions ont lieu en la présence des soldats
de Marin Gillier. La première a pour objet
d’organiser l’assaut des génocidaires sur
Bisesero, de définir notamment comment
les y convoyer. On décide d’utiliser des
camions de la société Colas spécialisée dans
la construction des routes. Une deuxième
réunion a lieu à nouveau chez Mika.
Venus de partout, les Interahamwe se sont

38. Témoignage d’Elie Ngezenubwo recueilli le 13
décembre 2006 en séance publique par la commission
Mucyo. Notes prises par l’auteur.
39. Témoignage d’Elie Ngezenubwo recueilli le 13
décembre 2006 par la commission Mucyo. Annexes du
rapport Mucyo.
40. Témoignage de Jean-Damascène Uzabakiriho recueilli le 12 décembre 2006 en séance publique par la
commission Mucyo. Notes prises par l’auteur.

des Tutsi cachés dans les forêts 41. Une
fois à Gishyita, les Interahamwe sont donc
réunis devant le bar de Mika, dans lequel se
trouvent des soldats français qui participent
aux discussions par le biais d’un inspecteur
chargé de leur traduire le kinyarwanda, ce
tandis que d’autres militaires français font
eux la sentinelle à l’extérieur du bar 42. Quant
aux tueurs, consigne leur est donnée par Mika
de ne laisser s’échapper personne sur les
collines 43.
Les hommes de Marin Gillier ont-ils été
manipulés, ainsi que l’écrit Laure de Vulpian
qui affirme qu’ils sont « persuadés que des
centaines de " rebelles " sont embusqués
dans ces montagnes, puisque c’est ce qu’on
leur dit de toutes parts » ? Comment diable
pourraient-ils être persuadés d’une telle
chose ? Durant les trois jours de massacres,
la milice génocidaire s’entraîne juste derrière
le campement des hommes de Marin Gillier,
et sous leurs yeux 44. Postés aux barrières,
ces derniers laissent passer les véhicules
convoyant des hommes en civils ou en tenue
militaire incomplète45, armés de gourdins,
massues, et autres machettes, se rendre
soit à Bisesero, soit sur la place centrale de
Gishyita où ils se réorganisent avant de se
joindre au pogrom rwandais, après quoi il
les observent monter vers Bisesero. Bisesero
qui est si proche de Gishyita, et dont les
montagnes sont si élevées, qu’ils peuvent

41. Témoignage d’Agnès Mukabacondo recueilli le 20
décembre 2006 par la commission Mucyo. Annexes du
rapport Mucyo.
42. Témoignages recueillis le 19 décembre 2006 devant
l’ancien bar de Mika auprès d’anciens Interahamwe.
Notes prises par l’auteur à l’occasion du déplacement
de la commission Mucyo à Gishyita.
43. Témoignage d’Elie Ngezenubwo recueilli le 13
décembre 2006 en séance publique par la commission
Mucyo. Notes prises par l’auteur.
44. Témoignage de Jean-Baptiste Twagirayezu recueilli le 15 décembre 2006 par la commission Mucyo.
Annexes du rapport Mucyo.
45. Témoignage d’Isidore Kayiranga recueilli le 15
décembre 2006 à Kigali et le 31 juillet 2007 à Kibuye
par la Commission Mucyo. Annexes du rapport Mucyo.

les voir massacrer des civils 46. A-t-on déjà
vu des hommes munis de simples gourdins
aller en affronter d’autres armés eux de
kalachnikovs ? Les hommes de Marin Gillier
ne peuvent une seconde penser que ceux
qu’ils laissent passer aux barrières vont avec
leurs massues affronter des hommes armés
de mitraillettes ! Si tel avait été le cas, ils ne
les auraient pas vus revenir à Gishyita, car
cela se serait inévitablement soldé par un
carnage. N’oublions pas, à toute fin utile,
que la rébellion du FPR, contre laquelle
les hommes de Marin Gillier sont censés
croire que vont se battre ces villageois avec
leur gourdin, est celle contre laquelle se
bat l’armée française, par Forces armées
rwandaises interposée s’entend, depuis
bientôt quatre ans. Or parions que si son
adversaire n’avait eu pour arme que des
bouts de bâton, aussi gros soient-ils, cette
guerre n’aurait pas duré trois jours.

Les hélicoptères de Turquoise
au cœur du génocide
Laure de Vulpian nous fait part dans son livre
de la réaction qu’aurait eu Thierry Prungnaud
en découvrant la réalité de Bisesero le 30
juin : « " Bisesero, le repère des infiltrés…
Tu parles ! " murmure le sous-officier qui
s’attendait à découvrir un champ de bataille
plutôt qu’un lieu de massacre. » S’il est un
lieu qui fait lui bien office de « repère », c’est
la colline de Ruhuha. Or ce ne sont pas des
« infiltrés » qu’on y trouve alors, mais des
génocidaires. ça, les pilotes des hélicoptères
de Turquoise qui décollent de l’endroit
où campent les hommes de Marin Gillier
le savent bien. Ainsi, alors que Thierry
Prungnaud « sent la colère monter en lui »
ce 30 juin à Bisesero, et que les hélicoptères
français s’apprêtent à se rendre à l’endroit
où il se trouve y recueillir les blessés graves
avant de les emmener se faire soigner - ou
46. Témoignage d’Elie Ngezenubwo recueilli le 13
décembre 2006 en séance publique par la commission
Mucyo. Notes prises par l’auteur.

plutôt amputer - à Goma, l’un des hélicoptères
n’en a pas moins déjà atterri sur la colline
de Ruhuha. Esther Uwayisenga, rescapée,
s’en souvient : « Un hélicoptère a atterri
au milieu des Hutu Interahamwe à Ruhuha.
C’est lorsque les Français ont demandé où
se trouvaient les cadavres. » Elle précise :
« J’ai vu l’hélicoptère se diriger pour aller
atterrir sur la colline en face, à Ruhuha,
après quoi il est revenu sur la colline de
Bisesero », ajoutant que « l’hélicoptère s’est
aussi arrêté là où j’étais, à Muyira. » Esther
fait partie des blessés héliportés vers Goma :
« Ils ont rassemblé les blessés à Bisesero, là
où ils étaient. Ils les ont séparés des autres,
les ont embarqués dans l’hélicoptère et les
ont amenés à Goma, moi y compris. » 47 Ainsi

est-ce au cœur de la milice génocidaire que
l’hélicoptère français a atterri avant d’aller
plus tard chercher les blessés tutsi pour
les évacuer vers le Zaïre. Voilà donc un
pilote français qui semble avoir, lui, depuis
longtemps une parfaite connaissance de la
situation, ce qui relativise quelque peu la
façon dont Laure de Vulpian nous propose
de lire la colère de Thierry Prungnaud :
« Depuis le début de l’opération Turquoise,
en cet été 1994, on leur parle d’une guerre
sournoise que les méchants rebelles mènent
aux gentils Rwandais qu’ils viennent
protéger. Et c’est le contraire qui apparaît
sous leurs yeux. » Alors pourquoi ce pilote
français s’est-il, lui, avant de venir recueillir
les blessés tutsi de Bisesero, d’abord rendu à

47. Témoignage d’Esther Uwayisenga recueilli le 21
avril 2009 par l’auteur (Serge Farnel, op.cit.). Bruno
Boudiguet a, au cours de son enquête au Rwanda, obtenu le témoignage d’un autre rescapé faisant, lui, état

de ce qu’un hélicoptère a atterri le 27 juin au soir sur la
colline de Ruhuha, ce après que l’officier français JeanRémy Duval eut abandonné les civils tutsi qu’il venait
de rencontrer à Bisesero.

Esther Uwayisenga, rescapée, décrit une scène de la fin juin 1994, avant que les hélicoptères français finissent enfin
par secourir les Tutsi de Bisesero : « Un hélicoptère a atterri au milieu des Hutu Interahamwe à Ruhuha. »

Siméon Karamaga, adjoint du chef de la résistance tutsi à Bisesero, décrit la participation de soldats blancs à une
réunion tenue la veille du massacre du 13 mai 1994 : « La grande réunion s’est tenue à Ruhuha, et c’était avec ceux
qui nous tuaient, nos assassins. »

l’endroit où se trouvait l’un des principaux
fiefs de génocidaires ? A croire que la réalité
de Bisesero est loin de n’être apparue sous
ses yeux qu’au moment d’évacuer les
blessés vers le Zaïre. On ne manquera ainsi
pas de s’interroger sur ce qui l’aura dès lors
empêché de faire cesser plus tôt les massacres.
Ruhuha où s’étaient déjà rendus, le 12 mai,
des soldats blancs quand il s’était agi de
donner rendez-vous aux tueurs le lendemain
pour le grand massacre de Bisesero. Siméon
Karamaga était alors l’adjoint d’Aminadabu
Birara, chef de la résistance sur la colline de
Muyira. Il se souvient : « La grande réunion
s’est tenue à Ruhuha, et c’était avec ceux qui
nous tuaient, nos assassins. » 48 Le massacre
du lendemain se solda par cinquante fois plus
de morts que celui de la fin juin.
48. Témoignages de Siméon Karamaga et d’Antoine
Sebirondo recueillis par l’auteur le 21 avril 2009 et le
30 avril 2009 (Antoine), ainsi que le 14 février 2010
(Antoine et Siméon), (Serge Farnel, op.cit.).

Mais que faisaient au juste ces hélicoptères
pendant Turquoise à Bisesero ? Thierry
Prungnaud et Laure de Vulpian nous
expliquent que la veille du sauvetage, « le
massacre se déroule à la machette, sans
le moindre coup de feu et toujours sans un
cri ». Et de préciser que « les tueurs savent
qu’ils ne doivent pas attirer l’attention des
militaires français dont les hélicoptères se
posent à Gishyita ». La réalité est toute autre.
Un témoignage recueilli par l’auteur, et dont
la retranscription a été rendue publique au
sein d’un ouvrage publié en mars 2012, fait
état de ce que les hélicoptères de Turquoise
feignaient de se poser sur les collines de
Bisesero afin de pousser les Tutsi se cachant
dans la brousse à se découvrir devant les
miliciens qui ainsi les tuaient 49. Or avant
de les abandonner le 27, Jean-Rémy Duval
a pris soin de faire savoir aux Tutsi que
49. Témoignage de Liberata Mukagahima recueilli par
l’auteur le 19 avril 2009 (Serge Farnel, op.cit.).

les hélicoptères sont là pour leur sécurité.
Aussi est-ce en confiance que le lendemain,
ces derniers se découvrent pour faire signe
aux pilotes dont le rescapé Pascal Ngoga se
souvient qu’ « ils voyaient bien qu’il y avait
des miliciens qui couraient derrière nous »,
parvenant même à se souvenir que « le pilote
avait une salopette vert foncée » ainsi que « de
grosses lunettes fumées ». Et de poursuivre :
« Il regardait en bas à travers la fenêtre
ouverte. » 50 Ces hélicoptères atterrissaient et
décollaient à partir de la base où campaient
les hommes de Marin Gillier. Là non plus,
ce dernier ne savait pas ce qu’ils faisaient ?
Et pourquoi donc Thierry Prungnaud prendil soin de la sorte d’innocenter a priori les
pilotes de Turquoise ?

Le « sauvetage » de Marin Gillier
Ayant appris par Jean-Rémy Duval que Marin
Gillier devait passer par Bisesero, Philippe
Boisserie (France 2) se rend à Gishyita le
30 juin au petit matin avec le journaliste
reporter d’images Eric Maisy51. A Gishyita,
les deux journalistes trouvent Marin Gillier
et ses hommes sur le point de partir, mais se
voient refuser leur demande de se joindre à
eux. 52 Ils tentent quand même de les suivre,
mais se font semer au bout d’un quart d’heure
et finissent par tomber en panne53. Michel
50. Témoignage de Pascal Ngoga recueilli par l’auteur
le 19 avril 2009 (Serge Farnel, op.cit.).
51. Philippe Boisserie, Danielle Birck, Retour sur images, Les Temps modernes, n° 583, juillet-août 1995.
52. Rapport de Marin Gillier à la Mission d’information
parlementaire sur le Rwanda en 1998. Il n’est pas inintéressant de mettre les propos de Marin Gillier concernant
« les incertitudes qui planent sur les heures à venir »
ainsi que le refus qui s’ensuit en perspective avec ceux
du colonel français Martin-Berne recueilli par Gabriel
Péries et présenté en page 319 de son ouvrage Une guerre noire (écrit en collaboration avec David Servenay) :
« Dans tous les cas, sur le champ de bataille, il ne faut
jamais embarquer des journalistes si l’on n’est pas certain de ce que l’on va découvrir au bout du chemin. » Or
la probabilité était alors grande pour Marin Gillier qu’il
croise sur son chemin ces Tutsi que Jean-Rémy Duval
avait rencontré sur le sien trois jours plus tôt !
53. Philippe Boisserie, Danielle Birck, Retour sur images, Les Temps modernes, n° 583, juillet-août 1995.

Peyrard et Benoît Gysembergh s’étant, quant
à eux, vus refuser la veille d’accompagner
Marin Gillier, ont pris l’initiative de partir
avant eux. Ils ont embarqué Sam Kiley, qui
les a persuadés que des hommes traqués se
terraient à Bisesero, ainsi qu’un autre confrère
anglo-saxon, Dominic Cunningham Reid.
Aussi le convoi de Marin Gillier les croise-til à l’arrêt sur la route, mais l’officier français
ne s’arrêtant pas, les quatre journalistes
décident de le suivre 54. Pendant ce temps,
après avoir effectué les réparations, le
véhicule de Philippe Boisserie et Eric Maisy
redémarre. Ils tombent rapidement sur des
Tutsi qui leur disent attendre désespérément
les militaires français. Ils sont bientôt une
centaine à se découvrir. Eric Maisy filme les
blessés et les cadavres, les deux journalistes
leur conseillant de se mettre en travers de la
route pour contraindre les soldats français
à s’arrêter à l’occasion de leur retour à
Gishyita. Un peu plus tard, ils rejoignent
Kibuye pour envoyer leur reportage. Ils y
croisent Nicolas Poincaré (France Info)
et Philippe Chaffanjon (RTL)55, à qui ils
racontent ce qu’ils viennent de voir, ces
derniers se rendant aussitôt à Bisesero où
un Tutsi, Ildefonse, leur explique également
qu’ils attendent désespérément les militaires
français56.
Le convoi de Marin Gillier étant arrivé à
Gisovu, les soldats français se mettent à
distribuer des biscuits à des Hutu57. Sam
Kiley, qui a fini par les y rejoindre, met alors
en garde l’officier Olivier Dunant qu’ils
nourrissent les tueurs alors qu’ils devraient
être à Bisesero où il reste encore des Tutsi
à sauver 58. S’ensuit une conversation entre

54. Laure de Vulpian et Thierry Prungnaud, op. cit.
55. Philippe Chaffanjon est décédé le 24 avril dernier. Il
était directeur du réseau France Bleu.
56. Laure de Vulpian et Thierry Prungnaud, op. cit.
57. Sam Kiley, The Times, 3 avril 1998.
58. Raymond Bonner, Grisly Discovery in Rwanda
Leads French to Widen Role, New York Times, 1er juillet
1994. Interview de Thierry Prungnaud par Sadek Hajji,
« Nous avons donné à manger aux tueurs », Le Point, 28
mars 2005. Thierry Prungnaud n’y évoque pas avoir été

Olivier Dunant et son chef Marin Gillier, ce
dernier se contentant de dire à Michel Peyrard
et Sam Kiley qu’il irait peut-être lui-même
en forêt le lendemain s’il en a le temps59,
précisant être ici en mission pour sécuriser
la région contre les rebelles du FPR 60 ! Sam
Kiley et ses confrères décident pour leur part
de se rendre à Bisesero. Ils y rencontrent
Anastase61, un homme en haillons qui les
mène aussitôt vers les autres Tutsi, dont
le chef, Hérédion, leur désigne des tueurs
qui attendent que les journalistes soient
partis pour les attaquer 62. Si une poignée de
journalistes, armés de stylos, appareils photos
et autres caméras, sont parvenus à dissuader
les génocidaires de poursuivre le massacre,
que dire de l’argument de Jean-Rémy Duval
ayant, trois jours plus tôt, justifié l’abandon
de ces mêmes Tutsi par la peur d’une
attaque contre ses hommes, formés eux au
combat, armés eux de mitraillettes ? Or voilà
maintenant ces journalistes qui tentent de
rassurer les Tutsi en leur faisant savoir que
Marin Gillier vient de leur dire qu’il irait
le lendemain en forêt. Hérédion en conclut
qu’il lui faudra donc courir une dernière
fois le soir venu63. Mais alors que Benoît
Gysembergh prend des photos de cadavres,
il aperçoit des miliciens continuer à tuer
des Tutsi. Aussi décide-t-il d’aller en avertir

prévenu par des journalistes.
59. Michel Peyrard, « Emmanuel, geôlier : " Terré dans
mon trou, j’ai vu un de mes prisonniers actuels couper
mon père à la machette. Il ignore que je le sais. " »,
Paris-Match, 4 mars 2004.
60. Sam Kiley, The Times, 3 avril 1998.
61. D’après Michel Peyrard, Théoneste, de son vrai nom
Anastase Bimenimana, surnommé « Kamenyi », a été
tué en 1997 par des infiltrés venus du Congo (ancien
Zaïre) après que la population hutu y eut été exfiltrée
en vue de la tentative de reconquête du Rwanda par les
forces génocidaires appuyées en cela par la France. Son
assassinat en janvier 1996 sur la colline de Kabira (commune de Gisovu), est raconté par des témoins dans “La
preuve assassinée” (African Rights).
62. Michel Peyrard, « Emmanuel, geôlier : " Terré dans
mon trou, j’ai vu un de mes prisonniers actuels couper
mon père à la machette. Il ignore que je le sais." »,
Paris-Match, 4 mars 2004.
63. Ibid.

les soldats français64. C’est alors qu’arrive
un convoi comprenant Thierry Prungnaud
et Olivier Dunant. Le véhicule de Nicolas
Poincaré et Philippe Chaffanjon, partis
prévenir Marin Gillier, a de son côté croisé
et le véhicule des journalistes et ce convoi.
A à peine quatre cents mètres de l’endroit
où s’effectuait la distribution de biscuits
aux Hutu, ce dernier fait halte précisément
là où Jean-Rémy Duval s’est arrêté trois
jours plus tôt 65. Le même Tutsi qui avait cru
bon le stopper le 27 juin, mène cette fois-ci
Thierry Prungnaud et Olivier Dunant là où se
cachent les survivants 66. Aux Français qui,
comme Thierry Prungnaud, osent expliquer
qu’ils pensaient que c’étaient les Tutsi qui
tuaient les Hutu, le rescapé Pascal Nkusi leur
rétorque qu’il leur suffit d’observer la maison
d’un Hutu pour se rendre immédiatement à
l’évidence que ces derniers ne sont victimes
d’aucun massacre67. Aussi l’histoire paraîtelle être la suivante : subissant la pression des
journalistes, Thierry Prungnaud et Olivier
Dunant leur auront emboîté le pas, tout en
désobéissant à leur chef Marin Gillier.

Les deux versions contradictoires
de l’Armée française
Sam Kiley et Olivier Dunant se seraientils toutefois arrangés pour que ce dernier
dispose, aux fins de convaincre son chef de
64. Témoignage de Jérôme recueilli par African Rights.
Benoît Gysembergh, qui était avec Michel Peyrard, est
sans aucun doute le photographe auquel se réfère Jérôme. Cela sera confirmé par Benoît Gysembergh lui-même dans « Emmanuel, geôlier : "Terré dans mon trou,
j’ai vu un de mes prisonniers actuels couper mon père
à la machette. Il ignore que je le sais." », Paris-Match,
4 mars 2004.
65. Témoignages recueillis le 19 décembre 2006 par la
commission Mucyo à Bisesero. Notes prises par l’auteur
à l’occasion de ce déplacement.
66. Témoignage d’Eric Nzabihimana recueilli en séance
publique le 15 décembre 2006 par la Commission Mucyo. Notes prises par l’auteur. Témoignage de Thierry
Prungnaud dans Silence Turquoise.
67. Témoignage de Pascal Nkusi recueilli en séance publique le 18 décembre 2006 par la Commission Mucyo.
Notes prises par l’auteur.

Sam Kiley (journaliste au Times de Londres). Kiley aux officiers français Gillier et Bucquet le 26 juin : « De très
nombreux Tutsi sont tués au moment où nous parlons. Vous devez y aller. »

douzaine d’hommes prenant bientôt place
dans un convoi en compagnie des deux guides
tutsi 68. Croire en la véracité de cette version
de Thierry Prungnaud, c’est toutefois croire
en deux coïncidences bien peu probables : la
première est celle entre l’arrivée au même
endroit et au même moment de Sam Kiley
prévenant Olivier Dunant d’un côté, et des
deux Tutsi prévenant Thierry Prungnaud
et à nouveau Olivier Dunant de l’autre. La
seconde consiste pour Thierry Prungnaud à
rencontrer des Tutsi désireux de les emmener
à Bisesero alors qu’à l’en croire, il avait déjà
décidé la veille de s’y rendre ce jour en
compagnie de ses collègues du 13e RDP 69.
Mais surtout, c’est oublier que les gendarmes
d’élite s’étaient répartis à parts égales entre
les détachements de Marin Gillier et de
Jean-Rémy Duval, et que l’un d’entre eux
se trouvait dans le minibus de Patrick de
Saint-Exupéry lorsque celui-ci ouvrait, le

se rendre à Bisesero, de l’argument choc de
la présence des médias sur les lieux ? Non,
car ils auraient dans ce cas accordé leurs
violons afin de fournir la même version
des circonstances de ce sauvetage. Or c’est
loin d’être le cas, Sam Kiley ne s’étant pas
rallié à la version de Thierry Prungnaud. Ce
que raconte ce dernier à Laure de Vulpian
ne correspond ainsi en rien au récit des
journalistes alors présents sur le terrain. Selon
lui, ce ne serait pas la pression médiatique qui
les aurait contraints de se rendre à Bisesero,
mais deux Tutsi qui leur auraient demandé
de les suivre. Un premier les aurait emmenés
un peu à l’écart jusqu’à un puits sentant la
mort. Un second, parlant lui le français,
leur aurait ensuite évoqué la présence de
cadavres à un autre endroit, leur proposant de
les y emmener. Thierry Prungnaud, Olivier
Dunant et leurs collègues se seraient alors
accordés pour s’y rendre. Olivier Dunant en
aurait informé Marin Gillier qui le lui aurait
refusé. Il lui aurait dès lors désobéi, une

68. Laure de Vulpian et Thierry Prungnaud, op. cit.
69. Ibid.

27 juin, le convoi de Jean-Rémy Duval
vers Bisesero70. Imagine-t-on un instant que
ce gendarme d’élite n’aura pas touché un
mot de cette rencontre avec les Tutsi à son
frère d’arme et doyen des gendarmes alors
présents dans la région, Thierry Prungnaud ?
Plus probable est la version selon laquelle
c’est uniquement la pression des journalistes
qui les aura contraints de se rendre enfin
à Bisesero. Autrement dit, s’il n’est pas
impossible que Thierry Prungnaud et Olivier
Dunant aient réellement désobéi à Marin
Gillier, cet acte de désobéissance n’en est pas
héroïque pour autant quand on sait qu’il aura
permis d’éviter à Olivier Dunant, désormais
informé par un journaliste de la situation
des Tutsi à quelques minutes de là, d’être
plus tard désigné comme bouc-émissaire
dans la polémique qui allait inévitablement
accompagner cette non-assistance à personne
en danger. Aussi n’avait-il d’autre choix que
celui de se rendre immédiatement à Bisesero
au risque sinon de laisser aux journalistes
le soin de raconter au monde comment ils
avaient eux-mêmes été contraints de prendre
les risques que lui et ses hommes n’avaient
pas osé prendre !

A ces deux versions contradictoires s’ajoute
enfin celle de Marin Gillier qui parvient à
évoquer la « découverte » d’Olivier Dunant
sans aborder la question de la désobéissance
de ce dernier, expliquant : « Je reçois un
appel radio d’un des officiers sous mes ordres
qui avait rebroussé chemin quelques heures
plus tôt. En effet, il lui avait semblé avoir vu,
quelques heures plus tôt, au cours de notre
progression quelques personnes différentes
de celles que nous croisions depuis notre
arrivée. Il n’en était pas sûr, mais cela le
tracassait et il voulait lever le doute. » 71 Or
cette nouvelle version contredit aussi bien
celle des journalistes, selon qui ce sont eux
qui ont prévenu Olivier Dunant, que celle
70. Patrick de Saint-Exupéry, op. cit.
71. Lettre de Marin Gillier en date du 30 juin 1998 à la
mission d’information parlementaire sur le Rwanda.

de Thierry Prungnaud, selon qui ils auraient
informé Marin Gillier de leur rencontre avec
des Tutsi aussitôt après avoir vu ces derniers.
On supputera que, bientôt contraint à son
tour de se rendre à Bisesero, Marin Gillier
aura pu fabriquer a posteriori une histoire
susceptible de le tirer personnellement
d’affaire. Or une telle histoire, si elle voulait
remplir cet objectif, se devait d’omettre aussi
bien la pression des journalistes que l’ordre
qu’il avait donné à ses hommes de ne pas se
rendre à Bisesero. Marin Gillier n’aura au
moins pas eu à réfléchir longtemps aux fins
d’élaborer sa propre version.

Ni héros ni honneur
Alors Thierry Prungnaud a-t-il sacrifié Marin
Gillier sur l’autel de sa propre gloire tout en
construisant une version donnant au moins
à une partie de l’armée française l’initiative
de ce sauvetage ? Bien possible au regard
de son envolée lyrique dans le livre qu’il a
écrit avec Laure de Vulpian, et dans lequel
il claironne que « Bisesero, c’est l’honneur
de Turquoise », avant d’oser ajouter que
« c’est même l’honneur de la France ». Mais
son récit a cela de commun avec celui de
Marin Gillier qu’il omet de mentionner que
c’est sous la pression médiatique qu’il fut
contraint d’agir enfin dans le bon sens. Or pas
plus l’une que l’autre de ces deux histoires
ne saurait résister au récit de Sam Kiley.
Ni Thierry Prungnaud ni Olivier Dunant
n’auront ainsi fait preuve de la moindre
compassion à l’égard de leur chef. Ils auront
décidé de raconter une histoire mettant la
sienne hors-jeu, une histoire qu’ils n’auront
semble-t-il eux-mêmes pas moins en partie
fabriquée. Alors Marin Gillier abandonné de
tous ? Pas vraiment. Le journaliste Patrick de
Saint-Exupéry sait prendre sa défense. Dans
son livre L’Inavouable72, il considère « fort
probable » qu’il ait « sciemment décidé de
contrevenir aux ordres en faisant mine de
découvrir par hasard, le 30 juin 1994, « la
72. Patrick de Saint-Exupéry, op. cit..

tragédie rwandaise » ». Sauf que si c’eût été
le cas, il n’aurait pas manqué de s’accorder
préalablement avec ses hommes afin que
tous ensemble livrassent de cette histoire
une version commune. Or tel n’a pas été le
choix de Thierry Prungnaud qui aura pris
le parti de faire savoir qu’il aurait désobéi
à Marin Gillier. Thierry Prungnaud que l’on
retrouve dans L’Inavouable s’effondrant
devant les cadavres du génocide à Bisesero.
Impressionné par le spectacle des larmes du
gendarme, Patrick de Saint-Exupéry adhère
à ses propos, persuadé que ce dernier ne
comprend que maintenant qu’il a formé les
tueurs de ce génocide73. Or rien dans la scène
qu’il contemple à cet instant ne saurait lui
faire subitement comprendre que la garde
présidentielle rwandaise qu’il a formée
deux ans plus tôt est effectivement le fer de
lance de ce génocide ! A tel point qu’on ne
peut que se demander s’il n’est pas là tout
simplement en train de chercher à tromper
les journalistes. D’autant que la contradiction
entre le récit de certains d’entre eux et le sien
concernant les circonstances du sauvetage a
déjà fait perdre à son acte de désobéissance
un peu de sa superbe, ses larmes devenant
elles dès lors, disons, sujettes à caution74.
73. Dans un article intitulé La dictature du visible,
Patrick de Saint-Exupéry écrivait déjà, en évoquant
Thierry Prungnaud qu’il venait de voir s’effondrer
devant lui : « Il avait formé, lui, le soldat, l’homme de
devoir, des tueurs. Indirectement, il venait de participer à un génocide. Et cela, il venait de le comprendre. »
C’est en novembre 1995 que cet article avait été publié
dans les actes d’un colloque (Les manipulations de
l’image et du son) organisé en collaboration avec le ministère de la Défense, la publication de ces actes ayant
été faite par Hachette dans le cadre de la Fondation pour
les études de défense.
74. Sam Kiley fait également état des larmes d’un officier le 30 juin dans un article (Injured Tutsi stagger from
forest hideouts) paru dans le Times du 1er juillet 1994.
Or ce n’est que le lendemain 1er juillet que Prungnaud
s’effondrera devant Patrick de Saint-Exupéry en reconnaissant avoir formé la Garde présidentielle rwandaise
l’année précédente. Patrick de Saint-Exupéry raconte en
effet dans L’Inavouable qu’ayant appris que des soldats
français sont arrivés à Bisesero, il abandonna les hommes de Jean-Rémy Duval et s’y rendit à l’aube. Si l’officier dont parle Sam Kiley est bien Thierry Prungnaud,
ce dernier aura donc pleuré au moins deux fois devant

On se rappelle que Roméo Dallaire, chef
militaire de la mission onusienne au Rwanda,
avait fait savoir que la France avait tenté
d’obtenir de l’ONU son renvoi immédiat
après qu’il eut (avant le génocide) mentionné
la présence de soldats de l’hexagone au sein
de la Garde présidentielle rwandaise alors
étroitement liée aux milices anti-Tutsi. Estce à dire que Prungnaud, qui formait cette
Garde présidentielle, aurait lui été moins
bien informé que Dallaire au point d’ignorer
les liens de ses disciples avec la milice antiTutsi ? Il faut à cela ajouter qu’un ancien
milicien Interahamwe fait état de ce que
« les Français et la Garde présidentielle,
qui travaillaient ensemble, (leur) ont appris
à utiliser des armes » 75. Et de raconter par
le détail comment le tir de précision sur une
cible leur permettait de repérer de possibles
tireurs d’élite. Rappelons à cet endroit
que Thierry Prungnaud formait la Garde
présidentielle au tir de précision. Aussi peuton raisonnablement penser qu’elle était dès
lors en mesure de participer à former les
miliciens au tir au côté des Français.Voilà en
tout cas de quoi questionner la sincérité du
témoignage de Thierry Prungnaud quand il
prétend avoir découvert par hasard en 1992
des Français former des civils dans le parc de
l’Akagera (est du Rwanda), et de se demander
s’il ne s’est pas plutôt agi là d’anticiper des
accusations qui allaient inévitablement
finir un jour par être lancées, et ce afin de
tenter de les maîtriser. Et voilà surtout de
quoi questionner la sincérité de ses pleurs
quand on sait que la formation des civils
par la Garde présidentielle avait pour but de
leur apprendre comment massacrer d’autres
civils ! Quant à Patrick de Saint-Exupéry,
il ne peut aujourd’hui que se trouver en
porte-à-faux du fait des impressions qu’il
aura exprimées à l’égard de deux hommes

les journalistes : le 30 juin et le 1er juillet.
75. Extrait des notes de l’auteur prises au cours de
l’audition de Jean-Baptiste Dushimimana recueilli le 11
décembre 2006 en séance publique par la commission
Mucyo (il parle ici de la formation des Interahamwe
dont il faisait partie dans le camp Gabiro).

– Thierry Prungnaud et Marin Gillier - qui,
s’ils lui ont un temps inspiré égale confiance,
n’en ont pas moins livré des versions
contradictoires d’une même réalité.

Une fois à Bisesero, Thierry Prungnaud fait
prévenir Marin Gillier - parti de son côté
vers Mukungu y proposer ses services de
sauvetage au père Jean-Baptiste Mendiondo,
ce fameux prêtre dont la vie pèserait, aux
yeux de François Léotard, à elle seule plus
qu’un millier de vies tutsi - afin qu’il vienne
le rejoindre 76. Or quel autre choix pour Marin
Gillier que de se rendre enfin à Bisesero ?
On vient sans doute de lui faire part de
la présence de journalistes sur les lieux :
Paris-Match, le Times de Londres ! Nicolas
Poincaré et Philippe Chaffanjon n’ont quant à
eux probablement pas manqué de faire savoir
que France 2 est sur le point de diffuser le
reportage de Philippe Boisserie tourné le
matin même ! Ne pas se rendre à Bisesero
reviendrait dès lors pour Marin Gillier à
s’exposer aux conséquences désastreuses de
sa diffusion le soir venu devant des millions
de téléspectateurs français atterrés par
l’absence du gros de ses troupes à l’endroit
où l’attendraient des centaines de Tutsi dont
la seule protection ne serait que celle de
journalistes. Le reportage sera bien diffusé
au vingt heures et Marin Gillier se sera bien
sûr entre temps rendu à Bisesero, tentant d’y
incarner le sauveur devant une presse sans
doute de moins en moins dupe77. Les blessés
graves sont héliportés vers Goma, au Zaïre,
où nombre d’entre eux vont être amputés à la
chaîne par des « médecins » français pour des
76. Laure de Vulpian et Thierry Prungnaud, op. cit.
77. Rapport de Marin Gillier à la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda en 1998. La phrase
suivante est écrite en gras dans ledit rapport : « C’est
alors que nous avons été confronté, pour la première
fois, à la tragédie rwandaise. » Elle est reprise dans la
tribune de Marin Gillier du Figaro en date du 1er juin
2006. Pour Vincent Hugeux, dans Dix ans après le génocide, Retour à Bisesero (L’Express, 13 avril 2004), il
s’agit là d’un « épais mensonge, qu’infirment, au-delà
de nos propres souvenirs, les récits recueillis auprès de
maints rescapés et de miliciens emprisonnés ».

blessures bénignes, si bien que ceux qui se
seront battus sur place contre ces médecinssoldats pour éviter qu’on ne tente à nouveau
de les couper ont à ce jour encore et leurs
jambes et leurs bras78. Sauvetage, vous avez
dit sauvetage ?
Des années plus tard, témoin de la défense
de l’écrivain-enquêteur Pierre Péan dans son
procès l’opposant à SOS Racisme, Marin
Gillier raconta, dans une salle d’audience
d’un tribunal parisien, comment il aurait
de son initiative sauvé ce 30 juin 1994 des
centaines de Tutsi de leur extermination
programmée 79. Il ne raconta cette scène
qu’après avoir toutefois pris la précaution de
faire silence sur toutes les occasions au cours
desquelles il avait, au cours des jours qui
précédaient, été informé de l’existence des
massacres ciblant les civils tutsi à Bisesero. Il
raconta comment il aurait fermement renvoyé
des journalistes venus s’informer auprès de
lui de la situation, expliquant à ces personnes,
sans lesquelles ce sauvetage n’aurait jamais
eu lieu, que des hommes et des femmes étant
en train de mourir, il convenait de ne pas
entraver son action 80. Il raconta enfin avoir,
un peu plus tard, pris l’initiative de revenir
vers ces journalistes, allant jusqu’à inciter
un cameraman britannique à aller filmer les
cadavres sur la colline. « Vous devez y aller »,
lui avait-il alors ordonné, ajoutant dans
un même souffle : « Les gens doivent voir
ça. » 81

78. Témoignages d’Antoine Sebirondo et d’Adrien Harolimana recueillis par l’auteur respectivement le 21 et
le 22 avril 2009 (Serge Farnel, op.cit.). Témoignages de
Pascal Nkusi, de Télesphore Kaneza, d’Adrien Harolimana et de Côme Kayinamura, recueillis le 18 décembre 2006 par la commission Mucyo et consignés dans
les annexes du rapport Mucyo.
79. L’auteur se trouvait alors dans la salle d’audience.
80. Rapport de Marin Gillier à la Mission d’information
parlementaire sur le Rwanda en 1998 ainsi que tribune
du Figaro le 1er juin 2006.
81. Raymond Bonner, As French Aid the Tutsi, Backlash
Grows, New York Times, 2 juillet 1994.

Le général américain Eisenhower découvrant les camps de la mort nazis : « Rassemblez le maximum de preuves,
de films, de témoignages, parce qu’il viendra un jour où un fils de pute dira que cela n’est jamais arrivé. »

pouvait aussi nourrir le projet d’effacer le
souvenir de ce que l’on avait, un temps,
tenté de l’empêcher. Ce que le témoin Marin
Gillier n’avait alors toutefois pas jugé utile
de rappeler au magistrat, c’est que de retour
à Gishyita, il avait eu une entrevue avec le
bourgmestre, Charles Sikubwabo. L’officier
français tenait à cet instant le rouage rwandais
de l’horlogerie génocidaire à Bisesero. Or il
le laissa en liberté82. Sikubwabo n’a depuis
jamais été arrêté. Quant à Marin Gillier, il
poursuit aujourd’hui brillamment sa carrière
militaire. p Enquête réalisée par Serge
Farnel

Ce faisant, l’officier français venait de
parodier l’attitude d’Eisenhower découvrant
les charniers des camps de la mort nazis. On
sait que le général américain avait ordonné
que soient pris autant de photos et de films
que possible, arguant qu’ « il viendra un
jour où un fils de pute dira que cela n’est
jamais arrivé ». Si ce n’est qu’Eisenhower
n’était lui d’aucune manière impliqué dans
le carnage qui avait produit ces corps dont
il sommait alors les photographes de fixer
l’image pour l’Histoire. Quant à la présence
de Marin Gillier sur les lieux du génocide,
elle n’avait pour sa part résulté que de son
incapacité à empêcher certains journalistes
de s’y rendre eux-mêmes. Qu’importe !
Le récit du témoin de la défense porta ses
fruits, suscitant jusque chez la Procureur
une émotion dont elle ne manqua pas de
faire part dans son réquisitoire. Une certaine
forme d’autocensure venait ici de la priver de
la possibilité de concevoir qu’entreprendre
de narrer avec tant d’émotion sa propre
implication dans ce type de sauvetage

82. Tribune de Marin Gillier dans le Figaro du 1er juin
2006. Rapport de Marin Gillier à la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda en 1998. De retour à
Gishyita, Marin Gillier explique avoir forcé la porte du
bourgmestre, puis l’avoir sommé de lui expliquer ce qui
s’est passé sur le territoire dont il avait la responsabilité, ce à quoi Sikubwabo lui aurait répondu qu’il fallait
« se débarrasser de cette engeance ». Marin Gillier s’est
ensuite contenté de justifier la non-arrestation du bourgmestre par le fait qu’il lui aurait manqué un… mandat de
police ! Et ce en plein génocide !
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fgtquery v.1.9, 9 février 2024