Fiche du document numéro 22667

Num
22667
Date
Septembre 2005
Amj
Fichier
Taille
264033
Pages
4
Titre
Billets d'Afrique No. 139 [Supplément en hommage à François-Xavier Verschave]
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation




!"

# " $% % &

°

Odile Tobner
texte prononcé en veillée funèbre

Je veux saluer d’abord en François-Xavier Verschave le
courage avec lequel il a vécu ces derniers mois, quand il s’est su
condamné à brève échéance. Il a affronté son destin lucidement,
continuant sa tâche avec d’autant plus de résolution, sans
faiblesse. « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face »,
dit La Rochefoucauld. François-Xavier a fait front avec simplicité.
Cette fin vient confirmer de façon éclatante la leçon de sa vie,
qui est une leçon de courage. Le courage est la plus grande des
vertus, celle dont nous avons le plus besoin et celle qui nous
manque le plus. Á quoi aurait servi en effet l’intelligence, qui chez
lui était large et puissante, sans le courage d’en suivre les
conclusions. Il fallait certes beaucoup d’intelligence pour pénétrer
les rouages des machines d’oppression qui tiennent le monde.
Mais il fallait surtout avoir le courage de les combattre.
Il savait parfaitement que ce combat était celui de David contre
Goliath. Il n’a pas eu la lâcheté de se dire qu’on ne pouvait rien
contre l’iniquité. Il ne s’est pas réfugié dans la fausse humilité de
la prudence. Intrépidement il est parti à l’assaut de l’injustice. Et il
a eu raison. L’image la plus réconfortante qu’il a laissée est celle
du procès qu’il a soutenu contre la volonté d’hommes qui se
croyaient tout-puissants, parce qu’ils disposent de la puissance
de l’argent. À leur grand étonnement ils ont perdu devant
l’homme qui ne disposait que de sa parole et de son courage.
Par un de ces hasards dont l’Histoire a le secret, le grand

courage qu’il avait a rencontré la cause la plus désespérée, celle
de l’émancipation des peuples africains. Il a compris l’aphorisme
de Pascal disant que « Le propre de la puissance est de
protéger ». Dans les convulsions de l’Histoire contemporaine, il a
senti où était le plus révoltant.
Aujourd’hui en effet il ne faut pas avoir la vue courte. Les
pouvoirs démesurés que l’homme s’est donné ont aboli les
distances. Nous sommes directement concernés par ce qui se
passe loin de nous. C’est cela le combat pour la survie, qui a
donné son nom à l’action de François-Xavier Verschave. Il a
compris qu’il était vain de chercher à atténuer les effets
destructeurs de la pauvreté si on ne s’attaque pas aux causes.
Sans se réfugier dans les grandes logomachies politiques,
confessionnelles ou humanitaires, qui masquent souvent
l’impuissance, c’est encore grâce à son courage qu’il a entrepris
de mettre en lumière l’injustice qui engendre le désastre. Il a su
également communiquer avec force sa conviction et entraîner
dans son sillage ceux qui ont eu le cœur de l’écouter.
Courage, force, générosité, au sens noble de celui qui se
donne lui-même sans réserve, François-Xavier Verschave est de
ceux qui redonnent confiance dans la possibilité pour chacun
d’agir. Il est de ceux qui ouvrent des perspectives.
Nous sommes fiers de l’avoir rencontré et nous lui disons merci
d’avoir été celui qu’il a été.

L’héritage théorique de François-Xavier Verschave
par Alain Deneault, philosophe
RÉSUMÉ : La « Françafrique » qu’a contribué à définir et qu’a pourfendue François-Xavier Verschave depuis son engagement à Survie en 1984 n’est pas
à considérer comme le tout de son legs, mais bien comme une étape l’ayant amené à penser de façon plus large une « Mafiafrique ». Il s’agissait, au
nom de cette Mafiafrique, de penser les réseaux d’influence se tissant de tous bords tous côtés pour faire main basse sur les ressources d’Afrique et ce,
pas seulement depuis l’Élysée et l’état-major, mais aussi depuis les points offshore les plus diversifiés où banques, industriels et services de guerre
agissent en toute liberté. Les constats parfois décourageants que les animateurs de Survie ont été amenés à faire n’ont jamais fait de Verschave un
militant atrabilaire, contrairement à certains portraits qui ont été dressés, mais au contraire un modèle de patience et d’application.

« Que te semble-t-il le plus humain ?
— Épargner la honte à quelqu’un. »
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir
François-Xavier Verschave, au-delà d’une figure de militant,
nous lègue une pensée politique et théorique adaptée à l’époque.
Cette pensée progressait au rythme des événements,
considérait leur conjoncture et cernait leurs spécificités. Noir
Silence et les autres titres se sont ainsi imposés comme des Dixhuit Brumaire de Louis Bonaparte de l’époque. Son approche
cédait moins au schématisme qu’on ne l’a dit et tenait compte, à
en étonner jusqu’aux interlocuteurs qui l’avaient déjà mille fois
entendu, des complexités du continent d’Afrique.
Ce serait donc à tort qu’on figerait son souvenir au seul concept
de « Françafrique ». Il avait en effet emprunté cette notion au
président ivoirien Houphouët-Boigny pour la détourner en
désignant un système d’influence mettant en cause l’élite
politique française, quelques grandes entreprises de l’Hexagone,
les services secrets, l’état-major militaire et un réseau de chefs
d’État africains corrompus avec leur garde rapprochée pour
servir, un temps, des intérêts strictement rattachés à la France.
Mais ce concept devait davantage marquer une étape dans sa
pensée qu’un point de butée.
Cette période d’enquête sur les réseaux d’influences français
en Afrique a culminé avec le choc de 1994, alors qu’il urgeait, à la
veille du génocide rwandais et de la complicité française qui lui
restera associée, de rompre avec les positions humanistes bienpensantes en vigueur jusqu’alors (exiger une gestion saine des
budgets d’aide au développement et à la coopération) et de
prendre publiquement la mesure de l’exploitation éhontée et des

méthodes cruelles qui sévissaient dans d’anciennes colonies
africaines. La lecture que faisait Verschave à cette période, avec
d’autres1, est désormais entendue de tous, même par une presse
qui ne sait plus quelle torsion lui faire subir pour la dénier :
Charles de Gaulle a, d’une part, concédé l’indépendance aux
anciennes colonies en confiant à Jacques Foccart, d’autre part, le
soin de poursuivre l’entreprise de domination, cette fois sur un
mode occulte. Il s’en est suivi un nombre impressionnant de
coups fourrés, de crimes de guerre et d’entreprises de pillage de
la part des instances « souveraines » agissant en relation étroite
avec l’ancienne métropole. (Il reste difficile de dire si la collusion
politique a été motivée par des intérêts économiques ou si les
intérêts économiques n’ont pas été le paravent de manipulations
strictement politiques. Les deux assurément, mais pas toujours
simultanément.) Survie s’est donc employée à suivre l’évolution
historique et contemporaine de cet état de fait, avec le concours
d’organisations non-gouvernementales étrangères et françaises,
en dénonçant les très nombreux cas de manipulations électorales,
d’assassinats politiques, de soutien aux guerres civiles, voire de
crimes contre l’humanité. La logique néocoloniale se poursuit
selon l’image désormais célèbre de l’iceberg : la partie émergente
représente l’illusion des indépendances africaines, bien que les
pays soient en réalité retenus dans les bas-fonds par la
métropole. « Le néocolonialisme français est un système
totalisant ou totalitaire : l’ex-métropole continue de contrôler
simultanément les volets financier, économique, politique et
1

Pensons ne serait-ce qu’à l’analyse de Jean-François Médard,
présentée dans Agir ici et Survie, L’Afrique à Biarritz, Mise en examen de
la politique française, Karthala, 1995, p. 12-26.





sécuritaire. Elle enserre l’Afrique francophone dans un réseau de
liens qui ne diffère guère de la situation coloniale 2 ». Avec ceci
pour conséquences, dans la langue verte d’Ubu, que « de tout
côté on ne voit plus que des maisons brûlées et des gens pliant
sous le poids de nos phynances. 3 »
Cette démarche aura trouvé en 2005 son point
d’accomplissement lorsque Survie, en créant une « commission
d’enquête citoyenne » avec les associations Aircrige, Cimade,
Obsarm, sur la complicité de génocide de la France au Rwanda,
a entrepris, non seulement de suppléer une presse relayant le
plus souvent les versions officielles sur les questions africaines,
mais d’excéder jusqu’à l’État qui refuse de faire la lumière sur les
logiques à l’œuvre au sein de son appareil en 1994.4 La
« citoyenneté » en cause se faisait d’autant plus percutante
qu’elle n’était pas garantie par les formes étatiques en vigueur,
mais qu’elle en appelait de nouvelles, répondant sur le mode de
l’exception aux comportements alors hors de tout gond des
puissances publiques et des instances privées en cause. En
d’autres termes, « mettre la pensée en rapport immédiat avec le
dehors, avec les forces du dehors, bref faire de la pensée une
machine de guerre 5.»
Mais l’apport de Verschave ne s’arrête pas là.
De manière générale, en analysant plus avant les affaires
scabreuses qui ont si souvent éclaté là où agissent et agissaient
les réseaux françafricains, et en insistant pour identifier les
acteurs concernés afin que la responsabilité historique des uns et
des autres ne se dissipât point dans l’anonymat des concepts
géopolitiques de l’heure (i.e. : « la » mondialisation), Survie et
Verschave se sont continuellement heurtés au problème des
paradis fiscaux, en lesquels fut reconnue une pièce maîtresse de
l’action souterraine des maîtres d’Afrique. Il apparaissait à cette
échelle que les réseaux françafricains, à mesure qu’ils se
démultipliaient depuis le milieu des années soixante-dix, ne
procédaient pas seuls et que, loin de s’opposer à ceux d’une
Afrique anglophone avec lesquels on les disait en concurrence
(souvent pour les légitimer), ils fonctionnaient de pair avec eux.
Le cas du Franco-Brésilien Pierre Falcone et du Franco-Russe
Arkadi Gaidamak, tous deux vendeurs d’armes associés aux
partenaires de toutes engeances en Angola, est sans doute
l’élément qui a le plus contribué à faire progressivement éclater
cette grille analytique de la « Françafrique », au profit d’un
conception mafieuse de l’exploitation capitaliste au Sud. Celle-ci
transcende tout à fait les conceptions géo-politiques classiques.
Parce qu’Américains et Français ont partagé les mêmes
stratégies en Angola, en soutenant dans les années soixante-dix
les rebelles de l’Union pour l’indépendance totale de l’Angola
(Unita) contre les « marxistes » au pouvoir du Mouvement
populaire pour la libration de l’Angola (MPLA), BP-Amoco et Elf
ont ensemble hérité d’un domaine commun qui a illustré à lui seul
la valeur factice de l’« opposition » qu’ils se seraient menée
ailleurs sur le continent. Le clan français, dans cette affaire, s’est
allié à une société d’armement suisse dirigée par un Syrien, a
recouru à un service de mercenaires italien, puis s’est financé à
partir de fonds russes. Les forces gouvernementales
choisissaient elles aussi leurs partenaires en France, mais aussi
au Brésil, en Slovaquie et en Russie, ces noms de lieux
désignant désormais davantage de simples aires géographiques
que des instances politiques décisives. Impliquée jusqu’au cou
dans cette affaire, la banque Paribas a effectué des paiements
2

F.-X. Verschave, France-Afrique, Le Crime continue, Lyon, Tahin-party,
1999.
3
Alfred Jarry, Ubu roi, Paris, Gallimard.
4
Commission d’enquête citoyenne sur le rôle de la France dans le
génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, L’Horreur qui nous prend au
visage, La France au Rwanda, Rapport coordonné par Laure Coret et F.X. Verschave, Paris, Karthala, 2005 et Géraud de La Pradelle,
Imprescriptible, L’Implication dans le génocide tutsi portée devant les
tribunaux, Paris, Les arènes, 2005.
5
Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Capitalisme et
schizophrénie II, Paris, Éditions de Minuit, 1980, p. 467.

°
douteux via des transferts auprès d’autres
institutions financières sises en Allemagne, en
Autriche, en France, en Suisse, qui aboutissaient parfois dans un
compte de la Sonangol de New York, réputée dans le
blanchiment...6
Bref, l’expression « Mafiafrique » s’est donc progressivement
substituée à celle de « Françafrique », rendant mieux compte des
modes de domination en vigueur sur le continent. Cette notion
renvoie à une machination juridique et économique quasi
monadologique, se déployant à l’absurde pour maintenir des
régions en état de dépendance politique et économique. Ces
machinations se développent indépendamment des stratégies
proprement étatiques. Ceux qui les conduisent disposent plutôt
des États et usent de leurs prérogatives à leur guise comme d’un
levier parmi d’autres. Ils bénéficieront au besoin de leur concours
militaire, juridique et diplomatique, où s’en passeront s’il convient
plutôt de recourir à l’organisation alégale des seigneurs de
guerrre, aux armées privées du mercenariat, aux mises en scène
trompeuses des grands holdings médiatiques, aux banques des
paradis fiscaux et au notariat de sociétés de clearing. L’État
devient donc un levier parmi d’autres, dont on se sert à la carte.
Les Berlusconi, Blair, Bush, Chirac et Martin y trônent moins pour
garantir les valeurs de droit et de bien public que pour l’investir et
le contenir aux fins de ces intérêts privés. Appelons cela, dans la
foulée des travaux de Verschave, la souveraineté offshore.
Je ponds cette expression me rappelant comme la dimension
critique du travail de Verschave ne l’empêchait pas lui-même
d’innover sur le plan conceptuel. Sa lecture de la « théorie des
jeux » en économie, recoupant des notions forgées à partir d’une
lecture tout aussi libre que rigoureuse de l’historien Fernand
Braudel, est un bijou de subversion théorique. La théorie des jeux
s’intéresse aux formes de coopération qui profitent soit à l’un au
détriment d’autrui, soit à tous communément. Les économistes
font habituellement reposer sur cette théorie les prémisses qui
leur sont chères sur la rationalité des acteurs pris
individuellement. Verschave a inversé les données individualistes
du problème en rappelant que les conditions de possibilité de
l’avènement d’une politique économique globalement profitable
restaient la mise en commun des ressources. Il a non seulement
appelé de ses vœux de telles pratiques mais a analysé les acquis
de notre histoire en fonction de ces critères. Le bien public et les
politiques communes permettent globalement à tous de vivre
mieux dans une mise en relation des activités, que si chacun se
dispute un même élément. Nos acquis sociaux ont été conquis
intuitivement ou explicitement en vertu de telles convictions.
Verschave était avant tout cet économiste humaniste, lecteur
de Braudel et de Castoriadis. Du premier, il avait retenu que
l’histoire se déroule selon le « temps long », en faisant reposer
sur cette thèse une vertu peu commune dans le monde militant,
la patience. La patience ne consiste pas seulement à peser et à
soupeser tout ce qu’on avance, mais à comprendre par ailleurs
que les acquis du militantisme se comptent au fil d’années et de
siècles. La société civile est fatalement vouée à échouer ; ses
grèves, elle les mène le plus souvent à perte ; c’est aussi en vain
qu’elle produit des publications dissidentes pour contrecarrer les
énormités de la presse-relais ; les livres qui dénoncent
l’inavouable restent sans suites et les gouvernements
progressistes souvent péniblement portés au pouvoir trahissent
leurs engagements sitôt en poste… Bref, militer décourage la
pensée pressée de voir un retour sur son investissement dans la
vie publique. Patient, Verschave a su penser la démarche
militante non pas au-delà des échecs mais à travers eux : « c’est
au cumul des échecs qu’adviennent les victoires » tenait-il à
répéter. Le droit de vote, l’Assurance-maladie universelle, les lois
sur la sécurité et le temps de travail et autres programmes
6

F.-X. Verschave, Noir Silence, Qui arrêtera la farnçafrique ?, Paris, Les
arènes, 2000, p. 340 et suiv. ainsi que L’Envers de la dette, Criminalité
politique et économique au Congo-Brazza et en Angola, Marseille, Agone,
2001, p. 119 et suiv.





°

sociaux sont le fruit de décennies d’échecs qui à chaque
occurrence ont forcé les pouvoirs en place à accuser l’impact des
forces en présence pour céder progressivement sur tel ou tel point.
De Castoriadis, il avait entretenu l’idée que ces avancées
politiques sont l’œuvre des luttes sociales soutenues à travers les
générations, et non pas le fruit de quelque progrès inscrit dans un
cours transcendant de l’histoire. Il s’inspirait de lui pour produire
des images fortes, celle par exemple des bas-fonds en turbulence
qui grondent sous les eaux dormantes. « Les logiciels du refus se
connectent » : la proximité de groupes marxistes, écologistes,
féministes, réformistes qui évoluaient en parallèle il y a encore
quinze ans sont déjà à élaborer ensemble bon an mal an un
dessein politique.
Aussi, Verschave était-il près sans le savoir des thèses de
Jacques Rancière. Il était parmi les rares à pratiquer à tous les
instants une politique dissensuelle qui consiste à abandonner les
sphères usuelles du langage politique pour désigner avec des
expressions fortes et souvent difficilement recevables les rapports
de domination du Nord au Sud dont nous sommes les témoins.
Le vocabulaire d’Alfred Jarry l’emportait pour désigner une
politique passant de l’ère du spectacle à celle plus brutale de la
caricature, que ce soit par les trucages des urnes dont l’évidence
laissait les électeurs pantois ou par cette novlangue conçue à
Paris, par exemple sur la « démocratie apaisée », qui jaillissait
par métastases du Gabon au Cameroun en passant par le Togo.
L’important étant d’échapper à la langue du consensus, de même
qu’à l’impression de pouvoir en infléchir timidement le cours en
l’empruntant partiellement, Verschave la confrontait selon un
ordre du discours soutenu par soi seul dès lors qu’il répondait de
la nature des événements en cours, fût-elle insupportable. La
corruption, le pillage, les mafias se trouvaient chez lui désignés
par leur nom sans que jamais ne poigne quelque chose
d’outrancier dans l’emploi de ces mots. Il devenait a contrario de
plus en plus difficile pour la presse de maquiller sa mauvaise foi
lorsqu’elle persistait, elle, à parler de « conflits ethniques » pour
« expliquer » les différentes crises secouant une Afrique en mal
de « bonne gouvernance », ce qu’elle n’aura pas pardonné au
dissident jusque dans ses papiers annonçant sa mort 7.
Voyant large, Verschave savait enfin exposer la conviction que
les problèmes du Sud annoncent ceux du Nord, car on est ici
autant en péril que là-bas lorsque dans nos démocraties où elle
trouve encore quelque peu de consistance la notion de bien
public cesse d’être thématisée et défendue à large échelle. « Il
sera évidemment plus facile de lutter avec les Africains contre ce
nouvel ordre du monde lorsque les peuples occidentaux auront
compris que cet ordre-là, ou plutôt cette anomie, en vient à
détruire jusque chez eux 150 ans de conquêtes sociales. »
Abandonner la scolarité, l’aide sociale et l’assurance-maladie aux
forces du marché, comme on en discute dans les forums
économiques les plus respectés, ce serait céder ces structures
aux artisans de spoliations qui nous montrent au Sud les
méthodes qu’ils sont prêts à mettre en œuvre partout. C’est
pourquoi la nature des rapports solidaires qui unissent les gens
du Nord à ceux du Sud, surtout en ce qui regarde les largesses
ayant cours à des échelles à peine concevables dans les paradis
fiscaux, ne saurait d’aucune façon passer pour paternaliste ou

bienfaisante. Le bien public qu’il s’agit de concevoir
à l’échelle mondiale est l’objet d’une conquête qui
unit Africains et Européens, tout comme le Nord et le Sud en
général, au même titre.
Puisque nous sommes de la même aventure, il nous reste donc
à penser cette domination de l’Afrique non plus en fonction des
seules catégories traditionnelles de la géopolitique (quoiqu’elles
restent souvent opératoires), mais par rapport aussi à la
souveraineté offshore qui supplée la souveraineté des États et
fonde dans les points aveugles de la pensée publique des
repaires alégaux d’influence. Il nous reste aussi instamment à
penser au-delà des catégories d’analyse encore très occidentales
de Verschave l’Afrique elle-même. « Ces guerres grouillent de
saloperies ; sur un quart de siècle seuls les “salauds”, ou ceux qui
le deviennent peuvent encore s’accrocher aux manettes 8»,
certes. Comment n’être point interdit face à cela, fasciné par
l’inénarrable cruauté des mobiles et des gestes ? Après en avoir
beaucoup parlé, il nous reste néanmoins une Afrique à nous dire,
une Afrique à nommer, qui ne soit pas seulement celle qui
continue de conjuguer avec les affres des raids néocoloniaux, ni
celle de plumes littéraires se découvrant anthropologues pour
nous dire tout en mystères, magies et rêves le fait d’une Afrique
miroir de fantasmes éculés. Il nous faut aussi apprendre à situer
cette Mafiafrique dans un contexte économique et culturel plus
large qui n’est peut-être pas de nature à se laisser réfléchir avec
nos mots et nos ordres occurrents de rationalité, comme il arrivait
sporadiquement à Verschave lui-même de le rappeler, sans
complaisance, ni mépris. « Pour survivre – et les Africains ont fait
preuve d’une extraordinaire aptitude à cet égard –, ils ont
exacerbé les capacités de subsistance et de résistance à l’échelle
de la famille : la famille est l’entité de la survie. Quand vous vous
adressez à des gens qui ont survécu pendant cinq siècles grâce
à ce type de fonctionnement, et que vous venez leur dire :
“Écoutez, la famille, c’est dépassé. Quand vous accédez aux
fonctions de l’État, il ne faut plus mélanger le patrimoine public et
le patrimoine privé”, comment et de quel droit pouvez-vous, de
l’extérieur, faire comprendre que ce système si performant est
caduc ? Et il est vrai que, dans ce système, divers mécanismes
empêchaient l’accumulation : quand on arrivait à un certain
niveau de richesse, au lieu d’investir dans la production, on
investissait dans le cadeau qui développe le réseau. C’est un
autre mode de fonctionnement économique, qui a jusqu’à une
certaine époque fait ses preuves. Ce n’est pas nous, ni le FMI, ni
la Banque mondiale, ni la Coopération française, qui pourront
imposer des changements de rationalité économique 9».
Il importe d’aborder ces questions. Parce que nous serons
nous-mêmes à la recherche de nouveaux paradigmes lorsque
inversement il deviendra évident que la politique de
l’accumulation et de la croissance que nous préconisons ne
pourra pas durer éternellement. Lorsque le pétrole viendra à
manquer et que les diamants passeront pour futiles, nous
devrons penser d’autres modèles. La rationalité économique
d’ailleurs, que nous jugeons aujourd’hui désuète à défaut d’en
comprendre le langage, se fera alors la leçon théorique qu’il nous
faudra adapter pour nous adapter nous-mêmes au renouveau de
l’histoire.

Un dissident français
Laurent Beccaria, éditeur
30 juin 2005

François-Xavier Verschave est mort, ce jeudi 29 juin, d'
un
cancer du pancréas, qui l'
a enlevé en quatre mois. Se sachant
condamné, il a continué à travailler, corrigeant les épreuves de
son dernier livre, sans un regard en arrière, comme il a vécu.
Cette attitude ne sort pas de n'
importe où.
7

Collectif, « Décès de François-Xavier Verschave : nécrologies vindicatives »,

François-Xavier Verschave était un dissident français. La chape
de plomb qui protège le néo-colonialisme français en Afrique est
in Acrimed, le mercredi 6 juillet 2005, www.acrimed.org/article2096.html
8
L’envers de la dette, op. cit., p. 122.
9
L’Afrique à Biarritz, op. cit., p. 45. Lire aussi sur ces questions le
témoignage d’Emmanuel Seyni Ndione, L’Économie urbaine en Afrique,
Le Don et le recours, Paris, Karthala et Dakar, Enda Graf Sahel, 1994.





trop lourde, trop étouffante, pour que l'
on hésite à employer ce
terme. Rares sont ceux qui osent se soulever contre leur pays.
François-Xavier l'
a fait, explorant tous les "trous noirs" de la
République, avec une énergie peu commune.
Il incarnait jusqu'
à la démesure un certain nombre de vertus
que l'
on attend de ceux qui se dévouent au bien commun : la
rectitude morale, la curiosité, l'
enthousiasme, l'
honnêteté. Son
désintéressement était unique : tous ses livres – vendus à plus de
200 000 ex au total – ont été écrit au bénéfice de Survie, auquel il
abandonnait ses droits d'
auteur dès le premier centime.
Il était entré en dissidence sur le tard, à l'
âge où tant d'
autres
choisissent justement le confort. Sa rencontre avec l'
Afrique est le
fruit d'
un grand rêve déçu. Répondant à l'
appel de plusieurs prix
Nobel pour lutter contre la faim dans le monde, il s'
était
passionné par cette cause, multipliant les contacts, les initiatives
les plus consensuelles. Jusqu'
au jour où il s'
est rendu compte
que côté pile, la République affichait ses bonnes intentions d'
aide
au tiers-monde, tout en bloquant, côté face, les initiatives pouvant
troubler les réseaux françafricains...
Ce doux n'
acceptait pas le mensonge. Toujours entre deux
rendez-vous, comme un courant d'
air, sa mallette remplie de
dossiers, avaleur de livres, prenant sur les nuits pour écrire,
toujours en mouvement, il a pris la tête de tous ceux qui
refusaient l'
inacceptable.
Malheureusement, ils étaient peu nombreux.
Notre première rencontre date de 1997. J'
ai été frappé ce jourlà par le dénuement de Survie. François-Xavier Verschave s'
est
toujours battu à mains nues, dans l'
indifférence générale. Cette
première collaboration a débouché sur La Françafrique, édité chez
Stock, imposant ce mot dans le débat public. Premier livre et
premier procès intenté – et perdu – par Charles Pasqua, qui
demandait cinq millions de francs de dommages et intérêts.
Devenu éditeur indépendant aux Arènes, nous lui
commandâmes aussitôt une suite. Elle arriva sous la forme d'
un
pavé de plus d'
un million et demi de signes, qui nous effraya.
Nous sortîmes de la lecture de Noir silence accablés par son
contenu, convaincus qu'
il fallait publier le livre, mais certains
également que l'
ouvrage était invendable. Pourtant le jour de sa
sortie, entre neuf heures et midi, notre téléphone fut assailli par
des demandes de lecteurs. Sans une ligne dans presse, l'
ouvrage
fut réimprimé plusieurs fois. On appelle cela le bouche-à-oreille.
Les plaintes des trois Présidents africains pour « Offense à
chef d'
État étranger » tombèrent durant l'
été. Incrédules, François
et moi découvrions que notre condamnation était inscrite dans la
jurisprudence : plus de six cents procès depuis le vote de la loi
sur la presse et autant de condamnations... Puisque nous allions
perdre, autant le faire en beauté. François et l'
équipe de Survie
se démenèrent, multipliant les témoins, préparant ces audiences
avec rage, parce que leur sort en dépendait. Il n'
y avait pas
d'
argent dans les caisses pour les dommages et intérêts
inévitables qui nous attendaient.
Aux Arènes, Mehdi Ba assurait le va-et-vient entre Survie et
nous. Il édita dans la foulée, Noir procès, les minutes des
audiences, qui sont un document pour l'
histoire : le premier

°

'

procès public et contradictoire de la politique
criminelle de la France en Afrique. De nombreux
documents sur le site des Arènes attestent de l'
importance de ce
tournant dans le combat de Survie.
Durant le procès, toujours en première ligne, François-Xavier
fut constamment sur le fil de l'
émotion, parfois sur la défensive,
souvent éloquent. François-Xavier était un orateur convaincant.
Ce citoyen modèle était au banc des accusés – et il le vivait mal.
Sa sincérité et la justesse de son combat l'
emportèrent. Plus d'
un
siècle de jurisprudence était renversé ! La victoire était d'
abord la
sienne avant d'
être celle d'
une cause. Elle fut confirmée en cour
d'
Appel, ce qui nous permit d'
ajouter un bandeau rouge sur les
livres, en guise de pied de nez, avec des extraits de l'
arrêt qui
louaient la rigueur de son travail...
Entre les Arènes et François-Xavier, l'
épreuve consolida
l'
amitié. Nous fêtâmes dignement le verdict, en compagnie de nos
témoins et de nos avocats. Il y avait ce soir-là l'
allégresse des
victoires conquises de haute lutte.
Notre confiance réciproque fut précieuse lorsque quelques
désaccords entre nous survinrent. Nous n'
étions pas aussi
enthousiastes sur Noir Chirac ou quelques autres projets.
François-Xavier continuait pourtant à nous proposer dix idées de
livres par mois, faisant l'
intercesseur, découvrant chaque jour de
nouveaux dossiers. C'
était un fidèle.
Avec bonheur, Survie et Les Arènes ont pu se réunir de
nouveau l'
année dernière lors de la commémoration des dix ans
du génocide tutsi. La commission d'
enquête citoyenne et la
publication de l'
Inavouable de Patrick de Saint-Exupéry allaient
dans le même sens. L'
amitié et le travail commun se fondirent à
nouveau dans un combat essentiel : Imprescriptible, contre
l'
impunité de notre pays dans le crime des crimes. Cette cause de
longue haleine, nous la porterons jusqu'
au bout, sans jamais
renoncer à ce que la lumière soit faite, même si son inlassable
allant va nous manquer.
Puis ce fut Négrophobie, son livre, paru la semaine dernière, en
forme de testament. La lecture de Stephen Smith l'
avait fait
bondir. Négrologie reposait sur une vision pessimiste, voire
cynique de l'
homme, il assumait l'
héritage colonial, avec sa part
de racisme, affichant sa proximité avec les sources officielles : il a
donc reçu un accueil critique triomphal. Négrophobie est soutenu
par une vision optimiste, voire prophétique de l'
homme, il rejette
l'
idéologie coloniale, se méfie des manipulations d'
État : il fait son
chemin par le bouche-à-oreille. En somme, la parabole de son
engagement.
C'
est à sa confiance absolue dans l'
homme et dans la
démocratie que nous pensons aujourd'
hui, à cette flamme qui le
consumait, à ce rire soudain, presque strident qui ponctuait nos
rencontres, à ce mouvement perpétuel d'
un homme qui ne
s'
arrêtait ni d'
écrire, ni d'
agir, puisque c'
était nécessaire. Le
dissident était un cœur, une flamme, un souffle.
Aujourd'
hui des dizaines de milliers d'
auditeurs, de lecteurs, de
sympathisants, européens et africains qui appréciaient son
intégrité et son engagement, sont tristes, et un peu plus seuls. À
eux, à son épouse et à ses trois enfants, à Sharon Courtoux et
aux collaborateurs de Survie, présents et passés, nous apportons
notre chagrin pour le mêler au leur.

! $(
Matthieu JULES, France à fric, mjcreate 2004, VHS 1h00
http://francafric.free.fr

Film tiré des conférences publiques à Rouen en octobre 2003, avec
François-Xavier Verschave, René Vauthier et Sœuf Elbadawi.
On y retrouve FXV dans son discours coutumier de dénonciation de la
Françafrique. Sœuf Elbadawi, journaliste et auteur comorien, rappelle les
manigances par lesquelles la France a éliminé les indépendantistes les
plus prometteurs pour l’avenir de leur pays, au moment des
décolonisations. Il donne un écho inquiétant du vécu des personnes
vivant en régime françafricain, cet écho qu’il a retranscrit dans le livre
collectif Dernières nouvelles de la Françafrique. René Vauthier nous

raconte son parcours, via l’Algérie, et l’histoire de la censure de son film,
Afrique 50, le premier film anti-colonial français. Un jour de 1997, soit
quelques décennies plus tard, il apprend que les autorités le diffusent à
l’étranger estimant qu’il était bon pour le prestige de notre pays de
montrer qu’un sentiment anti-colonialiste existait en France dès 1950.
Vivement le jour où les ambassades françaises distribueront l’œuvre de
FXV au Cameroun, au Gabon, au Tchad, au Congo, aux Comores...
pour montrer qu’en France, « on » a toujours réprouvé les confiscations
néo-coloniales de souveraineté et les réseaux qui pillent et
ensanglantent le Tiers-monde, et qu’« on » a toujours rejeté les Biya,
Bongo, Déby, Sassou, Azali, etc. Ce sera l’ère post-françafricaine. [PC]

Association Survie, 210 rue Saint–Martin, F75003–Paris – Commission paritaire n° 76019 – Dépôt légal : septembre 2005 – ISSN 1155-1666 –
Imprimé par nos soins – Abonnement : 20 (Étranger : 25 ; Faible revenu : 16 ) – Tél. (33 ou 0)1 44 61 03 25 – Fax (33 ou 0)1 44 61 03 20 –
http://www.survie-france.org – survie@wanadoo.fr

Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024