Fiche du document numéro 22706

Num
22706
Date
Mars 2009
Amj
Fichier
Taille
732483
Pages
12
Titre
Billets d'Afrique No. 178
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Sommaire
ËP. 2 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE Le blues du businessman • Circulez ! Il
n’y a plus rien à voir • Mayotte : un gros
mensonge • Une porte de sortie ? • La part
des “anges”
ËP. 3 FRANCE Happy birthday, la «rupture» !
Un an après le discours du Cap, où en sont
les changements annoncés par Nicolas
Sarkozy en matière militaire dans la politique de la France en Afrique ?
ËP. 4 FRANCE RWANDA Les complicités de
la classe politique française
La complicité française dans le génocide
reste un sujet tabou pour notre classe
politique. Retour sur quinze ans d’omertà
pesante.
ËP. 5 CONGO-RWANDA Sarko : «La France
n´a pas à rougir de ce qu´elle a fait »
Dans une interview accordée à la presse
congolaise, Nicolas Sarkozy, est revenu sur
son discours tenu, le 16 janvier, devant le
corps diplomatique français. Certains de ses
propos avaient scandalisés les Congolais.
ËP. 7 PIERRE PÉAN Le monde selon P. :
Puant !
Sous couvert de «scoop» sur Bernard
Kouchner, le nouveau livre de Pierre Péan
constitue, en fait, la suite de la campagne
négationniste au service de ceux qui
craignent d’avoir à répondre un jour de
complicité de génocide.
ËP. 9 UNION DES COMORES Débat parlementaire sur Mayotte : retenir le meilleur
ou le pire ?
C’est sans doute la première fois depuis
1981 qu’il est rappelé à l’Assemblée
nationale et du Sénat que la France occupe
illégalement Mayotte. Un débat qui
intervient à quelques jours du référendum
pour la départementalisation de l’île.
ËP. 10 MAURITANIE Péril en la demeure
À quelques jours du référendum pour la
départementalisation, il est rappelé à
l’Assemblée nationale et au Sénat que la
France occupe illégalement Mayotte.
ËP. 11 CAMEROUN Une répression sanglante
Un récent rapport pointe les violations des
Droits de l’homme commises à l’occasion des
troubles politiques et sociaux de février 008.
Des violations qui n’ont pas ému la France.
ËP. 12 CAMEROUN Ambiance délétère
Le régime de Paul Biya, sourd à toute critique, tance la communauté internationale.

w w w. b i l l e t s d a f r i q u e . s u r v i e . o r g

Éditorial

Départements
d’outre-mer

L

a sanglante guerre coloniale que la France a soutenue pour s’opposer vainement à
l’indépendance de l’Algérie est dans toutes les mémoires. Les départements français
en Algérie abritaient des citoyens français et une population autochtone au statut inférieur. L’éditorialiste du journal du FLN, El Moudjahid, était un certain Frantz Fanon né
à la Martinique. Ses articles, réunis en volume sous le titre Pour la révolution africaine1,
restent un bréviaire de la libération des peuples opprimés sous un joug colonial.
La fièvre de l’indépendance gagna tout l’outre- mer français. Elle fut jugulée aux Antilles,
par la chasse aux militants indépendantistes, dont plusieurs des plus résolus eurent le bon
goût de disparaître opportunément, tel le Guadeloupéen Albert Béville, Paul Niger de son
nom de plume, mort le 22 juin 1962, en même temps que le député guyanais Justin Catayée,
dans un accident d’avion, alors qu’il rentrait clandestinement en Guadeloupe où il était interdit de séjour. La départementalisation, accordée en 1946 à la revendication d’«égalité »
posée notamment par Césaire - les esclaves, «libérés» en 1848, demeurèrent en effet des
«sujets français» pendant encore cent ans - leur paraissait déjà une solution inadéquate.
Albert Béville disait : «L’étiquette «départements d’outre-mer» laisse entrevoir je ne
sais quelle palpitation physique de morceaux de chair métropolitaine prospérant sous
d’autres cieux avec une perpétuelle nostalgie du ventre originel ; elle recouvre une réalité, une entreprise très concrète, très comptable, très commerciale qui, au cours des siècles, ne s’est pas embarrassée d’inutiles scrupules, même si, par moments, elle s’est revêtue d’oripeaux engageants et de masques trompeurs.»
Les limites et les hypocrisies de cette départementalisation apparaissent aujourd’hui notamment dans la crise sociale que traversent la Guadeloupe et la Martinique. On voit que les
vieux clivages coloniaux, hérités du passé esclavagiste et raciste, sont restés vivaces sous la
défroque de la République française. Une société où les bagnards des plantations sont tous
noirs indigènes et les préfets, juges, commissaires de police et autres gendarmes tous blancs
métropolitains dit sa réalité sans discours, lequel n’est là que pour masquer la réalité.
Au moment où la départementalisation exhibe son caractère de fausse solution, le gouvernement français veut faire accéder Mayotte, île de l’archipel des Comores demeurée sous gouvernement français, au rang de département français par référendum, le 29 mars prochain.
Outre que la France s’est maintenue à Mayotte contre les décisions de l’ONU reconnaissant
l’indépendance des Comores dans leur ensemble, sa présence a créé une situation de crise
permanente qui ne va aller que s’aggravant. Le cynisme qui consiste à revendiquer Mayotte
comme territoire français tout en lui déniant les attributs de ce même territoire, au regard par
exemple du droit de la nationalité, montre l’étendue de la mystification qui est à l’œuvre.
L’application de la loi française subira toutes sortes d’exceptions dans cet artefact territorial. Il va de soi que les représentants de l’autorité sont là aussi métropolitains pour encadrer une population étrangère à ce que Nicolas Sarkozy appelle «l’identité française»,
belle situation pour cristalliser haines et préjugés. Pour gagner l’assentiment d’une population vouée à la pauvreté on lui offre les ersatz d’un mode de vie dit «privilégié», dont
sont privés les autres Comoriens et on l’enferme dans un bunker. Mais la France conserve
son pied-à-terre dans le sud de l’Océan indien. On a vu des politiques plus intelligentes.
Ne parlons pas de morale.
Odile Tobner
1. Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, 1964. réédité à La Découverte.

Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 178 Mars 2009 - 2,30 euros

En bref
Le blues
du businessman
Les entrepreneurs français sont impayables quand il s’agit de l’Afrique ou plutôt
du marché africain. Ainsi, Patrick Lucas,
le président du Comité Afrique du Medef
International, par ailleurs PDG de la société de courtage en assurances Gras Savoye, alors qu’il conduisait, début février,
une délégation du Medef International au
Mali et au Sénégal, s’est lamenté sur la
féroce concurrence chinoise : « Les entreprises françaises ne sont pas à armes
égales en Afrique avec leurs concurrentes chinoises, qui bénéficient de l’appui
de l’État et on voit bien que les voyages
fréquents du président chinois en Afrique
modifient les règles du jeu.» Pour le responsable du Medef, «le gouvernement
français doit absolument aider le secteur
privé qui travaille en Afrique, en particulier les secteurs du BTP et du bois qui ont
été les premiers touchés». Tiens donc!
Comme si le président français ne faisait
que des voyages touristiques sur le continent, laissant sa malette de VRP à Paris.
Les étapes de son prochain déplacement
en sont d’ailleurs le parfait exemple : le
Congo-Brazza où Bolloré vient de décrocher, de haute lutte, la concession du
terminal à conteneurs de Pointe-Noire, le
Niger où Areva vient d’arracher le droit
d’exploiter l’immense gisement uranifère
d’Imouraren et enfin la riche RDC où la
France tente un retour. Comme si l’aide
du gouvernement français au secteur privé n’avait jamais existé! Patrick Lucas
devrait être, de toutes façons, pleinement
rassuré par la politique affichée et désormais assumée du secrétaire d’État à la
Coopération, Alain Joyandet qui souhaite
que l’argent public de l’aide au développement serve au soutien des entreprises
françaises. Avant de conclure : «Après
avoir si longtemps soutenu l’Afrique dans
des moments difficiles, il serait quand
même terrible de constater que nous laissons la place au moment où l’avenir pourrait, précisément, être radieux.» Terrible
en effet …

Circulez ! Il n’y a
plus rien à voir
Dans le projet de loi de programmation
militaire pour 2009-2014 que le gouvernement prépare et qui doit être soumis
dans les prochaines semaines au vote du
Parlement, il y a une disposition «scélérate» visant à limiter l’accès des juges à des
lieux «sensibles». Invoquant la nécessité
de protéger le secret-défense, le gouver-

nement envisage, en effet, de restreindre
fortement l’accès des juges d’instruction
à des lieux sensibles tels que la présidence
de la République, des ministères, les services secrets ou de grandes sociétés «intervenant dans le domaine de la recherche ou de la défense». Une réponse aux
perquisitions de ces dernières années dans
les locaux des services de renseignements,
les ministères et même l’Élysée, en 2007,
dans le cadre de l’enquête sur l’affaire
Borrel. Il reste donc quelques semaines
pour effectuer un maximum de perquisitions avant que l’on ne verrouille les portes. Avec une Assemblée croupion, des
juges d’instruction supprimés ou privés de
moyens d’investigation quand il s’agit de
l’État, on élimine, un à un, tous les contrepouvoirs pourtant indispensables au bon
fonctionnement d’une démocratie.

Mayotte : un gros
mensonge
Olivier Stirn, ex-secrétaire d’État aux
DOM-TOM (1974-1978), ex-ministre délégué aux DOM-TOM (mai 1988 – juin
1988), sur France culture, 23 février 2009,
émission La fabrique de l’histoire : «Au
départ on avait prévu un projet de loi qui
donnait l’indépendance à l’ensemble des
Comores, c’est-à-dire aux quatre îles [...]
comme c’était la règle de ce qui s’appelait l’OUA à l’époque, [...]. Et puis, sous
la pression, à l’Assemblée nationale, de
Messmer, [...] de Poher au Sénat, on a finalement choisi le scrutin île par île. J’ai
accepté l’amendement des parlementaires. [...] Parce que [...] chacune des îles
a un esprit îlien très fort [...] Or Mayotte,
avait toujours eu peur d’être envahie par
les Anjouanais et les Grands Comoriens,
historiquement. Je pense que si les trois
autres îles avaient choisi de rester françaises, Mayotte aurait peut-être choisi
l’indépendance parce que leur problème,
ce n’est pas d’être Français, leur problème est de ne pas être dépendants des
Anjouanais et Grands Comoriens. [... Ils]
ont choisi de rester Français pour être indépendants. »
Stirn n’est pas le seul acteur de l’arrachement de Mayotte aux Comores à affirmer
que les Mahorais voulaient juste être séparés (ou «indépendants») des autres îles :
Adrien Giraud, le leader du Mouvement
populaire mahorais (MPM), le disait aussi
en 1973 (cf. Dossier noir n°19, ComoresMayotte..., p. 57, où il est aussi expliqué
comment Paris a créé et entretenu cette
hostilité entre les îles, notamment avec les
persécutions qu’Ahmed Abdallah, président foccartien du TOM Comores, faisait

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mars 2009 n No 178

subir aux Mahorais). L’histoire est notoirement mal servie par cette «fabrique»,
où l’animateur Emmanuel Laurentin
n’évoque même pas l’illégalité de cette
situation, les condamnations de l’ONU, et
laisse passer le mensonge de Stirn quand
il nous dit que c’est l’Organisation de
l’Unité africaine (OUA, future UA) qui
impose la règle de conservation des frontières issues de la colonisation : non, c’est
bien l’ONU.

Mayotte : une
porte de sortie ?
Édouard Balladur, ex-Premier ministre,
président du Comité sur les collectivités
territoriales, interviewé par Le Figaro, le
26 février dernier : «Nicolas Sarkozy a
proposé des états généraux de l’OutreMer. Il est probable qu’à cette occasion
la question de l’avenir du statut des départements et des régions d’outre-mer
sera posée. C’est une grande question qui
nous invite à réfléchir aux institutions de
l’Outre-Mer français [...]. En attendant
que se tiennent ces états généraux, peutêtre serait-il préférable que toute décision
modifiant le statut actuel dans telle ou telle
région de l’Outre-Mer soit suspendue. Je
pense au statut de Mayotte, dont la modification pourrait peut-être être reportée,
chacun pourrait le comprendre, jusqu’à
ce qu’on y voie plus clair sur l’ensemble
des institutions d’Outre-Mer, mais je sais
que cela pose le problème du respect du
calendrier déjà fixé. Le comité ne s’est pas
prononcé sur ces questions et s’est borné
à proposer qu’une Assemblée unique se
substitue aux conseils régionaux et aux
conseils généraux qui régissent le même
territoire. »
Ce mentor de Sarkozy est-il en train de lui
préparer une porte de sortie pour réduire à
néant le référendum à Mayotte ?
Si oui, on peine à voir le mobile. À moins
que la France ne craigne de se retrouver
au pied d’un mur européen. Car si Mayotte devient un département, la France sera
moralement contrainte, vis-à-vis des Mahorais, d’aller supplier ses partenaires de
l’UE de reconnaître Mayotte comme région ultra-périphérique (Billets d’Afrique
n°177). Ce pourrait être l’ouverture d’une
boîte de Pandore puisque ces partenaires ayant voté les résolutions de l’ONU
contre l’occupation illégale de Mayotte
par la France, cela pourrait ressusciter la
«guerre de la salive» à l’ONU : quitte
ou double ?
Quoi qu’il en soit, il est cocasse d’entendre une voix de l’UMP contrer le calendrier statutaire de Mayotte.

Salves
France

Happy birthday, la « rupture » !
Un an après le discours
du Cap, où en sont les
changements annoncés par
Nicolas Sarkozy en matière
militaire dans la politique de
la France en Afrique ?

L

e président avait promis la renégociation dans la transparence des
accords de défense, lesquels illustrent le mieux le pacte néocolonial passé
avec les régimes inféodés à la France depuis les indépendances, mais qui, au nombre de huit, ne constituent qu’une minorité des accords militaires secrets existant.
Pour l’heure, c’est plutôt le brouillard que
la transparence. Ils devraient être remplacés par des accords de «partenariat».
Voilà pour l’étiquette. Quant au contenu,
il est préparé dans le plus grand secret et à
l’abri des regards indiscrets, du parlement
notamment, que Sarkozy avait pourtant
promis d’associer «étroitement (…) aux
grandes orientations de la politique de la
France en Afrique». La promesse de publier intégralement les accords de défense
rendus caducs reste, pour l’instant, lettre
morte, et il y a fort à craindre que les nouveaux accords soient aussi secrets que les
anciens…

Contrôle parlementaire
Après le vote prolongeant la participation française à la guerre en Afghanistan intervenu le 22 septembre, les
deux assemblées françaises se sont
prononcées, le 28 janvier dernier, sur
six autres opérations extérieures, dont
quatre en Afrique : Épervier au Tchad,
Boali en Centrafrique, Licorne en Côted’Ivoire et Eufor au Tchad et en Centrafrique. Conformément à l’article
35 de la Constitution amendée cet été,
n’est soumise à l’autorisation du parlement que la prolongation des opérations
excédant quatre mois. Le Premier ministre, dans son discours introductif, a
également confirmé ce dont on se doutait : les opérations militaires menées
par les forces spéciales ou les services
de renseignement restent exclues de
tout contrôle. L’usage discrétionnaire
de la garde prétorienne de l’Élysée est
donc sauf. Et, dans les faits, le très faible contrôle parlementaire ne semble
concerner que les plus grosses opérations extérieures, puisqu’il en existe

officiellement aujourd’hui trente-trois
en cours, et que seules cinq ont été soumises au débat.

Un débat de façade
Un débat qui est, par ailleurs, resté très
superficiel. Les députés socialistes, plutôt
portés au consensus sur les questions de
défense, comme on a pu le voir au moment du vote de la loi de programmation militaire par exemple, ont boycotté
le vote. Il s’agissait davantage pour eux
d’une prolongation de la bataille engagée
sur la question des pouvoirs du parlement
en matière d’amendement. Mais les arguments qu’ils ont avancés à cette occasion
pour justifier leur refus de siéger méritent
attention même s’ils portent davantage
sur la forme que sur le fond (la légitimité
des interventions extérieures n’est pas remise en cause). Ni le contenu du discours
du Premier ministre, ni un récapitulatif
sur les causes, les enjeux, les mandats,
les modalités, les évolutions et les bilans des interventions militaires n’ont été
communiqués préalablement aux députés,
pas plus qu’un état des lieux des accords
militaires auxquels certaines d’entre elles sont liées. Ni le ministre des Affaires
étrangères ni celui de la Défense n’ont été
entendu par les commissions parlementaires correspondantes, qui n’ont pas été réunies. Enfin il s’est agi d’un débat unique,
alors qu’il aurait été nécessaire de mener
un débat différent pour chaque intervention spécifique. Il s’agissait donc d’avantage d’obtenir un chèque en blanc que
d’associer réellement les parlementaires à
la politique militaire de la France, et il est
un peu tôt pour écrire, comme le fait un
éditorial du Monde, en écho au discours
de Fillon, que la « prérogative régalienne
par excellence est désormais partagée,
comme dans toutes les autres grandes démocraties» (30 janvier 2009).

Bases militaires
Ce vote coïncidait avec l’annonce du retrait de 2 100 soldats d’Afrique, ce qui
nous a valu une nouvelle salve d’articles
sur le thème du désengagement de la
France en Afrique. Ce retrait ne correspond pourtant qu’à la réduction de l’opération Licorne et à la fin programmée de
l’opération européenne Eufor-Tchad,
déployée pour un an, sans d’ailleurs que
soit opéré le moindre bilan sur les points
qui rendaient, paraît-il, son déploiement
si urgent l’année dernière. Sauf nouvelle

intervention militaire en Afrique, les effectifs devraient revenir aux alentours de
10 000 hommes. Concernant l’éventualité
de la fermeture d’une nouvelle base militaire (après celle de Côte-d’Ivoire, transformée en opération extérieure intégrée à
Licorne) envisagée par le Livre blanc de la
Défense, le développement des moyens de
projection la rendant inutilement coûteuse,
rien n’a été officiellement annoncé à ce
jour. Enfin la forte présence militaire au
Tchad, qui constitue, de fait, une base militaire sous couvert d’une opération militaire
provisoire qui dure depuis vingt-trois ans,
ne sera pas diminuée car elle « représente
un facteur de sécurité dans la région depuis 1986 », selon le général Georgelin,
chef d’état-major des armées (La Croix,
2 février 2009). Ni les innombrables victimes d’Hissen Habré et d’Idriss Déby, ni
le peuple tchadien qui subit une situation
de crise politico-militaire sans fin, ne s’en
étaient rendu compte. Heureusement que
les militaires français sont là pour le leur
rappeler.
Victor Sègre

La part des «anges»
Selon l’OCDE, les paradis fiscaux attirent
chaque année l’équivalent de 7 % à 8 % du
PIB de l’Afrique. Global Financial Integrity,
un think tank américain a évalué l’ensemble
des flux financiers qui quittent illicitement
les pays en développement (en Asie et en
Afrique). Ces flux englobent les revenus
générés par des activités illégales comme
la corruption, les détournements de fonds
publics ou les activités criminelles. Mais ils
incluent aussi et surtout les pratiques consistant à manipuler les prix des importations et
des exportations. Une méthode fréquemment
utilisée pour sortir des capitaux d’un pays
consiste à gonfler artificiellement le prix des
importations ou au contraire à exporter des
produits locaux à des prix bradés. Global Financial Integrity estime que de 850 à 1 000
milliards de dollars sont illégalement sortis
des pays en développement en 2006. Un
chiffre en constante progression (18 % l’an
sur la période examinée).
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No 178 n Mars 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

La face cassée de la République (épisode 7)
France Rwanda

Les complicités de la classe
politique française
La complicité
française dans le
génocide reste un
sujet tabou pour notre classe
politique, tabou qui s’étend
au-delà des seuls décideurs
aux affaires au moment de la
tragédie. Retour sur quinze
ans d’omertà pesante,
ponctués de quelques
minces brèches.

L

a grande difficulté de la classe politique hexagonale à regarder en face
la vérité de l’implication française
aux côtés du régime génocidaire rwandais,
à étudier les faits en toute objectivité, repose
en grande partie sur le contexte politique très
particulier de l’époque. Cette cohabitation,
entre un président de gauche et un gouvernement de droite, qui a scellé une improbable communauté de destin. Un pacte de silence toujours respecté entre les décideurs de
l’époque appelés, pour beaucoup, à tenir les
premiers rôles dans les gouvernement successifs, jusqu’à nos jours.

Verrouillage en règle
Édouard Balladur était en 1994 le Premier
ministre de François Mitterrand, dont
il n’a pas soutenu toutes les manœuvres
dans le dossier rwandais mais dont il doit
aujourd’hui assumer tous les choix non
contestés à l’époque. Candidat malheureux à la présidentielle d’avril 1995, il
conserve toutefois un rôle non négligeable au sein de la majorité présidentielle et
du Parlement, en particulier au sein de la
commission des Affaires étrangères qu’il
préside de 2002 à 2007. Ironie de l’histoire, c’est lui qui, en 2008, dirige les travaux de la commission sur la réforme de
la Constitution qui ouvrira quelques (timides) opportunités à un contrôle parlementaire accru sur les interventions militaires
françaises à l’étranger.
Concernant le dossier rwandais, c’est
d’un verrouillage en règle qu’Édouard
Balladur s’acquitte, au moment du génocide puis devant les parlementaires de la
mission d’information de 1998, évoquant
alors la thèse d’un complot antifrançais
pour expliquer la polémique née de la

publication d’articles du journaliste Patrick de Saint-Exupéry.
Bis repetita devant les micros braqués
vers lui en 2004, au moment où le débat
sur l’implication française rebondit, un
sommet de désinformation étant atteint à
l’occasion de la diffusion sur France 3 du
film Tuez-les tous, le 27 novembre 2004.
À sa demande, l’ancien Premier ministre
obtient alors un droit de réponse diffusé
aussitôt après le générique de fin, alors
même que le débat sur le plateau, animé
par Élise Lucet, n’a pas commencé. Sa déclaration, filmée en plan fixe est interminable. Si le format est digne des pires heures de l’ORTF, le contenu est encore plus
inquiétant. Balladur ne regrette rien, il dit
tout assumer. Quatre ans plus tard, mis en
cause par le rapport Mucyo, menacé de
poursuites pour complicité de génocide, il
tient un discours invariable.
Édouard Balladur peut compter sur la solidarité et la fidélité de ses lieutenants de
l’époque. Alain Juppé, alors ministre des
Affaires étrangères, Dominique de Villepin, directeur de cabinet d’Alain Juppé au
quai d’Orsay, François Léotard, ministre
de la Défense, Bernard Debré, ministre de
la Coopération ne trahiront jamais le pacte
et reprendront même à leur compte les arguments de leur ancien Premier ministre,
en particulier ceux d’une opération Turquoise «humanitaire» ayant contribué à
mettre fin au génocide.
Dominique de Villepin, devenu ministre des Affaires étrangères sous Jacques
Chirac, évoque même en 2003, sur l’antenne de RFI, la théorie révisionniste du
«double génocide » (à laquelle Bernard
Debré consacra lui carrément un ouvrage
en 2006 intitulé La véritable histoire des
génocides rwandais ), déclaration qui décida Patrick de Saint-Exupéry à démarrer
la rédaction de L’Inavouable.

Sarkozy soutient son mentor
Le Premier ministre comptait, en 1994,
dans son équipe, un autre de ses protégés,
en la personne de Nicolas Sarkozy, ministre du Budget. Ce poste ne le mettait pas
à l’abri du dossier rwandais (on connaît
le soutien financier apporté par la France
au régime génocidaire, via BNP-Paribas),
pas plus que son statut de porte-parole
du gouvernement qui l’amena à déclarer à propos de l’opération Turquoise, le

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mars 2009 n No 178

20 juillet 1994. « C’est tout à l’honneur
de la France de s’engager dans une opération humanitaire […] Imaginez ce que
seraient ces images s’il n’y avait pas la
zone de sécurité, si les soldats français de
l’opération Turquoise n’avaient pas fait
ce qu’ils ont fait avec un courage formidable». Une position invariable jusqu’à
aujourd’hui (lire page 5).
Si le soutien de Nicolas Sarkozy à Édouard
Balladur à l’occasion de la présidentielle
de 1995, lui valut quelques inimitiés et
la mise à l’écart des deux premiers gouvernements, Juppé, l’élève de Balladur
ne pensa jamais à renier totalement son
maître, fidélité témoignée par ailleurs à
l’égard d’un autre de ses mentors, Charles
Pasqua.
Peu disert jusqu’ici sur la question du génocide au Rwanda, sujet pourtant revenu
d’actualité depuis 2006 du fait des tensions diplomatiques, puis du rapprochement avec Kigali, Nicolas Sarkozy a toujours défendu le rôle supposé positif joué
à l’époque par Édouard Balladur, notamment à l’occasion du discours de Cotonou
prononcé le 19 mai 2006. Dans ce discours
de campagne supposé annonciateur d’une
rupture avec la Françafrique, le candidat
Sarkozy est apparu soucieux de se démarquer de Jacques Chirac, mais pas du
Premier ministre de cohabitation de 1994.
«Quelles qu’aient pu être les insuffisances de la politique suivie par la France au
Rwanda avant le génocide, en 1994, il y
avait beaucoup de gens pour dénoncer les
atrocités et les massacres commis contre
les Tutsis, mais bien peu pour intervenir
directement afin d’arrêter ce crime contre
l’Humanité, comme le fit, seule, la France, sous l’autorité d’Édouard Balladur»,
déclara-t-il.

Frères d’armes
Les anciens protagonistes de l’époque ont
donc toujours su monter au créneau pour
défendre leur conception de l’honneur
de la France ou réfléchir de concert à la
stratégie à adopter en cas de polémique,
comme lors de la parution du rapport Mucyo. Dans cette tâche, ils peuvent compter
sur le soutien d’un contingent d’amis politiques particulièrement zélés.
Le 6 décembre 2006, alors que Kigali menace d’engager des procédures contre des
Français pour «complicité de génocide»,

l’association France Turquoise, créée
par le général Lafourcade pour défendre
l’honneur des soldats français engagés
dans cette opération, réunit à l’Assemblée nationale quelques témoins et «spécialistes» particulièrement contestables
(dont Pierre Péan). L’invitation émane
du député UMP et ancien ministre de la
Coopération Bernard Debré, qui, dans son
intervention, rend hommage à François
Mitterrand pour avoir, en juin 1994, organisé une «opération humanitaire» alors
que «personne ne voulait y aller». À ses
côtés, une petite garnison de parlementaires parmi lesquels les députés UMP
Jaques Myard (qui s’était déjà illustré
lors des débats de la Mission d’information parlementaire) et Michel Voisin, qui
créera deux mois plus tard une délégation
«assemblée nationale » de l’Association
France Turquoise.
Le 20 octobre 2007, un colloque organisé
au Sénat sous le thème «La France et le
drame rwandais» réunit l’écrivain Pierre
Péan, des militaires français (Jean-Claude
Lafourcade, Jacques Hogard), des hommes politiques (Paul Quilès, Xavier de
Villepin, père de l’ancien Premier ministre) et des opposants rwandais, mobilisés
pour défendre l’honneur de la France.
Ces deux événements mettent en scène la
solidarité affichée entre dirigeants politiques et représentants de l’état-major. Une
couverture mutuelle, sans doute contrainte par le risque qu’un jour chacun ait à
répondre de ses actes devant la Justice,
qui volera peut-être en éclat le jour où des
enquêtes sérieuses seront menées sur la
hiérarchie des responsabilités à l’œuvre.

Le fantôme de Mitterrand





La présence d’Henri Emmanuelli, député
PS des Landes et ancien proche de François Mitterrand à la conférence de presse
de France-Turquoise ou celle du député
Paul Quilès au colloque révisionniste du
20 octobre 2007 rappelle qu’à gauche aussi, des solidarités se sont mises en place
après 1994, une omertà des plus caractérisées frappant en particulier le rôle majeur
joué par François Mitterrand dans cette
tragédie.
Président de la République en fin de règne
et en fin de vie au moment du déclenchement du génocide, François Mitterrand
est, rappelons-le, emporté par un cancer
en janvier 1996 sans qu’aucun inventaire des dérives passées ne soit publiquement dressé par ses dauphins à la tête
du PS malgré les promesses de Jospin
sur le «droit d’inventaire». Le dossier
rwandais, même s’il en embarrasse plus
d’un, devient un tabou que la nomination
en 1997 d’un Premier ministre socialiste, Lionel Jospin, pourtant peu

Congo-Rwanda

Sarko : « La France
n´a pas à rougir de ce
qu´elle a fait »
Dans une interview récente
accordée à la presse
congolaise, Nicolas Sarkozy,
est revenu sur son discours
tenu, le 16 janvier, devant le
corps diplomatique français.
Certains de ses propos
avaient scandalisés les
Congolais.

E

n effet, ceux-ci y avait vu une remise en question des frontières de la
RDC et une caution au pillage de ses
ressources minières par le Rwanda (Billets
d’Afrique n°177, février 2009). Sur ces questions, il s’est montré nettement plus diplomatique, martelant quelques « principes
sacrés » pour la France : « La souveraineté
de la RDC, le respect de son intégrité territoriale et l´intangibilité de ses frontières »
en plus du couplet sur les victimes qui souffrent depuis trop longtemps notamment à
l’Est du pays.
Mais à la question : «Principale victime
de l´opération Turquoise, la RDC n´est-elle
pas en droit d´espérer un dédommagement
de Paris ?», l’empathie pour les victimes a
été vite oubliée : «Il faut regarder la vérité
en face. Il faut reconnaître que les événements innommables de 1994 ont eu de lourdes conséquences pour la RDC. La crise qui
frappe l´Est du Congo depuis des années a
des racines historiques. C´est évident. Mais
il faut dire aussi que ni la France, ni la communauté internationale n´ont été les instigateurs de l´arrivée des réfugiés hutus rwandais sur le sol congolais. Ces réfugiés ont
fui leur pays et traversé la frontière de leur
propre initiative. La France a pris le risque
d´intervenir quand personne ne bougeait.
L´opération Turquoise, je le rappelle, a été
conduite sous mandat des Nations unies. La
France, dans cette affaire n´a pas agi seule.
Elle a agi au nom de la communauté internationale toute entière. La France n´a pas
à rougir de ce qu´elle a fait. Mais, s´il vous
plaît, tournons-nous vers l´avenir.»
Il vaut mieux, en effet, tant la responsabilité
de la France dans cette affaire est lourde. Car
Sarkozy fait là un mensonge éhonté. Sur ce
sujet, voici l’extrait d’une interview don-

née à Billets d’Afrique, par Colette Braeckman, journaliste belge et fin connaisseur de
la Région des Grands Lacs. Elle nous donne
son sentiment en apprenant, en juin 94, que
la France monte cette opération : «Depuis
le départ, je pense que cette opération est
bidon, d’abord parce que l’essentiel du génocide a déjà été commis. Deuxièmement,
on voit très vite qu’en fait il s’agit de ménager une portion du territoire, une «zone
humanitaire sûre», enfin «sûre» pour le
gouvernement intérimaire. Pour retarder la
victoire du FPR et provoquer encore et toujours une négociation, un partage de pouvoir. On verra très vite aussi que Turquoise
va ouvrir une porte de sortie vers le Zaïre et
le Kivu pour permettre à ce gouvernement
intérimaire, mais aussi à cette armée, de se
transporter avec armes et bagages.
Le but ? déplacer cette légitimité alléguée,
la mettre dans le pays voisin pour un jour
générer une négociation entre le FPR, en
train de gagner Kigali, et ce pouvoir qui
n’a pas été défait, exilé à l’étranger. J’étais
au Rwanda à l’époque de Turquoise et
on voyait vraiment que les Français indiquaient la frontière en disant «par ici la
sortie». Il n’y avait pas la moindre velléité
pour empêcher les tueurs de tuer, la radio
des Mille Collines d’émettre, les ordres
d’être donnés… Il n’y a rien de tout ça,
c’est simplement une régulation du flux de
réfugiés qui se déplaçait vers la frontière
encadrés par les militaires et les miliciens
génocidaires.
Mais ce qu’il faut dire, c’est que le problème a été transporté dans le pays voisin au
Kivu à la faveur de l’opération Turquoise.
Que les camps de réfugiés se sont installés
avec le soutien du HCR en dépit de toutes
les lois internationales qui interdisent que
des réfugiés soient installés sur la frontière,
que des gens qui ont commis des crimes de
sang aient un statut de réfugiés, soient approvisionnés par l’aide internationale.
Donc là, il y a un déni total du droit international et la France a participé à cela
toujours dans la même perspective : obliger à une négociation entre ce pouvoir intérimaire «mis en exil» dans les camps de
réfugiés et le nouveau pouvoir en place à
Kigali. »
Rdb

No 178 n Mars 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 





Salves
admiratif de la politique africaine menée
par Jacques Chirac et ses prédécesseurs
ne fera pas tomber. Quand Lionel Jospin
désigne Hubert Védrine, ancien secrétairegénéral de l’Élysée de 1991 à 1995, comme
ministre des Affaires étrangères, on comprend que l’aggiornamento sur la politique africaine n’est pas encore pour tout de
suite. «Envoyer Hubert Védrine au Quai
d’Orsay, c’était comme hisser le drapeau
blanc avant d’avoir livré bataille», écrit en
2002 François-Xavier Verschave dans Noir
Chirac. Reconnu à gauche comme à droite
comme un spécialiste des relations internationales, en particulier lorsqu’il s’agit de
critiquer l’hégémonie anglo-saxonne, thème flatteur pour les souverainistes de tout
poil, Védrine est, en effet, également, le
gardien d’une «ligne dure» sur la question
de l’implication de la France dans le génocide, ligne conservée jusqu’à nos jours.
De tous les protagonistes de l’époque, il
est même sans doute celui qui se montre
le plus actif dans l’art de manier le contrefeu et la contre-vérité, défendant jusque devant le tribunal les thèses de Pierre Péan (le
25 septembre 2008 lors du procès intenté
par SOS Racisme) et recommandant à qui
veut bien l’entendre les écrits de Stephen
Smith…plutôt que ceux de Survie.
L’aura de François Mitterrand, l’admiration témoignée à Hubert Védrine, régulièrement invité aux colloques, débats organisés par le PS et ses sections locales, fait
donc du dossier rwandais un sujet embarrassant pour les dirigeants socialistes. Chez
certains, on relève également la volonté de
défendre (ou de penser défendre) l’honneur
de la France et de son armée, préoccupation partagée par leurs collègues de droite.
Et ne négligeons pas la méconnaissance du
dossier dont font preuve bien d’autres, souvent doublée de visions caricaturales sur
l’Afrique. Le 26 juin 1994, Ségolène Royal
déclarait ainsi sur le plateau de l’Heure de
vérité à propos du Rwanda : «Il faut quand
même rappeler que la politique africaine
est toujours prise dans une contradiction.
C’est-à-dire soit on conforte les pouvoirs
en place parce qu’on se dit «au moins
c’est la stabilité», on évite les guerres
ethniques ou les guerres tribales, soit on
pousse à la démocratisation, on organise
des élections, qui débouchent souvent sur
des conflits extrêmement violents.»

Ouvertures ?
Heureusement, au sein de la classe politique, quelques volontés de faire progresser
le travail de vérité ont pu s’exprimer depuis
1994, y compris au sein du PS. Des rencontres menées par des militants de Survie
dans le cadre des démarches de plaidoyer
qui ont entouré les élections présidentielles et législatives de 2007 ont effet montré

que chez certains responsables socialistes,
l’envie de se débarrasser de l’encombrante
réputation françafricaine du parti pouvait
être plus forte que la fidélité à telle ou telle
«figure» du parti.
Ces «résistances» ne sont pas totalement
nouvelles, même si elles sont restées longtemps anecdotiques. Dans un article de
novembre 1996, Billets d’Afrique citait des
prises de parole de quelques socialistes sur
le sujet, rappelant par exemple que le 16 juin
1994, au moment du débat sur le lancement
de Turquoise, Pervenche Bernès, sans s’attaquer pour autant à François Mitterrand,
avait écrit pour son parti un communiqué
critique sur les desseins réels de cette opération (avant que le PS ne finisse par donner
sa bénédiction à l’intervention). Le député
socialiste de la Gironde, Pierre Brana, rapporteur de la mission d’information de 1998
fut, quant à lui, de ceux qui prirent part le
plus activement dans les auditions et eut en
particulier fort à faire pour tenter d’éviter
certains verrouillages de ses collègues. Au
sein de la gauche parlementaire, c’est toutefois en dehors du PS que sont venues les
critiques les plus sérieuses.
En 1998, des députés communistes et verts
ont réclamé la création d’une véritable
commission d’enquête parlementaire, au
lieu de la mission constituée et présidée par
Paul Quilès. Le communiste Jean-Claude
Lefort, vice-président de la mission, refusa
d’ailleurs, à la différence de son groupe parlementaire, de voter le rapport final et, par la
suite, il prit position à plusieurs reprises pour
la création d’une véritable commission d’enquête, ce que les Verts réclamèrent à nouveau à leur tour dans un communiqué publié
le 7 avril 2004. À la même période, d’autres
députés d’opposition interpellaient à leur
tour le gouvernement sur le retour de la polémique sur l’implication de la France dans le
génocide, dix ans après son déclenchement.
À gauche de la gauche, et dans certains milieux militants, la complicité française dans
le génocide au Rwanda apparaît comme un
des symboles les plus emblématiques du
néocolonialisme français en Afrique.

Quelle envie de savoir ?
Depuis 2004, les mobilisations et interventions de députés sur le sujet ont été très
ponctuelles, presque toujours liées à des
actualités particulières. En mai 2004, lors
de la commémoration du 10e anniversaire
du génocide, deux députés, le communiste
Jean-Claude Lefort (encore lui) et, plus
surprenant, l’UMP Jacques Remillier, se
font remarquer par des questions écrites remettant très fortement en cause le rôle de la
France. Les deux députés n’obtiendront de
réponse écrite que quatorze mois plus tard
(J.0. du 27 septembre 2005).
D’autres interventions ont été suscitées

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mars 2009 n No 178

par l’interpellation directe d’ONG, les
élus (de toutes tendances) se contentant
de reproduire fidèlement dans le texte de
leur question écrite les arguments énoncés
par l’organisation (plusieurs questions sur
l’implication de la France ont par exemple
été posées au printemps 2005 à la suite des
courriers d’interpellation d’Amnesty International). D’autres se sont polarisés sur
les turbulences diplomatiques entre Paris
et Kigali, actualité coïncidant avec l’offensive de divers ouvrages révisionnistes,
contribuant ainsi à semer encore davantage
la confusion dans certains esprits. Beaucoup de députés, ne sachant pas ou ne voulant pas savoir qui croire, acceptent ainsi le
discours des extrémistes. En février 2007,
Jean-Claude Lefort a ainsi été un des seuls
parlementaires à s’offusquer de voir un de
ses confrères créer une antenne de l’association France Turquoise à l’Assemblée
(voir plus haut), l’organisation d’un colloque révisionniste au Sénat le 20 octobre ne
suscitant, quant à elle, pas de réaction.
Quinze ans après le génocide, si l’envie
d’en finir avec les pages les plus sombres
de la Françafrique est présente parmi de
nombreux représentants de la classe politique française, elle revient donc souvent à
éviter de trop se pencher sur les épisodes
sombres du passé.
Quant à ceux qui sont directement impliqués dans le dossier, mieux vaut ne pas
compter sur eux pour soulever le couvercle
de la marmite. À l’occasion d’un entretien
avec des ONG, François Loncle évoquait,
en octobre 2008 une réunion tenue quelques mois auparavant ayant rassemblé certains de ces responsables (Balladur, Juppé,
etc.) ainsi que des parlementaires de la mission de 1998, pour une discussion des plus
houleuses dans laquelle il fut notamment
question des points de vue exprimés par
Bernard Kouchner à Kigali, le 26 janvier
2008. Kouchner avait rappelons-le évoqué
la «faute politique commise par la France
au Rwanda » suscitant la colère d’Édouard
Balladur et quelques autres.
À la veille de la commémoration du
15e anniversaire du déclenchement du génocide, davantage que dans la volonté de
la classe politique de faire la lumière sur les
responsabilités à l’œuvre et de sanctionner
les coupables, c’est bien encore une fois la
mobilisation des citoyens qui sera déterminante pour que les projecteurs se braquent
à nouveau sur cette tragédie que beaucoup
voudraient voir sombrer dans les oubliettes
de l’histoire. Comme en 2004, au moment
où Survie lançait dans toute la France une
vaste campagne de mobilisation sur ce thème, il est encore indispensable en 2009 de
faire toute la lumière sur «les victimes et
les complices oubliés du génocide».
Pierre Rohman

Pierre Péan

Le monde selon P. : Puant !
Sous couvert de « scoop »
sur Bernard Kouchner, le
nouveau livre de Pierre Péan
constitue, en fait, la suite de
la campagne négationniste
au service de ceux qui
craignent d’avoir à répondre
un jour de complicité de
génocide.

A

Une lutte de clans
Sur la base des extraits publiés dans
Marianne, la plupart des commentateurs
s’en sont tenus à cette dernière affaire, qui
n’occupe pourtant qu’une place très restreinte dans le livre de Péan. Paresse journalistique ou jubilation de voir enfin dégommer une icône en carton pâte, le reste
a été ignoré, quitte à nourrir un contresens
dans l’opinion1 : celui d’un Péan pourfendeur de la françafrique.
Un «concept» que ce dernier «déteste»
pourtant et qu’il ne juge «plus d’actualité». (Rue 89, 15 février). S’il la déteste,
il la connaît pourtant de près, lui qui, entre
autres, dit respecter la raison d’État, prend
plaisir à discuter avec Omar Bongo et ne
cache pas son amitié pour Bruno Delaye,
ancien responsable de la cellule africaine
de l’Élysée pendant le génocide des Tutsi.
Depuis longtemps maintenant, Péan s’est
fait le porte-drapeau de ceux sur qui pèse
l’épée de Damoclès judiciaire de complicité de génocide, crime imprescriptible.
En 2005, il expliquait avoir pris la plume
pour ces militaires qu’il a «vu (…) pleurer devant [lui] tellement les attaques ont
été violentes» et qui ne comprennent pas
«pourquoi ils ne sont plus défendus» car
depuis 1995 «personne ne sait ou ne veut
gérer la communication » (AFP 25 novembre 2005). Péan s’est donc fait moins
enquêteur que chargé de communication.
Dans son dernier ouvrage, il souligne encore «la grogne des militaires» à l’encontre du pouvoir politique, accusé de n’avoir
par répondu correctement à la publication
du rapport Mucyo qui les mettait en cause
(Billets d’Afrique n°172, septembre 2009).
Il s’en indigne d’ailleurs: «Les autorités
françaises acceptaient ainsi une nouvelle
fois de laisser Kagame salir la France.»
Le mois dernier encore, il n’a cessé de le
répéter : ce ne sont pas les bonnes affaires françafricaines de Kouchner qui ont
motivé la rédaction de son ouvrage, mais
l’amorce de réconciliation diplomatique
entre la France et le Rwanda dont le ministre des Affaires étrangères fut l’un des
protagoniste2. Il a aussi «trouvé insupportables » les velléités d’extradition devant le Tribunal pénal international pour
le Rwanda (TPIR) de «prétendus génocidaires» vivant tranquillement en France
(Le Monde selon K.). Une petite minorité
de journalistes a tout de même relevé les

obsessions rwandaises de Péan (parfois
pour les justifier naïvement (?) comme
Frédéric Bonnaud, Siné Hebdo du 18 février 2007, au nom d’une continuité avec
les articles que Stephen Smith publiait
dans Le Monde en mars 2004…). Mais il
valait mieux lire la presse étrangère pour
un décryptage sans langue de bois : «Il
s’agit là d’une lutte de clans » (Le Soir,
4 février 09).

Du déni de la complicité
française…
Lors du marathon médiatique qui lui fut
offert, Péan a ainsi pu se répandre sans
crainte d’être contredit, jusque dans certaines émissions qu’on a connues plus
vigilantes sur le sujet, comme Là bas si
j’y suis, de Daniel Mermet. Péan défend
pourtant une thèse «très proche » de
celle des services secrets français, lâchait
Alexandre Adler en défense de Bernard
Kouchner, lesquels n’ont «jamais encaissé» le virage du pouvoir politique à
l’égard du Rwanda (France Culture, 4 février 2009).
Pour récuser les accusations de complicité de génocide qui pèsent sur certains
responsables politiques et militaires, Péan
et ses comparses ressassent indéfiniment
le même sophisme qui sert également de
ligne de défense aux génocidaires jugés
à Arusha : c’est l’attentat contre l’avion
du président Habyarimana qui a déclenché le génocide ; la responsabilité du
génocide incombe donc principalement à
ceux qui ont commandité cet attentat ; or
«l’enquête» du juge Bruguière (ce même
juge Bruguière dont Péan dénonçait il y
a quelques années dans Manipulations
Africaines «le côté barbouze» et les enquêtes «vides ou mal ficelées».) a conclu
à la culpabilité du Front patrioque rwandais (FPR) et de son chef Paul Kagame.
Les responsables du génocide n’étant
pas ceux que l’on croyait, les complicités
françaises n’existent pas…
Dans l’émission de Daniel Mermet déjà
citée, Xavier Monnier, directeur de publication de Bakchich.info, réagissant
aux accusations de négationnisme contre
Péan, déplorait : «Ils sont tout un groupe
à monter au créneau : dès qu’on parle du
Rwanda, on est sûr de s’en prendre plein
la gueule. » (5 février 2009). C’est malheureusement exactement l’inverse qui
est vrai. La comparaison avec le génocide
des Juifs permet d’en prendre la mesure.
Dans ce dernier cas, la distinction entre

No 178 n Mars 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 





lors que le livre Noirs fureurs,
Blancs menteurs, paru en 2005,
n’avait touché qu’un public relativement restreint et avait valu à son auteur une
volée de bois vert quasi générale pour avoir
défendu de manière caricaturale et haineuse
« la synthèse de tous les négationnismes
déjà publiés » (Le Soir, 26 novembre 2005)
sur le génocide des Tutsi du Rwanda, le dernier ouvrage de Pierre Péan, Le monde selon
K., constitue une relance de la même campagne de propagande. Une campagne déguisée
derrière un «scoop » retentissant et préparée
par la publication des «bonnes feuilles» dans
Marianne. La parution du livre a immédiatement fait l’objet d’une campagne de presse
massive et a instantanément pris les allures
d’une affaire d’État, obligeant Kouchner à
s’expliquer devant les députés, et le président
de la République à la mentionner lors d’une
intervention télévisée. On ne sait si l’on doit
s’étonner le plus de ce soudain emballement ou du mutisme qui l’a précédé dans les
grands médias, car, comme le reconnaît Péan
lui-même, son livre ne contient en fait aucune
révélations inédites sur la personnalité politique la plus appréciée des Français. On savait
que, depuis la guerre du Biafra, l’image du
French Doctor était régulièrement utilisée
au service de l’impérialisme français, pour
ripoliner les politiques les plus criminelles.
Son rapport visant à dédouaner Total des accusations de travail forcé en Birmanie, rédigé
en 2003 à la demande de la multinationale
et payé 25 000 euros, a été périodiquement
rappelé dans certains journaux et ne laisse
guère de doute sur le sens moral du personnage. Devenu ministre des Affaires étrangères, il cache d’ailleurs de moins en moins ses
relations amicales avec quelques autocrates
françafricains. Quant aux «expertises» sur
les systèmes de santé qu’il est censé avoir
réalisé, elles avaient été signalées à plusieurs
reprises dans La Lettre du Continent. Péan
révèle la très généreuse rémunération perçue
pour ces travaux, et les efforts de Kouchner et

de ses proches, placés à des postes officiels,
pour récupérer les impayés.





Salves
le débat légitime des historiens, soucieux
d’approfondir les connaissances, et les
tentatives de banalisation du génocide
sous couvert de «réviser l’histoire officielle» est communément admise. La
seconde démarche est interprétée, à juste
titre, non pas comme la simple expression
d’une opinion, mais comme un acte antisémite, et ses promoteurs sont largement
ostracisés. Concernant le génocide des
Tutsi, l’ignorance et la confusion sont telles en France que la production historique
semble n’avoir aucune valeur et qu’elle
peut être mise sur le même plan que les
propos de café du commerce ou que la
propagande la plus grossière. Les différentes figures du négationnisme trouvent
droit de cité dans les médias en toute décontraction. La rhétorique de Pierre Péan,
qui bénéficie d’une audience de masse, en
constitue le meilleur exemple.

…au négationnisme
Péan prétend réécrire «l’histoire officielle» du génocide des Tutsi, mais il se défend de faire partie des négationnistes (On
ne sait pas s’il considère comme tels les
personnes avec qui il participe si volontiers à des conférences sulfureuses. Sinon
à qui d’autre ce qualificatif trouve à s’appliquer selon lui). Comme la plupart de ces
derniers, il ne va pas jusqu’à nier la qualification de génocide, mais il la dénature
et la prive de sa signification historique.
Il garde le mot sans son contenu. Ainsi il
récuse d’abord l’idée d’une planification
antérieure à l’exécution du génocide3. Le
génocide ne serait ensuite qu’un dommage collatéral de la guerre civile, au cours
de laquelle des massacres de même nature auraient été commis de part et d’autre.
Représailles, crimes de guerre et génocide
étant mis sur le même plan. Comme Mitterrand puis de Villepin, il défend ainsi, de
manière plus ou moins explicite au gré de
ses interventions, la thèse du double génocide. Enfin, il est prisonnier d’une vision
ethniste de l’histoire à l’instar des officiers
français avec lesquels il s’affiche en colloque. Il ne raisonne qu’en termes de responsabilité collective de «l’ethnie» tutsi
ou de «l’ethnie» hutu. Si le FPR commet
des crimes de guerre, c’est que «les victimes» deviennent à leur tour «les bourreaux», comme si les rescapés de la Shoah
avaient dû collectivement porter, parce
que Juifs, la responsabilité des exactions
commises par l’armée israélienne. Dans
sa logique de rééquilibrage des responsabilités, Pierre Péan développe d’ailleurs
longuement, dans son dernier livre comme dans ses différentes interventions, un
événement qu’il tient pour exemplaire :
celui du massacre de Kibagabaga. Kouchner, qui a vu le charnier, aurait contribué

à accréditer l’idée que la tuerie avait été
commise par les génocidaires. Pierre Péan
prétend au contraire démontrer qu’il doit
être imputé au FPR, accusation reprise
sans vérification par plusieurs quotidiens
français. Sa «démonstration» repose sur
les «témoignages» de la clique habituelle
des négationnistes, qui d’un livre à l’autre
se citent les uns les autres pour renforcer
leurs falsifications. « Il est important de
constater, en premier lieu, qu’il n’y a pas
eu d’enquête sur ce massacre au TPIR »,
assure imprudemment Péan. «A fortiori, il
n’y a pas eu de Rwandais condamnés pour
celui-ci ». Sauf que le massacre des Tutsi
de Kibagabaga a bel et bien été jugé par
le TPIR et qu’il est mentionné et détaillé
dans la sentence de génocide prononcée
à l’encontre de Bagosora (Judgement and
Sentence, Bagosora et al, ICTR-98-41-T,
page 543 et 547).
Un détail sans doute…

Une campagne de
l’anti-France
Plus largement, Kouchner est présenté
comme servant, depuis 1994, les intérêts
de Kagame et, parallèlement, comme
plus attaché à l’impérialisme anglo-saxon
qu’à la Marseillaise. Prudemment, Nicolas Sarkozy qui n’a pas moins de «tropisme américain » et qui n’est pas moins
otanien que son ministre, n’est pas mis
en cause. C’est dans ce cadre qu’il faut
comprendre l’utilisation par Péan d’un
vocabulaire fortement connoté («cosmopolitisme anglo-saxon», «droit-del’hommiste», etc.) qui lui a valu d’être
soupçonné d’antisémitisme. La polémique a fait diversion au regard des véritables enjeux. Il s’agit en fait du corollaire
de la propagande distillée depuis 1994
et périodiquement réactivée, visant à
contrer les accusations de complicité de
génocide. En effet, mue par le complexe
de Fachoda , la France n’aurait cherché
qu’à s’opposer à l’hégémonisme anglosaxon en Afrique ; ce dernier est le réel
déstabilisateur de la région ; et les accusations à l’encontre de «l’honneur de la
France » relèvent d’une campagne orchestrée de l’extérieur et relayée à l’intérieur par des idiots utiles ou des mauvais
citoyens qui complotent contre l’intérêt
de leur pays.
Si le terme d’«anti-France » n’est jamais utilisé explicitement, c’est bien
de cela dont il est question, chez Péan
comme chez d’autres avant lui (Balladur
s’y est par exemple essayé à plusieurs reprises). Appliquée à Kouchner, l’accusation occulte un peu rapidement son rôle
véritable en 1994. Comme l’attestent
les témoignages du général Dallaire et
les notes des collaborateurs de l’Élysée,

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mars 2009 n No 178

Kouchner, qui se vante d’ailleurs d’avoir
«vendu» l’opération militaire Turquoise
encensée par Péan, travaillait bien pour
le compte de la diplomatie mitterrandienne.
Un dernier point : l’absence des témoignages de ceux qui furent à la fois victimes et témoins du génocide devrait suffire à discréditer les bouillies infâmes qui
prétendent en reconstruire la réalité. Mais
qu’importe la douleur des survivants et le
respect des disparus : les assassins de la
mémoire par intérêt finissent par épouser
la vision du monde des assassins de la
mémoire par conviction. Pour Péan, les
rescapés sont sans doute, par définition,
suspects, puisque la «race» tutsi (la justice française a reconnu, pour l’instant,
qu’il n’était pas raciste de l’écrire) se caractérise d’abord selon lui par sa «culture du mensonge». Depuis trop longtemps
maintenant, chaque année, à l’approche
des commémorations du génocide, c’est
en France la saison des crachats.
Victor Sègre
1. Le même contresens continue d’être fait au
sujet d’Une jeunesse française, livre non pas de
dénonciation, mais de réhabilitation de Mitterrand, écrit sur commande pour couper l’herbe
sous le pied à des travaux plus accusateurs.
2. Selon Leparisien.fr, le livre de Péan pourrait
également constituer un avertissement d’Omar
Bongo à l’Élysée dans le cadre des affaires dites
des Biens mal acquis.
L’un n’empêche pas l’autre.
3. Contrairement à ce qu’affirme Péan, le TPIR
ne nie pas la planification du génocide, mais,
et c’est regrettable, il s’est révélé incapable de
juger à qui incombait la responsabilité de cette
planification.

Le long fleuve
tranquille de la
justice
Alors que les procédures confiées à la
France par le Tribunal pénal international
pour le Rwanda (TPIR) ne semblent guère avancer, son procureur en chef, Hassan Bubacar Jallow s’est publiquement
interrogé, le 26 février, sur l´avancement
de ces dossiers confiés à la justice française il y a plus d’un an.
Deux affaires sont concernées : celles
de l´ex-préfet de Gikongoro, Laurent
Bucyibaruta et de l´abbé Wenceslas Munyeshyaka, tous deux vivant en France et
poursuivis pour des faits de génocide. En
février 2008 déjà, Survie, la FIDH, la Ligue des Droits de l´homme et du citoyen
et le Collectif des parties civiles pour
le Rwanda (CPCR) avaient demandé
l´accélération des poursuites contre les
deux Rwandais.

Union des Comores

Débat parlementaire sur Mayotte :
retenir le meilleur ou le pire ?
C’est sans doute la
première fois, depuis
1981 au moins, qu’il
est rappelé à l’Assemblée
nationale et au Sénat que la
France occupe illégalement
Mayotte. Un débat qui
intervient à quelques jours
du référendum pour
la départementalisation
de l’île.

C

e sont des élus communistes,
le député Jean-Paul Lecoq et
la sénatrice Éliane Assassi, qui
ont administré ces piqûres de rappel,
provoquant un déferlement de réactions cocardières. Le rappel, par ces
deux trublions, des condamnations de
l’ONU, qui n’étaient pas évoquées dans
les comptes rendus du Conseil des ministres, ont particulièrement fait monter
la tension. Dans les deux chambres, ces
communistes ont été accusés de réécrire
l’histoire (par le député Jean-Christophe Lagarde et le sénateur Jean-Jacques Hyest), quand il ne s’agissait pas,
retour d’un réflexe de guerre froide,
de dénoncer «la voix de l’étranger!»
(René Dosière).
Signalons des propos constructifs que
Jean-Christophe Lagarde du Nouveau
Centre adresse à Michèle Alliot-Marie,
ministre de l’Intérieur, de l’Outre-mer
et des collectivités territoriales : « Je
vais, madame la ministre, vous soumettre trois propositions [...] Il est vrai
que l’hôpital de Mamoudzou est le premier de France en termes de naissance,
mais, très franchement, ces femmes enceintes qui traversent les soixante-dix
kilomètres de mer ne le feraient pas si
la France, au titre de la politique de
coopération – et à bien moindre coût
que nous ne le faisons aujourd’hui à
Mamoudzou – construisait un hôpital aux Comores. Tout le monde serait
gagnant, l’équilibre social serait gagnant: ces femmes ne traversent la mer
que pour pouvoir accoucher dans des
conditions sanitaires satisfaisantes [...]
Ensuite, [...] nous pourrions, au titre de

la politique de coopération, construire
nous-mêmes les écoles et même rémunérer – moins cher qu’un enseignant
français expatrié – les Comoriens qui
enseigneraient à leur population. [...]
Je crois enfin, madame la ministre, que
la France, comme Mayotte, ont tout intérêt à l’institution d’un permis de libre
circulation à l’intérieur de l’archipel
géographique des Comores, c’est-à-dire
entre les quatre îles. Ce permis autoriserait les allers et retours. Là-bas, on
nous a expliqué qu’un certain nombre de
Comoriens voudraient simplement venir
commercer, sans s’installer sur l’île de
Mayotte. Or ce serait sain. Le raidissement de la position française sur la circulation interne a abouti à une situation
où chaque traversée devient une installation définitive, au détriment même des
Mahorais. »
Propos constructifs par rapport à la politique répressive, mais bien ignorés,

sinon par un écho dans le rapport d’information du 18 février 2009 sur les
perspectives de départementalisation
de Mayotte (n° 1485) : « Nous avions d’ailleurs suggéré, en 2006, [...]
de construire à Anjouan une maternité
dotée d’équipements modernes et de
doter celle-ci d’une équipe permanente
de médecins français. Si la coopération
entre États ne porte pas ses fruits, la
coopération décentralisée offre encore
des possibilités d’action, notamment
pour la région Réunion qui peut trouver
son intérêt à une stabilisation des flux
migratoires. » (p. 57)
Une variante qui a le mérite de préserver les deniers prélevés par le gouvernement UMP, au détriment de ceux de
la ROM Réunion, de moins bon goût
politique. Exit surtout l’idée du « permis de libre-circulation», c’est à dire
plus ou moins la suppression du visa.
Pierre Caminade

Deux référendums coup sur coup
La France organise, le 29 mars prochain, un référendum, totalement illégal
du point de vue du droit international, au terme duquel l’île, annexée en 1975,
au moment de la proclamation de l’indépendance de l’archipel, deviendra le
101e département français. Survie lance une campagne de pétitions adressées
aux responsables et aux élus de l’UE leur demandant d’intervenir auprès de Paris pour annuler ce référendum.
On peut la signer en ligne sur le site : www.tlaxcala.es
Ce référendum en cache un autre, qui aura lieu le 22 mars aux Comores. Le président de l’Union en place jusqu’en 2010, l’Anjouanais Ahmed Abdallah Sambi,
propose une révision constitutionnelle réduisant les pouvoirs des présidents des
îles, qui deviendraient des gouverneurs, et allongeant d’un an le mandat du président de l’Union actuellement de quatre ans. Ces modifications contribueraient
à refédéraliser les Comores, ramenant la Constitution à un état plus proche de
ce qu’elle était avant la crise séparatiste. Celle-ci, instrumentalisée, voire provoquée, par la France, s’est soldée par la transformation de la Fédération en Union
des îles.
Par ailleurs, le moins qu’on puisse dire, c’est que le gouvernement comorien n’a
pas brillé par sa pugnacité à revendiquer le retour de Mayotte dans l’Union des
Comores, malgré les promesses électorales. Les déclarations récentes de Sambi
et de son ministre des Affaires étrangères Jaffar, selon lesquelles le seul point à
discuter avec la France était la question de la libre-circulation entre les Comores
et Mayotte – supprimée par le visa Balladur en 1995 -, et passant sous silence
la revendication légitime de restitution de Mayotte aux Comores, laisse pantois.
Les Comoriens semblent plus soucieux du référendum que Sambi laisse faire à
Mayotte sans protester, que de celui auquel ils vont pouvoir participer.

Fausto Giudice, Pierre Caminade
No 178 n Mars 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Mauritanie

Péril en la demeure
Au pouvoir depuis le
coup d’État du
6 août 2008, la junte
mauritanienne, réunie en
Haut Conseil d’État (HCE),
mène le pays dans une
impasse très dangereuse.
La France conserve des
positions très ambiguës.

P

rès de sept mois après leur coup de
force, les putschistes sont aux abois.
Confronté au gel des aides étrangères, l’État est en panne sèche. Les salaires de
janvier des fonctionnaires auraient été payés
par les banquiers mauritaniens et le HCE racle les fonds de tiroir. Il rackette aussi divers
acteurs économiques, nationaux et étrangers.
Ainsi, les hommes d’affaires mauritaniens
ont été fermement invités à contribuer aux
finances publiques mais aussi à la campagne
électorale du chef de la junte, le général Abdel
Aziz, celui-ci ayant programmé une nouvelle
élection présidentielle en juin 2009 afin de légitimer, dans les urnes, son coup de force. De
l’armée montent également de nombreuses
rumeurs faisant état du mécontentement, voire
de l’opposition aux putschistes. Jusqu’au sein
du HCE, un certain nombre d’analystes voit se
creuser le fossé entre Abdel Aziz, et son puissant second, le général Ghazouani.
En face, la Coordination nationale pour la défense de la démocratie (CNDD) regroupant
les partis et organisations opposés au coup
d’état reste mobilisée. Ce front des démocrates bénéficie du soutien de la communauté
internationale : les États-Unis n’ont cessé
de réitérer leur opposition aux putschistes
et Louis Michel, le commissaire européen
au développement, ne décolère pas. De son
côté, l’Union africaine (UA) a décidé, le
5 février, des sanctions individuelles et ciblées contre les putschistes. Ces sanctions
vont sans doute être reprises par l’UE et le
Conseil de sécurité de l’ONU. Elles sont soutenues par le groupe de contact international
sur la Mauritanie, d’ailleurs insatisfait des
propositions de la junte.
Au niveau régional, le HCE bénéficie du
soutien du Sénégal et de celui plus discret
mais très efficace du Maroc. En revanche,
il se heurte à l’opposition ferme de l’Algérie
et du Mali. Celui-ci le paie d’ailleurs cher :
plusieurs observateurs notent le soutien des
putschistes au groupe de rebelles touareg
maliens d’Ibrahim Ag Bahanga. La Libye,

quant à elle, n’est pas très claire. Malgré des
déclarations ambiguës et un réseautage souterrain, Kadhafi a été mandaté par l’UA pour
une médiation entre les différents acteurs
mauritaniens.
En ce qui concerne l’UE, il y a, d’un côté les
opposants résolus au coup d’état et de l’autre,
des pays plus accommodants comme l’Espagne ou la France. Leurs ambassadeurs ont fait
des déclarations soutenant les initiatives du
chef de la junte. Ce dernier a même réussi à
obtenir l’assentiment de l’Espagne en jouant
sur la question des droits de pêche, du terrorisme et des migrants, dont la Mauritanie est
devenue une des bases de départ.

Le retour de François Léotard
Quant à la France, les soupçons d’implication
dans le coup d’État se précisent : Abdel Aziz
aurait convaincu, en juillet, le pouvoir français d’abandonner le président Abdallahi et
de soutenir sa politique de déstabilisation parlementaire (Billets d’Afrique, octobre 2008).
Selon nos sources, il a, par exemple, obtenu
l’aide de coopérants militaires techniques
français détachés auprès de la garde présidentielle, commandée à l’époque par lui-même
afin de planifier un éventuel coup de force…
Ensuite, des entreprises françaises signent
avec Abdel Aziz, accords et contrats, légitimant ainsi la junte. Après Total et Vicat,
c’est le groupe varois Pizzorno (collecte et
traitement des déchets à Nouakchott) qui a
dépêché François Léotard. L’ancien ministre
de la Défense d’Édouard Balladur, agissant
en qualité de conseiller spécial du groupe a
assuré Abdel Aziz de son soutien. On peut
penser que ces multinationales symbolisent
la position officieuse de la France. Plusieurs
parlementaires français ont d’ailleurs posé la
question au gouvernement.
L’ambassadeur de France, Michel Vanderpoorter, n’est pas en reste, multipliant les
paroles conciliantes à l’égard du HCE. Il a
ainsi encouragé les partis opposés au putsch
à participer aux états généraux de la démocratie organisés par une junte qui a clairement
violé ses principes mêmes et qui maintient
des opposants en prison. Il a aussi déclaré
que puisque « le président [renversé] a été
démocratiquement élu, il doit être libre de ses
mouvements et de sa parole ». Un président
élu a donc le droit de s’exprimer et de se déplacer mais pas de présider... La réponse à un
putsch (forcément anticonstitutionnel) doit
également être «aussi proche que possible de
la Constitution »…
De réelles ambiguïtés que l’on retrouve au
plus haut niveau de l’État. En effet si Romain

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mars 2009 n No 178

Serman, conseiller de Sarkozy chargé de
l’Afrique, et Philippe Étienne, directeur de cabinet de Bernard Kouchner, paraissent fermes
vis-à-vis de la junte, ils étaient aussi accompagnés, à l’occasion d’une mission à Nouakchott, de Philippe Erard Corbin de Mangoux,
chef de la Direction générale de la sécurité
extérieure (DGSE). Or celui-ci, selon un site
d’informations proches des opposants, aurait
négocié la constitution et la mise à disposition
d’unités militaires, formées et armées par les
occidentaux, afin de lutter contre Al Qaeda.
Enfin, Philippe Erard Corbin de Mangoux
rencontre régulièrement, à Paris, le numéro
deux de la junte et personnage le plus puissant de l’armée, le général Ghazouani. Réticent déjà depuis le début du putsch, celui-ci
semblerait de plus en plus réservé face au jusqu’au boutisme d’Abdel Aziz. Au cours de
ses visites parisiennes, il a aussi discuté avec
Bruno Joubert, conseiller spécial de Sarkozy.
Plus significatif : la rencontre qui aurait eu
lieu, fin janvier, au ministère de la Défense
avec de Mangoux, Serman et Étienne selon le
site d’informations Taqadoumy qui recoupe
d’autres sources. Ces derniers auraient demandé à Ghazaouani de déposer Abdel Aziz,
il aurait décliné, mais n’a depuis pas cessé ses
très fréquents séjours parisiens…

Un avenir très incertain
Pendant ce temps, l’écho d’un renversement du chef putschiste enfle à Nouakchott.
Nombre d’observateurs parient qu’au vu du
blocage actuel, il ne tiendra pas jusqu’aux
présidentielles de juin. Une situation dangereuse puisque les unités d’élite sont réputées
aux ordres d’Abdel Aziz. Ensuite quelle sera
l’attitude des nouveaux putschistes en cas de
succès ?
Une autre évolution possible serait que la
mobilisation de l’opposition prenne de l’ampleur et soit renforcée par les manifestations
inévitables en cas de non paiement des salaires et de hausse des prix. Dans ce cas, l’issue probable sera des émeutes renversant un
pouvoir auquel les forces de l’ordre feront
sans doute défaut en cas de confrontation
musclée avec la population. Abdel Aziz et
ses soutiens auront alors une responsabilité
majeure en cas d’effusion de sang.
Si le chef de la junte parvient à demeurer au
pouvoir jusqu’aux élections, ce sera pour les
gagner, fraudes massives aidant. Son maintien ne serait pourtant pas acquis, le succès
de ce putsch ayant aiguisé l’appétit d’autres
militaires. Une instabilité chronique ne manquera pas de s’installer et qui embrasera, tôt
ou tard, un pays déjà sous la pression des antagonismes tribaux, des rancœurs sociales,
sans oublier les vieilles blessures héritées
de l’esclavage et du nettoyage ethnique de
1989-1991.
Issa Bâ
issaba.mr@gmail.com

Cameroun

Une répression sanglante à huis-clos
L’Observatoire
national des droits
de l’homme du
Cameroun (ONDH) vient
de publier un rapport
documenté sur les violations
des droits de l’homme
commises à l’occasion
des troubles politiques et
sociaux de février 2008. Des
violations qui n’ont pas ému
la France, pas plus que la
communauté internationale.

crymogènes sont lancés sur la foule pacifique. Un hélicoptère en fait de même.
Certains éléments des forces de l’ordre
tirent à balles réelles. La panique gagne
immédiatement la foule. Les jeunes qui
sont en tête de la manifestation tentent de
s’enfuir en direction de la base Razel. Ils
sont arrêtés par les forces de l’ordre. Au
milieu du cortège, de nombreux jeunes
se jettent à l’eau pour éviter les gaz, les
balles et les piétinements. Plusieurs ne savent pas nager et se noient. La répression
sur le pont du Wouri a fait de nombreuses
victimes. Des témoins ont parlé de plus de
vingt corps retrouvés par des pêcheurs.

L

Selon les autorités, le bilan officiel des violences de fin février 2008 est de 40 morts
dont un policier. Ce chiffre, déjà lourd,
semble toutefois bien en deçà de la réalité.
Selon l’Observatoire national des droits de
l’homme du Cameroun (ONDH), 139 personnes ont perdu la vie durant ces événements, principalement à Douala. Pour
établir la vérité sur ce qui s’est réellement
passé et apporter justice aux victimes et à
leurs familles, le gouvernement camerounais aurait dû entreprendre des enquêtes
afin de juger les auteurs de violences. Un an
après les faits, le constat est sévère. Aucune
enquête n’a été menée. Aucun auteur de tirs
ayant entraîné la mort n’a été traduit en justice. Aucun élément des forces de sécurité,
responsables de violences, n’a fait l’objet
de mesure disciplinaire, ni administrative.
Aucun dédommagement, ni indemnisation
n’a été apporté aux victimes et à leurs familles. Seules des poursuites judiciaires de
grande ampleur ont été engagées à l’encontre de civils, auteurs présumés de troubles
à l’ordre public.
Au cours d’un point presse, le 10 mars
2008, le gouvernement camerounais, par
l’entremise du ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation,
Marafat Hamidou Yaya, a même «salué
l’action, mais surtout la tempérance des
forces de maintien de l’ordre qui n’ont pas
fait un usage abusif de leurs armes, malgré
les nombreuses provocations auxquelles
elles étaient sujettes » Il a assuré que «les
cas de décès ne sont pas tous imputables
à l’action de la force publique. » Selon
lui, «de manière spécifique à Douala,
beaucoup de morts sont le résultat des
rixes entre des bandes de gangsters qui
ont infiltré la contestation. Le partage des
biens volés à la suite d’actes de pillage a

e 25 février 2008, à la suite de l’appel à la grève des principaux syndicats de transporteurs contre la hausse
du prix du carburant, les populations - principalement les jeunes - prennent d’assaut
les rues des villes du sud-ouest (Douala,
Yaoundé, Bafoussam, Bamenda…) avec
des revendications socio-économiques et
politiques. Pendant quatre jours, du 25 au
29 février 2008, le pays vit à l’heure des
«émeutes de la faim» comme les ont appelées les observateurs internationaux. Mais à
la différence d’autres pays africains qui ont
connu le même type d’événements (Sénégal, Côte-d’Ivoire, Burkina-Faso…), c’est
bien un facteur politique - le projet de modification constitutionnelle supprimant la
limitation des mandats du président - qui,
conjugué avec la hausse des prix des carburants et des denrées alimentaires a servi de
déclencheur au soulèvement populaire.
Face à l’ampleur des manifestations, les
autorités font rapidement appel à l’armée
et à ses forces spéciales et leur confèrent en
partie la conduite des opérations de maintien
de l’ordre. Policiers, gendarmes et militaires
se déploient alors en nombre sur le terrain
avec des armes à feu. Dans les rues, les forces de sécurité n’hésitent pas à ouvrir le feu
à hauteur d’homme, de manière indiscriminée et sans sommations préalables. Certains
individus, qui auraient pu être arrêtés, sont
exécutés à bout portant à la tête ou au niveau
de l’abdomen.
Le 27 février au matin, survient à Douala
l’un des épisodes les plus sanglants de
cette répression. Des milliers de jeunes de
Bonabéri, portant des pancartes avec des
messages de paix, se retrouvent bloqués sur
le pont du Wouri par les forces de l’ordre,
déployées de part et d’autre. Des gaz la-

Un bilan largement minoré

donné lieu à des disputes violentes entre
les bandits. Et certains ont été victimes du
phénomène de justice populaire. Ce que
nous déplorons. »

Le silence de la communauté
internationale
La répression sanglante de février 2008 n’a
pas indigné outre mesure la communauté
internationale. Les principaux partenaires
du Cameroun ont certes dénoncé les violences, mais ces déclarations, imprécises
et non ciblées sur les auteurs des principales violences, n’ont pas eu d’effet sur
la politique de répression entreprise par
les autorités. À la fin des violences, alors
que la communauté internationale aurait
dû jouer un rôle clé auprès des autorités
camerounaises pour qu’elles rendent des
comptes sur les exactions commises, les
principaux bailleurs de fonds internationaux comme la France, le Royaume-Uni,
les États-Unis et l’Union européenne,
n’ont pas appelé à la mise en place d’une
commission d’enquête indépendante, ni
au Cameroun ni au niveau international.
Les organismes internationaux comme
l’Union africaine (UA) et le Haut Commissariat des Nations unies aux droits de
l’homme (HCNUDH) sont restés également fort silencieux sur le sujet.
Le silence de la communauté internationale a ainsi encouragé les autorités camerounaises à ne rien entreprendre pour établir la vérité sur ces événements et pour
rendre justice aux victimes.
Sans une meilleure protection des droits
de l’homme et des libertés fondamentales,
la possibilité de nouveaux troubles et de
répression demeure réelle au Cameroun,
surtout à l’approche de l’élection présidentielle en 2011 qui, dans ce contexte de désintérêt international, risque de ne pas être
aussi libre, ouverte, démocratique et transparente, que les Camerounais l’espèrent.
Clément Boursin – Chargé de mission
Afrique – ACAT-France
Après un minutieux travail d’enquête sur
le terrain et après avoir interrogé de nombreuses victimes et témoins de ces événements,
l’Observatoire national des Droits de l’homme du
Cameroun (ONDH) a documenté les violations
des droits de l’homme commises fin février 2008
dans son rapport «Cameroun – 25-29 février
2008 : Une répression sanglante à huis-clos ».
Ce travail de compilation a été mené grâce au
concours de l’ACAT-Littoral et de l’ACATFrance à l’occasion de la venue de l’ACATFrance au Cameroun en juin 2008. Le rapport est
disponible sur le site www.acatfrance.fr

No 178 n Mars 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

Salves
Cameroun

Ambiance délétère
Le régime de Paul
Biya, sourd à toute
critique, tance la
communauté internationale

R

encontrant, le 19 février, le corps
diplomatique, laissé debout pour
écouter son monologue, le ministre des Relations extérieures, Henri Eyebe Ayissi a vivement réagi aux récentes
critiques dont l’organisme Elecam, créé
pour contrôler les élections, a fait l’objet.
(Billets d’Afrique 177, janvier 2009). Il a
exposé «ce que le gouvernement attend
de la communauté internationale au sujet
de la mise en place et du fonctionnement
d’Elecam.» Extraits : «Le gouvernement
attend de vous, en votre qualité de pays
amis et de partenaires bilatéraux et multilatéraux, le respect de ses institutions et la
compréhension que méritent ses décisions
[…] en se gardant de céder à la tentation de cette nouvelle forme de “mission
civilisatrice ” qui tend à se draper sous
le manteau du “ devoir d’ingérence démocratique ”, qui n’hésite pas à recourir
aux médias nationaux et internationaux

pour discréditer les institutions politiques
nationales, pour cause de non conformité
aux modèles politiques ou culturels dominants. […] Le Cameroun, comme les
autres États africains, a beaucoup moins
besoin de leçons de démocratie que de
l’acceptation des expériences de démocratie conduites dans leurs contextes historiques et socioculturels spécifiques.»
D’ailleurs, «le dialogue véritable suppose la reconnaissance de l’autre à la fois
dans son identité et dans son altérité… les
hommes peuvent atteindre un but commun
sans emprunter les mêmes voies […] aller doucement n’empêche pas d’arriver à
bon port. »
Par conséquent, le gouvernement «engage ses partenaires extérieurs à œuvrer
pour la consolidation de l’État de droit au
Cameroun, à travers l’incitation de tous
les acteurs du processus électoral au respect des lois de la République ainsi que du
verdict des urnes. Cette exigence, selon le
Minrex, devrait les conduire à s’abstenir de toute incitation ou de tout soutien
direct ou indirect au rejet dudit résultat
[…]».
L’ambassadeur de France, Georges Serre,

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sur le continent africain et les jeux troubles de la «Françafrique ».
Au long de ses 12 pages, Billets d’Afrique décortique ainsi les principaux faits de
l’actualité franco-africaine pour en proposer une analyse critique originale.
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12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Mars 2009 n No 178

qui n’a jamais formulé la moindre critique, s’était fait représenter à cette réunion. Javier Puyol, représentant de l’UE,
qui a fait la photo de famille le dos tourné
aux objectifs, Antonio Bellavia (Italie),
Saskia N. Bakker (Pays Bas), Janet Garvey (États-Unis), Jean-Pierre Lavoie (Canada), et autres chefs de missions diplomatiques notamment occidentales, sont
sortis sans prendre part au cocktail final.
Ce discours musclé montre la crainte
du pouvoir camerounais de subir, lors
de la prochaine élection présidentielle,
un sort comparable à celui du Kenya ou
du Zimbabwe, amenés, lors d’élections
contestables et contestées, à négocier
un partage du pouvoir avec leurs opposants.
L’argumentation selon laquelle on n’a
pas le droit de critiquer un pays étranger,
sous prétexte de différence culturelle, a
trop servi à pas mal de dictatures pour être
convaincante. Reste un ton menaçant, assez dérisoire quand on n’est pas la Chine.
Malheur également aux Camerounais qui
osent critiquer le pouvoir. Un professeur
qui pestait, dans un taxi, contre les embarras de la circulation occasionnés par
les déplacements du chef de l’État s’est
retrouvé au commissariat, puis en prison,
dénoncé par un flic en civil présent dans
le même taxi.
Le Cameroun n’a rien à envier à la Corée
du Nord côté ambiance.
Odile Tobner
Bulletin fondé par F.-X. Verschave

Directrice de la publication: Odile Biyidi
Awala.
Directeur de la rédaction: Raphaël De
Benito.
Secrétaire de rédaction: Janine Sfiligoï.
Comité de rédaction: Pierre Caminade,
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Ils ont participé à ce numéro:
P. Rohman, Clément Boursin, Issa Ba
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