Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs
I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Sommaire
Dans ce numéro
Patrick de SaintExupéry : « Tous savaient
qu’il y avait des mercenaires
français »
Génocide au Rwanda
Inexorablement, la vérité sur le
rôle de la France au Rwanda fait
son chemin avec les récentes
révélations de Jean-François
Dupaquier, l’enquête de Benoit
Collombat sur France Inter et
celle de Charlie Hebdo sur Paul
Barril.
Marou Amadou : «Ma vie
est directement menacée»
Niger
Marou Amadou préside un important
groupement d’associations de la
société civile nigérienne, le Fusad (Front
Uni pour la Sauvegarde des Acquis
Démocratiques).
Ses critiques répétées du coup d’Etat
constitutionnel lui ont valu intimidations,
harcèlement, emprisonnement et
menaces de mort.
Enterrement en Françafrique
Il y a plus de dix ans, en 1996, dans son livre La Françafrique, François-Xavier Verschave, avait mis en lumière les relations singulières autant qu’occultes que le pouvoir politique français entretenait avec les dirigeants de
l’Afrique francophone, sujet largement ignoré par l’information en France.
Cela engendra ensuite un certain nombre de publications pour persuader
l’opinion que cette Françafrique, qui n’avait jamais existé, n’existait plus désormais1, la politique française ayant bradé son influence en Afrique, faute
de moyens.
Suite page 3
ËP. 2 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE Bouc émissaire – Que fait Balkany en
Afrique – Joyandet stratège – Juppé
perspicace – De si chères vacances
– Mauritanie : quelle surprise ! – Ces
pétroliers qui siphonnent l’argent public – Faure Eyadema pour un nouveau
mandat – Une com stalinienne
ËP. 3 EDITORIAL Enterrement en
Françafrique (suite)
ËP. 4 GÉNOCIDE RWANDAIS Interview
de Patrick de St-Exupéry
Militaires et politiques français savaient qu’il y avait des mercenaires
ËP. 6 2010 Année de l’Afrique
Toubon : les colonisateurs ont «porté
au monde en quelque sorte, toute une
partie de la planète qui n’existait pas
jusque là»
ËP. 7 CAMEROUN Affaires de nègres
Un docu retraçant la création d’un
escadron de la mort composé de militaires, policiers et gendarmes
ËP. 8 NIGER “MA VIE EST MENACÉE”
Le témoignage de Marou Amadou,
président d’un important goupement
d’associations de la société civile
nigérienne
ËP. 10 GABON Bongo à perpétuité
Les Gabonais condamnés à une succession dynastique. Décryptage du
coup d’Etat électoral d’Ali Bongo
P. 12 LIRE
Ë
Une nouvelle publication
de Survie. QUE FAIT L’ARMÉE
FRANÇAISE EN AFRIQUE ?
Un Dossier noir à lire absolument
Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 184 Octobre 2009 - 2,30 euros
w w w. s u r v i e . o r g
En bref
Bouc émissaire
Cela fait plus d’un an que l’opposant tchadien Ibni Oumar Saleh a été éliminé par
les militaires d’Idriss Déby. En février
2008, celui-ci avait bénéficié de l’aide militaire française pour repousser in extremis une ènième attaque rebelle. Dans la
confusion, Déby en avait profité pour faire
taire son opposition. Le tollé suscité avait
conduit à la création d’une Commission
d’enquête, tout sauf indépendante. Celleci avait conclu à une «mort probable »
d’Ibni sans désigner de responsables. Depuis, elle est au point mort. Pourtant, l’implication de la garde rapprochée de Déby
ne fait aucun doute. Déby a tenté cet été
de faire porter le chapeau à un des ses généraux parmi les plus fidèles. Cela tombait bien, Mahamat Ali Abdallah était à
l’article de la mort et un mort ne parle
jamais. «Moi je suis un homme (…) de
fidélité, je n’abandonne jamais mes compagnons, ce sont eux qui m’abandonnent
souvent. Mais Mahamat Ali est indexé
par la communauté internationale comme le premier responsable de la mort
d’Ibni Oumar, on ne peut donc pas le
garder dans un gouvernement. (…) Je le
nommerai à un poste moins exposé».
africains du Président. Le député maire
UMP de Levallois-Perret, au profil si
françafricain, voyage aussi en solo, ici
au Gabon, là en Mauritanie.
La Lettre du Continent (n°572) nous indique que Patrick Balkany, a reçu le 17
septembre le ministre d’Etat guinéen
Boubacar Barry, représentant le général Sékouba Konaté, numéro deux de la
junte guinéenne: «Patrick Balkany a affirmé que le ministère français des Affaires étrangères était «à côté de la plaque»
sur sa position vis-à-vis de la Guinée. «La
candidature de Moussa Dadis Camara ne
pose pas de problème. C’est un citoyen guinéen comme les autres. Ce qui est important,
c’est le respect de la forme. La régularité, la
transparence des élections», a ajouté Patrick Balkany en totale contradiction avec
une déclaration du Quai d’Orsay (…). Il a
l’air aujourd’hui malin après la répression
sanglante d’une manifestation pacifique de
l’opposition à coups de fusil-mitrailleur.
Bilan : près de 100 morts.
Même si nous savons qu’au Quai d’Orsay,
Kouchner se contente de passer les plats de
la politique étrangère, il y a franchement de
quoi s’inquiéter de voir un personnage aussi
douteux que Balkany s’en mêler. Quel est
son mandat ? Qui représente-t-il ?
Joyandet stratège
Ibni Oumar Saleh disparu en 2008
Pas de chance, Mahamat Ali Abdallah
fait de la résistance et se remet sur pied,
contrariant ainsi le scénario idéal de
Déby. Mais celui-ci est toujours décidé à
faire de son général, un bouc émissaire.
Une énorme ficelle alors que l’on connaît
parfaitement le commanditaire, Déby luimême. Un scénario que s’empressera de
valider la Commission d’enquête pour,
enfin, retirer l’épine Ibni Oumar. Parions
que la France signera des deux mains.
Mais que fait
Balkany en Afrique ?
Avis aux journalistes, reporters et autres
enquêteurs : que fait Patrick Balkany
en Afrique ? La presse s’est beaucoup
intéressée aux conseillers de moins en
moins occultes comme Robert Bourgi,
beaucoup moins du copain d’enfance de
Sarkozy, pourtant de tous les voyages
«Etre présent en Libye est une bonne
stratégie », a affirmé le secrétaire d’Etat
à la Coopération Alain Joyandet (Le Parisien, 1er septembre). Seul représentant
gouvernemental occidental à assister aux
cérémonies du 40e anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Mouammar Kadhafi,
Joyandet a expliqué que l’Europe a «besoin de l’influence » de Mouammar Kadhafi pour stabiliser» le Sahel où Al-Qaïda
développe des activités. On a toujours besoin d’un spécialiste. Et en plus, si on peut
lui fourguer quelques Rafales !
Juppé perspicace !
«La politique africaine de la France, sous
la présidence de Nicolas Sarkozy, bouge
profondément dans le sens de la transparence, dans le sens de l’assistance aux peuples et non plus aux gouvernements», a osé
Claude Guéant après le coup d’Etat d’électoral gabonais. «Le changement ne peut
pas se faire en interpellant les chefs d’Etat
sur la place publique», a-t-il ajouté.
Une déclaration qui a fait sourire Alain
Juppé dans Paris-Match (17 septembre) : «Sur beaucoup de sujets la
rupture affichée par Nicolas Sarkozy
me fait sourire. Je pense à la politique
africaine de la France (…).
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2009 n No 184
Faure Eyadema pour
un nouveau mandat
Comme au Gabon, au Congo-Brazza ou
en Mauritanie cet été, l’issue de la présidentielle togolaise (février 2010) ne
fait guère de doute. Faure Eyadema sera
«élu » au terme d’une élection une nouvelle fois douteuse. La contestation a déjà
commencé. Plusieurs milliers de Togolais
ont manifesté, le 26 septembre à Lomé
pour protester contre la façon dont a été
élu le président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), chargée de superviser l’élection. Certains manifestants scandaient des slogans hostiles
au régime. Sur des pancartes, on pouvait
lire : «Communauté internationale, ne
soyez pas complice ! », « Ensemble, mobilisons-nous pour empêcher la machine
à fraude du RPT ! (Ndlr : parti au pouvoir) » ou encore «France, nous voulons
des élections apaisées ! ». De son côté,
l’ambassadrice des Etats-Unis a déploré,
le 26 septembre, le manque d’équité, de
transparence lors des élections au Togo :
«Malheureusement, les élections passées
au Togo n’ont pas fait montre d’assez
d’équité, de transparence et d’inclusion
pour mériter plus de soutien de mon gouvernement ». «J’espère de tout cœur que
les élections de février 2010 justifieront
l’ouverture d’un chapitre nouveau et plus
satisfaisant dans nos relations bilatérales
et multilatérales», a-t-elle dit avant de
déplorer que «certains signes récents ne
sont pas du tout encourageants».
Quelle surprise !
Total a commencé, le 25 septembre, des
forages de prospection dans le bassin
mauritanien de Taoudenny, dans le Nord
du pays (AFP, 9 septembre). Annonce
faite par un responsable du groupe pétrolier, au terme d’un entretien avec le président mauritanien Mohamed Ould Abdel
Aziz. Rappelons que celui-ci avait mené
le putsch qui avait renversé le 6 août 2008
Éditorial
l’ancien président démocratiquement élu
Sidi Ould Cheikh Abdallahi. Un an plus
tard, cet été, Abdel Aziz, alias Sergent
Garcia troquant son habit de militaire
pour celui de candidat civil a été «élu »
dès le premier tour de la présidentielle
avec l’appui de l’Elysée. Le 17 septembre, autre «surprise », Le Fonds monétaire international (FMI) a repris sa
coopération avec la Mauritanie «après
le rétablissement de l’ordre constitutionnel (sic !) ». «Nous allons entamer
le mois prochain des négociations pour
un nouveau programme de réformes
pour la Mauritanie », «le programme
envisagé se donne comme priorités la
lutte contre la pauvreté, la bonne gouvernance et la réalisation d’une croissance soutenue, élevée et durable ».
Merci qui ?
Ces pétroliers
qui siphonnent
l’argent public
Les Amis de la Terre ont publié fin août
le rapport «Les subventions publiques
aux combustibles fossiles en France et
dans l’Union européenne». Il révèle
que le richissime secteur pétrolier français a bénéficié entre 2004 et 2008 de
plus de 400 millions d’euros de soutiens
financiers publics, principalement sous
forme de garanties aux exportations de
la Coface. Gwenaël Wasse, chargé de
campagne pour la responsabilité sociale
et environnementale des entreprises, est
très critique : «Le secteur pétrolier est
déjà l’un des plus lucratifs au monde
et en France. Le groupe Total, entre
autres, a accumulé plusieurs dizaines
de milliards d’euros de bénéfices nets
ces dernières années et les entreprises
de services para-pétroliers ont également très largement profité de la hausse
structurelle du prix du baril. (…)
De si chères
vacances
Les médias américains ont dénoncé cet
été le prix de deux voyages du président congolais Sassou Nguesso à New
York. Sassou et sa suite auraient occupé
44 chambres d’un hôtel luxueux pour
la bagatelle de 400 000 dollars. C’est
moins bien que son homologue camerounais dont le séjour à La Baule a coûté
un million d’euros (lire page 11). Mais
plus que celui du président sénégalais
Wade à Biarritz dont les cinq premiers
jours du séjour à l’hôtel du Palais ont
coûté près de 63 000 euros.
Enterrement
en Françafrique (suite)
Suite de la page 1
La nouvelle de cette mort semblait cependant exagérée, à tel
point que, lorsque Jean-Marie Bockel, en charge du secrétariat
d’Etat à la Coopération, parla, en janvier 2008, d’enterrer la supposée défunte, cela ne provoqua pas un simple sourire amusé,
à l’adresse quelqu’un qui n’est manifestement pas au courant,
mais une véritable tempête, à l’égard de quelqu’un qui commet
un sacrilège en violant un tabou. La réaction fut en effet vigoureusement françafricaine. La morte se portait très bien et avait
même toutes ses dents pour se défendre. Jean-Marie Bockel en
fit l’amère expérience.
Bongo, tombeur de Bockel, disparu, l’épisode suivant du feuilleton, avec sa succession – ne parlons pas en effet d’élection, ce
serait aussi très largement exagéré – dévolue à son fils Ali, vient
d’apporter son lot de rebondissements. D’abord une incroyable
prestation de l’inénarrable Robert Bourgi, sur RTL le 9 septembre 20092. Impensable ailleurs qu’en France cette pantalonnade
restera dans les annales. On y entend, entre autres, un récit, en
pur style françafricain, de l’éviction de Bockel qui démontre à
quel degré de ridicule sont assujetties les relations diplomatiques
entre la France et l’Afrique. Dire, comme on l’a entendu, que ce
style de relation est inévitable c’est avouer que croire à une réelle
démocratie, c’est bon pour les gogos. Jamais l’aspect mafieux de
la politique africaine de la France ne s’était exhibé avec une telle
suffisance. Les très molles réactions de l’entourage de Sarkozy
et du gouvernement sont inquiétantes. On est obligé de poser la
question. Que doivent-ils donc à Robert Bourgi ? Ce personnage
ne brille ni par son intelligence ni par son sens politique. Il perpétue caricaturalement un foccartisme paternaliste et raciste,
dans la mesure où ce serait ce type de relation qui conviendrait
en Afrique. En réalité ce qui est aveuglant dans cette prestation
c’est que la France n’a aucun rapport avec ceux qui seraient les
représentants des peuples africains, ce qui supposerait une certaine dignité, mais seulement avec les despotes ubuesques qui se
maintiennent au pouvoir avec son assentiment et je ne sais quel
échange honteux de complaisances mutuelles. Bourgi est sans
doute la pincette qu’il faut prendre pour serrer certaines mains.
Ensuite et surtout, ce qui a été enterré à nouveau au Gabon par
la force, après l’avoir été au Congo Brazza, au Niger, en Mauritanie, au Cameroun, pour ne parler que des cas tout récents, c’est
l’aspiration au changement de la masse de la population africaine,
écrasée dans l’œuf comme d’habitude. Il faut que l’inexpugnable
système françafricain soit bien férocement vivant et agressif pour
que les vagues de contestation dont il est l’objet viennent régulièrement se briser sur son impavide réalité. On peut certes prophétiser son inéluctable démantèlement mais on ne cesse d’être
stupéfait de sa résistance et de sa pérennité. Dans son blog La
pompe à phynances, Frédéric Lordon affirme : «De quoi Ubu estil fondamentalement la figure ? Du despote parasitaire ». Cette
figure monstrueuse d’un pouvoir qui prend tout, ne donne rien et
tire sa force herculéenne de cette spoliation radicale et cynique
devait s’incarner en Afrique.
Odile Tobner
1 Par exemple : Comment la France a perdu l’Afrique, Glaser et Smith, Hachette 2006
2 Voir page 11
No 183 n Septembre 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Enquête
France Rwanda
Patrick de St-Exupéry a enquêté sur le génocide des Tutsi
« Tous savaient qu’il y avait des merce
Inexorablement, la vérité
sur le rôle de la France au
Rwanda fait son chemin avec
les récentes révélations de
Jean-François Dupaquier
(survie.org, rubrique Billets
d’Afrique), l’enquête de
Benoit Collombat sur
France Inter, « Quand
les mercenaires français
s’activent en plein génocide »
et celle de Charlie Hebdo sur
Paul Barril. Le témoignage de
Patrick de St-Exupéry1
Billets d’Afrique : de nouvelles informations font état de la présence de
mercenaires français pendant le génocide au Rwanda. Y a-t-il effectivement
eu des mercenaires français présents
au Rwanda ?
Bien sûr. La présence de Paul Barril
au Rwanda a toujours été attestée. La
nouveauté réside dans la production du
témoignage du belge Georges Ruggiu,
un animateur de la radio des Mille collines condamné à douze ans de prison
par le TPIR.
Dans son pré-interrogatoire, celui-ci
témoigne de la présence de mercenaires
étrangers aux côtés de hauts gradés de
l’armée rwandaise. Ces documents, tirés de l’ombre par le journaliste Benoit
Collombat de France Inter, posent
question.
BDA : A quelle époque exactement et
quelles étaient leurs missions ?
Le statut des personnes désignées par
Ruggiu comme des «mercenaires» est
peu clair. Dans son témoignage, celuici précise : «Ces militaires là (…) je
les considérais comme des mercenaires». Il ajoute : « C’est à peu près
tout ce que je peux dire sur ces militaires français, à la réserve près que
je croyais que c’étaient des militaires
français qui avaient été envoyés par le
gouvernement français. » On le voit
bien : Georges Ruggiu n’est pas certain de la qualité de ces hommes.
Dans son témoignage, ce dernier évoque
la date du 20 mai 1994. Nous sommes
«On sent très
bien les stratégies
d’évitement : des
militaires jouent
les politiques en
bouclier, des politiques jouent les
militaires en bouclier. Le serpent
se mord encore la
queue.»
donc un mois et demi après le début du
génocide, c’est-à-dire à un moment où
la situation est en train de devenir critique pour le gouvernement intérimaire
mis en place après le 6 avril 1994.
BDA : Pour le compte de qui travaillaient-ils ? Pourquoi avoir fait appel à des mercenaires ?
A lire les propos de Ruggiu, il y a deux
possibilités : « Mercenaires » ou «militaires français envoyés par le gouvernement français». A vrai dire, les deux
hypothèses sont envisageables, rien ne
permet de trancher. Il s’en ajoute même
une troisième : des mercenaires missionnés par les autorités françaises.
BDA : Paul Barril est un simple mercenaire ou était-il au service de la
France ?
Il faudrait poser cette question au juge
Bruguière, qui a eu l’occasion d’interroger longuement Paul Barril, le témoignage de l’ancien gendarme ayant été
littéralement «soustrait» à la mission
d’information parlementaire formée en
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2009 n No 184
1998. Mais je ne suis pas certain que
le magistrat – aujourd’hui à la retraite
- soit d’un grand secours : il a, à ma
connaissance, «oublié» de demander à
Paul Barril s’il était présent au Rwanda
le 6 avril 1994, date de l’attentat.
BDA : Il semble que Paul Barril était
présent au Rwanda pendant le génocide. Qu’y faisait-il ?
Lui-même, dans son livre Guerres secrètes à l’Elysée, dit avoir été présent
au Rwanda peu après l’attentat. Difficile à ces dates de faire du tourisme…
BDA : Vous aviez interviewé des militaires français, ces derniers étaient-ils
au courant de la présence de mercenaires ?
Oui bien sûr. Quoi qu’il en soit des trois
possibilités, militaires et politiques
français étaient forcément au courant
d’une telle présence et ce, bien avant
le début du génocide. Rien de ce qui se
passait au Rwanda n’était ignoré.
Côté militaire, cela est probant. Dans
mon livre, L’inavouable, la France
L’exemple finlandais
C
rwandais
naires français »
au Rwanda, je cite à la page 282 le témoignage d’un haut officier qui me dit
avoir demandé, dans le courant de l’année 1993, un tête-à-tête avec François
Mitterrand. Lors de ce tête-à-tête, cet
officier affirme avoir posé la question
suivante : «Monsieur le président, y’at-il quelqu’un de l’Elysée ou de votre
entourage qui ait pu agir en dehors de
votre connaissance ?» Ce même officier précise son interrogation : «L’ancien capitaine Paul Barril est-il chargé
officiellement ou officieusement d’une
mission ?». Réponse de François Mitterrand, selon l’officier : «Paul Barril
n’est mandaté par personne».
L’officier expliquait ainsi le sens de sa
démarche : «J’essayais de protéger le
président au maximum. Je voulais savoir où je mettais les pieds. Vous savez,
le président confiait parfois des missions à des gens très différents. C’était
sa manière d’être indépendant ».
Côté politique, cela est tout aussi probant. Dans ses mémoires, Les Mondes de François Mitterrand publié en
1996, Hubert Védrine fait état - en une
curieuse litote - de cette proximité. Il
écrit ceci : «Qu’il ait pu y avoir des
relations trop étroites entre certains
militaires français, ou les services, et
le gouvernement du président Habyarimana ne change rien à la ligne très
claire de la diplomatie française à
l’égard du problème rwandais de 1991
à 1994».
Plus récemment, dans une interview au
ton plutôt « énervé » à l’hebdomadaire
Politis (été 2009), Hubert Védrine déclare qu’ «il est possible que des mercenaires français, ou autres, aient été
mêlés à l’attentat (du 6 avril 1994)».
En pied de cette même interview, l’ancien secrétaire général de l’Elysée
insiste : «Il y a beaucoup de soldats
perdus en Afrique, de spéculations, de
paranoïa. Cela ne prouve rien sur la
politique des Etats».
BDA : Pensez-vous que ces mercenaires ont court-circuité le travail des
militaires ?
La réponse à cette question n’est pas
de l’ordre de l’opinion. Il convient
d’abord d’établir les faits. Aujourd’hui,
quinze ans après le génocide des Tutsis
du Rwanda, les faits problématiques
sont de plus en plus étayés. Et on sent
très bien les stratégies d’évitement :
des militaires jouent les politiques en
bouclier, des politiques jouent les militaires en bouclier. Le serpent se mord
encore la queue.
BDA : Le nom de Paul Barril revient
souvent parmi ces mercenaires, quelles ont été ses missions au Rwanda ?
Paul Barril est-il un « mercenaire » ?
Ou un «militaire français» ?
«Mercenaire», Paul Barril l’est. Il a
passé plusieurs contrats privés avec
les autorités rwandaises qui seront impliquées dans le génocide. L’un de ces
contrats, conclu en 1993, était intitulé
«Insecticide». Pendant le génocide,
les Tutsis étaient appelés «cafards».
Mais «militaire français», l’ancien
capitaine du GIGN l’est aussi. Il s’en
revendique haut et fort et affirme, par
exemple, avoir re-hissé les couleurs de
la France au Rwanda après le 6 avril
1994. Après le génocide, il a été élevé
au grade de commandant de réserve.
Enfin, des semaines plus tard, Paul
Barril porte plainte - au nom des autorités rwandaises qui ont mené le génocide - contre un concurrent pour «commerce et trafic illégal d’armes».
Sa plainte est acceptée, c’est incroyable : neuf mois après le début de
l’extermination, la justice française
reconnaît comme légitimes les autorités responsables du génocide ; la
même justice française se montre soucieuse de leurs intérêts financiers ; et
un soi-disant «privé» agit, lui, en lieu
et place des autorités françaises, seules, selon la loi, à même d’engager en
France des poursuites pour trafic d’armes.
Patrick de Saint-Exupéry est journaliste grand
reporter, Prix Albert Londres (1991), rédacteur en chef de la revue XXI ayant notamment travaillé pour le Figaro, l’Express ou
Grands Reportages. Il a parcouru le monde,
et en particulier le Rwanda, et a écrit une série
d’articles sur l’opération française Turquoise
(1994) parue en 1998, qui est à l’origine de
la mission d’information parlementaire sur le
rôle de la France au Rwanda. Il est l’auteur de
L’inavouable, la France au Rwanda,
(Les arènes, 2004).
1
’est une première. Un tribunal
finlandais siège depuis mi-septembre au Rwanda pour une série d’auditions de témoins dans le cadre
du premier procès organisé dans ce pays
en rapport avec le génocide rwandais. Il
s’agit du procès du pasteur baptiste, François Bazaramba, arrêté en 2007, en Finlande pour le meurtre de quinze Tutsis,
dont des enfants, dans une municipalité
du sud du Rwanda, Nyakizu. Les auditions à Kigali se déroulent à huis-clos,
dans une salle prêtée par la Cour suprême
du Rwanda. Un système de vidéo-conférence a été mis en place afin que l’accusé
puisse, depuis la Finlande, suivre le déroulement des auditions. La France et sa
justice seraient bien inspirées de prendre
exemple sur son homologue scandinave
alors que nombre de génocidaires présumés ont trouvé refuge et vivent en toute
quiétude sur son sol.
Lire
15 questions
pour 1 génocide
La complicité de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda
15 ans après/15 questions pour comprendre (L’Harmattan), avril 2009, disponible à Survie.
De nombreux travaux ont montré que les plus
hautes autorités françaises savaient qu’un génocide pouvait survenir au Rwanda et qu’elles n’ont rien fait pour l’enrayer. Au contraire,
elles ont soutenu ceux qui le préparaient puis
ont apporté un appui décisif, tant politique
que militaire, à ceux qui le commettaient.
C’est ce qu’entend rappeler ce livre. Autour
de 15 questions-clés, il s’attache à démontrer
les éléments constitutifs de cette complicité et
tente de répondre aux interrogations qu’une
telle accusation pose.
No 184 n Octobre 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
2010 Année de l’Afrique - Jacques Toubon
Les colonisateurs ont «porté au monde
partie de la planète qui n’existait pas
Le siège de l’UMP accueillait,
le 17 septembre, une
rencontre entre la Mission
Afrique 2010 de Jacques
Toubon et les militants de
l’Union pour la Diversité
Républicaine (UDR). Billets
d’Afrique était présent.
L
’«UDR», (un hommage à l’ancêtre
du RPR ?), composante de l’UMP
qui se présente comme «le mouvement fédérateur mais aussi fondateur de
la participation des franco-africains de
toutes origines à l’action de l’UMP depuis 2002», est présidée par Séga Doucouré, autoproclamé «ami de toujours»
de Jacques Toubon. Elle s’est également
attachée les services de trois présidents
d’honneur, Olivier Stirn, Simone Veil et
Pierre Gény, récemment nommé Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences
d’outre-mer (ex-Académie des Sciences
coloniales).
Un lien historique,
affectif, unique
La petite salle du siège de l’UMP accueillait difficilement la grosse centaine
de militants venus l’écouter présenter la
façon dont il prétend mettre en musique
«l’idée et la volonté du président de
la république Nicolas Sarkozy, d’utiliser cette célébration du cinquantenaire
des indépendances comme un levier,
comme un tremplin pour
assumer, réaffirmer, clarifier, renouveler et prolonger, reconstruire pour
l’avenir ce lien spécifique,
privilégié et on peut même
le dire, unique» entre la
France et ses anciennes
colonies.
L’ancien président du très
françafricain Club 89 a
ainsi rappelé que la France avait «contribué à une
décolonisation qui s’est
faite sans coup férir» (les
victimes de la répression
pré et post-coloniale apprécieront, au Cameroun,
à Madagascar, au Tchad, etc...), évoquant «une décolonisation qui s’est
faite (…) par consentement mutuel »
et une «indépendance pleine et entière d’états souverains, secondés par
la France, à ce moment-là, et soutenus
par elle tout au long de ces cinquante
années» ; et quel soutien ! Un soutien
marqué sans aucun doute par «le lien
historique, affectif, unique à beaucoup
d’égards, qui existe entre l’Afrique
sub-saharienne et la France»...
Une nouvelle
maison franco-africaine
Ainsi, la mission officielle de Jacques
Toubon, le «secrétariat général du cinquantenaire des indépendances africaines
en 2010», qui n’est pas sans rappeler le
secrétariat général pour les affaires afri-
Quand Toubon tape en touche...
Le public, pourtant trié sur le volet par les militants de l’UDR n’a pu poser que deux
questions : « Est-ce que le président Sarkozy soutient l’action du chef de l’état ivoirien ? », question qualifiée de hors-sujet et restée sans réponse.
« Les cinquante ans qu’on va fêter... qu’est-ce que nous allons fêter ? Je ne peux pas
balayer d’un revers de main une politique de 50 ans, je ne peux pas applaudir non
plus des deux mains cette politique d’ingérence qui a été faite par les pays européens, cette politique de la françafrique, cette politique du franc CFA... cinquante
ans après, un enfant qui n’a pas grandi, je pense que c’est qu’il y a quelque chose
ne va pas.. Cette politique des bases militaires qui sont toujours en Afrique... Monsieur Toubon, quand vous allez réaffirmer votre confiance, votre collaboration avec
les pays d’Afrique, j’espère que vous allez poser cette question qui mine l’Afrique
actuellement ». Mais comme l’a répondu Jacques Toubon, il n’était pas question de
« faire ici ce soir les débats de fonds qu’appellent toutes ces questions », il faudra
pour cela attendre 2010...
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2009 n No 184
Jacques Toubon : «Une décolonisation
qui s’est faite par consentement mutuel»
caines et malgaches de Jacques Foccart,
se veut «une grande opération de rapprochement, de rassemblement», «une pierre de fondation, en 2010, d’une nouvelle
maison franco-africaine ». Et non une
simple «opération folklorique pour faire
plaisir aux uns et aux autres », précise-til. Les objectifs recherchés se classent en 3
volets, « la réaffirmation, la clarification
et le renouvellement de la France et l’Afrique, au plus haut niveau (...), c’est-à-dire
sur le plan diplomatique, militaire, économique», «la mise en valeur, en particulier
à l’attention de la jeunesse, de notre histoire partagée et notre culture commune»,
«la mise en valeur du rôle et la place des
africains dans notre pays», en abordant
notamment «la politique d’immigration,
(...) la politique des visas » (manque de
chance, le ministre des expulsions Eric
Besson, pourtant annoncé, n’a pas pu être
présent...)
Connotation
positive et rôle positif...
2010 doit ainsi être «une année de renouvellement, de réformes, et d’accomplissements dans tous ces domaines qui concernent au plus haut niveau les relations entre
la France et tous les états concernés». Il
est vrai que, comme l’a rappelé Rémi Maréchaux, un des conseillers de Sarkozy,
«l’actualité récente [montre] que les liens
étroits entre la France et l’Afrique n’ont
pas toujours une connotation positive »...
Voir
toute une
jusque-là»
C’est donc à une vaste opération de communication que nous prépare l’ancien ministre
de la culture, visant à reconnaître «les heures sombres», voire même «que les gens qui
ont colonisé le Congo à l’époque ont fait des
tas de choses qui étaient absolument épouvantables, que les grandes concessions ont
traité les gens comme des esclaves etc...»,
mais aussi et surtout «les heures claires»,
et comment les colonisateurs ont «porté au
monde en quelque sorte, toute une partie de
la planète qui n’existait pas jusque là». Une
opération de communication avec son habillage de concertation, en invitant la société
civile à entrer dans les sommets France-Afrique. Et avec son temps fort, un «14 juillet
franco-africain, avec les chefs d’états, avec
les détachements militaires, dans le défilé,
de tous les pays » afin de célébrer « le souvenir de tous ces soldats noirs qui sont venus
se battre».
Jacques Toubon entend ainsi nous présenter une histoire «beaucoup plus complexe
et beaucoup plus riche que simplement une
histoire simpliste de dominant et de dominés», prétextant de la complexité pour
ne pas reconnaître l’immense responsabilité historique de la France, tant pendant la
période coloniale que durant les cinquante
dernières années. Il ne cache même pas sa
volonté de brandir ainsi les aspects positifs
de la colonisation, qu’il entend démontrer
«de manière totalement décomplexée»,
comptant pour cela «faire sortir toutes
les archives sonores, les archives d’images qui racontent l’histoire avant 1960 et
après 1960 »... chiche qu’on lui suggère
de sortir aussi les documents classifiés secret-défense ?
Visées ministérielles ?
On imagine les raisons de cette grande
opération publicitaire, dans la droite ligne de la politique de communication
élyséenne. Mais on peut se demander :
pourquoi Toubon ? La Lettre du Continent parie actuellement sur le retour de
Bockel à la coopération... Et s’il fallait
plutôt se préparer à l’intronisation de
Toubon, dûment introduit par cette opération de blanchiment politique ? Comme l’a dit le même jour l’ambassadeur
du Burkina Faso, c’est «un ministre
que nous aimons bien, en Afrique»...
Alice Primo
Long métrage
de Osvalde
Lewat-Hallade,
2006, sorti
en salles en
France le
23 septembre
2009.
Cameroun
Une affaire de nègres
E
n 1999-2000 le gouvernement camerounais a créé un Commandement Opérationnel (CO), composé
d’élément de l’armée, de la gendarmerie et
de la police, pour une grande opération de
répression du banditisme à Douala. Un des
éléments à l’origine de cette création est le
meurtre d’un riche commerçant français.
Résultat : pendant un an ces unités se sont
livrées à un millier d’exécutions extrajudiciaires. On retrouvait les corps flottant sur le
Wouri ou abandonnés dans la brousse. Un
numéro de téléphone avait été mis en place
pour les dénonciations. Les arrestations suivaient, suivies de détention de torture et de
disparition, sans que des procédures judiciaires soient initiées.
Le scandale a culminé avec la disparition
de neuf jeunes gens dans le quartier de
Bépanda. Les familles des «neuf de Bépanda» ont constitué un comité, soutenu
par l’ACAT littoral, par Madeleine Affité
et par des personnalités de l’opposition
comme Djeukam Tchaméni, qui voulait
porter plainte en Belgique au titre de la
compétence universelle. Dans le film, on
voit un homme politique, transfuge du
parti au pouvoir, dire qu’on a alerté en
vain Amnesty International et Survie.
Début 2001, Survie était en plein procès
intenté par les chefs d’Etat à FrançoisXavier Verschave. Ces démarches ont
néanmoins alerté les instances internationales qui ont exigé des explications.
Le pouvoir camerounais a donc fait un
procès aux responsables du CO. Ce procès n’a abouti à aucune condamnation.
Le Commandement Opérationnel a simplement été dissous.
A la fin du film on voit une population
exaspérée par l’insécurité, mais sans information. En effet, les premiers responsables de l’insécurité au Cameroun sont
les pouvoirs publics, entièrement minés
par la corruption et incapables d’assurer
la moindre protection à la population. La
création d’un commando de la mort pour
terroriser la population n’est évidemment
pas un signe d’autorité et n’est pas de nature à apporter de la sécurité, au contraire. L’horreur liée à cet épisode macabre
donne la mesure de la triste situation de
l’état de droit au Cameroun.
Odile Tobner
No 184 n Octobre 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Témoignage
Niger
Marou Amadou : «Ma vie est
directement menacée »
Marou Amadou préside
un important groupement
d’associations de la
société civile nigérienne,
le Fusad (Front Uni pour
la Sauvegarde des Acquis
Démocratiques).
Ses critiques répétées
du coup d’Etat
constitutionnel lui ont valu
intimidations, harcèlement,
emprisonnement et menaces
de mort.
Billets d’Afrique (BDA) - Racontez-nous
votre arrestation
Marou Amadou : Vous vous rappelez
que le neuf août dernier, nous avons appelé à un retour à la situation constitutionnelle normale et nous avons demandé
aux populations nigériennes de s’engager
dans une mobilisation générale jusqu’à
la chute du régime d’exception qui nous
a été imposé. Dès le lendemain j’ai été
interpellé par la police judiciaire pour atteinte à la sûreté de l’Etat, charge dont
le juge m’a relaxé. C’est au moment où
je devais remplir les formalités de levée
d’écrou, dans l’après midi, que deux
véhicules des Forces Nationales d’Intervention et de Sécurité (FNIS) m’ont
enlevé aux portes de la prison civile de
Niamey. Le soir, j’étais à la prison de
haute sécurité de Koutoukalé, séquestré
sans mandat de dépôt puis ramené le lendemain à Niamey. Alors que je signais
enfin la levée d’écrou, un autre véhicule
de la police m’attendait aux portes de la
prison. De là, j’ai été transporté à la PJ
où une nouvelle procédure a été engagée
contre moi pour «création et administration de groupement ou d’association
non déclarée». Un «délit» absolument
pas prévu et encore moins puni par la loi.
Après plus d’un mois, le quinze septembre, j’ai été remis en liberté provisoire par
la cour d’appel de Niamey. Dès le seize
septembre, j’ai été, une fois de plus, menacé d’enlèvement m’obligeant à entrer
en clandestinité durant trois jours. Après
avoir obtenu des garanties par la police,
rendre la lutte aux côtés des autres forces
démocratiques.
BDA - Il semble qu’il y ait un acharnement contre vous puisque ces arrestations ne sont pas les premières de
l’année, savez-vous combien d’autres
personnes sont emprisonnées actuellement pour des motifs politiques ?
MA - En effet, j’ai été interpellé auparavant le 29 juin dernier, alors que je venais
d’accorder une interview sur la télévision
privée Dounia, le soir même de la dissolution de la cour constitutionnelle. On
m’a reproché d’avoir «porté atteinte à la
sûreté de l’Etat », «d’avoir entrepris la
démoralisation des forces armées » et
«d’avoir provoqué les forces de défense
et de sécurité à la désobéissance ». Les
deux premiers chefs d’accusation n’ont
pas été retenus par le juge. Pour le troisième, le juge m’a remis en liberté provisoire. On peut parler de harcèlement, un
classique du combat entre démocratie et
dictature. Une dictature n’a pas d’autre
méthode que l’acharnement, cela rentre
dans la logique de tout pouvoir tyrannique que de s’acharner contre ceux qui résistent à la restauration autoritaire.
Depuis le début de cette crise institutionnelle au Niger, plus de 150 Nigériens ont
été interpellés ou arrêtés. Actuellement
on évalue à plus de cinquante personnes
le nombre de gens incarcérés soit pour
des délits d’opinions soit pour des participations à des manifestations.
BDA - Après plusieurs mois de mobilisations, où en est le mouvement
anti-tazarché1 et quelles organisations
regroupe-t-il ?
MA : Au tout début, il n’y avait que les
organisations de sociétés civiles qui ont
donné l’alerte sur les intentions du président Tandja de ne pas quitter le pouvoir
au terme de son deuxième mandat. Le
six novembre 2008, nous avions publié
notre première déclaration anti-tazarché
suite aux appels soi-disant «populaires»
lancés par les soutiens de Tandja le 31
octobre 2008 à Zinder. Depuis cette déclaration, les associations de la société
civile, réunies au sein du Front Uni pour
la Sauvegarde des Acquis Démocratiques
(FUSAD), que je dirige actuellement, se
sont battues. C’est vers le mois d’avril, au
nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2009 n No 184
Le Quai d’Orsay continue à dire qu’il reste attentif à l’organisation d’élections législatives
libres et transparentes. Nous voulons surtout
le retour à l’ordre constitutionnel»
lendemain de la visite de Nicolas Sarkozy que les partis politiques commencent
vraiment à s’inquiéter. Tandja avait profité de cette visite d’Etat pour affirmer
que le peuple lui demandait de rester et
que l’Assemblée Nationale aurait à traiter
cette demande. En avril, nous nous sommes regroupés pour créer le Front pour
la Défense de la Démocratie (FDD) qui
comprenait le PNDS (Parti Nigérien pour
la Démocratie et le Socialisme), le parti
Loumana, l’ANDP, et d’autres. Plus tard,
en juillet, le MDDR (Mouvement pour la
Défense de la Démocratie et la République) a vu le jour. Il comprenait un parti
anciennement membre de la majorité au
pouvoir, la CDS (Convention Démocratique et Sociale), et l’ITN qui rassemble
l’ensemble des centrales syndicales du
pays (huit centrales).
Tous ces fronts composent aujourd’hui le
CFDR (Coordination des Forces pour la
Démocratie et la République) qui comprend vraiment l’ensemble des forces
sociales et politiques représentatives.
Tandja peut seulement se prévaloir de
quelques partis politiques croupions non
représentés à l’Assemblée Nationale. Le
parti au pouvoir est, lui, très affaibli avec
le départ des partisans de l’ancien Premier
ministre, Hama Amadou, qui ont créé le
parti Loumana.
Notre mouvement se renforce de jour en
jour et devient de plus en plus cohérent
dans sa volonté de faire aboutir le combat pour la restauration de la démocratie.
Niamey était, le 26 septembre, en état de
siège avec des colonnes impressionnantes
de véhicules de police et de gendarmerie
qui quadrillaient la ville à cause de notre
manifestation. C’était la même chose sur
toute l’étendue du territoire.
BDA - Que pensez-vous de l’attitude de
la communauté internationale depuis la
tenue du référendum du quatre août ?
Et plus particulièrement de l’attitude de
la France ?
MA - Au niveau de l’Afrique, les forces
démocratiques et le peuple nigérien en
général, ont salué la position très ferme
de la Communauté des Etats d’Afrique
de l’Ouest (CEDEAO) qui a sérieusement dénoncé le «coup d’Etat constitutionnel de Tandja» et qui a exigé de
lui un retour à l’ordre constitutionnel.
Hélas, le sommet des chefs d’Etats de
la CEDEAO qui devait avoir lieu le
cinq septembre pour sanctionner le régime d’exception de Tandja, n’a pas
eu lieu. L’Union Africaine (UA) et son
Président, Kadhafi, a réussi à repousser
l’examen de la situation nigérienne, où
le pouvoir viole le protocole additionnel
de la CEDEAO sur la gouvernance et la
démocratie. L’UA aurait pu forcer le régime à revenir en arrière mais Kadhafi
n’a jamais été neutre dans cette affaire,
il est même venu soutenir Tandja. Ainsi,
le 1er septembre il y a eu une rencontre
entre les chefs d’Etat libyen et nigérien
à Tripoli et le sommet prévu pour le
cinq a été repoussé sans surprise.
Au niveau de l’Afrique, tout le monde est
conscient que si le cas Niger devait être
entériné on pourrait dire adieu à la démocratie sur tout le continent. Voyez ce qui
se passe en Guinée ou même au Sénégal
avec le président sénégalais Wade déclarant qu’en 2012 il faut qu’il se succède à
lui-même s’il a la possibilité physique de
le faire. On assiste à la confiscation des
régimes démocratiques sur le continent.
Dans le reste du monde, les Etats-Unis
ont dénoncé la prise anti-démocratique
du pouvoir à Niamey le quatre août. Le
11 juillet, l’Union européenne a menacé
de suspendre toute sa coopération avec le
Niger en vertu de l’article 96 des accords
de Cotonou. Paris a hésité au début,
Sarkozy ayant tenu un discours ambigu,
le 27 mars, à Niamey où ses positions
ne sont apparues ni claires, ni fermes.
Il s’est rattrapé plus tard lorsqu’il a estimé que Tandja dans son entreprise ne
visait que des intérêts particuliers et sûrement pas l’intérêt général du Niger. Le
14 juillet passé, l’ambassadeur de France
au Niger a également été très clair dans
son allocution et a dénoncé la violation
de l’ordre constitutionnel au Niger. Mais
depuis le référendum du quatre août, les
communiqués du Quai d’Orsay sont devenus très équivoques, reconnaissant le
référendum, ce qui a beaucoup inquiété
l’ensemble des forces démocratiques au
Niger. La France dit «avoir pris note du
résultat du référendum» et affirme qu’il
y a une différence entre prendre note et
prendre acte. En tout état de cause, la
France des droits de l’homme ne peut
pas voir seulement ses intérêts miniers
en Afrique. Pour nous c’est très clair, si
le peuple français doit entrer en coopération en Afrique, ce doit être avec les
peuples africains, pas avec des régimes antidémocratiques. La France n’a
aucun intérêt durable à copiner avec
des régimes à la nature purement tyrannique. Le Quai d’Orsay continue de
dire qu’il reste attentif à l’organisation
d’élections législatives ouvertes, libres
et transparentes. Nous voulons surtout
le retour à l’ordre constitutionnel, pas
des élections législatives. Nous continuons à espérer que Paris va revenir à
des positions beaucoup plus soucieuses
du respect de la démocratie au Niger.
L’uranium ne doit pas obscurcir les visions démocratiques de Paris !
BDA - Comment les élections législatives du 20 octobre vont-elles se
dérouler ?
MA - Si elles doivent se tenir, elles se
tiendront de manière monocolore : il n’y
a que des partis qui ne représentent rien
et qui vont siéger au Parlement. C’est le
retour au monopartisme, à la dictature, à
un régime autocratique, rien de plus. La
France le sait très bien !
BDA - Que pensez-vous du prolongement de l’état d’exception au Nord alors
que la rébellion est cantonnée depuis
plusieurs mois ?
MA - Cela dure depuis de longues années et c’est difficile pour moi de commenter ce sujet. Cela met en jeu des
questions de sécurité nationale et lorsqu’il s’agit des forces armées nationales, il est difficile de se prononcer autrement qu’en disant que nous leurs devons
notre soutien. Ce qui est sûr, c’est que le
régime de Niamey utilise cette situation
à son avantage. Tandja utilise l’armée à
des fins personnelles. C’est un point de
vue purement politique et je le répète,
lorsque nous touchons à un sujet lié à la
sécurité nationale, nous ne pouvons pas
déclarer autre chose qu’une position de
soutien moral.
BDA - Alors que le Niger a connu la
plus forte croissance des pays d’Afrique en 2008, avez-vous des craintes
concernant le développement des secteurs minier et pétrolier ?
MA - Cette année, nous allons passer
de 9% de taux de croissance à 3% tout
au plus, la chute est claire ! C’est ce
que nous disons au régime de Tandja :
il ne faut pas qu’il pense que le taux de
croissance est dû à son génie personnel
qu’il prétend avoir. Cette croissance est
due à une conjoncture favorable, pas
autre chose. On a accordé des permis de
prospection à tord et à travers sur fond
de corruption aggravée. Areva le sait
très bien et les Chinois aussi. Les pots
de vin se sont multipliés. Les enfants
de Tandja sont impliqués, personne ne
peut justifier que le fils du président
puisse toucher plus de quatre millions
de dollars dans une affaire et cinq millions dans une autre. C’est absolument
inouï ce qui se passe dans le pays. Et
c’est toute cette mafia qui est soutenue par les positions complaisantes à
l’égard du Niger. Les organisations qui
travaillent avec nous dans le cadre de
la transparence dans les industries extractives n’ont eu de cesse de dénoncer
cet état de fait.
BDA - Est-ce que vous et vos camarades avez le sentiment d’être en danger ?
Etes-vous soutenus ?
MA - C’est sûr que nous sommes soutenus moralement à l’extérieur du pays.
Ma vie est directement menacée. Mais
nous n’avons d’autre choix que de tenir bon, nous devons nous battre pour la
défense de la démocratie. La dictature
ne peut être une option à laquelle nous
devons adhérer par peur ou par crainte.
Le soutien de Survie, des autres ONG
internationales est un réel motif d’encouragement. A ma libération de la prison de
haute sécurité de Koutoukalé, mes premiers mots avaient été pour les remercier. Nous avons le droit de vivre dans
des régimes de démocratie et de liberté.
L’Afrique ne doit pas être un continent
de tyrannie, de dictature, de despotisme
et de misère. Il n’y a aucune autre réponse valable pour les Européens et les Africains qu’un développement responsable
et dans la liberté pour tous.
Propos recueillis par Danyel Dubreuil
1-Tazarché : littéralement, continuité = maintien
au pouvoir du président Tandja
No 184 n Octobre 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn
Salves
Gabon
Bongo à perpétuité
Ali Bongo, après son
« élection » du 30 août :
« Nous avons décidé que le
Gabon ne changera pas de
politique, donc nous voulions
réaffirmer l’engagement qui
est le nôtre à pouvoir œuvrer
à la consolidation de notre
sous-région»
L
e coup d’Etat électoral gabonais ne
vous rappelle rien ? C’est presque le
même scénario qu’au Togo, en 2005.
Cette année-là, Faure Eyadema s’empare
du pouvoir à la mort de son père, le général
Eyadema. Quelques semaines plus tard, c’est
par les urnes qu’il sera faussement légitimé
au terme d’un simulacre d’élection. Dès le
lendemain du scrutin, Michel Barnier, alors
ministre des Affaires étrangères, se félicitait
d’une élection transparente. Un scénario qui,
comme nous l’écrivions à l’époque, ouvrait la
voie à d’autres successions françafricaines. Et
de citer les «fils de» comme Ali Bongo.
Quatre ans plus tard, c’est au tour des Gabonais de connaître une succession dynastique.
L’élection présidentielle s’est limitée à une
campagne électorale extrêmement courte,
deux semaines seulement. On a fait joujou en
quelque sorte. Avec une profusion de candidats, 23 au total, incapables de s’unir et dont
la plupart ont exercé des responsabilités sous
Bongo père. Pour ce qui est du vote, la fin de
la récréation a été vite sifflée. Car selon l’adage devenu désormais célèbre, «on n’organise
pas une élection pour la perdre».
Les officines à l’œuvre
A Paris, on a fait semblant de n’avoir aucun
candidat tout en faisant campagne pour Ali
en coulisses. Avec toujours les mêmes à la
manœuvre, Bourgi, Guéant, Joyandet et les
hommes d’affaires corses, Michel Tomi et
André Giacomoni. Devant l’évidence, certains diplomates ont tenté de diminuer l’influence de Bourgi : «Il a réussi à accréditer
l’idée que nous avions un candidat et que
nous avons tout fait pour le faire élire, alors
que c’est complètement faux». Pourtant,
en privé, Kouchner reconnaît son influence
auprès de Sarkozy : «À plusieurs reprises,
j’ai conseillé à Nicolas de ne pas écouter les
officines» (l’Express, 17 septembre). Qu’à
cela ne tienne, c’est «à la demande de la
France qu’Ali Bongo pourrait maintenir à
la présidence Jean-Pierre Lemboumba,
qui était, dans l’ombre, le grand
coordinateur des affaires présidentielles (en particulier financières) d’Omar Bongo» (Lettre
du continent n°572).
Trop de compromissions partagées, trop d’arrangements sonnants et trébuchants font que le
clan Bongo et la France sont liés
pour longtemps. Car il est illusoire de penser qu’Omar Bongo
a emporté dans sa tombe tous
les secrets du marigot françafricain, les léguant notamment à sa
fille Pascaline. Il était donc évident qu’un Bongo succèderait à
un Bongo d’autant que l’organisation de
l’élection a été entachée de nombreuses irrégularités légales et constitutionnelles.
Des listes
électorales extravagantes
Dans une analyse juridique réalisée à Libreville, quelques semaines avant le scrutin, l’avocat parisien Norbert Tricaud estimait qu’en raison des délais trop courts
qu’il s’est imposé, le gouvernement n’a
pas été en mesure de promulguer à temps
les ordonnances et décrets permettant de
respecter les dispositions de la loi électorale. Pas de convocation du corps électoral (article 74) ni d’affichage des listes
électorales révisées (article 14a). Ce qui
a privé de recours les citoyens mal inscrits ou non inscrits. Recours d’autant
plus nécessaires que le Premier ministre
Paul Biyoghe Mba a reconnu publiquement que ces listes comportent «au moins
120 000 doublons», électeurs fictifs, soit
un taux de 14,76 % d’irrégularités sur un
corps électoral évalué à la hâte à 813 000
électeurs, bien trop grand par rapport au
1,3 millions de Gabonais (60% de la population !). Or, s’agissant d’une élection
à un seul tour, un tel taux d’irrégularitéconstitue à lui seul une situation de cas
de force majeure qu’une Cour constitutionnelle légitimement composée ne pouvait que constater en ordonnant le report
du scrutin présidentiel pour une révision
complète des listes électorales (article 13
de la Constitution).
Dans les consulats du Gabon à l’étranger,
aucune liste électorale n’avait été publiée
à la date du 23 août soit six jours avant le
scrutin (alors qu’un recours éventuel demande huit jours)! Aucune nouvelle carte
électorale n’a également été distribuée, ce
10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2009 n No 184
Manifestation à Londres pour protester
contre le coup d’Etat électoral d’Ali Bongo
qui a privé de tout recours la diaspora gabonaise et a contribué à augmenter le taux
d’irrégularité des fichiers électoraux.
Mais pouvait-il en être autrement alors que
la Cour constitutionnelle ne respecte pas
elle-même la Constitution avec une présidente, parente d’Ali Bongo, et ses conseillers
qui ont fait plus d’un mandat de sept ans en
violation de l’article 89? A-t-elle donc la
moindre légitimité quant à la validité de ses
décisions dont celle contribuant à la fixation
du scrutin au 30 août ?
Par ailleurs, le pouvoir exécutif gabonais à
la solde du clan Bongo n’a évidemment pas
incité les juridictions saisies du contentieux
sur les conditions d’organisation à statuer
au moins dix jours avant la date du scrutin
annoncé. Mais l’objectif du gouvernement
n’était pas de palier à ses graves carences ni
de lutter efficacement contre les pratiques de
fraude mais plutôt de priver les citoyens de
leur libre expression.
Les urnes «pirates»
Les Gabonais l’avaient bien compris en
protestant, le 7 août, dans les rues de Libreville malgré les intimidations et les bavures policières dans le quartier populaire
de Rio. Ils n’ont pu que le constater le jour
du vote avec les nombreuses urnes «pirates», urnes non identifiables et substituées à d’autres préalablement arrangées
avec des procès-verbaux trafiqués. Sur
près de six cents bureaux étudiés, l’opposition a relevé de graves irrégularités
dans 446 d’entre-eux, des procès-verbaux
douteux aux fiches d’émargement incomplètes voire absentes. Au total, près de
78 000 suffrages sont concernés par cet
examen. Par ailleurs, la commission élec-
torale (Cenap) n’a pas autorisé la consultation d’autres pièces litigieuses comme
les listes d’émargement du département du
Komo-Océan (3 532 inscrits) et du KomoKango (plus de 10 800 inscrits). Les autorités gabonaises avaient par ailleurs restreint
aux journalistes l’accès aux bureaux de vote
non sans de sévères mises en garde et intimidations. Dans ce contexte, on mesure mieux
l’inanité des appels répétés de Joyandet et
Kouchner incitant les Gabonais, candidats et
citoyens à utiliser les voies légales pour tout
recours.
«Tous sauf Ali !»
La journée de vote a été tendue, de Libreville
ou Port-Gentil. Sûr de son forfait, Ali Bongo,
déclarait à la mi-journée que les résultats préliminaires le plaçaient d’emblée en «large
vainqueur». De quoi rendre l’atmosphère irrespirable alors que la rue gabonaise bruissait
du «Tous sauf Ali». Il a fallu attendre trois
jours pour la proclamation des résultats. Une
annonce pourtant attendue dès le lendemain,
renforçant ainsi les suspicions de manipulations. Le jeudi, la messe était dite avec la
«victoire» d’Ali. On ne connaît toujours pas
le bilan exact des violences post-électorales.
A Port-Gentil, les troupes d’élite de l’armée
gabonaise, les «bérets rouges» ont maté à
huis-clos le soulèvement tandis que le consulat de France était incendié. Une répression
qui aurait causé la mort d’une trentaine de
personnes. Et il ne fait pas bon enquêter sur le
sujet : le directeur de publication de L’Union,
Albert Yangari, a été interpellé, le 25 septembre, par une unité de bérets rouges alors que
son journal mettait en cause le bilan officiel de
trois morts. L’union affirmait que «le nombre
de victimes peut atteindre 22 personnes».
Quant aux 300 observateurs internationaux,
cooptés par le pouvoir, ils ont trouvé le déroulement du scrutin acceptable, pointant
quelques faiblesses dans le déroulement du
scrutin, entre autres l’absence des scrutateurs
dans certains bureaux de vote lors du dépouillement et le peu de professionnalisme de
certains acteurs impliqués dans l’organisation
des élections. En revanche, aucune des 200
personnes formées à la supervision électorale
par l’Observatoire National de la démocratie
(OND), structure mise en place par des responsables d’ONG et personnalités de la société civile n’a reçu d’accréditation.
D’après le journaliste de LCI, Vincent Hervouët, les observateurs n’ont «observé»
que soixante bureaux de vote ! Alain Joyandet, se retranchant derrière ces observateurs
internationaux «qui ont salué cette élection», a tout de même admis que la présidentielle gabonaise s’était déroulée «dans
des conditions difficiles». Pas de quoi retarder le message de Sarko qui, dès le dimanche, félicitait Bongo juste après Paul Biya,
Khadafi, et Mohamed VI.
Paris a par ailleurs minimisé les violences qui
ont secoué le pays et visé des intérêts français.
C’est Kouchner, d’un cynisme écoeurant, qui
s’y employé: «C’est entre gabonais, entre
fractions [Ndlr : faction ?], entre concurrents, pour le moment. Il y a une commission
de recours, il y a des appels possibles, dans
les dix jours (...) Je n’enlèverais pas le sentiment anti-français, s’il existe parce qu’il date
des temps de la colonisation (...) a-t-il encore
considéré. Une façon peu honorable d’exonérer la France de ses responsabilités. Et elles
sont importantes, avec le soutien constant au
clan Bongo.
Selon le sociologue Joseph Tonda interrogé
par l’AFP (26 août), «Bongo va continuer à
régner pendant plusieurs années». La religion de l’argent qu’il a développée dépasse
sa personne et se retrouve dans les structures physiques et mentales de toute la société formatée pendant 41 ans, nous sommes
dans une logique de consommation: passer
d’une économie de rente à une économie de
production va prendre beaucoup de temps.
Même si la population dénonce le fonctionnement négatif du wsystème, elle en est demandeuse».
Raison de plus de soutenir les membres de la
société civile qui refusent ce funeste destin.
Raphaël De Benito
Le cas Bourgi
L’interview de Robert Bourgi sur RTL a fait
couler beaucoup d’encre. Elle est à savourer
intégralement sur le site Internet de la radio.
Mais on peut en citer quelques extraits: «Je
ne suis point le conseiller officieux du président de la République. Je suis un ami du président, il est de mon devoir de temps à autre
de lui passer des messages lui donnant mon
point de vue sur la situation en Afrique.»
Comme disait le valet du Bourgeois gentilhomme : «Lui marchand? C’est pure médisance. Il donnait des étoffes à ses amis pour
de l’argent.»
Quand on pose la question: «La présidence
du Gabon est-elle une bonne chose pour la
France?» Bourgi esquive hypocritement :
«C’est le peuple gabonais, monsieur Aphatie, qui a choisi.» et il se trahit en même
temps, parce que l’un n’empêche pas l’autre
normalement et il pouvait donc être franc, si
sa conscience était pure. Il répète religieusement: «Le peuple gabonais a choisi Ali
Bongo» tout comme Tartuffe, devenu légataire du riche Orgon, après lui avoir fait déshériter son fils, s’écrie: «La volonté du ciel
soit faite en toute chose!»
Concluant le récit de l’éviction de Bockel,
Bourgi affirme: «Il y en a toujours eu des
diplomaties parallèles, monsieur.» C’est
sûr, des voleurs et des menteurs aussi.
Odile Tobner
Communication
stalinienne
P
atricia Balme est une journaliste
française, qui travailla jadis pour le
magazine people «Jours de France» de Marcel Dassault. Après la disparition
de Dassault et de son magazine, elle créa un
cabinet de conseil en communication dont
le principal client se trouve être aujourd’hui
la présidence du Cameroun. Elle se présente
elle-même comme conseillère politique de
Paul Biya et, à ce titre, est venue le défendre
le jeudi 10 septembre sur le plateau de France
24, dans l’affaire de ses vacances à La Baule.
En fait de communication, on en est resté à la
propagande en gros sabots.
Tout d’abord les vacances de Biya «n’ont
pas coûté» le prix révélé par les médias.
Mais elle n’a pas indiqué de prix ni montré de facture, seul moyen péremptoire
d’être crédible. Biya était en séjour de
«repos» pas de «vacances».
Comme il se repose six mois sur douze,
ce serait en effet inexact de parler de vacances pour ce qui est sa principale occupation. S’il s’entoure de plus de quarante personnes, c’est qu’il a besoin de
«collaborateurs». Cela fait quand même
cher payé pour une présidence itinérante. Patricia Balme a rappelé ensuite la
«lutte anticorruption» que Biya a menée au Cameroun. Elle n’a pas indiqué le
nombre des personnes poursuivies, mentionnant seulement qu’il avait «sacrifié
une génération qu’il avait mise au pouvoir», ce qui est plutôt inquiétant. Soit
il avait vraiment fait les mauvais choix,
soit il s’est débarrassé de ceux qui le menaçaient directement.
Quand on se permet de critiquer Biya,
«on tire sur le Cameroun, pays stratégique ». L’amalgame est un peu grossier.
Enfin, en vraie Marie-Chantal, elle cite
un «merveilleux proverbe africain» disant qu’on ne jette des pierres que sur les
arbres chargés de fruits. Ce qui est ben
vrai, n’est-ce pas, surtout quand ce sont
des fruits défendus comme ceux dont
Biya est chargé.
La performance s’achève avec l’affirmation qu’au Cameroun il y a des «appels» invitant Biya à se représenter à
la présidence et que le peuple est «uni
derrière son chef». C’est exactement
ce que disait Erich Honecker huit jours
avant la chute du mur de Berlin, sans
avoir besoin des conseils de Patricia
Balme.
Je ne sais pas combien Biya paye cette
communication stalinienne mais même
gratuite elle serait encore trop chère.
Odile Tobner
No 184 n Octobre 2009 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11
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s’y trouve-t-elle encore aujourd’hui? Si l’on en
croit les discours officiels, elle n’y aurait plus
depuis longtemps que des missions humanitaires et de
maintien de la paix. La page du néocolonialisme et de la
Françafrique aurait été tournée en même temps que finissait la guerre froide.
Ce Dossier noir examine, à travers de nombreux exemples concrets, la réalité de cette présence depuis deux
décennies. Après un retour sur le dispositif néocolonial
mis en place au lendemain des indépendances, il analyse
– notamment à travers les conflits en Côte d’Ivoire ou au
Tchad – les interventions militaires censées illustrer la
«nouvelle» politique africaine de la France.
Entre héritage colonial et stratégies pour s’adapter à
l’évolution des rapports de force internationaux, cette
politique n’a jamais cessé d’être criminelle.
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