Fiche du document numéro 22658

Num
22658
Date
Novembre 2005
Amj
Fichier
Taille
685573
Pages
14
Titre
Billets d'Afrique No. 141
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
°

"

#

%

$ %& '

!

(

)))

Informations et avis de recherche sur les avatars des relations franco-africaines
Anciens numéros disponibles sur http://www.survie-france.org

$ #*

Le retour de la vague

Ce n’est qu’il y a un peu plus de cent ans que la vague des colons européens a fondu sur l’Afrique sans avoir besoin du
moindre papier. Cela c’est normal, c’est le droit du plus fort. Á la même époque, des Européens pauvres et crevant de faim se
sont embarqués, par bateaux entiers, pour les Amériques, l’Australie. Cela c’est l’épopée de pionniers courageux. Ernest
Renan 1 explique comment résoudre le problème de la pauvreté, devenu crucial en Europe à l’âge industriel, dû au progrès de
la civilisation : « La colonisation en grand est une nécessité politique tout à fait de premier ordre. Une nation qui ne colonise
pas est irrévocablement vouée au socialisme, à la guerre du riche et du pauvre. La conquête d’un pays de race inférieure par
une race supérieure, qui s’y établit pour le gouverner, n’a rien de choquant. »
Mais voici que la pauvreté, exportée par l’Europe, pousse à présent des Africains à fuir. Ce sont des poignées de jeunes
épris d’aventure et décidés à tout risquer pour tenter de courir leur chance. Ils ne laissent rien derrière eux, n’ont rien à perdre
et ils ont pour eux leur capacité à se battre pour survivre. Ce qu’ils fuient c’est leurs forêts dévastées, leurs déserts défoncés,
où aucun mode de vie n’est possible, ni l’ancien, irrémédiablement détruit, ni le nouveau, mirage inaccessible.
Cela fait des années que le chemin de l’exode est jalonné de morts, dans les
sables des déserts, dans les eaux méditerranéennes, dans les soutes des
+
cargos, dans le train d’atterrissage des avions, mais il a fallu l’assaut désespéré
)
de quelques centaines de migrants sur les grilles de Melilla pour que le tout
$
#
,
)
venant du monde médiatico-politique, choqué, découvre tout à coup l’horrible
- - .
)/
réalité : les barbares sont à nos portes.
$
&00
1 2'3
)4
Dans son immense majorité, en effet, l’opinion s’est d’abord souciée de ce
'
5 0 6
))) )
qu’il convient de faire pour « endiguer » la vague migratoire, en exigeant bien
)
sûr des conditions humanitaires pour le refoulement. Le Pen, toujours dans la
& 0
) 7
note, a parlé de « Tsunami » pour cette poignée d’Africains dépenaillés venus
)
grignoter nos « avantages ». Quasi personne ne s’est risqué à parler d’une
quelconque liberté de circulation, qui fait pourtant partie des droits de l’Homme.
Le vaste monde est désormais entièrement privatisé. C’est la première fois dans
l’histoire qu’il n’y a plus le moindre espace pour l’aventure. Les Africains, là
aussi, arrivent après tout le monde, quand il n’y a plus rien à coloniser et qu’on
ne peut plus se déplacer quand on en a envie. Ils sont priés et contraints de
Où va Mayotte?
rester enfermés dans leurs Bantoustan. Aujourd’hui il n’y a plus que les
marchandises qui circulent librement, les bois, le pétrole, les métaux précieux
L’inquiétude que nous manifestions
du Sud au Nord, la camelote, les surplus, les déchets du Nord au Sud. C’est ce
dans notre numéro précédent n’a fait que
qu’on appelle un partenariat, depuis que le mot colonisation est tabou.
se confirmer ce mois-ci à Mayotte. Sur
La ruée vers le Nord des Africains pauvres, qu’on croyait bien dociles, sous la
place, le député UMP Mansour
férule des chefs qu’on leur avait donnés, est la réponse à cette politique. Quel
Kamaridine galvanise les Mahorais
choc ! Ah, il faut « développer » ces pays, se sont écriés en chœur les gens qui
contre leurs cousins comoriens, qu’ils
ont des solutions pour tout, du type yaqua. Mais alors, qu’a donc fait depuis
hébergent ou qu’il emploient à bon
plus de quarante ans la fameuse coopération franco-africaine, créée
compte grâce au statut de “clandestins”.
précisément, dit-on, à cet effet ? Horrible découverte : rien, elle n’a obtenu
Des sanctions tomberont sur leur tête
aucun résultat. Á quoi a-t-elle donc servi ? Á préserver la prospérité au Nord. S’il
pour cela, avec vigueur désormais : c’est
y a un effet qui pourrait se révéler bénéfique de la tragédie des migrants c’est
ce dont les menacent de plus belle les
peut-être d’attirer l’attention du public sur la nature des rapports Nord-Sud, à la
autorités françaises. Les déclarations de
condition, pas forcément la plus probable, qu’il s’agisse d’un examen critique
Baroin sur le droit du sang n’était qu’un
approfondi, comme l’ont fait depuis dix ans les publications de Survie, sous la
déclencheur de défoulement haineux.
plume ou la direction de F.X. Verschave, et non d’un bavardage à base de
Prisonniers
de
leur
stupidité
poncifs plus ou moins racistes. Il se pourrait alors que l’opinion publique fasse
xénophobe,
les
Mahorais
voient
pression pour qu’une politique africaine honnête, réaliste et courageuse prenne
subitement le prix de certaines denrées
enfin le pas sur la complicité intéressée, protectrice des pires corruptions qu’on
doubler (voire plus), faute de travailleur
a vue à l’œuvre jusqu’à présent. Sinon le Sud sera, comme le dit Renan,
pour effectuer les récoltes. Les
« irrévocablement voué à la guerre du riche et du pauvre », comme le montrent
“clandestins” n’osent plus se montrer,
déjà tous les conflits sur fond de misère qui ensanglantent le continent.
tandis qu’il n’y a même plus de bateau
pour les expulser... Chirac est comptable
Odile Tobner
de ce qu’il adviendra. [Pierre Caminade]

&

1. Cité par Césaire dans Discours sur le colonialisme.

"

$

’&0
&0 6



°

# *8*

'

)
'

# , 9

par Comi M. Toulabor, CEAN-Sciences Po Bordeaux
L'
agression qui est arrivée le 9 octobre dernier au journaliste Dimas
Dzikodo à Lomé doit être replacée dans le contexte général d’insécurité
croissante que vivent les Togolais et que le pouvoir Faure n’est pas en
mesure d’enrayer. Il est à noter que l’agression ciblée est une des
modalités de la gouvernance sécuritaire que pratiquait avec maestria son
dictateur de père. Elle est aujourd’hui ostensiblement mise en évidence
dans la corbeille d’initiation au pouvoir que le père légua à son fils.
D’autant que les Togolais ont du mal à voir se concrétiser dans leur vie
quotidienne un petit bout de « changement », de « démocratie », de
« progrès », de « rupture » et de « réconciliation » au nom desquels les
parrains françafricains leur avaient imposé Faure, l’« homme nouveau »,
qui serait en tous points « différent » de son géniteur.
L’agression du 9 octobre se situe dans la lignée d’autres faits
similaires. Evoquons deux exemples du genre : l’agression contre
l’avocat, Me Kouévi, molesté le 30 septembre en son cabinet par un
« gang » dirigé par « un homme politique ». Auparavant (le 10 du même
mois), un membre de la famille Gnassingbé se noie-t-il dans la mer face
au restaurant Lomé-Rivage ? Tout de suite, le clan se mobilise et opère
une descente punitive qui détruisit pratiquement le restaurant tenu par un
Français. Les raisons invoquées pour justifier l’opération sont si farfelues
qu’elles dénotent à la fois la toute-impunité du clan Gnassingbé et la
toute-impuissance de Faure.
Si son père dictateur était comme une grosse araignée au milieu de la
toile sécuritaire dans laquelle il avait piégé les Togolais, au moins il la
contrôlait avec un savoir-faire cumulé sur une quarantaine d’années.
Sans avoir le mode d’emploi de la machine répressive qui lui échappa
totalement, le « petit » Faure s’empara du pouvoir à l’endroit même où
son père le déposa, c’est-à-dire quand ce pouvoir était à l’apogée de l’anhumanité. Les conditions meurtrières dans lesquelles « le Petit » a
capturé la succession ne le désignent pas pour être le « réconciliateur »,
et les décisions qu’il a eu à prendre jusqu'
à ce jour ne plaident pas non plus
en faveur d’une quelconque « rupture » que ses parrains avaient jetée sur son
agenda, sans se soucier de l’énorme coût qu’il doit préalablement payer.
Pour exécuter (est-ce au sens de tuer, de fusiller qu’il faut prendre ce
terme ?) le « changement », Faure s’est paradoxalement entouré à tous
les niveaux de quelques débauchés de l’opposition et surtout
d’extrémistes de son groupe ethnique, les Kabyè, dont certains sont des
tortionnaires avérés. En effet, Pascal Bodjona, l’ancien responsable de la
milice paramilitaire Hacame (Haut Conseil des associations et
mouvements estudiantins), formée d’extrémistes Kabyè qui s’étaient
illustrés dans les années 1990 dans toutes sortes d’exactions et de
violences extrêmes, a été rappelé des USA, où il était récompensé d’un
poste d’ambassadeur par Eyadéma, pour se voir promu porte-parole du
candidat Faure puis son directeur de cabinet à la présidence. Un autre
extrémiste Kabyè, zélé dans sa fonction jusqu’au ridicule, Pitang Tchalla,
ancien ministre de la Communication et de la Formation civique sous
Eyadéma, rejoint la présidence de la République comme conseiller où il
retrouve son vieil ami le Français Charles Debbasch, le Bob Denard du
droit constitutionnel, prétendument recherché par la justice de son pays.
Au gouvernement, la prime va aux miliciens, aux tortionnaires et aussi à
des médiocres, professionnellement et intellectuellement parlant : son
frère utérin Kpatcha Gnassingbé est ministre délégué à la présidence,
chargé de la Défense et des Anciens combattants. Surnommé « viceprésident », il avait levé lors des présidentielles d’avril dernier une milice
paramilitaire personnelle, comme le firent d’autres rejetons du dictateur,
qui sema la terreur à Lomé. Plus inquiétante et troublante encore est la
promotion du colonel Pitalouna-Ani Laokpessi au ministère de la Sécurité.
Ancien directeur de la gendarmerie nationale, c’est un assassin et un
tortionnaire notoire dans les années 1970. Il était l’auteur de l’assassinat
de Gaston Gnehou, beau-frère du dictateur défunt, sur son lit d’hôpital en
1977 sur ordre de ce dernier. Il était la cheville ouvrière dans la torture
des conjurés de l’attentat de cette année contre le dictateur. Il jouissait
d’une renommée exécrable à la tête de la gendarmerie dont il fut écarté
sur les recommandations de Jean-François Valette, ancien ambassadeur
de France au Togo (1999 à 2003) qui considérait qu’il portait une grave
atteinte à l’image de son pays qui forme, encadre et équipe cette
institution répressive. Par ailleurs, des membres du gouvernement sont
de vieux chevaux de retour usés mais qui ont derrière eux une grande
expérience prédatrice de la richesse nationale. Quant aux nouveaux
venus, qui sont pour la plupart des débauchés de l’opposition dont
certains ont fait la prison et ont été torturés, ce sont des seconds
couteaux qui brillent plutôt par leur médiocrité morale et professionnelle.
Au sein des forces armées, c’est aussi la politique de la prime aux
extrémistes et aux tortionnaires qui prévaut. Va dans ce sens le décret du

27 août 2005 du ministre de la Défense, Kpatcha Gnassingbé, procédant
à des chamboulements à la tête des corps et des unités de
commandement. Le chef d’escadron Damehan Yark qui dirigeait le
Centre de traitement et de recherche, un véritable centre de torture situé
à Lomé II, résidence du dictateur, prend en charge la gendarmerie
nationale. Tandis qu’est maintenu son beau-frère, le chef d’escadron
Félix Abalo Kadanga, à la tête de la Force d’intervention rapide,
considérée comme la force anti-émeute qui s’illustrait dans la terreur lors
des différentes présidentielles. Le lieutenant-colonel Kodjo Atoemne,
tortionnaire professionnel du « camp de concentration » de Kazaboua,
dénoncé lors de la Conférence nationale en juillet 1991, dirige le
Régiment de soutien et d’appui à Lomé. Pendant qu’un autre grand
tortionnaire, le lieutenant-colonel Neyo Takougnandi, entre les mains
duquel Dimas Dzikodo avait passé lors de sa détention en 2003, est
reconduit à la direction de la Police nationale.
Après bientôt sept mois à la tête de l’État, Faure n’a pas encore posé
d’actes significatifs plaidant en faveur de la « réconciliation nationale » et
du « dialogue », termes dont abusait son père des décennies durant. Son
« gouvernement d’union nationale » s’est révélé une coquille vide confiée
au françafricain Edem Kodjo. Il en est de même de sa Commission
nationale de réflexion pour la réhabilitation de l’histoire du Togo qui, avant
même de commencer ses travaux, a du plomb dans l’aile. Outre la
procédure de désignation de ses membres, Faure a nommé à sa tête
Mgr Robert Dosseh-Anyron, ancien archevêque de Lomé, connu pour
son inféodation à la dictature Eyadéma et ses scandales en tous genres
qui lui ont valu son éviction par le Vatican en 1991. Et son projet de
réforme de la justice est un leurre, car dans la réalité la justice n’a pas
besoin de réforme, mais plus fondamentalement d’autonomie qui lui
permettrait de juger selon le droit et non en fonction des intérêts du parti
au pouvoir sous l’emprise de la peur et du harcelèment. Toute réforme
sans cette autonomie est vouée à l’échec et il en est de même de toutes
les institutions du pays, notamment de l’armée (ou de ce qui en tient lieu)
qui est l’axe central autour duquel la dictature s’est construite et qui a
besoin, elle, d’une véritable réforme en profondeur, qui doit commencer par
son désengagement de la vie politique. Et cette réforme-là, Faure ne peut
la faire, car c’est l’obliger à couper la branche sur laquelle il est assis.
Les conditions dans lesquelles il a capturé la succession de son père
ne lui permettent pas d’envisager une rupture d’avec le système paternel
qui l’a mis en selle pour le pérenniser. Les hommes dont il s’entoure et
les décisions qu’il prend traduisent pour le moment qu’il n’est pas
« l’homme nouveau » attendu : Faure est plutôt un homme faible, en tout
cas moins fort que son frère utérin, Kpatcha, qui, avec ses extrémistes,
est le véritable maître à bord. C’est lui qui fit jeter en prison avril dernier
l’ancien Premier ministre Agbéyomé Kodjo alors que Faure avait négocié
son retour au pays auprès de ses parrains, notamment Bongo. Ce sont
ses hommes qui continuent de commettre des exactions à travers le pays
en toute impunité. Des rumeurs mêlent son nom à des tentatives de
coups d’État. Lors du défilé commémorant le 23 septembre, ils
partageaient des jeeps de commandement séparés : tout un symbole
dans le Togo après Eyadéma qui n’augure rien de bon pour l’avenir !
TOGO
Le journaliste Dimas Dzikodo attaqué à Lomé.
La presse indépendante une nouvelle fois visée.
Communiqué de Survie, le 11/10,
Le 9 octobre, vers 22 heures, Dimas Dzikodo a été attaqué dans la ville
de Lomé par des inconnus [...]
Journaliste indépendant, Monsieur Dzikodo n'
en est pas à ses
premières difficultés avec les pouvoirs togolais. [...]
Survie appelle les autorités françaises à interroger de toute urgence les
tenants du pouvoir togolais afin de connaître les intentions de ces
derniers sur cette question. Elle demande aussi à la France d'
insister
auprès de l'
Union Européenne afin que celle-ci renonce à tout soutien du
Togo tant que le régime n'
aura pas assuré, de manière publique et
effective, la sécurité des journalistes et des défenseurs des droits de
l'
Homme, conformément aux 22 engagements auxquels il a souscrit et
dont le respect doit conditionner la reprise de la coopération européenne.
[L'état du journaliste, toujours hospitalisé le 22 octobre, continue
d'éveiller des inquiétudes, quoique ses jours ne seraient pas en danger.
Un nouveau bilan de santé le concernant sera prochainement effectué. –
Sharon Courtoux]

"

’&0
&0 6



°
& '

$

2



Le Figaro, L'impossible démocratisation togolaise, Patrick de
Saint Exupéry le 05/10 : « Cas d'
école des ratés de la
démocratisation en Afrique : le Togo, ce petit pays de 4 millions
d'
habitants qui, depuis quarante ans, navigue avec une
désespérante persévérance de coup de force en coup de force.
Au point de parvenir à incarner presque l'
ensemble des maux
dénoncés par l'
ancien président malien, Alpha Oumar Konaré, à
savoir : “ La manipulation des Constitutions, le dévoiement du
multipartisme, les putschs à répétition, les restaurations
autoritaires, l'affaiblissement et la criminalisation de l'État ” et le
recours aux “ mercenaires ”.
Abonné aux rapports extrêmement critiques de l'
ONU et de
l'
Union européenne, [...], le Togo vient de faire l'
objet d'
une
nouvelle enquête rédigée par le Haut Commissariat des Nations
unies aux droits de l'
Homme. L'
objectif de cette enquête était
d'
abord de faire le point sur l'
ampleur des violences constatées
lors du scrutin présidentiel d'
avril 2005 [...]. Contredisant les
affirmations des nouvelles autorités, les responsables des
Nations unies relèvent qu'
il y eut plus de quatre cents morts et
des milliers de blessés.
La messe étant dite, les auteurs du rapport profitent de
l'
occasion qui leur est donnée pour dresser un sévère, mais
amplement justifié, état des lieux.
Revenant sur la longue dictature du général Eyadéma, ils
notent que celui-ci “ a dirigé le Togo pendant trente-huit ans,
avec fermeté et dans le non-respect de la bonne gouvernance,
des droits de l'homme et des pratiques démocratiques. Selon de
nombreux observateurs nationaux et internationaux, son règne
est marqué par une gestion ethnique et clanique du pouvoir et le
recours systématique à la violence politique contre toute forme
ou velléité d'opposition [...]. ”.
[...] Sur la question de “ la manipulation des Constitutions ”,
leur constat sur le Togo est sans appel : “ Tout ce montage
juridique [...] est l'illustration de la prégnance d'une culture
d'impunité et de violation des droits de l'Homme. ”
Sans le dire ouvertement, les rapporteurs de l'
ONU relèvent la
présence dans le sérail du pouvoir togolais d'
un homme dont on
a du mal à se dire qu'
il n'
est pas un “ mercenaire ” : “ L'attention
de la mission a été attirée, à travers l'exemple du professeur
Charles Debbasch, sur le rôle douteux dans ce montage
d'experts étrangers compétents dans le domaine du droit
constitutionnel. ”
Les processus ayant abouti à l'
explosion de violence constatée
lors du scrutin présidentiel d'
avril 2005 sont à leur tour scrutés :
“ Les forces de sécurité et les Forces armées togolaises ont joué
un rôle majeur dans les actes de violation de droits de l'homme ”,
est-il noté dans le rapport. [...] Et la mission d'
affirmer avoir “ reçu
des informations concordantes permettant de confirmer
l'existence d'une réelle stratégie de répression ”.
L'éventuelle responsabilité politique de la France,
puissance tutélaire du Togo depuis quarante ans, dans le
cours dramatique du scrutin n'est pas ignorée : “ Les
déclarations d'«amitié» du président français au défunt
président et l'appui de la France au processus électoral ont
été politiquement interprétés comme la confirmation du
soutien de la France au pouvoir togolais. ”
Enfin, la question de la “ criminalisation de l'État ” togolais est
abordée très directement : “ Le Togo, notent les enquêteurs, est
instrumentalisé dans plusieurs trafics, notamment les trafics
d'armes légères, de drogues, d'enfants, de véhicules volés et
d'alcool frelaté. La mission a eu des informations sur l'existence
d'un important trafic de drogue en provenance de Colombie
passant par Lomé. ”
À ce rapport condensant autour du cas togolais l'
ensemble des

2

- &

)7

# *8*

“ maux de l'
Afrique ” dénoncés, les autorités togolaises ont
répondu. Sur le ton, un peu court, de l'
invective. “ L'histoire
démentira aisément ces prophètes de malheur ”, affirme dans
ses conclusions une commission constituée par les autorités. »
[Qui a peur de Saint Exupéry ? Le site de la République du Togo,
www.republicoftogo.com, a réagi immédiatement et vivement à cet
article, accusant le Figaro de tirer à boulets rouges sur le pouvoir
togolais, et l'auteur d'être obsédé par la présence à Lomé de Charles
Debbasch. Rappelons que Patrick de Saint Exupéry s'est rendu à Lomé
lors de l'élection présidentielle togolaise et qu'il s'est fait aussitôt
expulser. En raison de son habitude d'ouvrir les yeux lorsqu'il est en
reportage et d'en rendre compte ultérieurement ? Sans doute. Sauf erreur
de notre part, il est par ailleurs le seul journaliste des quotidiens à grand
tirage à avoir remarqué la mention de la France dans le rapport du Haut
commissariat des droits de l'Homme de l'ONU. – SC]
Togo :
des rapports contradictoires
Communiqué de Survie, le 28/09
La mission du Haut commissariat des Nations unies aux droits de
l'
Homme a enfin rendu public un rapport attendu depuis trois mois. Ce
rapport attribue la responsabilité majeure des événements qui ont déchiré
le Togo, de février à mai 2005, au pouvoir qui se maintient en place par la
force. Le rapport de la commission d'
enquête nationale sur ces mêmes
événements, curieusement rendu public le lendemain, décharge les
« autorités » togolaises de toute responsabilité.
La Mission du Haut commissariat aux droits de l'
Homme chargée
d'
établir les faits qui ont déchiré le Togo du 5 février au 5 mai 2005
affirme que ses rencontres avec divers interlocuteurs ont « permis à la
Mission de vérifier l'
existence d'
une réelle stratégie de la tension
orchestrée par un groupe occulte au cœur du pouvoir : ce groupe, face à
l'
imprévu, semble s'
être fixé comme horizon unique la conservation coûte
que coûte du pouvoir ».
Diligenté par le gouvernement togolais, le rapport de la commission
d'
enquête nationale « sur l'
élection présidentielle du 24 avril 2005 »
rejette toute critique et nie un ensemble de faits (dont nombre sont
relevés dans le rapport de mission du Haut commissariat aux droits de
l'
Homme) avérés.
Le ministère français des Affaires étrangères à déclaré, mardi, que la
France étudiera le rapport du Haut commissariat avec ses partenaires de
la communauté internationale. Nous sommes d'
avis que la France devra
se pencher sur l'
affirmation du HCDH selon lequel « les déclarations
d'
amitié du Président français au défunt Président [togolais] et l'
appui de
la France au processus électoral ont été politiquement interprétés comme
la confirmation du soutien de la France au pouvoir togolais ». Puis
comparer les deux rapports, celui du HCDH et celui du pouvoir togolais,
afin de se prononcer sur leurs valeurs comparées...
Le rapport de mission du HCDH devra être suivi par l'
identification des
principaux responsables des événements que ce rapport commence à
cerner. Il conviendrait que la France, en liaison avec ses partenaires de
la communauté internationale, préconise et obtienne que cet exercice soit
exécuté afin que l'
avenir du peuple togolais ne se fonde pas sur
l'
impunité de ceux qui prétendent le diriger.

Coordonné par l'
association Survie

Le choix volé des Togolais

Rapport sur un coup d'
État électoral perpétré avec la complicité de la
France et de la communauté internationale
Éd. L’Harmattan, avril 2005. Prix en librairie : 10,00
Le 24 avril 2005, les électeurs togolais étaient appelés aux urnes pour
élire un nouveau Président. Alors que de nombreux observateurs de ce
scrutin constatent un vote massif du peuple togolais en faveur du
candidat de l'
opposition unie, le pouvoir en place, à l'
issue d'
une vaste
opération de manipulation, donne la victoire à Faure Gnassingbé.
Rédigé rapidement pour pouvoir être publié avant que l'
attention ne
retombe – et pour aider à ce qu'
elle ne retombe pas –, ce document obéit
à la nécessité de rendre disponibles au plus tôt les tenants et
aboutissants de cette crise politique et diplomatique majeure, qui pourrait
affecter durablement l'
essor démocratique du continent africain.

"

’&0
&0 6



°

&

$

0

)

:

Les populations du Darfour n'
ont aucune chance de survie si la communauté internationale n'
intervient pas avec détermination pour arrêter le
carnage dont elles sont victimes et pour traduire en justice ceux qui les anéantissent en toute impunité. L'
alerte du Conseiller spécial du Haut
Commissariat aux droits de l'
Homme pour la prévention des génocides doit être écoutée, entendue, et suivie d'
effets. Nous appelons nos
lecteurs à soutenir Juan Mendez par tous les moyens : par courrier, courriels, fax, au Haut Commissariat (avec copie au Secrétaire général de
l'
ONU, Kofi Annan, et aux hautes autorités françaises) ; par courrier, courriels, fax, au Président de la République (avec copie aux ministres
concernés et aux députés de leurs circonscriptions), exigeant que la France agisse, ouvertement, au sein du Conseil de Sécurité afin que les
décisions qui s'
imposent soient prises et mises en œuvre d'
urgence. Nous dénonçons le refus de la communauté internationale de prendre à
bras le corps la question du Darfour depuis qu'
elle s'
est posée à la conscience universelle. Il est temps d'
appeler à l'
action. Nous espérons
que nos concitoyens sauront signifier leur refus de l'
inacceptable à ceux qui doivent en tenir compte. – SC

Centre de Nouvelles ONU, 11/10/05 [www.un.org] :
« Nous ne sommes toujours pas à l'abri d'un génocide au Darfour », affirme Juan Mendez.
Le Conseiller spécial pour la prévention des génocides a rendu
compte hier, à la presse, de sa dernière visite au Darfour où il a constaté
que la situation s'
était gravement détériorée et que les populations
n'
étaient toujours pas à l'
abri d'
un génocide ou « d'
un deuxième
génocide », alors que certains membres du Conseil de sécurité ont
refusé de l'
écouter.
S'
exprimant d'
abord sur la question de la protection des civils, Juan
Mendez, Conseiller spécial du Haut commissariat aux droits de l'
Homme
pour la prévention des génocides, a souhaité rappeler hier, lors d'
une
conférence de presse donnée à New York, « deux épisodes sans
précédent dans la région », « deux attaques intervenues dans des camps
de personnes déplacées, l'
une au Darfour Ouest, l'
autre au Darfour
Nord », causant la mort d'
une trentaine de civils dans les deux cas.
« Dans le premier cas, les assaillants sont entrés dans les camps à
cheval. Dans l'
autre, ils sont arrivés avec des camions appartenant à
l'
armée soudanaise », a précisé Juan Mendez.
« Jusqu'
à maintenant, la situation dans ces camps était dangereuse,
les femmes étaient violées si elles en sortaient, il y avait beaucoup d'
abus
à l'
intérieur, mais il n'
y avait eu aucune attaque massive contre des
civils », a-t-il insisté.
« Il y a une escalade de la violence contre les civils », a-t-il constaté à
l'
issue d'
une visite de cinq jours sur le terrain.
« Sur le plan de l'
assistance humanitaire [...], beaucoup de progrès ont
été réalisés depuis un an. Mais, a-t-il nuancé, il a été très difficile pour les
organisations non gouvernementales d'
apporter de l'
aide aux
populations. » « On a compté 12 attaques contre le personnel
humanitaire au cours des deux derniers mois »
Face à l'
impunité qui continue de prévaloir au Darfour, Juan Mendez a
tenu à rappeler que pour tous les États, « la coopération avec la Cour
pénale internationale (CPI) n'
était plus une question de choix ».
Depuis que le Conseil de sécurité a renvoyé l'
affaire à la CPI, chaque
État a l'
obligation de coopérer avec la Cour, a-t-il rappelé.
Le Conseil de sécurité avait en effet voté, le 31 mars dernier, la
résolution 1593 qui saisit la CPI des crimes contre l'
humanité commis au
Darfour.
« Le gouvernement du Soudan, qui fait comme s'
il n'
avait pas besoin
de la CPI, a mis en place ses propres tribunaux. Nous observons les
premiers jugements, rendus par la cour spéciale que le gouvernement
soudanais a créée, et nous sommes très déçus par le fait que cette cour
traite d'
affaires complètement secondaires, qui n'
ont rien à voir avec ce
qui s'
est passé pendant le pic du conflit en 2003-2004 », a rapporté le
Conseiller.
Concernant le processus de paix, Juan Mendez a regretté que les
représentants de toutes les communautés ne soient pas présents lors
des pourparlers, qui ont repris à Abuja le 15 septembre dernier, et qu'
il
n'
y ait pas de distinction faite entre ceux qui ont perpétré les atrocités et
les autres.
Répondant à une question sur le refus de plusieurs membres du
Conseil de sécurité – États-Unis, Russie, Chine et Algérie – d'
entendre le
compte rendu de sa visite, le Conseiller a déclaré qu'
il était rentré de sa
mission avec un message urgent, qu'
il avait remis un rapport au
Secrétaire général, qu'
il lui avait dit qu'
il souhaitait exposer la situation au
Conseil de sécurité, et que le Secrétaire général avait soumis sa
demande aux membres du Conseil.
Juan Mendez a expliqué que les recommandations de son rapport
étaient dans la même ligne que celles qu'
il avait faites au Secrétaire
général un an plus tôt, à l'
issue de sa première visite au Darfour.

Dans son rapport, le Conseiller recommande notamment de renforcer
la présence de l'
Union africaine (UA) sur le terrain en lui donnant
véritablement les moyens d'
agir, à savoir les hommes, le matériel et
l'
argent nécessaire pour opérer sur le terrain.
Il faut aussi lui donner un mandat plus précis, mieux définir où doivent
se poster les hommes de l'
UA qui sont censés protéger les civils du
Darfour. « Le mandat n'
est pour l'
instant pas assez précis », a-t-il
regretté.
« Nous demandons à l'
UA de mener une tâche qui est impossible à
remplir si nous ne l'
aidons pas plus », a-t-il encore dit.
Il faut aussi renforcer la pression sur le gouvernement du Soudan pour
qu'
il cesse de restreindre la liberté de mouvement des troupes de l'
UA.Il
en va donc, selon Juan Mendez, de la responsabilité du gouvernement
du Soudan, mais aussi de la Communauté internationale.
À un journaliste qui lui demandait pourquoi il avait émis des
recommandations similaires alors que la situation s'
était détériorée
depuis lors, ce qui montrait que les recommandations n'
étaient pas
forcément les bonnes, le Conseiller a rappelé que grâce à certaines des
recommandations déjà mises en œuvre, des développements favorables
étaient intervenus au cours de l'
année. Il a aussi dit que la majorité des
recommandations n'
avaient pas été appliquées et que c'
est pourquoi les
choses n'
avaient pas fonctionné comme souhaité. En septembre 2004,
Juan Mendez avait en effet rendu compte au Conseil de la situation,
après avoir effectué une visite avec Louise Arbour, Haut Commissaire
aux droits de l'
Homme, et émis un certain nombre de recommandations
pour éviter que le situation ne se détériore.
« À l'
heure actuelle, nous ne sommes pas près d'
empêcher un
génocide ou d'
empêcher qu'
il ne se reproduise de nouveau, selon le point
de vue que l'
on adopte », a déclaré Juan Mendez, faisant référence au
fait que pour certains – le gouvernement américain notamment –, il y a eu
génocide au Darfour, et que pour d'
autres, les preuves d'
un génocide ne
sont pas rassemblées.
« Nous pourrions, non pas arriver à une situation similaire à celle du
Rwanda, mais retourner à la situation qui prévalait au Darfour en 20032204, ce qui est suffisamment grave », a-t-il encore affirmé.
Concernant le Darfour, le Secrétaire général avait demandé à la
Commission d'
enquête internationale sur les violations des droits de
l'
Homme perpétrées au Soudan de déterminer s'
il y avait eu génocide au
Darfour. Après avoir mené une enquête minutieuse, la Commission avait
conclu à de graves violations des droits de l'
homme mais elle n'
a pas pu
déterminer l'
intention de détruire tout ou partie d'
une communauté définie
par sa race ou religion. Elle a renvoyé cette question à la CPI, a-t-il
précisé.
Le rapport de la Commission d'
enquête, publié le 28 février dernier,
avait confirmé que le gouvernement soudanais et les milices Jenjawids
avaient commis des crimes contre l'
humanité.
Juan Mendez a terminé son intervention en indiquant que les milices
Jenjawids n'
avaient toujours pas été désarmées comme le Conseil de
sécurité l'
avait demandé pendant des mois et des mois. « Il n'
y a même
pas de plan adopté pour désarmer les Jenjawids. D'
ailleurs, plus
personne ne parle des Jenjawids », a-t-il rappelé.
« Je suis convaincu que ces milices sont très organisées, liées avec le
gouvernement du Soudan, et qu'
elles sont toujours opérationnelles. Si
elles n'
opèrent pas de manière aussi cruelle qu'
elles le faisaient en 20032004, c'
est justement parce que certaines des mesures recommandées
ont été appliquées », a-t-il conclu.

"

&

’&0
&0 6



;

°

)

<
Bongo en campagne (2)

Tchad :
silence de la France
Communiqué de Survie, le 28/09
Il y a 60 jours, une quarantaine d'
organisations
africaines, américaines et européennes
adressaient une Lettre ouverte à l'
attention du
ministre français des Affaires étrangères, du
Commissaire européen au Développement et
du Président de la Banque Mondiale 1. Cette
Lettre mettait en lumière la dégradation de la
situation au Tchad, l'
emprisonnement de
plusieurs journalistes indépendants ainsi que
le discours du 14 juillet de l'
Ambassadeur de
France au Tchad, véritable feu vert pour les
agressions contre la liberté de la presse du
Président tchadien Idriss Déby.
Répondant le 16 août, la Banque mondiale
s'
est contentée de rappeler « l'
importance de
la liberté de la presse » et, de façon plus
générale, « de l'
accès du public à l'
information
dans le contexte du développement et de la
lutte contre la pauvreté ».
Deux
mois
après,
la
Commission
européenne
nous
assure
de
« son
attachement à l'
accès du public à
l'
information », en se disant prête à
« soulever, dans le cadre du dialogue politique
prévu par la Convention de Cotonou, et avec
l'
accord des États membres, la question de
ces emprisonnements ».
Quant au ministre français des Affaires
étrangères, celui-ci semble avoir jugé inutile
de nous honorer d'
une quelconque réponse à
notre interpellation.
Les journalistes arrêtés et incarcérés au
Tchad ont été remis en liberté le 27 septembre
par la Cour d'
appel de N'
Djaména. Les
organisations de défense des droits de
l'
Homme, jointes à N'
djaména, nous avaient
préalablement informés que le Président Déby
avait décidé qu'
il en serait ainsi. Il semble que
la mobilisation sur la question ait contribué à
cette libération. Elle aurait également obligé la
communauté
internationale,
la
France
notamment, à exercer une amicale pression
sur le pouvoir tchadien afin de mettre fin à une
situation devenue embarrassante.
Nous invitons la Communauté internationale
à ouvrir les yeux sur la situation au Tchad au
lieu de faire semblant de s'
en soucier. Les
intimidations à l'
égard de la presse
indépendante et des défenseurs de droits de
l'
Homme 2, la dégradation de la situation
socio-économique malgré l'
arrivée des
revenus pétroliers, enfin la récente révision de
la Constitution, sont des signes trop
inquiétants pour l'
avenir du pays pour ne pas
être pris en compte par toute politique le
concernant.
1. Lettre ouverte du 28 juillet 2005 initiée par
l'
association Survie.
2. Nous venons d'
apprendre l'
arrestation du
directeur d'
une radio privée tchadienne, journaliste
d'
origine iranienne résidant au Tchad depuis
plusieurs décennies, qui serait menacé d'
expulsion.
Si elle est confirmée, elle sera l'
illustration que
l'
accès du public à l'
information est encore loin d'
être
une réalité tchadienne.

« Le Gabon n’est pas une monarchie »
déclarait Omar Bongo il y a quelques
mois à Jeune Afrique (13/03). La
preuve : c’est par un nouveau sacre
électoral que ce dernier va pouvoir
entamer sa 38ème année de règne. Après
avoir verrouillé le scrutin et demandé à la
France de lui signaler les opposants trop
turbulents [cf. Billets n°140], la date du
scrutin (à un tour !) a été fixée au 27
novembre. Parmi les autres candidats en
lice, les médias français n’ont d’yeux que
pour un certain Zacharie Myboto, qui
prétend avoir rejoint les rangs de
l’opposition, après avoir été ministre sans
discontinuer pendant 23 ans (jusqu’en
2001) et secrétaire général du parti
présidentiel pendant 17 ans. Mieux vaut
tard que jamais ! Inutile de préciser qu’il
a largement profité de l’évaporation des
richesses du pays lorsqu’il était au
pouvoir, qu’il est fort bien logé dans les
beaux quartiers parisiens, et qu’il
bénéficie de gros moyens pour sa
campagne. Au mieux, c’est donc un
cacique qui veut devenir calife à la place
du calife. Mais ayant lui-même déclaré
que le fichier électoral était truqué – ce
qui est un secret de polichinelle – on voit
mal comment il peut entretenir l’espoir de
l’emporter par les urnes, ce qui n’augure
rien de bon pour la suite. Au pire, il s’agit
d’un « tour de prestidigitation du régime
Bongo », pour reprendre l’appréciation
du mouvement « Bongo Doit Partir »
(BDP) qui appelle au boycott du scrutin
de novembre. Dès le mois de mai, La
Lettre du Continent [LdC 12/05] écrivait en
effet : « L'
élection présidentielle de
décembre 2005 pourrait se cristalliser en
un duel Bongo-Myboto. » et en juillet :
« L'
irruption de Zacharie Myboto sur la
scène des "présidentiables" a relégué au
second plan Pierre Mamboundou,
opposant "radical" et challenger d'
Omar
Bongo aux élections de 1998. » Les
quelques journaux français qui ont traité
des prochaines élections ont donc
embrayé sans surprise sur le thème du
« duel »
Myboto-Bongo,
et
sur
« l’inquiétude » de ce dernier... Où
comment fabriquer du suspense pour
donner de la crédibilité à une “élection”
jouée d’avance... La candidature
Myboto fait davantage diversion
qu’elle ne porte l’espoir d’une réelle
alternative. Pour l’anecdote, lors de la
conférence de presse tenue annonçant
son retrait du giron présidentiel, Myboto
n’a pas souhaité s’exprimer sur ses
relations avec Bongo, expliquant : « Les
problèmes familiaux ne se règlent pas
sur les lieux publics, donc je ne peux rien
vous dire à ce sujet ». Cette rivalité

présidentielle est donc bien avant tout
une affaire de famille...
Certains ont fait valoir à l’appui de la
“crédibilité” de la candidature Myboto
qu’il avait été reçu par Villepin. Imagine-ton Villepin jouer contre le protégé de
Chirac à l’heure actuelle ? Le scénario
paraît peu crédible...
C’est en tout cas au nom du
gouvernement, et à la demande de
l’Élysée selon la LdC [06/10] que Brigitte
Girardin, en visite au Gabon du 6 au 8
octobre, a annoncé une rallonge de 17
millions d’euros de la France au Gabon,
au motif qu’il « peut se sentir pénalisé »
de n’avoir pas bénéficié des remises de
dette du G8 [Cf. Billets n°141]. « Nous
avons considéré qu'
il fallait que le Gabon
puisse bénéficier d'
une compensation [...]
car il a la confiance de la communauté
internationale » explique sans rire Mme
Girardin, qui refuse qu’on prête la
moindre interprétation politique à ce don
pré-électoral... (AFP 8/10) Un bonheur
n’arrivant jamais seul, Maurel et Prom,
société pétrolière dont l’Élysée suit
attentivement le développement, a signé
un contrat d’exploration et de partage de
production avec le ministère gabonais du
Pétrole le 27 septembre dernier (site
Afrique Centrale info, 01/10). Si tout ceci
ne profite pas au budget de l’État
gabonais, certains ne semblent plus
savoir quoi faire de leur argent. Bongo a
en effet annoncé sur la télévision
nationale, qu’il prendrait à ses frais la
consommation d'
électricité et d'
eau de
novembre des Gabonais démunis. Sur
1 300 000 d’habitants (chiffre de la BM),
un dixième seulement est abonné à
l’électricité, et 80 000 à l’eau. Autant dire
qu’il ne s’agit pas des Gabonais les plus
« démunis ». En outre, les abonnés sont
de deux types : les plus fortunés, qui
bénéficient d’un abonnement classique,
et les autres qui doivent payer avant
consommation
(système
« cash
power »). Ces derniers ne semblent pas
concernés par les promesses électorales
de Bongo : on peut donc se demander à
qui
vont
profiter
les
largesses
présidentielles... Une question que Mme
Girardin ne manquera pas de lui poser...
au prochain voyage. [Victor Sègre]

Mauritanie :
les promesses de la transition
Au début des années 1980, la
Mauritanie est plongée dans un climat de
répression qui s’est abattu sur toutes les
forces politiques et sociales du pays,
accompagné d’une application de la
Chari Aa sous l’égide de Haidallah,

"

’&0
&0 6



°

monnayée par les États du Golfe. Le
pays est économiquement étranglé par
les institutions financières internationales
à cause du patriotisme démesuré de ses
colonels. Il est diplomatiquement isolé
dans la sous-région, et, au plan
international, de la métropole.
On connaît la suite : le légionnaire
Lacaze est appelé pour se débarrasser
du berger de Nouakchott. Restait à
trouver un nouveau maître au « palais
ocre ». Par élimination c’est sur le
colonel Taya que se porte le choix : c’est
l’officier le plus gradé de l’armée
mauritanienne, et le moins ambitieux de
la bande de cow-boys du Comité
militaire. À Nouakchott, les foules
envahissent
la
rue
pour
fêter
l’événement, les exilés retrouvent le
chemin du retour. Le comité militaire de
« salut national » aura ainsi été bien
accueilli par les Mauritaniens, comme
par leurs voisins...
Le 3 août 2005 le pouvoir de Taya est
renversé : c’est la troisième tentative de
coup d’État en moins de deux ans. Le
blocage politique et la paranoïa
sécuritaire avaient atteint leur maximum.
La rue se réjouit, là encore, pour saluer
les nouveaux maîtres du pays, qui
promettent :
– Un réferendum sur une nouvelle
constitution.
– L’organisation, dans un delai de 24
mois, d’une élection présidentielle libre et
transparente.
– La mise en place d’une commission
électorale indépendante.
– Une révision des listes électorales,
avec la participation de toutes les forces
politiques.
Ces annonces ont été précédées des
mesures suivantes :
– La dissolution de l’Assemblée nationale.
– La suspension de la constitution.
– Un appel à tous les exilés pour rentrer
au pays.
Ces mesures sont fortes, mais
insuffisantes, quand ont sait que le
nouveau comité, pendant ces deux ans
de transition, va devoir exercer sans
partage les pouvoirs exécutifs et
législatifs. Aucune déclaration n’a été
faite sur la question de l’esclavage. On
s’inquiète en particulier au sujet de la

-

% 6 =

)/

question nationale et des réfugiés
négromauritaniens au Mali et au
Sénégal, après la déclaration du colonel
Ely Ould Mohamed Vall dans le quotidien
saoudien Okaz, [18/09] : « Quant aux
séquelles de la crise de 89 entre la
Mauritanie et le Sénégal, les deux pays
ont travaillé ensemble pour trouver des
solutions appropriées. On a demandé à
tous les Mauritaniens, qui étaient obligés
de séjourner à l’étranger pour une raison
ou une autre, de retourner au pays pour
participer à sa construction et renforcer
la fraternité entre l’ensemble des
composantes du peuple mauritanien,
pour un avenir meilleur ».
Cette langue de bois et ce
désengagement, de la part de l’État
mauritanien, semblent une constante
chez la classe dirigeante. Un autre
membre du même Comité a déclaré
dans un autre quotidien arabe en
ligne, Ealaph [05/09] : « Soulever les
questions des réfugiés est une nouvelle
tentative pour saboter la transition. Les
frontières du pays sont ouvertes à tous les
Mauritaniens désireux de prendre part à
cette entreprise ».
Néanmoins, le nouveau chef de l’État
est revenu sur ce point lors de sa
conférence de presse à Nouakchott le 8
octobre, faisant le bilan de 60 jours de
pouvoir : « Nous n’avons en aucun cas
l’intention d’occulter les problèmes
concernant la question nationale. Des
solutions seront proposées en temps
voulu... » C’est se démarquer de la
position précédente, mais sans définir
aucun calendrier.
La loi d’amnistie, décrétée le 2 octobre
par le comité militaire, a été perçue par la
communauté noire comme discriminatoire et sélective. Mais elle n’a évoqué que
les noms des personnes condamnées en
2004-2005, l’amnistie ayant un effet
rétroactif sur toutes les incriminations
précédentes : le régime s’est montré
incapable de communiquer sur cette
question majeure, laissant aux avocats
de l’opposition le soin de le faire.
En revanche le régime transitoire a
maintenu en place certaines personnalités
qui symbolisent la répression sous Taya,
en particulier celle du tortionnaire
Deddahy Ould Abdallahi, resté patron de
la police politique...

>

?

Cette logique d’impunité
a atteint son sommet fin
septembre, quand le nouveau colonel a
confié à François Soudan à propos de
Taya, [Jeune Afrique l’intelligent n° 331]: « Il
n’y aura pas non plus d’action en justice
ou de procès contre lui... Si certains
s’aventurent sur ce terrain, nous les
rappellerons à l’ordre. Nous respectons
sa personne, et nous lui souhaitons une
retraite paisible. »
Il faut savoir que le nouvel homme fort
de Nouakchott, ancien ami de Taya, est
l’un des rares francophones en place.
Considéré comme l’homme de la
France, il a fait partie, en sourdine, de
tous les comités militaires depuis le
premier putsh en 1978. Beaucoup
d’observateurs considèrent que Paris est
impliqué d’une façon ou d’une autre dans
la « révolte » du 3 août. Le Quai d’Orsay
n’a pas voulu dire le contraire par sa
porte-parole adjointe, lors du point de
presse qu’elle a donné le jour même du
putsch : « Il ne nous revient de toutes
façons pas de donner des détails sur les
événements qui se déroulent dans un
pays étranger ». (Le correspondant de
l’AFP n’avait alors toujours pas su
qualifier ces événements). Concernant
d’éventuels contacts avec l’opposition
mauritanienne en France, la diplomate,
qui sortait d’un briefing de la DGSE,
selon un journaliste de la place, a
démontré que sa connaissance de
l’Afrique valait celle de l’actuel ministre
des Affaires étrangères en France : « Je
n’ai aucune indication sur la présence en
France de l’opposition mauritanienne. »
Cette autre langue de bois se dévoile
ainsi elle-même. (L’OFPRA a reconnu en
France quelques milliers de réfugiés qui
représentent l’ensemble des formations
politiques de l’opposition mauritanienne.)
Les Mauritaniens, indifférents aux
enjeux parisiens, attendent et espèrent
que la transition n’ira pas au-delà de la
période fixée par les militaires, que les
ténors du parti de Taya ne reviendront
pas au pouvoir après une simple période
de trêve, et que les 120 000 réfugiés
pourront non seulement revenir, mais
participer au référendum annoncé sur la
prochaine constitution.
[Lay Haidara]

@
,

>

#

'
>
A & $&

!!

1

par Géraud de la Pradelle
Président de la Commission d'
enquête citoyenne (CEC)
Le Monde a publié successivement, les 8 et 15 octobre, deux
séries d'
informations relatives aux plaintes dont la justice est
saisie de la part de victimes rwandaises qui se sont constituées
parties civiles contre X ...

Le X... désigne à l'
évidence des militaires français dont les
plaignants ignorent l'
identité. Pour cette raison, la juridiction
compétente est le Tribunal aux Armées de Paris.
Les informations du Monde ne manquent pas d'
intérêt.

’&0
&0 6

"



°

Toutefois, quelques impropriétés obscurcissent l'
exposé de la
situation. (par exemple : le Parquet [c’est à dire, le Procureur,
représentant du Gouvernement] n'
a pas le pouvoir de "juger la
plainte recevable" - ce pouvoir n'
appartient qu'
au Juge ; il n'
est
pas question de "l'ouverture d'une enquête", mais de l'
ouverture
de "l'information"- en d'
autres termes, de l'
instruction des plaintes
par le Juge ; le Juge n'
a pas à "délivrer une commission rogatoire
pour se rendre sur place [au Rwanda] et entendre les victimes" car
ce serait seulement s'
il devait charger une autre autorité
d'
entendre les victimes qu'
il devrait délivrer une commission
rogatoire à cette autorité...).

qu'
elles n'
avaient pas les moyens de se rendre à
Paris pour y rencontrer le Juge.
De plus, le journal rend compte de ce qui paraît bien être une
divergence de vues opposant le Parquet militaire et le Juge
d'
instruction.
Ce dernier estimerait, en effet, que les plaintes sont
suffisamment détaillées si bien que "la délivrance d'un
réquisitoire introductif (lui) semble s'imposer".
En d'
autres termes, s'
il faut en croire Le Monde du 8 octobre, le
magistrat serait disposé à instruire dès à présent et presserait le
Parquet de prendre des réquisitions à cette fin.

Il faut donc tenter de clarifier les choses.

C'
est alors qu'
une dépêche parue dans le numéro du 15
octobre a révélé que le Parquet maintenait sa position, mais
cette fois, en prenant formellement des réquisitions : toujours sur
le fondement de l'
article 86, alinéa 3, du CPP, il a requis du Juge
qu'
il se rende au Rwanda pour entendre les plaignants ou qu'
il
charge les autorités rwandaises de les entendre à sa place.

En présence de plaintes avec constitution de parties civiles, le
Parquet a le choix de requérir du juge soit l'
ouverture de
l'
information, soit un refus d'
informer - le Juge étant, évidemment,
seul maître de sa décision.
Cependant, jusqu'
ici, le Parquet n'
a requis ni l'
une, ni l'
autre ; il
a préféré temporiser : le journal rappelle opportunément qu'
en
juillet, le Procureur militaire avait prié le Juge d'
instruction
d'
entendre les parties civiles afin de vérifier leur crédibilité.

On attendra patiemment les suites de la controverse car les
mesures fondées sur l'
article 86 alinéa 3 sont nécessairement
provisoires : il faudra bien qu'
un jour ou l'
autre, le Parquet se
résigne à requérir soit que le Juge instruise les plaintes, soit qu'
il
refuse de les instruire.

Il se fondait, pour cela, sur certaines dispositions du Code de
procédure pénale (v. article 86, alinéa 3, CPP : "Lorsque la
plainte n'est pas suffisamment motivée ou justifiée, le procureur
de la République peut, avant de prendre ses réquisitions et s'il
n'y a pas été procédé d'office par le juge d'instruction, demander
à ce magistrat d'entendre la partie civile et, le cas échéant,
d'inviter cette dernière à produire toute pièce utile à l'appui de sa
plainte").

En tout état de cause, le dernier mot appartient à ce Juge,
sous le contrôle de la Cour d'
appel et de la Cour de cassation.
Or, il résulte de la jurisprudence que le Juge d'
instruction est
tenu d'
instruire sur tous les faits dénoncés par la plainte avec
constitution de partie civile et d'
examiner tous les chefs
d'
inculpation visés par cette plainte, quelles que soient les
réquisitions du procureur de la République (C. de cass., Ch.
Crim., 16 novembre 1999, Bull ; n° 159).

Le Monde rappelle également que les parties civiles ont été
effectivement convoquées pour être entendue conformément aux
dispositions de l'
article 86 alinéa 3 du CPP et qu'
elles ont répondu
& '

$

2



*

$

& ' & -

$

& #

MARIANNE-en-ligne.fr, Afrique. Quelques vérités bonnes à dire
sur le Rwanda, 09/10, Patrick GIRARD : « Dans un court essai
[Les larmes de l’honneur. 60 jours dans la tourmente du Rwanda, Hugo
Doc], Jacques Hogard, qui participa à l’Opération Turquoise,

revient sur le rôle joué par la France au Rwanda en 1994.
Le terrible génocide provoqué par la disparition, le 6 avril 1994,
du président Juvénal Habyarimana, a fait couler des flots de
sang et d’encre. Plus de 800 000 personnes, en majorité des
Tutsi et des Hutu libéraux, ont été massacrés par les milices
extrémistes proches du Hutu Power, dans l’indifférence complète
de la communauté internationale.
Celle-ci se contenta de faire évacuer les ressortissants
étrangers présents au Rwanda cependant que le maigre
contingent de l’ONU voyait ses effectifs être réduits et mis en
demeure de ne pas intervenir.
La mauvaise conscience occidentale a trouvé un bouc
émissaire commode en la personne de la France, soupçonnée et
accusée, par de multiples pamphlets, d’avoir soutenu, des
années durant, le régime de Juvénal Habyarimana, voire d’avoir
financé et armé les tueurs. Une vision pour le moins simpliste
puisque les troupes françaises stationnées depuis octobre 1990,
à Kigali avaient été retirées, après la signature, en 1993, des
accords d’Arusha.
Peu importe. Mieux vaut fustiger Paris que s’interroger sur le
rôle du FPR (Front patriotique rwandais), ces fameux « Khmers
noirs » dont le chef, Paul Kagamé, n’est pas précisément connu
pour être un champion de la démocratie et des droits de
l’Homme. Les spécialistes sont aujourd’hui d’accord pour

)B

8

*- $

$

#

#

reconnaître qu’il donna sans doute l’ordre d’abattre l’avion qui
transportait le président rwandais et son homologue burundais. Il
savait que les désordres qui en résulterait lui permettraient de
parvenir au pouvoir plus sûrement et plus rapidement que par la
voie des urnes.[...] »
[Pourquoi Girard tente-t-il de faire douter du soutien de la France au
régime Habyarimana, alors que c’est un fait incontesté ?
De plus, il est pour le moins douteux que troupes françaises aient été
retirées en 1993. Mais il est plus confortable pour lui de s'en tenir à la
thèse officielle.
De toute façon, un pays peut financer et armer des tueurs (via des
sociétés “privées” et des paradis fiscaux et judiciaires) sans avoir à
maintenir ses troupes sur place. Pourquoi Girard tente-t-il un tel passage
en force argumentaire ?
Le monde des « spécialistes », à l’en croire unanimes sur la culpabilité
de Kagamé dans l’attentat – signal déclencheur du génocide – , se limite
donc à la diplomatie française, au juge Bruguière, au journaliste Stephen
Smith, et à une clique de négationnistes avec lesquels Girard n’oserait
certainement pas s’afficher. Exit une liste impressionnante de journalistes
internationaux, d’universitaires et d’enquêteurs d’ONG, qui estiment
sagement que l’on n’a pas suffisamment d’éléments constituant une
preuve, et dont un nombre important (certainement de façon majoritaire)
penche plutôt vers une culpabilité du camps du génocide.
Plus de trois ans après un édito négationniste (cf. Billets 80 et 81),
Marianne poursuit ce qu’elle croit être un combat contre « l’anti-France »
(titre de couverture du dernier numéro de septembre où, pour résumer,
Marianne explique qu’il faut fustiger l’anti-France, qui est de droite,
francophobe et américanophile). – PC]

’&0
&0 6

"

$
&''&



°

& C 2& &$

Paradis fiscaux :
les “affaires” se multiplient...
Pour ceux qui doutaient encore de
l'
utilisation
quasi-systématique
des
territoires offshore par les plus grandes
institutions financières, des affaires de
dissimulation
de
comptes
par
l'
intermédiaire de sociétés écrans
domiciliées dans des paradis fiscaux,
précisons qu’elles se multiplient... Après
le scandale Enron, qui floua plusieurs
centaines de milliers d'
actionnaires avec
la complicité des plus prestigieuses
banques américaines et du cabinet
d'
audit Arthur Andersen, les juges
s'
intéressent désormais aux causes de la
gigantesque
faillite
de
Parmalat,
survenue
en
2003.
Nommé
administrateur extra-ordinaire après la
découverte d'
un “trou” de 14,5 milliards
euros, Enrico Bondi vient d'
allonger la
liste des respectueux établissement
bancaires suspectés de s'
être financés
sur le dos des petits épargnants : Bank
of
America,
Citigroup,
Unicredit,
Deutsche Bank, UBS, JP Morgan et
Morgan Stanley, pour un montant de
dommages estimé à quelque 50 milliards
euros... Autre affaire de dissimulation de
comptes ayant récemment secoué les
milieux financiers et politiques italiens,
dans laquelle est impliqué l'
actuel
Gouverneur de la Banque centrale
Antonio Fazio ; la Consob reproche à
deux sociétés actionnaires de la banque
ANTONVENETA,
Banca
Popolare
Italiana (BPI) et Ricucci (promoteur

'

-& C 1 3

$ - &

immobilier), d'
avoir utilisé deux sociétésécrans domicilées aux îles Caîman pour
dissimuler des échanges de titres. Des
paradis fiscaux également suspectés
d'
héberger les 440 millions de dollars
mystérieusement volatilisés en août
dernier de Bayou Management, un fonds
de pension américain domicilié dans le
Connecticut.

sur six comptes suisses. On attend
également avec intérêt le déballage de
toutes les sociétés écrans et territoires
off shore utilisés dans trois autres
affaires de commissions versées par ELF
pour un contrat au Nigeria de ventes
d'
armes à l'
Angola en 1993 et de la
fameuse Sofremi, à l'
époque liée au
ministère français de l'
Intérieur. Bref, des
“paradis judiciaires” tout autant que
fiscaux”... [Guillaume Olivier]

Outre la dissimulation frauduleuse de
comptes d'
entreprises, et jouant sur
l'
anonymat de leurs ayant-droits et
l'
opacité des transactions effectuées sur
leur territoire, les paradis fiscaux
constituent l'
espace idéal pour les
opérations de corruption ; pots de vin,
commissions, rétro-commissions... Après
le malencontreux “oubli” de JeanChristophe
Mitterand
de
déclarer
quelques millions d'
euros placés en
Suisse, c'
est au tour de Jean-Charles
Marchiani, ancien préfet du Var et ancien
conseiller de Charles Pasqua, d'
être mis
en examen dans plusieurs affaires de
pots de vin versés depuis 1993 ; une
première liée à l'
homme d'
affaires
libanais Iskandar Safa, dans laquelle est
également impliquée Charles Pasqua,
une seconde concernant un marché
d'
armement entre GIAT et l'
allemand
RENK (pour laquelle Marchiani risque 4
ans de prison) et une troisième, dont le
procès vient juste de débuter, relative à
un marché de tri de bagages avec
Aéroports de Paris (ADP). Au total, ces
trois affaires auraient permis à l'
ancien
député européen de toucher près de 13
millions euros, minutieusement répartis

Guillaume Olivier

L’aide publique au développement
Un outil à réinventer

Éd. Charles Léopold Mayer, mars 2004, 182 p.,
16

)4

* # $ #



2

Pétrole contre nourriture...
L'
ancien représentant permanent de la
France au Conseil de sécurité de l'
ONU
entre 1991 et 1995, Jean-Bernard
Mérimée, a comparu devant les
magistrats le 11 octobre dernier à
l'
initiative de la Brigade de répression de
la délinquance économique (BRDE).
L'
ambassadeur rejoint Charles Pasqua
parmi la dizaine de personnalités
françaises impliquées dans le dossier
“Pétrole contre nourriture”, pour avoir
profité de largesses du régime irakien
sous forme de bons d'
achat de pétrole,
entre 1996 et 2003 [Cf. interview ci-après].
D'
aucuns seraient tentés de s'
interroger
sur l'
influence de ces personnalités sur la
politique officielle de la France à l'
égard
de l'
Irak... et de considérer que les
potentats irakiens n'
ont pas été aussi (ou
assez) généreux avec les diplomates
américains... [GO]

- &

&''&

#D &

Interview de Michel JOSSERAND,
Ancien président de Thales Engineering and Consulting (THEC)
LE MONDE, 27/09 :

franco à Survie

Avec la contribution de Saïdou Sidibé
Préface de François-Xavier Verschave
La mondialisation s’accélère et l’on peut aujourd’hui constater que les
mécanismes économiques et financiers ont laissé sur la touche des
populations entières. L’aide publique au développement ne semble pas
avoir rempli ses missions et n’a pas permis d’atténuer les déséquilibres
Nord/Sud. En s’appuyant sur l’analyse approfondie des chiffres et de ce
qui existe en matière d’aide publique au développement, Guillaume
Olivier, acteur de terrain et spécialiste, en dresse un bilan parfois
inquiétant mais jamais pessimiste. Le constat de l’insuffisance et de
l’inadaptation de l’aide publique au développement débouche sur une
série de propositions : respect des droits élémentaires inscrits dans les
chartes internationales – à la vie, aux soins, à l’éducation, organisation
de l’accès de tous à ces biens, construction d’une nouvelle solidarité
internationale... autant de nouvelles priorités pour l’aide publique au
développement.

Michel JOSSERAND : « Pour bien comprendre, il faut remonter
à mai 2001, lorsque j'
ai été nommé PDG de Thales Engineering
and Consulting (THEC). Il y avait un problème lié au fait que
cette filiale versait beaucoup de commissions occultes. Elle
fonctionnait de manière autonome et ne prenait pas assez de
précautions, notamment à l'
export, pour verser des fonds. Donc
le groupe m'
a demandé de remettre de l'
ordre afin que THEC
rentre dans le rang et applique ce qu'
on appelle chez Thales le
code d'éthique. [...]
Je sais qu'
en Irak, Thales a contourné le programme Pétrole
contre nourriture, en livrant des munitions chimiques au
gouvernement de Saddam Hussein. » [Le Monde : L'
ancien PDG
de Thales Engeneering a dit aux policiers que cette société avait
participé à la construction d'
une usine officiellement destinée à
fabriquer du lait en poudre pour les enfants irakiens. Selon lui,

"

’&0
&0 6



°

cette usine aurait été vouée à la confection d'
armes chimiques
pour le compte du régime baasiste. Ces faits se seraient produits
avant l'
arrivée de M. Josserand chez THEC, en 2001].
MJ : « C'
est l'
hypocrisie poussée à son maximum. Quand on lit
ce "code", on a l'
impression que Thales est propre. En fait, cela
signifie faire passer toutes les commissions occultes par Thales
International, qu'
il s'
agisse de marchés en France ou à l'
étranger.
Appliquer le code d'éthique, c'
est s'
adapter à la convention de
l'
Organisation pour la coopération et le développement
économiques (OCDE) qui interdit, depuis 2000, de verser des
commissions. Or il y a chez Thales un expert juridique capable
de contourner la loi. Il a mis au point tout un mécanisme dans ce
but. [il s'agit] d'
un ancien magistrat, qui a fait des audits dans de
nombreux pays, afin de tester la robustesse du système par
rapport à d'
éventuelles enquêtes policières ou judiciaires. C'
est
lui qui a mis au point ce "code" qui formalise le versement des
commissions. Cela dit, Thales n'
a fait que s'
inspirer des pratiques
des grandes entreprises américaines. [...]
[Ce système ] Il permet de n'
avoir qu'
un seul canal pour organiser
les versements occultes. Les filiales n'
ont plus le droit de monter
leurs propres réseaux. Il n'
y a plus que quelques personnes qui
trempent dans le système : les responsables de Thales
International et, bien sûr, la direction du groupe. [...]
Rien que pour l'
affaire du tramway de Nice dans laquelle je suis
impliqué, sept membres du comité de direction étaient informés.
La moitié du comité de direction est soit à l'
origine du système,
soit l'
applique. Mais tout est suffisamment compartimenté pour
que, en cas de problème, ce soit l'
étage en dessous, quelqu'
un
comme moi, qui serve de fusible. [...]
Par l'
intermédiaire de sous-traitants basés à l'
étranger. En
multipliant les intermédiaires, on ne peut remonter jusqu'
à
Thales. [...]
[ Ce ne sont pas des sociétés-écrans.] Elles ont une consistance
juridique, une véritable activité. Disons qu'
elles sont « écrans »
dans le sens où elles offrent une protection à Thales, mais elles
sont bien réelles. L'
idéal est de passer par une société
industrielle. Par exemple des entreprises de BTP du MoyenOrient que Thales va utiliser dans des contrats n'
ayant rien à voir
avec le BTP. On surfacture de 10 % ou 15 % tel ou tel bâtiment
et le bénéfice dégagé sera reversé par l'
entreprise en question
aux destinataires des commissions. C'
est imparable. Qui saura
Pays pauvre très endetté
L’Agence française de développement
(AFD) a allumé un véritable brûlot au
sein du pouvoir camerounais en exigeant
un audit du Feicom (Fonds spécial
d’équipement
et
d’intervention
intercommunale), avant que ce fonds
puisse
recevoir
une
partie
des
ressources issues de l’allègement de la
dette
française.
Les
autorités
camerounaises ont longtemps résisté,
mais l’audit, demandé en 2003, mené de
concert par le cabinet français 2AC et le
cabinet camerounais ACP, a fini par être
rendu le 31 mai 2005, sans que ses
conclusions,
pourtant
accablantes,
suscitent la moindre réaction des
pouvoirs publics. Le quotidien Mutations
a publié, dans son édition du jeudi 6
octobre, des extraits de ce rapport
particulièrement explosif. Le conseil
d’administration de cet organisme, dont
les statuts présentent de singulières
omissions par rapport à la législation, est

)!

que Thales a trop payé ? Au pire, on répondra :
"Ben oui, on s'est fait avoir, pas de chance..." En
général, on demande aux entreprises choisies de mettre en
place à leur tour deux ou trois autres intermédiaires afin de
brouiller encore plus les pistes. [...]
Au total, j'
estime que Thales doit verser en commissions illégales
entre 1 % et 2 % de son chiffre d'
affaires global -10,3 milliards
d'
euros en 2004. Thales International verse les montants les plus
importants. Pour les petites sommes, de l'
ordre de 50 000 euros,
les filiales peuvent payer. »
[Le Monde : Quels sont les critères de Thales pour verser ou non
des pots-de-vin ?]
MJ : « Il y a des endroits où c'
est inévitable, comme en Afrique,
en Corée, en Grèce, en Italie... En France, cela dépend des
intérêts politiques locaux ou nationaux. Mais dans tous les cas, le
système est le même. Si l'
on peut passer par l'
étranger, c'
est
mieux. En fait, il n'
y a guère que dans certains pays européens,
en Amérique du Nord, en Australie et en Nouvelle-Zélande où il
est possible d'
avoir des marchés sans payer. »
[Le Monde : Pourquoi avoir évoqué certains dossiers et pas
d'
autres. Avez-vous fait un tri ?]
MJ : « Non, ce sont les policiers qui, en perquisition, sont tombés
sur un très grand nombre de documents - d'
"éléments de
preuves", comme ils disent. »
[... Le Monde : Pourquoi aviez-vous ces documents ?]
MJ : « Au fur et à mesure, ma hiérarchie m'
ordonnait de détruire
les preuves. Je me demandais pourquoi. Je me suis dit que ma
meilleure protection, c'
était de les garder. Il y a une telle
proximité entre Thales et les milieux de la défense nationale... Un
jour, chez Thales, on m'
a même proposé de placer des
documents compromettants pour piéger quelqu'
un, moyennant
20 000 francs. J'
ai refusé. »
[Nous citons longuement cet interview pour ce qu’elle dévoile, et parce
qu’elle marque probablement le début d’une accélération. Lorsque
qu’éclatent ce genre d’affaires les révélation fracassantes sont un appel à
la solidarité du monde politique visant ses ingérences permanentes dans
le juridique. Comme pour l’affaire Elf, la justice ne sera pas rendue aux
véritables victimes, mais nous allons en apprendre beaucoup sur le
cocktail pétrole-armes-politique. – PC]

contrôlé par le pouvoir. Le président de
la
République
nomme
sept
administrateurs sur neuf et, bien sûr, le
directeur général, Ondo Ndong. La
commune de ce DG arrive en tête dans
l’attribution des subventions (deux
milliards quatre de CFA) et celle du chef
de l’État en second. Le cabinet du DG
dispose à lui seul de 20 véhicules. Mais
surtout des détournements massifs ont
été pratiqués, de la façon la plus
grossière, au profit d’entreprises et de
particuliers. Les exemples et les
montants ont de quoi abasourdir. Ne
citons que des surfacturations de l’ordre
de 800 %. On peut chiffrer à 26 milliards
CFA, en moins de quatre ans, les
dépenses suspectes. S’il y avait un État
et une Justice au Cameroun, les
inculpations devraient pleuvoir sur tout
ce beau monde jusqu’au plus haut
niveau. Or, défense de parler de tout
cela dans les allées du pouvoir. On ne
parle pas de corde dans la maison d’un
pendu. Enfin, le 18 octobre, le scandale

himalayen a accouché d’un avorton de
souris. Selon un article du Messager du 19
octobre, les autorités gouvernementales
ont jugé que le Feicom souffrait, de
«faiblesses institutionnelles ». Emmanuel
Ondo Ndong a été engagé à « se
réconcilier avec les exigences de
l’orthodoxie dans la gestion ». Ce très
proche de Biya – le « Cher Paul » de
Jacques Chirac – non seulement n’est
pas traduit en justice mais il est confirmé
dans ses fonctions. Quid des 26 milliards
de Fcfa ? Ni vu ni connu. Le brûlot, dans
un pays sans opinion publique, n’est
qu’un pétard mouillé.
C’est pourtant à cet organisme que
doit être confiée la mise en œuvre du
PNDP
(Programme
National
de
Développement Participatif), dans le
cadre de l’allègement de la dette et de la
lutte contre la pauvreté. L’AFD se
contentera-t-elle de cette parodie ? C’est,
hélas, probable. Certes on peut penser
qu’il y a des gens au Cameroun, dans
l’orbite du pouvoir, pour qui la pauvreté

"

’&0
&0 6



n’est plus un problème. Mais, au même
moment, parmi les malheureux qui ont
été tués en tentant d’escalader les grilles
de Melilla, on trouve nombre de jeunes
Camerounais, fuyant un pays, pourtant
débordant de ressources, dont l’état de
délabrement, facile à comprendre quand
on sait que plusieurs organismes comme
le Feicom y sévissent impunément
depuis des dizaines d’années, n’offre à la
majorité de ses habitants que le
désespoir comme perspective. [OT]

Mais que fait la police ?
Terrible témoignage que celui que
nous livre Habib Souaïdia le 3 octobre
sur les pratiques policières en France.
Malheureusement trop long pour être
rapporté in extenso dans nos colonnes,
nous incitons vivement nos lecteurs à le
lire dans son intégralité sur le site
1
d’Algéria-Watch .
Rappelons qu’Habib Souaïdia fut
officier des forces spéciales algériennes
et, qu’à ce titre, il participa dans son pays
à la ‘’lutte anti-islamiste’’ durant les
années 90. Conscient des dérives du
pouvoir algérien lors de la décennie qui
ensanglanta son pays, il s’exila en
France en 2000, obtint le statut de
réfugié politique en 2001 et dénonça très
courageusement la nature du régime
militaire algérien dans son livre La sale
2
guerre . Le général Khaled Nezzar
intenta contre lui un procès en
diffamation à Paris, il fut débouté en
septembre 2002.
On peine à trouver les mots justes
pour qualifier le témoignage qu’il fait de
ce qui lui est arrivé le samedi 17
septembre 2005. Alors qu’il se trouve à
la station de métro Châtelet à Paris, un
groupe de policiers lui fait signe de
s’approcher. Habitué à ce type de
contrôle, il se dirige vers eux et fait mine
de présenter ses papiers. Un policier le
plaque alors brutalement au mur, mettant
la main sur son arme. Il est menotté et
fouillé avec une extrême brutalité. Alors
qu’il proteste et demande ce qui se
passe, il est plaqué au sol et frappé à
coups de genou réguliers et incessants
dans le dos et la colonne vertébrale par
quatre policiers. Selon Habib Souaïdia,
ce passage à tabac, alors qu’il était
menotté et à terre, dura environ une demi
heure. Il fut alors amené au poste de
police de la station de métro Les Halles
et accusé de rébellion. Il refusa de signer
le procès-verbal qu’on lui présenta. Il fut
ensuite obligé de se déshabiller
intégralement devant une caméra. Nous
passons ici l’ensemble des noms
d’oiseaux, remarques et humiliations
dont Habib Souaïdia fut victime. Vers
20h00, il est transféré au poste de police

°
de Gare du Nord. Il peut voir un avocat
commis d’office qui ne l’écoute pas et lui
dit : « Ce n’est pas grave. De toute
façon, vous devez rester vingt-quatre
heures en garde à vue et demain ils vont
vous relâcher ». Il passe la nuit dans une
cellule avec six autres personnes. Le
lendemain, on lui demande à nouveau de
signer le PV, ce qu’il refuse. On le
menace alors de prolonger sa garde à
vue de 24 heures. N’y tenant plus, il finit
par signer n’ayant qu’un idée en tête :
sortir de ce cauchemar. Il est relâché
dimanche 18 septembre vers 12h30 et
on lui remet une convocation pour le 5
décembre 2005 au tribunal de grande
instance de Paris.
Comme le dit très bien Habib Souaïdia
lui-même, « il n’est pas toujours facile
d’être déraciné. Cela devient difficile
lorsqu’on est humilié dans le pays a qui
on a demandé protection et sécurité et
qui vous a accueilli. Cela devient
carrément pénible lorsqu’on est arrêté
sans aucun motif par les représentants
de cet État puis battu, humilié et mis en
cellule durant 24 heures comme un
criminel [...] J’ai été victime d’une
séquestration abusive tout simplement
parce que je suis un Arabe...» Une telle
volonté d’humiliation rappelle les pires
heures de la police d’après guerre, dont
l’un des faits les plus horribles fut
probablement les événements qui se
déroulèrent le 17 octobre 1961, où sous
les ordres du préfet de police de Paris
Maurice Papon, la police française tua
près de 200 Algériens lors d’une
manifestation du FLN et jeta les corps
dans la Seine.
Le fait que ceci arrive à un homme tel
qu’Habib Souaïdia, dont le courage et le
combat pour les droits humains en font
pour nous tous un exemple, nous émeut
particulièrement. Mais il n’est que le
révélateur de ce que subit toute une
partie de la population vivant en France.
Comment s’étonner ensuite que face à
tant de mépris, certains se radicalisent et
cherchent un échappatoire, certes vain,
dans le communautarisme et les
intégrismes de tout poil. Nul doute que la
culture du chiffre et de la rentabilité du
ministre Sarkozy tend à favoriser ce
genre de dérives qui constituent le
terreau de sa politique démagogique et
sécuritaire.
Selon le journal Libération [22/10],
Habib Souaïdia a depuis porté plainte et
la Commission nationale de déontologie
de la sécurité, saisie par le député Vert
Noël Mamère, a accusé réception de
cette plainte le 14 octobre. Souhaitons
que le procès du 5 décembre se retourne
contre ceux qui l’ont intenté et qu’il
donne
l’occasion
médiatique
de
dénoncer les disfonctionnements de
notre police. Qu’Habib Souaïdia veuille

)
bien trouver ici notre
reconnaissance pour les
combats qu’il a déjà menés, et notre
soutien pour celui qui s’annonce.
[Antoine Lecanut]
1. www.algeria-watch.org/fr/article/div/
temoignage_souaidia.htm

2. Éd. La Découverte, 2001.

Jean-François Médard nous a quittés
Jean-François Médard nous a quittés
subitement le 23 septembre dernier. On
n’oubliera pas son intervention liminaire
au “contre-sommet” de Survie à Biarritz
en novembre 1994. Lui-même s’y
définissait de façon indissociable comme
« un professeur et un citoyen ». Tout en
récusant l’engagement « militant ou
politique », il assumait avec une grande
lucidité « l’éthique de conviction » (pour
reprendre Max Weber) qui le conduisait,
au lendemain du génocide des Tutsi du
Rwanda, à protester contre les voies
suivies par les relations franco-africaines
depuis les indépendances : une logique
« patrimoniale et clientéliste » qui
touchait non seulement les nouveaux
États issus de notre ancien empire
colonial, mais aussi des secteurs
importants de l’ancienne métropole,
impliqués dans les dérives de l’affairisme
et du copinage liées à des intérêts
d’outre-mer.
Cet exposé lumineux illustrait les
qualités de ce collègue et ami : la clarté,
la rigueur, le souci de la précision et des
nuances qui n’empêchait nullement de
saines indignations, par exemple à
l’égard de cellules élyséennes ou de
grands quotidiens français quand
l’intégrité morale ou intellectuelle était
bafouée par ces autorités a priori
respectables.
Avant tout enseignant et chercheur, il a
fait bénéficier de son travail l’Université
de Bordeaux-Montesquieu, mais aussi
plusieurs institutions scientifiques en
Afrique, les universités du Cameroun,
d’Ife (au Nigeria) et aussi, de façon plus
brève, celles de Maputo et du Burundi. Il
a dirigé pendant plus de cinq ans le
Centre
de
recherches
et
de
documentation français à Nairobi. Son
ouverture sur le monde l’avait porté vers
les États-Unis, mais aussi le Canada, le
Japon, la Belgique... où il avait été
professeur visiteur. C’était aussi un
citoyen du monde, sa propre famille
reflétant, dans ses alliances, ces larges
horizons. Sans être aveugle sur les
dérives des autres politiques étrangères
que celle de la France, il se gardait bien
de l’antiaméricanisme primaire qui fleurit
si souvent à contretemps dans notre pays.
Cette rigueur pourrait nous inspirer à
une époque, où, à défaut de grands

"

’&0
&0 6



°

courants idéologiques porteurs de
renouvellement durable, on assiste trop
souvent
à
des
effervescences
manichéennes qui occupent la scène
publique au détriment de la réflexion
critique. Les nombreuses publications de
Jean-François Médard sur les logiques et
le fonctionnement des États africains, sur
le « néo-patrimonialisme », sur la
corruption, mais aussi sur les Églises et
sur les médias représentent un dossier
incontournable
sur
l’Afrique

contemporaine. [Jean-Pierre Chrétien]
Bon point
– Le MRAP a obtenu le retrait de la
nouvelle édition du Littré qui banalisait
des stéréotypes racistes en présentant
un certain nombre d’expressions sans
précision sur le contexte de leur usage.
Qu’on en juge : « Juif : [...] Etre riche
comme un juif, être fort riche. Fig. et
famil. Celui qui prête à usure ou qui vend
exorbitamment cher, et en général
quiconque cherche à gagner de l'
argent

)
avec âpreté. » « Ghetto
n.m. Quartier d'
une ville où
vit essentiellement une population
juive. » ; « Arabe n.m. Qui est originaire
d'
Arabie. Fig. Usurier, homme avide. » ;
« Nègre [...] adj. Qui appartient à la race
des nègres. Nation, race nègre. » Etc.

(Achevé le 23/10/05)

$
& ' & - &'

(

&

E *F F

#E $

*

-G

F

par Fabrice Tarrit
Les 3 et 4 décembre prochains, Bamako accueillera le 23ème sommet des chefs d'État franco-africains, grand messe diplomatique
néocoloniale qui, malgré un contexte de contestation croissante de la présence française en Afrique, gagne en ampleur à chaque
nouvelle édition. Comme c’est désormais la tradition, Jacques Chirac a recruté large, bien au delà du seul pré-carré francophone, si
bien que ce sont bien 53 chefs d’État (sur les 53 que compte le continent) qui ont été invités à Bamako. Une première. Certes, on ne
s’étonnera pas que le putschiste « adoubé » togolais Faure Gnassingbé soit de la partie, que l’ « ennemi intime » Laurent Gbagbo soit
invité à retrouver la « famille » ou que le Président Mugabé, malgré les protestations britanniques de 2003, voie son carton d’invitation
réédité. En revanche l’invitation faite au putschiste mauritanien Ould Vall a de quoi surprendre, allant à l’encontre d’une
« jurisprudence » des sommets franco-africains qui fait qu’un nouveau chef d’État non issu d’élections (donc sous sanctions de l’UA)
n’a pas sa place à cette rencontre. On le sait, la véritable essence de ces rendez-vous biennaux reste économique et géostratégique,
ce qui justifie bien quelques exceptions à la règle pour un pays où le pétrole commence à couler.
La Françafrique parle aux jeunes...
Pour Jacques Chirac et ses convives les accolades, photos
de famille et déclarations d'
intentions, dissimulent difficilement
les objectifs des uns et des autres : pour la France, le
maintien de son influence sur le continent, pour les chefs d'
État
africains la conquête des faveurs et largesses de la diplomatie
française. Il n’en reste pas moins que le sommet affiche un
programme, un vrai, avec des thématiques et des effets
d’annonce qui seront reprises à l’envi par la presse
internationale sur fond de « la France s’engage à... » ou « les
pays africains unis contre... ». Pour l'
anecdote, le thème retenu
cette année est "la jeunesse africaine, sa vitalité, sa réalité, ses
aspirations". Selon le programme prévisionnel, le président
algérien Abdel Aziz Bouteflika devrait intervenir sur "l'
insertion
socio politique et économique des jeunes dans le processus de
développement", et le Gabonais Omar Bongo sur les questions
de citoyenneté et de participation de jeunes... Des débats de
spécialistes, donc, que les millions de jeunes algériens et
gabonais, privés d’emploi et de liberté d’expression sauront
apprécier, en attendant de tenter à leur tour leur chance
d’insertion... bien loin de leurs frontières. Pour les plus
« chanceux » d’entre eux, un programme de formation
spécifique a été tout de même lancé par le Comité
d’organisation du sommet, en relation avec certains pays dont
la France et l’Algérie. Il s’agira de former plusieurs dizaines...
d’hôtesses et d’agents du protocole et de la sécurité pour les
besoins spécifiques de l’événement !
Bienvenus... chez vous
Le cynisme de la diplomatie française n’ayant pas de bornes,
Jacques Chirac devrait lui se fendre à Bamako d’une
intervention sur « le retour des compétences africaines en
Afrique ». Le programme ne précise pas si ce retour
s’effectuera en charter. Plaisanterie mise à part, cet intitulé
provocateur annonce comment la France, désespérément

insensible au choc provoqué par les images de migrants
africains s’empalant sur les murailles de la forteresse Europe,
continue à poser les questions migratoires. « Africains, rentrez
chez vous » semble dire en filigrane Jacques Chirac,
détournant un argument pourtant incontestable : les ravages
provoqués sur le continent par la fuite des cerveaux. Quid alors
de la politique d’immigration ciblée défendue par le ministre de
l’Intérieur Nicolas Sarkozy, dont on peut être tenté de croire
qu’elle ciblera essentiellement des candidats qualifiés et
compétents ? Est-elle compatible avec ce nouveau slogan ? Il
est vrai qu’en matière de politique migratoire, la France et a
fortiori son Président et son ministre de l’Intérieur actuels ne
sont pas à une contradiction près.
Bamako ravale ses façades... et son orgueil
La France invite, la France paye évidemment. Une
enveloppe de 5 millions d’euros a été consacrée aux
préparatifs de l’événement : protocole, sécurité, rénovation de
l’aéroport de Bamako, extension du Palais des Congrès, etc.
Depuis plusieurs mois le centre de Bamako fait donc peau
neuve pour accueillir dignement le ballet des limousines :
routes élargies, commerçants expulsés des trottoirs, bars et
hôtels non conformes à un certain standing fermés
administrativement (officiellement pour des questions de
respect des bonnes mœurs), etc. Un effort particulier a été
consacré à l’assainissement et à l’amélioration du système de
santé de la ville, ce dont les Bamakois pourraient se féliciter,
s’ils étaient les bénéficiaires de ces travaux. Or, d’après la
communication officielle du sommet [www.afriquefrance2005.org]
le plan d’assainissement et d’action médicale n’a été conçu en
réalité que « pour répondre aux besoins spécifiques des
participants au Sommet », faire que Bamako soit « assainie et
rendue accueillante » et permettre que « les délégations
puissent s’approvisionner facilement en médicaments au
niveau des pharmacies ». La population démunie de
« backstage » ou de passe-droit attendra.

’&0
&0 6

"



Rencontre citoyenne en contre-point
du prochain Sommet « Afrique-France »

°

)

* # $ # )))

(Bamako, 30 nov –1er dec 2005)

&

H

Le 23ème sommet des chefs d'État franco-africains aura
lieu les 3 et 4 décembre prochains à Bamako. Le Président
français, comme il est de coutume, y rencontrera l'
ensemble de
ses homologues africains pour s'
assurer du maintien de leur
coopération, tandis que certains chefs d'
État contestés ou en
perte de vitesse chercheront à (re)gagner les faveurs de la
diplomatie
française.
Diplomatique,
économique,
géostratégique, telle est en effet l’essence de ces rendez-vous
biennaux, de plus en plus critiqués par la presse et les
organisations de la société civile africaine.
Convaincues que les relations franco-africaines constituent
un sujet qui ne saurait se limiter à un rendez-vous
diplomatique, des organisations françaises et africaines se sont
attachées, depuis 1994, à organiser des rencontres citoyennes
en marge des sommets franco-africains organisés sur le sol
français. Ces rendez-vous, ouverts à toutes les composantes
de la société civile (ONG, journalistes, mouvements civiques,
artistes...), ont donné l’occasion de formuler des revendications
sur les questions de droits humains, de dette, de coopération
militaire, de commerce mondial, de migrations, etc.
Cette année, l’initiative citoyenne est portée par une coalition
d’organisations africaines, sous l’impulsion de la CAD Mali, par
ailleurs organisatrice du « Forum des Peuples » (de Siby, Kita,
Fana) et partie prenante du prochain Forum Social Mondial de
Bamako. Avec ses faibles moyens, cette coalition est en train
de mettre en place un colloque de deux jours (les 30 novembre
et 1er décembre), ouvert aux organisations françaises et
africaines qui souhaiteraient y participer. Il se déroulera dans
les locaux du Mémorial Modibo Keïta de Bamako. En France,
un comité de suivi composé de Agir Ici, Survie, le Secours
Catholique, Attac (groupe Afrique), Cedetim, Ipam, Terre des
Hommes, (liste provisoire) s’est constitué pour appuyer
l’initiative.
Les principaux thèmes de débats abordés sont : les
dictatures, le pillage des ressources, l’impunité, les accords de
coopération militaire et les ventes d’armes, les migrations, la
dette, le commerce. Ils donneront lieu à des démarches
effectuées auprès des délégations officielles.
Pour pouvoir être mené à bien, ce projet nécessite un fort
investissement des organisations de la société civile françaises
et africaines, acteurs nécessaires d’un débat sur la refonte des
relations franco-africaines qui paraît plus souhaitable que
jamais.
[Nom de la personne
ou de l’organisation :] ………………………………………

soutient la tenue de la rencontre citoyenne organisée en contrepoint du sommet France-Afrique de Bamako :
En signant l’appel [signature :]
En envoyant un représentant sur place
En faisant un don de …… euros qui aidera à financer le
déplacement de représentants d’organisations africaines
[chèque bancaire ou postal à adresser à SURVIE 210 rue Saint-Martin,
F75003–Paris, en précisant « soutien à la rencontre citoyenne de
Bamako »]

Coordonnées : .....................................................................
Contact :
Survie, Fabrice Tarrit fabrice.tarrit@survie-france.org tél : 01 44 61 03 25

Françafrique
« Je pense que ce ne sont pas que des impératifs
diplomatiques qui expliquent les obstructions que nous
connaissons dans ce dossier [de l’assassinat du juge Borrel à
Djibouti] depuis dix ans [... il y a eu des] obstructions de Mme
Alliot-Marie, mais auparavant aussi, la mise en scène qui avait
été faite à Djibouti. Ensuite la disparition du dossier à l'
hôpital
militaire Boufar à Djibouti ; la disparition des radios notamment,
où l'
on aurait certainement vu le trou au crane, immédiatement.
[...] S'
il y a de telles obstructions, c'
est que des Français sont en
cause. [...]
J'
aimerais que les documents soient déclassifiés [...] il y a
notamment une liste de produits chimiques, qui est au dossier
depuis des années, dont j'
avais demandé à Monsieur Parlos [le
troisième juge nommé sur ce dossier] le 5 juillet 2000 une expertise,
qu'
il n'
a pas ordonnée, mais qui a été ordonnée l'
année dernière
par Mme Clément au mois de novembre. [...]
Mon mari détenait une copie d'
un document concernant des
produits qui sont de l'
uranium enrichi, avec des entreprises, qui
sont en Europe, et qui commercialisaient ces produits. Or la
brigade criminelle, quand on lui a demandé de faire une enquête
sur ces entreprises, a communiqué directement les questions du
juge d'
instruction aux entreprises concernées ! Ce qui est quand
même une manière assez particulière de mener une enquête
criminelle ! [...]
On a proposé à mon mari, à destination de son ministre, de
l'
uranium enrichi. Mon mari est allé le proposer à son ministre, et
moi, après son décès, j'
ai retrouvé cette liste. Et ça fait des
années qu'
on demande cette expertise. [...]
Comment se fait-il que ce problème là ne soit pas apparu
dans les documents classifiés ? » (Élisabeth BORREL, veuve
du juge assassiné à Djibouti en 1995, interviewée sur France culture, le
18/10).
[Le mercredi 19 octobre 2005, jour du 10ème anniversaire de
l’assassinat du juge Bernard Borrel à Djibouti, Mme Borrel, ses proches
et ses conseils tenaient une conférence de presse. Le lundi précédant,
Libération avait publié la liste des 50 premières personnalités qui ont
signé « l’appel collectif pour la vérité dans l’affaire Bernard Borrel ».
Après la diffusion du documentaire du magazine 90 minutes
« Révélation sur un suicide impossible ». Mme Borrel, ses avocats et
les membres du Syndicat de la Magistrature se sont relayés pour faire
le point sur les trois procédures du dossier Borrel. La procédure
principale, instruite à Paris par Mme la juge Sophie Clément (5ème
juge en charge de ce dossier) concerne les causes de l’assassinat du
juge. À Versailles est instruite une procédure de subornation de
témoins, relative aux pressions exercées notamment sur les témoins
djiboutiens Ali Iftin et Aloumekani Saleh. La dernière procédure
déposée en février 2005, concerne la plainte contre le porte-parole du
Quai D’Orsay, Hervé Ladsous (cf. interview de Me Olivier Morice à
écouter sur le site survie-media.info).
Mme Borrel a demandé à ce que soient déclassifiées toutes les
pièces du dossier Borrel, une poignée l’ont été et seulement à partir de
1997... Elle a révélé pour la première fois en public cette piste de
l’uranium enrichie.
La raison pour laquelle il n’y a jamais eu d’investigations sur ces
révélations est simple : l’urgence pour les parties civiles était de faire la
preuve de l’assassinat du juge, le reste pouvait attendre et cela a été le
cas jusqu’à présent. Rappelons que Mme Clément n’a toujours pas
d’enquêteurs dans cette affaire, alors que dans le dossier de
l’assassinat du juge Michel, l’Etat français avait alors nommé 50
enquêteurs... (le juge Bernard Borrel est sorti major de la promotion du
juge Michel...) – Mariama Keïta et Claude Chenaud]

"

’&0
&0 6



°

Immigration
« On expulse à tour de bras, on fait des fonds de tiroir. On va
chercher tout ce qui peut traîner comme étranger en situation
irrégulière. On “ fait ” beaucoup de familles. Une famille, ça
peut faire six personnes... Même les collègues les plus durs
chez nous ne comprennent pas. Je suis un peu surpris quand
j'
entends Nicolas Sarkozy dire qu'
il veut intégrer les gens. Il y a
des personnes déjà très intégrées. C'
est choquant parce que
lorsque vous allez chercher ces gamins-là, la seule chose qu'
ils
emmènent, ce sont les cahiers. Ils sont prêts à laisser leur
Nitendo ou leur ballon de foot. Le gamin lui veut repartir avec
ses livres de classe... Certains Ministres devraient venir voir
ces jeunes là. Les centres de rétention sont pleins à craquer.
Jouer avec des familles pour faire du chiffre, c'
est
inadmissible. » (Roland GATTI, policier, en poste à Metz à la

police des frontières (PAF), corps chargé d'
exécuter les décisions
d'
expulsions des sans papiers).
[Le policier Roland Gatti fait l'objet d'une enquête disciplinaire (et
risque une sanction administrative) pour avoir critiqué la politique en
matière d'expulsions des sans papiers du ministre de l'intérieur.
Dommage qu'il n'y ait pas davantage de policiers de sa trempe. Notons
au passage que la politique de Nicolas Sarkozy ne semble pas
déranger les autres membres du gouvernement dont il est membre. – SC]

« Que le Maroc, tout comme ses voisins maghrébins, accepte
aujourd'
hui, dans le cadre de la politique d'
externalisation, de
faire le sale boulot de sous-traitant, de multiplier les expulsions
forcées, de planifier la construction de centres de rétention, de
faire donner l'
armée, la police et la gendarmerie contre des
hommes, des femmes et des enfants affaiblis et non armés,
voilà qui en dit long sur le degré de collusion des gouvernements
du Nord et du Sud dans leur combat contre les peuples, alors
que leurs propres ressortissants tentent, eux aussi de fuir le
chômage et de gagner au péril de leur vie, la rive Nord de la
Méditerranée. [...]
À quelques semaines de la célébration des accords de
Barcelone qui prétendaient vouloir œuvrer à faire de la
Méditerranée une mer de paix, de prospérité et de sécurité
partagée, les évènements dramatiques de Ceuta et Melilla
viennent jeter une lumière crue sur les réalités qui se cachent
derrière les beaux discours.
Face aux collusions entre États prédateurs, construisons les
solidarités entre les peuples. » (ATTAC Maroc (Groupe de
Rabat), déclaration, le 07/10).
[Peut-on passer des conventions pour plus de 100 millions d’euros
avec un pays qui déporte des centaines de personnes, enfants et
femmes enceintes compris, dans le désert, après les avoir brutalisées
et dépouillées de tout moyen de subsistance ? La réponse est oui, et
les deux premiers ministres signataires se nomment Villepin, pour la
France et Jettou, pour le Maroc (L’économiste-Maroc, 27/09). Si les
événements récents à Ceuta et Melilla ont rendu ces méthodes plus
voyantes, elles ne sont pas nouvelles. Voici maintenant quelques
années que les pays membres de l’espace Schengen ont sous-traité
une partie de leur politique répressive aux pays du Sud de la
Méditerranée. Il est maintenant très clair que le prétendu combat
contre la pauvreté en Afrique n’est qu’une guerre contre les pauvres,
menée avec des moyens militaires et à balles réelles. Certains
journalistes ont, à juste titre, fait le lien entre la misère, la détresse des
immigrants prêts à risquer la mort pour pénétrer en Europe, et la
domination économique de leurs pays d’origine par les grandes
puissances occidentales, mais aucun n’a rappelé que cette dernière se
double d’une domination politique pour nombre d’entre eux. Combien
des victimes de ces derniers jours ont fui des dictatures

& '

$

) 7

qui ne tiennent que par le soutien multiforme qu’elles
reçoivent de la France ? Et combien d’autres morts
anonymes depuis tant d’années ? – VS]

Outre-mer
« S’agissant de la Nouvelle Calédonie, l’ONU connaît bien
l’histoire du peuple Kanak. En effet notre pays avait été inscrit
sur la liste des pays à décoloniser en 1946, puis retiré dès 1947
sous la pression de l’Etat Français, il fut réinscrit , voilà 18 ans,
par la résolution 41/41 A du 2 décembre 1986, grâce au travail
du FLNKS soutenu dans son combat par les organisations
régionales comme le groupe du fer de lance mélanésien, le
forum du pacifique ou encore le mouvement des pays non
alignés et bien sur par le comité des 24 et la 4ème commission. [...]
Les manœuvres de déstabilisation habilement orchestrées par
des groupes nostalgiques de l’ancien empire colonial français,
ont pratiquement fait imploser le FLNKS qui représente notre
futur État en émergence. [...] Depuis 152 ans, l’État Français
s’est toujours opposé à l’indépendance par des formes diverses
d’oppression. [...] Ni la charte de décolonisation de 1960, ni les
résolutions et plans d’action annexés, adoptés par l’assemblée
générale [...] ne sont respectés par la puissance administrante.
L’indépendance de notre pays est non négociable, seules les
étapes pour y parvenir le sont. [...]
Contrairement à ce qu’affirment certains hauts responsables
Français, l’Accord de Nouméa n’est pas un accord de paix.
C’est en réalité un accord de décolonisation au sens du droit
international. À ce titre, toute évolution vers l’indépendance est
sous contrôle des Nations Unies. [...]
Sur le plan politique, le règlement de la question du droit de
vote pour les élections provinciales a pris du retard. Réservé aux
gens du pays, ce droit a été étendu arbitrairement aux nouveaux
arrivés alors qu’il constitue le point d’équilibre de l’architecture
de l’accord de Nouméa. [...]
Suite à l’initiative prise par certains responsables du FLNKS,
je soutiens en tant que signataire de l’Accord de Nouméa la
proposition d’organiser le prochain séminaire de décolonisation
de l’ONU à Nouméa en 2006. Je sollicite enfin que votre
organisation, du fait des dérives de l’accord de Nouméa, puisse
organiser une mission spéciale en Nouvelle Calédonie comme
en 1999.
Je me fais enfin le porte parole du Président du
Gouvernement de la Polynésie Française, Monsieur Oscar
TEMARU, rencontré ce samedi 8 octobre à Papeete (Tahiti),
pour vous demander que l’Organisation des Nations Unies
puisse examiner la question de la réinscription de la Polynésie
Française sur la liste des Pays à décoloniser. » (Roch
WAMYTAN, signataire FLNKS de l’Accord de Nouméa, Déclaration
devant la 4ème Commission de l’ONU, New York le 10/05).

[Nous regrettons de ne pas pouvoir citer plus amplement encore ce
texte remarquablement percutant, qui remet les pendules à l’heure.
Les historiens responsables de la revue Histoire gagneraient à en
prendre pleinement connaissance. Dans l’éditorial du numéro d’octobre
traitant de la fracture coloniale, ils affirment : « Départements ou
territoires d’outre-mer [...] ne sont français que par la volonté de leurs
habitants [...] nul doute que la métropole accorderait la souveraineté à
tous ces territoires si leurs habitants la réclamait ». Ils se sont peut-être
égarés dans leur quête de “déontologie scientifique”, mais ils tiennent
là une formule magique pour faire l’économie de la consultation des
populations... et de la consultation des archives de l’ONU. – PC]

2

Françafrique
RFI, Michèle Alliot-Marie : « Il en va de l’image de nos armées »,
19/10 (Monique Mas) : « La justice militaire française ouvre une

information judiciaire contre X pour “homicide volontaire” après la
suspension de ses fonctions de l’ancien commandant de
l’opération Licorne, le général Poncet, pour “manquements
graves à la loi, aux règlements militaires et aux ordres”. La

"

’&0
&0 6



disgrâce du général quatre étoiles accompagne celle d’un sousofficier et d’un colonel, Eric Burgaud, chef de corps dans le
dispositif français en Côte d’Ivoire au moment de la mort
suspecte d’un Ivoirien, le 13 mai dernier. Pour expliquer la
gravité de la sanction, plutôt inusitée contre un si haut gradé, un
général de corps d’armée formé aux opérations spéciales et en
charge de Licorne pendant une période brûlante, la ministre
française de la Défense, Michèle Alliot-Marie, invoque “l’image
de nos armées”. [...] La présomption d’innocence est due au
général Poncet comme à n’importe quel militaire ou civil. Il
n’empêche que ce Saint-Cyrien de terrain, engagé au Liban ou
au Kosovo, commandant des opérations spéciales (COS) en
février 2001 et habitué des bourbiers africains (celui du Rwanda,
en 1994) ne sort pas indemne de celui de la Côte d’Ivoire. Et
cela, même si, pour l’heure, il n’est pas question d’images
montrant des hélicoptères français mitraillant les ponts sur la
lagune d’Abidjan, ni de celles des corps effondrés ou même de la
tête de femme éclatée, par un tir visiblement tendu, au pied de
l’Hôtel Ivoire, en novembre 2004. “Devant l'Hôtel Ivoire, le
pouvoir a voulu provoquer un bain de sang... Nous n'étions pas
dans une configuration type quartier Latin-mai 68, mais nous
étions confrontés à de véritables opérations militaires”, assurait
alors, au Figaro, le commandant de l’opération Licorne, le

La Commission d'
enquête citoyenne sur le rôle de la France durant
le génocide des Tutsi propose (détails in Billets n°133, p. 10) :
Géraud de La Pradelle

Imprescriptible

L’implication française dans le génocide tutsi
portée devant les tribunaux

°

)

général Poncet. Mais aujourd’hui, il est seulement
question d’un certain Mahé présenté comme un
malandrin de la brousse ivoirienne et qui serait mort, si l’on
comprend bien, de ce que les tribunaux internationaux appelle
une “exécution extrajudiciaire” »
[Si l’on ne peut que se réjouir de la mise en examen de ce spécialiste des
opérations coloniales françafricaines, dont Mme Mas rappelle le
curriculum vitae, le motif invoqué paraît quelque peu inhabituel au regard
des exactions généralement couvertes par la “Grande muette”. Si la
stratégie du ministère de la défense ne peut, à l’heure actuelle, que faire
l’objet d’hypothèses à vérifier, la France cherche probablement à
dissimuler un scandale de plus grande envergure. – VS]

AFP, Bob Denard renvoyé en correctionnelle, 03/10 : « Le
mercenaire français Bob Denard [...] a de nouveau rendez-vous
avec la justice à Paris pour répondre, avec 26 autres prévenus,
du délit d’association de malfaiteurs lors d’un coup d’État
manqué aux Comores en 1995. »
[Une excellente nouvelle ! Souhaitons simplement que ces 10 ans
d’instruction aboutiront à un autre résultat que l’acquittement prononcé
par la cour d’Assise de Paris en 1999, au sujet de l’assassinat d’ Ahmed
Abdallah en 1989. – VS]

sous la direction de Djilali Benamrane et Bruno Jaffré

Les télécommunications,
entre bien public et marchandise

Les arènes, 2 février 2005, 188 p., 19,90

Éd. Charles Léopold Mayer, octobre 2005, 378 p, 16,00

Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire (sous la
direction de), La Fracture coloniale, La Découverte 2005, 311
p., 20 .

La communication est au cœur des sociétés humaines. [...]
En quête de secteurs à très haute profitabilité, la finance s’est ouvert
le capital des monopoles publics, avec l’appui des gouvernements et de
l’OMC. La perspective de fortes plus-values a déclenché des achatsventes d’opérateurs, la mise aux enchères de licences et des yoyos
boursiers de plusieurs centaines de milliards de dollars, jusqu’à
l’éclatement de la « bulle spéculative » causant des pertes sans
précédent. [...]
Face à la déréglementation et à la perspective d’un élargissement de
la « fracture numérique », les résistances se multiplient. Nombre des
pionniers des NTIC sont proches du mouvement des logiciels libres et
militants d’un monde plus solidaire. En Afrique, des syndicalistes,
parlementaires, groupements d’usagers, ONG inventent des pratiques
nouvelles. Ces mouvements montrent que la revendication de biens
publics dans le domaine des télécommunications devient primordiale.
Djilali Benamrane est universitaire et chercheur, spécialiste de
l’économie du développement. Il anime la réflexion sur la communication
au sein de l’association Biens Publics à l’Echelle Mondiale (BPEM).
Bruno Jaffré est l’auteur de plusieurs livres sur le Burkina Faso, il est
également le fondateur de l’association Coopération Solidarité
Développement aux PTT (CSDPTT).

L’ouvrage a pour ambition d’ouvrir un nouveau champ de recherche en
France, inspiré des travaux anglo-saxons : celui des études postcoloniales. Il s’agit moins d’appréhender les relations de dépendance
entre la France et ses anciennes colonies – que nous qualifierions plutôt
de néocolonialisme –, que d’étudier la société française à la lumière de
l’expérience coloniale passée. Croisant les disciplines (histoire,
sociologie, philosophie, science politique ou démographie) le livre réunit
une trentaine de contributions dont le point commun est d’interroger la
pertinence du concept de « fracture coloniale » pour rendre compte d’un
certain nombre de phénomènes : la survivance de caractéristiques de
l’idéologie coloniale aujourd’hui dans les discours médiatiques et
politiques, la persistance d’un révisionnisme historique et d’un imaginaire
national aveugle, le racisme et les discriminations à n’en plus finir, la
ghettoïsation accrue des banlieues, le traitement spécifique des DomTom, une conception de l’action humanitaire héritière de la « mission
civilisatrice », une islamophobie entretenue, etc. Il s’agit également de
rendre compte des représentations des jeunes « issus de l’immigration »
et de leurs aspirations à une meilleure connaissance de l’histoire
coloniale. [VS]
Nous nous devons de signaler une ambiguïté de positionnement, qui
n’est pas sans rappeler l’esprit du Mémorial de l'
outre-mer en projet à
Marseille. Les trois directeurs de l’édition cosignent une introduction qui
met en balance le « simplisme de l'
anti-colonialisme » et celui « de
l'
hagiographie » (p. 14). Entre les nostalgiques de l’Empire et les
pourfendeurs du colonialisme, ils évoquent une « symétrie des débats »,
invitent à dépasser le « manichéisme de ces positions » qui s’affrontent
sur un « champ de bataille mémoriel » (p. 23). Nous préférons affirmer
que les peuples, dans leurs longs voyages, auraient pu se rencontrer de
façon moins violente si les uns n’avaient pas été si imbus de leur
technologie militaire, s’il avaient envisagé le commerce et des relations
de bonne foi au lieu de laisser se défouler leur racisme dominateur. Qu’il
nous soit permis d’être « manichéens », voire même « simplistes », sur
certains sujets : qui oserait ne pas l’être face au nazisme, pour prendre
un exemple qui fâche. [PC]

Directrice de la publication : Odile Biyidi Awala.
Directeur de la rédaction : Pierre Caminade.
Comité de rédaction : Lounis Aggoun (LA), Pierre Caminade (PC),
Sharon Courtoux (SC), Sisulu Mandjou Sory (SMS), Victor Sègre (VS),
Odile Tobner (OT).
Ont aussi participé : Jean-Pierre Chrétien, Claude Chenaud, Mariama
Keïta, Lay Haidara, Antoine Lecanut, Guillaume Olivier (GO), Géraud de
la Pradelle, Comi M. Toulabor.
Coordination : Olivier Thimonier.
Association Survie, 210 rue Saint–Martin, F75003–Paris –
Commission paritaire n° 76019 – Dépôt légal : novembre 2005 –
ISSN 1155-1666 – Imprimé par nos soins –
Abonnement : 20 (Étranger : 25 ; Faible revenu : 16 ) –
Tél. (33 ou 0)1 44 61 03 25 – Fax (33 ou 0)1 44 61 03 20 –
http://www.survie-france.org – contact@survie-france.org

Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024