Fiche du document numéro 22690

Num
22690
Date
Octobre 2008
Amj
Fichier
Taille
727924
Pages
12
Titre
Billets d'Afrique No. 173
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
Billets d’Afrique…
…et d’ailleurs

I n f o r m a t i o n s e t av i s d e r e ch e rch e s u r l e s ava t a r s d e s r e l a t i o n s f ra n c o - a f r i c a i n e s
Sommaire
ËP. 2 LES BRÈVES DE LA FRANÇAFRIQUE
Silence radio ! - Silence radio bis ! Tromperie - Avis de recherche - Avant les
diamants, les pavés - Constitution constipée Cherchez l’erreur - Des millions pour Bongo
- Brochures pour l’Afrique - C’est beau, un
chef de guerre ! - C’est beau, un chef de
guerre ! Avec des armes
ËP. 3 TCHAD Yorongar: un témoignage à
confronter
Le rapport de la commission d’enquête sur
les événements survenus au Tchad l’hiver
dernier a été rendu public le 3 septembre.
Des témoignages sujets à caution écartent
les déclarations du député de l’opposition,
Ngarlejy Yorongar. La vérification de son
témoignage est indispensable en raison des
graves implications qui en découlent.
ËP. 4 Rwanda La face cassée de la République (épidode 2) Oui, la France savait…
Alors que se préparent les commémorations des quinze ans du génocide des Tutsi
rwandais en avril 009, nous rappellerons,
chaque mois, dans une série d’articles la
complicité de la France dans cette tragédie.
ËP. 5 Á LIRE Joseph Tchundjang Pouémi
Monnaie, servitude et liberté La répression
monétaire de l’Afrique
ËP. 6 MAURITANIE Le retour de la junte
militaire
Le renversement cet été du président Abdallahi après trois ans de transition démocratique illustre une nouvelle fois la main
mise des militaires sur le pays. La France
a condamné mais «oublie» de réclamer le
rétablissement du président déchu dans ses
fonctions.
ËP. 8 CÔTE-D’IVOIRE Le spectre des élections de l’an 2000
À l’approche des élections présidentielles
prévues par les accords de Ouaga, les graves
problèmes à l’origine du coup d’Etat de
1999 ne sont toujours pas réglés
ËP. 9 SÉNÉGAL Le Joola remonte à la surface
ËP. 10 ZONE FRANC Macroéconomie du
masochisme
Quatorze pays africains, avec les Comores
et la France, constituent depuis 1939 une
étrange union monétaire, la zone franc.
Relique d’un passé colonial, cette union
reflète à la fois le mimétisme intellectuel
des élites africaines et l’égoïsme cupide
des réseaux de la Françafrique.
ËP. 12 FRANCE SOUDAN La justice ne se
marchande pas

w w w. b i l l e t s d a f r i q u e . s u r v i e . o r g

Éditorial

La politique du vide

L

a disparition, le 3 février 2008, de l’homme politique tchadien Ibni Oumar Mahamat
Saleh, secrétaire général du parti d’opposition PLD (Parti pour les libertés et le développement), secrétaire général et porte-parole de la Coordination des partis politiques
pour la défense de la constitution (CPDC), qui regroupe 21 partis, n’était pas une mince affaire.
Âgé d’une soixantaine d’année, Ibni Oumar Mahamat Saleh était une figure très importante de
la vie politique tchadienne. Il fut, lors de ses études en France, un leader de la FEANF, milita
dans le Frolinat, premier mouvement de rébellion au Tchad, occupa des postes ministériels
sous les présidences d’Hissène Habré et d’Idriss Déby, par qui il fut démis de ses fonctions en
1994. Selon le rapport de la commission d’enquête créée à la suite du scandale que sa
disparition avait suscité, rapport remis à Déby le 5 août et publié le 3 septembre, l’opposant Ibni Oumar Saleh, arrêté par des militaires de l’armée tchadienne serait «désormais
décédé».
Ibni Oumar Saleh avait été candidat à l’élection présidentielle de mai 2001. Il en contesta les résultats et fut emprisonné. Son parti appela au boycott des élections législatives
de 2002, du referendum constitutionnel de 2005 et de l’élection présidentielle de 2006,
considérant que ces scrutins n’étaient ni libres ni honnêtes. Il constituait une menace
pour le régime despotique d’Idriss Déby, soutenu par la France. Avec lui disparaît une
grande partie de l’espoir des Tchadiens d’accéder à une vie politique démocratique.
Le 15 août 2008, on a appris la nouvelle de la découverte, sur une plage de Lomé, du
corps inanimé de l’homme politique et journaliste togolais Joachim Atsutsé K Agbobli,
président du Modena (Mouvement pour le développement national), directeur du journal Afric-Hebdo, ancien ministre, âgé de 67 ans. M. Agbobli affirmait que les résultats
des scrutins au Togo n’ont jamais reflété la réalité du verdict des urnes. Il se préparait
pour la future élection de 2010 et constituait certainement une menace sérieuse pour le
potentat local Faure Gnassingbé.
La thèse du suicide, soutenue par le procureur, est grossièrement mensongère vu les circonstances de cette disparition. Mais cette allégation, destinée à enterrer toute enquête,
est une sorte d’aveu du caractère politique et criminel de cette disparition. Elle a soulevé
des protestations vigoureuses chez les responsables politiques et associatifs togolais.
Cela n’a pas empêché M. Joyandet, secrétaire d’Etat de la Coopération, en visite au
Togo le 1er septembre, d’annoncer que la France a décidé de doubler le montant de l’aide
budgétaire versée au Togo.
Ces deux assassinats d’importants leaders d’opposition viennent allonger la longue liste
des responsables politiques africains tués pour les empêcher d’accéder ou de demeurer
à la tête de leurs pays et de faire une politique nationale de leur choix, ratifiée par le
suffrage de leurs concitoyens. Tous les deux stigmatisaient les élections truquées. Tous
les deux avaient l’expérience de la gestion des affaires publiques.
Devant l’irrépressible montée des exigences citoyennes de vie politique «normale»,
soutenues par l’opinion citoyenne internationale, le recours à l’assassinat pour assurer la
pérennité de régimes despotiques risque d’enfoncer plus encore l’Afrique dans le chaos.
Il est inutile d’aller à l’ONU proclamer qu’il faut aider au développement de l’Afrique,
comme vient de le faire Nicolas Sarkozy tandis que l’on s’abstient dans le même temps
de dénoncer ces assassinats comme facteurs de désordre civil et de régression sociale.
Ce n’est pas d’aujourd’hui en effet que date la politique d’élimination des leaders africains, qui coexiste avec la déploration hypocrite de l’absence d’une opposition sérieuse.
Il suffit en effet qu’elle soit sérieuse pour qu’elle disparaisse.
Odile Tobner
Lettre mensuelle éditée par Survie // N° 173 Octobre 2008 - 2,30 euros

En bref
Silence radio !
C’est souvent que la diplomatie sarkozienne
verse dans les grandes déclarations. Mais il
est des sujets où Paris est beaucoup moins
disert voire aphone. Voilà deux mois que le
rapport rwandais sur la complicité française
dans le génocide (rapport Mucyo) a été publié. Alors que la France est accusée publiquement par un autre État, que 33 personnalités politiques et militaires françaises sont
susceptibles de faire l’objet de poursuites
judiciaires pour complicité de génocide, il
est surprenant qu’elle se contente d’un haussement d’épaules. Qui ne dit mot, consent?

Silence radio bis !
Le silence est tout aussi assourdissant quand
il s’agit d’évoquer la disparition de l’opposant tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh
enlevé par la garde présidentielle de Déby.
Ce qu’a confirmé la commission d’enquête
internationale réclamée par Nicolas Sarkozy
lui-même (voir page 1).

Tromperie
La France et son ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner avaient «vendu », son déploiement militaire dans l’est
du Tchad, camouflé en force de l’Union
européenne (Eufor), comme indispensable
à la sécurisation d’une région où sont installés des réfugiés du Darfour. Quelques
mois plus tard, quatre ONG françaises,
Action contre la faim, Care France, Oxfam
France-Agir ici et le Secours catholique-Caritas France poussent un cri d’alarme pour
dénoncer «l’impunité» qui règne dans cette
zone et «appellent les autorités tchadiennes, les Nations unies, l’Union européenne
et la France en particulier, à se mobiliser de
toute urgence pour résoudre les problèmes
d’insécurité croissante». Une déléguée du
CICR a même été victime d’une tentative
d’homicide en plein cœur d’Abéché. Mais
que fait la police?

Constitution
constipée
Billets d’Afrique (n°169, mai 2008) avait relaté la répression qui s’abattait sur le chanteur camerounais Lapiro de Mbanga, arrêté
arbitrairement, début avril dans sa ville de
Mbanga, théâtre, comme plusieurs autres
cités camerounaises, de graves violences en
marge du mouvement de contestation contre
le projet de révision constitutionnelle. Il

vient d’être condamné à trois ans de prison
«pour pillage en bande, attroupement et
obstacle sur la voie publique». Le chanteur,
qui avait été candidat du parti d’opposition
Social Democratic Front (SDF) de John Fru
Ndi aux élections municipales de Mbanga, a
aussi été condamné à 200 millions de francs
CFA (300 000 euros) de dommages et intérêts à l’égard de la Société (française) des
plantations de Mbanga (SPM) et à 80 millions (120 000 euros) destinés au Centre des
impôts de Mbanga pour des préjudices subis
lors des émeutes. L’interprète de Constitution constipée, chanson contre la révision
constitutionnelle, jouit d’une grande popularité, depuis les années 1990 pour ses textes
très critiques vis-à-vis du régime despotique
de Biya.

Avis de recherche
Au fil des mois, la nomination de Bernard
Kouchner au Quai-d’Orsay passe pour ce
qu’elle est : un coup politique. Pour le reste
et n’en déplaise à l’égo surdimensionné
du french doctor, la diplomatie française est
pilotée en direct par l’Élysée. Comme aux
grandes heures de la cellule africaine, c’est
l’Élysée qui gère tous les dossiers ultrasensibles, du Rwanda au Tchad en passant
par le Soudan. Pendant ce temps, Bernard
Kouchner fait les poussières (avec Rama
Yade).

Avant les diamants,
les pavés
Dans son livre, Mai 68, vu de l’étranger,
Maurice Vaïsse qui a eu accès aux archives
du Quai d’Orsay, raconte cette anecdote
savoureuse : «Le président centrafricain,
Jean-Bedel Bokassa, s’était mis, via un télégramme de l’ambassadeur au service du général de Gaulle. L’ancien soldat de l’armée
française se disait prêt à donner un coup de
main pour réprimer les émeutes. Heureusement, sa proposition arrive à un moment où
les choses ont déjà tourné à l’avantage de
de Gaulle».

Cherchez l’erreur
La croissance économique des cinquante
pays les moins avancés (PMA) est la plus
élevée depuis trente ans, mais le nombre
de pauvres continue d’augmenter, a indiqué, en juillet dernier, la Conférence des
Nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced). La croissance des
exportations a été particulièrement forte
dans les pays exportateurs de pétrole (Angola, Guinée équatoriale, Soudan, Tchad)

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2008 n No 173

et de minéraux (République démocratique
du Congo, Guinée, Mali et Mauritanie). Les
PMA affichent par ailleurs une dépendance
croissante à l’égard des sources extérieures
de financement, en particulier l’aide publique au développement, et mobilisent moins
leurs ressources intérieures, note le rapport.

Des millions pour
Bongo
Les recettes pétrolières publiques au Gabon
pour 2008 ont été spectaculairement revues
à la hausse de 32,6 %, d’après un communiqué du Conseil des ministres gabonais.
«Évaluées à 1 358 milliards de francs CFA
(2,07 milliards d’euros), les recettes pétrolières seraient en hausse de 334,1 milliards
(510 millions d’euros)». Et combien de
millions d’euros évaporés ? Le pétrole représente environ 65% des recettes budgétaires gabonaises. Le budget gabonais ( et donc
celui d’Omar Bongo) est donc lui aussi en
hausse de 67,9%, à près de quatre milliards
d’euros. Le Gabon a profité de la manne
financière issue du pétrole pour augmenter
ses charges de la dette publique. «Les charges relatives au service de la dette publique
se chiffreraient à 1 163 milliards de FCFA
(1,8 milliard d’euros). Cela se décompose
en 126 milliards de paiements des intérêts
(+16,9%), 1 036,7 milliards (1,5 milliard
d’euros) de remboursements en capital soit
une augmentation de 175,3%».
«Cet accroissement se justifie par le rachat anticipé de 86% de la dette gabonaise
auprès des créanciers membres du club
de Paris». Les cinq millions de Gabonais
n’ont toujours pas vu la couleur de cette
manne financière.

Brochures pour
l’Afrique
Connaissez-vous Les Renseignements généreux ? Cette association grenobloise réalise
et diffuse des brochures pédagogiques sur
divers sujets politiques. Plusieurs brochures
sont directement inspirées des travaux de
l’association Survie (Françafrique, aide publique au développement, dette des pays du
Sud, etc.). Téléchargeables gratuitement sur
internet, elles sont également disponibles en
version papier, à prix libre. Depuis quelques
semaines, Les Renseignements généreux
proposent gratuitement leurs brochures sur
les thèmes Afrique/France aux sympathisants de l’association Survie souhaitant les
diffuser en Afrique francophone auprès
de leurs contacts ou lors de leurs voyages.
L’objectif est de contribuer à la diffusion

Salves
d’informations contre la Françafrique en
Afrique francophone.
Si vous êtes intéressé, contactez : Les Renseignements Généreux chez Cap Berriat,
15, rue Georges-Jacquet, 38000 Grenoble
ou par courriel : rengen@no-log.org
www.les-renseignements-genereux.org

C’est beau, un
chef de guerre !
Dans Air Sarko (Jacob-Duvernet, 2008), le
journaliste de Sud Ouest, Bruno Dive, raconte les coulisses des voyages présidentiels
de Nicolas Sarkozy et rapporte quelques indiscrétions entre deux séances de karaoké.
Ainsi, Sarkozy ne cache pas son admiration
pour le chef de l’État tchadien, Idriss Déby :
«C’est un chef de guerre. Les militaires sont
les meilleurs chefs qui soient.» La déclaration d’amour de Sarko prend davantage de
relief à la lecture d’un récent rapport du secrétariat général de l’Onu qui dénonce le recrutement massif et répété d’enfants-soldats
par l’armée nationale tchadienne.
Au vu et au su des militaires français présents sur place bien entendu.

C’est beau, un
chef de guerre !
Avec des armes …
La Banque mondiale a annoncé, le 9 septembre, avoir mis fin à son accord d’aide au
développement des infrastructures pétrolières du Tchad, celui-ci ne respectant pas ses
engagements en matière de réduction de la
pauvreté. Signé en 2001, cet accord portait
sur le financement de l’oléoduc reliant le
Tchad à Kribi au Cameroun.
Il prévoyait que l’État tchadien consacre
70% de ses dépenses budgétaires à des
programmes prioritaires de réduction de la
pauvreté. Au lieu de quoi, Idriss Déby s’est
offert des blindés, des hélicos de combats et
des mercenaires.
«Malheureusement», ajoute le texte, ces
arrangements n’ont pas fonctionné et la
«Banque en a conclu qu’elle ne pouvait
plus continuer à soutenir ce projet dans ces
circonstances». Rajoutons encore que le
Tchad occupe la 173ème place (sur 180) au
classement international 2008 du degré de
perception de corruption, établi par Transparency International et publié le 23 septembre à Berlin. La naïveté de la Banque
mondiale est vraiment touchante. Un collectif d’association, dont Survie, avait pourtant
mené campagne pour dénoncer cet accord.
Il est parfois triste d’avoir raison.
Raphaël De Benito

Tchad

Yorongar : témoignage
à confronter
Le rapport de
la commission
d’enquête sur les
événements survenus au
Tchad du 28 janvier au
8 février a été rendu
public le 3 septembre.
Des témoignages sujets
à caution écartent les
déclarations du député
de l’opposition, Ngarlejy
Yorongar. La vérification
de son témoignage est
indispensable en raison des
graves implications qui en
découlent.

P

eu tendre avec le régime en place, le
rapport conclut aux responsabilités
de l’armée tchadienne, notamment
la garde présidentielle (donc, nécessairement,
à celles du chef de l’Etat Idriss Déby) dans
l’enlèvement d’opposants au régime, «l’utilisation disproportionnée et indiscriminée de
la force» et dans de nombreuses exactions
commises à l’encontre de la population civile.
Il confirme que le seul centre opérationnel, le
3 février, date de l’enlèvement des opposants
(Lol Mahamat Choua, Ngarlejy Yorongar et
Ibni Oumar Mahamat Saleh disparu depuis
lors) était la présidence – où se trouvaient
des militaires français, un fait confirmé par le
président Déby lui même1. Dans l’ensemble,
le rapport pointe un État aux défaillances critiques. Il abandonne cependant en chemin les
assertions du député de l’opposition Ngarlejy
Yorongar, en manquant de les vérifier. Ces
vérifications s’imposent pourtant, car les affirmations du député, si elles sont exactes,
impliqueraient davantage encore l’État tchadien, mais aussi la France, dans les récents
événements dramatiques.
L’opposant Yorongar affirme avoir été
détenu, du 3 au 20 février2, dans un lieu
que la commission dit n’avoir pu repérer en dépit des indications fournies par
le député. Il affirme avoir aperçu les opposants Lol Choua et Ibni Saleh dans ce
même lieu. Il poursuit en affirmant avoir
assisté à l’arrivée du capitaine de police
français Daniel Goutte dans la nuit du 5 au
6 février durant laquelle Ibni en aurait été
évacué3 – ce que Paris nie. Il laisse enten-

dre par ailleurs que Paris aurait encouragé
N’Djaména à procéder à son enlèvement
en fournissant à Idriss Déby, grâce à des
écoutes téléphoniques effectuées par des
services français, des informations tendant
à prouver sa collaboration avec la rébellion arrivée dans la capitale tchadienne. Le
12 février, la France a demandé des explications au Tchad concernant l’enlèvement
des opposants. Pourtant, le 5 février, l’ambassadeur de France à N’Djaména Bruno
Foucher a évoqué, devant des journalistes,
«une connivence des opposants avec les
rebelles, semblant ainsi justifier leur arrestation» (Le Figaro, 13 février).
Si tout cela est exact, la France en avait
connaissance. Aurait-elle choisi de soutenir Déby quoi qu’il en coûte, «dans la
crainte de voir s’installer à N’Djaména un
régime soutenu par Khartoum» comme
l’affirme Thierry Oberlé dans Le Figaro
du 13 février ? Un argument souvent
avancé par la France mais qui ne pèse pas
lourd devant les résultats calamiteux de
l’interminable soutien français au tyran
tchadien.
Le rapport souligne, dans ses conclusions,
des témoignages qui remettent en cause
celui du député Yorongar. Certains sont
très discutables4. Le plus grand nombre,
notamment ceux recueillis au Cameroun,
sont anonymes ; ils n’ont pas été confrontés avec les dires de l’intéressé. Tous tendent à prouver que le député n’aurait été
détenu que quelques jours, voire aurait été
immédiatement libéré suite à l’enlèvement
dont lui-même, Lol Choua et Ibni Saleh,
ont été victimes.
Mensonges ou réalité, la seule solution
pour savoir consiste en une confrontation,
réclamée par le député Yorongar. Amené
sous bonne protection à N’Djaména, l’opposant pourrait également refaire le trajet
entre son domicile et le lieu où il dit avoir
été détenu, prouvant ou désavouant ses
propres dires. Faute d’une telle procédure,
il s’étalera sur le dossier, longtemps encore, une ombre artificielle.
Sharon Courtoux
1. La France ne pouvait rien ignorer de ce qui s’y
préparait puis s’est mis en œuvre.
2. Date à laquelle il dit avoir été libéré avant de
fuir au Cameroun.
3. Mort ou vif, cela n’est pas clairement indiqué.
4. Un témoin anonyme affirme avoir rencontré
l’épouse de Yorongar – non auditionnée - qui
aurait signalé la libération imminente de son mari.

No 173 n Octobre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

La face cassée de la République (épisode 2)
Rwanda

Oui, la France savait…
Alors que se
préparent les
commémorations
des quinze ans du génocide
des Tutsi rwandais en avril
2009, nous rappellerons,
chaque mois, dans une série
d’articles intitulée « La face
cassée de la République» la
complicité de la France dans
cette tragédie. Ce mois-ci, le
témoignage d’Alain Gauthier,
président du Collectif des
parties civiles pour le
Rwanda (CPCR)

C

e n’est un secret pour personne, la
France savait. Il n’était pas nécessaire d’attendre la publication du
rapport Mucyo, le mois dernier, pour s’en
persuader, même si la plupart de nos responsables politiques ne veulent toujours rien entendre. De nombreuses études avaient déjà
mis en lumière le rôle déterminant de l’Etat
français dans son obstination à soutenir un
régime aux abois qui avait fait de l’extermination des Tutsi son objectif prioritaire. La
France connaissait ses amis, elle les a soutenus militairement et diplomatiquement au
lieu de chercher à les convaincre de renoncer
à la solution finale qui atteindra son paroxysme en avril 1994.
Puis-je évoquer quelques souvenirs personnels ? Le 29 janvier 1993, après l’intervention de Jean Carbonare (président de Survie
à l’époque) sur Antenne 2, j’avais écrit à
François Mitterand pour le supplier de faire
entendre raison au président du Rwanda,
Juvénal Habyarimana. Je terminais ma supplique par ces mots : «Agissez vite avant
qu’il ne soit trop tard». Une réponse datée
du 15 février me parvenait, signée de Gaëtan
Gorce, chargé de mission à la Présidence,
affirmant que la France jouait «un rôle actif
au Rwanda pour que les parties en conflit
parviennent à un accord global permettant
le rétablissement de la paix».
Ma lettre ayant été transmise au ministère
des Affaires Etrangères, une autre missive
datée du 3 mars et signée d’un conseiller
technique, Emmanuel Delloye, faisait un
historique des interventions françaises au
Rwanda et soulignait que «la France était
guidée par une volonté de stabilisation et un
souci d’apaisement». L’opération Noroît, et

son renforcement en 1992, était justifiée par
le souci de protéger nos ressortissants. Evoquant la rupture du cessez-le-feu du 8 février
par le Front patriotique du Rwanda (FPR),
mon interlocuteur rappelait que «la France
déployait des nouveaux efforts pour amener
les deux parties à reprendre le cours des négociations». Propos diplomatiques s’il en
est qui ne répondaient pas, bien évidemment,
aux questions pressantes que je posais.
Lorsque le premier mars 1994, mon épouse étant rentrée précipitamment de Kigali,
j’ai à nouveau interpellé le Président de la
République pour l’implorer d’agir avec urgence auprès de son homologue rwandais,
ma lettre est restée cette fois sans réponse…
Nous savions alors que l’irrémédiable allait
se produire. Nos responsables politiques de
l’époque savaient et ils ont continué à soutenir un régime qui allait mener à son terme
ses visées mortifères.
Avec l’opération Turquoise, un nombre
important de planificateurs et d’acteurs du
génocide ont pu trouver refuge dans notre
pays, et en particulier des membres des Forces armées Rwandaise (FAR). Force est de
constater que l’Etat français a trouvé auprès
de certaines structures de l’Eglise catholique
un renfort de poids : Wenceslas Munyeshyaka continue son ministère à Gisors, Claver Kamana est hébergé chez les religieuses de Saint-Joseph à Annecy, Dominique
Ntawukuriryayo, le cousin de l’archevêque
de Kigali, travaillait au Secours Catholique
de Carcassonne et à la Pastorale des migrants, pour ne parler que de ceux-là. Et près
de quinze ans plus tard, aucun d’entre eux
n’a encore été jugé.

L’inertie de la justice
Le Tribunal pénal international pour le
Rwanda (TPIR) ayant renoncé au transfèrement de Wenceslas Munyeshyaka
et de Laurent Bucyibaruta, la France a
cependant pris l’engagement, devant la
communauté internationale, de les traduire en justice. Il est à craindre que les
exigences et les délais fixés par le TPIR ne
soient pas respectés. Mais notre patience a
des limites. Quinze ans après, les parties
civiles se heurtent à l’inertie d’une justice
qui reconnaît ne pas avoir les moyens de
travailler efficacement. Il faut avouer que
la rupture des relations diplomatiques entre le Rwanda et la France ne favorise pas
le travail des juges qui ne pourront pas se
dispenser de mettre en place des commissions rogatoires. On aimerait cependant être
associés plus étroitement à toutes les affaires

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2008 n No 173

judiciaires dans la mesure où toutes ont été
initiées par des individus ou des associations
telles que le CPCR, Survie, la FIDH, la LDH
ou la Communauté Rwandaise de France.

Le long combat
des parties civiles
Etre partie civile dans des dossiers qui ont
trait au génocide des Tutsi, c’est se confronter à une multitude d’obstacles tous plus
difficiles à surmonter les uns que les autres.
Etre partie civile, c’est chercher à débusquer
les présumés génocidaires partout où ils se
trouvent ; et ce travail est d’autant plus complexe que plusieurs d’entre eux se sont refait
une virginité, se sont réinventé un passé qui
leur permet de passer inaperçus. Etre partie
civile, c’est devoir enquêter sur place, au
Rwanda, afin de recueillir les témoignages
que certains repentis acceptent de donner
(assez souvent d’ailleurs pour minimiser
leur propre responsabilité), ou les plaintes
que les rescapés hésitent aujourd’hui à déposer parce que leur confiance en la justice
est fortement émoussée. Etre partie civile,
c’est traduire d’innombrables documents
pour permettre à nos avocats, que l’on ne
peut rémunérer à la hauteur de leur travail,
de rédiger les plaintes. Etre partie civile enfin, c’est accepter de lutter, jour après jour,
au détriment de toute vie personnelle, contre
l’inertie de la justice, c’est affronter le regard
des bourreaux qui voudraient que les victimes baissent les yeux.
La France sait ce qui s’est passé au Rwanda
en 1994 et la justice de notre pays, loin de
nous aider à traduire les génocidaires devant
ses instances, traîne les pieds et entrave les
actions que nous tentons de mettre en place.
A l’heure où des extraditions vers le Rwanda
sont à l’étude, la Cour de Cassation de Paris annule une décision prise à l’encontre de
Claver Kamana et va jusqu’à le remettre en
liberté, dans l’indifférence générale. Même
décision de remise en liberté à Toulouse
dans l’affaire Bivugabagabo. Et tout cela au
mépris des victimes ! Quant à Isaac Kamali,
il comparaît libre et, ayant obtenu la nationalité française depuis plusieurs année, il
semble attendre sereinement la décision qui
le concerne. Si dans ces trois dossiers les extraditions ne sont pas prononcées, on est en
droit d’attendre que le Parquet poursuive à
son tour. Et s’il ne le fait pas, ce sera une
nouvelle fois aux associations plaignantes
de se mettre au travail. Nous devons déjà
nous y préparer.
Plus personne ne peut aujourd’hui ignorer
le rôle que l’Etat français a joué au Rwanda

À lire
en 1994. En disant cela, il est hors de question de dédouaner ceux qui, Rwandais pour
la plupart, ont commis le génocide. Mais
en armant le bras des tueurs, en les aidant
à s’organiser puis à fuir, en les accueillant
complaisamment sur son territoire, on se
rend complice. Nous avons besoin de vérité,
et donc de justice. La France s’honorerait de
nous aider à ce que tous ceux qui ont participé à ces crimes odieux aient à répondre
devant la justice. Nous n’aurons de cesse,
sans haine ni esprit de vengeance, de réclamer que justice soit rendue pour l’honneur
des victimes et de leurs familles. La justice
française doit prendre sa part dans l’établissement de cette vérité et de cette justice que
nous réclamons tant.
Alain Gauthier

Pierre Péan
persiste et signe

L

e mardi 23 septembre s’est ouvert, à la
17ème chambre du Tribunal de grande
instance de Paris, le procès intenté par
SOS racisme contre l’écrivain Pierre Péan
pour incitation à la discrimination raciale.
Dans sa déclaration préliminaire, fidèle
à ses écrits, Péan affirme que le Rwanda
est caractérisé par une culture du mensonge», «une évidence» même. Dans ce
long prologue, il ajoute: «Enquêter au
Rwanda relève du pari impossible, tant le
mensonge et la dissimulation ont été élevés
par les vainqueurs (Tutsi) au rang des arts
majeurs». Puis il insiste sur le «témoignage» d’Antoine Nyetera sur «Le mythe tutsi
et son influence sur la culture du mensonge
et de la violence au Rwanda». Pierre Péan
ne connaît pas les Rwandais, Tutsi, Hutu ou
Twa, ni peut-être d’ailleurs les hommes d’où
qu’ils viennent, tous aussi capables de mentir
et de dire vrai quelque soit leur lieu d’origine.
Tous aussi capables de violence aussi. Ne
connaît-il pas l’histoire, de France en particulier ? N’a-t-il jamais rencontré un français
qui mente ou entendu des mensonges proférés par les autorités du globe, notamment
françaises ?
A l’issue du procès, le procureur, Anne de
Fontette, a requis une condamnation et la publication du jugement. Au fond, peu importe,
celui qui a écrit que «La culture du mensonge et de la dissimulation domine toutes
les autres chez les Tutsi, et dans une moindre
part, par imprégnation, chez les Hutu» s’est
condamné lui même. Il serait quand même
salutaire que sa condamnation indique aux
familles des victimes du génocide que la
justice française s’indigne d’une telle
stigmatisation d’un groupe humain.
Sharon Courtoux.

Joseph Tchundjang Pouémi

Monnaie, servitude
et liberté : la répression
monétaire de l’Afrique

C

et ouvrage écrit en 1978-1979, publié en 1981, et préfacé par Mohamed T. Diawara, est présenté par
son auteur dans une dédicace comme une
«tentative pour contribuer à la compréhension des douleurs de l’Afrique». Il constitue,
après plus d’un quart de siècle, une mise en
perspective unique et inégalée du sort fait à
l’Afrique dans l’économie mondiale. Tout ce
qui s’est passé depuis la parution de ce livre,
a en effet confirmé la justesse de ses analyses,
accueillies à l’époque comme des vues d’une
insolence iconoclaste. Non seulement ce livre lumineux a été occulté mais son auteur a
disparu peu après sa parution dans des conditions suspectes, suicidé paraît-il.
Pourtant ce témoignage, un véritable monument par la puissance des conceptions,
l’acuité de l’esprit et l’élégance de la langue, rend parfaitement intelligible aux
Africains quelques-unes des malédictions
qu’ils traînent comme une fatalité et le remède pour s’en défaire.
Tchundjang Pouémi pose sans détour la
situation de l’Afrique comme «réservoir
de l’Europe, elle-même au service des
multinationales». Camerounais, il juge le
franc CFA comme une «chimère», notant
que «La France est le seul pays au monde
à avoir réussi l’extraordinaire exploit de
faire circuler sa monnaie et rien que sa
monnaie dans des pays politiquement libres»1. Les enjeux de cette sujétion sont
parfaitement exposés. Le livre, qui veut
atteindre le grand public, témoigne d’un
prodigieux effort de vulgarisation, sur des
sujets abstrus, dont l’obscurité garantit
justement leur malfaisante efficacité. Cela
vaut la peine de faire l’effort de suivre pas
à pas l’exposé et de s’appliquer à pénétrer
les mécanismes de ce qui est montré comme la source de la puissance : la maîtrise
de la monnaie.
L’économiste démontre comment les
«techniques autorépressives» assumées
par les Africains «bloquent tout progrès économique, si elles ne l’inversent
pas…», comment l’épargne locale, malgré l’effort obstiné des petits épargnants,
n’est pas rémunérée, alors que les Etats
s’endettent à 8% auprès de la Banque mondiale. Après l’exposé théorique, quelques cas
concrets viennent illustrer les échecs des
économies africaines. Ainsi le cas du Zaïre
où «l’appauvrissement soutenu du Zaïrois
accompagne fidèlement les bonnes affaires

de la Gécamines», puisque, comme le pose
l’axiome énoncé par un militaire belge qu’il
cite : «Après l’indépendance = avant l’indépendance.». Avoir lu Tchundjang Pouémi
dans les années quatre-vingt aurait certainement fait l’économie des flots de commentaires en des ouvrages aussi épais que confus
sur l’étonnant constat d’une «absence de
développement» en Afrique.
Les différentes situations monétaires des
pays africains sont expliquées, de la totale
sujétion des pays de la zone franc à la satellisation de ceux qui sont dans l’orbite de la
livre sterling. Les héritages coloniaux entravent irrévocablement l’essor économique des pays dits indépendants. Mais, avec
une géniale prescience, Tchundjang Pouémi, brosse un tableau réaliste des ravages
de la domination du FMI – selon lui Fonds
de Misère Instantanée – dont il annonce la
fonction : «Il aidera à contenir les ambitions des pays d’Afrique, d’Amérique
latine et d’Asie qui aspirent à un mieuxêtre, désormais admis comme condition
sine qua non de la paix, mais inacceptable,
parce qu’il implique au moins un ralentissement du rythme de la consommation en
Occident.»
Les conclusions sont véritablement prophétiques. Aujourd’hui qu’on achoppe sur les
Accords de partenariat économique (APE),
comment ne pas apprécier le jugement que
«à l’évidence le dialogue Nord-Sud est de
sourds» parce qu’«on est en présence de
deux prétentions fortement divergentes.
L’une, celle de l’OCDE, qui entend… cristalliser le monde. L’autre, celle du Sud, qui…
croit pouvoir aspirer à un mieux-être matériel, conséquence logique du droit qu’on dit
lui reconnaître d’exister dignement» situation à laquelle «il n’y a pas d’issue», sinon
le développement des conflits liés au contrôle des matières premières, comme l’Afrique
actuelle en offre le tragique exemple.
Admirablement pédagogique – l’auteur expose les fondements historiques de la monnaie – d’une largeur de vue remarquable, cet
ouvrage est le grand classique de l’économie
africaine, alliant la maîtrise de tous les mécanismes de l’économie à la vision d’une perspective de philosophie politique et surtout
à la flamme de la mission de salut pour un
continent humilié. Sa force et son rayonnement sont encore à venir.
Odile Tobner
1. Lire aussi dans ce numéro, page 10

No 173 n Octobre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Mauritanie

Le retour de la junte militaire
Le renversement
cet été du président
Abdallahi après
trois ans de transition
démocratique illustre une
nouvelle fois la mainmise
des militaires sur le pays.
La France a condamné mais
« oublie » de réclamer le
rétablissement du président
déchu dans ses fonctions.

L

e mercredi 6 août 2008, la radio
d’État annonce le limogeage par
le président Sidi Ould Cheikh
Abdallahi des quatre officiers à la tête
de l’armée: son chef d’État-major particulier et commandant de la garde présidentielle, le général Ould Abdelaziz,
les chefs d’Etat-major de l’armée nationale, le général Ould Ghazwani, ainsi
que ceux de la garde nationale et de la
gendarmerie.
La réaction ne se fait pas attendre. Une
heure plus tard, la garde présidentielle
arrête le Premier ministre, Ould Waghef, le ministre de l’Intérieur, les directeurs de deux agences nationales et
le président de la République.
Un nouveau coup d’État sans coup de
feu secouait la Mauritanie. Ce sont deux
des généraux limogés, Ould Abdelaziz
et Ould Ghazwani, qui ont pris la tête de
la nouvelle junte baptisée Haut Conseil
d’État (HCE).

D’un putsch à l’autre
Ils étaient déjà les hommes clefs du
Comité militaire pour la justice et la
démocratie (CMJD) qui avait renversé,
trois ans auparavant, le 3 août 2005, le
dictateur Ould Taya. Ould Abdelaziz
dirigeait déjà la garde présidentielle,
alors qu’Ould Ghazwani s’occupait des
renseignements militaires. Ils avaient
placé à la tête du CMJD, Ould Vall, bras
droit du dictateur, chef des services de
police et de renseignement et cousin
d’Abdelaziz.
Paradoxalement, les putschistes avaient
acquis une certaine légitimité en organisant une passation du pouvoir aux civils
alors même qu’ils faisaient partie du
premier cercle du pouvoir du dictateur
déchu. Le coup d’État de cet été dévoile,

trois ans plus tard, la duperie de cette
«transition démocratique»: l’armée ne
s’était pas retirée du pouvoir en Mauritanie, elle tirait les ficelles dans l’ombre.
En effet, le CMJD organisa à partir de
2006 une série de consultations électorales exemptes de fraudes et saluées
comme libres et transparentes par la
communauté internationale. Mais s’il
n’y eut pas de bourrage d’urnes et autres
trucages électoraux, les achats de voix
furent courants. La junte a soutenu, notamment financièrement une multitude
de candidats, tous caciques du régime
de l’ancien dictateur. Ceux-ci constituèrent la majorité des élus, présentés
comme indépendants, aux élections municipales, législatives et sénatoriales. Ils
étaient la caution «démocratique» des
militaires.
À l’occasion de la présidentielle de
mars 2007, la junte sortit également
de son chapeau un quasi-inconnu, peu
mouillé dans le système Taya : Sidi
Ould Cheikh Abdallahi (surnommé Sidioca). Un candidat idéal pour les militaires : relativement âgé et à la santé
précaire, peu réputé pour la vigueur de
ses convictions et donc, en principe,
facilement manipulable. Il était aussi
marié à une cousine commune d’Ould
Vall et Ould Abdelaziz. Sidioca gagna
logiquement l’élection grâce au soutien
des militaires, soutien qu’il a lui-même
reconnu cet été sur Al Jazeera.

Un président impuissant
Le nouveau président, poussé par l’enthousiasme populaire (…) suscité par
la transition démocratique, décida de
prendre à bras le corps les problèmes
du pays, mais il se heurta rapidement à
l’opposition des militaires et des figures
de la dictature.
Ainsi, beaucoup de militaires et d’extrémistes maures s’opposent au règlement
de la question des Négro-Mauritaniens
déportés et réfugiés au Sénégal et au
Mali (voir encadré) d’autant qu’une partie importante de la hiérarchie militaire
a, si ce n’est dirigé, au moins trempé
dans ce nettoyage ethnique. Or Abdallahi avait commencé à mettre en œuvre
un programme de retour de ces déportés
et réfugiés et parlait d’excuses de la Nation, de réparations, voire de jugements
des coupables. Le nouveau président

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2008 n No 173

voulait également régler le problème de
l’esclavage qui n’a pas encore disparu
du pays mais les députés «indépendants» ont vidé de sa substance la loi
sur cette question.
Sur le plan économique, malgré la mise
en place d’une politique visant à lutter
contre l’inflation et la crise alimentaire, le président Sidioca a été bloqué
par le pouvoir immense des commerçants mauritaniens qui profitaient de la
hausse des prix. Il n’a rien pu faire non
plus pour résorber les maux gangrenant
la Mauritanie : corruption, pillage de
l’État, trafics divers (drogues, clandestins, voitures volées, cigarettes, médicaments…) et bradage des ressources
naturelles au profit de multinationales
étrangères. Une gabegie dont profitent
les caciques du système Taya et les militaires qui l’ont porté à la tête de l’État.
Quant à la sécurité, et plus particulièrement le dossier terroriste, elle échappait
complètement à la présidence.
Le bras de fer engagé par le président
tourna rapidement à son désavantage:
le nouveau gouvernement, formé en
mai 2008, fut immédiatement confronté
à une motion de censure déposée par
une partie des députés du nouveau parti
présidentiel (parti constitué par les fameux élus dits «indépendants »). La
démission du gouvernement provoqua
alors une crise institutionnelle : pendant plusieurs semaines, le pays resta
sans gouvernement. Les dissidents du
parti présidentiel, téléguidés par les
militaires, en s’alliant à une partie de
l’opposition réclamèrent même une session extraordinaire afin de juger le président, sa femme, quelques-uns de ses
ministres mais aussi un de ses proches, le
président du Sénat! Refus du président
arguant, à raison, de l’inconstitutionnalité de la démarche. Le président Sidioca, échaudé, décide alors de limoger les
chefs d’état-major qu’il voyait, à juste
titre, derrière ces manœuvres… Une décision fatale qui provoqua donc son renversement avec l’approbation d’un grand
nombre de députés et de sénateurs mais
aussi d’une partie de l’opposition (notamment le RFD d’Ould Daddah).

Le combat des Mauritaniens
À l’opposé, quelques parlementaires
du parti présidentiel groupés autour du
Premier ministre Ould Waghef restè-

rent fidèles au président déchu et organisèrent la résistance se retrouvant
aux côtés d’Ould Boulkheir (leader
historique des Haratines, les anciens
esclaves noirs des Maures blancs) et
son parti, l’APP, de l’UFP (socialistes) d’Ould Maouloud et de Tawassoul
(islamo-conservateurs) d’Ould Mansour dans un Front national pour la
défense de la démocratie (FNDD). Le
FNDD a depuis organisé de nombreuses manifestations, en province comme
à Nouakchott. Pour la première fois en
Mauritanie, la population encouragée
par la condamnation quasi-unanime de
la communauté internationale participe
relativement massivement à des manifestations de contestation malgré la répression.

La société civile proteste
À ces manifestations se joignent également des organisations de la société civile
(SOS esclaves, Association des femmes chefs de famille, Association
mauritanienne des droits de l’homme,
Forum national des droits humains, Organisation nationale des avocats) et la
majorité des syndicats. De leurs côté,
les mouvements d’opposition en exil
(Conscience et Résistance, Forces de
libération africaine de Mauritanie, Association des veuves et orphelins des
militaires mauritaniens, Organisation
contre les violations des droits humains,
Comité des anciens militaires mauritaniens en exil, Association des Haratines en Europe…) et une majorité de
la diaspora manifestent au Sénégal, en
France, en Belgique ou aux États-Unis.
Une grande majorité des Mauritaniens,
même si elle ne soutenait pas forcément
le président Sidioca, vit ce coup d’État
comme une énième péripétie d’une vie
politique où politiciens et militaires véreux se partagent la pompe à fric.

Le jeu trouble de la France
Si toute la communauté internationale a
condamné rapidement le coup de force
en Mauritanie, la France semble jouer
un jeu trouble. Des observateurs ont
d’abord relevé, avant le coup d’État,
les liens étroits entre putschistes et
coopérants militaires français. Cela
reste à confirmer mais cette proximité
n’est pas nouvelle. Elle avait d’ailleurs
été révélée par la présence d’agents de

la DGSE auprès des forces de sécurité
dans la traque aux terroristes en début
d’année.
Le Quai d’Orsay a, de son côté, commencé par annoncer qu’il suivait avec
attention la «nouvelle situation» en
Mauritanie, alors qu’en pleine crise
institutionnelle, un des généraux putschistes, Ould Abdelaziz était à Paris.
Finalement poussée par les États-Unis
et les Européens, la France a condamné
le coup de force, puis gelé «ses projets d’aide publique au développement
en Mauritanie, à l’exception de l’aide
humanitaire et alimentaire».
Toutefois, le 22 août, dans une interview à RFI, Alain Joyandet, le secrétaire d’État français à la Coopération,
affichait une position plus ambiguë : il
lançait «un appel solennel pour que le
président soit libéré », mais affirmait
dans le même temps que « les revendications des militaires (…) ne sont pas
toutes illégitimes». Mais sans jamais
demander le rétablissement du président Sidioca dans ses fonctions présidentielles.
Alors que le monde entier dénonce la
perspective de nouvelles élections présidentielles décidées par la junte, le
secrétaire d’État à la Coopération affirme «qu’il faut (…) que toute solution
d’avenir soit confirmée par les urnes».
Quant au gel de l’aide, «bien évidemment si le dialogue reprenait et si une
ouverture était faite, tout redeviendra
possible». Cela ressemble fort à un

début de légitimitation de la junte : si
vous libérez le président Sidioca, mais
sans le rétablir dans ses fonctions, nous
vous reconnaîtrons.
Dans ce contexte, l’attaque meurtrière
d’une patrouille militaire, le 15 septembre dernier dans le nord du pays,
revendiquée par Al Qaeda/Maghreb
Islamique a remis opportunément la
question terroriste sur le devant de la
scène. De là à penser que cette nouvelle attaque terroriste est le fruit d’une
manipulation de la part de la junte
cherchant à s’assurer un soutien international, il n’y a qu’un pas. Il est vrai
qu’en la matière, la suspicion reste
de mise (lire Billets d’Afrique n°171,
juillet-août 2008). Notons seulement
que la France a tout de suite affirmé
son soutien à la Mauritanie dans sa
lutte contre le terrorisme…
D’un autre côté, si Al Qaeda est effectivement derrière cette attaque, c’est une
gifle retentissante pour une junte qui,
lors de son coup de force, prétextait
notamment l’inefficacité du pouvoir
Abdallahi à juguler le terrorisme.
En tout état de cause, la communauté
internationale, dont, en premier lieu la
France, pays le plus influent en Mauritanie, doit maintenir l’exigence du
retour de Sidioca à la présidence sous
peine d’éloigner définitivement les
Mauritaniens de la démocratie et d’en
jeter beaucoup dans les bras de l’islamisme radical…
Issa Bâ

Mainmise sur un pays
Entre 1989 et 1991, le pouvoir maure d’Ould Taya a tiré prétexte d’un incident
frontalier entre le Sénégal et la Mauritanie pour expulser et piller, d’abord, les
ressortissants sénégalais vivant en Mauritanie, puis les populations négromauritaniennes (Peuls, Soninkés et Wolofs). Ces déportations (entre 120 000
et 200 000 personnes sur 1 800 000 habitants) se sont accompagnées de nombreuses violences, viols, tortures, assassinats et actes de pillage.
Elles ont été orchestrées au plus haut sommet de la hiérarchie militaire et de
l’État de l’époque et mises en œuvre par divers organes de sécurité, puis par
des milices de Haratines (anciens esclaves noirs des Maures blancs) manipulées
par le pouvoir. Celui-ci en avait également profité pour épurer l’ensemble de
l’appareil d’État : de nombreux fonctionnaires ont été limogés, certains torturés
et assassinés, notamment 500 militaires négro-mauritaniens.
Ces exclusions ont donné la possibilité d’ouvrir la fonction publique à des Maures de différentes tribus afin qu’ils puissent participer au pillage de l’État, ce qui
a permis d’acheter leur fidélité au régime d’Ould Taya et de récupérer des terres
fertiles dans la vallée du fleuve Sénégal.
No 173 n Octobre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Témoignage
Côte d’Ivoire

Le spectre des élections de l’an 2000
En attendant
les élections
présidentielles
prévues par les accords
de Ouagadougou, il est
urgent d’examiner les graves
problèmes minant la
Côte-d’Ivoire. Toujours pas
réglés, ils avaient été à
l’origine du coup d’État du
24 décembre 1999.

E

n polarisant l’attention de la société
ivoirienne tout entière et celle de
la communauté internationale sur
l’élection présidentielle, le chef de l’État
Laurent Gbagbo, ses alliés, la rébellion et
l’opposition politique ont réussi, comme
en 2000, à détourner l’attention des graves
problèmes à l’origine de la crise latente qui
secoue le pays. L’objet n’est donc pas de
spéculer sur la tenue ou le report de l’élection présidentielle, bien que cette question
mérite bien qu’on s’y intéresse. Il s’agit,
bien au contraire, d’aller au-delà de l’agitation frénétique pour examiner les conditions
politiques dans lesquelles ces élections sont
envisagées. Autrement dit, il s’agit de savoir
si les grands problèmes à l’origine de la crise ont trouvé solution et si l’élection présidentielle a quelques chances de se dérouler
d’une part dans des conditions acceptables
de sécurité et d’autre part que sa tenue permette une véritable sortie de crise.
Or, on s’aperçoit que sur certaines questions
essentielles, les politiques ont encore une
fois botté en touche. Comme en 2000, la
question foncière n’a pas été abordée alors
qu’elle constitue un des problèmes clé de la
crise ivoirienne. La loi sur le foncier rural
votée en 1998, n’en est que la traduction la
plus éclatante. Les régions Centre-Ouest et
Ouest du pays constituent aujourd’hui de
véritables zones de colonisation agricole
au profit de population ivoirienne migrante
des régions de savane et préforestière du
Centre mais surtout d’immigrants d’origine
burkinabé. Avec la guerre, certaines de ces
zones sont devenues de véritables enclaves
dont l’accès est parfois soumis à un mot de
passe. Des zones de culture de rente récupérées de force par les populations locales
ont été quasi abandonnées après la récolte
entraînant une baisse sensible de la production agricole. Sur la question foncière,
tout reste donc à faire d’autant plus que la

guerre a favorisé l’accumulation de tensions
qui peuvent à tout moment gravement dégénérer. Vu la disposition des forces sur le
terrain, tout autre conflit ouvert conduirait
immanquablement à une véritable tragédie.
Sur le plan institutionnel, rien n’a été réglé
non plus. Notamment sur la question essentielle de l’éligibilité des candidats à la présidentielle. On se souvient qu’en 2000, la
classe dirigeante avait honteusement fermé
les yeux sur les falsifications opérées par
Robert Guei après que la campagne a été
lancée. Même Alassane Ouattara, pourtant
directement visé par ces nouveaux critères
d’éligibilité, ni même son parti n’avait osé
aborder cette question de fond.
On connaît la suite. Une période sanglante
s’ouvrit avec le charnier de Yopougon
(tuerie massive de dizaines de partisans
d’Alassane Dramane Ouattara par des éléments de la gendarmerie nationale) survenue dans le contexte très tendu de l’élection
présidentielle de 2000. Une élection réalisée
dans des «conditions calamiteuses» comme l’a reconnu Laurent Gbagbo, quelques
mois plus tard lors d’un Forum de réconciliation nationale. Dès lors, le pays a basculé
dans un cycle de violences ininterrompu.
L’éclatement en septembre 2002 de la rébellion constitue l’un des chapitres les plus
douloureux.

Une Constitution
qui pose problème
L’accord de Pretoria avait tenté de régler
cette question cruciale. En vain, puisque
au fond, l’article 35 de la Constitution n’a
pas été réformé. Au-delà de ce point précis, la Constitution est, en elle-même, un
problème. En concentrant à la tête de l’État
l’essentiel du pouvoir, en réduisant drastiquement celui de l’Assemblée nationale, en
en faisant une simple chambre d’enregistrement, elle fait du chef de l’État un autocrate tandis que l’espace d’expression de
l’opposition est réduit à la portion congrue.
La majorité des acteurs de la société civile
ivoirienne milite pour une réforme profonde
de la Constitution mise en place par Robert
Guéi et soutenue en son temps par le Front
populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo.
Il semblerait que Laurent Gbagbo donne
enfin raison à ces revendications sauf qu’il
subsiste une nuance de taille : il souhaite
cette relecture constitutionnelle après l’élection présidentielle.
Comme en 2000, la question de la nationalité des personnes vivant en Côte d’Ivoire
avant l’indépendance de 1960 n’a pas été

 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2008 n No 173

clairement tranchée. De même, le sort des
personnes nées en Côte-d’Ivoire entre 1960
et 1972, période au cours de laquelle le fait
de naître en Côte-d’Ivoire, conférait automatiquement la nationalité ivoirienne n’est
pas non plus clairement tranché. Sont-elles
ivoiriennes d’office, ou comme il semble se
dessiner, doivent-elles demander la nationalité ivoirienne ?
Par ailleurs, le chef de l’État a récemment
pris une ordonnance qui donne à tout citoyen
le droit de dénoncer l’inscription d’un autre
citoyen sur les listes électorales pour des
motifs divers. S’il juge, par exemple, qu’il
est étranger. Et si d’aventure, la commission
électorale ne suivait pas le requérant, celuici pourrait faire appel devant le tribunal de
première instance dont la décision définitive
est susceptible de non recours. Une façon
de piétiner le droit de vote et une vraie bombe à retardement. Sur toutes ces questions,
les politiques semblent s’être tacitement mis
d’accord pour rejeter sur l’hypothétique futur président le soin de les régler.
Dans ces conditions, il faut faire preuve d’un
optimisme très mesuré quand on évoque
une possible sortie de crise en Côte-d’Ivoire
tant les problèmes restent encore en suspens, du désarmement à l’identification des
populations, de la reconstitution de l’état-civil à l’affaire des déchets toxiques du Probo
Koala (le procès a débuté le 29 septembre
sans l’affréteur du navire, Trafigura) sans
oublier l’affaire du charnier de Yopougon.
Pendant ce temps, la stratégie de Laurent
Gbagbo est de délégitimer et d’affaiblir la
rébellion (les insurrections et manifestations
répétées dans les zones contrôlées par les
rebelles constituent une traduction de cette
volonté) afin de prendre à terme le contrôle
total du pays avec ou sans élection.

État des forces politiques
C’est vrai que l’étoile politique de Laurent
Gbagbo a pâli quelque peu et il n’est pas
du tout certain qu’il sera élu. Aujourd’hui,
même si beaucoup de jeunes continuent
d’en faire leur candidat, l’affaire des déchets
toxiques, le pillage de la filière café cacao et
des ressources pétrolières, l’enrichissement
illicite et ostentatoire de ses partisans ont
plombé sa cote de popularité.
La question est celle de savoir si l’on peut
élire Gbagbo sans reconduire les rapaces de
sa suite. Le camp patriotique n’est donc plus
aussi soudé et majoritaire qu’au début de la
crise. L’aile consciemment nationaliste, vaguement anti-impérialiste qui a participé de
bonne foi à la lutte à ses côtés s’en est dé-

Sénégal

tachée. Cette aile était représentée par le
quotidien Le Courrier aujourd’hui disparu. De plus, entre les patriotes et les militants du Front populaire ivoirien (FPI), ce
n’est pas le grand amour. Les jeunes victimes de l’expédition sanglante de la Force
Licorne en novembre 2004 aux abords de
l’hôtel Ivoire à Abidjan ont été abandonnés
à leur sort. En résumé, la désaffection visà-vis du régime est croissante. Bien sûr, il
faut prendre en compte les nombreux groupuscules composés de transfuges du PDCI
de l’ancien président Konan Bédié, du
Rassemblement des républicains (RDR) et
de l’Union pour la démocratie et la paix en
Côte-d’Ivoire (UDPCI) qui se sont constitués à la faveur de la crise.
La question est celle de leur poids réel sur
le terrain. Cela dit, il y a un reflux massif de
militants vers le PDCI. Dans ces circonstances, l’opposition, même désunie, peut
gagner les élections. Mais si Konan Bédié
dispose de réserves de voix importantes,
notamment chez les populations baoulé
migrantes de l’Ouest, Alassane Ouattara
part, lui, avec un sérieux handicap tant il
est insidieusement associé par le pouvoir
à la rébellion. Il ne sera, en effet, pas aisé
pour lui de faire campagne, sans danger,
dans l’ouest du pays, notamment à Guiglo
Duékoué et dans le fief présidentiel, Gagnoa, où sévissent les milices.
Bref, l’horizon n’est pas très dégagé
d’autant plus que la situation sociale n’est
guère brillante avec la cherté de la vie et
quatre millions de jeunes sans emploi. Les
conditions de vie se sont gravement dégradées, plus de 45% de la population a
basculé dans la misère. La fièvre jaune est
réapparue, les épidémies de fièvre typhoïde
sont quotidiennes, Abidjan a l’allure d’une
ville sinistrée. Le fardeau de la dette continue d’absorber plus de 30% du budget. Le
gouvernement n’est pas capable de tirer
les enseignements de plus de vingt ans de
politique d’ajustement structurel. Tous ses
efforts semblent orientés vers l’atteinte du
point de décision offrant l’accès au bénéfice
de l’initiative en faveur des pays pauvres
très endettés (PTTE).
En conséquence, le gouvernement paie cash
118 milliards d’arriérés de dette à la Banque
mondiale mais ne fait rien ni pour les entreprises nationales ni pour le peuple soumis
au pain sec.
Les hypothèques qui pèsent sur la Côte
d’Ivoire sont donc nombreuses, et la haine, malgré les apparences reste vivace.
Maurice Fahe

Le Joola remonte
à la surface
Le récent réchauffement
entre Dakar et Paris est
compromis par les mandats
d’arrêts lancés par le juge
français Jean-Wilfried Noël,
visant neuf personnalités
sénégalaises.

L

e naufrage du ferry sénégalais Le
Joola, le 26 septembre 2002, qui
faisait la navette entre Dakar et
Ziguinchor a été la plus grande catastrophe de
l’histoire de la navigation maritime. Près de
2 000 personnes y avaient perdu la vie. Pour
les autorités, il fut question d’abord de vents
forts qui avaient provoqué le chavirement,
avant que le président Wade ne mette fin à
toutes les spéculations pour mettre en avant
la responsabilité de l’État. Depuis, les familles sénégalaises ont été indemnisées. Pour
la justice sénégalaise, l’affaire du Joola s’est
arrêtée à la responsabilité du commandant du
bateau. L’affaire vient de connaître un tournant judiciaire en France où les familles des
22 victimes françaises avaient porté plainte,
en 2003. Le juge Jean-Wilfried Noël a lancé
neuf mandats d’arrêts internationaux à l’encontre de personnalités sénégalaises dont l’ancienne Premier ministre, Mame Madior Boye,
l’ancien chef d’État major des armées, le général Babacar Gaye ainsi que plusieurs anciens
ministres. Le rapport rédigé par trois experts
maritimes français et sur lequel s’est fondé le
juge français, établit les causes de ce naufrage
et indique le niveau de leurs responsabilités.
Parmi les facteurs déterminants du drame, le
rapport cite «le dépassement systématique du
nombre maximal admissible de passagers»,
le vent, le roulis, la «non- conformité» de certaines règles de sécurité et «le mauvais entretien du navire».
Mame Madior Boye est citée à plusieurs reprises pour avoir été au courant des défaillances techniques et des négligences dans l’exploitation du ferry. Le rapport établit qu’en
«qualité d’armateur et de gestionnaire du
Joola, l’état-major de la Marine nationale a
une responsabilité prépondérante» dans ce
naufrage. Des mandats d’arrêt lancés après
l’entrevue, à Paris, entre Wade et Sarkozy.
Ce qui a provoqué une réaction à la proportion de « l’offense » de la part du Sénégal.
Selon La lettre du continent : […] Karim
Wade, conseiller spécial de son père, a été
reçu le 12 septembre, accompagné de Robert

Bourgi, par le secrétaire général de l’Élysée,
Claude Guéant. Ce dernier a fait valoir l’indépendance de la justice dans la poursuite de ce
dossier. Par la voix du fils du président, l’État
sénégalais a pris acte de cette position et menace aujourd’hui la France de représailles
judiciaires dans des affaires concernant des
citoyens sénégalais maltraités en France, en
particulier Mama Galledou brûlée vive dans
un bus à Marseille […]. Le président Wade
est très remonté contre Paris et un collectif
d’avocats vient d’être constitué pour faire face
à «l’arrogance d’un petit juge en mal de popularité», selon l’un des avocats de l’ancienne Premier ministre sénégalaise mise en cause
dans cette affaire.

Nationalisme de façade
La réciprocité est devenue l’arme brandie par
l’État sénégalais au nom de la souveraineté
nationale. Lors d’une conférence de presse,
le 19 septembre dernier, la dizaine d’avocats répartis en deux collectifs - commis par Dakar
pour «mener la riposte», avait révélé que le
procureur de la République devrait poursuivre
«le zélé juge français» pour «forfaiture».
Chose faite, le 25, quand la justice sénégalaise
a lancé un mandat d’arrêt international contre
le juge français. Le parquet de Dakar précisait
que ce mandat «était consécutif à l’ouverture
d’une information judiciaire pour des chefs de
forfaiture et actes de nature à jeter le discrédit
sur les institutions sénégalaises».
Mais d’autres mandats d’arrêt internationaux
pourraient être lancés par l’autre collectif
d’avocats contre des responsables français
comme Jean-Pierre Raffarin, Dominique de
Villepin ou Nicolas Sarkozy, pour des faits
qui ont eu lieu en 2005 (notamment l’incendie d’un immeuble parisien vétuste qui avait
fait des victimes sénégalaises). Une escalade
judiciaire voulue par le président Wade que
l’opposition sénégalaise qualifie de puérile. Il
faut rappeler que les neuf mandats d’arrêt internationaux lancés par le juge français ont été
accueillis avec enthousiasme par les associations de victimes sénégalaises. C’est dire que
leur indemnisation, suivie du classement du
dossier par l’État sénégalais, n’a pas donné
entière satisfaction puisque les responsables
de cette catastrophe n’ont jamais été inquiétés. Certains ont même connu une promotion par la suite. Ce nouvel épisode est donc
un camouflet insupportable pour Wade, capitaine à la barre du navire Sénégal qui tangue de plus en plus.
Mayacine Diouf

No 173 n Octobre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 

Salves
Zone franc

1 FCFA = 0,00154 euro ?
Macroéconomie du masochisme
Certains États abusent
de la malchance au point
de banaliser la notion de
crise économique. C’est
certainement le cas des
quatorze pays africains
qui, avec les Comores
et la France, constituent
depuis 1939 une étrange
union monétaire connue
sous le nom de zone
franc. Relique d’un passé
colonial qui semble n’avoir
jamais eu de fin, cette
union reflète à la fois le
mimétisme intellectuel des
élites africaines qui ne se
sont jamais libérées de la
mémoire de l’oppression,
et l’égoïsme cupide des
membres des réseaux de la
Françafrique qui continuent
de dominer la classe
politique et l’administration
de la Coopération à Paris.

A

lors que les anciens pays africains du
Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie)
qui étaient, eux aussi, membres de
la zone franc pendant la période coloniale
s’étaient réappropriés leur souveraineté monétaire avec l’indépendance, les pays d’Afrique subsaharienne avaient reconduit la logique du pacte colonial, signant avec la France
des accords de coopération qui les plaçaient
sous la tutelle monétaire de Paris. Et ceci au
nom d’une «intégration africaine» qui ne
s’est jamais matérialisée. Près d’un demi-siècle après les indépendances que le général de
Gaulle leur avait généreusement attribuées,
ces pays aux économies fort différentes les
unes des autres et ne commerçant pratiquement pas entre eux, continuent d’utiliser la
même monnaie qu’à l’époque coloniale (le
franc CFA).
Celle-ci est liée à un taux de change fixe
avec l’euro et gérée en réalité par une poignée de fonctionnaires de la Banque centrale européenne à Francfort, sans aucun
souci ni considération pour la réalité et les

besoins réels de ces pays, qui sont aussi
parmi les plus pauvres de la planète.
Au moment où l’économie mondiale
montre des signes d’essoufflement,
que la crise des systèmes financiers et
des bourses internationales menace de
provoquer une baisse de la croissance
dans les pays en développement, il est
difficile de comprendre que l’Afrique
noire francophone, qui ne peut compter que sur ses exportations pour se développer, continue de s’accommoder
d’arrangements monétaires qui la privent de toute marge de manœuvre en
matière de compétitivité externe et de
politique économique. Les choses sont
d’autant plus graves que les importations de ces pays africains sont souvent
libellées en euro, alors que leurs exportations leur sont réglées en dollar. La
montée de l’euro par rapport au dollar
provoque non seulement une surévaluation du franc CFA (c’est-à-dire une
perte de compétitivité de ses produits
sur les marchés internationaux), mais
aussi une perte de ses recettes d’exportations et revenus fiscaux. La situation
actuelle rappelle la situation vécue à
la fin des années 1980 lorsque la détérioration des termes de l’échange et
la surévaluation du franc FCFA avaient
entraîné un appauvrissement des États,
la baisse des investissements, l’accroissement du chômage, la fuite des capitaux, et une spectaculaire dévaluation
dont les conséquences sociales restent
incrustées dans l’imaginaire collectif.

Un anachronisme
La zone franc constitue assurément un
anachronisme économique et monétaire. Ses partisans justifient son existence au travers d’une série d’arguments
politiques et économiques. D’abord, ils
affirment qu’elle sert de socle à une future union politique africaine. Si c’était
le cas, cette union imposée de facto
depuis bientôt soixante-dix ans aurait
déjà donné quelques résultats tangibles. Or les mauvais traitements réservés récemment encore à des milliers de
citoyens burkinabè en Côte-d’Ivoire
ou à des Camerounais au Gabon et en
Guinée équatoriale prouvent bien que
le rêve d’unité africaine entre des populations affamées demeure un lointain

10 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2008 n No 173

mirage, ceci malgré les slogans sur la
liberté de circulation des personnes et
des biens.
La zone franc est présentée ensuite
comme une sympathique copie de
l’Union européenne, une espèce de voie
obligée dans un monde où les États-Nations disparaissent au profit de grands
ensembles. Ceux qui soutiennent cette
thèse oublient que la logique des grands
regroupements est dictée en priorité
par des considérations économiques,
et non idéologiques : c’est à force de
faire du commerce entre eux que les
pays européens ont créé un grand marché communautaire, et justifié ainsi
l’abandon de leurs monnaies nationales
pour l’adoption d’une monnaie unique.
Les échanges intra-européens représentaient environ 60 % du commerce
extérieur français ou allemand lorsque
l’euro a été adopté.
En Afrique francophone, soixante-dix
ans après l’adoption d’une monnaie
unique, ils continuent de représenter
moins de 5 %.

Des dirigeants africains
incapables de gérer
une monnaie ?
De plus, un pays qui choisit d’abandonner sa souveraineté monétaire pour
faire partie d’une union doit bénéficier
en contrepartie de la flexibilité de l’emploi, qui est alors le meilleur moyen
de s’adapter aux chocs extérieurs. Ses
agents économiques peuvent alors se
déplacer librement pour aller saisir des
opportunités ailleurs dans la zone monétaire. C’est cette flexibilité du marché du travail qui permet à des plombiers polonais de quitter Varsovie pour
s’établir à Hambourg ou Paris s’ils y
trouvent plus d’opportunités professionnelles. Un plombier sénégalais qui
voudrait s’installer à Libreville n’a
aucune chance de se voir délivrer un
visa. S’il s’y aventure clandestinement,
il y sera en permanence guetté par la
violente opposition et la jalousie des
travailleurs gabonais aigris et au chômage qui, dans cet État de non-droit,
ne s’embarrasseront pas de fioritures
pour incendier ses biens, voire attenter
à sa vie !
Autre argument souvent invoqué pour

justifier l’existence de la zone franc:
les dirigeants africains sont trop irresponsables pour qu’on leur confie
la gestion d’une monnaie. Ils seraient
tous tentés de faire fonctionner la planche à billets comme Mobutu Sese Seko
et Robert Mugabe l’ont fait au Zaïre et
au Zimbabwe. D’ailleurs, affirme-t-on,
la zone franc a permis aux pays d’Afrique noire francophone de maîtriser
l’inflation et de maintenir la convertibilité de leur monnaie. Vrai. Mais selon
la même logique, ces pays n’auraient
jamais dû accepter l’indépendance politique, puisque de nombreux leaders
africains se sont montrés bien pires que
les colons d’hier.
De plus, les cas extrêmes de l’ex-Zaïre
et du Zimbabwe (qui n’ont jamais été
membres de la zone franc) ne doivent
pas dissimuler les très nombreux exemples de grands succès d’anciens membres du club qui ont bien géré leurs
monnaies et en ont même fait l’instrument principal de leur industrialisation
et de leur développement (Maroc, Tunisie, Vietnam).

La zone franc, un marché
captif pour quelques
hommes d’affaires français
Quant au mythe de la convertibilité du
franc CFA, il suffit d’essayer d’effectuer un virement bancaire de Brazzaville à Bangui ou de Bamako à N’Djamena pour mesurer la pauvreté de ce
slogan : les tracasseries administratives, l’ampleur des formalités et des
documents à fournir, la lourdeur des
procédures, le coût des transactions, le
nombre d’intermédiaires qui doivent
chacun être rémunérés, le volume des
taxes et commissions et les délais de
l’opération sont tels que cette convertibilité ressemble à un leurre. Elle est
d’ailleurs «garantie» par la Banque
de France, qui exige en contrepartie de
tous les pays de la zone franc l’ouverture d’un compte d’opérations auprès
du Trésor français, et d’y déposer au
moins 65 % de leurs recettes d’exportations. Tiens donc !
En vérité, les avantages tant vantés de
la zone franc consistent surtout à offrir
un marché captif à quelques hommes
d’affaires français installés en Afrique, et à faciliter les transactions de
ces élites africaines corrompues qui
se rendent régulièrement à Paris pour
y approvisionner leurs comptes bancaires, s’offrir des costumes de grands
couturiers ou y faire leurs courses de
ménage sans avoir à se soucier du taux
de change. Quant aux vrais entrepreneurs français et africains qui désirent

s’établir durablement sur le continent
et y développer des industries dignes
de ce nom, ils se préoccupent plutôt
de la détérioration de la compétitivité
de ces économies, qui est un problème
structurel lorsque la monnaie d’économies aussi faibles est liée à un taux de
change fixe à une monnaie aussi forte
que l’euro. Ce qui intéresse ces vrais
créateurs d’emplois, ce n’est pas tant
le niveau modéré de l’inflation dont
parlent tant les défenseurs de la zone
franc, mais les opportunités d’affaires.
Malheureusement, il semble bien que la
politique monétaire suivie par les pays
d’Afrique noire francophone relève actuellement du masochisme. Quel dommage, quand on sait qu’ils pourraient
tirer des enseignements précieux des
expériences remarquables d’anciens
membres de la zone franc comme la
Tunisie ou le Vietnam.
Célestin Monga
Célestin Monga est économiste camerounais et auteur notamment de Sortir
du piège monétaire (Economica) cosigné avec J.-C. Tchatchouang et L’argent des autres (LGDJ-Montchretien).
Son dernier ouvrage, Un Bantou à
Washington, est paru en 2007 aux Presses Universitaires de France.
1 Cet article est repris de l’étude intitulée «1 FCFA = 0,00154 euro ? Macroéconomie du masochisme», paru dans
l’ouvrage L’avenir de la zone franc
: perspectives africaines, dirigé par
Hakim Ben Hammouda et Moustapha
Kassé, Paris, Karthala, 2001.

Les pays de
la zone franc

Les quatorze pays qui constituent
la zone franc sont :
Le Bénin,
Le Burkina-Faso,
Le Cameroun,
Le Congo-B,
La Côte-d’Ivoire,
Le Gabon,
La Guinée-Bissau,
La Guinée équatoriale,
Le Mali,
Le Niger,
La République centrafricaine,
Le Sénégal,
Le Tchad,
LeTogo

La Françafrique
au cœur
du triangle
«diplomatie,
business et
dictatures»

L

a politique de la France en Afrique a
depuis les années 1960 pour objectif
d’assurer aux entreprises hexagonales un accès aux ressources naturelles du
continent comme le pétrole, l’uranium, les
minerais, le bois, etc.
Avec l’arrivée à la présidence française
de Nicolas Sarkozy nous assistons non
seulement à une perpétuation de cette
politique mais également à son regain,
caractérisée par une défense affichée et
revendiquée des intérêts économiques
français en Afrique: ventes d’armes,
prolifération irresponsable du nucléaire, conquête de nouveaux marchés par
Total, Bolloré, Areva, Bouygues (et
bien d’autres) en Angola, au Soudan,
au Congo, etc.
Le secrétaire d’État à la Coopération,
Alain Joyandet, a ainsi pris les attributs de
son homologue du Commerce extérieur
en se faisant le porte-voix des seuls intérêts français :
«L’implantation des entreprises françaises en Afrique est l’une de mes priorités»
(lejdd.fr le 20 mai 2008), ou encore «On
veut aider les Africains, mais il faut que
cela nous rapporte» (Libération, le 24
juin 2008).
Or, le plus souvent, l’implantation de
grandes entreprises françaises en Afrique est synonyme de corruption, de
pillage des ressources naturelles et de
financement des dictatures.
La diplomatie française renonce ainsi
clairement à la promotion des Droits de
l’homme, de la démocratie et à la lutte
contre la corruption.
C’est ce qu’entend dénoncer Survie à
travers un dossier intitulé DiplomatieBusiness-Dictatures. L’Afrique prise
au piège françafricain, disponible
et téléchargable sur son site Internet
(www.survie.org). Proposant un retour
historique sur la politique économique
de la France en Afrique, ce dossier
décortique les activités des principales entreprises estampillées du « label
Françafrique » comme Total, Rougier,
Bolloré, la BNP, etc. Un dossier qui dévoile la face cachée du business français en Afrique.

No 173 n Octobre 2008 nn Billets d’Afrique et d’ailleurs nnn 11

Salves
France Soudan

La justice ne se marchande pas
En recourant à l’article 16
du statut de la Cour pénale
internationale (CPI), la
France tente de marchander
l’inculpation du président
soudanais Omar Al-Bachir.
Un recul incontestable du
droit pénal international.

A

près les investigations menées
par le procureur de la CPI, Luis
Moreno-Ocampo, sur les crimes
contre l’humanité et les crimes de guerre
imputés à Omar Al-Bachir, les juges de la
première chambre préliminaire de la CPI
étudient l’opportunité de délivrer un mandat d’arrêt à son encontre. La requête du
procureur est accablante : «Les crimes se
poursuivent aujourd’hui encore contre les
habitants du Darfour. M. Al-Bachir exerce
un contrôle absolu sur ses forces qui violent des femmes, mettent en place dans les
camps des conditions propres à détruire
des communautés entières et continuent
de bombarder des écoles». Or, l’Organisation de la conférence islamique, la Ligue
des États arabes et l’Union africaine s’ef-

forcent d’obtenir l’application de l’article 16
afin de suspendre l’enquête visant Al-Bachir
et empêcher des poursuites contre ce dernier.
Le conseil de sécurité (avec une majorité de
9 de ses 15 membres) peut décider d’appliquer cet article permettant la suspension des
procédures pendant 12 mois (renouvelables).
L’argument en faveur de cette suspension,
auquel la France semble adhérer, est que
toute accusation visant le président soudanais
« menacerait le processus de paix en cours
au Soudan ». En réalité, il est bien difficile
de constater qu’un processus de paix soit en
cours, ce sur quoi tous les experts s’accordent.
Ni, d’ailleurs, dans toute la région, où la guerre
entre Khartoum et N’Djaména se poursuit par
rébellions interposées. C’est l’argument avancé, depuis plus de cinq ans, par la communauté
internationale. Sans résultat puisque les crimes
de Khartoum n’ont jamais cessé.
La France, et la Grande-Bretagne, pourtant
initiatrice de la saisine de la CPI par le Conseil
en 2005 ont, le 19 septembre, ouvert la porte
à une éventuelle suspension de la procédure
contre Al-Bachir, sans préciser clairement les
termes de la négociation. «Ce que nous souhaitons, c’est relancer la recherche, par le
dialogue, d’un règlement de paix» a indiqué à
la présidence française. Paris souhaiterait que

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Billets d’Afrique et d’ailleurs
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France sur le continent africain et les jeux troubles de la « Françafrique ».
Au long de ses 12 pages, Billets d’Afrique décortique ainsi les principaux faits de
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12 nnn Billets d’Afrique et d’ailleurs nn Octobre 2008 n No 173

Khartoum «livre à la justice» deux autres responsables (Ahmed Haroun, ministre soudanais
aux Affaires humanitaires, et Ali Kosheib) de
crimes commis au Darfour contre lesquels des
mandats d’arrêt ont été délivrés par la CPI en
2007. Le marché que l’on tenterait de passer
avec Khartoum consisterait à obtenir qu’il
accepte de «livrer à la justice» les criminels
visés (ce qu’il a toujours refusé), puis les juger lui-même. Un marchandage d’un cynisme
inouï quand on connaît le fonctionnement
de la «justice» soudanaise. Ce marché a en
outre un versant bien plus cynique et immoral.
Au mois de juillet dernier, nous apprenions
qu’après 20 ans de gel de ses relations avec
le Soudan le géant pétrolier français Total y
reprenait pied avec l’exploration d’une zone
au sud du pays aussi vaste que la moitié du
Royaume-Uni. Quasi simultanément, Khartoum avait menacé de s’en prendre aux intérêts économiques étrangers en cas de poursuites devant la CPI. La justice ne devrait pas se
marchander au gré des intérêts économiques.
Cela constituerait un recul incontestable, voire
irréversible, du droit pénal international, tout
en donnant à bon nombre de criminels contre
l’humanité, l’assurance que leur impunité est
négociable au gré des intérêts des Nations.
Sharon Courtoux
Bulletin fondé par F.-X. Verschave

Directrice de la publication : Odile
Biyidi Awala.
Directeur de la rédaction : Raphaël De
Benito.
Secrétaire de rédaction : Janine Sfiligoï.
Comité de rédaction : Pierre Caminade,
Sharon Courtoux, Sisulu Mandjou Sory,
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Ils ont participé à ce numéro :
Maurice Fahe, Issa Bâ, Alain Gauthier,
Mayacine Diouf. Célestin Monga
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