Fiche du document numéro 22721

Num
22721
Date
Octobre 2011
Amj
Fichier
Taille
960655
Pages
12
Titre
Billets d'Afrique No. 206
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Dans ce numéro

dossier
Cameroun eleCtion présidentielle 2011

Un pays martyr
Depuis que la diplomatie française a été prise en flagrant délit de soutien à
dictature en Tunisie, le discours officiel a certes changé, mais en Afrique, les
autocrates du pré carré, soutenus depuis des décennies, sont toujours là. Leur
doyen, le Camerounais Paul Biya, est en place depuis vingt-neuf ans et brigue un
nouveau mandat lors d’une élection à un tour, le 9 octobre.
Lire page 6 à 11

Sommaire
ËP. 2 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE
Francs CFA, réunion au sommet à Paris
– La fin de la politique de stabilité ?
– Licorne dans le champs de l’enquête de la
CPI ? – Obiang débouté –

ËP. 1 & 3 EDITO SECRET DE POLICHINELLE
ËP. 4 WIKILEAKS Les coupes franches
du monde
Début septembre 011, Wikileaks publiait
l’intégralité des 50 000 télégrammes
diplomatiques américains en sa possession.
Les cinq grands journaux partenaires

Le volet français du
scandale de la BEAC
Nouvel exemple de
l’étanchéité entre affaires
judiciaires françaises et
affaires africaines, le volet
français du scandale de
la Banque des Etats de
l’Afrique centrale semble au
point mort. Les documents
publiés par la BEAC et les
câbles américains laissent
pourtant deviner une
nouvelle affaire Elf.
Lire page 5

avaient alors réagi en dénonçant cette
publication, jugeant qu’elle mettait en
danger la vie de sources citées dans ces
câbles. Pas si sûr !

ËP. 5 Le volet français du scandale de
la BEAC
Le volet français du scandale de la BEAC
semble au point mort. Les documents
publiés par la BEAC et les câbles
américains laissent pourtant deviner une
nouvelle affaire... grosse comme Elf ?

ËP. 6 à 11 CAMEROUN Dossier élections
présidentielle 2011 du 9 octobre
­ Un pays martyr
­ La guerre d’indépendance : une histoire
toujours taboue
­ Biya, un président inamovible
­ Achille Mbembe : “aucune alternance

Secret de polichinelle
Dans une interview fracassante au Journal du Dimanche, Robert Bourgi révèle que
des présidents d’États africains ont remis des mallettes de billets à des hommes
politiques français. Dans le flot de commentaires suscités par ces révélations,
revient comme une antienne le qualificatif de « secret de Polichinelle » : mais voyons
tout le monde le sait ! Qui est exactement ce « tout le monde » ?
Suite page 3

Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 206 Octobre 2011 - 2,30 euros

possible au Cameroun”.
­ Le Cameroun des entreprises françaises

ËP. 12 Rwanda, boulet moral pour Juppé
A LIRE SUR SURVIE.ORG
­ Pétrole et migrations, enjeux franco­
italiens après Kadhafi
­ Le collectif pour l’audit des créances
françaises et européenne de la Tunisie

w w w. s u r v i e . o r g

En bref
Franc CFA : réunion
au sommet... à Paris
La Françafrique, ça n’est pas que des
mallettes. Ce sont aussi des mécanis­
mes institutionnels de domination: le
19 septembre, les ministres des Finances
des quinze pays de la zone franc et des
gouverneurs des banques centrales de la
zone, étaient réunis à Bercy sous le haut
patronnage de deux ministres français,
François Baroin et Henri de Raincourt.
Alors que les peuples d’Europe réalisent
leur manque de souveraineté monétaire
depuis la création d’une Banque centrale
européenne indépendante du pouvoir
politique, l’ingérence française dans
l’administration du franc CFA semble
toujours loin d’être remise en cause.
Le communiqué lénifiant qui a suivi
cette réunion que «les ministres et les
gouverneurs ont exprimé leur confiance
dans les mesures prises pour garantir la
stabilité financière et la croissance dans
la zone euro» et que «les participants se
sont félicités de l’avancement des travaux
du G20 sous la présidence française».
On imagine en effet sans peine tous ces
ministres, s’autorisant courageusement à
appuyer la politique de Nicolas Sarkozy
vis à vis des partenaires européens ou de
ce club fermé qu’est le G20, en présence
de deux ministres français eux-mêmes le
doigt sur la couture du pantalon.

des peuples arabes, leur aspiration à la
liberté permet de s’appuyer sur cette
aspiration pour couper définitivement
avec cette stabilité qui nous mettait en
permanence en contradiction entre les
valeurs que nous devions défendre et
la réalité que nous devions assumer.
Aujourd’hui, il y a une opportunité de
faire concilier la réalité et les valeurs.»
De manière plus explicite, la stabilité a une
fâcheuse tendance à impliquer la longévité
des différents régimes dictatoriaux,
comme par exemple au Togo, au Gabon,
au Tchad ou au Cameroun.
Encore très récemment, c’était effec­
tivement l’argument avancé pour justifier
la coopération militaire et policière avec
des régimes non démocratiques (cf. La
coopération militaire française change
de nom, pas de logique, Victor Sègre in
Billets d’Afrique 181, juin 2009).
L’élection présidentielle camerounaise du
9 octobre permettra de mesurer la réalité
de ce nouvel engagement présidentiel.
Comment réagiront les autorités françaises
en cas de réelection de Paul Biya, stable
depuis 29 ans ?...

Après la fin de la
Françafrique, la fin
de la doctrine de la
stabilité ?
Lors de la dix-neuvième conférence des
ambassadeurs de France, début septembre
à Paris, le président Sarkozy s’est fendu
d’une nouvelle promesse progressiste.
Après avoir promis, lors de la campagne
présidentielle la fin de la Françafrique et
de ses «réseaux d’un autre temps» – avec
les résultats qu’on connaît – c’est la fin
de la doctrine de la stabilité à laquelle le
président Français s’attaque.
«Ce qui est nouveau, après des décennies
pendant lesquelles la stabilité des régimes
en place primait, à l’Est comme au Sud
de l’Europe, c’est la volonté de la France
d’accompagner avec détermination le
mouvement des peuples vers la démocratie.
Pendant des années, notre diplomatie
– et j’en prends ma part – a été organisée
autour du mot «stabilité». Et autour
du mot «stabilité», la France a eu des
rapports avec des régimes qui n’étaient
pas des exemples de démocratie. Le réveil

Licorne dans le
champ de l’enquête
de la CPI ?
Par un communiqué du 3 octobre, la Cour
pénale annonçait le lancement d’une
enquête en Côte d’Ivoire. Mais alors que
le procureur avait limité sa demande aux
seuls événements suivant les élections de
novembre 2010, la chambre préliminaire
va plus loin, en lui demandant d’enquêter
sur l’ensemble des crimes qui auraient pu
être commis depuis 2002.
Les dépêches d’agence annonçant la
nouvelle ne semblent pas l’avoir remarqué,
en titrant un peu vite «La CPI va enquêter
sur les violences post-électorales en Côte
d’Ivoire» mais c’est bien sur l’ensemble
de la crise ivoirienne que portera donc

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2011 n No 206

l’enquête. Et cette crise trouve ses racines
bien avant les élections de 2010...
Petite question: des militaires français
pourraient-ils alors être incriminés
pour avoir ouvert le feu sur la foule
rassemblée devant l’hôtel Ivoire en 2004?
Si la France a invoqué le fameux article
124 pour protéger ses ressortissants
de toute poursuite pendant sept ans
après la ratification du traité de Rome
– reconnaissant ainsi la Cour pénale
internationale – cet article n’offre une
impunité que pour les crimes de guerre...
Or en 2004, la France était-elle en guerre
en Côte d’Ivoire ? Tout est une question
de qualification, puisque les crimes contre
l’humanité ne sont pas couverts par cette
impunité.
Au-delà des faits et de leur qualification, il
faudra aussi que le procureur fasse preuve
d’impartialité et que sa curiosité s’étende
à l’ensemble des protagonistes...

Obiang débouté,
l’affaire des biens
mal acquis renforcée
Le 30 novembre, la justice déboutait le
président équato-guinéen de sa plainte
en diffamation contre le CCFD-Terre
Solidaire et les auteurs du rapport sur les
biens mal acquis (BMA). Teodoro Obiang
se plaignait tout particulièrement des
passages du rapport indiquant qu’il avait
«installé un véritable régime autoritaire»,
que son clan avait amassé une fortune
«estimée entre 500 et 700 millions
de dollars» qui «proviendrait du
détournement de la rente pétrolière».
Les avocats du président Obiang
déploraient à la sortie du procès le climat
actuel en France, «défavorable aux
chefs d’états africains». Il faut dire que
dans les jours précédents ce jugement,
un luxueux hôtel particulier, avenue
Foch, soupçonné d’appartenir à Obiang,
avait été perquisitionné par les juges en
charge de l’instruction de l’affaire des
BMA. Quelques jours plus tard, une
saisie spectaculaire de voitures de luxe lui
appartenant avait aussi eu lieu.
Pour le tribunal, les précautions dans les
formulations, la richesse des témoignages
et des références du rapport incriminé ont
démontré la bonne foi des rédacteurs du
rapport. Par ailleurs, fait rare, le tribunal
condamne le président équato-guinéen
à verser 2500 euros à chacun des quatre
prévenus, pour l’aspect abusif de la
plainte. «C’est à bon droit que dans les
circonstances de l’espèce, les prévenus
relaxés invoquent l’abus de constitution
de partie civile qui se trouve caractérisée,
compte tenu de la présentation qui a été

Éditorial
faite dans ce rapport des plaintes déposée
en France et en Espagne à propos des
biens dits «mal acquis», dont il était
légitime de rendre compte au regard des
exigences de l’information du public sur
des questions d’intérêt général supérieur,
s’y mêlerait-il une part de subjectivité
ou d’esprit militant, laquelle mérite en
démocratie d’être admise et préservée ».
Espérons toutefois, si Teodoro Obiang
payait cette somme, qu’elle ne serait pas
prélevée aux dépens du peuple de Guinée
Équatoriale. Rien n’est moins sûr...
En attendant, l’affaire des biens mal
acquis connaît un développement plus
proche des milieux politiques français
avec l’audition le 6 octobre de Robert
Bourgi dans l’affaire des biens mal acquis.
peut-être une surprise pour le bavard
avocat, qui croyait pouvoir se limiter à
de pittoresques révélations sur des faits
anciens donc prescrits ?

Billets d’Afrique
On a beaucoup parlé ces dernières semaines
d’une des pratiques les plus vulgaires de
la Françafrique: le financement occulte
de la vie politique française.
Ah, ces fameuses mallettes bourrées de
billets ! Laurent Joffrin faisait la moue sur
France Info imaginant mal les hommes
politiques faire des petits tas de billets à
l’Elysée. Trop grossier peut-être? Pour
le directeur de la publication du Nouvel
Obs, la question relève plus de la forme
que du fond. Qu’importe finalement que
la valse des mallettes soit un secret de
polichinelle (lire ci-contre), qu’elle révèle
une corruption au plus haut sommet de
l’Etat et le pire, qu’elle dure, au vu et au
su de n’importe quel citoyen faisant un
peu de recherche.

Mais pourquoi donc l’association Survie a
décidé de choisir Billets d’Afrique comme
titre de sa publication mensuelle? La
têtière ci-dessus est illustrée d’un de ces
porteurs de valises à billets. Elle date du
1er numéro en...1993.

Secret de polichinelle
Suite de la page 1
Certainement pas le peuple français, qui en est encore à attendre que son quotidien
« de référence » ou son journal télévisé lui fasse partager ce «secret». Reconnaissant
par ces mots que ce secret n’en était pas un pour eux, les journalistes et autres
experts médiatiques, avouent qu’ils sont les polichinelles en question, marionnettes
dont la mission véritable est de maintenir les secrets du pouvoir à l’abri des yeux de
l’opinion1.
On me rétorquera que savoir ne suffit pas, qu’il faut des preuves pour formuler de
pareilles assertions, et que d’ailleurs les politiques nommément désignés par Bourgi
ont annoncé qu’ils porteraient plainte contre lui pour diffamation. Bien sûr ! Mais n’estce pas précisément le rôle d’un journaliste digne de ce nom, quand il a connaissance
de pareils bruits, que d’enquêter, d’interroger le pouvoir, de traquer la vérité ? C’est
ce que fait le journaliste Benoît Collombat
enquêtant sur les affaires de Bolloré au
Cameroun, relevant, à ses risques et périls,
l’honneur d’une profession où la journaliste
russe Anna Politkovskaïa ne voyait plus
qu’une «troupe de cirque chargée de
distraire l’opinion ».
Quand donc ces polichinelles de l’infospectacle ont-ils été capables de consacrer
aux scandales de la Françafrique le
traitement qu’ils méritent ? L’affaire Bourgi,
comme le livre de Péan, La République
des mallettes, sont peut-être l’effet d’un
règlement de comptes entre initiés ; mais ce
qu’ils mettent au jour, ce sont la corruption de l’État français et la cause de l’agonie
des peuples africains, dont ces polichinelles se font les complices par leur œuvre de
désinformation. Car sur cette affaire, ils vous asséneront ce qu’ils vous ont toujours
affirmé, qu’il s’agit là des derniers soubresauts d’un système mafieux déclaré mort
il y a plus de quinze ans, après n’avoir jamais existé. Gageons en effet que l’affaire
Bourgi fera long feu, comme bien d’autres avant elles. Elle ne permettra pas de lever
le tabou suprême, celui qui protège les arcanes de la politique africaine de la France.
Nous retomberons, nous sommes déjà retombés, dans l’infotainment, l’info-spectacle
téléguidée et périmée, témoin le dernier titre, présenté comme «bombe» : La France a
fourni un 4X4 à Kadhafi en 2008 (Médiapart, 19 septembre.) Mais qui dira comment, à
quel prix, par quels intermédiaires, la France a vendu des hélicoptères anti-émeutes à
la dictature trentenaire du Cameroun (Billets d’Afrique n° 170, mai 2008) ? Ceux-ci sont
utilisés pour maintenir la population dans la terreur et garantir la réélection frauduleuse
du potentat, le 9 octobre prochain, dans le silence des médias. Qui demandera à Michel
Rocard combien il reçoit pour poursuivre de ses assiduités Paul Biya, qui peut compter
aussi sur l’amitié de Juppé et de Toubon ? Rocard soutient qu’il s’affaire au Cameroun
pour éviter la guerre civile. Ce n’est que grâce à l’ignorance totale où nos polichinelles
maintiennent l’opinion que ce mensonge peut être impunément proféré.
Au contraire les régimes protégés par la France en Afrique sont fondés sur les haines
ethnistes2, attisées comme instruments de division du peuple. Mille faits en témoignent,
le cas le plus tragique étant celui du génocide des Tutsi en 1994 au Rwanda, le plus
récent celui de la Côte d’Ivoire, où se poursuit sans bruit l’épuration ethnique. Le maître
mot de ce que les Français connaissent de l’Afrique ce n’est pas secret de polichinelle,
c’est : motus et bouche cousue.

Odile Tobner

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Un commentaire ? Une réaction ? Une
suggestion ? Vous pouvez nous écrire à
l’adresse suivante : bda@survie.org

1 - Un exemple récent : le quotidien de référence Le Monde a censuré les câbles de l’ambassade américaine
au Cameroun faisant état de possibles détournements de fonds de la Banque des États d’Afrique Centrale au
profit d’hommes politiques français. Pour avoir connaissance de ces informations, le lecteur français n’avait
qu’à lire le quotidien espagnol El Païs.
2 - Cf Wikileaks Cameroun : Confidences du ministre de la justice Ahmadou Ali à l’ambassade des USA
sur les groupes à qui le pouvoir doit revenir.
No 206 n Octobre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Wikileaks

Les coupes franches du Monde
Début septembre 2011,
Wikileaks publiait l’intégralité
des 250 000 télégrammes
diplomatiques américains
en sa possession. Les cinq
grands journaux partenaires
avaient alors vivement réagi
jugeant qu’elle mettait en
danger la vie de sources citées
dans ces câbles.

L

’accord de Wikileaks avait, en effet,
pour objet principal, de censurer
les passages permettant d’identifier
ces personnes. Le texte intégral des câbles
étant aujourd’hui disponible, on se rend
compte que Le Monde, contrairement à ses
homologues, est allé bien au-delà de cette
précaution en coupant des pans entiers
traitant de la diplomatie française en Afrique,
C’est le cas, par exemple, d’un télégramme
du 7 avril 2009 (09PARIS504) relatant une
discussion de Bruno Joubert, alors conseiller
diplomatique de Sarkozy, sur le sujet de la
tournée africaine que le président français
venait d’effectuer. La totalité du paragraphe
concernant la coopération entre le Rwanda
et la république du Congo a été supprimée
par Le Monde. Nul nom ou source à
protéger: la France y « salue la coopération
militaire grandissante entre les deux pays»,
proposant d’initier un volet économique
«par l’investissement [...] dans des projets
de développement»... Un peu plus sensible
pour la diplomatie française, le fameux
«partage des ressources» de la RDC avec
le Rwanda qu’avait évoqué Sarkozy plus
tôt dans l’année: «Joubert a évoqué les
réactions très sceptiques quand il est apparu
que les Français voulaient favoriser une
sorte d’exploitation commune des richesses
de l’est de la RDC, et il a regretté que cela
ait suggéré une atteinte à la souveraineté. La
France ne prévoyait aucune interférence de
ce genre mais souhaitait faire travailler les
deux côtés pour leur intérêt mutuel »... Une
bonne volonté toute diplomatique que Joubert
propose de traduire plus concrètement par
la création d’une «zone franche le long de
la frontière», ce qui ressemble fort à une
manière d’officialiser la sortie sauvage et le
pillage des minerais de cette région instable,
où les services de douanes sont déjà «contreperformants» selon l’euphémisme de la
direction générale des douanes de la RDC
en 2010. On sait que l’idée de Sarkozy avait
provoqué un tollé légitime en RDC et ailleurs
– le contraire eût été étonnant ! – alors que
le rapprochement franco-rwandais était

secrètement en cours. Dans ce contexte, on
peut regretter la coupe du Monde alors que
le deal business du couple franco-rwandais
est susceptible de se faire sur le dos de la
justice et de la vérité historique quant aux
responsabilités françaises dans le génocide
des Tutsi d’une part et de l’implication
de l’armée rwandaise en RDC dans des
massacres de grande ampleur d’autre part.

La Mauritanie maltraitée

Le Monde y a également expurgé la référence
à un autre câble relatant séparément la partie
de la conversation avec Joubert portant sur la
Mauritanie et Madagascar.
Ainsi, le journal publie un câble du 18 juin
2009 intitulé Mauritanie: la France voit
Abdallahi comme un obstacle (09PARIS815)
en l’amputant de la moitié de son contenu.
A l’époque, la France et les États-Unis
participent tous deux au groupe de médiation
à Dakar , après le putsch du général Aziz qui a
renversé le président élu Abdallahi. La France,
qui dans un premier temps avait condamné le
putsch, œuvrera activement à la légitimation
des putschistes, jusqu’à cautionner l’élection
frauduleuse du général Aziz.
Le passage supprimé par Le Monde
détaille l’insistance avec laquelle Romain
Serman, conseiller Afrique de l’Élysée,
tente d’influencer les Américains pour
qu’ils acceptent d’écarter Abdallahi du
processus de négociation. Il présente le
président renversé comme «intransigeant»,
manœuvrant pour détourner les négociations
à son avantage et son comportement pourrait
même «laisser une faille dans la structure
de sécurité». A l’inverse, pour Serman, le
général putschiste serait attaché à la sécurité,
et aurait «fait d’importants compromis qui
pourraient permettre d’avancer». Serman
annonce clairement : si Abdallahi «reste
intransigeant, la communauté internationale
doit se préparer à le dire et à rechercher
l’application de l’accord de Dakar avec
ou sans la participation ou l’accord
d’Abdallahi».
Plus loin, Serman brandit la menace du
terrorisme islamiste dans le Sahel qui est
«virtuellement à nos portes», appuyant
sur la corde sensible des Américains. Ces
derniers opposent pourtant d’autres raisons
au blocage des négociations et ne semblent
pas vraiment convaincus du plaidoyer proputschistes de Serman. Deux semaines après
ce télégramme, un citoyen américain sera
assassiné dans la capitale mauritanienne.
L’acte est revendiqué par AQMI et même
si le coupable qui sera arrêté n’en a pas le
profil, cet attentat marquera un revirement
de la diplomatie américaine, qui cessera de
dénoncer le putsch.

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2011 n No 206

Là encore, la censure du Monde ne se justifie
par la protection d’aucune vie humaine. En
revanche, elle a pour conséquence d’occulter
le vrai visage de la politique française dans
la région : celle qui consiste à évincer un
président élu au profit d’une junte putschiste.

Madagascar découpé
Un télégramme du 23 septembre 2009,
portant sur un autre putsch, celui de
Madagascar, titré «Les Français soutiennent
un consensus politique menant aux élections»
(09PARIS848), a lui aussi été largement
amputé par Le Monde. Il a été presque
totalement vidé de son contenu. Dommage,
car on y apprenait qu’un des conseillers
Afrique de Sarkozy, Rémy Maréchaux, avait
«confié» aux diplomates américains que le
président déchu, Marc Ravalomana, tentait
de recruter des mercenaires y compris en
France. Réalité ou tentative de discréditer
un Ravalomana, «obsédé par son retour
au pouvoir»? Dans un autre passage,
Maréchaux indique que les suppositions selon
lesquelles la France était anti-Ravalomanana
sont très exagérées. Selon lui, elle y trouvait
son compte citant l’aide malgache sur le
dossier de Mayotte-Comores. Interrogé par
ses interlocuteurs américains sur la possible
livraison à la junte d’un avion militaire par
la France, Maréchaux répond ne pas avoir
connaissance d’un tel projet, le cas échéant
de n’y être pas favorable mais promettant
d’enquêter sur le sujet!
Il est intéressant, cependant, de noter que
pour ce câble comme pour celui concernant
la Mauritanie, Le Monde avait conservé les
passages relatant l’implication de l’avocat
Robert Bourgi dans ces deux pays. Bien
avant ses « révélations » sur les mallettes
à destination des politiciens français, cet
intermédiaire décrit comme «en perte
d’influence», motivé «uniquement par
ses propres intérêts» et au sujet duquel
les diplomates américains interrogeaient
fréquemment leurs homologues français ne
semblait pas constituer un sujet suffisamment
sensible pour être censuré.
Les coupes effectuées par Le Monde dans
le cadre de la collaboration avec Wikileaks
posent question. Les autres journaux
partenaires ont visiblement limité leur
censure à des noms ou à de courts passages,
protégeant effectivement des identités. Pour
le journal français, les motivations semblent
bien différentes. Une personne de Wikileaks
a bien confirmé l’attribution de ces coupes
au «quotidien de référence», mais nos
sollicitations auprès du journal pour en
connaître les justifications n’ont pas encore
abouti.
Mathieu Lopès

Le volet français
du scandale de la BEAC
Nouvel exemple de l’étanchéité
entre affaires judiciaires
françaises et affaires africaines,
le volet français du scandale
de la Banque des Etats de
l’Afrique centrale semble au
point mort. Les documents
publiés par la BEAC et les
câbles américains laissent
pourtant deviner une nouvelle
affaire... grosse comme Elf ?

R

evenons d’abord sur la partie émer­
gée du scandale de la Banque des
États d’Afrique centrale (BEAC). A
la mi-septembre 2009, Jeune Afrique publiait
un article intitulé «Exclusif: hold-up à la
BEAC». On y apprenait, d’une part que le
gouverneur de la banque avait placé, sans
se soucier des règles, 500 millions d’euros
à la Société générale de Paris, d’autre part
que des détournements d’argent avaient lieu
depuis longtemps au bureau parisien de la
BEAC. Le câble diplomatique américain
09YAOUNDE147 du 13/02/2009 rapporte
les confidences d’un vice-gouverneur de
la BEAC: les conditions du placement
DATI «sentaient la sale affaire», « il est
certain que [le gouverneur] a manigancé
cet arrangement pendant les rencontres en
marge du sommet de printemps de la Banque
mondiale à Washington.» Pour la Lettre du
Continent (03/02/2009), le gouverneur « ne
serait pas à l’origine de ce placement [...]
L’ordre serait venu de plus haut... ». Après
la découverte du placement frauduleux, son
retrait anticipé, fin 2008, coûtera 25 millions
d’euros à la banque centrale.

Bongo, parrain de la BEAC
Au sujet des détournements d’argent
récurrents au bureau parisien de la BEAC,
Jeune Afrique révélait qu’ils se sont montés
à près de 30 millions d’euros sur la période
2004-2008 et désignait un responsable:
«Les secrets d’État n’ont qu’un temps,
et celui-là n’aura pas résisté longtemps à
la disparition du «parrain» de la BEAC,
qui faisait régner sur l’institution une
omerta digne d’un clan sicilien : Omar
Bongo Ondimba». Mais le même câble
09YAOUNDE608 pointait dans une
direction supplémentaire: «Interrogé
sur ce que les officiels faisaient avec les
fonds volés [sic], l’officiel de la BEAC

répondit, “parfois ils le gardaient pour
eux-mêmes, parfois ils les envoyaient aux
partis politiques français” […] des deux
côtés, mais surtout la droite, spécialement
Chirac et y compris Sarkozy» […]
«Bongo était le président favori des
Français en Afrique» […] «C’est la
Françafrique classique». […] «La
Banque de France continue d’exercer
une influence énorme». Visiblement, on
a voulu charger le cercueil Bongo d’un
fardeau bien lourd. Bien postérieure à
l’article de Jeune Afrique, la publication
le 28 décembre 2010 par El Paìs de ce
télégramme aurait pu lancer le volet
français du scandale de la BEAC. Mais Le
Monde, partenaire de Wikileaks au même
titre qu’El Paìs, a délibérément choisi
de ne pas traiter ce câble, se retranchant
derrière ce commentaire en fin de câble:
«Le poste est incapable d’évaluer la
véracité des allégations selon lesquelles
des politiques français ont bénéficié des
pertes de la BEAC.» Mais en omettant la
fin du commentaire : «Mais c’est le type
d’affirmations – que la France encourage
et fait sa proie des dirigeants corrompus
dans la région – qui gagnera en crédibilité
dans l’opinion si, comme l’officiel de la
BEAC l’a prédit, l’histoire se répand
dans la presse.» Mais ce qui pourrait
s’apparenter à une nouvelle affaire Elf
pour la classe politique française n’a pas
éclaté. Pour cela, il faut ausculter les
comptes de la BEAC. Ceux dont la BEAC
dispose auprès des banques commerciales
(Société générale et BNP Paribas) ont
été audités en 2009, révélant 25 millions
d’euros de détournements avérés entre
2004 et 2008. Mais, selon la BEAC ellemême, les détournements remontent au
moins au début des années 2000 et avaient
été constatés par des rapports internes dès
2001. Suite à cette audit, il y a eu des
arrestations à Libreville, des têtes sont
tombées au sein du bureau parisien et du
siège de la BEAC à Yaoundé. La BEAC
a déposé deux plaintes contre X auprès du
TGI de Paris, relevant à la fois du pénal
et du civil, « pour vols, escroqueries, faux
et usage de faux » concernant les comptes
auprès de la Société générale et de BNP
Paribas. Le rapport du 24 octobre 2009 du
comité d’audit de la BEAC note qu’«il
existe de forts soupçons de complicité
interne [dans ces deux banques], d’une
part en raison de la réaction de la Société
générale qui a fermé unilatéralement

le compte du Bureau extérieur fin 2007,
et des retraits d’espèces importants et
fréquents qui auraient dû attirer l’attention
des chargés de clientèle.» Selon ce
même rapport, parmi les principaux
bénéficiaires des détournements figure la
franco-congolaise Marie-France Robert,
secrétaire du gouverneur délégué au
bureau parisien. Mais le rapport note que
«Mme Robert est installée au Maroc
depuis début 2009 et semble pour l’instant
hors d’atteinte. »

Des Français dans la combine
Les implications françaises sont confirmées
par un autre câble diplomatique américain
(09PARIS1610, du 02/12/2009) relatant
cette fois-ci la confession de Stéphane
Gruenberg (toujours) sous-directeur
Afrique centrale au Quai d’Orsay et qui
«prédit qu’on débouchera finalement sur
des inculpations (comprenant sans doute
des citoyens français)».
Mais le point le plus obscur de cette affaire
est de savoir ce qu’il est advenu du dixneuvième point du plan d’action structurel
adopté par la BEAC en décembre 2009
sous la pression du FMI qui avait, pour
un temps, suspendu ses programmes
avec les états membres de la BEAC. Ce
point 19 demande la création d’un audit
spécifique sur le «rapprochement du
compte bancaire du Bureau extérieur
et du Compte d’opérations de la BEAC
auprès du Trésor français conformément
aux recommandations du Comité d’Audit
du 18-23 mai 2009 (Article 5.11)» et l’
«analyse du compte de la BEAC ouvert
dans les livres de la Banque de France,
conformément aux recommandations du
Comité d’audit du 19-24 octobre 2009
(Article 3.7.2).» Cet audit n’a, à notre
connaissance, jamais eu lieu. Si l’on
en croit les documents sur le site de la
BEAC, il s’est fondu – jusqu’à dispraître
totalement! – avec l’audit comptable du
siège de la BEAC (point 2 du plan d’action
structurel).
Pour donner une idée des sommes en jeu
sur ces comptes, fin 2008, 11 milliards
d’euros, c’est-à-dire 92% des actifs de
la BEAC se trouvaient sur les compte
d’opérations et compte spécial de
nivellement au Trésor public français.
Sur l’exercice 2008, les intérêts produits
par ces deux comptes se sont élevés à
76 millions d’euros.
Rafik Houra

No 206 n Octobre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Dossier
Cameroun Election présidentielle 2011

Cameroun, pays martyr
Depuis que la diplomatie
française a été prise en
flagrant délit de soutien
à dictature en Tunisie, le
discours officiel a certes
changé, mais en Afrique,
les autocrates du pré
carré, soutenus depuis des
décennies, sont toujours là.
Leur doyen, le Camerounais
Paul Biya, est en place
depuis vingt-neuf ans et
brigue un nouveau mandat
lors d’une élection à un tour,
le 9 octobre.

I

l paraît qu’il y a une élection
présidentielle au Cameroun le 9 octobre
prochain. Il paraît qu’il y a une vingtaine
de candidats qui s’y présentent. Il est difficile
de le croire quand on arpente les rues de
Yaoundé ce 26 septembre. Sur tous les
panneaux, dans tous les quartiers, s’étale la
même et unique image, celle de Biya. Tous
les journaux, du quotidien gouvernemental
aux titres de la presse privée, sans compter
les feuilles apparues pour l’occasion et les
magazines en couleur et papier glacé qui
ont poussé comme des champignons, tous
offrent la même publicité pour Biya, qui
a même envahi les cityphones de Camtel.
On imagine les milliards de francs CFA
qui ont été engloutis dans cette exhibition
mégalomane inondant le Cameroun du nord
au sud et de l’est à l’ouest.
Les ministères sont vides. Leurs occupants
ont été priés d’aller faire campagne dans
leurs villages respectifs. Selon le nombre
de voix qu’il y aura chez eux pour Biya, ils
seront reconduits ou chassés.
Le seul résultat admissible est donc le
100%. Un hurluberlu candidat a été chassé
de Mvoméka, le village du président, où il
prétendait commencer sa campagne. Un
autre s’est vu interdit de parole à Yaoundé.
Cela ne fait que de petits échos, qu’on glane
au détour d’une publication parmi cent
autres.
La télé d’État ne parle, du matin au soir,
que d’un candidat unique. On a été accablé
du compte-rendu du congrès du parti au
pouvoir et les journaux se sont appliqués
à commenter les discours d’ouverture et
de fermeture, aussi ronflants et aussi creux
l’un que l’autre, résonnant d’un vide sidéral,

prononcés par l’occupant du trône. Ces
discours, rédigés vraisemblablement par
une agence de communication parisienne,
Patricia Balme, communicatrice attitrée, ou
Euro RSCG, n’ont pas le plus petit rapport
avec une réalité camerounaise quelconque.
On nage dans la fiction.
Pendant ce temps-là, pourtant, la ville
exprime éloquemment la plus implacable
condamnation du régime qui pèse sur le
Cameroun, depuis trente ans sous Biya,
depuis plus de cinquante ans avec son maître
et prédécesseur Ahidjo.
Ainsi, entre six heures du matin et huit
heures du soir, on ne peut guère circuler
en voiture sans se trouver paralysé dans de
gigantesques embouteillages. Il y a à peu
près autant de voies de communication
qu’en 1940. Sans transports en commun, les
habitants s’entassent dans des multitudes de
taxis et leurs déplacements sont réduits au
strict minimum. Les piétons s’aventurent
sur des trottoirs défoncés ou absents. Vous
pouvez vivre des années dans un quartier
sans avoir jamais vu l’autre bout de la ville
qui est sur une autre planète. S’y aventurer
vous coûtera bien une journée entière.

150 élèves par classe
Il est vrai que vous avez du temps à perdre
parce que seul un Camerounais de vingt à
soixante ans sur cinq a un véritable emploi.
Les autres végètent dans ce qu’on appelle
l’informel, qui consiste à vendre tout et
n’importe quoi: trois gousses d’ail, quelques
étuis de mouchoirs en papier. Les files de
voitures immobilisées avec leurs occupants
sont arpentées par des escouades de jeunes
qui offrent des panoplies d’objets les plus
improbables. Parmi ces jeunes, on trouve
des diplômés de l’enseignement supérieur
aussi bien que des analphabètes que leurs
parents n’ont jamais pu envoyer à l’école,
faute de moyens. Le pays cumule le manque
de débouchés et le manque d’éducation.
La scolarisation est en recul. Ses conditions
se sont détériorées. Les classes des écoles
publiques en zone urbaine voient se relayer
deux groupes de cent cinquante élèves
chacun, un le matin, un l’après-midi, pour
une cinquantaine de places assises avec
pupitre. Les enfants du couple présidentiel
sont eux au collège en Suisse.
La santé publique n’est pas en reste. Son
niveau ne cesse de se dégrader. Les soins et
les médicaments sont payants. La mortalité
infantile est de 136 pour mille à cinq ans
(48 pour mille au très pauvre Botswana).
Le paludisme, première cause de mortalité

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2011 n No 206

dans la population, ne recule pas. Alors
que des pays très pauvres ont mis en place
depuis des années la distribution gratuite
de moustiquaires imprégnées, limitant
notablement le taux d’infestation paludéenne,
le Cameroun vient d’annoncer une première
distribution. La majeure partie du stock
à distribuer a été détournée et revendue
dans les pays voisins. La séroprévalence
du VIH chez les adultes de 15 à 49 ans se
situe encore autour de 5% et seules 20% des
femmes enceintes séropositives ont accès
au traitement antirétroviral pour prévenir
la transmission du VIH chez leur bébé.
Pourtant, la fondation Chantal Biya, épouse
du chef de l’État, recueille depuis des années
des fonds colossaux sur le marché mondial
des ONG et milliardaires donateurs.

95% des Camerounais
hors-jeu
Avec vingt millions d’habitants pour un
pays à peu près grand comme la France, le
Cameroun dispose des ressources les plus
abondantes, en eau, en terres cultivables, en
minerais précieux, en pétrole. Ces richesses
font le bonheur des multinationales et
engendrent de juteux profits qui s’envolent
dans les paradis fiscaux. Une oligarchie
politique s’engraisse des commissions
prélevées sur les contrats de traite. Aucun de
ces deux termes de l’équation camerounaise
ne tient à ce que change quoi que ce soit.
Le troisième terme, c’est-à-dire 95 % de la
population, est hors-jeu.
Incommodé par les vertueuses recom­
mandations des grands États, qu’inquiète
une situation de plus en plus explosive, le
pouvoir lutte pied à pied pour vider de son
sens chaque timide initiative en faveur de la
transparence et de la démocratie. Il a déployé
les grands moyens pour débaucher les
petites vertus du discours de la moralisation
publique.
Ainsi Pauline Biyong, un des membres
d’Elecam supposés indépendants, qui s’était
fait remarquer par des appels à la fin du
système Biya, a-t-elle récolté le mirifique
marché de l’affichage pour Biya. C’est la
plus voyante des trahisons mais ce n’est pas
la seule. L’opposition quémande les miettes
pour faire de la figuration dans le grand
Barnum de l’autocélébration du pouvoir.
Le discours officiel français dans tout ça? Le
summum de la dérision tranquille: «C’est
au peuple camerounais de choisir son
destin.» Malgré les hélicos français antiémeutes? Chiche !
Odile Tobner

Le Cameroun en
quelques chiffres…
Population : environ 20
d’habitants en 2011
Population de -15 ans : 41,9%
Population urbaine : 56%
Espérance de vie : 50,4 ans

millions

Paul Biya est seulement le deuxième
président du Cameroun depuis son
accession à l’indépendance en 1960. A
78 ans, il est au pouvoir depuis 1982,
après avoir été Secrétaire général de
la présidence puis Premier ministre de
Ahmadou Ahidjo, donc dans les arcanes
du pouvoir depuis 1962. Il «dirige» le
Cameroun depuis l’Intercontinental de

Genève, palace suisse qu’il occupe une
grande partie de l’année. Biya préside
tout au plus un conseil des ministres
chaque année. Son gouvernement
pléthorique compte près de soixante-dix
ministres.
La loi de Finances autorisait le président,
jusqu’en 1994, «en cas de besoin, à
prélever et à affecter par décret à un
compte spécial hors budget tout ou partie
des résultats bénéficiaires des entreprises
d’État».
Selon L’Événement du Jeudi (22 mai
1997), «l’évaporation de 2,3 milliards
de francs français [350 millions d’euros]
pour la période 1988-1993, ainsi que
l’évasion fiscale hors du Cameroun, de
20 milliards de francs français [3milliards
d’euros] entre 1988 et 1993 donne une
idée des sommes détournées».

La guerre d’indépendance : une
histoire toujours taboue
Difficile de comprendre le
Cameroun contemporain sans
l’examen de son accession
à l’indépendance en 1960.
Un processus que Pierre
Messmer, haut-commissaire
de la France à Yaoundé
entre 1956 et 1958, résuma
ainsi : « La France accordera
l’indépendance à ceux qui la
réclamaient le moins, après
avoir éliminé politiquement
et militairement ceux qui
la réclamaient avec le plus
d’intransigeance. »

T

erritoire placé sous la tutelle des
Nations unies au sortir de la Seconde
Guerre mondiale, le Cameroun
n’était pas à proprement parler une
«colonie». Ce statut juridique particulier
offrait théoriquement plus de droits aux
populations locales et donnait à l’ONU
un droit de regard sur la gestion du pays
par les puissances administrantes (France
et Grande-Bretagne), lesquelles s’étaient
engagées en signant les accords de tutelle à
amener le pays à «l’auto-gouvernement»
ou à «l’indépendance». Cette configuration
eut une double conséquence : elle favorisa
l’émergence, au sein des populations
camerounaises, d’un très fort mouvement

populaire qui revendiquait l’application
effective des droits qui leur étaient
reconnus, ce qui eut pour effet – deuxième
conséquence – de durcir la position de la
France, principale puissance administrante,
qui n’avait nullement l’intention de respecter
ses engagements internationaux. Dès lors,
la tension ne cessa de monter, au cours
des années 1950, entre l’administration
française et l’Union des Populations du
Cameroun (UPC), le principal mouvement
indépendantiste du pays. Ce parti fut
même arbitrairement interdit en juillet
1955 lorsque l’administration coloniale lui
imputa la responsabilité de l’explosion d’un
vaste mouvement de protestation sociale
quelques semaines plus tôt (mai 1955).
Cet affrontement dégénéra en conflit armé
à partir de décembre 1956, lorsque le
haut-commissaire Pierre Messmer décida
d’organiser des élections – largement
truquées – sans procéder au préalable
à la relégalisation de l’UPC, pourtant
reconnue dans les rapports secrets français
comme le seul véritable parti politique
au Cameroun. L’idée de Messmer était
de faire «démocratiquement» valider
l’exclusion de l’UPC de la scène politique
et de faire « électoralement» triompher les
adversaires les plus farouches de la cause
nationaliste. Le paradoxe étant qu’il fallait
en outre, pour couper l’herbe sous le pied
de l’UPC, convertir les anti-nationalistes
à la cause de l’«indépendance», mais à
une indépendance pro-française. Ainsi
furent jetées, avant 1960, les bases du néo-

colonialisme français au Cameroun.
Pour faire échouer ces manœuvres, les
nationalistes camerounais n’eurent d’autres
choix que d’organiser la résistance armée,
à l’instar de ce qu’avaient entrepris les
Vietnamiens et les Algériens quelques
années plus tôt. Une véritable guerre se
déroula au Cameroun entre 1956 et la fin
des années 1960. L’armée française se
déploya en Sanaga Maritime à partir de
1956 et dans l’Ouest-Cameroun à partir de
1959 pour mater les populations insoumises.
Avant comme après l’«indépendance», des
centaines de milliers de personnes furent
arrachées à leurs villages et placées dans
des «camps de regroupement» militarisés.
De vastes campagnes de propagande furent
organisées pour obliger les populations
à rejeter les «idées subversives». Des
milices locales furent mises sur pied pour
traquer les «rebelles» upécistes. La torture
fut pratiquée de façon systématique et des
campagnes de bombardements aériens
furent organisées. Selon diverses sources,
ce conflit fit plusieurs dizaines de milliers de
morts et, devenus routiniers, les dispositifs
guerriers mutèrent progressivement en
dictature. Cette guerre n’a jamais été
reconnue, ni par la France ni par les
autorités officielles camerounaises qui ont
bénéficié de l’écrasement des nationalistes
camerounais. En déplacement à Yaoundé en
2009, le Premier ministre français François
Fillon balaya ces événements en parlant de
«pure invention».
Augustin Mensah

No 206 n Octobre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Dossier
Cameroun Election présidentielle 2011

Biya, un président inamovible
« Le président Biya ne
prend le pouvoir qu’avec le
soutien d’Elf pour contenir
la communauté anglophone
de ce pays » expliquait Loïk
Le Floch-Prigent1 en 1996.
Il s’est ensuite maintenu
au pouvoir avec l’aide des
autorités françaises.

E

n réalité, c’est surtout en 1992,
qu’Elf a apporté un soutien financier
déterminant à Biya qui lui a permis
de rester au pouvoir face à l’anglophone
Fru Ndi. L’armée française aida ainsi
activement Biya à rester au pouvoir : « En
1993, elle a fourni au régime 50 millions de
francs de matériel de répression… En février
1994, les services français ont déjoué un
projet de coup d’État au stade ultime de sa
préparation. Le chef de la DGSE, le général
Jacques Dewatre, a été chargé de “déminer”
l’armée camerounaise… Fin 1999, l’armée
camerounaise était encore conseillée
et encadrée par plus de cent officiers et
sous-officiers français». C’est cette armée
bien encadrée qui assassina, en 2000 et
2001, plus d’un millier de personnes: le
«commandement opérationnel» institué par
Biya pour lutter contre le grand banditisme
dans la région de Douala, procède alors
à des rafles et plus de mille personnes

disparaissent ou sont tuées2. Les militaires
incriminés n’ont jamais été condamnés,
sans que ça émeuve grand monde en France.
Il faut dire que Biya dispose de réseaux de
tout bord: des socialistes Michel Charasse
et Michel Rocard aux chiraquiens Alain
Juppé et Jacques Toubon, en passant par
l’avocat électron libre Jacques Vergès,
proche de la première dame Chantal Biya,
les visiteurs du palais appartiennent à
différents cercles d’influence. Ce soutien
se traduit également par la traditionnelle
validation de farce électorale. Ainsi, en
1997, à la suite de législatives truquées,
l’État français finance tout de même
l’élection présidentielle boycottée par
les opposants réels, pour 730 millions de
francs, et coopère techniquement pour
crédibiliser les résultats d’une élection
sans valeur démocratique. Depuis, les
dirigeants politiques français ont toujours
avalisé les différents scrutins et tenté
d’offrir à Biya le semblant de légitimité
qui lui manque. Le Premier ministre
François Fillon s’est par exemple rendu en
visite officielle au Cameroun du 20 au 22
mai 2009, avec les ministres Eric Besson,
Alain Joyandet, Jean-Marie Bockel,
Hervé Novelli, pour signer de nouveaux
accords, notamment dans les domaines du
partenariat de défense, des migrations et
du développement. Plus récemment, début
juillet 2011, Henri de Raincourt, ministre
de la coopération, s’est lui aussi rendu au
Cameroun pour y délivrer son message

Défilé du 14 juillet 2010, Paul Biya à la droite de Nicolas Sarkozy
 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2011 n No 206

sur les élections : «La France, de la
manière la plus solennelle qui soit, affirme,
et personne ne peut prouver le contraire,
qu’elle n’a pas de candidat. La France fait
confiance à la démocratie, à la sagesse des
peuples, pour se choisir les représentants
qu’elles désirent, c’est-à-dire, le président,
la majorité au parlement, etc. La France, en
la matière, ne s’ingère pas dans la politique
intérieure des pays africains.»
Comme un air de déjà vu...
Et si, comme on l’a appris fin août,
l’attaché de sécurité de l’ambassade de
France est aussi conseiller du délégué
général à la Sureté nationale camerounais,
c’est évidemment par souci de non
ingérence.
Régis Marzin
1 L’express, 12 décembre 1996, cité par FrançoisXavier Verschave dans Noir Silence, page 176.
2 «Une affaire de nègres», documentaire
d’Osvalde Lewat (2009) ;

Le petit guide du
journaliste

En voilà un qui ne craint pas le ridicule!
Le porte-parole Tchiroma Bakary,
également ministre de la Communication,
a transmis à l’AFP (16 septembre)
un «guide pratique du journaliste
et des autres opérateurs du secteur
de la communication sociale» pour
garantir le «déroulement conforme des
actions médiatiques dans le cadre de la
présidentielle du 9 octobre 2011».
Dans ce guide, on peut lire que «le
journaliste n’est pas compétent pour
prendre position sur les contestations
relatives aux opérations électorales,
ou pour en rendre compte avant que
les instances compétentes ne se soient
prononcées à ce sujet». «Le rôle du
journaliste en matière de contentieux ou
de contestations afférentes à l’élection
se limite à rendre compte à travers les
tranches d’informations, des données
formellement rendues publiques par
Elecam ou par toute autre instance
compétente», «j’appelle l’attention
de la presse (...) sur la nécessité du
respect des exigences professionnelles
et déontologiques devant guider le
traitement de toute information afférente
à la couverture de la présidentielle.»
A ce stade, tout commentaire est superflu.
Biya déjà élu?

Achille Mbembe : « Aucune
alternance possible au Cameroun »
Le politologue Achille
Mbembe explique pourquoi
l’élection présidentielle du
9 octobre n’apportera aucun
changement majeur au
Cameroun. Voici l’interview
de Achille Mbembe publiée
le 27 septembre sur le site
Slate.fr via CIN, écrit par
Pierre Cherruau.

À 78 ans, Paul Biya est-il toujours en
état de gouverner le Cameroun ?
A.M. - Oui, bien entendu. Il est certes
sénile. Mais, il a inventé cette formule
magistrale qu’est le gouvernement
spectral. C’est une formule qui marche
à tous les coups. Il n’a même pas besoin
d’être vivant pour gouverner. Puisqu’il
s’agit surtout de transformer le pouvoir
en pouvoir de ne rien faire, je parie qu’il
serait en mesure de gouverner même en
étant mort.

L

Comment expliquer que l’opposition ne
parvienne pas à se mettre d’accord sur un
nom ?
A.M. - Il faudrait, pour commencer, que
l’opposition existe. Or, strictement parlant,
elle n’existe pas. La raison est toute
simple. Au cours des cinquante dernières
années, c’est toute la société qui a fait
l’objet d’une progressive émasculation.
L’autoritarisme s’est enkysté dans la
culture. Le régime a largement réussi
à imposer une tonton-macoutisation
généralisée des esprits. Objectivement,
il n’a plus besoin d’utiliser la force
physique. Ayant procédé au «déforcage»
de la société, il tient le peuple tout entier
par les couilles.

es Camerounais se rendent aux
urnes le 9 octobre. Peuvent-ils
espérer une alternance politique ?
Achille Mbembe - Dans les cir­
constances actuelles, aucune alter­
nance par la voie des urnes n’est
possible au Cameroun. L’alternance
dans ce pays sera le produit soit d’un
mouvement armé s’appuyant ou non
sur une formation politique et sur des
forces étrangères (comme on l’a vu
en Côte d’Ivoire); soit le résultat de
la mort naturelle de l’autocrate ou de
son assassinat; ou encore d’un coup de
force par des fractions dissidentes de
l’armée. Pour le reste, les voies d’un
changement pacifique orchestré par les
Camerounais eux-mêmes sont fermées.
La prochaine consultation électorale
constitue donc, de ce point de vue, un
non-événement.
Comment expliquer une telle longévité
de Paul Biya, au pouvoir depuis vingt
neuf ans ?
A.M. - Ayant très tôt compris que
pour rester le plus longtemps possible
au pouvoir il fallait surtout ne rien
faire, il a mis en place un système
de gouvernement fort inédit et
que j’appelle le gouvernement par
l’immobilisme. Il a beaucoup étudié
Machiavel dont il s’est efforcé, avec
succès, d’adapter les leçons à une
situation typiquement africaine.
Le génie de Paul Biya est d’avoir
découvert que le pouvoir n’a d’autre
but que le pouvoir. Le but de ceux qui
ont le pouvoir n’est pas d’accomplir
quoi que ce soit de grandiose. C’est
tout simplement d’être au pouvoir. Et
donc gouverner, c’est surtout ne pas
gouverner.

Comment expliquer que le président
Biya soit aussi souvent absent ? On
dit qu’il passe l’essentiel de son temps
hors du Cameroun. Et que plusieurs
mois peuvent s’écouler avant qu’il
n’organise un conseil des ministres.
A.M. - Cela est vrai. Lorsque – chose
rare – il est au Cameroun, il passe
l’essentiel de son temps dans son village.
Sinon, il préfère vivre en Europe, en
Suisse notamment. Il y a, chez lui, une
conception très libidinale du pouvoir.
Le pouvoir, c’est fait pour toutes sortes
de jouissances. D’où l’importance qu’il
attache a la villégiature et aux bains de
jouvence.
Pourquoi ses absences prolongées ne
provoquent-elles pas davantage de
réactions de l’opinion publique ?
A.M. - Les gens sont complètement
épuisés. Ils consacrent le peu d’énergie
qu’ils ont encore aux luttes quotidiennes
pour la survie. Ou encore lorsqu’il leur
vient à l’idée de se battre, c’est en
général contre leurs voisins immédiats.

Leur rage et leur colère ne sont pas
dirigées contre un système, mais
souvent contre d’autres plus misérables
qu’eux-mêmes.
Peut-on parler d’exercice solitaire
du pouvoir ? Qui gouverne en son
absence?
A.M. - Il s’est entouré d’une centaine
de vieillards qui ne tiennent pas à
mourir seuls. Ils veillent donc sur divers
cercles concentriques et attisent haines
et jalousies parmi les cadets sociaux
qu’ils dominent. Mais comme dans les
satrapies anciennes, Paul Biya a surtout
perfectionné l’art de la manipulation.
Les gens vivent suspendus à l’espoir
d’être nommés, un jour prochain, à
un haut poste où ils jouiraient des
honneurs et des prébendes que sont
censées procurer les positions de
pouvoir au sein de l’appareil d’Etat.
Il utilise ce sombre désir comme une
ressource pour littéralement envoûter
et paralyser la société. Nominations,
révocations, disgrâces, déchéances
et emprisonnements, puis retours
spectaculaires en grâce, voilà des
recettes qui s’avèrent, à tous les coups,
porteuses.
Les opposants peuvent-ils s’exprimer
librement au Cameroun ?
A.M - La parole est relativement libre
au Cameroun, et souvent, les gens ne
se privent pas de dire exactement ce
qu’ils pensent. Mais cela n’a aucun
impact sur le cours des choses. Toute
manifestation publique est en revanche
durement réprimée. Des entraves de
divers ordres – brimades, intimidations,
coups – sont opposées à tout effort
d’organisation
oppositionnelle.
Je
crains que l’on n’ait atteint un point de
surdité irréversible et que la force soit
désormais la seule manière de sortir ce
régime de son sommeil. Ceci dit, les
groupes sociaux capables d’y recourir
ne sont pas organisés.
Des observateurs affirment que la
France est en train de lâcher Paul Biya.
Pensez-vous que ce soit une réalité ? Si
oui, pourquoi ?
Non, la France ne lâche jamais ses amis
africains.
Écrit par Pierre Cherruau

No 206 n Octobre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Dossier
Cameroun Election présidentielle 2011

Le Cameroun des entreprises
françaises
Alors que Paris prétend une
fois de plus ne pas s’ingérer
dans l’élection présidentielle,
les entreprises françaises
restent des acteurs
prépondérants du soutien
inconditionnel de la France,
dont elles sont à la fois un
des motifs et un moteur.

L

’ambassade de France à Yaoundé se
targue, sur son site internet, de la
forte implantation des entreprises
françaises dans le pays: «La France
reste le premier investisseur étranger au
Cameroun avec une centaine de filiales
employant quelque 30 000 personnes
et plus de 200 entreprises appartenant
à des ressortissants français dans tous
les secteurs d’activité. (...) Les filiales
françaises sont significativement présentes
dans l’agriculture et l’agroalimentaire
(Compagnie fruitière, groupe Vilgrain,
groupe Castel, groupe Bolloré,..), le
pétrole (Total, Perenco), les équipements
électriques et informatiques – fourniture
et installation – (Schneider, Va Tech,
Cegelec, CFAO Technologies, Bull), le
ciment (Lafarge), la distribution (CFAO),
la logistique et les transports (Bolloré, Air
France), la téléphonie mobile (Orange), les
banques et les assurances (Société générale,
Crédit lyonnais, Banques populaires,
Axa, AGF, Gras Savoye), le BTP (Vinci,
Bouygues, Razel, Scet)». Il est vrai qu’aucun
secteur d’activité ne semble échapper aux
entrepreneurs hexagonaux: ni ceux cités, ni
le pillage de la forêt primaire par le groupe
Rougier et ses concurrents, que l’ambassade
omet curieusement d’inclure dans sa liste.
On peut dès lors s’interroger sur le secret
de la compétitivité française dans ce pays, à
l’instar d’autres dictatures françafricaines où
les affaires de nos entrepreneurs fleurissent.

Relation partenariale et
hypocrisie paternaliste
On nous parlera d’abord mélancoliquement
du lien historique du Cameroun avec la
France et ses entreprises, et de leur présence
depuis la période coloniale pour certaines,
puis, non sans poésie, du lien partenarial
et même de l’amitié franco-camerounaise

qui peuvent expliquer cet intérêt des boites
françaises depuis «une époque où tout le
monde se désintéressait de l’Afrique»,
comme dirait Bolloré qui n’hésite jamais
à entonner ce refrain angélique. Il oublie
de préciser d’une part que la vassalité
monétaire du Cameroun vis-à-vis de la
France, comme pour tous les pays de la
zone du franc CFA, a toujours favorisé
mécaniquement ses intérêts et ceux de ses
compatriotes, notamment au moment des
vagues de privatisation qui ont accompagné
«l’ajustement structurel» réclamé par le
FMI dans les années 1990. Et d’autre part
que les intérêts français ont toujours été
bien gardés par l’Elysée, comme l’explique
la journaliste Fanny Pigeaud dans son livre
récent,Au Cameroun de Paul Biya2: «En
soutenant Biya, la France vise évidemment
à préserver ses intérêts: le Cameroun
constitue un marché pour ses produits et
fournit d’importantes ressources, comme
le gaz ou le pétrole. (...) La plupart de ces
entreprises sont en situation de monopole et
font par conséquent de bonnes affaires».
Et les présidents français ou leurs ministres
y veillent à chaque visite officielle, en
emmenant systématiquement dans leurs
bagages des délégations de patrons français
pour faciliter la signature de nouveaux
contrats.
On nous opposera néanmoins quelques
reculs récents, comme Total qui a cédé fin
2010 sa filiale de production pétrolière au
Cameroun... Peu importe si elle l’a vendu
à un autre groupe français, Perenco, et si
elle y conserve son activité de distribution,
essentielle à l’économie du pays ! Autre
exemple, l’arrivée en force des intérêts
chinois, ou encore des multinationales
singapouriennes, qui négocient actuellement
des concessions de palmiers à huile plus
grandes que celles dans lesquelles Bolloré est
impliqué: comme si le pillage par d’autres
pouvait justifier celui des firmes françaises,
implicitement présentées comme plus à
même de défendre l’intérêt de ces grands
enfants de camerounais... Surtout, on en
fait l’arbre qui cache la plantation, puisque
ce type de recul, réel et compréhensible au
regard des capacités de financement et de
la position concurrentielle de ces groupes
dans leur domaine, permet de masquer
que les entreprises françaises maintiennent
une position quasi-monopolistique dans
des secteurs clé. Ainsi, la gestion du port

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2011 n No 206

autonome de Douala, porte d’entrée et
de sortie maritime de quasiment toutes
les marchandises du Cameroun et de
certains de ses pays voisins comme le
Tchad ou la Centrafrique, relève toujours
du groupe Bolloré, presque toute l’édition
et la distribution littéraire camerounaise
dépend du groupe Hachette et, on l’a vu, la
production de pétrole, bien qu’étant la plus
faible de la sous-région, reste sous contrôle
français. Rappelons enfin que ce recul,
comme partout en Afrique, est loin d’être
général, comme le souligne Alexandre
Vilgrain: le président du Conseil français des
investisseurs en Afrique (CIAN) explique
en effet dans son édito que le rapport 2011
de son lobby, «loin des pleureurs qui se
complaisent dans un prétendu effacement de
la France, montre bien le dynamisme de nos
entreprises qui marquent le terrain africain
par leur compétence dans des secteurs aussi
divers que l’eau, l’énergie, les télécoms, la
forêt, l’agroalimentaire, la formation, le
droit...».

Responsabilité politique
des entreprises
Mais surtout, c’est l’intrication entre élites
politiques locales et instances dirigeantes
de grandes entreprises françaises qui révèle
le rôle que jouent ces dernières auprès du
régime: un soutien et une complicité active,
que l’activité économique prétendument
neutre ne saurait excuser.
Ainsi, l’entreprise de chemin de fer Camrail,
détenue par Bolloré, est présidée par un
ancien ministre de Biya, toujours député
du parti-Etat que constitue le RDPC. La
SOCAPALM, qui gère plusieurs dizaines
de milliers d’hectares plantés en palmiers
à huile ou destinés à le devenir, et que le
groupe Bolloré contrôle indirectement à
hauteur de près de 40%, est présidé par un
coactionnaire camerounais qui a souvent
été délégué du Comité central de ce même
parti présidentiel. Les Plantations du Haut
Penja, troisième employeur privé du pays
et filiale de la multinationale marseillaise La
Compagnie fruitière, ont comme responsable
des relations extérieures un député RDPC
leur conseil d’administration est présidé
par le ministre actuel du commerce. Celuici a d’ailleurs signé il y a quelques temps
les Accords de partenariat économique
(APE) avec l’Europe, catastrophiques
pour l’économie camerounaise mais

particulièrement profitables pour l’industrie
de la banane3. Avec de tels conflits d’intérêt,
parfois présentés comme une stratégie
d’entreprise pertinente, rien d’étonnant à ce
que les maigres structures institutionnelles
du pays soient mises au service des intérêts
de cette oligarchie. Ainsi, le chanteur
Lapiro de Mbanga, qui avait dérangé le
régime en 2008 en sortant un tube sur les
tripatouillages constitutionnels de Biya qui
lui permettent aujourd’hui de se représenter,
a subi une cabale judiciaire caricaturale,
avec la complicité des firmes bananières
françaises qui se sont portées partie civile
contre lui. Quant à Paul Eric Kingué, maire
pourtant RDPC de la petite ville de Penja,
il croupit en prison sans procès digne de
ce nom, après avoir osé réclamer que ces
mêmes sociétés paient enfin leurs impôts
locaux (Billets d’Afrique n°202). Et bien sûr,
les entreprises de relations publiques ou les
conseillers en communication sans scrupules
comme Patricia Balme ou la filiale RSCG de
Bolloré ne sont pas en reste, fricotant avec
ce pouvoir criminel qu’ils tentent sans cesse
de relégitimer par la publication en France
de publi-reportages à la gloire du régime
ou rivalisant d’inventivité sur les prétendus
mérites de Paul Biya.

Le pillage permanent
Cette hyperdominance des entreprises
françaises au Cameroun et cette relation
incestueuse avec les autorités, dans un
des pays les plus largement corrompus au
monde, laisse imaginer le peu de poids que
les salariés camerounais ont vis-à-vis de
leurs patrons, grands complices de leurs
gouvernants. Elle ouvre ainsi un boulevard,
depuis des décennies, au pillage des
richesses du pays. Ainsi, d’après le thinktank américain Global Financial Integrity,
dirigé par l’économiste Raymond Baker, le
montant des flux financiers illicites depuis
le Cameroun vers l’étranger (qui échappent
donc à toute taxation) s’élève en moyenne à
576 millions de dollars entre 2000 et 20034.
Or, le même Raymond Baker a montré
que près des deux tiers des flux illicites qui
quittent les pays en développement sont le
fruit des techniques d’évasion fiscale des
entreprises. Rien que sur le pétrole, Fanny
Pigeaud relève dans son ouvrage une étude
de l’université d’Oxford selon laquelle «le
niveau estimé des recettes portées disparues
n’a ainsi jamais été aussi élevé : on l’estime
à 2,6 milliards de dollars pour la période
2000-2006» .
En intervenant depuis des décennies
dans un pays qui, cinquante ans après
l’indépendance officielle, se classe 131e sur
169 à l’indice de développement humain
(IDH) établi par les Nations unies, il faudra
que les entreprises françaises, qui jurent de
bon cœur œuvrer au «développement» du

Cameroun, nous expliquent ce qu’elles ont
fait jusqu’ici, puisque M. Vilgrain considère
dans son édito du rapport 2011 du CIAN
que l’Afrique est «un bon risque comme
en attestent des activités profitables et des
perspectives encourageantes». Le peuple
camerounais, qui crève de misère malgré
ces «activités profitables», connaît déjà
la réponse.
Alice Primo
1http://www.ambafrance-cm.org/spip.
php?article356
2 Fanny Pigeaud, «Au Cameroun de Paul
Biya», Ed. Khartala, août 2011
3 Fanny Pigeaud, «Au Cameroun, une
exploitation de bananes au goût amer»,
Libération, 18 mai 2009.
4 Kar D. et Cartwright&Smith D., «Illicit

En bref

l Au Cameroun de Paul Biya

de Fanny Pigeaud (Ed. Khartala, Août
2011)
l Kamerun ! Une guerre cachée aux

origines de la Françafrique - 19481971
Manuel Domergue auteur, avec
Thomas Deltombe et Jacob Tatsitsa
(Ed. La Découverte, 2010)
l Contre Biya, Procès d’un tyran

(Tribunal Article 53) de Patrice
Nganang (Ed. Assemblage, 7.2011)
l Kamerun, l’indépendance piégée.

Sofema

Juste après les émeutes de février 2008
dans les grandes villes camerounaises,
on avait remarqué au premier rang
des invités de Biya à la fête nationale
du 20 mai (Billets d’Afrique n° 170),
Guillaume Giscard d’Estaing, patron
de la SOFEMA. Cette ancienne société
étatique, aujourd’hui privatisée à 70 %,
est un fleuron de l’industrie française
de l’armement. L’une de ses filiales
se nomme Sécurité sans frontières,
tout un programme. La Lettre du
Continent (n°745), avait parlé alors de
la fourniture d’un Airbus A320 à Paul
Biya, ce qui n’a pas eu lieu. C’étaient
plutôt des hélicoptères, plus dans son
rayon, que la SOFEMA a négocié avec
le Cameroun, au prix fort cela va sans
dire.

Coups de feu
à Douala

Pour en savoir plus

De la lutte de libération à la lutte
contre le néocolonialisme» d’Augusta
Epanya, Albert Moutoudou et Jean
Chatain (Août 2011)
l Main basse sur le Cameroun :

Autopsie d’une décolonisation
de Mongo Béti (Maspero 1972,
Découverte, 2010)

l La France contre l’Afrique, retour

au Cameroun, de Mongo Beti (La
Découverte, 1993)
l Cameroun Autopsie d’une

indépendance, documentaire de Gaëlle
Le Roy et Valérie Osouf (2008)
l Une affaire de nègres, documentaire

d’Osvalde Lewat (2009)
l Rapport de l’Observatoire national

des droits de l’homme (ONDH), Juin
2011, «Cameroun, rapport sur la
situation des droits de l’Homme, Le
recul continue…»

Le jeudi 29 septembre, au matin,
quelques hommes armés ont pris position
sur le pont qui traverse l’estuaire du
Wouri à Douala. Ils ont tiré des coups
de feu en l’air et déployé une banderole
demandant le départ de Biya. Après
avoir occupé le pont, ils sont partis à
l’arrivée de la police. C’est sur ce pont,
qu’en février 2008, on a compté de
nombreuses victimes. Les manifestants
avaient été bloqués par les forces
armées qui tenaient les deux extrémités
du pont et un hélicoptère, dont le pilote
était «de type européen», a déversé sur
eux des grenades lacrymogènes qui ont
éclaté dans une foule compacte. Dans la
panique des manifestants ont sauté dans
le Wouri où beaucoup se sont noyés.

l Cameroun : les dangers d’un

régime en pleine fracture, Rapport
Cameroun n°161 24 juin 2010
l Prosecuting Heads Of State

(Poursuite judiciaire contre chefs
d’Etat), by Ellen L. Lutz and Caitlin
Reiger (eds). New York: Cambridge
University Press, 2009. 352p.

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No 206 n Octobre 2011 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

Rwanda, boulet moral
pour Juppé

A

lain Juppé reprochant à BernardHenri Lévy, dans l’avion pré­
sidentiel de retour du voyage
officiel en Libye: « Vous avez dit que j’étais
complice des génocidaires du Rwanda. Alors,
que sortant d’une réunion des ministres
européens en 1994, j’avais déclaré que
c’était un génocide» L’argument est court,
très court pour sa défense. Un argument déjà
utilisé lors de son audition devant la mission
d’information parlementaire de 1998, devant
laquelle il avait expliqué avoir utilisé le mot
de «génocide», le 15 mai 1994, à l’issue
de la réunion à Bruxelles du Conseil des
ministres de l’Union européenne.
Une déclaration qui intervenait dix jours
après celle du Secrétaire général de l’Onu,
Boutros Boutros Ghali et alors, qu’à cette
date, la majeure partie du génocide avait déjà
eu lieu. Prise de conscience tardive? Bien
que sûr que non puisque le gouvernement
français avait été alerté de longue date sur le
génocide qui se préparait et qu’il n’ignorait
rien des massacres en cours depuis le 7 avril.
Pis, en plein génocide, le 27 avril 1994,
Jérô­me Bicamumpaka, ministre des Affaires
étrangères du gouvernement intérimaire qui
est en train de commettre le génocide, et
Jean-Bosco Barayagwiza, extrémiste de la

Coalition pour la défense de la République
(CDR), étaient reçus à Paris, et par l’Élysée
et par Alain Juppé, ministre des Affaires
étrangères du gouvernement Balladur.
Le gouvernement français, par la voix de
Juppé, attend donc le 15 mai pour qualifier
l’extermination des Tutsi rwandais de
génocide. Jusque-là, Paris feignait de ne voir
au Rwanda, qu’une banale guerre civile.
Mais il faut sûrement comprendre ce réveil
tardif par les succès militaires de l’offensive
du FPR de Paul Kagamé. Car parler enfin de
«génocide» sur le plan diplomatique ouvrait
la voie légale d’une intervention militaire
de l’Onu. Devant les difficultés à mettre
sur pied une Minuar 2, c’est l’opération
Tur­quoise menée par l’armée française
qui la remplaça et débarqua au Rwanda, le
22 juin. Officiellement neutre, Turquoise a
permis officieusement de couvrir la fuite de
centaines de génocidaires vers le Zaïre dont le
président Théodore Sindikubwabo et... Jérôme
Bicamumpaka, reçu deux mois plus tôt par
Juppé. Et, alors que Kagamé était en visite
officielle à Paris, Juppé, depuis Pékin, déclarait
qu’il ne changerait pas ses «convictions» au
sujet du génodice. «Je suis très décontracté
(...)» ajoutait-il. Au regard de l’Histoire, il n’y
pourtant pas de quoi.

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12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2011 n No 206

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l Pétrole et migrations, enjeux franco-

italiens après Kadhafi
Témoignage de Sara Prestianni,
membre du réseau Migreurop, un
réseau d’une trentaine d’associations
provenant de dix pays différents et
rassemblant chercheurs et militants.
l Le collectif pour l’audit des créances

françaises et européenne de la Tunisie
Aujourd’hui comme hier, c’est le peuple
tunisien qui paie la dette contractée
par les régimes précédents au prix fort.
Depuis le 21 janvier, le gouvernement
de transition contracte en toute
illégalité de nouveaux emprunts pour
rembourser le service de la dette, en
violation de ses obligations envers
les besoins fondamentaux de la
population et en violation de l`article
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