Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs
I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Dans ce numéro
République démocRatique du congo
Le défi : comprendre la
RDC dans ses problèmes
de fond aujourd’hui
Sommaire
ËP. 2 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE
Erratum– Togo, à coups de grenade– Les
bonnes affaires d’Areva au Soudan – Le
secrétariat d’Etat à la Coopération a disparu
– Sénégal, une Françafrique plus raffinée –
Ali Bongo comme Coué – Vive la Coloniale
ËP. 1 & 3 Edito TU SAIS QUI JE SUIS ?
C’est par cette phrase d’intimidation que nous avons entendu le lieutenantcolonel français Romuald Létondot interpeller, le 10 août, dans une rue de Lomé,
le journaliste Agbedivlo Komi, alias Didier Ledoux, qui photographiait, pour son
journal Liberté, une manifestation contre l’interdiction de réunion d’un groupe de
citoyens.
(suite page 3)
ËP. 4 RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU
CONGO Le défi : comprendre la RDC
dans ses problèmes de fond aujourd’hui
Deux clés de lecture pour comprendre les
vrais problèmes de la nation congolaise.
ËP.6 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE
Littérature coloniale et (?) francophone.
– Guinée, Bourgi vulgaire entremetteur
ËP. 7 BOLLORÉ NOUS ÉCRIT ENCORE
Le groupe Bolloré, visiblement très agacé
par nos commentaires, nous a fait parvenir
un nouveau droit de réponse.
ËP. 7 FRANCE Crime contre l’humanité :
une impunité désormais légale
Sans surprise, l’Assemblée a adopté le
1 juillet la loi censée adapter le droit
français aux statuts de la Cour pénale
internationale. Sans revenir sur aucune des
clauses de cette loi, la rendant inoffensive
dans la pratique.
ËP. 8 MAURITANIE Contre qui la France
est-elle en guerre au Sahel ?
Comment le chiffon rouge du terrorisme
permet aux puissances étrangères
d’affirmer leur présence militaire dans la
zone sahélienne.
ËP. 10 Multinationales US : entre
transparence et toute puissance.
La réforme de Wall Street a permis une
avancée majeure dans la lutte pour
plus de transparence. Mais au-delà
d’interrogations pratiques et techniques,
faut-il réellement y voir un signal politique
encourageant?
ËP. 11 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE
Tchad, l’ingrat Déby marchande – Une
poutre dans l’œil de Leenhart – L’afrique
merveilleuse du CIAN
ËP. 12 LES BRÈVES DU BURKINA
Penne, au Panthéon de la Françafrique – Un
vieux routier en chasse un autre – Compaoré
rectifie la Constitution
Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 194 Septembre 2010 - 2,30 euros
w w w. s u r v i e . o r g
par Kä Mana, professeur
d’éthique et de philosophie
politique à l’Université
évangélique du Cameroun
: deux clés de lecture pour
comprendre les vrais problèmes
auxquels la nation congolaise
est confrontée.
Page 4
Multinationales US :
entre transparence et toute
puissance
La réforme de Wall Street
a permis une avancée
majeure dans la lutte pour
plus de transparence. Mais
au-delà d’interrogations
pratiques et techniques,
faut-il réellement y
voir un signal politique
encourageant ? Page 10
Tu sais qui je suis ?
En bref
Erratum Faux billets
Une erreur s’est glissée dans l’article
«Comores, Rififi dans la démocratie
séparée » publié dans le numéro de juilletaoût (Billets n°193). La perspective des
vacances d’été a semble-t-il altéré notre
vigilance puisque nous écrivions que le
changement de constitution avait eu lieu
en 2004. Il fallait bien sûr comprendre
qu’il s’agissait de 2002.
Togo : à coups de
grenades
Il aura fallu l’utilisation d’une grenade à
fragmentation (de fabrication française,
contribution tricolore à la démocratisation
du régime Gnassingbe…) dans la
répression des militants de l’UFC qui
persistent à contester le résultat de la
dernière élection présidentielle, pour que
M. Spirelet, représentant de l’UE au Togo
rappelle timidement, le 11 août dernier,
que le respect des Droits de l’homme est
censé être «au centre des priorités et des
valeurs européennes». Le même jour, il
annonçait, sous couvert de lutte contre la
pauvreté bien sûr, un appui budgétaire au
régime de 8,2 millions d’euros. Ça fait
combien de grenades à fragmentation ?
Les bonnes affaires
d’Areva au Soudan
d’Ivoire, mais aussi au Soudan, où
elle exploite, en partenariat avec le
gouvernement soudanais, la plus grosse
mine d’or du pays à Hassaï, au nord du
pays. Le 19 août, le ministre soudanais
des mines, Abdel Baqi al-Jaylani, s’est
rendu en France en vue de renforcer
la coopération économique entre les
deux pays. Il a visité le Bureau de
recherches géologiques et minières
(BRGM) en vue de compléter la carte
géologique du Soudan et de développer
l’exploitation minière.
Il s’est également entretenu avec notre
ministre des Affaires étrangères qui
fut, on s’en souvient, un des farouches
pourfendeurs du régime soudanais,
dont le chef fait aujourd’hui l’objet
d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale
internationale. « J’ai dit à M. Kouchner:
“laissez la politique de côté... vous devez
protéger vos intérêts au Soudan. Car si
vous vous éloignez du Soudan, d’autres
vont venir à votre place», a déclaré le
ministre soudanais à l’AFP. Message
apparemment très bien reçu puisque la
filiale d’Areva annonçait fin juillet des
résultats de prospection «hautement
prometteurs» dans les monts Nuba,
région politiquement sensible située à
la lisière du Nord et du Sud-Soudan.…
Sur les relations entre exploitation
aurifère et uranifère, on relira avec
profit cet article du journaliste Gilles
Labarthe : Or et uranium : un couple
ravageur. (http://www.lecourrier.ch/
index.php?name=NewsPaper&file=arti
cle&sid=42794)
Avis de recherche :
le secrétariat
d’Etat à la
coopération
disparu !
«Il n’existe pas de compagnies minières
françaises en Afrique», expliquait
doctement le candidat Sarkozy à Cotonou
en mai 2006, oubliant un peu vite les
activités d’Areva, entre autres.
Outre l’exploitation de l’uranium, le
numéro un mondial du nucléaire est
également présent dans le secteur aurifère,
notamment à travers sa filiale La Mancha
Ressource Inc, inscrite à la bourse de
Toronto, paradis (fiscal) des groupes
miniers. Celle-ci est présente en Côte
Démissionné pour cause de scandale
immobilier, Alain Joyandet était
visiblement irremplaçable, à moins que
sa fonction ne soit finalement inutile,
puisque son poste (que les occupants
successifs et certains journalistes
continuaient à confondre avec un
ministère) n’a pas été (pour l’instant ?)
à nouveau pourvu. C’est son ministre
de tutelle, Bernard Kouchner, qui écope
officiellement de ses fonctions, et qui,
avec sa grandiloquence coutumière
a promis «une action rénovée, une
action renforcée, une action dont
l’imagination, la solidarité et la
fraternité sont les maîtres mots ». Voilà
pour le côté paillettes, pour le reste,
les choses sérieuses continueront bien
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2010 n No 194
sûr entre le président et son secrétaire
général et Dov Zérah, le nouveau patron
de l’agence française de développement
(Billets n°193)
Sénégal, une
françafrique plus
raffinée !
Le remplaçant de Ruffin à l’ambassade
de France au Sénégal, Nicolas Normand,
a rapidement tenu à se démarquer de son
prédécesseur : «Jean-Christophe Rufin
a sa personnalité, c’est un écrivain, un
académicien. Il a un charisme important.
Moi, je suis un fonctionnaire, un
diplomate, un spécialiste de l’Afrique», at-il déclaré dans une interview au quotidien
sénégalais L’Observateur (16 août).
Un «spécialiste» et un passionné:
«Plus on découvre ce continent, plus
on est fasciné par la complexité et par
l’intérêt des sujets qu’on y rencontre.
Éditorial
Et aussi par les Africains qui sont très
communicatifs et avec qui l’on peut
avoir des relations très intéressantes.»
Fallait-il en douter ? Interrogé sur
les accusations (tardives!) de son
prédécesseur, il reconnaît que «ces
réseaux qui s’activaient, par le passé,
pour soutenir des régimes souvent sans
tenir compte de la démocratie» (…)
ont juste changé de forme avec des
méthodes simplement plus raffinées
(sic !)» si l’on en croit «certains
observateurs», mais il ne les condamne
pas «a priori». Il pense d’ailleurs
«que c’est une erreur de penser qu’il
y a des réseaux occultes ». La preuve,
«Robert Bourgi exprime souvent son
point de vue de manière publique et
donc les choses sont assez claires pour
tout le monde». Quant à «ce que l’on
appelle la Françafrique, c’est une
façon d’exprimer la complexité des
relations entre la France et l’Afrique».
En revanche, il n’est pas complexe de
comprendre à qui Nicolas Normand
doit son poste, nommé contre l’avis du
Quai d’Orsay…
Ali Bongo
comme Coué
Pour Ali Bongo qui, comme Nicolas
Sarkozy, veut aussi tourner, chaque
année, la page de la Françafrique,
c’est plutôt la méthode Coué. Tout en
ignorant ce « qu’est la Françafrique.
Nous n’étions pas là quand elle a été
conçue», le fils d’Omar juge que
«cette Françafrique-là est bel et bien
enterrée.»
Vive la Coloniale !
Philippe Leymarie rapporte sur son
blog « Défense en ligne » (19 juillet) le
contenu de la dernière revue trimestrielle
Le Casoar, des élèves et anciens
élèves de Saint-Cyr. Culte du chef,
nostalgie coloniale et forte proportion
d’aristocrates, rien n’y manque ! La
palme de la bêtise à cet ex-général Le
Borgne qui affirme que c’est «par pure
charité » que les militaires français sont
en Afghanistan. «Mais de cette charité,
continue Le Borgne, les réactions de nos
concitoyens le montrent à l’envi, nous
ne sommes plus capables. Et si je dis
“plus”, et non “pas”, c’est en référence
à notre œuvre coloniale, qui a été en
son temps gaillardement assumée, toute
charitable qu’elle fût, n’en déplaise aux
militants de la repentance». C’est par
pure charité que nous conclurons que
Leborgne a visiblement de gaillardes
œillères.
Tu sais qui je suis ?
Suite de la page 1
Le militaire français se trouvait «fortuitement » sur les lieux. Sa voiture
avait reçu un jet de pierre et il s’adressait aux gendarmes togolais.
La scène de l’altercation a été filmée par un autre journaliste togolais,
Noël Kokou Tadegnon, correspondant de l’agence Reuters et a été vue
sur le net plus d’un million de fois en quelques jours. Mais aucune télé
française ne l’a montrée.
Il ne faut pas laisser cette question sans réponse - Oui, Rom, je sais
que tu es l’armée française au Togo, en Afrique. Tu peux concevoir une
légitime amertume de la mesure que le ministre des armées a prise à
ton encontre en te sanctionnant de dix jours d’arrêts. Les militaires
sont toujours piégés par les politiques, qui se voilent hypocritement la
face devant une réalité soudain révélée toute crue et dont le spectacle
serait de nature à « porter atteinte au renom de l’armée française »,
alors que tu fais ton boulot, le seul boulot que l’armée française t’a
appris à faire : mater des bougnoules.
Qui aurait cru que, cinquante ans après l’indépendance, dont quarante
sous la coupe d’un général, l’État togolais serait toujours incapable
de commander son armée sans les conseils d’un lieutenant-colonel
français ? En réalité l’armée togolaise, comme bien des armées
d’Afrique francophone subsaharienne, est une armée d’occupation
au service d’un pouvoir retranché dans un bastion. Le citoyen est
l’ennemi. Le pouvoir a peur et fait régner la terreur. Et qui est le plus
expert en occupation dans le domaine colonial de la France sinon un
militaire français ?
Tout naturellement Romuald Létondot menace ensuite le journaliste,
qui proteste qu’il fait son travail, de faire appel au RCGP (Régiment
commando de la garde présidentielle), troupe de choc, surentraînée,
surarmée, redoutable et redoutée, utilisée pour la répression brutale
de toute opposition dans le pays. Les régimes dictatoriaux tiennent
en respect leur population par ces gardes présidentielles, longtemps
commandées, en particulier au Gabon et en Centrafrique, par des
militaires français, qui ont dû se résigner ensuite, pour respecter les
convenances, au rôle de conseiller.
Le ministère de la Défense togolais a stigmatisé, dans un communiqué,
le danger que représente l’information pour le système françafricain :
«Cet incident [...] aurait pu être circonscrit si malheureusement
la scène de l’altercation n’avait pas été filmée par un témoin de
nationalité togolaise qui l’a mis en ligne sur le web sans se soucier
des conséquences graves que la vidéo pourrait avoir aussi bien pour
l’officier français que pour notre pays le Togo». Didier Ledoux vient lui,
le 25 août, de subir une agression punitive par les gendarmes togolais.
Il a été enlevé et roué de coups. Loin des photographes.
Odile Tobner
Droit de réponse
A la suite de la parution l’éditorial, “Bolloré désenclave l’Afrique”
(Billets d’Afrique n°192, juin 2010, à relire sur survie.org), le directeur
général de la société Bolloré, Gilles Alix, nous avait adressé un
droit de réponse que nous avions publié assorti d’indispensables
commentaires. Ce qui nous a valu un deuxième droit de réponse.
A lire page 7.
Retrouvez tous les articles
de Billets d’Afrique et d’ailleurs
depuis 1993 sur survie.org
mais aussi sur Facebook et Twitter
No 194 n Septembre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
République démocratique du Congo
Le défi : comprendre la Nation con
problèmes de fond aujourd’hui
L’auteur :
Kä Mana
Dans le contexte mondial
actuel où il est difficile
de comprendre les vrais
problèmes de la république
démocratique du Congo,
il me paraît utile de fournir
ici deux clés de lecture
qui permettent de saisir
les enjeux que beaucoup
de préoccupations de
surface cachent souvent
concernant le défi auquel
ce pays est orageusement
confronté.
Première clé :
un leadership problématique
Philosophe, théologien et analyste
politique congolais, Godefroid
Kangudie Mana alias Kä Mana est
actuellement directeur du Ceros à
Porto-Novo au Bénin. Il est l’auteur
de plusieurs ouvrages dont Destinée
Négro-Africaine(1987), L’Afrique
va-t-elle mourir? (Karthala, Paris,
1993). Théologie africaine pour
temps de crise (Karthala, Paris,
1993), Christ d’Afrique (Karthala,
Paris, 1994). Chrétiens et Eglises
d’Afrique : penser l’avenir (CLE,
Yaoundé, 1997) La nouvelle
évangélisation en Afrique, (Karthala,
Paris, 2000) - Philosophie africaine
et culture (Malaika, Ottawa, 2003),
L’Afrique de la mondialisation
(Malaika, Ottawa, 2003). Réussir
l’Afrique, Cipcre, Cameroun (2004),
La Mission de l’Eglise africaine,
Cipcre, Cameroun (2005).
Je commence par une scène significative
qui m’a été rapportée par une
personnalité congolaise crédible, sourire
aux lèvres. Cette scène se déroule le 30
juin 2010, juste après l’impressionnant
et majestueux défilé de la célébration
du cinquantenaire de l’Indépendance
du pays. Dès que les chefs d’Etat et les
hauts dignitaires du régime eurent quitté
leurs sièges pour prendre place dans les
limousines qui devaient les reconduire
à leurs demeures, une forte cohorte de
jeunes gens se précipite vers le siège où
était assis le président rwandais, Paul
Kagame. Chacun de ces jeunes veut être
photographié, glorieusement assis sur
cette chaise, comme si une telle photo
avait une importance capitale pour lui
dans toutes les solennités organisées pour
les cinquante ans d’autodétermination de
la République démocratique du Congo.
Le geste peut paraître anodin ou quelque
peu ridicule aux yeux des bien-pensants
congolais. Je le trouve pour ma part
fortement symbolique et fortement
lourd de sens. Il signifie que de toutes
les personnalités présentes aux festivités
de l’indépendance, l’homme le plus
important pour les Congolais n’était ni
le roi des Belges, ni le secrétaire général
des Nations unies, ni aucun président
invité par le chef d’Etat congolais, mais
Paul Kagame. Oui, Paul Kagame en
personne. Celui-ci était d’ailleurs arrivé
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2010 n No 194
au grand défilé avec un énorme retard et
il avait fait attendre tous les prestigieux
invités avant que les cérémonies ne
commencent, signe de l’importance
que revêtait sa visite à Kinshasa pour le
cinquantenaire de l’indépendance.
Pourquoi cet homme a-t-il tant fasciné
ces jeunes qui ont cru communier
avec son esprit en allant se faire
photographier sur un siège qu’il venait
de déserter ? Ma conviction est que ces
jeunes gens ont instinctivement compris
l’une des clés essentielles pour saisir ce
qui se déroule actuellement au CongoKinshasa : la faiblesse géopolitique
et le déficit socio-militaire du pouvoir
en place en RDC face à la montée en
puissance du Rwanda. Pays dont le
président déroute, intrigue et désespère
la jeunesse congolaise en même temps
qu’il la fascine et l’envoûte par sa
posture énigmatique dont les lettres de
gloire est d’avoir transformé un petit
pays très pauvre et fortement marqué
par le génocide en une puissance
régionale. Une puissance qui a terrorisé,
terrassé, dominé et sans doute vassalisé
le Grand Congo, au point d’être devenu
aujourd’hui le vrai problème de tous les
Congolais, de gré ou de force.
Le siège occupé par Kagame au défilé
du 30 juin n’a attiré tant de jeunes
que parce qu’il dévoilait une certaine
impuissance et une certaine incapacité
du pouvoir actuel de Kinshasa à
répondre de manière fertile et crédible
au défi du Rwanda non seulement sur le
territoire de la RDC au plan militaire
et sécuritaire, mais dans l’esprit, dans
la conscience et dans l’imaginaire des
Congolais.
Depuis le génocide au Rwanda et son
effet boomerang dans toute la région
des Grands Lacs, la classe dirigeante
qui a remplacé Mobutu n’a jamais
su comment gérer véritablement le
problème du Rwanda et faire accéder
le Congo à une stature géopolitique
digne de ses richesses et de ses atouts.
Un temps, le Rwanda est un allié pour
le pouvoir congolais, un autre temps, il
est l’ennemi public numéro. Un temps,
il est l’épouvantail par excellence, un
autre temps il est l’allié incontournable.
Un temps il est haï par les dirigeants
golaise dans ses
de Kinshasa, un autre temps il est
adulé comme le voisin providentiel.
Cette tergiversation constance révèle
l’inconsistance du leadership congolais
et son inaptitude à bâtir le Congo comme
une puissance respectable dans la région
des Grands Lacs et partout en Afrique.
C’est cette faiblesse du pouvoir en
place que certains jeunes ont dénoncée
en allant communier au «paraclet»
rwandais symbolisé par le siège de
Kagame au défilé du 30 juin. On ne peut
pas comprendre le problème congolais
si on ne le saisit pas à la lumière de
cette faiblesse de son leadership dans un
contexte géopolitique d’une région des
Grands Lacs dominée par le Rwanda.
On ne peut comprendre pourquoi la
communauté dite internationale ne veut
pas clairement soutenir le Congo dans
les tribulations qu’il traverse dans ses
conflits avec ses voisins si l’on ne voit
pas que la direction politique du pays
pose problème par son inconsistance, par
son insignifiance et par sa gouvernance
manifestement erratique, C’est là la
première clé de lecture que je propose
pour une intelligence globale de la
situation congolaise actuellement.
Deuxième clé : un peuple
malade de lui-même
La deuxième clé, je l’ai trouvée dans un
événement tragique qui a bouleversé les
cœurs et les esprits il y a quelques mois
en RDC et que l’on connaît maintenant
sous le nom de « la catastrophe de
Sange ».
De quoi s’agit-il ? Dans un gros village
de l’Est du pays, entre la ville de Bukavu
et la ville d’Uvira, un camion citerne
rempli de carburant s’écroule dans un
banal accident de circulation. Cette
cité rurale s’appelle Sange. C’est un
carrefour très fréquenté où se croisent
de passagers habitués à s’arrêter là
pour se ravitailler en produits de toutes
sortes. Ce jour-là, avec l’accident du
camion-citerne, une multitude de jeunes
et d’adultes se rue vers le camion, ouvre
la citerne par la force et déclenche une
véritable opération d’approvisionnement
en carburant comme si celui-ci était
une manne tombée du ciel. Au bout
de longues heures de cette activité
intempestive, c’est la catastrophe :
la citerne explose pour une raison
jusqu’ici inconnue. Le feu s’embrase à
une vitesse d’enfer et libère un vent igné
d’apocalypse. Bilan : plus de 270 morts
et un nombre incalculable d’enfants,
d’adolescents et d’adultes grièvement
brûlés.
On peut voir dans cette tragédie un
banal fait divers ou une simple péripétie
dans une dramatique générale d’un pays
confronté depuis de nombreuses années
maintenant au calvaire des guerres et de
conflagrations meurtrières. A mes yeux,
il y a dans la tragédie de Sange plus que
cela. Beaucoup plus que cela. Il y a dans
cette catastrophe le Congo malade de
lui-même, malade de son esprit, malade
de ses mentalités populaires.
En effet, si l’on ne s’en tient qu’au
nombre de morts et de sinistrés ;
si l’on ne voit que les douleurs des
populations et les souffrances endurées
par les familles, on peut croire que
cette catastrophe n’est qu’une nouvelle
station sur le chemin de croix d’un
peuple meurtri.
Les choses changent du tout au tout si
on cherche à s’interroger sur le sens
de cette catastrophe et que l’on se pose
la question suivante: et si la vraie
catastrophe était ailleurs? Et si la vraie
catastrophe était dans la pathologie
psychique d’une nation comme la
nation congolaise, où les jeunes comme
les adultes ont intériorisé la culture
du pillage, du gain facile, du vol
institutionnalisé et du mépris à l’égard
des biens d’autrui et des richesses
communautaires ? Se précipiter comme
les jeunes et les adultes de Sange l’ont
fait pour s’emparer du carburant dans la
citerne d’un camion renversé en croyant
qu’il s’agit d’une manne tombée du ciel,
ne s’agit-il pas là de l’expression d’un
pays en effondrement éthique ?
Il y a pire : un chercheur de cette
région a affirmé qu’à Sange et sur tout
le parcours de la route Bukavu-Uvira,
une culture de banalisation de la mort
fait que tout camion accidenté est objet
de pillage. Des hommes et des femmes
sont dépouillés de leurs biens et les
survivants sont massacrés pour qu’ils
ne puisent pas témoigner plus tard des
forfaits commis.
Certains religieux ont même affirmé que
c’est pour châtier Sange de ses crimes de
massacre d’innocents que Dieu a envoyé
cette catastrophe. Il s’agit là d’une
No 194 n Septembre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Kä Mana : deux clés et trois dynamiques.
interprétation spiritualo-métaphysique
du drame, qui en dit long sur l’état de
la raison et de la puissance de réflexion
chez ces fonctionnaires de Dieu qui
renvoient tout vers l’invisible.
Un pays capable de condamner sa
jeunesse et ses adultes à ce type de
logique et à ce type d’acte est un pays
psychiquement malade.
A Sange, cette maladie a dévoilé un
certain esprit congolais : celui de la
banalisation du mal, de l’accoutumance
au crime, de l’effondrement des
valeurs.
Le Congo s’est tellement enfermé
depuis des années dans cette ambiance
qu’il a développé des mentalités qui le
détruisent totalement. Ce ne sont pas
seulement les dirigeants qui sont pris
dans cette dynamique destructrice,
mais le peuple congolais lui-même,
surtout dans la région de l’Est du pays
qui est vraiment le miroir grossissant
du mal de la RDC.
On ne peut pas comprendre ce pays
si l’on ne tient pas compte de cette
mentalité globale qui gangrène les
esprits.
Orientations pour le
changement
Si la situation de la RDC est aujourd’hui
celle que je viens de présenter avec
mes deux clés de lecture, la réponse
que le Congo devra trouver face à ses
problèmes est celle de la construction
d’un leadership responsable et de
l’invention d’une nouvelle culture
fécondée par des valeurs éthiques
fondamentales. C’est là le vrai défi
congolais aujourd’hui. Il exige une
nouvelle dynamique éducative et
une nouvelle exigence d’engagement
politique dont les citoyens les plus
conscients des enjeux de l’avenir du
Congo devraient s’occuper.
Par quelle voie ? Par une triple dynamique :
• La dynamique de la conscience
En bref
constructrice qu’il est urgent de
susciter chez tous ceux et toutes celles
qui veulent que le Congo change
positivement et profondément ;
• La dynamique de l’ innovation
sociale, avec l’intensification des
réseaux éducatifs à l’échelle de toute la
population, dans une démocratisation
des savoirs politiques pour l’émergence
d’une solide culture éthique locale ;
• La dynamique d’émergence de
nouvelles forces politiques pour un
renouveau de la gouvernance pour
juguler le mal congolais et relever le
défi que ce mal met en lumière.
Kä Mana
Professeur d’éthique et de philosophie
politique à l’Université évangélique du
Cameroun
Est de la RDC :
le rapport explosif
de l’Onu
Un rapport provisoire du Hautcommissariat de l’ONU aux Droits de
l’homme révélé par Le Monde (26 août)
estime que des faits de «génocide» ont pu
être commis en République démocratique
du Congo (RDC) en 1996 et 1998 par des
militaires rwandais de l’APR ou leurs
alliés de l’AFDL. D’après le journal, ce
rapport incrimine également huit armées
nationales et 21 groupes armés irréguliers
qui ont pris part à la deuxième guerre
de RDC entre 1998 et 2003. Rien de
nouveau puisque les observateurs de
la région savent de longue date ce que
rapporte le Haut-commissariat de l’ONU
aux droits de l’Homme. Ce rapport, bilan
d’une décennie ans de guerre (1994-2003)
révèle toutefois l’ampleur des crimes
commis dans la région. Deux questions
demeurent cependant en attendant sa
publication fin septembre : le rapport
aborde-t-il la responsabilité de l’ONU et
des autorités françaises de l’époque dans
ce conflit meurtrier? Car l’origine de
cette abomination que vit encore l’est de
la RDC, avec des casques bleus inutiles,
trouve aussi son origine dans la protection
offerte par l’opération Turquoise, sous
label onusien, aux génocidaires hutus
fuyant vers l’ex-Zaïre devenu RDC. En
créant des bases arrières au Kivu et en
prenant le contrôle des camps de réfugiés
hutu, ils ont contribué à déstabiliser une
région déjà fragilisée par l’incurie de
décennies de gouvernement Mobutu.
Enfin, ce rapport se penche-t-il sur la
complicité des multinationales occidentales avides de ressources minières
dont la région est si riche?
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2010 n No 194
Guinée : Bourgi fait
les présentations
Nous sommes heureux d’apprendre que
Claude Guéant, le secrétaire général
de l’Elysée, a un favori pour l’élection
présidentielle guinéenne. Ex-cadre de la
Banque centrale et ancien Premier ministre
sous Lansana Conté (décembre 2004-avril
2006), Cellou Dalein Diallo lui a été présenté
par Robert Bourgi et il s’est déjà entretenu
une dizaine de fois avec lui (Jeune afrique,
1er août 2010). Un favori de plus à rajouter
à une liste déjà trop longue: Ali Bongo,
Mohamed Ould Aziz, Karim Wade, Andry
Rajoelina….Après un 1er tour contesté le 27
juin, le deuxième tour de la présidentielle
aura lieu le 19 septembre.
Littérature coloniale
et (?) francophone
Sans le lieutenant-colonel Romuald Létondot,
personne, hors ses amis et proches, n’aurait
jamais lu la chronique familiale pourtant
confiée par son épouse, via facebook, au
monde entier. Extraits:
«Nous avons retrouvé avec bonheur du
personnel de maison […] Abraham est notre
gardien-jardinier, Alphonse notre cuisiniermaître d’hôtel et Hippolyte notre ménagère
- repasseuse. Ils sont avec nous tous les jours
de la semaine, sauf le dimanche, jours (sic) de
repos. Ils se sentent chez eux et voient défiler
tous les deux ans des “yovo”, les blancs, et
doivent s’adapter aux nouveaux patrons. Ils
sont adorables, et nos enfants les ont adoptés
sans problème. […]
Lomé devait être une bien jolie ville dans
les années 70, malheureusement comme
beaucoup de ville (sic) africaine (sic), rien
n’est entretenu, les bâtiments ne sont pas
repeints et certains s’écroulent, avec nos
yeux d’européen (sic) sensibilisés au beau
et au respect de l’environnement, on est un
peu choqué voir (sic) écœuré. La ville est sale
voir (sic) “dégoûtante, gluante, visqueuse…”
surtout au moment des fortes pluies puisque
les égouts (sic) n’existent pas….tout flotte, c’est
indescriptible. […]
Romuald travail (sic) auprès du chef d’étatmajor de l’armée de terre togolaise (CEMAT),
il est son conseiller “blanc” […] Il découvre
son boulot mais un bon petit gars comme lui
n’est jamais surpris et puis c’est un amoureux
de l’Afrique […] tout semble s’organiser au
mieux pour que notre séjour se déroule sous les
meilleurs hospices (sic) […] venez nous voir….
vous ne serez pas déçu, exotisme, authenticité,
un univers si différent du monde occidental.»
On comprend que, baignant dans ce folklore,
on ait un certain mal à saisir la réalité de
l’Afrique d’aujourd’hui et des Africains tels
qu’ils sont.
Salves
Crimes contre l’humanité :
une impunité désormais légale
Sans surprise, l’Assemblée
a adopté le 12 juillet, en
catimini, la loi censée
adapter le droit français aux
statuts de la Cour pénale
internationale. Sans revenir
sur aucune des clauses
de cette loi, la rendant
inoffensive dans la pratique.
D
ans son numéro estival, Billets
d’Afrique (n°193) dénonçait les
positions défendues par la France
et l’issue probable du congrès de révision de
la Cour pénale internationale (CPI) qui s’est
tenu à Kampala (Ouganda). Début juillet,
les conclusions finales ont été rendues dans
lesquelles figurait la fameuse clause soutenue
par le gouvernement français, qui permet à
un pays de soustraire temporairement ses
citoyens de la justice internationale pour les
actes de crimes de guerre. Plusieurs Etats
européens s’attendaient à la suppression de
cette clause. Mais, au nom du consensus
général, elle a finalement été maintenue,
et même prolongée pour cinq années
supplémentaires.
Sans surprise, l’Assemblée nationale (ou du
moins une poignée de députés) a adopté la
loi censée adapter le droit français aux statuts
de la Cour pénale internationale. La poignée
de députés présents dans un hémicycle déjà
en vacances n’a pas jugé utile de revenir sur
les clauses qui, dans la pratique, rendront
cette loi inoffensive: les criminels contre
l’humanité ne pourront être poursuivis que
sur l’initiative du parquet, uniquement si leur
résidence «habituelle» est située en France,
sous réserve que les crimes commis soient
punissables par la législation du pays où ils
ont été commis et à condition que la CPI ait
abdiqué sa compétence (ce qui est l’exact
inverse du principe de complémentarité
prévu par le statut de Rome : la CPI n’entrant
en jeu qu’en cas de défaillance des Etats).
Enfin le principe de prescription des crimes
de guerre a été maintenu, contrairement
au droit international, même si la durée de
prescription a été portée à trente ans au lieu
de dix avant le vote de la loi. En janvier
dernier, Michèle Alliot-Marie et Bernard
Kouchner s’indignaient de concert
dans une tribune au monde : «Quel
plus grand scandale que l’impunité des
criminels contre l’humanité ? Quel plus
grand outrage pour les victimes et, audelà, pour l’humanité tout entière?» On
ne le leur fait pas dire.
En attendant la décision du Conseil
constitutionnel, saisi par plus d’une
centaine de députés et sénateurs sur
la constitutionnalité de cette loi, la
France devient légalement une terre
d’impunité pour criminels de guerre et
criminels contre l’humanité. Ce qui,
malheureusement, ne change pas grandchose dans les faits puisque bon nombre
de génocidaires hutus rwandais y ont
trouvé refuge de longues années sans être
inquiétés. On se souvient également, en
2002, de l’intervention de Dominique de
Villepin en pleine nuit, pour soustraire
à la justice française le général Norbert
Dabira, impliqué dans les massacres du
Beach au Congo-Brazza.
RdB, Raphaël Granvaud
Droit de réponse (bis)
Bolloré nous écrit (encore)...
Le groupe Bolloré,
visiblement très agacé par
nos commentaires, nous a
fait parvenir un nouveau droit
de réponse.
«
D
ans le cadre de la publication
d’un droit de réponse que la
société Bolloré a été contrainte
de solliciter à la suite de la parution, le
7 juin 2010, la signature d’Odile Tobner,
d’un éditorial intitulé “Bolloré désenclave
l’Afrique”, la rédaction a cru utile de publier
un commentaire auquel la société Bolloré
entend répondre.
L’objectif de la «note-commentaire» de
SURVIE.org est de minimiser et amoindrir
les termes du jugement rendu par la 17ème
chambre du tribunal correctionnel de
Paris, le 6 mai 2010.
Pourtant, n’en déplaise aux détracteurs
de la société Bolloré, ce jugement a bel et
bien retenu le défaut d’enquête sérieuse de
la part de journalistes de France Inter.
La société Bolloré entend rappeler les termes
mêmes du jugement, extrêmement explicites.
Le tribunal a relevé “que le journaliste
a manqué aux exigences d’une enquête
sérieuse qui aurait dû le conduire à vérifier ses
sources ou recouper l’information purement
verbale dont il disposait“ ou encore que
“les éléments dont les auteurs du reportage
disposaient à cet égard sont insuffisants pour
accréditer, surtout sous une forme aussi
lapidaire et péremptoire les accusations, qui
visent en l’espèce la société BOLLORE et
Vincent Bolloré”.
France Inter n’a pas fait appel de ce
jugement, en acceptant les termes et les
condamnations.
Le lecteur comprendra pourquoi, dans ces
conditions, la société Bolloré a finalement
accepté de se désister des autres poursuites
engagées contre France Inter qui a accepté
les désistements.
Chacun est libre de lire comme il le veut une
décision de justice ; il est évidence à laquelle
il est difficile de tordre le cou : France Inter
a perdu son procès contre Bolloré et Bolloré
a obtenu du tribunal des dommages et
intérêts sanctionnant les manquements des
journalistes de France Inter.
Si “leçons de journalisme” il doit y avoir,
celle-ci a été donné, sans conteste, par
la 17ème chambre du tribunal de grande
instance de paris, dite chambre de la presse,
dont c’est la compétence.»
Billets d’Afrique: N’en déplaise à
la société Bolloré et son directeur
général, Gilles Alix, les commentaires
participent à l’information. Afin de
mettre un terme à ce feuilleton estival,
nous pensons que nos lecteurs ont le
droit de se faire eux-mêmes leur opinion
à propos de ces droits de réponses
successifs du groupe Bolloré. A l’abri
de toute communication d’entreprise.
Nous publions donc l’intégralité du
jugement en question sur notre site
survie.org.
Le public pourra donc juger si le
triomphe de la société Bolloré est aussi
éclatant qu’elle veut le faire croire.
No 194 n Septembre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Mauritanie
Contre qui la France est-elle en guerre
Comment le chiffon rouge
du terrorisme permet aux
puissances étrangères
d’affirmer leur présence
militaire dans la zone
sahélienne.
C
’est le 22 juillet que la presse
espagnole dévoilait l’opération
militaire franco-mauritanienne dans
le désert malien pour libérer le Français
Michel Germaneau, retenu en otage par
Al Qaida au Maghreb islamique (AQMI)
depuis le 19 avril.
Du côté des autorités françaises, ni le
ministère des Affaires étrangères ni celui de
la Défense, pas plus que Nicolas Sarkozy ne
commentaient l’affaire.
A l’inverse, le pouvoir mauritanien
triomphait bruyamment et se félicitait du
succès d’une opération militaire visant à
prévenir l’attaque d’une base militaire par
cent cinquante combattants de l’AQMI.
Il remerciait aussi la France pour son soutien
logistique et technique tandis qu’à Paris,
le ministère de la Défense reconnaissait,
du bout des lèvres, un appui à l’opération.
La presse ibérique maintenait toutefois
que des soldats français avaient participé
directement à l’opération. Ce que semblait
confirmer, contraint, le ministère français
de la Défense en avouant la participation
au raid de vingt à trente soldats des forces
spéciales et que le but était bien la libération
de Michel Germaneau.
Libération d’un otage ou prévention d’une
attaque ? Mauritaniens et Français ne sont
visiblement pas sur la même ligne. Un
décalage compréhensible dans la mesure où
la lutte contre le terrorisme sert davantage
l’image du président, Mohamed Ould Abdel
Aziz qui évite ainsi de passer pour un larbin
de l’armée française.
Or l’armée mauritanienne n’a nullement
les capacités, malgré les formations
dispensées par les Français, de mener une
telle opération. Si l’on rajoute que quelques
dizaines d’hommes des forces spéciales, à
la puissance de feu redoutable, se suffisent
amplement à eux-mêmes, on peut estimer
que les Mauritaniens ont seulement fourni
quelques guides et véhicules.
Qui pour contrôler la poltique
de la France dans la région?
Mais au-delà de la forme, ce raid
soulève de graves questions sur notre
fonctionnement politique et nos relations
avec les pays africains.
D’une part, comme le dénoncent les
députés mauritaniens de l’opposition,
cette attaque constitue un authentique acte
de guerre, sans qu’aucun parlementaire
d’aucun pays n’ait jamais été consulté.
Ensuite, les autorités maliennes ne furent
même pas informées de cette attaque sur
leur sol. C’est dire en quelle estime, on
tient la souveraineté du Mali.
Cela dévoile aussi la nature des relations
entre la France et la Mauritanie. Celle-ci
n’étant qu’un pion ou un vassal servant
de paravent pour cette opération décidée
vraisemblablement le 13 juillet, lors d’une
rencontre Sarkozy-Abdel Aziz. C’est
aussi un des dividendes du soutien élyséen
au putsch et aux fraudes électorales qui
ont permis au président mauritanien de
s’installer au pouvoir.
En outre, la France, malgré l’échec de
l’opération, montre qu’elle peut mener
des opérations militaires n’importe où
dans la région et personne n’a rien à en
dire, même les autorités des pays où elle
intervient.
Au vu des discours martiaux tenus par
MM. Sarkozy, Fillon, Morin et Kouchner,
l’assassinat de Michel Germaneau va
servir à légitimer une présence militaire
française accrue, puisque «nous sommes
en guerre contre AQMI» et que «nous
allons renforcer notre présence», etc.
L’armée française
forme déjà officiellement des militaires dans la région,
mais cette opération a permis de révéler
quelques éléments inconnus sur la présence
de soldats hexagonaux en Mauritanie.
Selon des informations concordantes,
l’opération militaire serait partie de la
base de Bassikounou (à l’extrême sud
est du pays) où la population faisait
état, depuis un certain temps déjà, de
va-et-vient d’hélicoptères (dont l’armée
mauritanienne est dépourvue) et de la
présence de militaires «blancs». Ceux-ci
ne circulant pas en dehors de la base, on
ne peut que spéculer sur leur nationalité
mais les américains étant installés ailleurs
dans le pays, il est fort probable qu’ils
soient français.
Pourtant les autorités des deux pays ont
toujours répondu aux députés mauritaniens
que les seuls formateurs militaires français
présents étaient bien plus au nord, à Atar
qui dispose d’un aéroport.
Plus grave, l’examen des photos de
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2010 n No 194
l’attaque franco-mauritanienne montre
que le camp était plutôt celui de trafiquants
et non pas de terroristes préparant
une attaque d’envergure. Malgré les
affirmations des autorités mauritaniennes
selon lesquelles une grande quantité
d’armes ont été saisies et brûlées, mais
nulle photo d’un tel stock...
C’est aussi l’avis de plusieurs informateurs ayant des relations dans l’appareil
sécuritaire, tel que Jeremy Keenan,
anthropologue britannique très au fait des
dessous du terrorisme dans la région.
Si cela est vrai, la France a mené un raid
militaire illégal en territoire étranger
pour, au final, assassiner sept personnes,
seulement coupables d’être de petits
trafiquants, sans que cela ne suscite le
moindre questionnement
Par ailleurs, on peut s’interroger sur le
contenu des photos diffusées par la télévision
nationale mauritanienne montrant, sur le
corps d’un des « terroristes» tués, des traces
de coups, de lacérations, bref de tortures...
Au retour du raid franco-mauritanien,
l’enlèvement de deux éleveurs nomades
maliens, «membres» d’AQMI, avait
été dénoncé par des autorités locales
maliennes. Ils ont finalement été relâchés
quelques semaines plus tard, alors que les
autorités françaises avaient nié la réalité
de ces enlèvements, soit que les militaires
français y ont directement participé,
soit qu’ils ont cherché à couvrir leurs
homologues mauritaniens.
Quelle véracité
pour la menace islamiste?
Toute cette affaire amène inévitablement
à s’interroger sur Al Qaida au Maghreb
islamique. AQMI est coupable d’avoir
enlevé et/ou assassiné des ressortissants
occidentaux, d’avoir attaqué à plusieurs
reprises les armées mauritaniennes,
au Sahel ?
maliennes et algériennes et de prélever
des taxes sur les trafics de la région,
notamment de drogue.
Par ailleurs, alors qu’aucun contact n’a
jamais été établi entre ces terroristes
et quelques médias que ce soient, ces
derniers sont toujours prompts à livrer
un tas d’informations détaillées sur la
structuration du mouvement: qui en est le
chef, quelles sont les rivalités de pouvoir
entre les émirs, leurs profils politicopsychologiques, lequel contrôle quelle
région, leur armement, leur nombre
variant de trois cents à mille etc.
Les sources sont toujours les mêmes
sources sécuritaires, presque exclusivement algériennes. Mais si les autorités
algériennes sont capables de tant de
détails, s’ils correspondent toutefois à une
réalité, c’est qu’AQMI est infiltré.
Il serait alors facile de l’anéantir, surtout
avec les moyens de surveillance modernes
ou traditionnels car contrairement à la
représentation que l’on en a en Occident,
le désert n’est pas une vaste zone aveugle,
pour circuler, il y a des routes et les
nomades sont aussi partout présents...
L’Algérie,
parrain régional ?
Est-ce à dire qu’AQMI bénéficierait de
la complicité de l’Algérie? Des analystes
vont plus loin. Ainsi, François Géré,
président de l’Institut français d’analyse
stratégique et chargé de mission pour
l’Institut des hautes études de la défense
nationale, a déclaré, sur RFI le 24 juillet, à
propos d’Abou Zeïd qui retenait en otage
Michel Germaneau, qu’il y a «des doutes
sur son indépendance totale à l’égard des
services de sécurité algériens.»
Jeremy Keenan affirme qu’«Abou Zeïd est
lui-même considéré comme un agent du
DRS», c’est-à-dire de la sécurité militaire
algérienne réputée être le cœur du pouvoir
algérien et dirigé par le général Mohamed
Médiène, dit «Toufik».
Mais quel serait l’intérêt de l’Algérie à
instrumentaliser ceux qui la menacent ?
Pour Salima Mellah, animatrice de
l’organisation de défense des Droits
de
l’homme
algérienne
AlgeriaWatch, comme pour François Gèze,
directeur des éditions La Découverte,
«le terrorisme résiduel » du GSPC
est un des instruments (des chefs de
l’armée algérienne) pour consolider leur
mainmise sur les richesses du pays et
Libération d’un otage ou prévention d’une attaque ? Mauritaniens et Français ne sont
visiblement pas sur la même ligne.
pour se légitimer auprès des puissances
occidentales.»
Pour Jeremy Keenan toujours, «toute
la stratégie du DRS en créant l’AQMI
dans la région sahélienne en 2006, a
été de convaincre les Occidentaux, et
en particulier les États-Unis, du rôle
indispensable de l’Algérie comme
gendarme régional» (Rue89, 9 août
2009).
De même, en déstabilisant ses voisins
sahéliens grâce à AQMI, et forte de
sa puissance militaire, Alger se pose
en parrain régional sans qui rien n’est
possible dans la région. Les Algériens,
très en froid avec les Français et les
Américains (depuis 2006 et une sombre
histoire d’espionnage), ont maintenant
des tentations hégémoniques et cherchent à chasser les Occidentaux du
Sahel considérant la région comme leur
chasse-gardée.
Dans ce contexte, certains ont interprêté
l’enlèvement de Pierre Camatte, en
décembre 2009, comme un premier
avertissement à destination des autorités
françaises. Ce ne fut vraisemblablement
pas suffisant. En avril, Michel Germaneau
fut enlevé. Les revendications peu claires
de ses ravisseurs et le refus de négocier
sont vues comme une condamnation
à mort, geste encore plus ferme à
destination de Paris.
Dans cette optique, l’assaut français
pourrait être la réponse du berger à la
bergère : non seulement, nous ne nous
en allons pas, mais en plus, on intervient
militairement avec nos forces spéciales,
peu importe que Germaneau soit là ou
non. Une version à considérer toutefois
avec prudence tant il subsiste des zones
d’ombres.
Bataille géopolitique dans
l’arrière-cour de la France
Derrière ce «grand jeu» sahélien, où
l’on retrouve aussi les Etats-Unis avec
l’initiative pan-Sahel (PSI), la Chine (au
Soudan), la Grande-Bretagne ou la Libye,
il y a évidemment le contrôle des réserves
énergétiques (pétrole, gaz, uranium, ainsi
que le potentiel, pour l’instant assez
lointain, d’énergie solaire) que recèle la
région et des flux qui vont la traverser
(comme par exemple, le Transsaharian.
Gas Pipeline ou l’exportation du pétrole
malien bientôt en exploitation). Et pour
cela, rien de mieux que d’être présent
militairement et d’avoir la mainmise sur
les forces de sécurité de la région.
Comme le souligne, Mehdi Taje,
chercheur à l’Institut d’études stratégiques
de l’Ecole militaire de Paris, «le jeu
des puissances étrangères amplifie [la]
menace [islamiste]. Parce que ça sert
leurs intérêts. Ce qui leur permet de se
positionner militairement. En agitant
le chiffon de la menace islamique, la
France s’aligne sur certaines ambitions
américaines.» Pour lesquelles il dit
qu’ «officiellement il s’agit de renforcer
les capacités des armées locales.
Officieusement c’est une manière
d’affirmer leur présence militaire»
(L’Humanité, 29 juillet).
Au-delà des ambitions économiques,
on peut aussi retrouver dans la geste
sarkozyste, l’ambition mégalomaniaque
d’une France puissance mondiale qui doit
être présente, surtout là où d’autres veulent
la chasser. C’est exactement la façon de
faire de Nicolas Sarkozy, jamais en reste
d’outrances, décrivant un axe du terrorisme
allant du Pakistan jusqu’au Sahel.
Issa Bâ
No 194 n Septembre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Multinationales US : entre
transparence et toute puissance
La réforme de Wall Street a
permis une avancée majeure
dans la lutte pour plus de
transparence. Mais au-delà
d’interrogations pratiques et
techniques, faut-il réellement
y voir un signal politique
encourageant ?
M
i-juillet, le Congrès américain
a adopté un texte de loi sur la
régulation financière, présenté
comme rien de moins que la plus grande
réforme de Wall Street depuis 1930.
Un texte de 2 300 pages à propos duquel
l’économiste Raphaël Didier rappelle
sur son blog qu’«il reste encore à
fixer de nombreux détails à coup de
décrets rédigés par les dix régulateurs
concernés, dans un délai de trois mois à
quatre ans!»
Cette loi dite Dodd-Frank, du nom de
ses deux co-auteurs, contient une mesure
réclamée depuis plusieurs années par plus
de 600 associations dans le monde dans
le cadre la campagne «Publiez ce que
vous payez»: les compagnies minières et
pétrolières cotées à Wall Street devraient
être contraintes d’ici 9 mois de détailler
l’ensemble des impôts versés aux Etats
producteurs, ce qui devrait permettre aux
sociétés civiles de ces pays de demander des
comptes à leurs dirigeants sur l’utilisation
de cette manne financière. En outre, le
Congo Minerals Act, inclus dans cette loi,
vise à couper le lien entre l’exploitation des
minerais et les conflits persistants à l’Est
de la RDC, en imposant une traçabilité
garantissant que leur commerce ne finance
pas, directement ou indirectement, les
groupes armés dans la région.
D’après Les Echos (26 juillet), vingt-neuf
des trente-deux plus grandes compagnies
internationales sont concernées par
cette loi, ainsi que huit des dix plus
grosses compagnies minières. Mais
peut-être faut-il relativiser ces chiffres,
qui semblent ne pas considérer toutes
les sociétés d’exploration et toutes les
sociétés de taille moyenne du secteur
minier, majoritairement cotées à Toronto.
En effet, comme l’ont montré les auteurs
de Noir Canada. Pillage, corruption et
criminalité en Afrique (Ecosociété, 2008),
à l’échelle mondiale, près de deux tiers
des sociétés minières sont enregistrées à
la Bourse de Toronto, où elles bénéficient
d’une réglementation sur mesure et d’un
soutien indéfectible du gouvernement
canadien. Le volume d’activité minière
mondiale concerné par la loi Dodd-Frank
reste donc à déterminer.
Des flous
bien permissifs
En outre, sur le plan technique, des
interrogations subsistent. La première
concerne les moyens de contrôle:
comment la Securities and Exchange
Commission (SEC), gendarme de la bourse
de Wall Street, pourra-t-elle vérifier les
informations fournies et sanctionner les
contrevenants ? Car il s’en faudrait de peu
pour que cette mesure rejoigne dans les
faits les inefficaces «mesures volontaires
» et autres «autorégulations» que l’on
retrouve systématiquement dans les
différents codes de conduite du secteur des
industries extractives.
Deuxièmement, ces obligations seront-elles
bien applicables aux groupes consolidés,
c’est-à-dire à l’ensemble de leurs filiales,
enregistrées bien souvent dans d’autres
juridictions, notamment au Canada?
Comment pourront-elles être étendues aux
consortiums et holdings dans lesquelles
ces groupes ne peuvent avoir qu’une part
minoritaire, mais qui ne devrait en aucun
cas les exonérer de leur responsabilité?
En clair, ces sociétés n’auront-elles
pas la possibilité, comme elles le font
pour l’impôt, de jouer à nouveau sur
la domiciliation de leurs filiales pour
contourner ces obligations?
Chez Total, on s’est déjà empressé
de souligner un flou juridique: «la
réglementation nationale de l’Etat
producteur» risque de s’opposer à la
nouvelle loi américaine, puisque «la
plupart des Etats hôtes ont adopté des
règles de confidentialité sur leurs contrats
pétroliers». Cette démarche unilatérale
des Etats-Unis est en effet visiblement
déconnectée de cadres multilatéraux qui
lui auraient donné plus de pertinence et
d’efficacité, et où la première puissance
mondiale obtient en général la satisfaction
de ses exigences. Les promoteurs
de cette transparence en sont donc
réduits à espérer un hypothétique effet
d’entrainement sur d’autres juridictions,
notamment la City de Londres, le
Canada ou l’Australie. Celui-ci pourrait
se faire au travers des normes édictées
par le Conseil international des normes
comptables (IASB), utilisées par plus
d’une centaine de pays. Mais comment
ne pas craindre, à l’instar de l’épisode
des pseudo-listes noires et grises de
l’OCDE sur les paradis fiscaux, un
énième écran de fumée permettant aux
tenants du système de déclarer que le
problème est résolu ?
Ce risque ne sera jamais évité tant que
l’on ne se sera pas attaqué au cœur du
problème: tant que le secret bancaire
restera intouchable et sacré, aucun
arsenal de mesures techniques n’apportera
de solution.
Le « code de conduite contre l’évasion
fiscale » de l’ONU
Le code de conduite sur la coopération et la lutte contre l’évasion fiscale internationale
proposé cet été par l’ONU semble se ranger dans la catégorie des écrans de fumée.
Le code en question demande la disponibilité de certaines informations, notamment
sur l’identité des détenteurs de comptes, mais sans faire tomber le rempart essentiel
de la fiducie (ou Trust : montage qui permet un transfert partiel de propriété vers le
fiduciaire -ou trustee- qui en assure la gestion au profit d’un bénéficiaire qui reste
souvent impossible à identifier). Et comme pour les listes grises de l’OCDE, il n’y est
aucunement question de transfert automatique d’informations mais uniquement « à
la demande ». Quant à l’idée de contraindre les entreprises à déclarer leurs profits
pays par pays, pour faire apparaître les paradis fiscaux où elles engrangent des
milliards à l’abri du fisc, elle est tout simplement absente du document...
10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2010 n No 194
En bref
Les multinationales continueront, avec la
bienveillance d’élites politiques complices,
de tracer les voies de contournement de
chacun de ces nouveaux petits obstacles.
Petites avancées
et grands reculs
Si cette loi a été quasi-unanimement
saluée comme un «grand pas» dans
la lutte politique qui oppose la société
civile aux multinationales étatsuniennes, d’autres faits d’actualité
permettent pourtant de mesurer une
évolution défavorable de ce rapport de
force. Ainsi, comme l’explique l’ancien
secrétaire d’état américain au travail,
Robert Reich (Le Monde, 8 août),
le lobby industriel et en particulier
pétrolier vient de remporter de nouvelles
batailles décisives dans son pays.
Une décision récente de la Cour Suprême
«a conféré aux grandes entreprises le
statut d’individu pouvant se prévaloir des
droits prévus par le premier amendement
pour dépenser des sommes illimitées
dans des spots de campagne télévisée».
En parallèle, la cour d’appel du district
de Columbia a décidé de ne plus limiter
les «contributions versées aux comités
prétendument indépendants créés dans
le but de soutenir ou de combattre tel
ou tel candidat». En conséquence, la
Federal Election Commission vient d’en
conclure que «des entreprises, et non
plus seulement des individus, pourront
désormais verser des sommes illimitées
(…) Désormais, toutes les limites ont
été supprimées et tous les coups sont
permis. Même BP, société britannique,
est officiellement libre d’influencer à sa
guise la politique américaine.»
Aucun doute: plutôt qu’un recul des
multinationales, la tendance outreatlantique est bien au renforcement de leur
main-mise sur la sphère politique, et cela
n’augure rien de bon pour les négociations
dans des cadres multilatéraux, les seuls
qui comptent vraiment.
Cette évidence nous rappelle que même
avec des objectifs «réalistes» à court
terme et des «petits pas» comme la loi
Dodd-Frank, l’objectif à moyen terme se
doit d’être plus ambitieux, et viser une
réappropriation par les peuples d’une
souveraineté confisquée par ces empires
économiques et politiques que sont
devenues les multinationales.
Au niveau global cela passe invariablement par la levée du secret bancaire
et le démantèlement des juridictions
offshore, et au niveau des ressources
africaines par la fin de leur exploitation
par des entreprises transnationales, aussi
«transparentes» soient-elles.
Alice Primo
Tchad : l’ingrat
Déby marchande
Ni l’Elysée ni l’Etat major n’entendent
abandonner une présence militaire au
Tchad. Aussi Idriss Déby sait-il qu’il
ne prend pas trop de risques quand il
proclame : «Si la France dit qu’elle
n’a pas de moyens pour payer et
qu’elle veut partir, nous garderons les
meilleures relations possibles mais nous
n’empêcherons pas Épervier de partir».
C’est l’armée française qui a amené Idriss
Déby au pouvoir et qui lui a permis de le
conserver, jusqu’à la récente offensive
rebelle de février 2008.
Mais depuis l’accord de paix entre
le Tchad et le Soudan, les rebellions
tchadiennes ont perdu leur principal
sponsor, ce qui permet au président
tchadien de faire monter les enchères
et d’exiger, comme ses homologues
djiboutien et sénégalais, une meilleure
contrepartie financière à la présence
militaire française.
Car malgré la manne pétrolière, les
caisses de l’Etat tchadien sont vides…
Réclamer une rallonge à Paris est
néammoins plus sûr que d’imprimer en
douce des faux dinars de Bahreïn.
Une dizaine de pilotes d’hélicoptère
tchadiens doivent être formés en France
à partir du mois d’octobre sur la base de
Dax, dans les Landes (Jeune Afrique, 26
août). Ils devraient permettre à N’Djamena
de remplacer une partie des mercenaires
étrangers qui lui coûtent une fortune.
Et malgré l’accord avec le Soudan, Déby
surveille, comme le lait sur le feu, les
rébellions tchadiennes. Il vient ainsi
d’interdire la circulation des Toyota pickup sur l’ensemble du territoire excepté
celles appartenant à l’administration,
aux ONG, aux diplomates et aux chefs
traditionnels. Il est donc toujours bon
d’avoir son protecteur à ses côtés.
Une poutre dans
l’œil de Leenhardt
A la veille du défilé du 14 juillet en
présence des chefs d’Etat africains
des anciennes colonies françaises, les
téléspectateurs de France 2 ont eu droit
à une grande leçon de géopolitique
africaine (http://www.bakchich.info/Iln-y-a-pas-de-dictature-en,11398.html).
Selon Etienne Leenhardt, il y a bien sûr
des «pays où les fils succèdent à leurs
pères», où des «présidents qui semblent
être désignés à vie», mais le présentateur
est formel : «Sur le plan politique, il n’y a
pas de dictature en Afrique francophone».
Et sur le plan journalistique, y-a-t-il
quelqu’un pour lui expliquer la différence
entre journalisme et communication ? De
toute évidence, il ne fallait pas froisser les
invités du petit Nicolas…
L’Afrique
merveilleuse
du CIAN
Dans la lettre de juillet-août du CIAN (Conseil
français des investisseurs en Afrique), son
président Alexandre Vilgrain se laisse aller à
une émotion bien compréhensible. Qu’on en
juge: présent pour la première fois au Sommet
France-Afrique de Nice fin mai, il a pu
entendre Laurence Parisot décréter, devant un
parterre de chefs d’Etat, que «l’investissement
privé allait faire passer le continent du statut
“à développer” au statut “émergent”. On
imagine la liesse dans les foyers africains…
Certes la malnutrition est durablement présente
puisque «les récoltes ne sont pas au rendezvous», mais on est soulagé d’apprendre que
grâce à la déclaration de Yaoundé du 20
mai, «c’est désormais à l’Entreprise, enfin
protégée (sic) par une véritable volonté
politique de prendre le relais». Pour être tout
à fait rassuré, on aimerait en savoir plus sur
la nature exacte de la protection évoquée,
mais bon… faisons confiance à la nouvelle
religion de l’Entreprise.
Lors de ce même sommet, la France «s’est
mise de façon très intelligente (pléonasme
qui a échappé au président) en position de
partenaire plutôt que leader, évitant d’être
critiquée sur le terrain “historique” ». Cette
prudence semble bien excessive. En quoi
l’histoire des relations de la France avec le
continent africain serait-elle susceptible d’être
critiquée ?
Jean-François de Montvallon
No 194 n Septembre 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11
Les brèves du Burkina
Compaoré « rectifie»
la Constitution
Quelle surprise! Cela faisait longtemps
que l’on prêtait au chef de l’Etat burkinabè,
Blaise Compaoré, l’intention de réviser la
Constitution afin de supprimer la limitation
du nombre de mandats présidentiels. Depuis
plusieurs mois, de hauts responsables du
parti majoritaire (73 députés), le Congrès
pour la démocratie et le progrès (CDP)
appelaient à «revisiter» la Constitution
pour supprimer cette limitation à deux
quinquennats présidentiels. Au pouvoir
depuis 1987 après le coup d’Etat qui avait
«rectifié» Thomas Sankara, «élu» pour
la première fois en 1991, l’ex-capitaine de
l’armée a été réélu pour un second septennat
en 1998 puis un quinquennat en 2005.
Deux décennies pendant lesquelles il a joué
au pompier pyromane en prenant sa part
dans la déstabilisation de ses voisins, du
Libéria à la Côte d’Ivoire. Réuni le 7 août
à Ouagadougou, le congrès extraordinaire
du CDP l’a investi candidat à l’élection du
21 novembre prochain tout en réclamant la
révision de l’article 37 de la Constitution.
Pour appuyer sa demande de révision
constitutionnelle, trois mois seulement avant
le vote, le CDP souligne sans rire qu’«il
revient au peuple souverain de renouveler
ou non sa confiance à un candidat».
C’est à peu près le même argument qu’avait
utilisé le président nigérien, Mamadou
Tdanja avant d’être chassé du pouvoir. La
Constitution burkinabè peut être révisée par
voie référendaire ou à la majorité absolue
des députés. Avec une Assemblée nationale
acquise, c’est une formalité pour Compaoré
comme le sera «l’élection» du 21 novembre.
Penne, au Panthéon
de la Françafrique
Le tripatouillage en vue de la Constitution du
Burkina aurait contenté un des plus fidèles
admirateurs de Blaise Compaoré, Guy Penne,
décédé en juillet. L’ex-sénateur socialiste et
ancien conseiller pour les affaires africaines
et malgaches de François Mitterrand, a
été l’un des artisans les plus doués dans le
branchement de l’entourage de François
Mitterrand aux réseaux de la Françafrique.
Un vieux routier
en chasse un autre
Emmanuel Beth, le général de corps d’armée
et directeur de la Coopération militaire et de la
défense au Quai d’Orsay vient d’être nommé
ambassadeur de France au Burkina Faso.
Surprenante nomination décidée à l’Elysée.
Beth retrouvera le colonel-major burkinabé
Gilbert Diendjéré, chef du régiment de la
sécurité présidentielle à qui il a remis la
Légion d’honneur en 2008. Diendjéré était
l’officier conduisant l’escadron qui a renversé
le président Thomas Sankara dans un bain de
sang en 15 octobre 1987.
Bulletin d’abonnement
Billets d’Afrique et d’ailleurs
Édité par Survie, 107 Bd de Magenta - 75010 Paris. Tél. : 01 44 61 03 25
11 numéros par an pour tout savoir sur la face cachée de la politique de la France
sur le continent africain et les jeux troubles de la «Françafrique ».
Au long de ses 12 pages, Billets d’Afrique décortique ainsi les principaux faits de
l’actualité franco-africaine pour en proposer une analyse critique originale.
NOM: ______________
____________________
Prénom: ___________________________
Adresse: ________________________________________________________________
Code Postal __________ Ville ______________________________________
Tél. : ________________________ Fax___________________________________
Courriel: ________________________________________________________________
• France : 25 euros €(faibles revenus: 20 euros) • Etranger et DOM : 30 €euros
• Soutien : libre, soit ________________
Modalités de paiement :
❐ Chèque bancaire ou postal à l’ordre de Survie
❐ Virement postal (CCP 500.52 K PARIS): préciser l’objet sur l’ordre de virement
Vous pouvez également payer en douze échéances, ou par trimestre grâce au
prélèvement automatique. Nous contacter.
Plus d’information sur http://survie.org ou à contact@survie.org
12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Septembre 2010 n No 194
C’est peu dire que Beth est un vieux
routier de la Françafrique: ancien officier
parachutiste de la Légion étrangère, il est
passé par Djibouti à l’heure des troubles de
l’indépendance. Près de vingt plus tard, en
1991, il est au Tchad, commandant en second
de l’opération Epervier alors que Idriss Déby
prend le pouvoir avec l’aide de l’armée
française. En 2002, il est le 1er commandant
de la force Licorne en Côte d’Ivoire sous
mandat onusien. Depuis le QG de l’ONUCI,
il pilotera les entreprises françaises vers les
contrats. Il confiera d’ailleurs, en 2007, lors
d’une journée d’étude de la Fondation pour la
recherche stratégique: «Les forces françaises
ont ainsi été les pilotes de l’ensemble des
autres acteurs, notamment les intervenants
économiques. L’action de la force Licorne
a, dès le début, conditionné le retour des
acteurs économiques. Il a fallu par exemple
relancer la circulation du train entre la Côte
d’Ivoire et le Mali». Il s’agissait en fait du
train ivoiro-burkinabé, exploité par la Sitarail,
filiale de Bolloré.
Pour finir, une perle à accrocher à son
nouveau costume d’ambassadeur : «Le
français est une langue de travail pour nous,
les militaires. C’est un facteur de sécurité. Le
français développe des éléments sécurisants.
C’est un vecteur de dialogue, d’apaisement,
qui respecte les particularismes locaux.
L’anglais est plus manichéen. Le français
est la langue privilégiée du maintien de
la paix.» (Colloque sur «l’Avenir de la
francophonie», Paris, 6 et 7 mai 2008).
Bulletin fondé par F.-X. Verschave
Directrice de la publication: Odile Biyidi
Awala.
Directeur de la rédaction: Raphaël De
Benito.
Secrétaire de rédaction: Janine Sfiligoï,
Anne Colliou
Comité de rédaction : Alice Primo,
Sharon Courtoux, Sisulu Mandjou Sory,
Raphaël Granvaud, David Mauger, Odile
Tobner, Vincent Munié.
Ils ont participé à ce numéro : Souing,
Issa Ba, Kä mana
Abonnements: Frédéric Galerne
Association Survie
107, Bd de Magenta
F75010 Paris
Tél. (33 ou 0)1 44 61 03 25
Fax (33 ou 0)1 44 61 03 20
http://survie.org
contact@survie.org
Commission paritaire n°
0211G87632
Dépôt légal : septembre 2010 - ISSN
11551666 Imprimé par Imprimerie 3 A
Abonnement:
25 euros (Étranger: 30 euros€; personne à
faible revenu: 20 euros€)