Citation
Les tragiques ratés de l’aide au Rwanda
Les humanitaires critiquent l’armée et dénoncent le coût des transports.
L’eau arrive au compte-gouttes, et la pub n’est jamais très loin de la charité.
Malgré de réels progrès de l’aide huma-
nitaire et un regain d'optimisme percep-
tible dans les médias, les médecins pré-
sents dans les camps de réfugiés ne
voient pas, eux, l’avenir en rose. Ils an-
noncent une épidémie de dysenterie, no-
tent une recrudescence des cas de malnu-
trition, dénoncent les détournements de
l’aide internationale, objet de trafics
parfois meurtriers. Pourquoi si peu de
progrès ? Les associations contactées
par « Le Canard » répondent par quel-
ques vérités grinçantes.
Approvisionnement au compte-gouttes
« Que, près d'un mois après leur arrivée,
1 million de personnes risquent leur vie,
faute d'eau potable, à 15 kilomètres de l'un
des plus grands lacs africains, cela soulève
l'indignation », tempête un médecin sans
frontières.
« Aujourd'hui, tous les réfugiés rwandais
ne disposent pas d'un litre d'eau. En 1991,
les Etats-Unis fournissaient 17 litres par
homme et par jour aux soldats de l'opéra-
tion "Tempête du désert" contre l'Irak.
Mieux : j'ai vu, lors de l'hiver 1991-1992,
l'Iran, avec quelques associations, mettre
en place un pont aérien et approvisionner
en eau, en quelques jours, 800 000 Kurdes
réfugiés dans les montagnes du nord de
l'Irak, »
Armée pas toujours combative
Si le travail des militaires qui évacuent
et enfouissent quotidiennement des mon-
ceaux de cadavres force le respect, l'inac-
tivité, parfois inévitable, de centaines de
bérets rouges, gardiens de l'aéroport de
Goma et protégeant les cargaisons débar-
quées, est moins appréciée. « C'est cho-
quant de voir autant d'hommes, aussi en-
traînés et équipés, à deux pas du mouroir.
Ou passant leur journée à occuper les jour-
nalistes », râle un médecin récemment
rentré de Goma.
« La route reliant les différents camps
est à voie unique, poursuit-il. Chaque jour,
des enfants, des malades s'y font écraser.
La difficulté d'y doubler, de s'y croiser,
ralentit l'arrivée du ravitaillement. »
« Et ne pouvait-on, demande un de ses
collègues, aménager un peu ces camps
avant l'arrivée de la foule des réfugiés, à la
mi-juillet ? Informé par les pilotes qui sur-
volaient la région, on savait qu'ils allaient
déferler, en trois jours, sur Goma. Durant
ce délai, rien n'a pratiquement été prévu en
matière d'approvisionnement et d'adduc-
tion d'eau. »
Politique et petits pas
« Personne, à Paris, ne nous a soutenus
lorsque nous avons été déclarés indésira-
bles par le préfet de Cyangugu (sud-ouest
du Rwanda) à cause de notre dénonciation
du génocide, déplore un bénévole. Il est
vrai que nous en demandions beaucoup.
Par exemple, le brouillage des appels au
meurtre de Radie Mille Collines... »
Le soutien de ministres comme Phi-
lippe Douste-Blazy (Santé) a été apprécié.
Même s’il a dû remballer quelques cen-.
taines de perfusions anticholériques, ina-
daptées, qu'il avait apportées à Goma.
Une petite erreur de diagnostic pour ce
toubib.
Journalistes en treillis
Et la fréquentation assidue des mili-
taires par les journalistes ? « Normal, per-
sifle un militant des droits de l’homme.
Ils dépendent de l'armée pour les trans-
ports, l'eau, les sanitaires, parfois la nour-
riture et — capital — les lignes téléphoni-
ques. De plus, ils assistent tous les jours à
16 h 30 au point de presse des généraux. »
Une sourde rivalité opposant militaires
et humanitaires, une consœur de la radio
a fait écho aux critiques des premiers en
traitant, à l'antenne, le travail de Méde-
cins sans frontières de « médiatique-me-
diatoc ». Personne, disait-elle, ne re-
marque leur présence. Enquête un peu
courte : près de 400 volontaires de l'asso-
ciation travaillent au Rwanda, certains
depuis près d’un an.
Transports, rarement de joie
« Dans notre budget Rwanda (environ
400 millions) d'ici à la fin de l'année,
45 % seront consacrés au transport. C'est
énorme, gémit un représentant du Comité
international de la Croix-Rouge. C'est-à-
dire que lorsque vous donnez 100 F, 45
vont à la logistique et seulement 55 aux
victimes. Nous disposons sur place de
130 camions et leurs propriétaires profitent
de la situation en nous les louant fort
cher. »
« Les affréteurs d'avions commerciaux
(souvent des Iliouchine ou des Antonov)
ne nous consentent aucun rabais, renchérit
un dirigeant de Médecins du Monde. Un
Paris-Goma coûte 700 000 F.» En re-
vanche, conviennent la plupart des asso-
ciatifs, de très nombreuses entreprises
contribuent à remplir gratuitement les
cales. Une seule contrainte: ces dona-
teurs, même les plus généreux, veulent
que leur nom apparaisse. Il faut donc fa-
briquer des badges, marquer des sacs,
tenir une comptabilité exacte de qui a
donné quoi. La pub va avec la charité !
« Le Canard enchaîné » — Mercredi 10 août 1994 — ©