Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs
I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Dans ce numéro
Sommaire
Côte d’Ivoire
ËP. 2 Les brèves de la Françafrique
Pour une
remise en
question de la
force Licorne
– Tchad: Idriss voit des Mirages
– Tchad : un rapport accablant – Gabon:
le changement dans la continuité – Les
Experts à Djibouti – Total Gabon :
profite de la hausse du baril – Djibouti:
plus on est de fou...
ËP. 1 & 3 Bolloré Désenclave
l’Afrique
À quelques semaines d’une
reconfiguration du dispositif
onusien en Côte d’Ivoire, il est
urgent de réexaminer le rôle de
la force Licorne.
Page 4
A quand la fin du franc CFA ?
Cinquante ans après les
indépendances, la politique
monétaire de la zone franc reste
encore du ressort de la France
au profit de ses seuls intérêts. Un
système monétaire qui constitue
une entrave à la souveraineté des
États africains alors que de plus en
plus d’économistes du continent
réclame sa disparition.
Page 9
Bolloré désenclave l’Afrique
A l’issue du procès en diffamation intenté par Bolloré à Benoît
Collombat pour son reportage intitulé « Cameroun, l’Empire noir
de Bolloré », diffusé par France Inter le 29 mars 2009, l’avocat de
Bolloré, Me Olivier Baratelli, se réjouissant de la condamnation,
a cru bon de lâcher que le tribunal avait « donné une leçon de
journalisme à certains journalistes»
(suite page 3)
Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 192 Juin 2010 - 2,30 euros
Tchad : les bricolages de Balkany
ËP. 4 Côte d’Ivoire Pour une remise en
question de la force Licorne
À quelques semaines d’une reconfiguration
du dispositif onusien en Côte d’Ivoire, il est
urgent de réexaminer son rôle.
ËP. 5 En Bref Impunité – Sarkozy
renforce son réseau françafricain
– Militaires au grand cœur – Le pays
contre les Droits de l’homme – Justice
d’exception – Négationnisme colonial
– Centrafrique : dérapage contrôlé ?
ËP. 6 Procès Bolloré contre France Inter
Dans le procès en diffamation qui opposait
le groupe Bolloré à France Inter et Benoît
Collombat, c’est une justice très crédule
qui a condamné la radio publique pour un
reportage sur les activités de Bolloré au
Cameroun.
ËP. 9 A quand la fin du franc CFA
Cinquante ans après les indépendances,
la politique monétaire de la zone franc
reste du ressort de la France au profit de
ses seuls intérêts. Un système qui constitue
une entrave à la souveraineté des États
africains. De plus en plus d’économistes du
continent réclame sa disparition.
ËP. 10 Burundi Les élections au rabais de
l’UE
A l’occasion des dernières élections
communales, la mission d’observation
européenne se discrédite en reconnaissant
«la bonne tenue du processus de vote»
pourtant ubuesque. Un mauvais signe pour
la présidentielle de juin.
ËP. 11 France Afrique D’un sommet à
l’autre
Instaurés en 1973 par Pompidou, les
sommets France Afrique se suivent et
se ressemblent pour y promouvoir de
« nouveaux partenariats » ou « une
meilleure gouvernance ». Le 25e du nom à
Nice n’a pas dérogé à la tradition.
ËP. 12 Trafigura enfin face à la justice
w w w. s u r v i e . o r g
En bref
Tchad :
les bricolages
de Balkany
Belle trouvaille que celle des magistrats
de la chambre régionale des comptes
d’Île-de-France : la Scrim, société
immobilière contrôlée par la mairie de
Levallois-Perret, dont Patrick Balkany
est maire a rénové l’ambassade du Tchad
pour un montant de près de six millions
d’euros! Une rénovation hors de prix, à
près de 5000 euros le mètre carré, «qui
fait bondir cet ingénieur présent sur
le site : c’est impossible, il y en a pour
beaucoup moins que ça!» (Le Canard
Enchaîné, 5 mai 2010). Pourvu qu’il n’y
ait pas de surfacturation !
Tchad : Idriss Déby
voit des Mirages
Si la France a sué sang et eau pour
convaincre (sans grand succès) ses
partenaires européens de participer à
l’opération Eufor-Tchad en 2008, c’était,
paraît-il, «en vue de son désengagement
militaire du Tchad». C’est du moins ce
que croyait savoir La Lettre du continent
(16 octobre 2008), qui pronostiquait
même qu’à l’occasion de l’opération
Minurcat 2 qui lui succédait, l’opération
française Epervier (au Tchad depuis
1986) «passerait ainsi sous mandat
onusien et prendra fin avec la présence
des Nations unies». Déby a obtenu que
la force onusienne, censée sécuriser les
camps de déplacés et de réfugiés, quitte les
lieux avant décembre, c’est-à-dire avant
les prochaines élections présidentielles
prévues pour début 2011. Côté français en
revanche, on apprend que «l’état-major
va «muscler son corps expéditionnaire»
et ceci «à la demande de l’Elysée» (Le
Canard Enchaîné, 19 mai 2009). En plus
(ou à la place ?) des Mirages F1 déjà
présents sur place, quatre Mirages C RDI,
ce qui se fait de mieux dans l’aviation
française, vont rejoindre le ciel
tchadien. Pour se prémunir des missiles
sol-air que les rebellions de l’Est se
seraient procurés ? Pour détecter plus
facilement les colonnes rebelles à
l’aide d’un radar très performant ? De
son côté, le président tchadien, Idriss
Déby, se réjouit certainement de cette
protection renforcée. Une manière
toute française de se désengager
militairement d’Afrique…
Tchad :
un rapport accablant
L’ambassade des Etats-Unis à Ndjamena a
publié, en mars dernier, un rapport détaillé
sur les atteintes aux Droits de l’homme. Il
est accablant pour le régime d’Idriss Déby
et ses forces de sécurité, armée, police et
gendarmerie : «Tueries extrajudiciaires,
disparitions pour cause politique,
tortures, bastonnades et enlèvements
par les forces de sécurité; l’impunité de
celles-ci; conditions d’emprisonnement
désastreuses; arrestations et détentions
arbitraires; détentions dans des lieux
secrets; ingérence de l’exécutif dans le
judiciaire; utilisation de force excessive
et d’autres abus dans les conflits internes
y compris les tueries et l’utilisation
des enfants soldats; restrictions de la
liberté d’expression, de presse et de
rassemblement; corruption officiellement
répandue; entrave aux travaux des
ONG; répression des activités syndicales,
travaux forcés et exploitation du travail
des enfants (…) ».
Le rapport publié note également qu’il
n’y a eu aucune évolution sur l’enquête
sur les massacres des civils perpétrés
lors de l’attaque des rebelles et la contreattaque du gouvernement en février 2008
à N’Djamena, qu’on ignore encore le sort
exact d’Ibni Oumar Mahamat Saleh, l’un
des trois principaux leaders de l’opposition
arrêté par la garde présidentielle à la
faveur de ces mêmes combats et qu’il n’y
a toujours eu aucune arrestation relative
à ce cas.
Au cours de l’année 2009, le rapport
souligne aussi que les disparitions de
nature politique se sont poursuivies.
Des pécadilles sans doute aux yeux de
Nicolas Sarkozy qui a invité tout ce beau
monde à parader sur les Champs-Elysées
le 14 juillet prochain.
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juin 2010 n No 192
Gabon : le
changement
dans la continuité
Le Gabon d’Omar Bongo était déjà un
Etat policier, celui de son successeur,
son fils Ali, l’est de plus en plus.
Alors que la majorité de la population
croupit dans la misère, fatiguée de voir
un clan s’accaparer le bien public, les
problèmes d’insécurité augmentent
d’année en année, notamment dans les
grandes villes comme Libreville où les
cas de viols, de vols et d’assassinats
sont récurrents.
Des gueux qu’il faut circonscrire en
renforçant fortement par exemple
de 9 000 hommes les effectifs des
policiers d’ici 2013. «Les inscriptions
budgétaires de l’année 2010 prévoient
pour la police, des moyens financiers
conséquents pour un vaste programme
de formation». Le ministre de
l’intérieur, Jean-François Ndongou,
a annoncé en même temps la création
de nouveaux commissariats avec des
équipements. Qu’on achètera comme
d’habitube en France ?
Les Experts
à Djibouti
La coopération entre la France et Djibouti
a toujours bien fonctionné. Qu’elle soit
militaire, économique ou diplomatique.
Même dans l’affaire de l’assassinat du
juge Bernard Borrel où les deux Etats se
sont entendus, depuis quinze ans, comme
larrons en foire pour travestir la vérité
et entraver l’enquête. D’un assassinat
évident dans lequel serait impliqué l’actuel
président, on a fait un suicide improbable,
thèse officielle qui a longtemps prévalu
au nom de la raison d’Etat. En 2010,
l’affaire Borrel n’a toujours pas trouvé
son épiloque judicaire.
Pas de quoi empêcher le service français
de coopération technique internationale de
police d’assurer aujourd’hui la formation
de la brigade criminelle à Djibouti
avec l’envoi d’un expert de la police
scientifique française.
Éditorial
Total Gabon
profite de la
hausse du baril
De son côté, la filiale gabonaise du
pétrolier français, pompe en toute
sécurité. Elle a publié un résultat net
de 42 millions d’euros au titre du
premier trimestre 2010, en hausse de
109% par rapport à la même période
en 2009. Le chiffre d’affaires ressort
à 338 millions d’euros, en hausse de
50% (lefigaro.fr, 11 mai). Combien
pour les Gabonais ?
Djibouti : plus on
est de fous…
La lutte contre la piraterie somalienne
s’annonce comme une rente prometteuse
pour le régime djiboutien.
C’est sur son sol qu’est entraînée une
partie des forces somaliennes (dont la
France et les Européens s’inquiètent
surtout de savoir s’ils resteront fidèles
au gouvernement officiel une fois finie
leur formation).
D’autre part, Djibouti, qui accueille
déjà la plus importante base militaire
africaine de la France et une base
militaire américaine, a accepté le
principe de création d’une nouvelle
base militaire, japonaise cette fois, et
vient d’accorder aux navires de guerre
russe le droit de mouiller dans son
port. Si l’on ajoute à cela le business
en expansion des sociétés militaires
privées…
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Bolloré désenclave
l’Afrique
(suite de la page 1)
Cette jactance était le coup de pied de l’âne s’appliquant à un journaliste
courageux et talentueux dans une profession où la lâcheté et la médiocrité
sont légion. Quant au « communiquant » du groupe Bolloré, Michel Calzaroni,
il n’a pas craint de parler avec enflure d’une « campagne de presse »
pour désigner ce reportage de
cinquante minutes qui constitue
une véritable exception sur un
sujet jamais traité dans les médias
français... et pour cause.
La justice a morigéné Benoît
Collombat pour son manque de
« sérieux » et de « prudence » pour
avoir diffusé les témoignages qu’il
a recueillis lors de son enquête sur
le terrain de la bouche de divers
Camerounais, mais elle semblait
bien hors d’état de pouvoir se
faire une idée sur la question à
six mille kilomètres du théâtre
des opérations. Les Camerounais,
membres du clan au pouvoir, venus
témoigner pour Bolloré étaient
de franches caricatures (lire page
8). Tout cela ne semble donc pas
empreint de beaucoup de sérieux
et de prudence.
Mais comment donner une leçon
de justice à une certaine justice !
Sur ce qui était en cause : les
conditions des contrats d’ex
ploitation du chemin de fer
camerounais et du dragage du
port de Douala, on est resté dans l’opacité la plus totale, sinon le Cameroun
ne serait pas le Cameroun. Il n’y a eu ni preuve bien sûr encore moins la
moindre réfutation. On en est resté aux dires des uns et des autres. La
sagesse était de renvoyer tout le monde à ses moyens d’expression pour
en débattre, ceux de Bolloré étant infiniment plus écrasants que le filet
de parole d’un journaliste indépendant. Mais apparemment ils n’ont pas
la même crédibilité et c’est bien là où le bât blessait l’âne. Il ne suffit pas
d’imprimer du papier ni de diffuser des images pour faire du journalisme.
On peut seulement faire des campagnes de presse pour Biya.
Dans le rôle de l’innocente victime des méchants diffamateurs il faut
reconnaître que Dominique Laffont, le directeur Afrique de Bolloré, a
été impayable. A l’inverse du « loup devenu berger » de La Fontaine, qui
révèle sa nature par sa voix sous son déguisement, c’est la personne
extérieure de M. Laffont qui n’allait pas avec son discours. Comment
croire ce personnage qui sue l’argent par tous les pores quand il affirme
que l’Afrique a besoin de lui, que « Bolloré est une entreprise citoyenne »,
sans doute comme le Cameroun est une démocratie.
Mais la parole le trahit quand même quand il affirme que « notre stratégie
est de désenclaver l’Afrique ».
C’est bien de cela qu’il s’agit en effet. Cela fait plus de quatre siècles
que l’Europe a entrepris de désenclaver l’Afrique, qui en a perdu toute sa
prospérité, ses hommes, puis ses richesses. Bolloré, l’homme des ports,
désenclave à tour de bras tout ce qui est en Afrique, le bois, les minerais,
les bénéfices. Rien ne reste enclavé et c’est bien là le problème.
Odile Tobner
No 192 n Juin 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Côte d’Ivoire
Pour une remise en question
de la force Licorne
À quelques semaines d’une
reconfiguration du dispositif
onusien en Côte d’Ivoire, il
est urgent de réexaminer le
rôle de la force Licorne.
L
e 5 mai, International Crisis Group
(ICG) a publié un rapport sur la
sécurisation du processus électoral
ivoirien. L’analyse d’ICG est sans concession
pour le camp présidentiel ivoirien.
S’il s’agissait d’attirer l’attention de l’opinion
sur l’enlisement du processus de paix, on
pourrait s’en satisfaire. Mais la raison d’être
du think tank bruxellois est plutôt d’influencer
les prises de décisions institutionnelles.
Lorsqu’on a à l’esprit, les dégâts causé
par la diplomatie française jusqu’en 2006,
on souhaiterait que les recommandations
distribuées par ICG s’appuient sur une
analyse plus rigoureuse. À cet égard les
travaux du groupe d’experts de l’ONU sur
la Côte d’Ivoire fournissent un contrepoint
nécessaire. Tandis que les trois derniers
rapports du groupe d’experts examinent en
détails la dérive mafieuse des commandants
de zone rebelles, ICG compte sur les exrebelles pour faciliter l’organisation des
élections. L’exigence d’un désarmement
préalable est même qualifiée de «position
maximaliste», bien qu’elle soit inscrite dans
les derniers accords en date («Ouaga IV»,
signés le 22 décembre 2008).
Le même rapport n’a plus aucune
retenue lorsqu’il affirme sans embage
ni justification que «la liste électorale
dans son état actuel est défavorable au
camp présidentiel». S’appuyant sur des
entretiens, ICG relaie le sentiment de
plus en plus d’Ivoiriens pour lesquels «la
seule sortie possible de l’impasse se fera
par un coup de force». De tels pavés dans
la marre soulèvent nécessairement des
questions quant la déontologie des auteurs
(anonymes!) du rapport.
Cette analyse rappelle l’intervention de
Bernard Kouchner devant la Commission
des Affaires étrangères de l’Assemblée
nationale, le 22 décembre dernier:
«Il n’y a que deux positions : les uns
pensent qu’elles [les élections] n’auront
jamais lieu ; les autres, qu’elles seront
organisées quand le président Gbagbo
sera sûr de les remporter.»
Lorsque ICG demande des sanctions
contre les « forces qui auront recours
aux tirs à balles réelles contre les foules
non armées», on préférerait l’emploi du
conditionnel, ou mieux du passé. Si l’on
comprend, après la mort de militants de
l’opposition à Gagnoa (Billets d’Afrique
n°189) que cette recommandation
s’adresse au ministère de l’Intérieur
ivoirien, on regrette surtout, en souvenir
de novembre 2004, que le général Autran
commandant les 900 militaires français de
la force Licorne, n’en soit pas lui aussi le
destinataire. En fait, ICG n’adresse aucune
recommandation à la force Licorne.
Quelle place pour Licorne ?
Mettons les pieds dans le plat: l’armée
française est-elle crédible pour la sécurisation
des élections dans un pays où il y a six ans
nos soldats tiraient sur des manifestants,
faisant une soixantaine de morts ? En cas de
manifestations violentes durant les élections,
une intervention de l’armée française, loin
d’apaiser la sitution, jeterait de l’huile sur
le feu. Dès lors, quelle place et quel mandat
pour Licorne ?
Le conseil de sécurité de l’ONU vient de
prolonger jusqu’à fin juin le mandat de la
mission ONUCI de ladite force. Quelques
jours auparavant, le secrétaire général Ban
Ki-moon a diffusé un rapport proposant
une reconfiguration de la mission à
l’approche des élections ivoiriennes. Le
conseil de sécurité a préféré temporiser un
mois avant de prendre une décision. Ban
Ki-moon recommande le redéploiement
des casques bleus dans les zones à risques
et la concomitance de l’encasernement
des rebelles et de l’établissement de la
liste électorale. Un plan de sécurité pour
les élections a été conjointement établi par
l’Onuci, Licorne, l’armée ivoirienne, les
ex-rebelles et le Centre de commandement
intégré – structure de commandement
des unités mixtes loyalistes/rebelles.
Contrairement au rapport d’ICG, le
secrétaire général prévoit, conformément
aux accords, le désarmement avant les
élections. Pour ce faire, il demande
l’assistance technique et matérielle de la
communauté internationale.
En termes d’effectif des casques bleus, Ban
Ki-moon propose de maintenir l’effectif
actuel jusqu’à la fin de l’année et de
concentrer la présence des casques bleus
dans les zones présentant des risques élevés,
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juin 2010 n No 192
dont le fief rebelle Bouaké. L’idée d’un
renforcement de l’Onuci par un contigent
burkinabé a été abandonnée, mais Ban KiMoon demande toujours un renforcement de
500 casques bleus durant une période de six
mois englobant les élections.
À l’heure d’une reconfiguration de la
force onusienne en Côte d’Ivoire, il est
urgent de remettre en question le rôle
de la force Licorne, qui rappelons-le est
sous commandement français bien qu’elle
bénéficie de l’estampille de l’ONU.
Rumeurs de reprise du conflit
Quel crédit accorder à la rumeur d’une
éventuelle reprise du conflit, dont la Lettre
du Continent s’est fait l’écho sous le titre
racolleur « Opération Bouaké dignité,
acte II » ? On se souvient que la tentative
de reprise du nord ivoirien par l’armée
ivoirienne en 2004 avait été baptisée
« opération dignité ». Les préparatifs en
cours auraient pour but de faire pression
sur la communauté internationale, en
l’occurrence d’abord la France, pour que
l’Onuci et Licorne aident au désarmement
des rebelles.
Différend franco-ivoirien
Le 30 mai, veille du sommet France-Afrique
de Nice, Gbagbo a été interviewé durant
quarante minutes sur RFI par Madeleine
Mukamabano et Norbert Navarro, l’envoyé
de la «radio mondiale » à Abidjan. Pendant
que son ami français Guy Labertit se
plaint d’être persona non grata sur RFI, le
président ivoirien a bénéficié d’une tribune
inhabituelle. Sans langue de bois, Gbagbo
a dénoncé «l’implication de l’État français
à travers les personnes de Jacques Chirac
et Dominique de Villepin dans la tentative
de renversement » dont il a été l’objet
en septembre 2002. Silencieux sur les
motivations affichées par les rebelles, il situe
l’origine de cette crise au renversement du
président Bédié en décembre 1999 et y voit
une continuelle tentative de «changement de
régime par la force ». Visant ses adversaires
politiques et, on le devine, surtout l’ancien
Premier ministre Alassane Ouattara, il
demande que chacun explique s’il était « du
côté du peuple ou du côté de ceux qui nous
ont agressés».
Au sujet de son absence au sommet
France-Afrique et aux commémorations
du cinquantenaire des indépendances
En bref
africaines dans l’Hexagone, Gbagbo
affirme son refus de mettre les pieds en
France «tant qu’on n’a pas discuté du
différend qui oppose et qui continue
d’opposer l’état français et l’état de Côte
d’Ivoire.» Rappelons que, toujours en
délicatesse avec l’histoire africaine, Sarkozy
a de son côté systématiquement refusé les
invitations de ses homologues africains pour
ce même cinquantenaire.
Rappelons que l’un des aspects du différend
franco-ivoirien a fait l’objet d’une proposition
de règlement à l’amiable adressé en janvier
à Paris (Billets d’Afrique n°189). Abidjan
proposait de constituer une commission
mixte chargée d’évaluer les réparations dues
aux victimes de la force Licorne en novembre
2004. Cette proposition est semble-t-il restée
lettre morte.
Rafik Houra
Sarkozy renforce
son réseau
françafricain
Le pays contre les
Droits de l’homme
Les boniments répétés sur «le lien
rénové» entre la France et l’Afrique
ont trouvé un écho tout particulier
après la récente nomination de Dov
Zérah à la tête de l’Agence française
de développement (AFD). C’est surtout
Négationnisme
colonial
Impunité
Après cinq années de procédures, le
procureur du Tribunal aux armées de Paris
a requis, le 17 mai, le renvoi devant la cour
d’assises des militaires impliqués dans
l’affaire Mahé, du nom de ce civil ivoirien
pris, à tort, pour un coupeur de route et
assassiné en 2005 par des militaires de
l’opération Licorne. Mais il a requis un non
lieu en faveur du général Poncet, pourtant
accusé par son subordonné, le colonel Eric
Burgaud d’avoir ordonné implicitement
le meurtre : «Roulez doucement, vous me
comprenez », lui aurait-il déclaré. On verra
si la juge d’instruction, Florence Michon,
suit ces réquisitions. A l’époque où l’affaire
avait éclaté, c’est la responsabilité de
donneur d’ordre de Poncet qui avait été mise
en avant, puisque le ministère de la Défense
avait provisoirement suspendu le général
quatre étoiles pour préserver «l’image de
nos armées». On pouvait toutefois déjà
nourrir quelques doutes sur la réalité de
cette sanction : Poncet avait été recasé à
la Direction du renseignement militaire
(DRM) avant d’être mis en retraite et de se
reconvertir dans le privé. Cette suspension
avait par ailleurs suscité un tollé dans
l’armée et plusieurs journalistes français et
ivoiriens s’étaient interrogés sur la réalité
du motif qui avait conduit le ministère
à cette décision. Le général Poncet
commandait en effet l’opération Licorne
en novembre 2004, au moment où l’armée
française s’est illustrée par des massacres
délibérés de civils ivoiriens désarmés, et il
pouvait donc tout aussi bien s’agir de faire
sauter un fusible pour une faute considérée
comme mineure de manière à ce que les
crimes les plus graves restent, comme à
l’accoutumée, impunis.
Le mandat de la force des Nations unies au
Sahara occidental (Minurso) vient d’être
reconduit d’un an. A la suite de différents
rapports sur les exactions commises par les
forces de sécurité marocaines, certains pays
du conseil de sécurité ont relayé l’appel de
différentes organisations de défense des
droits de l’homme et des représentants du
Polisario qui demandaient l’instauration
d’un mécanisme permettant à la Minurso
d’enquêter sur les violations des droits de
l’homme. C’est le représentant du pays
dit «des Droits de l’homme» qui s’y est
opposé, pour ne pas froisser les autorités
marocaines…
la Françafrique que l’on renforce avec
la nomination du protégé de Robert
Bourgi, héritier de Foccart et conseiller
officieux de Sarkozy. Dov Zérah a en
effet le bon CV : ancien chef du bureau
zone franc Afrique subsaharienne et
océan Indien, directeur de cabinet de
Michel Roussin à la Coopération. Vieux
compagnon de route, de Nicolas Sarkozy
à Neuilly-sur-Seine, il «avait postulé
pour rejoindre la cellule africaine de
l’Elysée si Jacques Foccart y avait
été réinstallé en 1995» (La lettre du
continent, 16 septembre 1999). Avec
Zérah à sa tête, l’AFD est plus que
jamais un instrument de financement de
l’influence française en Afrique.
Militaires
au grand cœur
«Les journalistes n’ont pas le
monopole du cœur», avait grimacé le
général Quesnot, essuyant une larme
factice, en guise de défense de l’armée
française lors de son audition devant la
Mission d’information parlementaire
de 1998 sur l’implication de la France
dans le génocide des Tutsi du Rwanda.
«C’était un geste d’humanité», affirme
à son tour le général Lafourcade pour
expliquer pourquoi les militaires
français n’ont témoigné qu’en défense
des génocidaires jugés à Arusha, au
premier rang desquels Bagosora (Le
Parisien, 11 mai) On comprend mieux
le sens du mot «humanitaire» utilisé
pour définir en juin 1994 l’opération
Turquoise…
«Il suffit d’ajouter «militaire» à un mot
pour lui faire perdre sa signification. Ainsi
la justice militaire n’est pas la justice, la
musique militaire n’est pas la musique»,
selon un mot de Clémenceau.
La règle se vérifie pour l’Histoire. Dans sa
cabale contre le film Hors-la-loi, le député
UMP Lionel Lucas, encouragé discrètement
par l’Elysée, comme l’a révélé le site
Médiapart (7 mai), s’appuie sur une note
du Service historique de la Défense (SHD)
qui affirme : «Le réalisateur, veut faire
croire au spectateur que le 8 mai 1945 à
Sétif des musulmans ont été massacrés
aveuglément par des Européens ; or, ce
jour-là, c’est le contraire qui s’est produit»
et poursuit en minimisant les massacres de
«musulmans» commis les jours suivants.
Une bonne occasion de (re)lire Massacres
coloniaux, la IVe République et la mise au
pas des colonies françaises, du regretté
Yves Bénot.
Centrafrique :
Dérapage contrôlé ?
Le général-président Bozizé vient
finalement d’accepter de reporter la tenue
des élections présidentielles moyennant
un arrangement juridique qui légitime
son maintien au pouvoir une fois la date
officielle de son mandat dépassée. Les
craintes de l’opposition, qui réclamait
la constitution d’un gouvernement de
transition pour conduire aux élections,
et celles de la société civile ne sont pas
pour autant apaisées. Encore faut-il en
effet que ce délai supplémentaire soit
mis à profit par le pouvoir pour mettre
en place une liste électorale et des
garanties démocratiques fiables. Rien
n’est moins sûr…
No 192 n Juin 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Procès Bolloré contre France Inter
« S’il y avait Françafrique, elle s’exerce
Dominique Lafont, directeur général de
Dans le procès en
diffamation qui opposait
le groupe Bolloré à France
Inter et Benoît Collombat,
c’est une justice très crédule
qui a condamné la radio
publique pour un reportage
sur les activités de Bolloré au
Cameroun. Perles d’audience
où les témoins du groupe
sont venus faire la récitation.
L
a tactique de l’avocat du groupe
Bolloré a consisté à discréditer
systématiquement les sources de
Benoît Colombat et à voir dans une prétendue
intention de nuire à Vincent Bolloré une
stratégie de déstabilisation de Nicolas
Sarkozy. Pas moins.
Pour Sali Hamadou, député qui, en tant
que président du Conseil d’administration
de la compagnie ferroviaire camerounaise,
Camrail, propriété de Bolloré, admet être
«au service » du groupe, «l’état du
Cameroun est un état de droit.»
Et il précise : « En tant que député de
la Nation, je ne peux pas laisser une
structure, le groupe Bolloré ou n’importe
quelle structure, venir ponctionner les
finances de l’Etat camerounais. (…)
Ils pensent que l’état du Cameroun
ne contrôle pas, ce qui est totalement
faux ». Nous voilà rassurés !
Le même précise que les employés, qui
gagnaient avant l’équivalent de 500 euros
par mois, touchent aujourd’hui le double
(656 000 francs CFA mensuels !), grâce à
la privatisation.
Fichtre, il ferait donc bon vivre à Camrail et
les détracteurs sont mus par de mauvaises
intentions, comme Hilaire Kamga, témoin
de France Inter, « qui vit plus souvent
en France qu’au Cameroun » et « qui
n’a jamais pris le train, j’ai vérifié!».
Car Hamadou est formel à propos des
accusations relayées par France Inter :
Baillonné(s) ?
Dans l’affaire opposant le groupe Bolloré à France Inter et au journaliste Benoit
Collombat (Billets d’Afrique, janvier et avril 2010), la 17e chambre correctionnelle
de Paris a donc finalement considéré que le golden boy de la Françafrique et
sa firme avaient été diffamés, dans trois passages du reportage « Cameroun :
l’Empire noir de Vincent Bolloré » diffusé en mars 2009. Le journaliste, son
producteur et la chaîne ont ainsi été condamnés à 1000 euros d’amende, à
verser au groupe 1 euro symbolique de dommages et intérêts et 10 000 euros
au titre des frais de justice et à diffuser sur les ondes dans un délai de un mois
un communiqué faisant état de cette condamnation. Diable, tout ça pour avoir
fait état des liens étroit entre Bolloré et les autorités camerounaises ? Non, car
ce passage, pourtant poursuivi, n’a pas été condamné : voilà au moins quelque
chose que la justice française confirme ! Tout comme « la sécurité minimale » et
les « conditions de vie indignes » des coupeurs de palmes de la Socapalm, un
autre passage poursuivi en vain.
Il n’empêche que cette condamnation est un grave revers pour la liberté
d’expression et le journalisme d’investigation. Si on peut mettre au crédit des
juges certaines faiblesses dans la défense de Benoit Collombat, comment
comprendre qu’ils aient pu croire les déclarations angéliques des témoins de
Bolloré, venus pour la plupart expliquer qu’ils travaillent dans une entreprise
idyllique ? Il est donc pour le moins très étonnant que France Inter ne semble
pas vouloir faire appel de cette décision. Dans un tel cas, cela s’apparente à un
lachâge pur et simple des journalistes de la chaîne. Et c’est d’autant plus grave
pour le précédent judiciaire que cela constitue : on ne critique pas impunément
le groupe Bolloré.
Alice Primo
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juin 2010 n No 192
«Si c’était vrai, je serais le premier à
dénoncer l’entreprise Bolloré ». Bolloré
semble, d’après lui, une entreprise d’utilité
publique, puisque comme «on n’a pas
de route pour desservir notre région »,
la voie ferrée «est le seul moyen de
transport vers le Nord ». Certes il y a des
déraillements, mais seulement deux fois
avec mort d’homme : « Nous sommes
des Camerounais, nous ne pouvons pas
accepter qu’on cache nos morts ». On
cherche pourtant toujours un décompte
officiel crédible des tueries de février
2008 ! Quant aux autres déraillements
qui n’entraînent «que » l’interruption du
trafic, il les évacue : «Un déraillement
qui est naturel et normal »...
Quant aux articles critiques parus dans
Le Messager, Germinal et Mutations, il
justifie pour chacun d’eux les raisons
de ne pas y prêter attention, au point
que l’avocat de France Inter s’étonne:
« C’est donc un troisième journal
qu’on ne peut pas croire ! » Eh oui, car
Hamadou a sa propre vision du métier
de journaliste : «Quand un journaliste
mène une investigation, il ne choisit pas
les personnes qu’il doit rencontrer.»
Ah, on les lui désigne ?...
Etude fantôme
Claude Kontcho, directeur central
technique de Camrail à Douala, précise
que le développement de la voie ferrée
relève de l’Etat et que celui-ci le fait de
façon tout à fait correcte. Camerounais,
Camerounaises, voici enfin quelque
chose que l’Etat ferait de façon correcte!
Mais pour le prouver, c’est plus délicat:
Kontcho se contente de parler d’une étude
en cours pour un plan d’aménagement
ferroviaire... En cours depuis quand ? Dont
les conclusions sont prévues pour quand ?
Et leur mise en œuvre ? Mystère...
Le docteur Eboungué, médecin à Douala
pour Camrail, endosse parfaitement
sa blouse d’humaniste : il étale des
chiffres de bilan à la gloire de Camrail
comme 147 millions de francs CFA de
remboursement (80%) de frais médicaux
pour les agents, 3 400 enfants vaccinés...
C’est toujours utile, pour émouvoir le
tribunal. Qui n’a pas les moyens de
vérifier que ces chiffres correspondent
à une réalité concrète. Pas plus qu’il
n’a pensé à les comparer à ce que
rait forcément par mon biais »,
Bolloré Africa Logistic
pourrait financer un système de soins
correct si les multinationales comme
Bolloré contribuaient correctement au
financement d’un système social digne
de son nom.
Un humoriste à la barre
Quant à Charles Fondjo, secrétaire
général (SG) de l’entreprise Socapalm,
dont Bolloré est actionnaire, il multiplie
les traits d’humour sans sourciller : «Je
suis un produit de cette plantation, je ne
donne pas l’idée d’être si misérable».
Alors de quoi se plaindraient les ouvriers
journaliers de la plantation ? Ils n’ont
qu’à devenir SG, voilà tout !
La réglementation ? «Nous la res
pectons, pour ne pas dire que nous
faisons mieux ». Oui mieux vaut sans
doute ne pas se risquer à le dire...
Les ouvriers portent-ils un casque ?
«Difficile de porter un casque, il y a la
convivialité ». C’est vrai que le travail
dans cette plantation est connu pour son
ambiance festive et conviviale...
L’accusation
d’avoir
entraîné
le
déplacement forcé de populations ?
Infondée, car « le simple fait de dire qu’on
aurait chassé les Pygmées est une hérésie
sociale et historique » puisqu’il explique
que les Pygmées sont par définition un
peuple non sédentaire, qui se déplace
beaucoup pour chasser !
Et les témoignages concordants sur
les mauvaises conditions dans les
baraquements des ouvriers ? Il explique
qu’il y a «parfois des travaux», d’où les
problèmes de douches...
Bolloré, entreprise
philantropique
les baraquements, c’est la rançon de
l’humanisme de la Socapalm : au
Cameroun, une habitation classique comme
celle prétendûment mise à disposition
des ouvriers attirerait naturellement des
parents de ces derniers ; mais comme à
la Socapalm on a un grand coeur, on ne
renvoie pas ces gens, «on s’adapte à la
réalité du terrain ». Bizarre, des témoins
de France Inter avaient dit, eux, que
c’était parce que les sous-traitants de
Socapalm devaient systématiquement
plusieurs semaines de salaires aux
ouvriers que ceux-ci ne pouvaient pas
quitter la plantation, espérant leur dû. Ils
devaient être mal renseignés...
Petits et gros mensonges
De toutes façons, attribuer quoi que ce soit
au milliardaire français n’a pas de sens car
«Bolloré ne contrôle absolument pas la
gestion de la Socapalm». Refrain connu
et surprenant pour quelqu’un qui détient
directement et indirectement près de 40%
du capital, au point que Siewé-monthé
s’est tout de même dit «particulièrement
sensible au fait d’avoir un actionnaire
comme Bolloré» car il privilégie le
«partenariat dans la durée». Sûr qu’on
ne change pas une équipe qui gagne...
A propos d’un article du quotidien
camerounais Le Messager le mettant
implicitement en cause dans une sordide
histoire de défenestration au Hilton,
Siewé-Monthé se dit «profondément
choqué du manque de respect pour
l’institution judiciaire camerounaise».
Laquelle ? Celle qui multiplie les
parodies de procès à l’encontre de
quiconque critique le pouvoir, laissant
croupir en prison artistes et journalistes
jusqu’à ce que certains y décèdent ? Mais
surtout, ces gens écrivent n’importe quoi
à cause de «la protection que France
Inter leur accorde», se permettant des
« campagnes de presse totalement
odieuses sans que tous ces donneurs de
leçon ne réagissent ».
No 192 n Juin 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
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Avec Claude Siewé-Monthé, sulfureux
président de Socapalm, le tribunal
découvre un monde angélique où, suite à
la privatisation, l’entreprise aurait décidé
de réduire les réserves foncières de 75 000
à 54 000 hectares de manière volontaire
pour ne pas avoir à expulser les «villages
spontanés » et aurait mis des terrains à
disposition des communautés. On croit
lire un de ces messages-canulars qui
circulent sur internet en prétendant que
Bill Gates a décidé de partager sa fortune
sauf que ces déclarations sont prononcées
sous serment.
Et si les gens vivent entassés dans
Vincent Bolloré -Attribuer quoi que ce soit au milliardaire français n’aurait «pas
de sens» car «Bolloré ne contrôle absolument pas la gestion de la Socapalm»…
même s’il détient directement et indirectement près de 40% du capital.
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Salves
Les donneurs de leçon visés étant
Benoit Collombat et France Inter... Car,
c’est évident, «tous ces journalistes au
Cameroun considèrent que France Inter
est leur assurance-vie »; tient donc!
Cela impliquerait-il qu’un journaliste au
Cameroun a des raisons de craindre pour sa
vie ? Pour Siewé-Monthé, quand France
Inter veut faire «un sujet critique», ses
supposés protégés n’hésitent donc pas à
grossir le trait pour satisfaire leur supposé
protecteur. Et s’il ne les a jamais attaqués
en justice, c’est qu’il est magnanime :
«Je considère que tous ces jeunes sont en
phase d’apprentissage», qui se permettent
ça car «France Inter leur fournit un gilet
de protection à l’épreuve des balles».
Les reportages sur le Cameroun se
comptent pourtant sur les doigts de la main
sur France Inter, mais l’homme d’affaires
a reconnu de pas écouter cette radio...
Pour Oumarou Mouansie, président
du syndicat des dockers à Douala,
la multinationale française est tout
simplement «l’un des meilleurs groupes
des ports du Cameroun». En sortant
un attirail complet de protection de son
sac, il précise : « C’est grâce à Bolloré
que nous avons eu des équipements de
protection individuelle renouvelables
chaque année ». Comme le dit-attirail
est encore emballé dans son plastique,
l’avocat d’Inter ne peut pas s’empêcher de
s’étonner : «Ca fait très neuf, non?» On
aura plus tard l’explication, grâce à la lettre
de M. Oyono attestant que les dockers ont
reçu pour la première fois de leur histoire
de tels équipements... le 26 mai 2009, donc
deux mois après la diffusion du reportage
de Benoit Collombat !
Bolloré, l’entreprise
du développement durable
Avec Philippe Labonne, directeur
général adjoint de Bolloré Africa
Logistic, on a droit au couplet classique
sur la contribution des grandes
entreprises françaises au bien-être des
Camerounais : «Le terminal portuaire
de Douala participe au développement
du Cameroun en en favorisant
l’attractivité». Mais depuis le temps que
des entreprises étrangères, notamment
françaises, sont supposées participer au
développement du Cameroun, comment
diable font les Camerounais pour avoir
une situation aussi mauvaise ? Ils doivent
le faire exprès... Ça n’effleure pas l’esprit
de Labonne, qui renchérit: «En participant
à l’amélioration d’un secteur fondamental
pour le développement du Cameroun,
on participe au développement. (…) On
participe au développement, et je dirais
même au développement durable ». Ça
fait trop longtemps que ça dure, en effet...
« Moi je ne dis que ce que j’ai vu ;
qu’Amnesty amène des preuves, les noms
des personnes exécutées... ». Et là nous
revient en tête la phrase de Sali Hamadou,
«Nous ne pouvons pas accepter qu’on
cache nos morts »...
Un complot anti-Sarkozy !
Les accointances de Bolloré
avec le pouvoir camerounais
Sali Dairou, ancien ministre de la
Fonction publique et actuellement
député, est pragmatique : « Si le groupe
Bolloré s’est installé au Cameroun, c’est
aussi parce que nous, Camerounais,
nous avons vu notre intérêt. (…) Nous
avons tiré le maximum d’avantages ».
Les Camerounais pourront chercher qui
se cache derrière ce «nous »... « Tout
Camerounais de bonne foi peut témoigner
que ces sociétés font le bien du pays.
(…) Personne ne peut dire le contraire
aujourd’hui au Cameroun ». Diantre, il
va falloir expulser du Cameroun bien des
mauvaises langues, alors !
Dairou dit: «Les Camerounais me
connaissent
suffisamment
comme
quelqu’un de rigide ». Le connaissezvous comme blagueur? Car il en a
de bonnes! D’abord, quand il dit:
«J’emprunte indifféremment le train
ou l’avion, car je suis sûr d’arriver à
l’heure, sûr de bien dormir ». Heu...
de quelle ligne de train parlons-nous,
monsieur le ministre ?
Peut-être pas du celui du Cameroun, qui
semble être un pays qu’il connait assez
mal: «Le Cameroun est un état souverain.
(…) Je suis député donc représentant du
peuple camerounais. (…) Nos électeurs
ne nous feraient plus confiance si nous
étions légers dans l’appréciation des
relations qui nous unissent, tant avec la
France qu’avec le groupe Bolloré». Et de
fait, il n’est pas léger, et trouve les mots
juste : « Nous sommes dans une relation
de partenariat et non de colonisateur à
colonisé ». C’est justement ce partenariat
au détriment du peuple qui peut lui être
reproché! Surtout quand il précise, croyant
asseoir sa crédibilité : «Je suis membre du
Bureau politique du parti au pouvoir ».
Justement, puisqu’il est proche du pouvoir,
l’avocat de France Inter lui demande ce
qu’il pense des émeutes de février 2008, en
citant le rapport d’Amnesty International
et ses accusations d’exécutions arbitraires:
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juin 2010 n No 192
Tout au long de ces auditions, maitre
Baratelli, l’avocat de Bolloré, se fera taper
sur les doigts pour sa manie de poser des
questions qui contiennent les réponses qu’il
veut entendre : «Pouvez-vous me confirmer
que... ». C’est vrai que les Africains sont
de grands enfants, on a beau leur expliquer
la stratégie à suivre, ils risquent de ne pas
suivre les instructions. Dominique Lafont, le
directeur général de Bolloré Africa Logistic,
n’a pas besoin de ça. Il se débrouille tout
seul pour alimenter la thèse des médias
camerounais peu crédibles (« peut-être
aurions-nous dû accepter des demandes de
publicité de tel ou tel journal » ; « la liberté
de la presse ne doit pas servir de paravent
dans des menées qui ne sont pas dignes du
travail de journalisme »), et le « processus
soigneusementétabli »d’instrumentalisation
des accusations contre Bolloré pour viser en
fait, sans doute, Sarkozy himself. Lafont
évoque en effet une «affaire francofrançaise » et dit avoir « le sentiment que
dans toute cette affaire, c’est pas vraiment
le groupe Bolloré qu’on visait ». Rappelons
que Lafont est désormais numéro deux du
groupe Bolloré, et laissons-lui le mot de
la fin : « S’il y avait Françafrique, elle
s’exercerait forcément par mon biais ».
Alice Primo
Justice d’exception,
verdict attendu
La cour de Justice de la République,
composée de 12 parlementaires et de
3 magistrats, et créée, rappelons-le,
pour sauver les ministres impliqués
dans l’affaire du sang contaminé, vient
à nouveau de faire la preuve de son
efficacité. Contre toute logique judiciaire,
mais pas contre toute attente, Pasqua ne
goûtera finalement pas aux douceurs de
la détention. Il n’écope que d’un an avec
sursis, sans suspension des droits électifs,
pour recel d’abus de biens sociaux dans
l’affaire Sofremi, et est simplement relaxé
pour les dossiers Alsthom et Casino
d’Annemasse. Dans cette dernière affaire,
la justice ordinaire avait pourtant bien
établi que Pasqua avait financé illégalement
sa campagne des européennes en 1999, et
son ami Michel Tomi avait été reconnu
coupable de corruption. De la corruption,
mais pas de corrompu : ils sont forts ces
parlementaires !
A quand la fin
du franc CFA ?
Cinquante ans après les
indépendances, la politique
monétaire de la zone franc
reste encore du ressort de
la France au profit de ses
seuls intérêts. Un système
monétaire qui constitue une
entrave à la souveraineté des
États africains alors que de
plus en plus d’économistes
du continent réclame sa
disparition.
T
out est parti de Bangui en Centrafrique
à l’issue du sommet tenu les 16 et 17
janvier qui porta l’Équato-Guinéen
Lucas Abaga Nchama à la tête de la Banque
des Etats de l’Afrique centrale (BEAC),
l’institut d’émission monétaire de la Cemac
(Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon,
Guinée équatoriale et Tchad). Lucas Abaga
Nchama remplace le Gabonais Philibert
Anzembe, limogé après la révélation, en
septembre 2009, du détournement entre
2004 et 2009 de 25 millions d’euros par des
employés du Bureau extérieur de la Banque
à Paris (BEP). La Banque de France qui avait
œuvré dans les coulisses pour placer son
poulain, le Gabonais Alex Barrot Chambrier
n’a pu que protester vivement contre ce
choix. Depuis 1973, le président de la banque
était traditionnellement gabonais. La BEAC
et la Banque de France sont liées par une
Convention de coopération monétaire depuis
le 23 novembre 1972.
8000 milliards de Francs CFA
logés au Trésor français
Le retour de bâton ne s’est pas attendre.
Dès février, la Banque de France a exigé,
pour continuer à apporter son soutien au
franc CFA et sa coopération technique à
la BEAC, que le nouveau gouverneur leur
présente sa feuille de route et se sépare
du personnel pléthorique et coûteux.
Une injonction assortie de menaces
auxquelles personne ne croit tant la
zone CFA est l’instrument principal de
l’influence française dans cette partie
du monde. L’économiste togolais, Kako
Nubukpo et ex-fonctionnaire de la
Banque centrale des Etats de l’Afrique
de l’Ouest (BCEAO) estime qu’il y a
près de 3 000 milliards de FCFA de la
BCEAO logés au Trésor français. «La
zone CEMAC (Communauté économique
des Etats de l’Afrique centrale) n’est
pas loin d’en avoir le double, parce que
c’est une zone productrice et exportatrice
de pétrole. Donc si on accumule les
réserves de change des deux Banques
centrales de la zone franc, on n’est pas
loin de 8 000 milliards de franc CFA qui
ne servent finalement qu’à garantir la
parité fixe. «Nous avons une monnaie qui
est extrêmement forte parce qu’elle est
rattachée à l’euro et l’euro fait à peu près
1,40 dollar. Nous ne pouvons pas exporter
parce que nous exportons en dollar et nos
intrants sont importés en euro. Donc nos
hommes d’affaires, nos agriculteurs nos
commerçants ont beaucoup de mal à être
compétitifs à l’export » (Ouestafnews)
D’après Christine Lagarde, ministre de
l’Économie, l’obligation de dépôt des
avoirs des banques centrales africaines
auprès du Trésor français est de 50 % pour
les deux zones économiques depuis 2005
(Afrique de l’Ouest et Afrique centrale).
Historiquement, l’obligation était de
65 %. A l’entendre, ce serait presque
une corvée que, dans sa mansuétude,
la France consent : «Ce n’est pas juste
pour le plaisir d’avoir des réserves que
l’on nous demande de les conserver et
de les gérer en France. En contrepartie,
il y a une garantie de convertibilité que
l’on accepte d’honorer. Elle a joué entre
2000 et 2001, et elle a coûté 300 millions
d’euros à la France» (Jeune Afrique, 3
mai). Rappelons en passant que la France
comptabilise dans l’aide publique au
développement une partie des « frais »
liés au Franc CFA. En revanche, Christine
Lagarde oublie d’être naïve quand
on évoque l’essentiel : les matières
premières. Elle annonce avoir «deux
objectifs économiques et financiers»
à l’occasion du prochain sommet de la
zone franc, initialement prévu le 20 avril
à N’Djamena, mais reporté pour cause
de paralysie du trafic aérien dû au nuage
de cendres du volcan islandais.
«D’une part, encourager l’intégration
régionale (...). D’autre part, (…) des
sujets comme la stabilité des prix des
matières premières (…). Nous entrons
dans une période de rareté sur certaines
matières premières. Dans ce contexte,
je pense que les pays d’Afrique et les
pays à zone monétaire stabilisée ont une
carte à jouer s’ils trouvent ensemble
la capacité de juguler les risques de
volatilité et d’instabilité (…)» (Jeune
Afrique, 3 mai).
On constate donc que Lagarde a une idée
bien précise de ce qui est de l’intérêt de
la France, beaucoup moins sur celui des
pays de la zone Franc et généralement de
l’Afrique. Interrogée sur les événements
susceptibles d’amplifier ou de ralentir le
retour à la croissance en Afrique, celle
qui inventa la «croissance négative»
fait preuve d’une vision économique de
haute volée en citant d’emblée la coupe
du monde de football en Afrique du
Sud!
En revanche, pas un mot sur l’abandon
du franc CFA qui ampute les pays
de la zone d’une majeure partie de
leur souveraineté ni même la solution
intermédiaire qui consisterait à arrimer
le franc CFA à un panier de devises.
Lagarde préfère se retrancher hypo
critement sur une pseudo indépendance
des États concernés qui «doivent
prendre leur responsabilité»: «Ce
n’est pas à la France de déterminer si
le système actuel est approprié ou non.
S’il faut en sortir ou pas. Cette époque
est révolue». Il n’y a qu’à demander !
Ce que fait précisément Kako Nubukpo
en réclamant le retour en Afrique de
l’ouest de 3 000 milliards de FCFA de la
BCEAO logés au trésor français.
RDB
No 192 n Juin 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Burundi
Les élections au rabais de l’UE
A l’occasion des dernières
élections communales,
la mission d’observation
européenne, quinze équipes
de deux observateurs, pour
1 961 bureaux, se discrédite
en reconnaissant « la bonne
tenue du processus de
vote » pourtant ubuesque.
Un très mauvais signe pour
la présidentielle de juin.
A
vec quinze équipes de deux
observateurs pour 1961 bureaux
de vote, «notre rôle est strictement
technique. En aucun cas, il ne peut être
politique ». Tommaso Caprioglio, chef
adjoint de la Mission d’observation électorale
de l’Union européenne au Burundi est très
sérieux. Il le faut, car le pays vient de se
lancer ce mois de mai, dans un marathon
de scrutins. Élections communale (24 mai),
présidentielle (28 juin), législative (juillet),
et collinaires (septembre), cette année est
donc le premier vrai test de la démocratie
burundaise issue des accords d’Arusha : la
possibilité d’une alternance.
Mais depuis cinq ans, malgré la cessation
de la guerre, la dérive policière du
gouvernement de Pierre Nkurunziza
- leader du CNDD FDD - ancienne
rébellion armée - aura à peine suffi à
masquer la dramatique stagnation du pays.
Incompétence, corruption sont les mots
qui reviennent dans toutes les bouches.
Dans la rue le sentiment le plus partagé
est qu’il «faut que cela change». Pour
cela le pays s’est lancé tout entier dans
le grand cirque démocratique, à coups de
meetings, de programmes plus ou moins
populistes, et de la réintégration du
dernier grand parti issu du Hutu Power:
le Palipehutu FNL. Il y a deux ans encore,
ses militants menaient une lutte armée
contre le gouvernement au nom de la
«défense du peuple hutu», cette même
«défense» qui conduisit le mouvement
à revendiquer en 2005 le massacre de
170 réfugiés Banyamulenge du camp de
Gatumba, sorte d’épilogue d’une décennie
de violences et massacres.
Mais l’amnistie est ici une vraie religion,
aussi Agathon Rwasa
leader adulé
et illuminé de la «légitimité hutu »
peut-il désormais se produire comme
la principale force d’opposition. En
lice aussi, les figures immuables de la
politique nationale, Uprona et Frodebu,
sagement alignées derrière leurs figures
tutélaires Louis Rwagasore et Melchior
Ndadaye. Et puis un nouveau venu, Alexis
Sinduhije, journaliste indépendant au
discours résolument moderne et éloigné
de toute ambiguïté communautaire.
De l’argent soudanais
pour les élections
Alexis Sinduhije, journaliste et candidat à la prochaine présidentielle, en meeting à
Bujumbura. DR, Olivier Carles
10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juin 2010 n No 192
Les éléments sont sur la table et dans
les mains d’une Commission électorale
indépendante chargée de l’organisation
des scrutins. De la campagne proprement
dite, retenons surtout les démonstrations
de force du FNL, aux militants surmotivés
défilant des journées entières à Bujumbura
et se rassemblant par groupes de 20 000
pour tenter d’apercevoir Agathon Rwasa
prononcer son discours au milieu d’une
protection hermétique de dix policiers en
cercle autour de lui, l’impact du MSD,
surprise relative, aux meetings conviviaux
éclairés par le charisme d’Alexis Sinduhije,
et enfin le budget énorme de la campagne
du parti au pouvoir, sans commun rapport
avec les autres. T-shirts, casquettes,
alcool, vélos (!) distribués, les bus du
CNDD FDD sont toujours allés très loin
sur les collines pour rassembler des foules
énormes. Dans ce pays de rumeur, s’il est
bien une certitude confirmée discrètement
par les ambassades, c’est que l’argent du
pouvoir vient du Soudan.
Mais qu’à cela ne tienne. Jusqu’à la
fermeture du vote, tout le monde semblait
croire en l’objectivité du scrutin. Certes,
il y eut quelques faits «d’organisation»
comme la distribution ubuesque de
cartes électorales non triées, ou le défaut
d’impression de bulletins de vote de
quelques partis. Il y eut aussi le soudain
report de trois jours de l’élection, annoncé
la veille au soir de la date initialement
prévue, mais c’est un fait : le 24 mai,
le pays a massivement voté pour ses
communes. Premier test de la valeur
électorale de chaque parti depuis cinq ans,
l’opposition croyait fermement en ses
chances. Avant de se prendre une douche
froide. 90%. C’est grosso modo le nombre
de conseils remportés par le CNDD FDD
sur l’ensemble du pays.
Un score soviétique rectifié
D’un sommet à l’autre
Instauré en 1973 par
Pompidou, les sommets
France Afrique se suivent
et se ressemblent pour y
promouvoir de « nouveaux
partenariats » ou « une
meilleure gouvernance ». Le
25e du nom à Nice n’a pas
dérogé à la tradition.
E
n 1990, le sommet de la Baule fait
parler de lui quand François
Mitterrand fait le lien entre
démocratie et développement. Il y
déclare que l’aide française sera plus
«tiède» pour les régimes autoritaires
et «enthousiaste» envers ceux qui
s’ouvriront à la démocratie.
En 1994, la réunion de Biarritz (Survie
y organisait d’ailleurs son premier
contre-sommet) intervient après deux
événements majeurs : la dévaluation du
franc CFA et le génocide au Rwanda,
donnant lieu à de violentes critiques
quant au rôle de la France dans ce pays.
En 1996, Jacques Chirac succède à
Mitterrand pour son premier sommet à
Ouagadougou. Jacques Chirac y recycle
le discours de la Baule déclarant que
seule «la bonne gouvernance» permet
un «développement durable». Il
soutiendra pourtant, souvent de manière
caricaturale, toutes les réélections
frauduleuses des dinosaures de la
Françafrique, du Gabon au Togo, du
Congo Brazza à Djibouti, où le juge
Borrel était assassiné un an plus tôt…
En 2003, retour à Paris pour un sommet
officiellement consacré aux «nouveaux
partenariats entre l’Afrique et la
France». Déjà ! La rencontre, tendue,
porte essentiellement sur la crise en
Côte d’Ivoire.
En 2007, c’est le dernier sommet
de Jacques Chirac à Cannes. Sans
rire, Chirac enjoint les puissances
occidentales à penser aux intérêts de
l’Afrique.
Nous voilà donc, en 2010, à Nice, trois
ans après l’élection de Nicolas Sarkozy.
Idriss Déby, sauvé par l’armée française
d’une attaque rebelle en 2008, Guelleh,
Bozizé et Sassou Nguesso sont toujours
au pouvoir, les fistons Eyadema et
Bongo ont succédés à leur père à la
suite d’élections aussi transparentes
que la communication d’une cimenterie
albanaise. La Mauritanie et Madagascar
subissent, en 2009, un énième coup
d’Etat avec la bienveillance de Paris.
Quant à Jean-Marie Bockel, il fleurit
les tombes des anciens combattants
après son limogeage du secrétariat
d’Etat à la Coopération. Le malheureux
avait souhaité l’enterrement de la
Françafrique. Les conseillers officieux
comme Bourgi ou affairistes comme
Balkany sillonnent toujours le continent
et les affaires africaines sont supervisées
par le Premier ministre bis, Claude
Guéant.
Mais le contexte est de plus en plus
difficile alors que la dénonciation de la
Françafrique gagnent les esprits.
C’est donc devenu une figure
imposée : Sarkozy répète à qui veut
l’entendre que l’ère des soutiens aux
régimes dictatoriaux et corrompus, des
chasses gardées commerciales et de la
diplomatie parallèle de la France est
révolue. Sarkozy a également proclamé
sa volonté de rompre avec l’image
d’une France pilleuse des richesses
minières ou pétrolières de l’Afrique.
Et si l’Elysée a beau souligner que
«le commerce avec l’Afrique n’est pas
vital pour les entreprises françaises»,
il se contredit aussitôt en estimant
que l’Afrique et ses ressources
considérables, sont «la principale
réserve de croissance de l’économie
mondiale pour les décennies à venir».
Il a d’ailleurs ouvert le sommet
aux dirigeants d’entreprises aussi
désintéressés par l’Afrique qu’Areva
ou l’ami Bolloré.
Alors, dans une vaste opération de
communication politique, Nicolas
Sarkozy fait croire qu’il a modifié le
casting de ce premier sommet francoafricain en invitant les poids lourds
politiques du continent, l’Afrique du
Sud et le Nigéria anglophone, pourtant
déjà présent en 1996. Le secrétaire
d’Etat à la Coopération, Alain
Joyandet est hésitant : « Nice sera le
sommet du renouveau, une espèce de
lancement d’une nouvelle période ».
Une «espèce» de renouveau qui a
ses limites puisque le 14 juillet, il y
aura un deuxième sommet, qualifié de
« familial » par Sarkozy. Le naturel
revenant au galop avec un tête-à-tête
entre Paris et ses anciennes colonies. Au
moins, on ne risque pas les déclarations
No 192 n Juin 2010 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11
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Le chiffre parle trop vite ? Il est vrai que
le scrutin était observé par les mandataires
de chaque parti. mais le dépouillement a
eu lieu le soir, dans l’obscurité seulement
éclairé par quelques bougies. Et puis le 28,
sur la base de rectifications arithmétiques
et sémantiques, le chiffre national est
brutalement rendu «raisonnable » :
65%. Il demeure que 115 conseils sur 129
seront aux mains du président en exercice.
Dès lors, à défaut de la preuve irréfutable
d’une tricherie à grande échelle, il ne reste
que la présomption, le doute.
En l’occurrence, le processus électoral
était parfois aléatoire, manque de
bulletins, présence de policiers armés près
des urnes, mauvais comptes de votants,
disparition de procès verbaux, etc… Mais
aussi la peur, et l’expression discrète
d’un ultimatum : « Nous ou le retour à
la violence… » Les partis de l’opposition
ont aussitôt dénoncé le scrutin et réclamé
une nouvelle élection. Mais plus tard la
mission d’observation européenne a vite
publié un communiqué reconnaissant
« la bonne tenue du processus de vote».
Il est vrai qu’avec quinze équipes de deux
observateurs, pour 1961 bureaux, dans un
pays ou les déplacements se comptent en
heures, la Mission bénéficie d’un crédit
incontestable.
Dans ce contexte, la validation du vote
par l’UE endosse un rôle politique
certain, n’en déplaise à M.Caprioglio.
Drapé dans une légalité gracieusement
accordée par l’Europe, Pierre Nkurunziza
peut d’ores et déjà se frotter les mains
pour la suite : avec une opposition
aussi liliputienne, la seule question pour
l’élection présidentielle à venir sera, pour
lui, de trouver un allié pour ne tout de
même pas battre un record «soviétique»
Une donne finalement assez comparable
à celle du Rwanda voisin , à ceci près que
cette année il n’y aura pas d’observateurs
à Kigali. Même pas la peine.
Isabelle Méricourt
France Afrique
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Salves
désagréables comme celle du président
sud-africain Jacob Zuma regrettant
que la France octroie une forme de
«reconnaissance» aux auteurs de
coups d’Etat en Afrique, en ayant
invité les dirigeants de Guinée et du
Niger « parce que s’ils sont reconnus
ici au même niveau pratiquement que
les autres chefs d’Etat, cela pose un
problème pour l’Afrique ».
Autre sujet délicat : la place de l’Afrique
dans la « gouvernance mondiale »,
vieille carotte agitée depuis plus d’une
décennie par la France, autoproclamée
avocate de l’Afrique. Pour Sarkozy,
« il faut être prêt à faire une place à
l’Afrique dans la gouvernance mondiale
(...) Aucun, absolument aucun des grands
problèmes auxquels notre monde est
confronté ne pourra trouver de solution
sans la participation active du continent
africain». Pis: «Selon plusieurs
diplomates africains [tanzanien et
sud-africains], la discussion a été
« houleuse », parfois « très dure ».
Certains ont mis en cause la légitimité
de la France à lancer ce débat », (AFP,
31 mai).
Enfin, Nicolas Sarkozy a évoqué
aussi les crises institutionnelles en
Afrique, soulignant que le « déficit de
démocratie et des violations des Droits
de l’homme alimentent les violences
et l’instabilité ». Ça ne vous rappelle
rien ?
Trafigura, enfin face à
la justice !
Le procès des déchets toxiques de Trafigura
a débuté le 1er juin à Amsterdam. On se
souvient (Billets n°174 et 185) que la
cupidité de cette multinationale du négoce
de matières premières l’avait amenée
à raffiner à bord du Probo Koala des
hydrocarbures hypersouffrés, pour vendre
l’essence obtenue au Nigéria, avant de
se débarrasser des déchets extrêmement
toxiques à Abidjan.
L’impunité du trader Trafigura a déjà
été monnayée à deux reprises : par l’état
ivoirien en 2007 (Billets n°157), puis par
le cabinet d’avocats londonien Leigh
Day & Co en septembre dernier (Billets
n°185). Ce cabinet, qui défendait les
intérêts de 30 000 victimes ivoiriennes,
se targue d’avoir obtenu 30 millions
de livres sterling d’indemnisation (soit
environ 1 100 euros par victime, au lieu
des 100 millions de livres demandés
initialement).
Mais la contrepartie fut lourde : une
déclaration commune niant la dangerosité
des déchets et la disparition de cette affaire
du site web du cabinet. Les frais de justice
demandés récemment par Leigh Day &
Co à Trafigura jettent la suspicion sur son
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sur le continent africain et les jeux troubles de la «Françafrique ».
Au long de ses 12 pages, Billets d’Afrique décortique ainsi les principaux faits de
l’actualité franco-africaine pour en proposer une analyse critique originale.
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12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Juin 2010 n No 192
intégrité : 105 millions de livres, dont
45 millions de livres de bonus pour avoir
abouti à une indemnisation des victimes.
D’autant plus que la déclaration commune
permet à Trafigura de bâillonner les médias
britanniques. Une député nouvellement
élue s’en est émue dans son premier
discours au parlement britannique.
Mais on a bon espoir que l’impunité
de Trafigura dans l’affaire des déchets
prenne fin à l’issue du procès néerlandais
qui s’ouvre maintenant. La justice devra
s’appuyer sur la dissimulation de la
véritable nature des déchets présents
dans les cales du Probo Koala lors de son
passage à Amsterdam et de l’illégalité de
leur exportation.
Greenpeace tente d’obtenir l’ouverture
d’un second procès aux Pays-Bas, dirigé
contre les dirigeants de Trafigura et
concernant le volet ivoirien de l’odyssée
des déchets. L’ONG s’appuie entre autres
sur les courriels internes de l’entreprise et
sur les récentes déclarations des chauffeurs
de camions-citerne ivoiriens affirmant
qu’ils ont reçu de l’argent de Trafigura
pour faire de faux témoignages.
Rafik Houra
Bulletin fondé par F.-X. Verschave
Directrice de la publication: Odile Biyidi
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Ils ont participé à ce numéro : Souing,
Rafik Houra
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Dépôt légal : juin 2010 - ISSN 11551666 Imprimé par Imprimerie 3 A
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