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Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines
Anciens numéros disponibles sur http://www.survie-france.org
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Françafrique toujours debout
Quand on se demande quelle différence il y a entre les rapports que l’Angleterre entretient avec ses ex-colonies et ceux de
la France avec les siennes, on peut faire un simple constat. La France a cinq bases militaires en Afrique francophone,
l’Angleterre aucune en Afrique anglophone. Le réseau des cinq bases françaises, Sénégal, Djibouti, Côte d’ivoire, Tchad,
Gabon, est en effet unique en son genre. Le Président Chirac, dans un discours à Dakar, le 3 février 2005, le justifie ainsi :
« Bien sûr, ce dispositif des forces pré-positionnées [euphémisme pour garnisons] n’est concevable qu’avec l’accord bien
évidemment des pays hôtes. [...] Ce dispositif traduit avant tout une volonté, celle de nos partenaires africains, qui entendent
préserver un faisceau d’amitiés et un faisceau d’intérêts communs. » C’est donc la simple volonté des Africains qui oblige la
France à dépenser des centaines de millions d’euros. Il s’agit de préserver les « intérêts communs ». Communs à qui ?
L’actualité en offre une illustration saisissante au Tchad. Pas moins de trois rébellions armées se déploient sur le territoire
tchadien. Les partis politiques et les associations s’unissent pour refuser la reconduction du régime honni de Déby. Contre
cette écrasante majorité, il y a le dictateur, la poignée des troupes qui lui restent... et la France avec son appareil militaire
impressionnant. C’est cela et uniquement cela les « intérêts communs ». Par ailleurs un universitaire, Jacques Marseille pour
ne pas le nommer, nous serine que la France ne gagne rien en Afrique, des journalistes s’évertuent à nous persuader qu’elle a
lâché l’Afrique. Donc c’est pour les beaux yeux du seul Déby que l’armée française joue à la garde présidentielle pour
l’imposer aux Tchadiens qui n’en veulent pas. On nage dans l’absurde.
Essayons quand même de comprendre. Un des premiers gestes de De Gaulle,
de retour au pouvoir en 1958, fut de demander à nos amis et alliés américains de
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retirer leurs bases en France, ainsi que le QG de l’OTAN. C’était une question
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d’indépendance nationale. On ne s’est pas brouillé pour autant avec les
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Américains, qui sont encore, cinquante ans après, nos très grands et très
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puissants amis. Mais pas question d’admettre qu’un État africain en fasse autant
avec la France. Selon une formule célèbre, les Africains ne seraient pas mûrs.
Presque soixante ans après, bizarrement, instruits sans relâche par les leçons
françaises, ils ne sont toujours pas mûrs. Question oiseuse : qui, de l’élève ou
du maître, est un incapable ? On connaît la fine réponse qui a été donnée à cette
question, histoire de rassurer les Français. L’histoire du Tchad est l’illustration
Le Soudan attaque et s’oppose,
la plus lamentable de la tutelle militaire française. Ses neuf millions d’habitants
l’ONU encaisse et ne s’impose pas
n’ont connu, depuis l’indépendance, que la guerre et les tyrannies les plus
Aucune opération importante (au
sanglantes, provoquant des révoltes violentes. Jamais il n’y a eu la moindre
Darfour) ne pourra être entreprise sans
réflexion politique sur le sort de la population, qui, bien loin de recevoir la
une évaluation sur le terrain à laquelle
moindre protection, n’est bonne qu’à subir les exactions des protégés de la
s’oppose encore le gouvernement
France. Il n’y a pas de quoi être fier.
soudanais selon Jean-Marie Ghéhenno,
On se demande comment on peut sortir de cette politique de Gribouille,
Secrétaire général adjoint aux opérations
coûteuse en vies humaines, désastreuse pour l’image de la France dans les
de maintien de la paix de l’ONU. « Nous
esprits, choquante pour les observateurs tant soit peu lucides. Ainsi le
avons besoin maintenant de nous
journaliste Philippe Leymarie écrivait-il voici presque dix ans : « Elle n’avait
consulter
davantage
avec
le
même pas eu le courage de mettre un terme aux pratiques honteuses qui
gouvernement du Soudan pour avancer
faisaient encore, ces dernières années, d’officiers de ses services secrets les
dans nos préparations » a-t-il déclaré le
détenteurs réels du pouvoir exécutif au Tchad, en Centrafrique ou aux
26 avril. Pendant combien de temps la
Comores. ». Il parlait alors des exploits du colonel Jean-Claude Mansion en
communauté internationale est-elle prête
Centrafrique – encore un pays politiquement et économiquement sinistré, en
à poursuivre des consultations avec des
quasi perdition – ou de ceux du trop célèbre Denard aux Comores. Aujourd’hui
criminels afin d’obtenir leur autorisation à
le bien peu diplomate ambassadeur de France au Tchad, Jean-Pierre Berçot,
les empêcher de nuire ?
officier d’active, se permet de stigmatiser publiquement la presse tchadienne et
Le 27 avril, Human Rights Watch
chaperonne avec ostentation Déby. Et, par un hasard fâcheux, c’est un colonel
(HRW) communique : «Le gouvernement
nommé Jean-Luc Mansion qui commande le contingent français au Tchad.
soudanais a lancé une nouvelle offensive
Une mascarade électorale de plus, ce sera une de trop pour le peuple
militaire au Sud Darfour qui place les
tchadien, qui ne veut plus rester sous le joug.
populations civiles sous de graves
menaces ». L’attaque a eu lieu le 24 avril
Odile Tobner
dans une zone tenue par des ./.. (suite p. 3)
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* Au secours le Tchad s’enfonce !
par Rokoulmian Yorongar Le Moiban et Evariste Nodjioutengar Djimasde, le 2 mai 2006
« Peut-on encore sauver le Tchad ? » s’interrogeait feu Ngagbé
Kosnaye dans son livre paru en janvier 1984 chez Karthala. Neuf mois
après, en sa qualité de chef d’état major général des armées sous le
régime d’Hissène Habré, Idriss Deby mettra le feu au sud du pays : c’était
le septembre noir, carnage sans précédent dont se souviennent les
tchadiens de tout bord. Le 1er avril 1989 avec ses cousins et complices
Hassan Djamous et Brahim Itno, Idriss Deby Itno tente de mettre fin au
règne dictatorial de Hissène Habré. L’action du 1er avril va échouer, et
des trois chefs, seul Idriss Deby Itno réussi à atteindre le Darfour
soudanais. Le premier décembre 1990 lorsque Idriss Déby Itno, à la tête
d'
une colonne hétéroclite, avec la bénédiction de la France de même que
l’appui logistique du Soudan et de la Libye s'
empare du pouvoir en
chassant Hissène Habré ; nombreux sont les Tchadiens qui ont cru, avec
ce changement, en l'
instauration d'
une paix durable.
En effet l'
homme fort du 1er décembre s'
empresse de donner des
gages de bonne volonté à la communauté internationale, de même qu'
à
la population toute entière en proclamant haut et fort qu'
il n'
apportait "ni
or ni argent mais la liberté", comme pour se racheter des atrocités
commises sous le règne d’Hissène Habré d’une part et rassurer d’autre
part, ses compatriotes comme Ngagbé Kosnaye Michel, que le Tchad
peut encore être sauvé.
Cependant, force est de constater 16 ans après que Mr Idriss Déby
Itno, n'
a tenu aucune de ses promesses. Il n’y a certes ni or, ni argent,
moins encore la liberté et la démocratie – deux valeurs pour lesquelles,
semble-t-il, il a été obligé à prendre les armes. N’est-ce pas que la devise
de son Mouvement Patriotique du Salut (MPS), est « Mourir pour le
salut » ? Mais de quel salut s’agit-il. Seize après la prise du pouvoir par le
MPS, le Tchad est loin de sortir du cercle vicieux de la violence, de
l’insécurité, de la corruption, de l’injustice, bref de la mauvaise
gouvernance endémique, avec un clan qui s’accapare toutes les
richesses du pays, laissant l’écrasante majorité de la population croupir
dans la pauvreté – que disons-nous –, dans la misère la plus totale. Idriss
Deby Itno seize ans après : quel bilan et que peut-on attendre de cet
homme qui, malgré l’opposition des partis politiques, de la société civile
et de certains partenaires extérieurs, s’obstine à briguer un troisième
mandat – avec la bénédiction de la France – ?
Le seul élément qu’on pourrait mettre à son actif est l’effectivité de
l’exploitation du pétrole tchadien. Là aussi, l’actif n’est pas exempt de
critique. Négociés par des amateurs véreux et pour la plupart proches du
clan, le pétrole tchadien a été selon plusieurs observateurs bradés. Pire :
des 399 millions de dollars généréspar la vente de 134 millions de barils
(jusqu’au 31 décembre 2005, d’après la Banque Mondiale), plus de la
moitié s’est volatilisée, pour ne pas dire a été utilisée pour l’achat des
armes, alors que cet argent devrait être employé dans les secteurs
prioritaires de développement. Pour justifier cette violation des accords
signés avec la banque mondiale, Idriss Deby Itno disait à qui veut
l’entendre « qui veut la paix prépare la guerre ».
Et le passif est bien lourd. De la Conférence Nationale Souveraine ( ?)
jusqu’au référendum portant modification de la Constitution, en passant
par les accords de paix, les états généraux de l’éducation, de la justice,
et de l’armée, des grands rendez-vous que les tchadiens se sont donnés
sous le régime de Idriss Deby Itno, n’ont été que des moments d’échecs,
de déceptions et des dépenses.
Que peut-on attendre d’une assise dès lors que le choix des
participants doit répondre aux critères posés par le Prince et que les
résultats des travaux doivent être soumis à son approbation ? Des
accords de paix on en garde que des mauvais souvenirs. Abbas Koty,
Loaukein Bardé, Ketté Nodji Moise et bien d’autres qui ont osé prendre la
main tendue du Président « démocratiquement élu », ne sont plus de ce
monde.
Idriss Deby Itno s'
était engagé à remettre l'
administration en marche et
assurer la bonne gouvernance avec la fameuse formule « la kermesse du
désordre est terminée », le 08 aout 2001, lors de son investiture. Là
encore nous devons déchanter. L'
administration est gangrénée
d'
analphabètes jusqu'
aux plus hautes sphères de l'
Etat. La corruption
s’est généralisée, la douane est sous la coupe réglée de la famille Itno et
le trésor public confondu aux comptes du chef de l'
Etat. Ce ne sont pas
les différents ministres de l'
économie et des finances depuis 16 ans qui
démentirons.
L'
éducation nationale et supérieure redéfini par Tom Erdimi reflètent
également tous les maux de la société. Au Tchad on forme des
enseignants, médecins, administrateurs, juristes etc. au prorata du bon
vouloir de ceux qui nous gouvernent, les listes des admissions aux
concours sont préétablis à la Présidence où l'
on place les membres de la
famille, puis vient le tour de ceux qui gravitent autour du président ainsi
de suite, finalement il ne reste que les miettes pour la grande majorité,
pauvre, studieuse et silencieuse.
L'
armée n'
est nationale que de nom. Elle est en réalité une armée
clanique au seul service du prince. Elle forme une pyramide renversée ou
il y a plus d'
officiers supérieurs que d’hommes de rang afin de
récompenser les cousins et autres sous-fifres.
La justice, pierre angulaire d’une société démocratique et gage de
l’Etat de droit, chancèle au point qu’on parle de la « balance qui
balance ». Certains magistrats sont choisis en fonction de leur
appartenance politique, d’autres menacés ou confrontés aux réalités
quotidiennes cèdent facilement à la corruption. Le premier d’entre eux,
Idriss Deby Itno lui-même, s’est déclaré peiné par la situation lors des
états généraux de la justice. Et pourtant, devrait lui répliquer le président
du Syndicat des magistrats, Monsieur Abdoulaye Cheick, vous avez «
distribué des billets des banques et des véhicules aux magistrats de la
Cour d’appel de Ndjaména, pour valider les élections de 1996 ». Que
peut espérer le citoyen lambda d’une telle justice ?
Au Tchad les consultations électorales se suivent et se ressemblent au
gré des tripatouillages constitutionnels de même qu'
à la volonté d'
Idriss
Deby Itno de s'
accrocher coûte que coûte et vaille que vaille à la tête de
l'
état ad vitae aeternam. Il déclare à Jaques Chirac, en visite de travail à
Ndjaména en septembre 2002, la main sur le cœur, de respecter la
Constitution en ne se présentant pas aux prochaines échéances. Trois
ans plus tard il change d'
avis et imite la plupart de ses pairs de la
Francafrique en la révisant. Là aussi, la bénédiction de la France n’a pas
fait défaut.
En effet présente au Tchad depuis plusieurs décennies la France, pour
ses intérêts géostratégiques, n’a cessé d’apporter son soutien
diplomatique, militaire et politique au régime d’Idriss Déby Itno.
Le Tchad, pour les anciens de la Coloniale et de certain milieu
gaulliste, représente le point de départ de la fameuse division Leclerc qui
s’illustra fort bien durant la libération de la France. Ils considèrent le
Tchad comme une ligne Maginot censée empêcher ces anciennes
colonies du centre et de l’ouest africain de tomber sous le joug américain,
voir arabo-islamiste. C’est dire que l’intervention militaire française au
Tchad ne date pas d’aujourd’hui. En effet, l’accord de coopération
militaire entre le Tchad et la France, signé en 1976, permet à la France
de disposer d’une importante base militaire à Ndjaména. On compte à
nos jours environ 1200 soldats français. L’apport de cette présence
militaire a été déterminant dans l’échec du coup de force des rebelles du
FUC du 13 avril dernier.
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Le dialogue doit s’imposer au Tchad !
Appel du Comité de Suivi de l’Appel à la Paix et à la Réconciliation
(CSAPR), le 11 avril 2006
Le [...] CSAPR, réseau des associations de la société civile tchadienne
(ADH, Syndicat, ONG de développement, Association de jeunes, de
femmes, réseau des Commissions Justices et paix) réuni ce jour 11 Avril
2006 à NDjaména :
– Constate que la situation politique se dégrade fortement.
– Regrette le refus catégorique du pouvoir de permettre la mise en
place du dialogue national tel que proposé par la société civile
– Réaffirme son analyse selon laquelle ni les élections dans les
conditions actuelles ni un coup de force militaire ne peut ramener la paix
au Tchad.
Par conséquent, le CSAPR :
– Appelle tous les belligérants à observer un cessez le feu immédiat sur
l’ensemble du territoire national.
– Appelle tous les acteurs politiques sans exclusive à s’engager sans
délais dans une négociation politique pour déterminer les conditions d’un
processus de transition pacifique au Tchad.
– Met en garde contre toutes manœuvres de nature à nouer des
alliances opportunistes ou contre nature qui compromettraient la
recherche de la paix.
– Met en garde les belligérants contre tous actes de violence dirigés
contre les populations civiles.
– Demande à la communauté internationale de soutenir politiquement la
démarche de paix proposée par le CSAPR et de s’engager aux cotés des
populations pour une paix véritable et globale, gage d’un développement
durable.
Le CSAPR rappelle son engagement et son rôle de médiateur pour la
réalisation de ce dialogue national.
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Tchad : Appel au président de la République française
lancé par ACAT-France, AEDH, Agir Ici, CCFD et Survie, le 26/04
Monsieur le Président de la République,
Les développements de la situation au Tchad sont d’une extrême
gravité et suscitent notre plus vive inquiétude pour les populations de ce
pays. C’est en concertation étroite avec les associations tchadiennes que
nous nous adressons à vous dans l’urgence.
Les raisons de cette crise sont multiples [...]La France apparaît
aujourd’hui comme le dernier soutien de ce régime.
1- Nous pensons que la politique française pour garantir la stabilité du
Tchad et de la sous-région par le soutien au régime de Déby est un
échec. Nous pensons également que la stratégie française de sortie de
crise, basée sur la réélection (inévitablement frauduleuse) du Président
Déby suivie d’un dialogue politique incertain exacerbera en fait les
tensions et violences politiques dans ce pays. Le remplacement de Déby
par un autre seigneur de guerre serait également une stratégie
inopérante.
2- Nous dénonçons donc l’appui politique inconditionnel de la France au
régime de Déby, qui s’est caractérisé ces derniers jours par un soutien de
l’armée française -très coûteux pour les contribuables français déterminant dans le maintien au pouvoir du clan présidentiel. De même,
nous dénonçons toute tentative de prise de pouvoir par les armes au Tchad.
3- Nous vous demandons instamment d’abandonner cette politique
dangereuse pour les populations tchadiennes comme pour nos
concitoyens français vivant sur place au profit d’une véritable démarche
de soutien à la paix et à la démocratie telle que le proposent les
organisations de la société civile tchadienne : cessez le feu, protection
des populations civiles, mise en place d’une transition politique, dialogue
national pour une réconciliation, et enfin des élections libres et
transparentes. Le dispositif Epervier pourrait assurer la sécurisation d’un
tel processus au Tchad, dans le cadre d’un mandat précis de la
communauté internationale et en présence d’observateurs indépendants,
dans l’attente d’une force internationale de maintien de la paix.
4- Nous souhaitons aussi que vous agissiez auprès de l’Union
européenne afin que celle-ci s’engage dans cette option politique, afin de
rompre avec une logique strictement franco-tchadienne, qui plus est,
développée hors de tout contrôle législatif.
5- Nous demandons par ailleurs qu’un débat parlementaire ait lieu dès
que possible sur la politique française au Tchad. En 1998, le Parlement
avait clairement fait la proposition d’être associé pour tout engagement
extérieur des forces françaises. L’implication des services de
renseignement français et de l’armée française dans le conflit tchadien
justifient amplement cette demande.
Dans l’espoir que vous entendiez notre appel, nous vous prions [...]
'3
Il convient de rappeler qu’en 1990, la France n’avait pas
juger utile de répondre aux sollicitations d’Hissène Habré
quant à l’application de ces accords afin de repousser le rebelle qu’était à
l’époque Idriss Déby Itno. Deux poids, deux mesures.
Fort de ce soutien de la France, Idriss Deby Itno prétend s’ériger en
véritable parrain de la sous-région et joue au pyromane chez ses voisins.
Après l’envoie de troupes au Rwanda (opération Turquoise) et en
République démocratique du Congo, il s’est illustré au Congo aux cotés
de Denis Sassou Nguesso en 1997, chasse Ange Félix Patassé et
installe à sa place François Bozizé à la tête de l’Etat centrafricain en
2003 avant de se retourner contre son grand voisin le Soudan. Là, il a dû
faire face à une farouche résistance. La crise actuelle que traverse le
Darfour avec ses milliers de morts, déplacés et refugiés, trouve en partie
ses sources à la présidence de la république à Ndjaména.
Il convient de rappeler que c’est du même Darfour soudanais, qu’Idriss
Déby Itno a entamé sa marche sur Ndjaména en 1990, qu’est venu la
tempête qui a failli l’emporter.
Aujourd’hui, les adversaires d’Idriss Deby Itno ne sont plus ces fidèles
insatisfaits du partage du gâteau tels que Tom et Timane Erdimi, l’ancien
ambassadeur du Tchad aux Etats-Unis Soubiane Hassaballah alias
Bavure, ni même ses quatre adversaires choisis pour l’accompagner à
l’élection le 03 mai 2006 (Kassiré Koumakoye, Albert Pahimi Padake,
Mahamat Abdoulaye et Ibrahim Koulamallah, tous membres ou ayant des
représentants dans l’actuel gouvernement), mais, le peuple Tchadien
dans son ensemble. Ces millions d’hommes et de femmes violées,
meurtri, trahis, affamés, révoltés, mais dociles, qui se résignent à suivre
le mot d’ordre de la société civile en boycottant l’élection présidentielle.
En effet, contrairement aux usages, la campagne n’a suscité aucun
engouement, l’insécurité est tel dans le pays que les différents candidats
à l’élection présidentielle, y compris Idriss Déby Itno ne s’aventurent pas
en dehors de la capitale.
En toute évidence, le décor est planté pour un règne sans fin d’Idriss
Deby Itno. L’appel à un dialogue de tous les Tchadiens lancés par la
société civile et repris par la plupart des acteurs politiques de même
qu’une partie de la communauté internationale semble inaudible aux
oreilles de Déby et de la France. Aujourd’hui plus que jamais le Tchad est
dans un bourbier et s’enfonce davantage. Peut-on encore le sauver ? La
question est plus qu’actuelle. Les Tchadiens et toute la communauté
internationale doivent se mobiliser pour éviter une explosion de la sousrégion comparable à la crise des Grands Lacs. En tout cas, nous avons
des raisons évidentes de nous inquiéter, sans être pessimistes. Il
appartient donc à la France présente au Tchad depuis plusieurs
décennies de revoir sa politique et d’œuvrer pour une paix durable dans
ce pays qui, pour mémoire est l’un des premiers à répondre présent à
l’appel du 18 juin. Nous nous souvenons encore du serment de Koufra.
$
./.. groupes en rébellion contre Khartoum.
Elle a été « manifestement planifié
plusieurs mois à l’avance par les
autorités soudanaises en coordination
avec les milices » selon HRW, qui en
fournit l’explication. L’attaque a eu lieu
une semaine avant la date limite fixée
par l’Union Africaine (UA) pour la
conclusion d’un accord de paix (en cours
de négociation à Abuja) entre Khartoum
et les rébellions du Darfour. Elle vise
l’extension du territoire tenu par les
troupes gouvernementales et les milices
avant un éventuel cesser le feu. « Cette
nouvelle attaque des populations civiles
par Khartoum illustre l’urgence avec
laquelle le Conseil de Sécurité doit agir
pour l’installation d’une force onusienne
de protection du Darfour » poursuit
HRW. En effet ! Il est d’autant plus
consternant d’entendre le secrétariat aux
opérations du maintien de la paix de
l’ONU affirmer qu’il faudrait « 6 à 9 mois
pour déployer pleinement une opération
de cette ampleur et de cette
complexité ». D’autant plus consternant
encore qu’il convient d’étendre cette
force au Tchad où il faut sécuriser le
dialogue national en faveur de la paix et
de la réconciliation qu’entend initier la
société
civile,
puis
l’organisation
d’élections libres et transparentes que
celle-ci réclame. Rien n’empêche d’aller
vite en besogne si ce n’est la réticence à
faire ce qui s’impose.
Le 25 avril, le Conseil de sécurité a
voté une résolution soumettant 4
individus impliqués dans le conflit à des
sanctions visant à les empêcher de
voyager et à geler leurs avoirs. Il s’agit
de deux commandants rebelles, un chef
de la milice Janjaweed, et un ancien
officier de l’armée gouvernementale.
Aucune de ces personnes n’est un
responsable de haut niveau parmi ceux
qui se sont rendus coupables de
l’organisation des pires crimes et abus
qui endeuillent le Darfour depuis 3 ans.
Aucune des autorités soudanaises
lourdement impliquées n’est visée. La
Chine, la Russie et le Qatar se sont
abstenus lors du vote de la résolution,
arguant que les sanctions pourraient
interférer dans les négociations d’Abuja.
N’importe quelle mère de famille pourrait
leur dire qu’un enfant qui fait des bêtises
sans recevoir de réprimandé en fera de
plus graves à brève échéance. Délais
coupables
et
impunité
organisée
continuent de faire leur œuvre. [Sharon
Courtoux]
Congo-Brazza.
Détention arbitraire des militants
Christian Mounzeo et Brice Mackosso
Président depuis janvier 2006 de
l'
Union Africaine, le dictateur congolais
Sassou N'
Guesso voit son image
régulièrement ternie par des accusations
de violations des droits de l'
homme et de
détournement massif de la manne
pétrolière. Devant des journalistes
évoquant ouvertement devant lui le
degré de corruption de son régime, il
annonçait il y a peu le lancement d'
une
vaste offensive anti-corruption. Le
cynisme du régime Sassou n'
ayant pas
de bornes, les premières cibles ont été
ceux-là même par qui les principales
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accusations de détournement et de
violations des droits qui handicapent le
régime sont arrivées ces dernières
années.
Christian Mounzeo, président de la
Rencontre pour la Paix et la Défense des
Droits
de
l`Homme
(RPDH)
et
Coordonnateur de la Coalition Africaine
pour la transparence dans la gestion des
ressources
pétrolières
en
Afrique
« Publiez ce que Vous Payez », et
l`Abbé Brice Mackosso, secrétaire
permanent de la commission épiscopale
Justice et Paix, ont été arrêtés à PointeNoire au Congo le 6 avril 2006.
Interrogés au commissariat central de
Police puis au commissariat du Port de
Pointe-Noire, ils ont ensuite été
incarcérés à la maison d`arrêt de PointeNoire où ils se trouvaient encore le 25
avril. La Police a perquisitionné, sans
mandat et hors de leur présence, les
domiciles des deux hommes et y a saisi
des documents relatifs au « Plaidoyer
pour une gestion plus transparente des
revenus pétroliers », la mobilisation qui
est à l'
origine de la diffusion de la
campagne « Publiez ce que vous
Payez! » en Afrique, où une dizaine de
plate-formes
nationales
ont
été
constituées, inquiétant sérieusement les
pouvoirs en place. Cette perquisition n’a
fait l’objet d’aucun procès verbal, et les
documents saisis n’ont pas été mis sous
scellés ce qui peut faire craindre
l’adjonction de fausses preuves.
Au Congo, Christian Mounzeo et Brice
Mackosso incarnent les mobilisations de
la société civile pour une répartition plus
équitable des revenus du pétrole, qui fait
l'
objet depuis 40 ans d'
un détournement
massif opéré en connivence entre la
société pétrolière Elf (aujourd'
hui Total)
et les chefs d'
Etat « aux ordres » qui se
sont succédés à la tête de l'
Etat
congolais depuis les « indépendances ».
Bien connu des militants
anti
Françafrique,
Christian
Mounzeo
participait en février 2003 à l'
Autre
Sommet pour l'
Afrique, organisé à l'
Hôtel
de Ville de Paris par Survie et Agir Ici, en
marge du sommet des chefs d'
Etat
franco-africains. Quelques mois plus tard
Brice Mackosso intervenait à son tour au
Sommet
pour
un
Autre
Monde
d'
Annemasse, lors d'
une conférence sur
la
responsabilité
sociale
et
environnementale des entreprises. Cette
visibilité n'
est pas pour plaire au pouvoir
congolais. En décembre 2005, le ministre
des Finances et le conseiller spécial à la
jeunesse de Sassou avaient déjà proféré
des menaces à l'
encontre des deux
hommes et, au delà, à la coalition
« Publiez ce que vous payez! » qui
venait de dévoiler l'
existence de sociétés
écrans pour détourner les revenus du
pétrole.
°
Le prétexte trouvé pour se débarrasser
des deux hommes est la plainte pour
détournement de fonds d’un ancien
responsable de la RPDH. Derrière le
procureur du TGI de Pointe-Noire on
devine la main du directeur général de la
police, le général Ndenguet. C’est ce
fameux général Ndenguet qui, lors d’un
séjour en France, fut interrogé par un
juge d’instruction à Meaux, dans
l’enquête ouverte à la suite des plaintes
de familles des disparus du Beach de
Brazzaville, mis sous mandat de dépôt et
libéré dans la nuit même sur intervention
du ministre de l’Intérieur Dominique de
Villepin à la demande de Denis Sassou
Nguesso. Rappelons que Christian
Mounzeo a été Secrétaire Général de
l`Observatoire Congolais des Droits de
l`Homme. Comme tel c’est lui qui a alerté
l’opinion dans l’affaire des disparus du
Beach.
On peut aussi penser qu'au moment
où se met en place un processus de
certification des bois coupés en Afrique
centrale, qui est loin d’être satisfaisant,
certains ont tout intérêt à faire taire les
rares citoyens qui ont le courage de
dénoncer le pillage des ressources.
La machination et les violations du
droit sont patentes dans l’arrestation de
ces deux défenseurs des droits de
l’homme et de l’environnement. Dans le
monde entier un vaste mouvement de
solidarité s'
est mis en place pour
demander la libération des deux
hommes, emmené par tous les relais
nationaux de la campagne « Publiez ce
que vous payez! » (du Canada à
l'
Azerbaiîdjan) mais aussi par des
représentants des épiscopats français,
américains et congolais. Le 24 avril, la
Banque Mondiale se disait également
préoccupée par la situation.
Nous demandons à notre tour au
Président de la République M. Chirac et
au premier ministre M. de Villepin de
faire pression sur leur ami Denis Sassou
Nguesso pour qu’il fasse en sorte que
Christian Mounzéo et Brice Mackosso
recouvrent immédiatement leur liberté et
que leur sécurité soit assurée. [Fabrice
Tarrit]
Dernières nouvelles de Brazzaville
Nos deux amis Brice Mackosso et
Christian Mounzeo, animateurs de
Publiez Ce Que Vous payez au Congo
Brazzaville, incarcérés depuis le 7 avril,
ont été provisoirement libérés vendredi
28 avril... Comme savent le faire toutes
les dictatures qui sont pris la main dans
les tripatouillages juridiques :
– libération de nuit à 22h30,
– les levées d’écrou ne font pas foi,
'
tout ce monde se déplace
au domicile du procureur adjoint à 22h00
qui de visu confirme la décision.
La peur a changé de camp.
Continuons
la
pression
sur
les
démocratures... [Benjamin MOUTSILA
(FCD)]
Un film exemplaire
En 2004, sort un film documentaire de
Hubert Sauper, intitulé Le cauchemar de
Darwin. L’exposé est saisissant et le film
reçoit diverses récompenses, dont, en
septembre 2004, un prix à la Mostra de
Venise, il est soutenu par le CADTM.
Diffusé en France depuis mars 2005, il
est salué par la critique 1 et vu par
plusieurs centaines de milliers de
spectateurs. Que raconte ce film ?
D’abord un désastre écologique bien
réel. L’introduction, dans les années
soixante, de la perche du Nil, redoutable
prédateur, dans le lac Victoria, a fait
disparaître plusieurs centaines d’espèces
de la faune de ce lac, la plus grande
réserve d’eau douce d’Afrique, menacée
par ailleurs d’assèchement : le niveau
des eaux baisse en effet rapidement et
cela pourrait faire l’objet d’un autre film.
La commercialisation de ces poissons,
sous forme de surgelés à destination de
l’Europe,
a
créé
une
activité
d’exploitation de la main-d’œuvre
misérable. Les avions partent chargés de
paquets de poissons et reviennent avec
des cargaisons clandestines d’armes qui
alimentent les conflits dans l’Afrique des
Grands Lacs et au-delà. Le schéma est
d’une éloquence terrible et il a produit
son effet en termes de prise de
conscience du rapport entretenu avec
l’Afrique par les pays riches. Cela n’a,
bien sûr, pas plu à tout le monde.
En décembre 2005, un obscur
François Garçon, professeur d’histoire du
cinéma à Paris I, se fend de trente
pages, publiées dans Les Temps
Modernes (n° 635-636) – mazette –, pour
dénoncer le « piège mystificateur » que
constituerait, selon lui, ce film, qui « rend
l’Occidental responsable de la plupart
des misères de l’Afrique ». Quelle idée
aussi saugrenue qu’intolérable en effet !
Sartre n’avait rien compris. La presse
2
en
tête,
moutonnière,
Libération
découvrant son erreur et quel serpent
elle avait nourri, fait chorus bruyamment.
Sauf que le piège n’est pas là où on croit,
mais bien dans les sophismes du
3
Garçon . On n’exporte que 30 % de la
pêche, dit-il. En effet, c’est exactement la
partie comestible du poisson, une fois
enlevées les carcasses, les entrailles et
les arêtes, qui restent aux habitants pour
les nourrir et empuantir leur habitat.
’$
$. 0
’
°
Un an après les violences meurtrières d’avril 2005, l’impunité reste totale au Togo
Communiqué de : ACAT-France, Amnesty International, AEDH, Franciscans International,
FIACAT, FIDH, OMCT, Survie, le 26/04
Il y a un an, le 26 avril 2005, Faure Gnassingbé, était élu président de la République du Togo, à la
suite de l’élection présidentielle entachée d’irrégularités et de violences, ayant causé la mort de
centaines de personnes, pour la plupart des civils non armés.
Ces exactions ont été rendues possibles par une impunité totale qui dure depuis plus de trente
ans. Tant qu’il n’aura pas été mis un terme à cette impunité et au non respect de l’état de droit,
aucune solution politique et pacifique durable ne pourra être trouvée au Togo.
Or, en dépit de recommandations formulées par les Nations unies et des ONG de défense des
droits humains, aucune mesure n’a été prise, à ce jour, pour identifier et traduire en justice les
auteurs de ces violences. En particulier, les membres des forces de sécurité et des milices qui se
sont rendus responsables de ces actes et notamment d’exécutions extrajudiciaires et d’actes de
torture n’ont pas été sanctionnés.
Dans un rapport publié en août 2005, une mission des Nations unies a dénoncé "l’existence d’une
stratégie de la répression" en soulignant l’implication des forces de sécurité et des milices dans ces
exactions. Ce rapport recommandait :
– l’établissement d’un programme de vérité, justice et réconciliation ;
– la réorganisation de l’ensemble du système judiciaire ;
– l’envoi d’une mission de haut niveau (ONU/CEDEAO) pour souligner la centralité de la question
des droits de l’Homme dans la crise togolaise ;
– la réforme en profondeur de l’armée pour en faire une armée républicaine et apolitique.
Or, les réformes nécessaires à la mise en œuvre d’un état de droit, notamment la mise en place
du programme de vérité, justice et réconciliation et la réforme de l’armée, recommandées par les
Nations unies, n’ont pas été engagées.
La volonté affichée par le gouvernement togolais de mettre en place un programme de
réconciliation n’a abouti à aucune mesure concrète visant à rendre justice aux victimes des
exactions commises en 2005. Bien au contraire, en mars 2006, le Premier ministre togolais Edem
Kodjo annonçait qu’il avait "instruit fermement" les autorités policières et judiciaires "d’abandonner
instamment toutes poursuites diligentées ou à diligenter à l’encontre de toutes personnes
présumées auteurs d’infractions ou de délits étroitement liés à l’élection" à l’exception des
personnes soupçonnées d’avoir commis de "crimes de sang".
Quelques jours plus tard, la presse faisait état de la promotion de deux hauts responsables de
l’armée togolaises soupçonnés d’être responsables à plusieurs reprises dans le passé de violations
des droits humains.
La communauté internationale se doit de poursuivre ses efforts afin que le gouvernement togolais
respecte ses engagements et assure une réparation pour les victimes d’exactions et la mise en
place d’un réel état de droit.
Cette industrie, dont l’installation a été
subventionnée
par
l’aide
au
développement, a fourni, dit-il, des
emplois. Certes, mais, pour ces emplois
de misère, elle a tué l’emploi agricole
traditionnel. Quelques profiteurs se sont
construit de riches demeures, les
bidonvilles ont proliféré ainsi que la
prostitution et le Sida. Mais nous
mangeons des filets de perche surgelés
à des prix défiant toute concurrence. Et
c’est très exactement le seul intérêt de
cette opération.
Cette polémique, née et alimentée
uniquement en France, a permis
quelques découvertes : d’abord sur le
curriculum de ce François Garçon qui,
avant de pontifier en chaire sur ses vieux
jours, a surtout travaillé dans le business
des médias, attaché de direction chez
Havas, conseiller financier de TF1,
directeur
de
société
d’assurance
cinématographique, ce qui en fait,
comme de juste, un spécialiste du
bonheur de l’Afrique. Tandis que Hubert
Sauper, lui a déjà à son actif quelques
documentaires
courageux
et
dérangeants : Kisangani diary (1998), sur
les camps de réfugiés au Congo, Seules
avec nos histoires (2000), sur les
violences faites au femmes – non, non,
pas en Afrique du Sud – révélant que
chaque semaine, en France, deux
femmes sont assassinées par leur
partenaire. Quel manque de goût
vraiment ! Jusqu’où ira-t-il si on le laisse
faire ?
Bien plus, dans les accusations
4
formulées à l’encontre
virulentes
d’Hubert Sauper, se dévoile la plus
comique des indignations. Vraiment
François Garçon découvre enfin, chez
Sauper, des images qui mentent, lui qui
est, paraît-il, un professionnel de l’audiovisuel ? Un simple observateur curieux
ou connaisseur en découvre chaque jour
du matin au soir. Exactement les mêmes
plans de gorilles dépecés se trouvent
dans un documentaire sur la forêt
camerounaise et dans un autre sur la
protection de l’espèce en Ouganda, sans
choquer personne. Il est vrai qu’il s’agit
de stigmatiser ces salauds d’Africains qui
tuent les gorilles. Il y a quelques années
une émission de Claude Sérillon,
Géopolis, sur le Cameroun fit preuve
d’une énorme objectivité, par rapport aux
habitudes de la télé française, en
montant soixante secondes de parole
d’un opposant sur les soixante minutes
'4
de complaisance envers le
régime en place, au demeurant plus
désastreux encore que la perche du Nil,
toujours sans choquer personne. Or, au
Cameroun, on pourrait faire plusieurs
films comme celui de Sauper, qui est audessous de la réalité. Mais François
Garçon, qui a avalisé, depuis des
décennies qu’il sévit dans l’audio-visuel,
une propagande éhontée dans tout ce
qu’a fait la télé française sur l’Afrique, a
attendu un âge avancé et le film de
Sauper pour s’indigner en trente pages
dans Les Temps Modernes sur le
« piège mystificateur » d’images enfin
honnêtes. Qu’on nous permette de rire
de ce grotesque. En réalité, dans le
mensonge généralisé, seule la vérité
offense. [OT]
1. À travers le scandale de la perche du Nil,
un documentaire effarant sur les rapports
Nord-Sud,
Pierre
Murat,
Télérama,
05/03/2005.
2. Un historien dénonce les manipulations du
réalisateur Sauper, Didier Péron, 18/02.
3. Voir Un vrai cauchemar ? Jean-Luc
Porquet, Le canard enchaîné,19/04.
4. Documentaire, documenteur.
Chiens de garde
Alors que les marchands de canons
possèdent déjà la quasi-totalité de la
presse française, Bolloré tente à son tour
de s’y creuser une niche. Orientant une
part de ses investissements vers
l’audiovisuel depuis 2001, il s’intéresse
maintenant à la presse écrite. Après
avoir tenté de s’introduire dans le capital
du journal Libération « car c’est un
journal indépendant et nous le sommes
aussi » [Bolloré, AFP, 10/03], Bolloré a
finalement décidé de lancer un journal
gratuit à partir de septembre prochain,
concurrençant les projets identiques du
Monde et du Figaro. Dans une interview
au journal ivoirien Fraternité Matin
[03/04], M. Roussin, vice-président et
administrateur de Bolloré, s’expliquait
sans fard sur l’intérêt de posséder des
médias : « Le groupe vient d’ailleurs de
créer une télévision dans la TNT qui
s’appelle Direct 8. Tout cela répond à
une stratégie coordonnée et cohérente
pour avoir un pôle de communication qui
contribuera à assurer une meilleure
communication du groupe. » Au moins
les choses sont claires ! Une conception
du journalisme indépendant sans doute
largement
partagée
par
Arcadi
Gaydamak, soucieux de son image de
marque et de ses soucis avec la justice
française, au point d’essayer, sans
succès pour le moment, de s’emparer de
France Soir. [VS]
’$
$. 0
’
°
Bon point
– Le Comité des droits de l’Homme de
l’ONU vient enfin de donner raison à la
veuve de Thomas Sankara et à ses
enfants en reconnaissant que le régime
de Blaise Compaoré avait violé le Pacte
international relatif aux droits civils et
politiques par « le refus de mener une
enquête sur la mort de Thomas Sankara,
$ %
"
la non-reconnaissance officielle du lieu
de sa dépouille et la non-rectification de
l’acte de décès [qui conclue à une mort
naturelle…] » et que ces faits « constituent
un traitement inhumain à l’égard de Mme
Sankara et ses fils ». Le verdict ajoute
que « le fait que la mort de Thomas
Sankara
puisse
être
faussement
attribuée à des causes autres que celles
'
qui
ont
causé
son
assassinat, mine sa réputation et
dégrade le sens de sa vie ». Ne
manquent plus que la désignation
explicite
de
l’assassin
et
des
commanditaires...
(Achevé le 02/05/2006)
5
Génocide Tutsi
Le Monde, La France aurait pratiqué une évacuation "sélective"
au Rwanda, Stéphanie Maupas, 07/04 : « Dans les deux camps
[camp génocidaire et camp du FPR], refusant toute négociation, les
dirigeants vont conduire à leur terme leurs objectifs de guerre,
considérant les victimes des massacres et du génocide comme
quantité négligeable. »
[Pas une commémoration du génocide au Rwanda sans une obscénité
dans le journal Le Monde ? Telle semble être, d’année en année, le défi
relevé par le « respectable » quotidien. Après un article tellement pauvre
en informations sur le rôle de la France qu’il semble n’avoir d’autre
fonction que de faire diversion, la phrase de conclusion est un véritable
condensé des thèmes éculés véhiculés par des milieux que l’on ne
connaît que trop bien. On peut sans doute, à l’instar du général Dallaire,
reprocher au FPR de n’avoir pas progressé militairement plus
rapidement, pour mettre fin plus tôt au génocide. Mais lui reprocher de
n’avoir pas cherché de compromis (lequel ?) avec les génocidaires
pendant le génocide, et le renvoyer dos à dos avec ces derniers, relève
d’une bien étrange logique. Elle pouvait faire illusion au moment des faits,
quand le génocide était dissimulé par les médias derrière le conflit armé.
Mais persister douze ans après à mettre au même niveau les deux
phénomènes est une grave banalisation du génocide. Contrairement à ce
que prétend ainsi Le Monde, les victimes « des massacres et du
génocide » n’étaient pas « quantité négligeable » pour les instigateurs et
les exécutants de la solution finale. De même que pendant la seconde
Guerre mondiale les convois destinés aux camps d’extermination avaient
priorité sur les transports militaires, de même pendant le génocide des
Tutsi la logique de l’extermination l’a emporté sur la logique guerrière.
Une pause dans le conflit militaire, loin de mettre fin au génocide, ne
pouvait qu’être exploitée par les génocidaires pour parfaire leur sinistre
besogne, ce qu’a tristement confirmé l’opération Turquoise menée par la
France.
Au sujet du Monde, signalons par ailleurs que J.M. Colombani, J. Isnard
et Le Monde SA viennent d’être à nouveau déboutés en appel, après la
cassation du précédent jugement d’appel en 2004, pour le procès intenté
à J.P. Gouteux, auteur de Un génocide secret d’État (Éditions sociales
1998). Ils considéraient diffamatoire la démonstration de l’auteur visant à
prouver qu’ils avaient jouer le rôle d’ « honorables correspondants » des
services secrets en relayant complaisamment leur propagande pendant
le génocide. Le jugement en appel réaffirme que « l’enquête est
sérieuse » et confirmée par « la lecture du livre de Claude SILBERZAHN,
ancien directeur des services secrets français, qui révèle le
particularisme des relations qui existaient entre lui-même et LE
MONDE. » C’est la troisième fois que le tribunal de Paris déboutent JeanMaris Colombani, Jacques Isnard et le journal Le Monde en faveur de
Jean-Paul Gouteux. – VS]
Grands Lacs
www.mo.be, Tango mortel entre Kabila etForrest, Comment le
Congo dilapide ses richesses, John Vandaele, MO*31 : « Selon
le FMI, environ un cinquième de la population congolaise est
dépendante d’une exploitation minière artisanale ou informelle.
[...] Jusqu’en 1990, l’entreprise d’État Gécamines, qui possédait
tous les droits miniers au Katanga, était la vache à lait des
autorités, avec un tiers des revenus de l’État. [...] La Gécamines
ne produit plus que 20.000 tonnes de minerai de cuivre,
comparées aux 470 000 tonnes de 1985. [...] En 2004,
Gécamines payait 450 000 dollars d’impôts. C’est négligeable
par rapport aux centaines de millions que l’entreprise rapportait
précédemment. Au cours des dix dernières années, des parts de
Gécamines ont été progressivement privatisées via des joint
ventures, l’entreprise apportant chaque fois les droits miniers et
les partenaires privés de l’argent. [...] Ces joint ventures ont été
conclues d’une manière particulièrement opaque et chaotique.
Au cours des années de guerre 1996-1998, Laurent-Désiré
Kabila, le père de l’actuel président, a financé son armée en
vendant des parts des droits miniers de la Gécamines à des
partenaires privés étrangers. Après la guerre, cette voie de la
privatisation a été poursuivie, notamment sous la pression de la
Banque mondiale et du Fonds monétaire international. [...] Le part
du secteur minier dans les recettes du gouvernement congolais
ne représentaient plus que 0,18 % du revenu national, contre
22 % au Botswana, un pays riche en matières premières
également. [...] Sur ces questions, différents rapports très
intéressants ont été écrits. En 2004, au sein du parlement de
transition congolais, une commission d’enquête parlementaire,
dirigée par Christophe Lutundula, a été chargée d’analyser la
validité des contrats conclus au cours des années de guerre
1996-1998. La commission a remis son rapport le 25 juin 2005,
mais le bureau du parlement, dans lequel tous les grands partis
sont représentés, refuse depuis plus de sept mois de le rendre
public. De fait, les hommes au pouvoir - le président Kabila en
tête - craignent de perdre de nombreuses voix aux élections à
venir si les conclusions devenaient publiques. MO* a pu lire ce
rapport. Les contrats qui ont été conclus concernant les
richesses minières katangaises y sont critiqués sévèrement.
[... Les] joint ventures n’ont rapporté à la Gécamines, et donc au
Congo, que très peu d’argent. A la grande fureur des travailleurs,
qui ont assisté au dépecage de l’entreprise alors qu’eux-mêmes
devaient attendre leurs arriérés de salaires. Pour le moment, les
charges salariales de la Gécamines s’élèvent à 3 millions de
dollars alors que les revenus annuels ne sont que de 1,5 million
de dollars.
Forrest, vice-roi du Katanga
Les conclusions de la commission Lutundula concordent
parfaitement avec le rapport sur la Gécamines rédigé en 2003
par International Mining Consultants (IMC) pour le compte de la
Banque mondiale. Ce rapport, qui n’a lui non plus jamais été
rendu public, a détecté le même schéma, celui d’une mise
relativement faible des partenaires privés qui retiraient beaucoup
plus de profits des joint ventures que la Gécamines. »
[Rappelons que Forrest avait assuré la présidence du conseil
d’administration de la Gécamines de novembre 1999 à août 2001 à la
’$
$. 0
’
°
demande de Kabila, et qu’il avait été mis en cause dans un rapport du
Sénat Belge en 2002 pour avoir utilisé cette situation avantageuse en
récupérant au profit de son propre groupe les secteurs les plus rentables
de la Gecamines. Ce constat est repris par le rapport de l’ONU de 2005
sur « l’exploitation illégale des ressources naturelles de la RDC ». Ce
dernier classe également Forrest parmi les membre d’un « réseau
d’élite », regroupant affairistes et politiciens congolais et zimbabwéen, qui
« tire profit de l’instabilité qui règne en République démocratique du
Congo », sur fond de trafics d’armes et de diamants. Georges Forrest est
également consul honoraire de France à Lubumbashi...
Faut-il préciser que l’absence de réaction de la Banque Mondiale, qui a
étroitement supervisé la « restructuration » du secteur minier, vaut
encouragement de ce pillage en règle qui a alimenté le conflit en RDC ?
Enfin, on aimerait en savoir davantage sur la nécessité de faire appel à
l’agence-conseil française Sofreco (voir Billets n° 139) qui cogère la
Gecamines depuis décembre 2005. Dans une interview rapportée par Le
Potentiel (13/04), Paul Fortin, le nouveau directeur délégué par la
Sofreco déclarait ne pas vouloir « [mettre] à la discussion les contrats »
dénoncés par les rapports cités ci-dessus, « mais [veiller] à ce que les
partenariats respectent leurs engagements », lesquels sont, comme on
l’a vu, quasiment inexistants... Il entend également faire procéder à un
nouvel audit, alors qu’il en existe déjà plusieurs. On est dès lors en droit
de se demander s’il s’agit bien de rendre la Gecamines viable et
profitable pour les populations congolaises, ou s’il s’agit de lui porter le
coup de grâce... – VS]
Mondialisation
Les Temps Modernes, Le cauchemar de Darwin, allégorie ou
mystification ?, (François Garçon) n° 635-636 : « Ainsi Sauper
aurait-il pu livrer ne serait-ce qu’un plan du port de Mwanza : le
spectateur aurait alors découvert un superbe yacht-club, à Capri
Point, avec quelques beaux hôtels. »
Les Temps Modernes, idem : « [H. Sauper :] Et, je le répète,
cette démonstration n’est pas réduite à l’économie d’un stupide
poisson au fond de l’Afrique, on pourrait la faire aussi bien à
travers le café, le coton, les bananes, les diamants, etc., au plus
simple et au plus mortel, à travers le pétrole.
Ce que je voudrais vraiment exprimer avec mon travail, c’est
que la catastrophe humaine liée à une certaine forme de
mondialisation – celle du capital et des ressources – est telle
qu’aucun récit, aucun rapport de l’ONU, et aucun reportage
télévisé, n’est capable de la représenter. Cette catastrophe est
humaine, non naturelle, et d’une ampleur inimaginable. »
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'
AFP, L’argent sale du bois tropical. Le
bûcheronnage, un secteur économique qui compte de nombreux
acteurs sans aucun scrupule, 24/04 : « Global Witness, partie
civile au procès du négociant néerlandais Guus Kouwenhoven à
La Haye, dénonce l’exploitation criminelle des ressources
naturelles et leur lien avec les atteintes aux droits de l’homme.
Alex Yearsley est coordinateur de programmes au sein de
l’ONG.
[AFP :] Pourquoi l’exploitation du bois tropical peut-elle être
dangereuse ?
[Alex Yearsley :] Le bûcheronnage est un secteur économique qui
compte de nombreux acteurs sans aucun scrupule. Ils sont là
pour couper le plus de bois possible, le plus vite possible et pour
le moins cher possible. Cela ne nourrit pas seulement les conflits
comme ce fut le cas au Liberia. Il y a la corruption, le trafic
d’armes... Des sociétés d’exploitation ont des liens avec des
réseaux de blanchiment d’argent de la drogue. Ils ne replantent
pas, ils n’exploitent pas la ressource de manière raisonnée. Le
bilan environnemental est catastrophique.
Comment peuvent agir les pays consommateurs ?
Il faut un système international garantissant l’origine du bois et
les conditions d’exploitation. Il faut aussi mettre fin au système
des concessions, qui ne vise que des bénéfices rapides.
Malheureusement, la Banque mondiale croit que la réponse aux
problèmes d’un pays à peine sorti de la guerre est d’ouvrir tous
les secteurs à l’exploitation commerciale.
Quels sont les pays les plus menacés aujourd’hui ?
Nous sommes très inquiets pour la république démocratique du
Congo. Il y a des zones forestières immenses prêtes à être
divisées entre les sociétés de bûcheronnage, des millions de
personnes dépendent de la forêt pour leur subsistance, et la
Banque mondiale pousse à l’exploitation commerciale. Nous
sommes aussi très préoccupés par le rôle que joue la Chine. Où
que l’on aille en Afrique, en ce moment, on voit des Chinois
tenter de passer des accords sur les ressources naturelles. »
[Hubert Sauper n’a pas cité le bois. Son exploitation est pourtant le plus
grand scandale en Afrique équatoriale, difficile à imaginer, parce
qu’aucune image ne rend compte des conséquences humaines de ce
scandale : campements d’ouvriers misérables, maladies, accidents,
désastre sur la faune etc. François Garçon vous dirait que c’est une
affaire purement africaine, puisque les Bongo et Biya s’enrichissent. Biya
s’est même fait aménager, à prix d’or, un golf dans la forêt. Il y a des
Africains heureux. Qu’est-ce qu’on a à culpabiliser les Occidentaux avec
des visions d’horreur ! Mais ces derniers ne vont pas tarder à retrouver le
sens de la morale. Les Chinois arrivent. Quelle honte de venir piller les
pauvres ! – OT]
AFP, Le Parlement européen demande des "listes noires" des
régimes corrompus, 06/04 : « Le Parlement européen a
demandé jeudi la constitution de “listes noires” des pays dont les
gouvernements sont corrompus, pour améliorer l’efficacité de la
politique de développement de l’Union européenne. Les
eurodéputés demandent à la Commission et aux États membres
d’instaurer un “système international de listes noires afin d’éviter
que les banques ne prêtent d’importantes sommes d’argent aux
régimes ou aux représentants gouvernementaux corrompus”. Le
rapport de Margrietus Van den Berg (PSE, Pays-Bas) adopté
jeudi demande également l’interdiction “de toute commande
publique ou de tout marché public avec des entreprises dont des
agents ont trempé dans des activités de corruption de ministres
ou de fonctionnaires gouvernementaux, ou dans n’importe quelle
autre activité de corruption dans un pays en voie de
développement”. »
[Une excellente initiative, même si elle risque malheureusement de rester
un vœux pieu, mais qui appelle tout de même une question : pourquoi se
limiter aux « pays en voie de développement » ? De peur d’avoir d’abord
à balayer devant sa porte ? – VS]
’$
$. 0
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Libération, (Rebonds) Clearstream, l’affaire des affaires, Pascal
Lorent, 18/04 : « Depuis 1999, je ne dors plus de la même
manière qu’avant. Depuis cette période, j’ai suivi, caméra au
poing, ce qui est devenu l’affaire Clearstream. Quand je parle de
l’affaire Clearstream, je ne parle pas de celle qui fait les titres de
différents quotidiens depuis le printemps 2004 et plus
particulièrement ces dernières semaines. Pas plus tard que
samedi-dimanche, je lis dans le Monde : «Affaire Clearstream :
La traque du "corbeau"». Pour Hervé Gattegno, auteur de
l’article, l’affaire Clearstream se résume à une querelle intestine
entre Sarkozy et Villepin, sur fond de lutte de pouvoir au sein de
l’industrie aéronautique et des services secrets français. [...] Si on
se penche sur l’argent du terrorisme, la faillite de l’Argentine,
°
'/
l’affaire Elf, pour rester chez nous, et d’autres
scandales, on retombe toujours sur la présence des acteurs de
ces affaires dans les listes secrètes de la société. [...] Assimiler
une histoire de commissions, aussi importante soit-elle, avec
l’affaire des affaires, est malhonnête et dangereux. Cela nous
éloigne du vrai problème qui est l’existence d’une finance
parallèle, sans frontières, que personne ne peut contrôler, et ne
veut plus essayer de contrôler, véhiculée par des outils comme
Clearstream qui agissent selon leurs propres lois, et qui, même
montrés du doigt, ont encore de beaux jours devant eux. »
[Pascal Lorent a réalisé avec Denis Robert, l’auteur de Révélations, deux
documentaires : Les Dissimulateurs en 2001 et L’Affaire Clearstream en
2002. – VS]
(
Patrick Watkins, Kwassa kwassa Creuse, Pyramide Production
- TV 10 Angers, 2006, 1h40.
Le règlement de la question de Mayotte nécessite un débat ouvert entre
les principaux intéressés : les Mahorais. Mais dans une situation
pareillement bloquée, il manque au processus à venir un chaînon par
lequel on puisse tailler une brèche dans la pensée unique plus ou moins
xénophobe. Réaliser ce chaînon relevait de la gageure. C’est par une
conjonction d’éléments fortuits que ce matériau indispensable est
apparu... dans la Creuse, au beau milieu de la métropole.
Patrick Watkins, à l’occasion d’un autre travail dans la Creuse, a eu
vent de ces jeunes Mahorais envoyés pendant deux ans (en général)
remplir les classes en sous-effectif dans des lycées ruraux menacés
sinon de fermeture. De formation politologique et docteur spécialisé sur
des sujets africains, Watkins a dû s’avouer que la question de Mayotte
lui avait échappé dans ses études. Il a ressenti le besoin de creuser ce
sujet.
L’enquête sur les Mahorais de la Creuse commence à l’arrivée d’un
nouveau contingent à un aéroport parisien, pour ne rien rater de leur
parcours du combattant. Que ce soit pour se loger, pour s’adapter à une
culture excessivement marchande, pour s’intégrer (et non rester entre
eux une fois sortis du lycée), pour constater que leur rôle de bouche-trou
n’a pas été associé à un accompagnement conséquent de leur séjour,
pour apprendre que leur catégorie est confrontée à 70 % d’échec, ces
postulants au bac ou à un brevet professionnel comprennent rapidement
qu’ils sont ici des immigrés comme les autres Noirs, malgré leur
nationalité française (dans le processus de sélection pour la bourse, il
est vérifié que leurs parents vivent sur le territoire français depuis 7 ans
au moins, ce qui est illégal). De déconvenues en coups de cafard, ils
regrettent leur choix au bout de quelques semaines.
Là était le projet initial de ce film, mais tout cela est loin d’en être le
principal intérêt. Évoquant, au cour des entretiens, la situation de
Mayotte, l’emploi systématique du mot « étrangers » pour désigner les
Comoriens des autres îles (plus souvent appelés « clandestins » à
Mayotte) intrigue Watkins qui fini par les questionner : chacun a des
ascendants non mahorais, voir aucun parent mahorais de naissance...
Pourquoi Mayotte est-elle française ? Premier constat : leur histoire n’est
pas du tout enseignée à Mayotte : des ancêtres Gaulois aux guerres
européennes du vingtième siècle, les cours n’évoquent pas l’Afrique
autrement que par le même survol socio-économique qu’en métropole.
Le fonctionnement médiatique paraît encore plus abracadabrant que
celui de l’éducation : aucun d’eux n’ont entendu parler du génocide des
Tutsi au Rwanda. L’une explique comment sa grand-mère
indépendantiste a été bastonnée par les milices mahoraises prodomtomisation, et garde une cicatrice de blessure par balle, mais reste
fière des figures historiques (Younoussa Bamana, etc.) qui guidaient ces
milices. Nous revient alors la phrase du suédois Sven Lindqvist, comme
un slogan guidant la lutte de Survie : « ce qui nous manque, c’est le
courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les
conséquences » [Exterminez toutes ces brutes, 1992, Le serpent à plume
1998, p. 17]. Car ils savent : leurs grand-parents leur en ont raconté
suffisamment pour ébranler leur certitudes sur la légitimité de
l’appartenance de Mayotte à l’outremer français. Il leur manque encore le
courage d’ouvrir les yeux pour comprendre. Le trouble identitaire va
encore se creuser, donnant une profondeur inouïe à l’enquête.
Watkins donne alors une nouvelle dimension à sa plongée mahoro-
creusoise : il accueille l’écrivain et journaliste comorien Sœuf Elbadawi
pour dialoguer avec ses compatriotes paradoxaux. Dialogue tantôt en
français, tantôt en Comorien : les Mahorais voient s’effondrer un à un les
arguments sur « l’étrangeté » des autres îles. Tous sauf un : la carte
d’identité française. Ce carton remis par la puissance occupante (dans
l’illégalité internationale, il faut toujours le rappeler) est une bouée de
sauvetage dans un Océan d’évidences.
Octobre 2003 : un village de « clandestins » est incendié à Brandélé [cf.
Billets n° 120, À fleur de presse]. Les jeunes Mahorais de la Creuse ont
suivi cette actualité, qui éveille compassion et désapprobation de la
politique du visa introduit début 1995, qui a provoqué plus de 5000
« morts Balladur » par naufrage des kwassa kwassa. L’un d’eux
compare leur situation de Mahorais allant en France à celle des
Anjouanais allant à Mayotte : l’identification comorienne progresse au fil
des entretiens. Se sentent-ils Africains ? Oui, un peu... Le langage est
révélateur : les Mahorais disent « ils » parlant des Français. Le travail de
Sœuf Elbadawi porte amplement sur la question de l’identité. Il rappelle
que le brassage opéré aux Comores est, pourra redevenir, une chance
pour les populations des quatre îles. La culture comorienne (à laquelle
les Mahorais n’échappent en rien) facilite les affinités avec les
populations de culture bantou, perse, arabophone, française, indienne,
etc. La francité schizophrénique des Mahorais est un enfermement dont
l’aboutissement est un drame pour l’archipel. Nous en rappelions les
principaux éléments dans notre communiqué du 20 décembre 2005. Une
lectrice mahoraise avait alors réagi en nous écrivant : « dire que la
France est une puissance étrangère à Mayotte, c’est m’enlever mon
identité, c’est me dire, dire à Mayotte, qu’elle est étrangère à la France,
c’est essayer de nous mettre dehors sous prétexte de sauver Mayotte
d’elle même ! » Le film de Patrick Watkins est la meilleure réponse à
cette lectrice, qui est déjà au stade du débat. La grande difficulté sera
d’ouvrir tous les Mahorias à ce débat sur leur identité, forcément
plurielle. Ce film est un matériau précieux pour entraîner cette
dynamique. Ce qu’il contient, les Mahorais le savent déjà. Mais il leur
manque le courage de le comprendre. Il faut absolument que ce film soit
vu a Mayotte, car par la visite toute en finesse de la Creuse par ces
quelques lycéen(ne)s, il ouvre la voie que l’autorité coloniale barricade
depuis des décennies. Ce film sera bien plus honni des politiciens
Mahorais que n’importe quel essai politique, car il possède vraiment
cette vertu d’ouvrir à la compréhension, au cœur de la question de
Mayotte. Oui : en son cœur, là où il est le plus difficile de se rendre. [PC]
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