Citation
SENAT DE BELGIQUE
SESSION ORDINAIRE 1996-1997
Commission d’enquête parlementaire
concernant les événements du Rwanda
COMPTE RENDU ANALYTIQUE
DES AUDITIONS
Mercerdi 7 mai 1997
SOMMAIRE
AUDITION DE M. MICHEL QUERTEMONT,
AUMONIER MILITAIRE
(Orateurs : MM. Quertemont, Verhofstadt, Mahoux, Hostekint, Destexhe, Jonckheer, Mme
Willame-Boonen, Mme Dua, MM. Ceder, Goris, Mme Thijs, M. Caluwé)
Le Compte rendu analytique des auditions qui se déroulent à huis clos
est distribué uniquement aux membres de la commission
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PRESIDENCE DE M. SWAELEN, PRESIDENT
La réunion est ouverte à 15 h 50 m.
AUDITION DE M. MICHEL QUERTEMONT,
AUMONIER MILITAIRE
M. le Président.—M. Quertemont a proposé lui-même de venir témoigner devant notre
commission. Je vous demande de prêter serment. Vous avez le droit de ne pas faire de
déclarations qui pourraient ultérieurement être utilisées contre vous. (M. Quertemont prête
serment.)
Votre témoignage est important dans le cadre de l'assassinat des dix paras.
Je vous propose de nous faire un bref exposé et les membres de la commission poseront
ensuite leurs questions.
M. Quertemont.—Je voudrais tout d'abord retracer les événements du 7 avril au matin. J'ai
été réveillé par les missionnaires de Kicukiro et, depuis le véhicule du capitaine Lemaire, j'ai pu
suivre le déroulement des faits.
Je me suis immédiatement rendu compte que quelque chose ne fonctionnait pas et que nous
n'étions pas à la hauteur de le situation. Certains ont affirmé qu'il fallait intervenir et d'autres
ont dit le contraire. Mais je voudrais, en ce qui me concerne, m'en tenir aux faits afin de
souligner un certain nombre de dysfonctionnements.
A 9 h 6 m, le lieutenant Lotin envoie un message de détresse. Finalement c'est encore une
chance car on aurait pu n'avoir aucune nouvelle de lui.
A 9 h 8 m, le colonel Dewez renvoie la balle à l'échelon supérieur. Cette réaction sur un si
court laps de temps me fait penser que, instinctivement, il se débarrasse du problème. Le
secteur lui répond que seul le téléphone peut être utilisé mais qu'il n'y a plus de contact avec
l'observateur sur place.
Pendant une heure trente, rien ne se passe. A 10 h 30 m, la rumeur circule selon laquelle des
Casques bleus ont été abattus. C'est le branle-bas de combat et le colonel Dewez recontacte le
secteur.
Il dit qu'il va discuter avec d'autres officiers. Cela dure 1 h 20 m. Ce laps de temps me paraît
long dans une situation de crise. Un deuxième point important est que, malgré cette situation,
il ne va jamais rencontrer le colonel Marchal qui se trouve dans la même villa. L'explication est
que Marchal est au téléphone pour demander des ordres mais aussi pour donner une interview
dans laquelle il dit que des hommes sont encerclés, mais que cela s'arrangera.
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Lorsque le colonel Dewez retourne à son PC, on lui remet le numéro de téléphone du
commandement de FAR. Alors qu'on était là depuis des mois, on ne disposait pas encore de ce
numéro !
Le porte-parole du Ministère de la défense indique qu'on a privilégié le dialogue à
l'affrontement. En fait, on n'a rien fait.
On a vite parlé de notre assistance mais mon sentiment reste que nous n'étions pas à la
hauteur d'une situation de crise.
M. Verhofstadt (VLD).—En 1994, vous avez fait un témoignage qui a été remis à la
commission dirigée par 1e Général-major Uytterhoeven. Vous y déclarez que: « Même si
certains veulent faire croire que cette mission s'est bien déroulée, il faut constater qu'il y a eu
des manquement graves dans le déroulement de la mission MINUAR ». Je voudrais que vous
répétiez tout cela.
Avez-vous des détails à nous donner sur ces points-là ?
M. Quertemont.—Je ne renie rien de ce que j'ai écrit à cette époque. Le premier point a été
débattu à plusieurs reprises, notamment lors du procès du colonel Marchal. On a agi au
Rwanda comme si on envoyait pour encadrer un manifestation dix gendarmes non armés sans
prévoir une situation de crise. Pourquoi n'a-t-on pas prévu ce type de situation de crise ?
Le fait de disperser les cantonnements constitue déjà un hérésie. Le matériel était constitué des
rebus de la Somalie. L'armement était en réserve: on n'a jamais pu le sortir. En août 1994, on a
retrouvé derrière l'aéroport de Kigali, un énorme container de munitions lourdes provenant de
Somalie. Personne n'y avait pensé. On a donc dû renvoyer une équipe à Kigali pour le
rechercher et faire signer un document antidaté au général Dallaire. De mémoire, c’est le
capitaine Maes qui s'en est chargé. Les hélicoptères, les pilotes ne se trouvaient pas sur la
même base. Quant aux moyens médicaux, on ne pouvait plus donner de soins aux Rwandais
blessés car on n'avait pas assez de matériel pour soigner à la fois les Rwandais et les Belges.
C'était une mission à la petite semaine. Autant la préparation pour la mission en Somalie
avait été longue précise, autant au Rwanda nous n'avons reçu que quelques cours. Chaque
cantonnement était également limité en munitions. J'ai été un des premiers à souligner la
non-assistance à personne en danger en parlant des gens de Kicukiro. On s'est rapidement
rendu compte qu'on allait devoir les abandonner à leur sort. Quand nous sommes partis, nous
pouvons dire que nous avons raté notre mission.
Le système ONU s'est révélé impuissant. Le système était-il mauvais ou l'interprétation qui
en a été faite ? Les forces d'élite que sont les paras ont ressenti un grand sentiment
d'impuissance face à tous les délits auxquels ils ont assisté sans pouvoir intervenir.
Sur le chapitre concernant l'inefficacité du commandement, je dirais qu'à un moment on s'est
demandé qui commandait. Le colonel Dewez obéissait au colonel Marchal, mais parfois il
semblait obéir à d'autres ordres venant de l'ambassade. Les règles d'engorgement étaient ce
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qu'elles étaient. Mais il y a eu un manque d'adaptation de ces règles. On a eu à faire à un
commandement plus catholique que le pape. Les chefs auraient pu décider à un moment de
changer leur fusil d'épaule. Cela ne s'est jamais fait.
M. Mahoux (PS)—Vous êtes ici comme un porte-parole. Il serait intéressant de pouvoir
interroger les gens que vous côtoyiez tous les jours. Comment pensez-vous que les règles
d'engagement étaient perçues par les soldats ? De quelle manière les troupes belges et la
MINUAR percevaient-elles les objectifs de paix de la mission ? Pouvez-vous expliciter ce que
vous entendez par une rupture dans le chaîne de commandement ?
Enfin, en ce qui concerne l'information que vous auriez eue à propos de l'existence de deux
containers de munitions, cela semble effectivement être le cas. On en aurait trouvé la trace à
l'aéroport de Kigali au mois d'août et elles auraient ensuite été transférées à la MINUAR mais
on ne sait pas ce qu'elles sont véritablement devenues. Que savez-vous à ce propos.
M. Quertemont.—Le mandat étant différent de celui de la Somalie, il était logique que nos
soldats soient conditionnés autrement. Le commandement voulait éviter que ne se répètent au
Rwanda les exactions commises en Somalie.
Si les soldats ont mal compris les règles d'engagement, c'est de la responsabilité des officiers.
Il est un fait que des contestations se sont exprimées à plusieurs reprises notamment à propos
de l'utilisation de mitrailleuses sur les jeeps. Leur usage paraissait inadéquat parce que trop
agressif. Le lieutenant Lotin aurait pour sa part compris qu'il fallait que ces armes ne soient
pas visibles. A la fin du mois de mars, un bataillon a également demandé l'envoi d'armes FNS
parce qu'il fallait préférer celles tirant au coup par coup plutôt que des salves.
Ainsi, il y a eu inconsciemment la volonté de se faire plus catholique que le pape à propos
de l'interprétation de règles d'engagement. Cet état d'esprit a continué après la crise.
Quant aux chaînes de commandement, on a eu une impression de pagaille d'autant plus qu'on
était facilement au courant des divergences entre officiers puisque tout le monde partageait le
même réseau, ce qui n'avait pas été le cas en Somalie.
M. Mahoux (PS).—Aviez-vous perçu avant le 7 avril une rupture dans la chaîne d'autorité ?
M. Quertemont.—Non, mais avant, tout était calme. Ensuite, par des interférences, on a
entendu une altercation entre le colonel Marchal et le colonel Dewez sur l'opportunité de
maintenir les missions dans la nuit du 7 et sur la question du regroupement des ressortissants.
Le colonel Dewez était favorable à une évacuation.
M. Mahoux (PS).—A votre avis, les soldats auraient-ils une perception claire de la notion
de mission de la paix ?
M. Quertemont.—Il est parfaitement possible d’intégrer la notion de paix dans l'armée mais
il faut des gens capables de commander les paras et disposer de suffisamment de temps.
Evidemment, lorsque la situation change sur le terrain, l'appréciation des soldats change
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également. Ils ont eu l'impression d'être incompris lorsqu'ils ont essayé d'attirer l'attention sur
ce qui se tramait.
Concernant le container de munitions, je vous invite à convoquer le commandant Maes.
L'attaché militaire à Kigali ayant signalé la présence de containers de munitions, le
commandant Maes a conduit une mission sur place.
Il a constaté que ce matériel venait de Somalie et est arrivé après le bataillon. Un compromis
a été suggéré pour la reprise du matériel lors d'une rencontre avec le général Dallaire.
M. Hostekint (SP) (en néerlandais).—J'ai compris que votre grade à l'armée est celui de
major et que vous étiez au Rwanda à partir du début jusqu'au retrait en avril. Est-ce exact ?
Dans votre témoignage écrit, vous avez été très dur pour les militaires et plus particulièrement
pour les officiers supérieurs. Vous les accusez d'incompétence et de non-assistance à
personnes en danger. Quels officiers visez-vous exactement ?
Pour leur défense, ceux-ci arguent qu'ils n'étaient pas informés de la gravité de la situation.
Ils n'auraient pas eu connaissance de l'existence de caches d'armes, d'un climat anti-Belge et
d'un plan de génocide. Que pensez-vous de ces arguments ?
M. Quertemont.—Je ne suis pas un militaire. Je suis un aumônier, c'est-à-dire un civil
assimilé aux forces armées. Le document dont vous disposez a été adressé à mon chef qui me
demandait pourquoi je ruais dans les brancards.
M. Mahoux (PS).—Qui est votre chef ?
M. Quertemont.—C'est l'aumônier-chef.
M. Mahoux (PS).—Et son chef ?
M. Quertemont.—Dieu le Père.
M. Verhofstadt (VLD).—Quand avez-vous écrit ce document ?
M. Quertemont.—Nous sommes revenus le 21 avril. Le 24 ou le 25, les compagnons du
peloton Mortier ont rédigé une lettre ouverte chez moi. J'ai donné ma démission. Trois jours
plus tard, j'ai été convoqué par l'aumônier-chef. Ce document contient mon analyse des faits
sur base du mois que j'ai passé là-bas. Je suis en effet arrivé au milieu du mois de mars.
La lettre ouverte parle d'incompétence, d'inaction et de refuge derrière les règles de l'ONU.
Ce n'était pas trop mal vu. A cette époque j'étais fâché à l'égard de certaines personnes.
Aujourd'hui, je suis plus nuancé car je crois qu'elles ont été, elles aussi, coincées. Nous n'avons
pas été à la hauteur de la situation de crise. L'opération a été mal torchée dans sa préparation
et dans son exécution. La seule mission qui a été bien accomplie est l'évacuation des gens car,
dans ce cadre, nous pouvions nous baser sur un schéma routinier. En ce qui concerne l'aide à la
population et à nos camarades, c'est un échec total. Comment voulez-vous expliquer à des
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commandos envers lesquels on est très exigeant à l'entraînement, et auxquels on inculque le
devoir s’entraider et de ramasser les blessés, que l'on n'est pas capable de réagir correctement
parce que, quelque part, on est bloqué ? Chaque échelon comptait sur l'échelon supérieur pour
régler le problème avec les FAR. On n'a pas réagi lors du premier appel de détresse du
lieutenant Lotin. Un certain nombre de soldats ont donc perdu confiance dans leur
commandement.
On vous a expliqué qu'on manquait de renseignements car il n'y avait pas de service de
renseignements. Des messages circulaient pourtant. Les missionnaires chez qui je vivais
répétaient que quelque chose de grave se préparait. Il ne fallait donc pas être un grand
barbouze pour glaner des informations. Je ne sais cependant pas pourquoi certains
renseignements ne sont pas redescendus. Le SGR était très bien renseigné mais il n'a pas
transmis ses informations aux échelons inférieurs. Pourtant, en Somalie, les alertes étaient
rapidement données.
M. Mahoux (PS).—Pourtant, dans tous les documents dont nous disposons, il n'est pas
beaucoup question des missionnaires et des informations qu'ils collectaient.
M. Quertemont.—Je n'ai pas discuté avec tous les missionnaires. Les miens étaient
peut-être mieux renseignés. L'un d'entre eux, le père Roger, écoutait RTLM dans les deux
langues et rédigeait son petit rapport quotidien.
M. Mahoux (PS). —Vous recevez des informations importantes mais vous ne les
transmettez pas.
M. Quertemont.—C'est exact, je ne les ai pas transmises.
M. Destexhe (PRL-FDF).—Vous avez déclaré que la mission était mal "torchée". Y a-t-il eu
intimidation des autorités politiques ou militaires pour que les hommes n'en parlent pas ?
M. Quertemont.—Je dois répondre que oui. Il y a plusieurs étapes. La première fait suite au
rapport Uytterhoeven et au fait que les paras ont brûlé leur béret bleu. Le colonel Dewez s'est
cru obligé à cette occasion de faire un speech à Nairobi pour rappeler qu'on pouvait témoigner
sur les faits mais qu'il se réservait l'analyse. J'ai également été appelé par l'aumônier en chef qui
m'a conseillé de me taire. Je pense que cela faisait suite à un entretien qu'il avait eu avec le
général Charlier. On nous a également imposé un devoir de réserve afin de maintenir la sérénité
avant et pendant le procès du colonel Marchal. Nous avons subi des menaces indirectes basées
sur de arguments disciplinaires. Enfin, la pression la plus sournoise consistait à dire que si on
continuait à incriminer le commandement, cela se répercuterait sur les conclusions du
comportement du lieutenant Lotin.
M. Jonckheer (Ecolo).—Estimez-vous tout cela plausible ?
M. Quertemont.—Oui; Je ne crois pas que cela soit le fait de l'armée en tant que telle. Il y a
eu des eux d'influence et d'intimidation. Avant le procès du colonel Marchal, on nous a
expressément demandé de ne pas tout dire. On a également fermé les robinets de l'aide
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financière privée recueillie par des militaires aux familles. On ne voulait pas financer l'asbl « In
memoriam » pour payer un avocat.
M. Mahoux (PS).—Faut-il comprendre que de l'argent collecté pour les familles a été
détourné ?
M. Quertemont.—Pas exactement. L'argent récolté a été affecté à un autre but.
M. Destexhe (PRL-FDF).—Est-il exact que vous avez été obligé de défiler et de saluer en
béret bleu peu après le 15 avril ?
M. Quertemont.—Je sais qu'on s'est posé la question de savoir s'il fallait défiler le 15 juin en
béret bleu ou vert. Si je me souviens bien, nous avons défilé en bleu. C'était symbolique à
l'époque mais peu important.
M. Destexhe (PRL-FDF).—Comment a été perçue la promotion du colonel Dewez ?
M. Quertemont.—Tout le monde a dit que c’était prématuré sans pour cela affirmer qu'il ne
le méritait pas. Néanmoins les familles ont perçu cette nomination comme une gifle. Cette
nomination pouvait également être un signal de l'arme visant à renforcer sa conscience
collective et à indiquer que rien n'était à reprocher au colonel Dewez.
Cette nomination fait partie de l'ensemble des maladresses accumulées par l'armée vis-à-vis
des familles. Dans ce domaine, il reste un gros effort à faire, même si ce problème me semble
mieux cerné par le ministre Poncelet. Je suis persuadé qu'on aurait mieux pu aider les familles à
vivre leur deuil.
Mme Willame-Boonen (PSC).—Vous tenez vos renseignements de vos compagnons
d'armes. C'est le reflet de votre vie quotidienne et du mois que vous avez passé sur place.
Veniez-vous là-bas une vie paroissiale ou étiez vous effectivement présent sur le terrain ?
Avez-vous rencontré le colonel Marchal et le général Dallaire dans l'exercice de votre rôle de
commandement moral ?
Enfin, je voudrais que vous précisiez ce que vous entendez lorsque vous parlez
d'incompétence de certain chefs et lorsque vous dites qu'IO 8 était un secret de polichinelle ?
M. Quertemont.—Je suis tout le temps avec les soldats. Je n'ai donc pas un rôle paroissial.
Je suis parachutiste comme eux et mes contacts viennent de là. Les confidences que je recueille
c'est parce que je suis avec eux et que je partage leur existence. J'analyse ensuite ce qu'ils me
racontent. En ce qui concerne le secret de polichinelle IO 8, je vise ici le fait que lorsque la
brigade para arrive, il nous était interdit d'aller leur dire bonjour et qu'on devait se parler en
néerlandais. Car il ne fallait pas qu'il y ait confusion entre troupes ONU et belges. Cela ne me
paraît pas très sérieux.
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En ce qui concerne la tentative de récupération de l'histoire, je crois qu'on a voulu essayer de
récupérer notre cri et disqualifier notre avis comme partial.
Enfin, je n'ai jamais rencontré le général Dallaire bien que je le lui ai demandé. J'ai eu
beaucoup de contacts avec Marchal et Dewez, avant, pendant et après les événements, mais ce
n'était pas dans le but de discuter de la situation en tant que telle.
Mme Dua (Agalev) (en néerlandais).—Dans le rapport, il est question de l'incompétence de
certains chefs et on cite trois cas. De quels cas s'agit-il ?
Aviez-vous le sentiment qu'après l'assassinat, les soldats voulaient poursuivre leur mandat
pour empêcher le génocide et aider la population ? Il est en effet important de savoir si l'état
d’esprit des troupes a joué un rôle lors du retrait.
M. Quertemont.—L'incompétence vise clairement l'un ou l'autre officier. Je crois qu'il n'est
pas nécessaire de citer des noms ici. Je le ferai à huis clos. Je traiterai en même temps le
problème de la lâcheté.
Si on avait dû continuer la mission sans renfort, cela aurait été difficile. Nous étions depuis
une quinzaine de jours 24 heures sur 24 « dans le trou ». Il y a des limites. Mais il y avait les
Français et la brigade paras. Une relève aurait pu par contre être organisée.
Mme Dua (Agalev) (en néerlandais).—Il est donc inexact que les troupes ne voulaient pas
immédiatement quitter le Rwanda. Si l'on avait envoyé des renforts, elles seraient
vraisemblablement restées.
M. Quertemont.—Ce sont des hommes d'action qui ont été très vexés. Les hommes ne
demandaient pas à détaler, au contraire. Le colonel Devez voyait la possibilité de continuer.
M. le Président.—Un des arguments avancés pour le retrait des militaires belges fut
notamment la colère de ceux-ci sur place.
M. Quertemont.—Les hommes étaient très prudents et méfiants, mais je n'ai pas perçu
d'agressivité. Tout c'est passé avec une grande rigueur et beaucoup de retenue dans l'utilisation
des armes.
M. Ceder (Vlaams Blok) (en néerlandais).—De quelle heure à quelle heure avez-vous écouté
le 7 avril les messages diffusés à la radio ?
M. Quertemont.—J'ai pris connaissance du réseau vers 5 heures, 5 h 20 m du matin. Le
capitaine Marchal signalait que cela commençait à chauffer à son barrage. Je me souviens avoir
quitté le réseau vers 9 heures car quand j'ai entendu que cela ne se passait pas bien, j'ai eu
besoin d'aller me calmer dehors. Vers 10 heures, j'ai entendu le message suivant, qui demandait
s'il y avait des nouvelles du peloton de Lotin.
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M. Ceder (Vlaams Blok) (en néerlandais). — Vous souvenez-vous si le lieutenant Lotin a
mentionné le nombre de personnes auxquelles il était confronté ? C'est important pour savoir
dans quelles circonstances il a décidé de déposer les armes.
M. Quertemont.—Je ne me souviens pas qu'il y ait eu des précisions quant à l'ampleur de la
menace. Je n'ai pas l'appel de Lotin car son message ne passait pas au réseau bataillon. Ce que
j'ai entendu, c'est la réaction du capitaine Marchal. Vous devez donc vous fier à ce qui a été
écrit. Quant à la localisation, elle vient du PC secteur.
M. Goris (VLD).—A première vue, il y a une contradiction entre ce qu'a dit le colonel
Dewez et vos déclarations. Le colonel Dewez aurait déclaré que vu l'armement léger, toute
opération aurait été suicidaire mais si le lieutenant Lotin avait dit qu'il y avait des morts, il
aurait foncé.
M. Quertemont.—Il m'a effectivement dit cela. On avait la chance que quelqu'un crie au
secours, mais comme il n'y avait pas encore de morts, on n'est pas intervenu.
M. Ceder (Vlaams Blok) (en néerlandais).—Vous avez dit que le colonel Dewez avait assisté
à une réunion de crise durant une heure et vingt minutes. Le colonel Marchal n'aurait pas été
présent à cette réunion. Avec qui le colonel Dewez s'est-il alors réuni ? Quand cette réunion
a-t-elle exactement eu lieu ?
M. Quertemont.—Ce qui s'est réellement passé dans la villa est un grand mystère. Le
colonel Dewez traverse vers 10 h 30 m et apprend qu'il pourrait y avoir des morts. On n'a
jamais très bien su qui il avait rencontré. Avec les officiers il a peut-être analysé les
possibilités d'intervention. Il a dit que le colonel Baudouin n'y était en tout cas pas. On lui a
remis un numéro de téléphone supplémentaire pour la permanence des FAR. Nous avons
toujours cru que le colonel Dewez avait rencontré le colonel Marchal, mais celui-ci l'a nié.
D'après le chauffeur du colonel Dewez, ils se seraient bien rencontrés dans le couloir de la
maison. Celle-ci étant très petite, il serait étonnant qu'ils ne se soient pas parlé ou rencontré.
M. Jonckheer (Ecolo).—En arrivant à Kigali, vous avez eu l'impression que le climat général
était assez calme. D'un autre côté, un des pères sur place vous a fait part de ses inquiétudes
lorsqu'il entendait ce qui se disait sur les ondes de RTLM. Quel était le climat?
M. Quertemont.—Le climat anti-Belge et la dégradation de la situation n'étaient pas
perceptibles dans le rue. La population n'était pas hostile, au contraire. Mais il y avait des
tensions dans le milieu militant.
Personnellement je n'ai rencontré de difficultés qu'à l'annonce de la mise en place du
gouvernement de transition, lorsque des militants ont crié aux soldats belges de rentrez chez
eux. Quant aux missionnaires, ils devaient certainement mieux percevoir les choses car ils
étaient directement en contact avec la population qui les informait de ce qui se passait, des
réunions, etc.
Les militaires ne pouvaient bien percevoir la dégradation de la situation.
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M. Verhofstadt (VLD).—Est-ce normal que le S 2 en fasse état dans ses rapports ?
M. Quertemont.—Oui.
Mme Thijs (CVP) (en néerlandais).—Vous avez quitté la Belgique le 21 mars pour le
Rwanda. Dans la presse, il était déjà question d'un climat anti-Belge. En avez-vous parlé avec
les paras, éventuellement en dehors des réunions, ou de manière informelle ?
M. Quertemont.—Si des difficultés étaient perceptibles lors de l'évacuation, on restait
confiant. C'est la même réaction qu'on a eue le 7 au matin.
M. Hostekint (SP) (en néerlandais).—Avez-vous participé à la préparation de KIBAT II,
plus particulièrement à la préparation psychologique et à la communication d'informations sur
la situation au Rwanda ?
Est-il exact que cette préparation n'a pas été faite de manière approfondie ?
M. Quertemont.—Il est de fait que la préparation a été fort courte et quelque peu bâclée.
Mme Thijs (CVP) (en néerlandais).—Lorsque vous êtes revenu en Belgique, vous avez parlé
avec les familles. L'avez-vous fait de votre propre initiative ou avez-vous dû demander
l'autorisation ?
M. Quertemont.—Mon statut ne m'impose pas de demander l'autorisation. Je l'ai fait
d'initiative car j'estimais que c'était de mon devoir d'assister les familles. J'ai tenu le
commandement au courant de l'évolution de mes relations avec elles.
M. Caluwé (CVP) (en néerlandais).—Quand avez-vous entendu pour la première fois la
rumeur selon laquelle l'avion du président avait été abattu ?
M. Quertemont.—Cette première rumeur doit se situer aux alentours de 6 heures du matin.
Le sergent chargé de protéger la radio Rwandaise où devait parler Mme Agathe, n'a pu se
rendre sur les lieux, les forces rwandaises l'empêchant de passer, affirmant que les Belges
avaient commis l'attentat contre l'avion présidentiel.
M. Mahoux (PS).—Etait-il prévu de créer à Kigali une radio telle que celle qui existait à
Kismaayo à l'intention des Belges ?
M. Quertemont.—Oui, le studio était monté. Nous avons réalisé un essai le 1er avril.
M. Mahoux (PS).—Quelle était la fréquence ?
M. Quertemont.—On pouvait émettre à 30 ou 40 km. Les émissions étaient surtout
destinées à Kigali. Le colonel Marchal espérait pouvoir s'en servir comme ralliement lors de
l'évacuation.
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M. Mahoux (PS).—Avez-vous eu des problèmes pour obtenir cette fréquence ?
M. Quertemont.—Oui, on nous a donné une fréquence puis on nous l'a retirée.
M. Verhofstadt (VLD).—Avait-elle pour but de servir d'anti-RTLM ?
M. Quertemont.—Non, mais elle aurait peut-être dû.
M. Mahoux (PS).—Le major Guérin fait état de fait que l'exemple de la discipline au sein de
KIBAT I n'était pas donné par le quartier général.
M. Quertemont.—Je vous livrerai mon opinion à huis clos.
M. le Président.—Nous poursuivons cette séance à huis clos.
La réunion publique est close à 17 h 35 m.
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