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Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines
Anciens numéros disponibles sur http://www.survie-france.org
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La Justice et l’Histoire
L’effervescence médiatique autour du fameux article 4 de la loi du 23 février
2005 n’est pas près de s’éteindre. N’était-ce pas une insigne maladresse de
vouloir inscrire dans la loi l’obligation d’enseigner “les aspects positifs de la
colonisation”, volonté désespérée de magnifier le projet impérial, au moment où
l’évidence de sa malfaisance s’impose dans l’état calamiteux des pays qui sont
issus de la colonisation ? On verra sur quoi débouchera ce débat : une
conception nègre blanc – c’est le cas de le dire – d’une Histoire dont on aura
gommé les aspérités dans un consensus mou renvoyant dos à dos les tueurs et
les tués, les uns qui n’étaient pas si méchants que cela et les autres pas si
innocents, ou un progrès dans la prise de conscience de ce que fut en réalité un
épisode historique jamais vraiment évalué, c’est-à-dire la plus grande extension,
par l’annexion ou la soumission violentes, du pouvoir d’un groupe d’hommes
sur d’autres, jamais vue dans l’Histoire. Pour que le récit de cet épisode
déchaîne encore de telles passions, c’est le signe qu’il est loin d’être terminé.
Éprouve-t-on le besoin d’enseigner aux enfants que l’invasion des Huns eut des
aspects positifs ? Je me souviens avoir appris jadis à l’école que là où passait
Attila, l’herbe ne repoussait pas. En un mot tout était dit.
Survie, comme toutes les voix progressistes et comme, il faut le noter, bon
1
nombre d’associations de harkis , dont on nous dit que c’était entre autres pour
eux que l’article avait été rédigé – apparemment certains refusent d’endosser
l’habit des éternels supplétifs – demandent l’abrogation de cet article de la loi. Il
y aurait même, selon une déclaration d’historiens et de juristes, une possibilité
de délégaliser cette disposition sans tambour ni trompette et sans avoir recours
à des députés qui avouent l’avoir votée “par inadvertance”. Il n’est bien sûr pas
question d’abolir dans la foulée, comme l’a proposé bizarrement un petit groupe
d’historiens, les lois antiracistes Gayssot et Taubira, en les mettant dans le
même sac qu’une disposition dont l’esprit est raciste – la conquête par les
supérieurs est forcément une bonne chose pour les inférieurs – ce serait une
intolérable régression des droits des victimes.
Ce sera en effet la noblesse de notre temps, par ailleurs si déshumanisé dans
le mode de vie, asservi à la machine, le plus creux et le plus aliénant qu’on ait
connu dans l’histoire, d’avoir réaffirmé le plus ancien des devoirs qui a fait
l’humanité, le “devoir de mémoire” dû aux victimes en les protégeant de l’oubli
et de la négation et en désignant leurs bourreaux. Sans exigence de justice il n’y
aurait plus de civilisation. En quoi ce devoir de mémoire deviendrait-il
“étouffant” dès lors qu’il est revendiqué par des Noirs ? Pourquoi aurait-il des
“effets pervers” dès lors qu’il s’applique aux traitements subis par des
Africains ? Comment limiterait-il “la liberté de débattre” en donnant la parole à
ceux qu’on n’a encore jamais entendus ? Enfin s’il faut examiner en effet les
“difficultés que nous posent les commémorations négatives” 2, commençons
par revendiquer l’abolition du 11 novembre, et du 8 mai, la suppression de tous
les monuments aux morts de nos communes et de nombre de monuments
comme le mémorial de Caen, avant d’œuvrer pour empêcher qu’on ne consacre
tant soit peu de mémoire aux souffrances des Noirs. Mais au fait, ne sont-ils pas
contents qu’on daigne s’occuper de leurs souffrances présentes, surgies de
nulle part, liées à l’insondable mystère de leur destin ? Il ne faut quand même
pas exagérer les prétentions.
Odile Tobner
1. Communiqué de 8 associations de Harkis déclarant notamment que " la colonisation est une
entreprise indéfendable " (AFP 11/01/06).
2. Tous ces termes sont contenus dans la présentation d’un débat organisé à l’ENS Paris le
21/01/06 par l’association Pollens et L’Observatoire du communautarisme.
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Au Tchad, le pétrole fuit...
En service commandé du dictateur
Idriss Déby, qui prépare sa troisième
élection à la fonction suprême,
l’Assemblée nationale tchadienne a
finalement voté le 29 décembre dernier
la modification de la loi 001 sur la
répartition des revenus pétroliers.
Cette
modification
permet
au
gouvernement de desserrer le garde-fou
imposé par la Banque mondiale lors du
lancement du projet d’exploitation de la
zone de Doba, en 1999.
Annoncé
à
la
communauté
internationale et à des bailleurs de fonds
aussi
perplexes
que
silencieux,
l’amendement permettra de débloquer le
"fonds pour les générations futures", d’un
montant de 30 millions dollars, pour
financer les dépenses courantes de l’État
et payer les arriérés de salaires des
fonctionnaires. Coup double donc pour le
régime, qui brandit opportunément le
principe de souveraineté et prévient de
ce fait une crise sociale grandissante à
l’approche des élections...
Cette révision législative permettra
également d’ajouter le secteur de la
sécurité, c’est-à-dire le financement de
l’armée et des équipements militaires,
aux
secteurs
prioritaires
de
développement auxquels 80 % des
revenus pétroliers étaient réservés
jusqu’à présent, c’est-à-dire la santé,
l’éducation et les infrastructures...
Belles perspectives pour le Tchad,
dont la fuite en avant du régime Déby et
le conflit attisé dans le Darfour préludent
vraisemblablement à un chaos sans
précédent... [Guillaume Olivier]
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In memoriam
À l'
heure où survient une grave crise
de négationnisme, nous dédions à la
mémoire des victimes du génocide des
Tutsi rwandais la douleur qu'
elle nous
cause. Nous tenons à exprimer aux
rescapés du génocide et à leurs familles
notre consternation à constater son
origine dans notre pays.
Le négationnisme fonctionne selon
divers critères, notamment celui visant à
nier un groupe humain victime en lui
attribuant le rôle de coupable : c'
est ici le
cas. Tournant le dos à l'
histoire, dont il
brasse les multiples réalités pour leur
faire tenir ce discours, il se discrédite luimême. Quoi qu'
il en soit, l'
histoire
s'
écrira. [Sharon Courtoux]
Pour rappel et en hommage
Le 28 janvier 1993, Jean Carbonare
(alors président de Survie) a dit haut et
fort, au journal de 20 heures d'
Antenne 2,
ce qui pouvait se produire au Rwanda :
un génocide. Le génocide des Tutsi
rwandais (accompagné du massacre des
Hutu qui s'
y opposaient) a eu lieu l’année
suivante. Ce jour-là, Jean Carbonare en
a appelé au monde, à la France en
particulier, pour que le nécessaire (et
possible) soit fait pour empêcher la
catastrophe. Il n'
a pas été entendu. Il fut
le premier, et le dernier, à adresser au
grand public un tel cri d'
alarme. Nous ne
l’oublions pas. Nous nous en souvenons
avec un sentiment de profond respect.
[SC]
Bientôt des forces françaises en
République Démocratique du Congo ?
Les Nations unies (ONU) ont demandé
à l’Union Européenne (UE) de fournir
une force de réaction rapide à la
République Démocratique du Congo
(RDC) pour la période durant laquelle se
tiendront les élections législatives et
présidentielles (les législatives et le
premier tour de l’élection présidentielle
devraient se dérouler fin avril, le second
tour de l’élection présidentielle, s’il
s’impose, en juin). Cette force serait
placée sous commandement français
(comme cela a été le cas pour l’opération
Artémis en Ituri en 2003). Selon une
source fiable, cette force serait basée à
Brazzaville (Congo) ou à Libreville
(Gabon).
1
Selon le GLCSS , cette force, en
principe destinée à contribuer aux
conditions de sécurité durant la période
électorale, servirait peu cet objectif car
sa tâche principale serait d’agir, au nom
de
l’ONU,
en
tant
que
force
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éventuellement appelée à procéder à
l’évacuation d’urgence des personnels
diplomatiques
et
des
expatriés
(occidentaux en particulier) présents
dans le pays.
Diverses sources soulignent certaines
divergences éclairantes entre membres
du
CIAT
(Comité
international
d’accompagnement de la transition) 2
concernant l’organisation des élections
en RDC et la gestion des conflits (de
tous ordres) qui continuent de ravager le
pays. Nous reviendrons dans notre
prochain numéro sur la question des
élections, mais on peut d’ores et déjà
noter que les États-Unis expriment
publiquement leur intérêt pour le pétrole
congolais. Selon la radio (de la Monuc)
Okapi, l’ambassadeur américain Roger
Meece a déclaré, le 13 janvier : « Ce que
je peux dire c’est que non seulement le
pétrole en Ituri, mais aussi les
ressources minières dans le pays en
général intéressent les États-Unis. » On
connaît l’intérêt français pour l’or noir
africain. C’est ce qui amène certains
observateurs à soupçonner l’éventualité
d’une présence militaire française en
RDC comme une opération hexagonale
destinée à affermir sa présence et son
influence dans la région. On peut y voir
la consolidation d’un système du type
“Françafrique” globalisé dans une
logique
compétition/complicité
entre
riches et puissants.
La situation en RDC est très loin d’être
3
apaisée . Or, les composants les plus
puissants
de
la
Communauté
internationale – dont la France – ne
semblent pas avoir pour priorité d’aider
ses populations à retrouver le chemin de
la paix. Ils seraient surtout intéressés à
installer à la tête du Congo des
personnes qu’ils pourraient contrôler,
avec lesquelles ils pourraient s’entendre
en privilégiant leurs propres intérêts.
Rien de vraiment neuf sous le soleil. [SC]
1. The Great Lakes Centre for Strategic
Studies, rassemble et analyse les informations
sur la situation dans l’Afrique des Grands Lacs
(www.glcss.org). Ceux qui lisent l’anglais
peuvent s’inscrire sur le site pour recevoir les
intéressantes analyses hebdomadaires de
cette organisation dont le siège est à Londres.
2. Composée de représentants des cinq pays
membres permanents du Conseil de Sécurité
(Chine, États-Unis, France, Grande Bretagne,
Russie), de la Belgique, du Canada, de
l’Afrique du Sud, de l’Angola, du Gabon, de la
Zambie, de l’UE, de l’Union Africaine et de la
Monuc.
3. Outre les régions de l’Est (Nord et Sud
Kivu, Ituri…), où elle reste explosive, la
situation que subit le Katanga est d’une
violence extrême [lire Katanga : the Congo’s
forgotten crisis, International Crisis Group,
www.crisisgroup.org].
(
Bouc émissaire
Si la crise des banlieues a été
largement médiatisée, ses suites n’ont
guère excité la curiosité des médias. À
Chanteloup, dans les Yvelines, un jour
de novembre, deux jeunes badauds qui
observaient les affrontements, et ne
songeaient donc pas à s’enfuir, ont été
interpellés et jugés en comparution
immédiate pour flagrant délit de jets de
pierres sur les forces de l’ordre et
condamnés à 6 mois de prison ferme par
le tribunal de Versailles, malgré leurs
dénégations et les témoignages en leur
faveur. Madame L.N., adhérente de
Survie, mère de l’un d’eux, nous a
raconté le parcours de son fils, inconnu
des services de police, bon élève, à 19
ans, en première année de BTS
comptabilité-gestion. Il s’est retrouvé
dans la prison particulièrement sinistre
de Bois-d’Arcy. Mal défendu par un
avocat commis d’office, il n’a pas fait
appel. À mi-parcours de sa peine une
commission lui a accordé non une liberté
conditionnelle sous contrôle judiciaire
mais le régime de semi-liberté. Il peut
aller en cours mais doit rentrer coucher
dans un centre de détention. Outre son
année scolaire très compromise, le voici
avec une expérience traumatisante et un
casier judiciaire qui risque de plomber
son insertion professionnelle.
Mme L.N., qui a fui la guerre civile qui
a ravagé le Congo il y a 8 ans, ne peut
s’empêcher de rappeler amèrement
qu’un commissaire de police congolais,
mis en détention par un juge d’instruction
à Meaux, lors d’un séjour en France, à la
suite d’une plainte pour le massacre du
Beach au Congo, a été libéré en urgence
en pleine nuit, sur intervention du
gouvernement français. Justice aux
ordres pour l’un, justice expéditive pour
l’autre, il vaut mieux être soupçonné du
meurtre de centaines de Congolais, que
d’être jeune, noir et dans la rue au
mauvais moment. Dans le premier cas
vous êtes un ami de la France, dans le
second un dangereux subversif en
puissance. Quelle conclusion un jeune
peut-il tirer de cet enseignement par les
faits ? [OT]
Faux Billets
– Le préfet de Mayotte ne fait pas
incendier les cases de “clandestins”,
comme nous l’avons écrit par erreur
page 2 de notre numéro précédent : il fait
incendier leurs embarcations, ce qui est
tout à fait différent. Nous avons
confondu : ce sont les maires qui font
incendier des quartiers de “clandestins”.
– Une coquille s’est insidieusement
glissée dans nos deux numéros
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précédents [in n°142 salve Honni soit qui
Mali pense et in n°143 salve Dénis majeurs en
Mali mineur]. Nous avons attribué au Mali
la troisième réserve mondiale d’or. Ce
pays, dont la population est l’une des
plus pauvre de la planète, possède en
réalité la troisième réserve aurifère du
continent africain, derrière l’Afrique du
Sud et le Ghana. En matière de
production, le Mali se situe en treizième
position au niveau mondial.
Bon point
– Le Monde [22/01] cite le rapport de la
Commission pour l’accueil, la vérité et la
réconciliation (CAVR) du Timor-Leste
(ex-Timor Oriental) remis le 20 janvier à
Kofi Annan qui met en cause les grandes
puissances. Le rapport recommande que
« les États-Unis, mais aussi la GrandeBretagne et la France, qui ont apporté un
soutien militaire au gouvernement
indonésien entre 1974 et 1999 [...] aident
(,
au dédommagement des
victimes »
pour
avoir
« placé leurs intérêts économiques et
stratégiques au-dessus des principes
des Nations unies.» Pointer une telle
réalité (et la rendre public) est assez rare
pour être signalé.
(Achevé le 23/01/2006)
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Génocide Tutsi
« D’avril à juillet 1994, les Tutsi du Rwanda ont été victimes d’un
génocide reconnu par les Nations unies le 28 juin 1994 – Rapport
Degni-Segui (cf. Résolution S-3/1 ; rapport du 13/10/1994 et du
12/11/1995). Et comme toujours après un génocide, le
négationnisme s’est mis à l’œuvre.
Une campagne de désinformation sans précédent, qui semble
être orchestrée par les tenants des thèses révisionnistes et
négationnistes du génocide des Tutsi au Rwanda, a commencé
depuis deux mois.
Certains universitaires, chercheurs, historiens, journalistes,
“écrivains enquêteurs” revisitent et réécrivent le plus sombre
chapitre de l’histoire du Rwanda à leur manière.
Des morceaux choisis d’une enquête, celle de Monsieur le juge
Bruguière, dont seuls quelques initiés détiendraient les
conclusions, apparaissent et réapparaissent régulièrement dans
nos quotidiens depuis plusieurs années.
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Noires fureurs, blancs menteurs, véritable tissu de haine, de
mensonges, de calomnies et de racisme, “Un pamphlet sans
nuances” [La Croix, 12/12/2005], et auquel la presse écrite a
consacré de nombreuses critiques ces derniers jours, est un livre
de trop. Monsieur Péan a franchi la frontière de l’inacceptable.
Les survivants du génocide et leur famille ne supportent plus que
le génocide qui a emporté la quasi-totalité des leurs soit nié. Dès
lors, nous vous invitons à nous rejoindre et ensemble, démocrates
de France, opposons la seule réponse qui vaille : celle du droit,
celle de la loi ; œuvrons pour une initiative d’un projet de loi visant
à réprimer le révisionnisme et le négationnisme du génocide des
Tutsi ainsi que des autres génocides. » (Communauté
Rwandaise de France, communiqué du 22/12).
[Nous reproduisons intégralement ce communiqué, sans prendre position
sur le dernier paragraphe, pour donner la parole à ceux qui ont été
collectivement victimes d’une agression par négationnisme et racisme.]
.
Mémoire
présence française outre-mer » ?
Politis, Tribune : L’“habitude” coloniale, Par Denis-Constant
MARTIN, Directeur de recherches, au CERI [Centre d’études et de
recherches internationales] 12/01 : « Dans ses notes de programme
pour la production de “Oh les beaux jours” donnée ces temps
derniers au théâtre du Vieux-Colombier, le cinéaste et metteur en
scène Frederick Wiseman cite cet extrait du Proust de Samuel
Beckett : “Les lois de la mémoire dépendent des lois plus
générales qui régissent l’habitude. L’habitude est un pacte signé
entre l’individu et son environnement […] C’est la garantie d’une
inviolabilité tacite, le paratonnerre de son existence. L’habitude
est l’ancre qui enchaîne le chien à son vomi.”
Le poids de cette « habitude » empêche de saisir la
colonisation et ses conséquences dans leur véritable dimension
historique. Car la conquête coloniale, avec son cortège de
violences, de spoliation et de destructuration des sociétés
subjuguées, ne peut être comprise que si elle est placée à la
suite de la traite esclavagiste, nourrie et légitimée de
représentations négatives des être humains à peau foncée dont
on trouve les racines jusque dans l’antiquité. L’histoire des
rapports Europe-Afrique (pour évoquer cette seule relation de
colonisation) est bien l’histoire d’un mépris poussé jusqu’au déni
d’humanité, qui a permis le commerce des personnes d’origine
africaine, puis nourri l’invasion des territoires qu’elles occupaient,
entraîné le vol de leurs biens et provoqué la désorganisation des
sociétés qu’elles formaient.
Ce texte peut aider à réfléchir dans l’actuel débat sur la
colonisation. Celle-ci n’est-elle pas devenue une « habitude »
dont les conservatismes français sont incapables de se défaire ?
Une « habitude » qui sous-tend les comportements face aux
anciennes colonies et à ceux qui en sont venus, une « habitude »
célébrée dans les sommets franco-africains, exprimée dans les
mots « racaille » ou « nettoyer au Kärcher », manifestée dans la
liquidation de Firmin Mahé (« coupeur de route » ou « travailleur
socio-culturel », peu importe, il a été délibérément éliminé),
légiférée dans l’amendement Vanneste sur « le rôle positif de la
Constater cette logique dans la longue durée n’implique pas de
forger une vision romantique des sociétés africaines : l’inégalité,
la violence, les abus de pouvoir y existaient, comme ailleurs, ni
plus ni moins qu’en Europe. Elles connaissaient des formes
d’esclavage liées aux guerres, mais n’occasionnant pas le
commerce systématiquement organisé des êtres humains. C’est
une fois la traite européenne établie que de nouvelles formations
politiques africaines en ont tiré avantage. Toutefois le principe de
raisonnement historique qui doit prévaloir est que, si l’on peut
!
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mesurer quels ont été les effets négatifs de la traite et de la
colonisation (déséquilibres démographiques, désordres sociaux
et politiques, aliénation des terres, réorganisation des
économies, violences physiques, morales et culturelles), il est
impossible de concevoir ce qu’aurait été l’évolution de sociétés
africaines poussées par leurs propres dynamiques, dans le cadre
de rapports équilibrés et respectueux avec les sociétés extracontinentales. Rien ne permet donc d’affirmer qu’une Afrique non
soumise à la traite et non colonisée aurait connu des drames
identiques à ceux provoqués par la traite et la colonisation.
Vanter les bienfaits de la présence française outre-mer, en
insistant sur son œuvre médicale ou éducative, revient à louer
celui qui, ayant agressé et blessé son voisin, s’empresse de le
soigner pour le faire ensuite travailler à son profit… Encore, cette
fable ne rend-elle que faiblement compte des innombrables
morts (enfumés d’Algérie ; constructeurs du chemin de fer
Congo-Océan ; massacrés de Madagascar), du travail forcé, de
la chicotte, de l’imposition des cultures commerciales au
détriment des produits vivriers.
Poser un bilan globalement négatif de la colonisation ne
signifie pas que tous les colons (y compris les missionnaires et
les médecins militaires), ni même tous les administrateurs
coloniaux étaient de sinistres et cyniques personnages.
Beaucoup étaient animés d’une authentique générosité ; mais
leur bonne volonté se trouvait prisonnière de ce que Georges
Balandier appelait la “situation coloniale” et demeura impuissante
à établir la paix sur les terres où ils œuvraient. La situation
coloniale était intrinsèquement perverse.
Alors, que faire aujourd’hui de la traite et de la colonisation ?
La mémoire étant reconstruction du passé pour servir au présent
et à l’avenir, la question n‘est pas seulement celle d’une
repentance, de l’érection de monuments ou d’organisation de
journées du souvenir, même si ces manifestations symboliques
ne seraient pas dénuées de portée. Il faut d’abord dire l’histoire ;
une histoire qui existe, qui n’a pas besoin de délais
supplémentaires ou de commissions dilatoires pour être établie,
même si elle peut encore être débattue et affinée. Il faut ensuite
intervenir au présent : continuer d’agir contre l’ « habitude » du
mépris, comme le font depuis des décennies les associations de
lutte contre le racisme et pour la défense des droits des immigrés
et, surtout, tirer les conséquences politiques des siècles de traite
et de colonisation.
La France est une société post-coloniale ; son économie a été
en partie modelée par la traite esclavagiste et les relations
tissées avec ses colonies, puis les États qui leur ont succédé ; sa
Xavier Renou
Dossier noir n° 21
La privatisation de la violence
Mercenaires & sociétés militaires privées
au service du marché
Éd. Agone, janvier 2006, 596 pages, 24,00
Ce Dossier noir de Xavier Renou sur les mercenaires expose de façon
éloquente les tenants et aboutissants des entreprises armées dans le
monde d’aujourd’hui.
La perspective historique dans laquelle il se place est instructive parce
qu’elle permet de constater la pérennité d’une activité aussi vieille que la
guerre elle-même et promise à durer autant qu’elle. Des Grandes
Compagnies de reîtres qui sillonnaient l’Europe médiévale pour le
°
(
population, sa culture ont été en partie façonnées
par les flux migratoires en provenance de ces
territoires. Les politiques sociales, économiques, culturelles,
éducatives du gouvernement, celles proposées par ceux qui
aspirent à revenir au pouvoir doivent donc tirer les conséquences
de ces apports et de cette présence : en affirmant et défendant
les droits (droit au respect et droit à l’égalité) des personnes que
la colonisation et ses héritages ont conduit sur les sols français.
Les déséquilibres coloniaux et les réseaux de la « Françafrique »
doivent être démantelés pour favoriser un développement plus
profitable aux populations qui demeurent dans les anciennes
possessions de l’empire. Au-delà de l’indispensable abrogation
de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 « portant reconnaissance
de la Nation en faveur des Français rapatriés », c’est une volonté
politique déterminée et globale qui est nécessaire pour que soit
enfin annihilée l’« habitude » coloniale. »
Le canard enchaîné, La critique est difficile, Nicolas Beau
28/12 : « Une fois dissipée la mythologie qui enferma Mitterrand
dans le seul rôle de Président, apparaît un personnage
déroutant, anticolonialiste dans l’âme, mais ayant raté le coche
de l’indépendance algérienne, habité par la France autant que
par le socialisme. »
[Dans le bouquet de mitterrandolâtrie qui a fleuri dans les médias à
l’occasion du dixième anniversaire de la disparition de Mitterrand, nous
avons cueilli cette flagornerie. Certes Nicolas Beau ne fait que se ranger
derrière l’opinion exprimée par Pierre Joxe dans le livre Pourquoi
Mitterrand ? (éditions Philippe Rey), dont il fait le compte-rendu, et,
comme le dit si bien le titre de son article, "la critique est difficile", mais
pas impossible au point de laisser passer cet "anticolonialiste dans
l’âme". C’est comme si on disait que Pétain fut un "résistant dans l’âme".
Mitterrand n’a pas fait que "rater le coche de l’indépendance algérienne",
il a agi, comme ministre, contre cette indépendance, entérinant la
condamnation à mort et l’exécution de l’anticolonialiste Yveton. Comme
Président il a reconduit et activement mis en œuvre la politique
néocoloniale en Afrique, par tyrans interposés. Ce ne sont pas les
discours qui y changeront quelque chose. Cancun, La Baule, tout comme
Brazzaville pour le général De Gaulle, ne sont que de vains mots,
destinés à masquer le cynisme méprisant des actes. Alors que De Gaulle
confia l’exécution des basses œuvres africaines à un séide en la
personne de Foccart, Mitterrand eut la basse complaisance d’y placer
son fils, le calamiteux Jean-Christophe. A-t-on oublié le scandale du
"Carrefour du développement" en 1986 avec Christian Nucci, le scandale
Elf, avec Le Floch-Prigent et Sirven, la tragédie du Rwanda ? Si tout cela
fut l’œuvre d’un anticolonialiste, que Dieu nous préserve des
anticolonialistes ! – OT]
compte de Seigneurs riches et ambitieux, désireux d’étendre leur
pouvoir, aux grandes compagnies à monopoles que les principaux États
européens ont dépêchées dans le monde, après la Renaissance, pour
constituer des empires coloniaux, la fonction est la même. Si le
mercenaire est défini comme « un soldat qui sert à prix d’argent un
gouvernement étranger », n’oublions pas que le mot « soldat » lui-même
veut dire la même chose. Il désignait à l’origine celui qui est embauché et
payé pour faire la guerre. Puis il a désigné, après l’avènement de l’Étatnation, celui qui est équipé et instruit par l’État pour la défense du
territoire.
Il y a en effet un continuum entre le soldat au service de l’État et le
militaire privé, l’un se muant parfois en l’autre, tels les Barril, Montoya et
autres Denard ou Lacaze. Tous sont passés par l’armée avant de faire
commerce de services et conseils militaires.
Le phénomène ne peut que s’amplifier avec la professionnalisation des
armées et la fin de la mobilisation des citoyens pour constituer l’armée
nationale en cas de guerre. En fin de contrat public, certains militaires se
recyclent dans le privé. Et cela d’autant plus que la nature des missions
des armées nationales a également profondément changé. Il ne s’agit
!
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plus guère de défense du territoire national, ni de conquête territoriale
pour le compte de la nation, mais d’interventions extérieures multiformes
liées à la politique extérieure des grandes puissances. De ce point de
vue le Tiers-monde et en particulier l’Afrique noire sont devenus le
terrain de manœuvre des uns et des autres : armées nationales,
Casques Bleus, mercenaires de tout poil et de tout calibre et offrent donc
une illustration des différents caractères de l’activité de guerre.
La professionnalisation de l’armée est une chose, la privatisation de la
guerre en est une autre. Peu d’États sont prêts à se dessaisir
officiellement de la fonction régalienne de la défense nationale mais on
constate que beaucoup délèguent en fait de plus en plus de tâches à des
Sociétés militaires privées (SMP), avec tous les risques que cela
comporte pour la démocratie. Depuis la guerre menée par les États-Unis
en Irak le phénomène est devenu tout à coup visible. Les SMP sont
appelées à la rescousse pour assurer des escortes, la sécurisation des
sites, la garde et les interrogatoires des prisonniers. L’entreprise
guerrière échappe de plus en plus au contrôle démocratique pour être
gérée en fait par le complexe militaro-industriel dont le Pentagone n’est
plus qu’une composante parmi d’autres. Xavier Renou rappelle à ce
sujet la déclaration prophétique d’Eisenhower, dans son discours de fin
de mandat en 1961, mettant en garde contre cette dérive.
Si en France les SMP n’ont pas encore la même importance, l’activité
des mercenaires y est bien présente, suivant une tradition spécifique,
décrite par Philippe Chapleau. Cela commence par l’offre de sécurité
privée, en pleine expansion sur le territoire français, prolongée, en
Afrique notamment, par la constitution, souvent par les mêmes acteurs,
de sociétés aux fonctions plus floues, entre protection privée, armement
de milices et gardes prétoriennes. Traditionnellement aussi ce créneau
est occupé par des tenants de l’extrême-droite, qui a toujours fourni aux
entreprises coloniales ou néocoloniales ses hommes de main et peuplé
les polices politiques parallèles de l’hexagone.
Les lois que la communauté internationale et les États, notamment la
France, ont édictées en matière de mercenariat servent à arrêter
certaines entreprises aventuristes d’électrons libres en mal de castagne,
telles les interventions avortées de mercenaires français à Madagascar
ou britanniques et sud-africains en Guinée équatoriale, mais non à
proscrire l’activité mercenaire elle-même qui, sous des formes
apparemment légales, se perpétue et se développe. Après la convention
de l’ONU sur le mercenariat du 4 décembre 1989, jamais ratifiée, ou
assortie d’importantes réserves, par les grandes puissances, la loi
française du 3 avril 2003 est faite, selon les déclarations de Michèle
Alliot-Marie, ministre de la Défense, pour « encadrer » l’activité
mercenaire, « sanctionner ses excès », mais non mettre fin à ses
activités. Survie a pesé de tout son poids pour faire avancer la législation
en la matière, en organisant, le 30 novembre 2000, un colloque sur le
sujet à l’Assemblée nationale et en interrogeant avec obstination les
députés. La loi, votée en 2003 après bien des atermoiements, est un
début. François-Xavier Verschave, dans le texte, reproduit dans le livre,
qu’il consacra à ce sujet, salua ce premier pas mais rappela le chemin
qui restait à parcourir.
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(à envoyer à SURVIE 210 rue Saint-Martin, F75003–Paris)
(/
À quoi servent les mercenaires ? Xavier Renou, dans
son exposé riche et documenté, montre à quel point ils
sont incontrôlables, sûrement pas neutres et d’un très mauvais rapport
qualité/prix pour ce qui est de la finalité, revendiquée par tout le monde,
d’actions pour l’avènement ou le maintien de la paix entre les peuples. Ils
sont plutôt fauteurs de troubles ou servent à les envenimer et les
pérenniser. L’historique de leurs activités relève parfois de l’association
de malfaiteurs, motif sous lequel le trop fameux Bob Denard est encore
actuellement poursuivi pour ses ultimes exploits aux Comores. Ils ont
servi pour le recyclage des nazis, le recrutement de tueurs à gages ou
de terroristes. Ils ont formé et entraîné des groupes paramilitaires, des
escadrons de la mort. Ils sont l’instrument idoine pour un
« néocolonialisme multinational pour le XXIème siècle » qui a recours aux
coups de main, aux guerres larvées, pour assurer son emprise. Comme
tels ils constituent de redoutables détonateurs capables d’allumer les
bombes des massacres ethniques.
Ce Dossier noir sur les mercenaires, qui a été revu par François-Xavier
Verschave, est le témoignage posthume de l’énorme travail,
héroïquement mené jusqu’à ses derniers jours, qu’il a consacré à un
sujet qui lui tenait particulièrement à cœ ur dans la lutte contre la violence
faite aux peuples, maintenus sous la dépendance d’un impérialisme au
service du Dieu-profit, grand consommateur de richesses naturelles.
C’est cet ordre-là, fomenteur de chaos, désigné sous le nom de
« mafiafrique » par François-Xavier Verschave, que les nouvelles formes
de mercenariat organisées sont payées pour défendre. Il est bon de le
savoir pour stimuler la défense citoyenne d’un ordre démocratique, seul
capable d’instaurer la paix et la prospérité pour tous. [OT]
Pierre Péan, Noires fureurs, blancs menteurs, Rwanda 19901994, Mille et une nuits 2005.
Dans un pavé de plus de 500 pages, Noires fureurs, blancs menteurs,
Rwanda 1990-1994, Pierre Péan prétend réviser l’histoire du génocide
des Tutsi du Rwanda au printemps 1994. Il revendique en effet ce
révisionnisme. Selon lui le génocide – mot qu’il a du mal à prononcer,
lui préférant le plus souvent celui de « massacre » – des Tutsi est dû à
Paul Kagame, qui l’a délibérément déclenché en abattant l’avion
présidentiel le 6 avril 1994. Les Français, eux, ne sont strictement pour
rien dans cette affaire où les Rwandais se sont massacrés. Ils ont tout au
plus aidé le sympathique Habyarimana dans ses efforts de paix, puis
sont venus sauver quelques rescapés.
Cette version idyllique est peut-être portée par une conviction, mais
Pierre Péan ne peut guère la faire partager qu’aux convaincus d’avance,
aux chauvins ou aux naïfs, vu les procédés qu’il emploie pour soutenir sa
thèse.
Le postulat de l’attentat commis par Kagame reste, à ce jour, un
postulat et le livre de Péan ne fait guère avancer la connaissance. On
ensevelit le lecteur sous une avalanche de détails oiseux, mais sur les
circonstances immédiates du tir, c’est-à-dire comment est-on allé
s’installer pour tirer dans une zone de haute sécurité, contrôlée par la
Garde présidentielle, alors que, de surcroît, la rumeur d’un attentat
courait et devait donc avoir fait redoubler de vigilance, rien. Les
innombrables questions qu’on peut se poser sur les circonstances de cet
attentat restent sans réponse. La version de Péan, qui serait celle du
juge Bruguière (à laquelle nous n'
avons pas accès), reste une hypothèse
parmi d’autres et soulève bien des difficultés.
La thèse d’un génocide purement réactionnel et improvisé est
évidemment fausse. L’animosité viscérale de P. Péan contre Jean
Carbonare, auquel il consacre une biographie bassement offensante,
vient probablement de l’intervention de Jean Carbonare dès 1993,
dénonçant le génocide en préparation. Génocide que n'
importe quel
prétexte aurait servi à mettre en œ uvre.
La tâche de Pierre Péan est extrêmement difficile. Comment rendre
vraisemblable que le monde entier, sauf quelques Français qui ont
participé aux événements aux côtés du régime d’Habyarimana, a été
trompé par Kagame. En désespoir de cause il consacre plus de trois
pages à décrire la « culture du mensonge » des Tutsi, sans s’apercevoir
que du même coup il sape la parole des Tutsi transfuges de l’APR qui
sont les témoins du juge Bruguière.
Même faiblesse dans la défense de Jean-Christophe Mitterrand. En
trois petites pages il s’indigne à grands cris de « la sale rumeur » qu’on a
fait courir sur la culture du cannabis dont auraient profité les fils des
présidents Habyarimana et Mitterrand. Cela lui évite de parler des
activités connues de Jean-Christophe, correspondant de l’AFP à Lomé,
entré à la cellule africaine de l’Élysée le 3 juillet 1982, conseiller en titre
du Président en remplacement de Guy Penne de 1986 à 1992, héros de
divers feuilletons judiciaires et financiers, où valsent les millions de
dollars, une carrière impensable dans un pays où existerait une presse
vigilante sur la déontologie démocratique du pouvoir politique. La
biographie de Jean-Christophe constitue en elle-même un scandale.
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Il y a parfois dans le livre des passages qui pourraient passer pour
pittoresques, si on n’était pas dans la description d’une intervention
censée être une urgence humanitaire. Par exemple quand Pierre Péan
nous plonge dans les arcanes du folklore de l’armée française avec ses
« paracolos » qui estiment les commandos de marine, de vrais durs,
mais méprisent les commandos de l’air. « Les cocoyes [“fier comme un
coq et con comme un coyote”] savent seulement sauter en parachute ».
D’où l’embrouille de Bisesero où un oficier cocoye, n’écoutant que son
cœ ur, désobéit aux ordres et se précipite en campagne, découvrant des
Tutsi, mais ne pouvant les secourir, tandis qu’à côté un officier des
commandos de marine, réglo et surtout « prudent », restent l’arme au
pied. Les temps qui viennent en diront davantage.
D’autres passages ne peuvent que laisser le lecteur perplexe. Une des
principales attaques, souvent haineuses, du livre est à l’adresse de ceux,
surtout des Français, qui chargent la France. Or la plus terrible charge
contre la France et son armée est fournie par Pierre Péan lui-même dans
le Post-scriptum du chapitre 10 de son livre. Il s’agit du récit de la seule
« grosse bavure » repérée par l’auteur. « Elle n’a rien à voir avec les
accusations de complicité de génocide », assure-t-il, mais il la trouve
quand même « odieuse ». Il s’agit d’un viol avec torture perpétré sur une
jeune rwandaise à Kigali « fin 1992-début 1993 » par des militaires du
21e RIMA « en goguette ». Or « l’affaire a été enterrée ». Pourquoi donc
l’avoir déterrée ? Est-ce pour que l’arbre cache la forêt ? Est-ce parce
que Péan pense vraiment ce qu’il écrit, c’est-à-dire qu’un tel acte n’est
qu’une « bavure », même « odieuse » ? Comme si cela n’avait pas une
terrible éloquence ! Imaginons en effet le 21e RIMA en goguette faisant
cela à Draguignan. Quelle inconscience de tout ce que révèle ce « petit »
fait, qui n’est du reste rien moins qu’un crime de guerre ! Si j’étais
l’armée française, je ferais un procès à Péan.
Il aggrave son cas en multipliant les citations de Bernard Lugan et en
notant : « Sur tous les sujets militaires impliquant l’armée française, lire
l’excellent livre de Bernard Lugan, François Mitterrand, l’armée française
et le Rwanda ». Il n’y a pas de façon plus radicale de couler l’armée
française que de lier son évocation à un raciste notoire, l’homme qui
pense « que l’homme est apparu en même temps en Europe et en
Afrique et que le représentant européen du genre homo ne descend pas
de celui d’Afrique » [Bernard Lugan, Afrique l’histoire à l’endroit, Perrin 1989,
p. 44]. Si c’est cela qu’on enseigne aux armées, on ne s’étonne pas de
leur comportement en Afrique. [OT]
Plagiat de propagande - Dans ce livre de Pierre Péan (Noires fureurs,
blancs menteurs, Rwanda 1990-1994), la charge contre les Tutsi pris
globalement comme un groupe fourbe et extraordinairement
manipulateur n’est pas une dérive ethniciste. Malgré le masque d’une
référence au témoignage d’un tutsi rwandais, le texte est un plagiat
déguisé de la propagande de la haine anti-tutsi qui a précédé et justifié le
génocide. Le chef de file de cette propagande était M.Hassan Ngeze et
le lieu privilégié de son expression était son journal le bimensuel
Kangura. Dans ce qu’il a appelé les dix commandements des bahutu, on
trouve : « Tout Muhutu doit savoir que Umututsikazi où qu’elle soit,
travaille à la solde de son ethnie tutsi. Par conséquent, est traître tout
Muhutu qui épouse une Mututsikazi… (art1). Tout Muhutu doit savoir que
tout Mututsi est malhonnête dans les affaires. Il ne vise que la
suprématie de son ethnie (art4) » (Kangura n°6, décembre 1990). Dès la
fin de l’année 1993 et durant les trois premiers mois de l’année 1994, les
femmes tutsi furent particulièrement ciblées par la propagande des
extrémistes qui les accusait de corrompre la presse internationale, d’user
de leurs charmes et du sexe pour détourner de leur mission de neutralité
et de paix les forces des Nations Unies pour le Rwanda. Comme en
écho à ces agressions, des actes d’une incroyable barbarie furent
infligés à ces femmes longtemps considérées comme la colonne
vertébrale de l’armée tutsi. C’est en tout cas à ces textes qu’il faut
rattacher la diatribe anti-tutsi de Péan. Et l’on doit bien se demander
pourquoi.
Il ne peut pas dire qu’il ne connaissait pas cette propagande. Ce serait
avouer qu’il méconnaît le dossier rwandais. Il ne peut pas non plus nous
dire qu’il s’est appuyé sur ses témoins. Ceux-ci étant tutsi, il ne devait
logiquement rien en attendre. Qui donc l’a poussé à dénigrer, à souiller à
ce point la mémoire de femmes et d’hommes qui sont aujourd’hui
incapables de se défendre parce qu’ils ne sont plus ? Est-ce une
manière de légitimer les actes qui les ont fauchés ?
Les conventions internationales font la distinction entre le meurtre et
l’atteinte à la dignité humaine et considèrent celle-ci comme le crime le
plus grave. N’est-ce pas une atteinte à la dignité humaine que de couvrir
d’opprobre ceux qui ont été assassinés non pas pour des actes qu’ils
avaient commis mais parce qu’ils été nés tutsi. Savoir que les nôtres
sont morts et dans quelles circonstances ils l’ont été est déjà une charge
trop lourde à porter. Il est insupportable que l’on veuille ajouter à cela le
soupçon qu’ils passaient leur temps à mentir et qu’ils n’hésitaient pas à
se servir de leurs femmes ou de leurs filles pour assouvir leur soif du
pouvoir. Supposons que M. Péan n’a pas pensé à ceux qui ont été jetés
°
(
dans les fosses communes et toutes les femmes qui ont
été sauvagement violées, que son discours s’adresse à
ceux qui vivent. Et pourquoi donc ? S’agit-il d’un mot d’ordre de
lancement d’une campagne de mobilisation des troupes afin de finir le
travail en débarrassant de la surface de la terre ces hommes indignes de
vivre dans la société des humains car ils ne respectent rien ?
Pour ceux qui savent écrire et ont la notoriété suffisante en la matière,
l’Afrique présente un incroyable avantage. A son sujet on peut dire tout
et n’importe quoi. S’il s’était agi d’une autre communauté, l’éditeur, la
presse et l’ensemble de la classe intellectuelle française auraient
demandé à Péan de citer l’exemple d’une femme tutsi qui a trahi son
mari pour aider ses frères à conquérir le pouvoir au Rwanda.
[Un lecteur de Billets]
Un livre...
Elf, la pompe Afrique
Lecture d’un procès
Nicolas LAMBERT
Préface de F.-X. VERSCHAVE
Collection Œuvres vives, éditions Tribord et Autrement dit, 95 pages
... et un CD (79 min) offert,
comprenant les principaux extraits de l’émission
Là-bas si j’y suis
des 15 et 16 février 2005 sur France Inter,
produite par Daniel Mermet et réalisée par Antoine Chao,
ayant pour invité François-Xavier Verschave.
12 , franco de port à Survie
Le livre & le CD nous plongent dans le plus grand scandale politicofinancier de la France du XXème siècle. Il s’agit de la pièce de théâtre
créée à partir du procès par Nicolas Lambert et des émissions qui lui
furent consacrées à France Inter
«Je m’aperçois que nous ne sommes pas face à trois personnes qui ont
dérapé. C’est beaucoup plus profond que ça. Il s’agit réellement d’un
système de gouvernement.» Eva JOLY
De ce “casse du siècle”, Nicolas Lambert a tiré une pièce souvent drôle
mais toujours cruelle, qui se veut tout autant la lecture d’un procès à bien
des égards exceptionnel qu’un réquisitoire militant contre cette forme de
colonialisme pétrolier français.
Après deux heures de spectacle, Nicolas Lambert s’avance vers le
public. Il n’est plus président du tribunal, ni prévenu, ni même comédien.
Simplement un citoyen qui s’interroge… Pascale ROBERT-DIARD, Le
Monde
Le Floch-Prigent, Alfred Sirven, André Tarallo…Tous racontent et
avouent, dans le texte, le pillage d’Elf… Karl LASKE, Libération /
Véritable oeuvre théâtrale, portée par un auteur-comédien
impitoyablement honnête. Denis BONNEVILLE, La Marseillaise
[Les deux émissions Là-bas si j’y suis peuvent être écoutées
intégralement sur http://w3.la-bas.org/rm en cherchant 050215.ram et
050216.ram . On trouvera un reportage vidéo de 6 minutes sur le
spectacle Elf, la pompe Afrique sur www.latelevisionpaysanne.org]
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