Fiche du document numéro 34373

Num
34373
Date
1995
Amj
Auteur
Fichier
Taille
7474453
Pages
8
Titre
Un génocide africain : de l'idéologie à la propagande
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Type
Note
Langue
FR
Citation
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UN GENOCIDE AFRICAIN : DE L'IDEOLOGIE À LA PROPAGANDE

Remarques préliminaires :

La région des grands lacs a un sort particulier dans le champ de
l'africanisme : c'est la virulence des débats qu'elle suscite. Sont en jeu un espace
géographique qui a fasciné (de la quête des "sources du Nil” à l'imagerie de “la
Suisse de l'Afrique"), des cultures originales, une histoire politique vieille de
plusieurs siècles, mais surtout une évolution contemporaine agitée, souvent
violente, presque toujours controversée, des implications étrangères fortes,
beaucoup de projections idéologiques depuis le début du siècle, impliquant des
débats proprement scientifiques, des présupposés idéologiques et des implications
morales.

Le génocide rwandais, du moins pour ceux qui connaissent la région, n'a
pas fait surgir les questions dans un ciel serein. Il apparaît comme le révélateur
tragique d'un piège de tensions et d'options portées à l'extrème. Il exige qu'on
réfléchisse sur la logique, ou les logiques, qui y ont conduit. Il implique des
enjeux politiques et culturels qui vont bien au delà du simple fait d'être hutu ou
tutsi. Mais cette réflexion nécessaire est confrontée à deux discours réducteurs,
plus ou moins encombrés de polémiques :

+ Le cliché naturaliste : Hutu et Tutsi seraient comme deux espèces
humaines vouées à s'entredéchirer en vertu d'un atavisme irrépressible. Ce
cliché se double en général d'un manichéisme pseudo-moral consistant à
identifier en bloc les bons et les méchants, ceux qui seraient à admirer et ceux qui
seraient à condamner selon leur naissance (le choix pouvant varier selon les
moments et les sympathies). Dans cette vision des choses, toute critique des
acteurs ou des stratégies relevant d'un groupe fait étiqueter ses auteurs comme
amis a priori de l'autre groupe, comme si critiquer tel aspect de la politique
d'Israel serait antisémite, ou critiquer les Palestiniens serait un signe de sionisme
: le journaliste qui décrit les représailles de la gendarmerie dans le quartier de
Buyenzi à Bujumbura en mars 95 serait a priori prohutu, tandis que celui qui
ferait une investigation sur le réarmement actuel des milices hutu rwandaises au
Zaïre serait a priori protutsi !. Si on devait en restait à ces fausses évidences,
d'allure ethnographique, mieux vaudrait ne pas se réunir pour tenter de
comprendre le génocide rwandais. On ne ferait en fait qu'en paraphraser la
logique, comme si les obsessions qui se sont emparé des populations de cette
région d'Afrique devaient "se propager dans les milieux étrangers qui s'y


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intéressent", pour reprendre la conclusion du remarquable article sur "les
prophètes de malheur" publié dans Le Monde du 6 avril dernier par le délégué
spécial de l'Onu à Bujumbura, M. Ould Abdallah.

* L'économisme les aspects démographiques et socio-économiques
constituent certes le terreau incontournable du déchaînement de la violence
(comme en Allemagne en 33)1 et devraient donner lieu à d'autres débats. Mais
les situations de densités fortes et de frustrations socio-économiques aigües ne
manquent pas : elles ne débouchent pas inévitablement sur des projets
d'extermination de catégories entières de la population définies par la naissance
(des bébés aux vieillards et de conditions sociales concrètes totalement
différentes). La spécificité de la violence génocidaire mérite donc une ad
hoc, sur le plan juridique, historique, politique et philosophique, qui explique
l'option comparatiste, que nous avons choisie ici à l'issue de plusieurs
séminaires tenus à l'Université de Nanterre autour du professeur Raymond
Verdier. Un génocide est chaque fois unique, mais sa singularité (notamment la
personnalité respective des victimes et celle des bourreaux) n'exclut pas
l'exemplarité, les échos avec les autres situations de génocide, sans
que l'on cède à aucune tentation de laxisme dans les définitions.

L'importance de la dimension idéologique doit être soulignée. Le problème
est de comprendre comment tant de gens sont morts, mais aussi comment tant
de gens (de conditions sociales également variées) sont devenus des tueurs
organisés. C'est en quelque sorte l'adhésion au crime qui appelle des réponses.



On retrouve, dans un autre contexte, le débat qui a occupé entre autres les
historiens allemands dans les années 1980, sur l'articulation, entre d'une part le
projet d'exclusion d'une catégorie de la population et d'autre part les processus
concrets qui débouchent sur une extermination de fait. De Mein Kampf à
Auschwitz, le parcours n'est pas simple, mais le choix de l'extermination des
Juifs en 1941, même s'il se situe en pleine guerre mondiale, serait
incompréhensible sans le fanatisme idéologique entretenu depuis les années 30
et les surenchères de la propagande qui en a découlé de manière obsessionnelle.

En fait la dimension idéologique est fondamentale dans chaque génocide,
elle est au coeur des comportements (actifs ou complices). Elle se prolonge de

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1 Sur les débats concernant les conditions et la logique de la mise en oeuvre du système nazi,
voir notamment : Pierre AYCOBERRY, La question nazie. Les interprétations du national-
socialisme, 1922-1975, Paris, Le Seuil, 1979 et Norbert FREI, L'Etat hitlérien et la société
allemande, 1933-1945 (préface de Henry Rousso), Paris, Le Seuil, 1994.

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manière significative dans les négationnismes : aujourd'hui les courants qui
s'emploient à banaliser ou à justifier le génocide rwandais, refusent du même
coup la mise en cause du processus idéologique et politique qui l'a précédé et
préparé. Rares sont les partenaires occidentaux du Rwanda qui, tel le pasteur
allemand Herbert Keiner (en novembre 1992 dans la Frankfurter Rundschau ),
analysent les motifs de leur aveuglement sur la nature du régime Habyarimana.

Les grands thèmes de la propagande du génocide :

L'analyse de la presse extrémiste rwandaise de 1990 à 1994 (notamment du
bimensuel Kangura ) et des émissions de la RTLM (Radio-télévision libre des
mille collines) d'avril à juillet 1994, à laquelle je contribue actuellement en
association avec l'association Reporters sans frontières , révèle notamment trois
grands axes de propagande :

- la priorité de l'appartenance dite ethnique -hutu ou tutsi- dans la
définition identitaire.

- la légitimation d'un véritable conflit racial : diabolisation des Tutsi,
définition totalitaire d'un pouvoir hutu.

- la normalisation d'une culture de la violence.

Chacun de ces grands thèmes connaît une sorte d'exacerbation au cours de
la crise rwandaise, mais s'enracine aussi dans une idéologie vieille de plusieurs
décennies. C'est l'objet de ce bref exposé.

1) la priorité ethnique :

Quelques citations caractéristiques illustreront d'abord cet axe idéologique :

"La guerre que nous menons est celle des Batutsi qui s'attaquent aux
Bahutu. Pour la gagner dans l'opinion et sur le terrain, que les uns aillent
d'un côté, les autres d'un autre. Mais continuer de mélanger des choses
qui ne se mélangent pas, cela ne nous ménera à rien" (Kangura, mars 1991).

"Redécouvrez votre ethnie... Vous êtes une ethnie importante du
groupe bantou. La nation est artificielle, mais l'ethnie est naturelle..."
(Kangura, 1992).

". Il y a des réalités auxquelles on ne peut échapper sauf quand on veut
jouer de la dissimulation comme par exemple changer d'ethnie. Dès qu'on
te découvre, tu es confus et tes frères n'hésitent pas à te traiter de chien... Tu
peux appartenir à une ethnie sur les papiers, mais dans quelle veine


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puiseras-tu le sang de cette ethnie que tu prétends la tienne?”
(Murwanashyaka , organe du MRND, avril 1991)

Ces extraits reflètent le schéma des "deux peuples", théorisé et mis en
pratique sous la colonisation, c'est-à-dire la racialisation du clivage qui
distinguait Hutu et Tutsi au sein de l'ancienne société rwandaise, la
cristallisation de véritables "classes sociales-ethniques" (pour reprendre
l'expression de Claudine Vidal 2), l'officialisation de l'inégalité au nom de ce
qu'on pourrait appeler un “ethnisme scientifique", la projection sur un passé
éternel de la situation de l'époque coloniale et la légitimation des différences par
un récit mythique d'invasions plus ou moins récentes faisant se superposer un
socle dit "bantou" (les Hutu) et une strate d'envahisseurs et prétendus
civilisateurs dits "hamites" (les Tutsi). Tout cela relève de la raciologie africaniste
du début du siècle. La note de Serge Tornay sur "l'hypothèse hamitique" en
rappelle les traits essentiels pour la région des grands lacs. Tout le monde est
d'accord, du moins dans des contextes académiques, sur ce remodelage socio-
culturel. De ce point de vue aussi l'évolution de la presse belge depuis plusieurs
années est impressionnante, je pense à tel article du Soir de Bruxelles définissant
ironiquement l'ancien régime rwandais comme un "racisme de bon aloi”.

Mais la priorité de l'antagonisme "originel" est restée une chose "bonne à
penser" et aussi à manipuler, à la fois une sorte de hantise et un bon outil
politique pour des factions décidées à l'utiliser. Cet imaginaire racial a été repris
au Rwanda et au Burundi après les indépendances, aussi bien par des Hutu que
par des Tutsi. L'hostilité des racistes aux acquis de la critique historique est de ce
point de vue très significative. En 1986 Emmanuel Ntezimana, un historien
rwandais dénonce dans une leçon inaugurale du campus universitaire de
Ruhengeri "l'absurdité de certains débats de la part de gens dits lettrés, qui visent
à réclamer ou à s'approprier exclusivement les civilisations et les héritages
antérieurs... par exemple les vaches, les tambours, Le fer..."4. La réponse ne tarde
pas. Dans son numéro de novembre 1990, le périodique extrémiste hutu
Kangura, polémique contre le rapport d'une "Commission de synthèse" rédigé

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2 Sociologie des passions, Paris, Karthala, 1991, p. 35. Voir aussi Jean-Loup AMSELLE et
Elikia M'BOKOLO (éds.), Au coeur de l’ethnie, Paris, La Découverte, 1985, pp. 129-184. et,
sur la situation parallèle du Burundi, Jean-Pierre CHRETIEN, Burundi. L'histoire retrouvée,
Paris, Karthala, 1993, pp. 311-492.

3 Chez certains cela va jusqu'à recopier des arguments et "découvrir" des sources qu'ils
rejetaient auparavant par a priori politique, toute critique de la genèse de l'ethnisme
contemporain étant étiquetée "idéologie tutsi"….

4 Etudes rwandaises, n° 4, juillet 1987, publié en fait au début de 1990.

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par des intellectuels et qui, inspiré notamment par cet historien démocrate,
parlait, du "peuple-nation rwandais”, vieux d'un millénaire :

“Dans l'histoire [mateeka] du Rwanda les premiers arrivants sont
les Batwa (Pygmoïdes) qui se consacraient à la chasse et à la cueillette;
ensuite sont arrivés les Bahutu (Bantous) qui ont défriché la forêt pour
y cultiver et qui ont établi une organisation sociale ; enfin sont venus
les Batutsi (Nilotiques, Ethiopides) qui se consacraient à l'élevage.
Pourquoi veut-on changer notre histoire ? Qui aurait le droit de
changer l'histoire du pays?"]

En Europe même, notamment dans la presse, tout se passe comme si la
reprise des discours ethnistes du "sang et du sol” répondait à une ethnographie
allant de soi et comme si les "informateurs" les plus racistes étaient les plus
représentatifs. Cette vision explique largement les quiproquos et même
l'aveuglement de nos médias sur la nature du génocide rwandais en avril-mai
1994. Or les hommes ressemblent plus à leur temps qu'à leurs pères, aiment à
rappeler les historiens, confrontés à la question pseudo-naïve des origines...

2) La légitimation d'un conflit socio-racial :

Quelques citations encore illustreront la logique de guerre civile contenue
dans cet intégrisme ethnique.

“Les Batutsi sont assoiffés de sang. Ils se sont servi de deux armes
contre les Bahutu, l'argent les femmes [d'où interdiction de mariages et
d'affaires communes avec les Tutsi, selon les "10 commandements" qui
suivent ce texte]. L'idéologie hutu doit être enseignée à tout Muhutu
et à tous les niveaux" (Kangura , décembre 1990).

"Les inyenzi-inkotanyi sont une race de gens très mauvais. Je ne sais
pas comment Dieu va nous aider à les exterminer.… Continuons à les
exterminer pour que nos petits-enfants n'entendent plus parler
d'inkotanyi" (RTLM, 2 juillet 1994).

"L'ennemi est parmi nous, des partis traîtres considèrent les inkotanyi
comme des frères" (Murwanashyaka , MRND,1992)

Le premier ministre Agathe Uwilingiyimana a été tuée par la justice
du “peuple majoritaire", sort qui menace toutes les autorités locales
"trop peu actives" dans la lutte contre les "cafards" (RTLM, 20 avril
1994)

On voit que la diabolisation globale des Tutsi était intimement liée à
l'affirmation du monolithisme naturel et nécessaire des Hutu, à la base de
l'idéologie dite "Hutu power" qui se répandit au Rwanda à partir de 1993 et dont

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de très nombreux Hutu, considérés comme traîtres, "complices" (ibyitso ), vont
aussi être victimes en 1994. Cette radicalisation extrême s'enracine elle aussi dans
la pensée officielle depuis trente ans au Rwanda.

Il faut rappeler ici les bases idéologiques de la révolution rwandaise : tout
est construit autour du binôme Hutu-Tutsi, traité simultanément sur un mode
racial et sur un mode social. "Aspect social de la question raciale indigène", disait
le "Manifeste des Bahutu” de 1957. Le mélange de populisme chrétien et de
nativisme qui a inspiré au départ la République rwandaise et qui a été offert
comme modèle à toute la région, a reposé, plus que jamais sous le régime
Habyarimana, sur un double langage fait d'aller et retour entre argumentaire
social et argumentaire racial. Le 1789 rwandais n'a pas supprimé les statuts
héréditaires, il les a confortés en en permutant le rapport. Selon cette "ethnicité
sociale", la minorité tutsi était par défintion féodale et conquérante, les Hutus
constituaient le "peuple majoritaire" (rubanda nywmwinshi } et même le seul
vrai peuple rwandais, en fonction d'une autochtonie supposée plus pure. Dès
mai 1960 le parti Parmehutu avait déclaré que "le Ruanda est le pays des Bahutu
(Bantu) et de tous ceux, blancs ou noirs, tutsi, européens ou d'autres
provenances,qui se débarrasseront des visées féodo-colonialistes". Les Rwandais
tutsi devenaient des étrangers à peine tolérés dans leur propre pays”.

Le système des quotas, structuré sous Habyarimana, n'a fait que concrétiser
cette vision. Comme le note Tzvetan Todorov dans un article récent sur les Etats-
Unis 6, un tel système ‘introduit pour assurer la diversité à l'intérieur de chaque
profession, accrédite au contraire l'idée d'homogénéité au sein de chaque groupe
racial". La mise en avant d'une arithmétique ethnique fonde, comme dans tous
les intégrismes raciaux, un totalitarisme social. L'inscription héréditaire de la
notion de majorité visait en fait à étendre le clientélisme politique à l'échelle
d'une “ethnie” tout en faisant de l'autre le bouc émissaire permanent en cas de
difficultés. Devant le génocide de 1994, on se demande parfois : est-ce ethnique ou
politique ? C'est l'un et l'autre, dans la mesure où il exprime l'explosion d'une
politique par définition ethniste : tout Hutu doit alors par nature faire bloc
autour de son identité hérédiraire au risque d'être dénoncé comme traître, et un
Tutsi doit se reconnaître avant tout membre d'une ethnie minoritaire (et non
Rwandais) au risque d'être traité d'hypocrite.

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5 Voir Jean-Pierre CHRETIEN, "La crise politique rwandaise", Genève-Afrique, 1992, XXX,
2, pp. 121-140.
6 "Du culte de la différence à la sacralisation de la victime", Esprit, juin 1995, pp. 90-102.

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3) Une culture de violence :

La violence a plongé depuis plus de trente ans toutes les populations du
Rwanda et de son voisin burundais dans ce piège idéologique. Outil de
conscientisation "ethnique" dans les années 1960 (au Rwanda, puis au Burundi à
partir de 1965), la violence de masse qui s'abat simultanément ou
alternativement sur des Tutsi et des Hutu fonctionne comme une menace
permanente qui joue périodiquement à coup de “prédictions créatrices”. Face à la
justification "majoritaire" selon le modèle rwandais, se cristallise, notamment
dans le cas du Burundi depuis la fin des années 60, la justification sécuritaire de
toutes les représailles, jusqu'à un point extrême qui a marqué aussi toute la
région, le véritable génocide des élites hutu burundaises en mai-juin 1972.

Nous ne pouvons ici entrer dans le détail des faits. Mais il faut souligner
que l'engrenage de la peur et de la haine, d'une crise à l'autre, a été un ferment
décisif du processus du génocide parallèlement à la montée en puissance des
passions ethniques". Nous avions écrit en 1988 à propos du cas burundais 7 :

"La peur n'est pas dans le décor du drame, elle en est devenue
l'acteur principal. Qu'est-ce qu'être hutu ou tutsi ? Ce n'est ni d'être
bantou ou hamite, ni d'être serf ou seigneur ! C'est de se rappeler qui a
tué un de vos proches il y a quinze ans ou de se demander qui va tuer
votre enfant dans dix ans, chaque fois avec une réponse différente"

Cette peur n'est pas inerte. Elle a été de plus en plus mobilisée depuis dix
ans pour "conscientiser” sur une ligne ethnique à coup de victimisation de son
camp et de dénonciation des "autres". Il est trop facile d'attiser la mémoire du
sang versé, de condamner globalement une ethnie pour justifier "la colère" de
l'autre et de prétendre faire payer par des collectivités entières le prix des fautes
de quelques-uns de leurs membres ou, pire encore, le prix des fautes supposées de
leurs ancêtres et enfin de prophétiser des massacres “inévitables” pour en
légitimer d'autres, bien calculés, donc de justifier ce qu'on appellera ensuite des
“affrontements interethniques”. Dans la propagande du génocide, le thème de
l'autodéfense et du "travail" préventif, c'est-à-dire de l'extermination salutaire,
est omniprésent.

Cela nous conduit à réfléchir sur cette logique de victimisation, dans
laquelle s'est inscrite ce qu'on peut appeler l'idéologie hutu rwandaise, même

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7 "Le clivage ethnique : les jeux du pouvoir, de la peur et de la ‘race’ ", in La crise d'août 1988
au Burundi, Cahiers du C.R.A, n° 6, Paris, Afera-Karthala, 1989, pp. 39-57.

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après trente ans de pouvoir, comme si un fantasme d'inégalité raciale hérité de la
colonisation représentait une aliénation durable 8. Or la victimisation, comme
l'écrit encore Todorov, consiste pour un groupe "injustement traité dans le
passé" à "s'ouvrir une ligne de crédit inépuisable" pour l'avenir. L'articulation
entre communautarisme et victimisation représente une source grave de
régression dans le monde actuel, note-t-il aussi. On voit combien cette dérive
peut toucher tout groupe et combien, on en reparlera sans doute, les Tutsi du
Rwanda peuvent aux aussi être piégés par le génocide qui les frappés, c'est-à-dire
par la réduction de toute leur mémoire à cet épisode tragique, au risque de renier
les valeurs nationales rwandaises auxquelles le régime actuel se réfère. Dans ce
cas l'idéologie du génocide aurait gagné.

Conclusion :

L'enjeu de cette crise africaine n'a rien, d'exotqiue. Elle engage des logiques
et des valeurs universelles, de la plus brûlante actualité. De façon plus ou moins
claire, certains observateurs suggèrent que le génocide du Rwanda serait comme
le révélateur d'un clivage allant de soi depuis une période plus ou moins
reculée, comme l'expression de confrontations politiques portées en quelque
sorte par des "vecteurs" ethniques naturels qui ne mériteraient pas la discussion.
C'est faire bon marché de l'idéologie du sang et du sol dont l'exploitation
politique a abouti à un projet d'extermination. La même vision fantasmatique,
qui avait cautionné la supériorité raciale des “rois mages” tutsi, a cautionné
ensuite les droits primordiaux du "petit peuple" hutu. Dans cette région
d'Afrique, le débat sur la démocratie s'est trouvé fourvoyé dans les chimères de
ce quiproquo racial. L'antinomie à souligner est celle qui oppose un intégrisme
ethnique aux valeurs de la citoyenneté, celle exprimée par un leader l'ANC
quand il disait que l'apartheid une fois abolie, il ne se sentait plus porte-parole
des intérêts de la blackness, mais de celles de l'human being.

Jean-Pierre CHRETIEN
C.R.A. (Paris 1) - CNRS

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8 Des amis européens de ce régime rwandais reproduisent étonamment le même discours. Par
exemple le Père Boedts protestait dans Le Soir du 6 novembre 1990 contre l'émotion suscitée
dans son pays par les milliers d'arrestations effectuées à Kigali, en ces termes : "Les Tutsi sont
héritiers d'une brillante culture de cour royale, ils savent manier le verbe. Les médias, au lieu
d'aider les “moins parlants” à s'exprimer, ont choisi souvent de laisser la parole aux beaux
parleurs". Aujourd'hui encore cette école met en doute les témoignages des rescapés du
génocide: les Tutsi ne peuvent être victimes.

9 Esprit, juin 1995, op. cit.
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