Fiche du document numéro 22660

Num
22660
Date
Janvier 2005
Amj
Fichier
Taille
485008
Pages
8
Titre
Billets d'Afrique No. 132
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
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Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines
Anciens numéros disponibles sur http ://www.survie-france.org

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Vœux 2005 : des
ouvertures et un réveil

Les craquements de plus en plus visibles dans le système
françafricain de confiscation des indépendances africaines
vont-ils enfin provoquer son effondrement, ou sa disqualification universelle ? On accordera malheureusement peu
de probabilité à une autre hypothèse, celle d’une conversion
du parrain élyséen de la Françafrique à la nécessité d’une
authentique renonciation au lien néocolonial – à la façon
dont, en 1962, De Gaulle dut admettre l’indépendance
algérienne et la fit ratifier par le peuple français. Trop confit
dans l’affairisme, le néogaullisme chiraquien (ou sarkozien)
ne paraît pas capable d’entendre l’appel du très modéré
président francophone de la Commission de l’Union
africaine, Alpha Oumar Konaré (in Le Figaro du 23/11) : « Il faut
oublier la Françafrique. [...] Un besoin d’adaptation
et même de mutation paraît nécessaire. »
Certes, le mot « oublier » est ambigu : toute une
propagande française nous invite à un oubli dissimulateur
de la prolongation des logiques criminelles. C’est bien
pourquoi le travail de mémoire est si indispensable. Notre
Commission d’enquête citoyenne sur l’implication française
dans le génocide de 1994 au Rwanda va produire, début
2005, un ensemble de publications, avec en perspective
la mise en cause judiciaire de complices français de cette
abomination. Il faut continuer à montrer les dégâts inouïs
d’une Françafrique méprisante et méprisable, qui favorise
encore aujourd’hui les pires dictatures, un pillage sans
limites, et reste capable des manipulations les plus
sordides. Mais Konaré, lui, ne parle pas de poursuivre
ces pratiques, il parle de « mutation nécessaire ».
Alors, quel sera la première des dictatures
françafricaines à devoir céder la place à un pouvoir
légitime ? La togolaise ? La tchadienne ? La congolaise ?
Ou un régime à la criminalité plus discrète ? On observe
une montée sans doute irrépressible du pourcentage
de chefs d’État africains incontestablement élus. Et les
néocolonies seront de moins en moins supportées
par l’opinion dans un contexte de montée en puissance
de l’Union africaine (UA). Quel pays francophone va-t-il

*
*
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(
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prendre le relais du Kenya, récemment passé dans le camp
des démocraties ?
On observera évidemment avec beaucoup d’attention les
progrès (ou reculs) de l’implication de l’UA dans les
négociations politiques, financières et commerciales
internationales. Et, surtout, dans les crises les plus graves
qui meurtrissent le continent : au Soudan, dans les Grands
Lacs, en Côte d’Ivoire, etc. On verra notamment si elle fait
mieux que les grandes puissances, ce qui revient à placer
très bas la première barre.
Dans un autre domaine, transversal mais essentiel, celui
de la prolifération des paradis fiscaux et judiciaires (créés
et protégés par ces mêmes États dominants), la
mobilisation s’organise de manière très encourageante.
Non seulement Attac, l’un des moteurs du mouvement
altermondialiste, fait à nouveau de la lutte contre ces
mondes sans loi une de ses grandes priorités, mais une
plate-forme s’est mise en place sur ce thème entre Attac
et le principal collectif français des organisations de
solidarité internationale, le CRID : les grandes ONG de
développement sont désormais convaincues qu’il n’y a pas
de remède possible aux situations inacceptables vécues
par plus d’un milliard d’être humains si ne sont pas
combattus les mécanismes de vol massif de l’argent
public. Cette plate-forme, ouverte aussi aux syndicats, va
travailler avec le réseau international Tax Justice Network.
L’on peut donc espérer d’importants progrès de la
conscientisation citoyenne face à des menaces encore très
sous-évaluées.
Sur ce thème comme sur d’autres, c’est bien le réveil des
citoyens qui est notre vœu le plus cher pour 2005 !
François-Xavier Verschave

%
Succession camerounaise
Le « Cher Paul »1 a donc formé enfin
un nouveau gouvernement après sa
"réélection". Le nombre des gens à remercier pour leur "travail électoral" étant
impressionnant, il a nommé pas moins
de soixante ministres, qui pourront enfin
couler des jours heureux, dotés de tous
les attributs matériels et somptuaires de

leur fonction – sans trop se fatiguer, puisque les réunions du conseil des ministres
ont lieu une fois tous les trois ans.
En fait de changement, tous les vieux
chevaux de retour sont là : avec Bello
Bouba comme ministre du désastre de la
Poste, Daïssala Dakolé en ministre de la
catastrophe des transports, on est au
moins sûr que tout continuera sans dérangement dans le pire des mondes possi-

bles. Rien que pour s’occuper des stades
et des écoles qui n’existent pas, on a
cinq ministres : des Sports, de la Jeunesse,
de l’Enseignement préscolaire, de l’Enseignement élémentaire, de l’Enseignement
secondaire.
L’inamovible
Ferdinand
Oyono reste à la “Culture”. Il y a belle lurette qu’il ne se rend plus à son ministère, ./..
1. Cf. lettre de félicitation de Jacques Chirac à
Paul Biya in Billets n° 130, Ils ont dit.

!

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dépourvu d’ascenseur pour le hisser
dans son bureau au premier étage, et qu’il
se fait apporter les "dossiers" chez lui.
Le Président, après l’effort titanesque
fourni pour gérer le difficile problème
politique de la distribution des fromages,
va pouvoir reprendre son programme de
villégiatures helvétiques et parisiennes
pour reconstituer ses forces. Quant au
Cameroun, de toute façon, seul Dieu
peut encore quelque chose pour lui.
[Odile Tobner]
Les sous de Sassou
Nous avons pris connaissance cet été,
sur plusieurs sites Internet (cf. par exemple
www.rezoweb.com/forum/politique/congodiaspora/
492.shtml), de deux listes interminables

des sociétés et propriétés congolaises
sur lesquelles Denis Sassou Nguesso et
son clan auraient fait main basse.
L’ampleur de la captation des richesses
du pays y apparaît telle que nous nous
sommes un peu méfiés : le régime est
tellement manipulateur qu’il est capable
de mêler le vrai et le faux dans un
document, pour mieux discréditer ensuite
ceux qui l’utiliseront.
La Lettre du Continent du 25 novembre
nous suggère cependant que la
publication de ces listes (signées « Les
Denisiens ») « rend fou le président et
ses proches ». « La précision et la
véracité, globalement, des informations
diffusées laissent penser que seuls des
membres du sérail ont pu rassembler ces
éléments. »
D’aucuns,
M. Sassou,
voudraient-ils depuis chez vous discréditer un peu plus votre régime ? [FXV]
Fin de partie
Si on voit quelque chose en Côte
d’Ivoire c’est que la France ne peut plus
éliminer facilement un président dont elle
ne veut pas ou plus. Elle a déjà beaucoup à faire à maintenir “ses” présidents.
Les troupes françaises se sont trouvées,
en Côte d’Ivoire, face à face avec la
population. Ce face à face aurait pu être
évité. Quelles que soient les causes de
l’attaque de Bouaké, cela devait d’abord
se régler avec le pouvoir ivoirien. Il y a
eu des bavures des rebelles contre les
Français. L’armée française n’a pas immédiatement répliqué contre leur QG. Il y
a eu des bavures des Français contre
des Ivoiriens (on a parlé, entre autres,
d’un Ivoirien abattu par mégarde d’une
balle dans le dos). Le pouvoir ivoirien n’a
pas immédiatement répliqué.
En donnant l’ordre de détruire “l’aviation” ivoirienne, Chirac a cédé bêtement
au sentiment qu’il a envers un pouvoir
africain, avec qui on ne parle pas, mais
qu’on met au pas. Bêtise politique parce
qu’il y avait une dizaine de milliers de

°
Français en Côte d’Ivoire. On est stupéfié
qu’il l’ait oublié. Ou alors il croit vraiment
que les Africains sont des gens
« joyeux »1 et c’est tout. Ensuite il a
choisi d’envahir militairement Abidjan, au
lieu de mettre l’épée dans les reins aux
forces ivoiriennes pour qu’elles protègent
la population européenne, ce qui était
parfaitement possible, mais moins “glorieux” (nos as tout-puissants au secours
de nos pauvres concitoyens malmenés,
quelle image !). C’est-à-dire que Chirac ne
comprend rien à l’Afrique d’aujourd’hui.
Le résultat, c’est les morts ivoiriens
qu’il a maintenant à expliquer. Dans un
premier temps on a dit, bien sûr, n’importe quoi. Ce sont les gendarmes ivoiriens qui ont tiré dans la foule. Les gens
étaient trop nombreux, ils ont péri étouffés. Ils se bousculaient sans doute pour
voir le feu d’artifice des Français. S’il y a
eu des gens piétinés dans la panique
d’une foule sur laquelle on tire, ces morts
sont évidemment dus à ces tirs.
On découvre hélas progressivement les
dégâts. Femme décapitée (mais c’était,
dit-on froidement dans la presse française, une « provocatrice », après avoir
dit que c’était une invention des Ivoiriens). On finira par avouer un tir de
grenade. Homme en flamme sur le pont.
Il faut dire que l’accès du pont a été
interdit par des tirs de canon à partir
d’hélicoptère. Il a pu y avoir des « ricochets » disent les militaires sans rire.
Sur la route vers Abidjan quelques habitants se sont mis devant les chars. Ils
ont été descendus, l’un d’eux a été écrasé. Les militaires, relayés par la presse
(AFP) : « nous avons trouvé des embuscades ». S’il y avait vraiment eu des
embuscades, selon ce que ce mot veut
dire, il y aurait eu beaucoup de morts
français et pas ou peu de morts ivoiriens.
Il y a eu des barrages, pneus, bidons,
gardés par des civils. La fameuse photo
de Tienanmen, c’est simple : un malveillant s’est mis en embuscade. On trouve
même, dans une dépêche de l’AFP, la
phrase : « des soldats avaient visé des
éléments armés dissimulés dans la foule
de dizaines de milliers de manifestants ».
C’est plus des as, c’est James Bond. À
noter que ces « éléments armés » n’ont
blessé aucun soldat français. Si un seul
de ces derniers avait été égratigné par
balle, j’imagine qu’il aurait fait en boucle
tous les journaux télévisés pendant des
jours entiers. Mais il faut dire que les
Africains ne savent sans doute pas se
servir d’une arme, ils ne savent que la
brandir en hurlant, comme sur la couverture du bouquin de Smith.
Dernier truc, qui marche d’ailleurs près
de nos médias, pour expliquer qu’aucune
image ne soutient les assertions des
militaires : on avait oublié les appareils
photo, comme les grenades lacrymogènes apparemment. Mais à quoi

(
pensent nos Rambos ? À
rien. Quand on est en
Afrique on n’a à se soucier de rien, parce
qu’on n’a jamais rien eu à justifier. C’est
ainsi qu’il ne reste au pouvoir français
que la propagande pour expliquer son
action en Côte d’Ivoire. Ou alors il
faudrait avouer toutes les erreurs
politiques [Lire aussi À fleur de presse]. [OT]
1. Cf. Billets n° 131, Ils ont dit.

« Aucune question ? »
Non, aucune question lors de la “discussion” sénatoriale, en novembre, pour
accorder « une contribution forfaitaire de
30 millions d’euros par an, versée par la
France au titre de la présence de ses forces militaires à Djibouti »1, « convention
2
[...] signée à Djibouti le 3 août 2003 » .
Nos élus ne voient pas de raison de
s’interroger sur le bien-fondé d’une coopération militaire avec un État policier et
mafieux dont le chef est soupçonné
d’être impliqué dans l’assassinat d’un
magistrat français (le juge Borrel). Les
questions ne commencent à poindre que
lorsqu’il est trop tard, comme en Côte
d’Ivoire à partir de septembre 2002, voire
novembre 2004.
Il est pourtant grand temps que la
France arrête les dégâts dans une douzaine d’autres “cotedivoires” : l’ensemble
des dictatures africaines avec lesquelles
nous entretenons une coopération militaire, souvent assortie d’accords de défense, en grande partie secrets, et autres
dispositifs qui prolongent ces dictatures.
Djibouti vient en tête avec la plus importante base militaire française à l’étranger.
La mainmise s’étend au Tchad, au
Gabon, au Togo, au Congo-Brazzaville,
aux Comores, au Cameroun, au Burkina
Faso, à la Guinée, la Tunisie, etc. Il est
grand temps qu’un sénateur se lève et
demande : « Ne devrions-nous pas
apprendre à anticiper ce que nous ne
saurons pas arrêter demain ? » [Pierre
Caminade]
1. www.senat.fr/dossierleg/pjl04-015.html
2. Loi n° 2004-1235 du 22/11 autorisant l’approbation de la convention.

« Imbroglio sous les décombres (V) :
Pas de nouvelles de Gatumba
Selon une source crédible à Bujumbura, les enquêteurs de l’ONUB 1 seraient
en possession d’une version plus complète et précise du rapport publié le 18
octobre à la suite de leurs investigations.
Le Conseil de sécurité s’opposerait à la
publication de cette version revue et ./..
1. Opération de l’ONU au Burundi qui a participé, avec la MONUC, opération de l’ONU au
Congo à l’enquête sur le massacre de plus de
150 Congolais, surtout Banyamulenge, dans
le camp de réfugiés de Gatumba le 13 août
dernier. Cf. Billets n° 128 et 129, Imbroglio...

!

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corrigée – notamment en ce qui
concerne le ou les auteurs du massacre,
et les éléments susceptibles de le
qualifier ou non d’acte de génocide. Une
telle rétention de la vérité, quelle qu’elle
soit, serait inqualifiable si elle était
confirmée. Encore du pain sur la
planche... À croire que certains
compteraient que, la fatigue gagnant du
terrain, les bras se baissent. Qu’ils n’y
comptent pas trop, les bras se lassent
parfois, mais restent en parfait état de
fonctionnement. [SC]
Imbroglio sous les décombres (VI) :
une guerre au conditionnel... ?
Depuis quelques semaines, les FDR
(Forces de défense rwandaises) ont
engagé une nouvelle initiative visant les
milices FDLR (Forces de défense pour la
libération du Rwanda), présentes en République Démocratique du Congo (RDC),
sous divers sigles mais dans une même
intention, depuis que leurs éléments
ayant participé au génocide des Tutsi ont
fui le Rwanda. Cette initiative a été clairement annoncée, des pièces justificatives
versées au dossier, et elle est peut-être
« tolérée ». Tournons les pages à rebours
et posons nous quelques questions.
8 décembre 2004 : « Au lendemain
d’une déclaration du Conseil de Sécurité
qui enjoint le Rwanda à retirer ses
troupes de la République Démocratique
du Congo (RDC), la MONUC [force de
l’ONU en RDC] indique qu’elle n’a toujours
pas de preuves concrètes de la présence
rwandaise en RDC mais qu’elle dispose
de faisceaux d’indices nombreux et
convergents, faisant état d’“une présence
militaire armée, organisée, mais non
connue”. » (www.un.org)
07/12 : « le Conseil de Sécurité exige
du Rwanda qu’il retire les forces qu’il
pourrait avoir en RDC [...], juge inacceptable la présence des ex-FAR et
Interahamwe dans l’est de la RDC et
salue le plan établi par les autorités
congolaises sur leur désarmement et leur
démobilisation... » (idem). Le Conseil
« exprime sa très vive préoccupation
devant les multiples rapports faisant état
d’opérations militaires de l’armée rwandaise dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) et devant les
menaces du Gouvernement rwandais à
cet égard ». Il « reconnaît que la persistance des tensions dans l’est de la RDC
porte atteinte à la paix [...] et en particulier que la présence des ex-FAR et
Interahamwe y est une source d’instabilité, une menace [...]. Il considère que la
présence armée et les activités d’éléments ex-FAR et Interahamwe dans l’est
de la RDC est inacceptable et exige
qu’ils désarment et se dissolvent sans
tarder [dans la nature ?] en vue de leur
rapatriement ou de leur réinstallation. » 1

°
03/12 : Washington se déclare « profondément inquiet ». L’Élysée annonce
que Jacques Chirac a exprimé sa préoccupation au président congolais, Joseph
Kabila, au cours d’un entretien téléphonique sollicité par ce dernier. L’agence
Reuters, citant des sources diplomatiques
de la région des Grands Lacs, écrit que
des troupes rwandaises sont entrées
brièvement en RDC plus tôt dans la
semaine, d’où elles se sont retirées à la
suite d’une opération chirurgicale visant
un objectif préalablement déterminé. Les
sources diplomatiques n’ont pas fourni
davantage de précisions selon Reuters.
02/12 : Le Conseil de sécurité tient une
réunion extraordinaire à huis clos (convoquée à la demande de la RDC), au cours
laquelle la France aurait obtenu l’adhésion de 13 des 15 membres de cette
instance à une condamnation musclée
du Rwanda pour sa récente intervention
au Congo. La Grande-Bretagne s’y serait
opposée, menaçant d’avoir recours à son
droit de veto pour empêcher l’adoption
d’une résolution allant dans ce sens. À
cette occasion, les États-Unis seraient
restés cois. La MONUC fait état d’indices
de la présence de troupes rwandaises en
RDC, le Rwanda dément l’information,
Joseph Kabila annonce le déploiement
de 10 000 soldats dans le Nord-Kivu, les
États-Unis envoient un émissaire dans la
région.
01/12 : Le président rwandais Paul
Kagame affirme que les FDLR représentent un danger pour la sécurité de son
pays, qu’il convient d’écarter, et demande : « qui peut le faire en dehors de
nous ? » si la communauté internationale
ne peut s’en occuper. Un officier
congolais (anonyme) déclare à une
agence de presse que des affrontements
entre les FDR et les FDLR ont cours depuis une semaine. Interrogée, la MONUC
répond qu’elle n’est pas au courant. La
même MONUC juge « inacceptable et
injustifiable » toute nouvelle menace
dans un communiqué du même jour.
30/11 : Paul Kagame déclare au parlement rwandais son intention de ramener
ses troupes au Congo pour traquer les
miliciens.
27/11 : Le Soir de Bruxelles (Colette
Braeckman, Les Rwandais reviennent au
Congo) évoque une nouvelle stratégie
qu’aurait adoptée Kigali contre les milices FDLR, celle des « frappes chirurgicales » : des interventions éclair visant
des objectifs précis suivies du retrait de
l’attaquant. L’information, qui circulait
discrètement, ne semble plus soulever
de doute parmi les observateurs de la
région. À l’issue du sommet de la
Francophonie, Paul Kagame, soulignant
les maigres efforts de la communauté
internationale depuis 10 ans pour le
soulager de la menace, prévient qu’il
agira dès qu’il l’estimera nécessaire. Le

(
même jour, le présidents
rwandais
propose
au
président congolais plusieurs options
(éteindre la capacité de nuire des FDLR
de
concert,
ensemble
sous
un
commandement congolais, ou en laisser
l’initiative aux seules forces rwandaises),
dont aucune n’obtient l’assentiment de
Joseph Kabila.
25/11 : Kagame adresse un courrier au
président de l’Union Africaine, dans
lequel il est question d’une future intervention contre les FDLR. Lors d’une visite
d’État au Sénégal, le président rwandais
déclare à la presse : « Au moment
approprié, nous prendrons certainement
des mesures. »
24/11 : L’ONU met en garde le Rwanda
contre toute attaque en RDC à la suite
de la transmission par Kigali de ses intentions au représentant spécial de l’ONU
au Congo, William Swing. Un porteparole des FDLR affirme être au courant
des intentions rwandaises depuis longtemps. Celles-ci auraient été clairement
signifiées aux FDLR selon des sources
de la région.
23/11 : Kigali avertit la MONUC à Kinshasa (par téléphone semble-t-il), ainsi
que les ambassadeurs des États-Unis et
de Grande-Bretagne au Rwanda, de l’imminence d’une intervention rwandaise en
RDC.
17/11 : Selon un officier rwandais
(anonyme), les FDLR ont lancé une attaque à la roquette contre le Rwanda (sur
Ruhengeri et à proximité de Gisenyi).
L’information est confirmée sur place.
Selon les FDR, l’attaque est partie d’une
position proche de celle des FARDC
(Forces armées de la RDC), qui
n’auraient pas su l’empêcher.
09/11 : Les FDLR déclarent qu’elles
n’accepteront jamais d’être désarmées
par la force. Cette déclaration fait suite à
l’annonce par les FARDC de leur intention de traquer la rébellion avec l’aide de
la MONUC. Les FDLR estiment de leur
droit de défendre les « rescapés du
génocide contre les réfugiés hutu dans
l’est de la RDC ».
Le journaliste britannique Marc Doyle
(http ://news.bbc.co.uk), qui a parcouru le
Kivu durant le mois de novembre, livre le
message adressé par la MONUC aux
FDLR tel qu’il lui a été confié par un
représentant officiel de la force internationale au Congo : désarmez-vous volontairement, sinon on va vous chercher.
C’est à ce message que les FDLR ont
répondu par un refus catégorique d’obtempérer. Doyle rapporte ensuite l’avis
d’un analyste militaire qu’il considère particulièrement bien informé sur la région. ./..
1. Leur réinstallation où, quand, comment,
avec quel statut et aux frais de qui ? L’expérience prouve que les questions dont on laisse
en suspens les réponses en trouvent rarement
de satisfaisantes.

!

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Selon ce dernier (qui demande l’anonymat 2), la capacité d’organisation des
FDLR serait excellente et elles agiraient
sous un commandement militaire d’une
qualité impressionnante, contrairement à
l’avis souvent exprimé. Très motivées,
très bien armées, elles seraient l’une des
forces parmi les plus efficaces de la région, leurs chefs politiques disposant, de
plus, de moyens de communication
sophistiqués – des radios de haute
fréquence 3. Elles ne cachent par leur
volonté de rentrer au Rwanda pour s’y
installer comme parti politique à part
entière, ce qui n’est pas recevable pour
les survivants du génocide, commente le
journaliste. Doyle pose la question : les
forces de l’ONU (composées d’hommes
qui n’ont aucune raison personnelle d’y
risquer leurs vies) se battront-elles contre
les FDLR ?
Remarquons ensuite que le Rwanda
n’a pas caché ses intentions tout au long
de ces semaines, qu’il les a au contraire
livrées au monde entier à haute voix.
Puis remarquons que, s’il semble osciller
dans ses affirmations (j’y suis peut-être,
je n’y suis pas, j’y vais si, sans doute, si
vous n’y allez pas...), ceci correspond
probablement à sa nouvelle stratégie que
les Anglo-Saxons appellent « hit and
run ». Quand il dit qu’il va y aller, c’est
vrai. Quand il dit qu’il n’y est pas, c’est
également exact. Quand il y est, il ne le
dit pas. Remarquons que les réactions à
cette situation sont tout aussi embrouillées. Dans la même journée, la MONUC
affirme ne rien savoir ou n’avoir que des
indices, et l’ONU incite Kigali à cesser de
telles activités.
Examinons dans la foulée de ces
remarques la thèse selon laquelle le
Rwanda aurait reçu un feu vert implicite
pour résoudre le « problème » des FDLR
(c’en est un selon le Conseil de sécurité).
Cette thèse se fonde sur des éléments
non négligeables : l’absence de vocation
des forces de l’ONU à se sacrifier dans
une telle aventure (une source rapporte
qu’un commandant de cette force inscrit
ce manque de motivation parmi ceux
qu’il est urgent de prendre en compte) ;
l’absence d’une vision unanime en ce qui
concerne les objectifs ultimes de l’action
internationale (pour aller vite, les
relations franco-rwandaises ne sont pas
de même nature que les relations
rwando-étatsuniennes, belges, britanniques... par exemple) ; la difficulté à continuer de laisser libre cours aux FDLR en
raison du génocide des Tutsi rwandais
que l’action internationale a laissé s’accomplir (un fait dont la réalité et la gravité
font leur chemin dans les consciences du
monde,
contrariant
l’espoir,
chez
certains, qu’il s’effacerait poliment) ; le
peu d’enthousiasme des principaux
acteurs internationaux à l’idée de régler
directement le « problème» ; la consi-

°
dération que laisser au Rwanda, à ses
risques et périls, l’essentiel de la tâche,
est le moyen pour ces acteurs de s’en
tirer au moindre coût possible.
Quelques questions encore – auxquelles nous n’avons pas les réponses.
Vers la fin du mois de novembre, une
source crédible, puis une seconde qui ne
l’est pas moins, affirment que l’équipement en matériel de communication
des FDLR serait fourni par la France et
servirait à maintenir le contact de ces
derniers avec des militaires français. Ces
mêmes sources affirment peu après que
les FDR auraient découvert la présence
de militaires français dans le Nord-Kivu.
Ou des mercenaires, comme d’autres le
suggèrent ? Quoi qu’il en soit, ces annonces commencent à sortir à l’air libre
et il serait inacceptable qu’il leur soit
donné ou refusé crédit selon les règles
du mensonge, des calculs, ou autres
manipulations de la vérité, même
croisées. [SC]
2. Non, les anonymes ne sont pas les membres d’une seule et même tribu. Toutes les
tribus ont des anonymes en leurs rangs. Sans
écarter la prudence, la qualité des appréciations de ces derniers est éclairée par la
qualité de ceux qui les citent. En l’occurrence,
incontestable.
3. L’avis de l’expert confirme celui d’autres
observateurs de la région (souvent également
discrets pour des raisons que l’on devine),
notamment en ce qui concerne l’équipement
des FDLR, auquel il faut ajouter l’équipement
vestimentaire, en véhicules, et... en moyens
financiers dont il convient de s’interroger sur
les origines.

Le Rwanda : un “cas difficile”
dans un imbroglio en devenir
« Le Congo est un éléphant mort, tout
le monde se nourrit de son cadavre »
commente un Congolais navré. Le
Rwanda y puise-t-il pour satisfaire certains appétits ? Sans doute, en profitant
de la présence des milices FDLR, dont il
serait difficile de méconnaître les raisons
de Kigali d’en écarter la menace. Notons
au passage que les FDLR (entre
autres...) satisferaient de mêmes appétits
en se servant dans le même plat.
Les derniers affrontements dans la
région de Kayabayonga ont-ils eu lieu
entre Congolais ? Oui (l’usage du conditionnel semble à présent inutile). Quels
Congolais ? Qui est congolais ? Il faut
tenir compte de ces questions pour
comprendre pourquoi ces Congolais se
battent entre eux.
– L’« accord global et inclusif » (signé
er
le 1 avril 2003), acte constitutif de la
transition congolaise devant conduire
aux élections en 2005, prévoit la formation d’une Armée nationale congolaise
« intégrée ». Celle-ci comprend 10
régions militaires dont le commandement
a été réparti entre les ex-belligérants 1.

(/
La deuxième phase de
l’intégration,
le
« brassage » (le déploiement des hommes sur le territoire national sans tenir
compte de leurs régions d’origine), pose
problème. Les « corps habillés » congolais ne sont pas indépendants des camps
politico-militaires dont ils dépendent : une
réalité de ce pays encore loin d’être unifié. Leur « brassage » vise, mais requiert
aussi, le dépassement des intérêts, sensibilités, attachements régionaux et identitaires, au moins à l’échelle des commandements, du commandement suprême
en particulier, qui dépend du Président
de la République. Le Congo n’en est pas
encore là. Dans cet ancien Zaïre,
immense, composé de multiples groupes
identitaires, ceux et celles qui s’unissent
y sont plus souvent convoqués, s’ils ne
se convoquent eux mêmes, en vue d’une
vengeance que d’une construction.
– La 8ème région militaire, celle du
Nord-Kivu, est composée d’éléments
issus de l’ancienne rébellion (RCD)
proche de Kigali. Son commandant, le
général Obed Rwibasira 2, a été
« retenu » à Kinshasa un mois durant,
sans doute en raison de son opposition à
l’envoi de renforts dans l’est du pays.
C’est entre les hommes d’Obed et ces
renforts – les premiers qualifiés de
« mutins », les seconds de « loyalistes »
(peut-être épaulés par des ex-FAR ou
Interahamwe) – qu’il y a eu affrontement.
Les choses se seraient-elles passées
autrement si le général Obed n’avait pas
été retiré de son fief ? Faut-il parler de
« mutins » en l’occurrence (peut-être
encadrés par des officiers rwandais) ?
Est-ce si simple que cela ? On peut se
permettre de glisser une affirmation :
dans la région des Grands Lacs, rien
n’est simple, même s’il faut se méfier de
la conjugaison simplicité/complexité.
– Des rwandophones, Hutu et Tutsi,
ème
vivent au Congo depuis le 18
siècle
(la main d’œuvre importée du Rwanda
par les autorités coloniales belges pour
utilisation sur les plantations du Kivu
s’est ajoutée à cette population). À
l’indépendance, ils ont reçu, comme tous
les habitants du Kivu, la citoyenneté
congolaise. Depuis lors, des océans ./..
1. Outre les forces liées au premier
gouvernement Kabila, il s’agit principalement
du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) proche de Kigali, du Mouvement
de libération du Congo (MLC) proche de
l’Ouganda à l’origine, et les forces des milices
tribales Maï Maï.
2. Le général Obed vient d’être nommé
commandant de la 5ème région (Mbuji-Mayi). Il
a été remplacé, mi-décembre, au commandement de la 8è région par le général Gabriel
Amisi, également issu du RCD. Un remplacement qui paraît pour le moins curieux
lorsqu’on se souvient que ce dernier a été impliqué dans les graves exactions commises à
Kisangani en 2002.

!

’%
%, .



ont coulé sous les ponts de l’histoire,
dont il n’est pas question ici de sonder
les profondeurs. Disons, pour être bref,
que la gestion politique des difficultés
d’être congolais a moins conduit à
souder les groupes qu’à les diviser.
Rwanda 94 a couronné un méchant
processus historique, cerise envenimée
sur le gâteau.
– Eugène Serufuli, gouverneur du
Nord-Kuvu, est un Hutu 3. Ses liens avec
Kigali ne sont pas secrets, comme ne
l’est pas non plus une certaine méfiance
de sa part à l’égard du régime rwandais
(histoire oblige). Il représente cependant
les intérêts et les peurs d’un groupe
congolais (les rwandophones du NordKivu, Hutu et Tutsi). Ce groupe craint
d’être marginalisé dans le cas de l’unification du pays sous une autorité peu
préoccupée par les droits et besoins des
citoyens d’une future nation. Qu’il ait
raison ou que cette crainte soit peu
fondée, c’est sans conteste sa certitude.
Certains en son sein sont convaincus
que, sauf protection rwandaise, ils craignent au pire pour leurs vies, au mieux, à
terme, pour leur droit à la citoyenneté.
Que le Rwanda en profite pour
maintenir ou étendre son influence sur
cette région à sa frontière n’a rien d’étonnant – les jeux d’influence géopolitique
ne sont pas une nouveauté ici-bas.
Obsédé lui-même par sa sécurité, et
celle d’une population dont l’histoire a
prouvé qu’elle n’est pas à l’abri, il vise en
priorité à l’assurer. Il vise, en second lieu,
des intérêts moins “nobles” (semblables
à ceux de n’importe quel État) , qu’il sera
amené à mieux réguler lorsque l’éléphant
dont il est ci-dessus question (qui, à mon
sens, n’est pas mort mais en devenir 4)
se sera investi dans le rôle qui l’attend :
chef du chantier de la construction d’un
vivre ensemble régional, où l’intrication
des intérêts pourra s’instituer en tant que
sauvegarde des vies et préalable au
mieux vivre. Et dont les modalités
regardent les intéressés (sauf cas de
crime contre l’humanité ou génocide, qui
relèvent de l’humanité entière-on a
cependant trop vu ce qu’il en a été dans
la région pour ne pas souhaiter que
celle-ci prenne en mains ses violences
pour les faire s’éteindre).
Le Rwanda est-il une dictature ? Oui
(histoire oblige ?). Notons que c’est la

°

(

seule dictature africaine francophone qui
ne bénéficie pas du soutien de la France.
Quel rapport avec ce qui précède ? Le
Rwanda est un “cas difficile” en raison du
génocide, de ce qui l’a précédé et de ce
qui l’a suivi : un désastre sur toute la
ligne. Le regard que l’on pose sur lui
devrait comprendre ce qu’on lui doit de
remontrances et d’empathie. Un tel
regard n’est pas l’essence de ce qui
anime les hautes instances de ce
monde, françaises surtout (la froideur
stratégique a gelé toute compréhension
profonde du génocide et de ses
conséquences),
occidentales
ou
internationales. Ce regard, dans ce qu’il
pourrait avoir de vrai, peut venir de la
région, que nous espérons grosse d’un
tel bel enfant. Au Rwanda alors de savoir
le lui rendre. [Sharon Courtoux]
3. Le groupe Nande est majoritaire dans le
Nord-Kivu, mais les Hutu y sont nombreux.
4. La République Démocratique du Congo est
sans doute une future grande puissance.

!

$0

+

Sidaçi, Sida surtout là
Dans neuf pays africains, l’« espérance » de vie est inférieure à 40 ans 1.
Deux tiers des séropositifs dans le
monde sont des Africains, trois quarts
des femmes séropositives sont des
Africaines. En 2004, plus de 3 millions
d’Africains, gonflant les chiffres de l’an
dernier, ont été atteints par la maladie.
2,3 millions en sont morts. Selon le
Canadien Stephen Lewis (interviewé par
l’hebdomadaire allemand Die Zeit, cité
par Le Monde du 01/12), il en est ainsi en
raison du racisme et de l’indifférence :
« Un racisme sous-jacent, que personne
évidemment n’est prêt à reconnaître ». Si
notre lectorat a l’impression que Billets
se répète, nous répondrons qu’il y a des
répétitions qui valent d’être poursuivies
sans relâche.
Au fait, Stephen Lewis est l’envoyé
spécial de Kofi Annan pour le sida en
Afrique, qui parle de « massacre commis par indifférence ». À quoi sert un
envoyé spécial si on ne l’encourage pas
dans sa tâche ? « Le plus lourd tribut à la
maladie se paie chez les pauvres, les
plus pauvres de la planète », commente
Eric Fottorino (Le Monde, idem). Eh oui,
l’ennemi c’est les pauvres, pas à cause
d’une agression dont ils seraient à

l’origine, mais parce que
cela coûte cher aux riches
de les prendre en « compte ». Si
l’envoyé spécial décidait de faire la grève
de la faim, devant Saint-Pierre de Rome
par exemple, j’irais le rejoindre.
« Les crimes que l’on commet en notre
nom, il faut bien que nous en soyons
personnellement complices puisqu’il
reste en notre pouvoir de les arrêter »,
disait Jean-Paul Sartre à propos de la
guerre d’Algérie (Les Temps Modernes,
1957). « Notre pouvoir », c’est nous, un
pouvoir collectif. Tous à Rome ? Pas si
simple ? En effet. Il y a des moments de
l’histoire où les « envoyés spéciaux »
sont amenés à suivre le train, et des moments où ils peuvent mettre en mouvement ce qui n’attend qu’eux. Si ce n’est
pas Rome, Monsieur Lewis, où vous
voudrez. Vous n’y resterez pas longtemps seul. [SC]
1. Botswana, Lesotho, Malawi, Mozambique,
République Centrafricaine, Rwanda, Swaziland,
Zambie, Zimbabwe.

Bon point
– La réélection confortable et peu contestée de Mamadou Tanja (avec 65 %
des suffrages), pour un second et dernier
mandat présidentiel, montre que le Niger
entend rester dans le groupe des pays
francophones qui choisissent librement
leurs dirigeants. Ce serait différent si,
comme tant d’autres, le réélu prenait
ensuite envie de modifier la Constitution
pour s’accorder la possibilité d’une
reconduction indéfinie, en s’appuyant sur
les avantages électoraux que confère le
pouvoir.
– Le 14 décembre, les collectifs de
faucheurs d’OGM ont obtenu pour la
deuxième fois, à Riom, un jugement qui
est une considérable victoire civique : si
tous ont commis le même délit (plus de
cent personnes), il n’est pas possible de
n’en juger que quelques-uns. Ce qui
renvoie forcément à la nature politique
de l’infraction, et donc à son traitement
politique – c’est-à-dire à l’organisation d’un
vrai débat public, non pollué par le lobby
semencier. Voire à un référendum, puisqu’une large majorité de Français sont
favorables en la matière à l’application
plus stricte du principe de précaution.
(Achevé le 18/12/04)

) " # " (((
Rwanda
« La politique française [au Rwanda] comportait deux aspects qui
n’apparaissent pas [dans le documentaire Tuez-les tous !]. D’un côté, il
fallait assurer la sécurité du Rwanda, l’intégrité territoriale du
Rwanda, comme François Mitterrand l’avait fait au Tchad contre la
Libye quelques années auparavant, pour empêcher cette attaque
militaire de l’extérieur – de l’armée de l’Ouganda et du FPR de

Kagame [...]. D’où la coopération militaire avec cette armée
rwandaise dans le cadre des accords déjà signés par la France et
le Rwanda, cette armée étant incapable d’assurer cette sécurité
territoriale toute seule... » (Hubert VÉDRINE, qui était Secrétaire
général de l’Élysée en 1994. Droit de réponse au documentaire Tuez-les
tous !, dans l’émission Passé sous silence de France 3, le 27/11).
« En 1990, [...] l’opération Noroît [...] était une opération dans le

cadre des accords de défense que la France avait avec le

!

’%
%, .



Rwanda. Sauf à dire : "Quand on a des accords de défense avec
un pays, il ne faut pas les respecter !" Sauf à dire : "Ces accords de
défense, il ne faut plus en signer !" – ça, c’est une question
importante [...] –, il y avait la nécessité pour la France,
conformément à ces accords, de venir aider le pouvoir en place
contre une agression extérieure... » (Paul QUILÈS, qui a présidé la
mission d’information parlementaire sur le Rwanda. Intervention dans le
débat qui a suivi la projection du documentaire Tuez-les tous !, idem).
[On se souviendra encore dans vingt ans de l’interminable monologue
d’Édouard Balladur sur France 3 : douze minutes de langue de bois en
plan fixe, sans la moindre question, même de complaisance. Cette parenthèse surannée, ressuscitant sur nos écrans surchargés de pub la télévision d’État sauce Peyrefitte, avait apparemment pour but d’inciter l’un
des jeunes réalisateurs de Tuez-les tous ! Histoire d’un génocide "sans
importance" à l’abjuration. Puis MM. Védrine et Quilès poursuivirent ce
faux débat cocardier par une leçon de Realpolitik qui appelle au moins
trois commentaires.
1) Comme le retrace avec soin la mission parlementaire française dans
son rapport, et contrairement à ce qu’a martelé sur France 3 son ancien
président, la France n’a jamais signé avec le Rwanda d’accord de défense (ce qui déséquilibre quelque peu l’argumentation de Paul Quilès).
La coopération militaire entre les deux États se limitait, depuis 1975, à un
accord d’assistance militaire technique encadrant la formation par la
France de la gendarmerie rwandaise. En 1992, l’accord a été élargi à la
formation de l’ensemble des forces armées rwandaises (légalisant a
posteriori une liberté prise d’un commun accord dès 1990).
2) Après tout, qu’importe ! En Afrique, comme en convenait déjà Hubert
Védrine devant la mission Quilès, « le président Mitterrand estimait que la
France devait assumer un engagement global de sécurité à l’égard de ces
pays, qu’il y ait accord de défense ou qu’il n’y en ait plus, comme au
Tchad ». La doctrine Mitterrand se voit ainsi clairement énoncée : droit
absolu d’intervenir sur le continent, avec ou sans accords, au nom d’un
« engagement global de sécurité » qui, au Rwanda, bénéficia exclusivement aux génocidaires et se refusa obstinément, quatre années durant,
à leurs victimes tutsi.
3) Il apparaît en outre peu probable que l’armée française ait pu servir
l’ambition de François Mitterrand tout en se limitant à former la gendarmerie puis les Forces armées rwandaises dans leur ensemble (jugées "
incapables d’assurer cette sécurité territoriale toutes seules "). À cet
égard, le parallèle dressé par Hubert Védrine entre le Tchad des années
80 (où la chasse française, notamment, s’est illustrée contre les Libyens)
et le Rwanda des années 90 (où, officiellement, aucun soldat français n’a
pris part aux combats contre le FPR) est pour le moins hasardeux.
Édouard Balladur envisagerait d’ailleurs de demander un droit de
réponse. – Mehdi Ba]

Côte d’Ivoire
« [Une réunion interministérielle] a préparé un décret étendant aux
Français de Côte d’Ivoire le bénéfice de la loi du 27 décembre
1961 relative à l’accueil et à la réinstallation des Français d’outremer, qui avait été adoptée pour les Français d’Algérie. » (Michel
BARNIER, cité par l’AFP, le 09/12).
[On a pu en douter pendant quarante cinq ans, mais maintenant c’est
officiel : nous sommes toujours en situation de décolonisation. Et encore,
c’est contraint et forcé ! Si ce statut s’applique à tous les pays avec
lesquels la France a maintenu une coopération militaire, entre la Coface
qui assure les pertes des transnationales et la loi du 27/12/1961 qui
assure les expatriés, l’Afrique n’est que bénéfice ! – PC]

« La France et la Côte d’Ivoire sont comme deux sœurs siamoises
que rien ne peut séparer » (Laurent GBAGBO, cité par Le Parisien,

°

(1

« Il n’y a pas deux catégories d’Ivoiriens. Les
journalistes sont, certes, utiles. Mais cela ne leur confère pas une
qualité exceptionnelle. Il faut qu’ils payent de quelque chose. Soit
mettre en péril leur appareils de production, soit aller en prison »
(Mamadou BEN SOUMAHORO, député indépendant de Bako, ex-

directeur général de la Radio Télévision ivoirienne, cité par Benoît Hili in
24 heures, le 07/12).

[Ce député défend ainsi la loi sur le régime de la presse écrite que vient
d’adopter l’Assemblée nationale ivoirienne. Cette loi « assujettit le journaliste à la loi pénale notamment en cas de “collaboration avec l’ennemi”. »
(24 heures, idem.) La rhétorique mime le discours progressiste : au nom
de l’égalité, les journalistes devront faire comme tout le monde, ne pas
s’indigner des mesure liberticides et ignorer les pogromes dont le régime
assure l’impunité. – PC]

Françafrique
« La France connaît bien l’Afrique, elle y a des intérêts et des amis. »
(Jacques CHIRAC à Muammar Kadhafi, le 25/11. Cité par Le Figaro
du lendemain).

[Si l’on remplace « France » par « Françafrique », on a presque une
définition de cette dernière. Car le peuple français ne sait pas encore (et
ne cherche pas assez à savoir) quels sont les intérêts et les amitiés
souvent inavouables dont le parrain Chirac rappelle l’existence à un parrain
régional. – FXV]

Procès Elf
[D’André Guelfi : ] « Son entregent est incontestable. Il l’exerce dans

tous les milieux interlopes, anciens responsables soviétiques et
politiciens corrompus de tous les pays. [... C’est un] parasite des affaires, [... un] fabricant de fausses factures au kilomètre, [... un] vieux
bandit ». (Avocat général Pierre DILLANGE, réquisitoire contre
André Guelfi, un acteur des affaires Elf, cité par Libération du 22/11).

[Ce résumé pédagogique nous change des circonlocutions feutrées sur la
carrière exemplaire de ces hommes qui auraient choisi de se mettre au
service de l’intérêt national français. – PC]

Aide publique au développement
« La Coface, l’agence française d’assurance crédit aux exportations, gère pour le compte de l’État les garanties publiques à
moyen et long termes des grands contrats civils et militaires à
l’exportation. Pour la troisième année consécutive, la Cour des
Comptes a refusé [pour manque de transparence et vice de forme] de
certifier le compte d’État de la Coface, sur lequel sont enregistrées les activités de garantie publique. Les Amis de la Terre
dénoncent l’opacité du mécanisme de garanties publiques géré
par la Coface et demandent la transparence et le contrôle démocratique de ce mécanisme, qui engage chaque année plusieurs
milliards d’euros d’argent public. » (Les Amis de la Terre,
communiqué du 09/12).

[Voilà bien une entorse à la tradition administrative française que de
vérifier l’utilisation des budgets ! Surtout quand les gros mots fusent :
« transparence », « garanties », etc. La Coface est conçue pour que les
contribuables français épongent les pertes des entreprises françaises si
leurs investissements à l’étranger sont contrariés, par exemple par un
conflit armé qui ne leur permettrait pas d’épuiser un contrat juteux. Profits
privés et pertes publiques sont les deux mamelles d’une vache à lait qui
accepte mal les regards non initiés... – PC]

le 22/11).

« Des écoles françaises ont été brûlées, donc je comprends les
gens qui sont partis avec leurs enfants. Les autres, je pense qu’ils
vont revenir. Un homme qui a son entreprise ici, que voulez vous
qu’il aille faire en France ? » (Laurent GBAGBO, entretien accordé
à l’IRIN, le 17/11, publié le 19/11).
[Le Président ivoirien a choisi de faire un sort aussi bien à ceux qui le
prenaient pour le fer de lance de l’émancipation nationale qu’à ceux qui le
prenaient au sérieux. – PC]

Paradis fiscaux et judiciaires
« [Le 2 décembre 2004, la justice luxembourgeoise a clos sur un non-lieu
l’enquête sur la chambre de compensation internationale Clearstram, l’un
des principaux « notaires des paradis fiscaux »]. L’ouverture d’une

information judiciaire à Luxembourg n’avait pour seul objectif que
de contenir le scandale. Elle devait permettre de blanchir, à
moindres frais, la société Clearstream. C’est fait. On a laissé

!

’%
%, .



°

pourrir ce dossier, sans aucune volonté d’enquêter, pendant trois
années, refusant d’étudier les pièces compromettantes et d’entendre les témoins gênants.
Malgré tous leur efforts, les magistrats luxembourgeois, ne sont
pourtant pas parvenus à “blanchir” entièrement la banque des
banques luxembourgeoise. Loin s’en faut. Le communiqué [... du
procureur] Carlos Zeyen [...], si on le lit attentivement, est
accablant pour Clearstream. Le magistrat relève à plusieurs
reprises que, si des faits délictuels sont avérés, il y n’y a pas
matière à enquêter, car ceux-ci sont prescrits. [...]
Nous avons dénombré plus de cinquante poursuites pénales ou
civiles en France, en Suisse, en Belgique [contre les livres
Révélation$ et La Boîte noire], demandant plus de 6 millions d’euros
de dommages et intérêts cumulés contre nous. Ces poursuites se
sont toutes conclues à notre bénéfice, en première instance et en
appel, sauf deux condamnations à un euro symbolique. [...]
Soit l’affaire Clearstream n’est pas une affaire et il est difficile
de comprendre l’agitation incessante autour de ce groupe financier depuis la publication de Révélation$ en mars 2001 : changement d’actionnaires, turn-over rapide des dirigeants (trois patrons
en quatre ans), auditions parlementaires en France, en Belgique
et au Parlement européen, harcèlement judiciaire à l’encontre de
notre enquête, révélations et manipulations incessantes depuis
juin 2004 autour de plusieurs courriers anonymes arrivés chez le
juge Van Ruymbeke...
Soit “l’affaire Clearstream” a mis en lumière un nœud ultrasensible de la mondialisation financière, abrité sans contrôle ou
presque par les autorités luxembourgeoises depuis sa création.
Et là, les difficultés commencent. Car personne ne veut ouvrir la
boîte de Pandore. La décision de ce jour montre, une fois de plus,
qu’un paradis fiscal, est d’abord un paradis judiciaire.
Ce non-lieu en petite pompes prêterait à sourire s’il n’était pas
absolument désolant pour l’état de la démocratie en Europe. »
(Laurent BECCARIA et Denis ROBERT, éditeur et auteur de
Révélation$ et La Boîte noire. Communiqué du 0212).

[Il y a effectivement de quoi se désoler. Comme de voir le groupe des
pays de l’euro présidé par le Luxembourg... pays phare de la destruction
de l’argent public, de la prolifération de l’argent sale et des transactions
inavouables des services secrets. Comme de voir les affaires maritimes
de l’Union européenne confiées à un commissaire... maltais, Joe Borg,

% &

#

nommé par un pays qui vend à profusion son pavillon de
complaisance. L’Europe d’aujourd’hui, qui va être présidée
pour 6 mois par le Luxembourg, protège clairement les mondes sans loi et
leurs cavernes d’Ali Baba, comme Clearstream, par où passent l’argent
des mafias, celui de la grande corruption des industries du pétrole et de
l’armement, celui du pillage et de l’escroquerie des pays du Sud.
Mais ce n’est pas fatal. D’une part en raison de la prise de conscience et
d’un début de coalition civique évoqués dans l’Édito. D’autre part en
raison des dégâts provoqués dans ces nœuds de pouvoir par les
querelles entre initiés. Ainsi, la série de courriers anonymes reçus par le
juge Van Ruymbeke correspond à des luttes au sommet dans l’industrie
d’armement française, dont les grands corrupteurs sont branchés sur les
mafias. Ces rivalités ont trouvé un débouché politique dans une querelle
majeure au sein de la droite française, opposant deux ministres de
l’Intérieur successifs (donc parfaitement “renseignés”), Sarkozy et de
Villepin. Vu l’intensité du conflit, il n’est pas impossible que les bombes
expédiées par chaque camp contre l’autre ne finissent par faire sauter la
baraque et étaler son butin.
Voir à ce sujet le long article de Gilles Gaetner et Jean-Marie Pontaut
dans L’Express du 13/12, Les coulisses d’une affaire d’État (www.lexpress.fr/
special/dispatchdossier.asp ?nom=sarkozy) – un beau mélange d’information pointue et de désinformation. – FXV]

Outre-mer
« La Polynésie n’est pas l’Ukraine, c’est la France d’outre-mer. »
(Éric RAOULT, député UMP, lors de la séance de questions du 30/11 à
l’Assemblée, cité par Libération du 01/12).
[La référence employée par ce grand ami du potentat polynésien Gaston
Flosse est bien mal choisie : les mœurs électorales et prédatrices du clan
Flosse sont très proches de celles du clan que tente d’évincer le peuple
ukrainien.
Il est d’autant plus mal choisi que le même Raoult, en compagnie de
quatre autres députés UMP (Alain Marsaud, Thierry Mariani, Michel Voisin
et Éric Diard) et d’un communiste fourvoyé (Jean-Claude Lefort) est allé
faire tous frais payés du tourisme électoral en Ukraine à l’instigation de
l’agence de pub Euro RSCG (de Séguéla et compagnie) en charge de la
propagande du régime. Raoult et ses collègues « furent pratiquement les
seuls à ne rien trouver à redire sur la fraude à grande échelle qui a
empoisonné le scrutin ukrainien »... (Le Canard enchaîné, 15/12).
Séguéla et Euro RSCG n’en sont pas à leur premier soutien aux dictatures : Eyadéma, Bongo, Biya... entre deux campagnes de communication électorale au profit de Lionel Jospin ou du Parti socialiste
français ! – FXV]

2

Côte d’Ivoire
Libération, Retour sur les morts d’Abidjan. Un officier français
parle, 10/12 : « (7 novembre au matin) Après avoir fait le plein
d’essence au 43e BIMA, le détachement met le cap sur le
quartier de Cocody, où se trouve l’hôtel (Ivoire). Il commet une
invraisemblable erreur d’orientation. En pleine nuit la colonne de
blindés s’égare et se retrouve face à la résidence du président

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Je souhaite recevoir une plaquette de présentation de l’association Survie.

Gbagbo : "au lieu de tourner à gauche, notre guide situé à l’avant
a fait un tout-droit et nous nous sommes retrouvés devant le
palais présidentiel", raconte le colonel. »
[Il s’agit du colonel Destremau qui, dûment autorisé sans aucun doute,
expose le scénario qui a conduit à la fusillade du 9 novembre devant
l’hôtel Ivoire à Abidjan. On est sidéré à cette lecture digne de Mais où est
donc passée la 7e compagnie ? Ainsi l’armée française, présente en Côte
d’Ivoire depuis un siècle et demi sans interruption, n’a pas encore réussi
à avoir un plan d’Abidjan. Mais peut-être bien que ces vicieux d’Ivoiriens
avaient interverti les panneaux indicateurs. Et voilà les blindés français
devant le palais présidentiel. Zut ! Mais ce n’est pas fini. – OT]

Libération, idem : « Après avoir demandé son chemin à un
officier des forces ivoiriennes, le détachement parvient, vers 5
heures 30, sur l’esplanade de l’hôtel Ivoire. [...] Les hommes du
colonel Destremau s’installent dans les chambres des étages
inférieurs et découvrent, disent-ils, [...] de multiples habitants. [En
effet] le conseiller pour les affaires de défense du président
Gbagbo, Kadet Bertin, mais aussi l’ancien ministre de la
Défense, Moïse Lida Kouassi, y ont leurs bureaux. Le "général
de la jeunesse", Charles Blé Goudé, la bête noire des Français,
en a fait son QG. Le vingt et unième étage est réservé à des
"conseillers techniques" étrangers : 46 Israéliens chargés de
gérer les écoutes téléphoniques pour le compte de Laurent
Gbagbo. Les Français rebroussent chemin. »

!

’%
%, .



[Il n’y a en effet pas le moindre Français à évacuer. On n’en revient pas
de ce que peuvent « découvrir » nos troupes en excursion. Continuons
ce récit épique. – OT]

Libération, idem : « 8 novembre, vers 11 heures, le directeur de
cabinet du Président et son porte-parole rencontrent à l’hôtel
Ivoire le colonel Destremau. Ce dernier leur explique que sa
mission se limite aux évacuations, mais ne les convainc pas.
"Notre présence devait gêner les occupants permanents de
l’Ivoire, donc le pouvoir", estime a posteriori l’officier français. »
[Bien qu’ayant rebroussé chemin, les troupes françaises sont en effet
toujours les 8 et 9 novembre à l’hôtel Ivoire, sans comprendre, a priori,
qu’elles « gênent » forcément le pouvoir ivoirien et sans pouvoir le persuader du bien-fondé de leur présence. Quel manque de psychologie !
Pendant ces quarante-huit heures les manifestants se font de plus en
plus nombreux et les troupes françaises “devront” faire usage de leurs
armes pour s’évacuer elles-mêmes de cette position où elles se sont
mises par inadvertance. On se demande ce qui a pu persuader le colonel
Destremau de venir plaider devant la presse un pareil scénario, offensant
pour les capacités intellectuelles de notre État-major. Comme si on pouvait masquer l’unique explication, grosse comme l’hôtel Ivoire, de cette
malheureuse équipée : Fini de jouer, on va leur montrer qui commande à
ces sauvages ! Mais évidemment c’est difficile de "communiquer" dans
ce style, sauf entre soi. – OT]

République souterraine
Libération, Du boniment chez les marchands d’eau, 06/12
(Nicolas CORI et Renaud LECADRE) : « Mais qui est donc
Mohamed Ajroudi ? Après avoir négocié tout l’été avec cet
homme d’affaires franco-tunisien, Veolia veut aujourd’hui porter
plainte pour escroquerie au motif qu’Ajroudi ne serait qu’un
bonimenteur faisant miroiter de fausses relations auprès des
monarchies du Golfe. Lequel retourne le compliment : selon lui,
leur rupture tiendrait plutôt à l’irruption intempestive d’un ami
d’Henri Proglio (PDG de Veolia), Alexandre Djourhi, homme d’affaires franco-algérien, qui aurait réclamé sa part du gâteau. [...]
Pour les marchands d’eau, le Moyen-Orient fait figure
d’Eldorado : le baril de pétrole flambe à 44 dollars, mais le baril
d’eau minérale est à 225 dollars... Emmanuel Petit, cadre chez
Veolia, propose de constituer une société contrôlée à 51 % par
les Français et 49 % par des capitaux arabes. Il entre en contact
avec Ajroudi et le présente à sa direction comme «représentant
les intérêts de divers membres de la famille régnante saoudienne, en particulier le roi et le régent», pas moins.
S’ensuit un curieux ballet pour organiser un rendez-vous avec
Proglio. Emmanuel Petit contacte d’abord Alain Marsaud, ancien
magistrat recruté par Vivendi pour s’occuper d’intelligence économique, aujourd’hui député UMP, qui conserve une attache
chez Veolia comme administrateur d’une filiale dans le dessalement d’eau de mer (Sidem), enjeu crucial au Moyen-Orient.
Marsaud, qui préside le groupe d’amitié parlementaire FranceÉmirats arabes unis, accepte de faire l’intermédiaire, «bénévolement», souligne-t-il. Le 24 mai, Petit, Ajroudi et Marsaud déjeunent à l’Assemblée. Leurs récits divergent. Selon Petit,
Marsaud leur présente « l’homme sans qui Proglio n’est rien » :
Alexandre Djourhi, proche de la famille Delon mais aussi de
dirigeants africains. Chez Veolia, on admet qu’il est un «ami de
longue date» du PDG, mais qu’il n’a aucune fonction dans le
groupe. Toujours selon Petit, Djourhi exige 20 % du capital du
futur Veolia Middle Est. Démenti offusqué des intéressés : pour
Marsaud, toute cette histoire est «grotesque».
Les mêmes se retrouvent début juin au George-V, en présence
de Proglio. L’accord 51-49 est évoqué. Petit et Ajroudi
soutiennent que Djourhi prend brutalement la parole : « Je vous
arrête, c’est moi qui parle. Henri n’est pas un général, c’est un
petit soldat. » Un proche de Proglio juge cette version «totalement hallucinante : Henri n’est pas du genre à se laisser couper
le sifflet comme ça». Petit la maintient pourtant dans deux
courriers envoyés au parquet de Paris et au juge Courroye. [...]

°

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Début octobre, les ponts sont coupés avec
Ajroudi. [...] Emmanuel Petit était licencié. Veolia lui
reproche d’avoir épousé la cause d’Ajroudi plutôt que celle de son
employeur. Il a une tout autre explication : « J’ai dénoncé des
pratiques que je réprouve, on m’a dit de la fermer. » Dans ses
plaintes, il évoque une commission de 18 millions de dollars
versée par la Sidem. Depuis il se dit menacé : à son domicile,
des visiteurs ont peint des croix et des cercueils. »
[Cet article est très instructif à plusieurs titres. Entre autres, l’abîme entre
la perspective de l’eau comme bien public mondial et les bas-fonds de la
grande corruption. On retrouve dans cette affaire Yazid Sabeg, président
de la Compagnie des signaux, mêlée à l’Angolagate et aux ventes d’armes
à l’Arabie saoudite. Et le député Marsaud, qui vient de cautionner la
fraude électorale en Ukraine : cet ancien magistrat a l’air désormais particulièrement « dessalé ».
Mais le plus intéressant, ce sont ces deux phrases rapportées par
Emmanuel Petit : celle de Marsaud, selon laquelle le PDG de Veolia (qui
a hérité de la partie aqueuse et arroseuse de la célèbre Compagnie
générale des eaux) : Henri Proglio, « n’est rien » sans Alexandre Djouhri,
et celle de Djouhri lui-même, mouchant Proglio : « Henri n’est pas un
général, c’est un petit soldat. » Quand on sait que Proglio, proche de
Chirac, passe pour un personnage-clef de la République souterraine et
l’un des hommes les plus puissants de France, on ne peut que se
demander qui est donc ce Djouhri, « proche de dirigeants africains », et
jusqu’ici absent de nos tablettes. Avis de recherche...
De « ce trader qui dispose d’une suite à l’année à l’Hôtel Crillon » (la
plus prestigieuse des résidences officieuses de la République), La Lettre
du Continent dit qu’il « est l’un des "Messieurs Afrique" les plus
méconnus du village franco-africain ». Nous gagnerions peut-être à
connaître ses pompes et ses œuvres : selon Le Canard enchaîné
(30/08/2000), c’est un « ami d’Elf » et il compte Denis Sassou Nguesso
« parmi ses proches relations ».
L’article de Libération a provoqué le soir même de sa parution une rixe
dans la suite d’Ajroudi au George V : « énervé par les accusations
portées contre lui, Djouhri décide de monter. “Il sentait la vinasse”,
affirme un témoin. De fait, l’ami du PDG de Veolia sera placé en cellule
de dégrisement avant d’être mis en garde à vue en fin de soirée. »
(Libération du 08/12). Difficile de sortir moins discrètement de l’anonymat.
– FXV]

François-Xavier Verschave

De la Françafrique à la
mafiafrique
Éd. Tribord, octobre 2004, 3,00

Ce petit livre est tiré d’une conférence-débat de 3 heures avec
des étudiants n’ayant aucune idée des thèmes abordés depuis
11 ans dans ces Billets : la Françafrique, la mondialisation de la
criminalité économique et politique (paradis fiscaux,
instrumentalisation de l’ethnisme et de la terreur), la
revendication de biens publics mondiaux, etc. De style oral, avec
à la fin une série de questions et de réponses, l’ouvrage permet
une entrée aisée dans tous ces enjeux auxquels l’association
Survie a résolu de se confronter.
Directeur de la publication : François-Xavier Verschave.
Directeur de la rédaction : Pierre Caminade.
Secrétariat de rédaction : Lila Chouli.
Comité de rédaction : Pierre Caminade (PC), Sharon Courtoux (SC),
Olivier Guilbaud (OG), Christian Loubier (CL), Sisulu Mandjou Sory
(SMS), Victor Sègre (VS), Odile Tobner (OT).
Ont aussi participé : Mehdi Ba, François-Xavier Verschave (FXV).
Coordination : Sophie Brondel.
Abonnements : Joseph Demeulemeester.
Association Survie, 210 rue Saint–Martin, F75003–Paris –
Commission paritaire n° 76019 – Dépôt légal : janvier 2005 – ISSN 11551666 – Imprimé par nos soins –
Abonnement : 20 (Étranger : 25 ; Faible revenu : 16 ) –
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