Fiche du document numéro 20114

Num
20114
Date
Août 2001
Amj
Auteur
Fichier
Taille
8928473
Pages
8
Titre
Mémoire meurtrie [Extraits pp. 102-108 et 142-147]
Page
pp. 102-108, 142-147
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Nom cité
Lieu cité
Lieu cité
Lieu cité
Mot-clé
Mot-clé
Source
Type
Livre (extrait)
Langue
FR
Citation
Jean-Christophe Mitterrand, cinquante-quatre ans,
fils aîné de l’ancien président de la République, est
un personnage atypique, Se définissant lui-même
comme "le moins Mitterrand des Mitterrand”, tour
à tour journaliste à l'AFP, puis conseiller aux
Affaires africaines à l’Elysée de 1982 à 19902 et
consultant international, il refuse les partis et les
étiquettes. "Je suis du parti pris de mon père”, se
plaît-1l à répéter. Fils fidèle du père absent, il
raconte ses blessures d'enfance et d'homme, pris
dans la tourmente du pouvoir et des affaires, où il
fut accusé des pires turpitudes, comme en témoigne
le journaliste Pierre Péan : "Pour tuer le père, il
fallait toucher le fils." Sa rédemption est dans la
parole.

MEMOIRE MEURTRIE/MIT MITTERRAND J
POLITIQUE FRANCAISE
PRIX EDITEUR

6966
| 16,80 EUR

ISBN 2-259-194989 178225 4983 VIORQE

01028908 101 10
: 16,80 €
25

91194983 Dormii tain 110,20 F VTC

8

JEAN-CHRISTOPHE

MITTERRAND

MÉMOIRE
MEURTRIE



102 La cellule africaine

avait juste fait semblant. J’appris que mon père décidait
de maintenir quand même son voyage. Pour moi c’était
de la folie. Je hurlai. Comment faire comprendre ce
geste auprès des pays africains, et à l’opinion française :
«Nous allons ramer pendant des mois ! » Très calme,
mon père me demanda de reprendre mes esprits : « Je
vais dire à ce monsieur que je m’apprêtais à un entretien
de paix, et lui faire valoir qu’aujourd’hui, je parle à un
menteur. » N’empêche, à son retour, il fut obligé de faire
une conférence de presse spéciale pour s’expliquer. La
presse se déchaîna. Ce n’était pas simple, d’autant que
les Libyens, de plus en plus menaçants, faisaient des
incursions dans le Sud. La base de Ouadi Doum,
construite par les Libyens en territoire tchadien, mettait
la capitale tchadienne à la portée de l’aviation de
Tripoli.

L'opération Manta fut remplacée par celle de Eper-
vier. Après un incident plus grave que les autres, mon
père décida d’engager des représailles et de détruire les
pistes de la base de Ouadi Doum. C’était une opération
à grande échelle, dangereuse, les puissantes défenses
antiaériennes de la base étaient tenues par des Alle-
mands de l’Est. Le montage de l’opération se fit dans le
plus grand secret à partir des bases de Bangui et Bouar,
en Centrafrique. Les Jaguars, protégés par des Mirages,
devaient faire, en silence radio total et sans couverture
radar, deux ravitaillements en vol (à l’aller et au retour)
sur plus de trois mille kilomètres de mission. Arrivés à
l’aube en rase-mottes, perpendiculairement à la piste, ils
détruisirent celle-ci le 16 février ainsi que les installa-
tions radar. La nuit fut longue à Paris. Le chef d’esca-
drille avait instruction, sur le chemin de retour, de
rompre le silence radio pour donner par code une idée
du résultat de l’opération. Soit 1 : « Tout est parfait » ;
2 : «Il faut attendre le retour pour être sûr » ; 3 : « Nous
avons des dégâts ». Il énonça le chiffre «2 ». Il nous

Débuts sur la corde 103

fallut attendre le retour de tous les avions et le rapport
des pilotes pour savoir que l’opération avait totalement
réussi. Ces représailles portèrent un coup terrible au dis-
positif libyen. Le conflit tchadien se réglera peu ou prou
en 1987, Kadhafi vaincu. En 1990, Hissen Habré devra
fuir au Sénégal devant les troupes d’Idriss Déby, ancien
allié qui prenait le pouvoir. Toujours maître du Tchad,
Idriss Déby vient d’être réélu président de la République
à sa manière : ratissage musclé d’opposants et
méchantes rumeurs de fraude électorale. Les anciennes
victimes d’Hissen Habré essaient de le traîner devant les
tribunaux pour torture et crimes de guerre. La justice
sénégalaise se déclare incompétente, mais le nouveau
président, Me Abdoulaye Wade, lui a demandé de quitter
le pays.

Durant le conflit, un soir où je faisais escale en Cen-
trafrique, un jeune légionnaire en permission m’apostro-
pha au Rock Hotel où je prenais un verre, contemplant
paisiblement les collines zaïroises de l’autre côté du
fleuve « frontière » Oubangui : « Aviez-vous un accord
avec les Libyens lorsque les premières troupes de l’opé-
ration Manta ont été envoyées au Tchad pour qu’ils ne
nous attaquent pas ? me demanda-t-il, ajoutant : Nous
n’aurions pas fait un pli avec nos Famas face aux chars
et aux avions » me demanda-t-il. Devant ma réponse
négative, il s’exclama : « Putain il faut avoir des couilles
pour prendre une décision pareille, et en plus on est en
train de gagner ! » Je souris : «Non c’est vous qui les
avez ! La réputation de la Légion suffisait à équilibrer
les forces, le temps que tout le dispositif soit mis en
place. » Nous reprîmes un verre pour fêter ça.

L'Afrique du Sud de l’Apartheïd et ses répercussions
sur les pays voisins, notamment l’ Angola et le Mozam-
bique, fut l’autre dossier sensible des Affaires africaines.
Embargos, pressions diplomatiques, économiques ou
politiques ne faisaient pas beaucoup avancer la cause


104 La cellule africaine

des Noirs relégués comme citoyens de second plan. La
Grande-Bretagne de Margaret Thatcher ne jouant pas
vraiment le jeu, le président P.W. Botha pouvait rester
accroché à son régime ségrégationniste. Mais pour des
raisons de santé, Botha fut obligé de se retirer, laissant
vacant un siège présidentiel à plusieurs hypothèses. Qui
allait le remplacer ? Un dur, un modéré ? Pendant les
présidences par intérim de Chris Heunis et De Klerk,
aucune décision importante ne put être prise.

Je rencontrai des diplomates sud-africains venus spé-
cialement de Pretoria pour discuter de l’avenir en point
d'interrogation du régime. C’étaient des proches de Fre-
derik De Klerk, présidentiable que l’on subodorait plus
ouvert que d’autres à une évolution du système. « Que
veut la France pour que nos relations s’améliorent si De
Klerk devient Président », me demanda en substance
l’un d’entre eux. « C’est simple. Nous l’avons toujours
dit : libération de Nelson Mandela, suppression des lois
d’exception, liberté de la presse et, bien sûr, élections
générales à terme, auxquelles doivent participer tous les
Sud-Africains, quelle que soit leur couleur. » La réponse
fusa : « Si De Klerk prend la présidence, je vous assure
que nous avancerons dans cette direction. Des mesures
seront prises rapidement pour décrisper la situation.
Mais en ce qui concerne la libération de Mandela et les
élections, je ne peux m’avancer sur une date. La situa-
tion politique intérieure n’est pas simple, et nous devons
en tenir compte. — J’en accepte l’augure, répondis-je,
mais on nous a tellement rabâché ce discours qui n’a
jamais été suivi d’effets que nous attendons de voir pour
vous croire. — Vous n'êtes pas très diplomate, mais
vous verrez », m’assura-t-il.

De Klerk devint président de la République en août
1989. Après avoir pris les rênes de son parti, il s’enga-
gea sur la voie de l’ouverture annoncée. Mais l’embargo
politique et économique pesait encore sur l’Afrique du

Débuts sur la corde 105

Sud, et nous devions aider De Klerk sans nous afficher
ouvertement. Nous gardions le contact, « au noir ».

Le 11 février 1990, Nelson Mandela était libéré. Les
Sud-Africains nous en avaient informés quelques jours
plus tôt, afin qu’un représentant français puisse être sur
place quand le leader de l’ANC sortirait de la prison de
Poolsmoor. Jeanny Lorgeoux, alors député PS et
membre de la commission des Affaires étrangères, se
rendit en Afrique du Sud avec l’accord de mon père. Il
était le seul député étranger, avec un Américain, à être
présent. C’était un moment historique où la France se
devait d’être représentée. A son retour, Jeanny Lorgeoux
ne fut pas accueilli sur un tapis de roses par le PS qui
lui infligea un blâme pour s’être rendu dans le pays de
l’Apartheid malgré le boycott; surtout après avoir
déclaré sur les marches du parlement sud-africain au
Cap « que l’on pouvait envisager la levée progressive
de l’embargo en fonction des progrès des réformes poli-
tiques ». Pavé dans la mare, «sacrilège ! » pour les
tenants du dogme socialiste intégriste qui firent une crise
de nerfs. Mon père, lui, applaudit à leur barbe.

C’est à la vision politique de deux hommes à la car-
rure exceptionnelle, Nelson Mandela et Frederik De
Klerk, que l’on doit le passage de l’Apartheid à un Etat
multiracial. Mandela pour son obstination courageuse,
son honnêteté et une ambition sans faille pour son pays.
De Klerk pour la révolution intellectuelle qu’il a dû
effectuer sur lui-même. Rien dans son éducation poli-
tique ni personnelle ne le prédisposait à mener de tels
changements. Apparatchik du système, il sut le faire
évoluer, et le faire accepter aux Blancs, par voie
démocratique.

Quelques semaines avant le référendum par lequel la
population blanche allait permettre aux populations
noires de voter, et ainsi les reconnaître comme égaux
civiquement, je rencontrai, avec le ministre français de



106 La cellule africaine

la Coopération, M. Jacques Pelletier, le président De
Klerk à Windhock. Nous étions réunis pour les cérémo-
nies d’accession à l’indépendance de la Namibie. A la
question de savoir s’il pensait que les populations
blanches allaient accepter de voter la fin de leurs préro-
gatives, il me répondit : « J’espère, parce que si j’ai
envie d’être réélu, il faut que les Noirs votent. Avec le
seul vote des Blancs, je n’ai plus aucune chance. ! »

Lui et Mandela reçurent ensemble le prix Nobel de la
paix.

La libération de Nelson Mandela et la fin du régime
de l’Apartheid n’étaient pas les seuls sujets de préoccu-
pation en Afrique du Sud. Il fallait aussi calmer le jeu
avec les pays voisins, notamment avec l’Angola et le
Mozambique. En effet Pretoria alimentait, aidait et
même intervenait militairement directement pour soute-
nir Jonas Savimbi en Angola, ainsi que le mouvement
de guérilla au Mozambique, l’'ARENAMO. Ce fut l’ob-
jet du seul voyage secret que je dus effectuer au cours
de mes fonctions à l'Elysée.

Je demandai à Jeanny Lorgeoux de m’accompagner.
Ce conclave à huis clos, tenu à la lisière du désert du
Kalahari, en août 1989, fut épique, car il rassemblait
tous les ennemis en guerre. Du côté sud-africain, Pik
Botha, ministre des Affaires étrangères, et le général van
Tonder qui organisait le soutien aux rebelles de l’Unita
en Angola et de l'ARENAMO au Mozambique ; ce
camp était diplomatiquement appuyé par l’émissaire du
président ivoirien Houphouët-Boigny, et plus en poin-
tillés par l’Allemagne fédérale représentée officieuse-
ment par M Strauss, fils de l’ancien «taureau de
Bavière ». De l’autre côté, le président angolais Dos
Santos avait dépêché l’un de ses plus proches collabora-
teurs, membre de son cabinet, et le Mozambique, son
ministre de la Coopération, Jasinto Veloso, ancien pilote
portugais qui avait choisi très courageusement le camp

Débuts sur la corde 107

anticolonial en désertant l’armée régulière et en rejoi-
gnant les partisans de l’indépendance.

M. Jean-Yves Ollivier, homme d’affaires français
vivant en Afrique du Sud, avait assuré une bonne partie de
l’organisation de cette rencontre. J’avais fait sa connais-
sance en 1988, peu après la réélection de mon père à la
présidence de la République pour son second septennat.
J'avais voulu élucider les conditions de libération, du
temps de la cohabitation Chirac, d’un enseignant fran-
çais, M. Albertini, retenu prisonnier dans un bantoustan
sud-africain et dont nous n’avions pas été informés.
Cette libération était inscrite dans le cadre d’une négo-
ciation plus large d’échanges de prisonniers entre
l’Afrique du Sud, l’Angola et les Cubains. Echaudé sur
les conditions de la libération des otages du Liban, sur-
venue à la même époque, quelques jours avant le second
tour des présidentielles de 1988, nous voulions savoir si
toutes les promesses françaises étaient connues du nou-
veau gouvernement socialiste, et respectées. Bien que de
droite et proche de Michel Roussin, Jean-Yves Ollivier
avait parfaitement joué le jeu au nom de la continuité de
l'Etat sans jamais demander quoi que ce soit en échange.
allais d’ailleurs avoir l’occasion de le recroiser dans la
crise comorienne après la mort du président Abdallah.

Le voyage nous donna un avant-goût de ce que nous
allions vivre. L’avion du GLAM nous posa à Maputo,
où le président Chissano nous reçut officiellement. Le
lendemain, une promenade prévue en avion à hélices,
dans les îles du Mozambique, se transforma dès que
nous fûmes hors de portée des radars, en un voyage cap
au sud pour une base militaire sud-africaine où nous
changeâmes d’avion en bout de piste, contre un jet plus
rapide qui nous débarqua non loin des frontières du
Botswana et de la Namibie. Là, un hélicoptère nous
achemina au bout du monde dans une ferme de quatre-
vingt mille hectares clôturés, véritable réserve d’ani-



108 La cellule africaine

maux sauvages, appartenant à un Sud-Africain d’origine
bavaroise.

Situation paradoxale, dans ce no man’s land de liberté
au milieu de nulle part, îlot sauvage qui semblait être
préservé des turbulences du monde, nous discutâmes
pendant trois jours de la façon dont devaient être gérés
les blocages internes de l’Afrique du Sud, et du pro-
blème de ses frontières et de la région. A l’issue de ce
marathon, nous obtînmes de l’Afrique du Sud qu’elle
cessât d’alimenter toutes les rébellions autour de son
glacis protecteur, et sorte enfin de son ghetto diploma-
tique, politique et militaire.

Le deuxième soir, après dîner, devant l’immensité du
désert et du ciel étoilé, Pik Botha se lança dans une
tirade lyrique, clamant que « l’Afrique, notre mère, était
une terre de fraternité ». Le lendemain, il récidiva, appe-
lant «brothers » ses ennemis angolais et mozambicains,
et, me prenant à témoin de ces pourparlers de paix, il
asséna : « Tu es notre conscience morale. » La soirée fut
longue. Il la ponctua en lisant mon avenir dans un jeu
d’ossements comme le font les sorciers tswanas. L’ave-
nir, nous l’avions entre nos mains. Autour d’un brasero,
Pik Botha et notre hôte bavarois en tenue tyrolienne se
mirent à danser, le nez dans les étoiles, pour fêter la
disparition des frontières.

Pendant ce temps, le ciel s’assombrissait aux
Comores. Plusieurs mois avant sa mort, le président
Ahmed Abdallah me reçut dans son petit appartement
parisien. Modeste, celui-là. Rendez-vous de routine pour
ma part, aucun dossier particulier n’étant en souffrance,
si ce n’est la garde présidentielle dirigée par Bob Denard
et ses mercenaires, financée par l’Afrique du Sud.
C'était une décision souveraine des Comores, et jamais
mon père n’en avait fait une situation de blocage, mais
elle desservait la réputation, en Afrique et ailleurs, de
ce petit archipel. Je n’avais jamais été chargé de lever

A sept ans.

Premier communiant,
place Saint-Sulpice.

-----------------------------------------------

142 L'air de la calomnie

d'administration de la COMUF!, société extractrice de
l’uranium au Gabon, ni d’aucune autre entreprise
comme certains organes de presse l’ont laissé entendre,
Ils sément le doute, et je récolte la calomnie.. Rumeurs
reprises avec délectation dans les « dîners en ville»
parisiens où l’on se plaît à recenser mes supposés biens
du Gabon au Cameroun, en passant par le Togo et le
Rwanda. Au menu : bananeraies, sociétés immobilières
et même des Champs de haschich. J’ai relevé ma der
mère acquisition sur l’Internet : une concession fores-
tière au Cameroun d’où auraient été importés les bois
utilisés pour la décoration de la Très Grande Biblio-
thèque François-Mitterrand. C’est un site dénonçant la
« Françafrique » qui le dit. J'aimerais être au courant
de tous ces biens que l’on m’attribue, pour pouvoir en
informer mes futurs héritiers !

Après les hors-d’œuvre, le plat de résistance. Deux
affaires COUP Sur Coup m’impliquant indirectement vont
faire trembler l’Elysée. La calomnie est une entreprise
de déstabilisation de l'Etat, courante en politique, et plus
spécialement avant une élection. ,

Nous étions fin janvier 1989. Je passais l’un de mes
rares week-ends en famille dans le Gers, avec ma femme
et mon fils. En fin d’après-midi je reçus un coup de fil
d’un ancien officier de la DGSE qui revenait du Congo-
Brazzaville : « Vous savez que la France est en train de
vendre des Mistral au Congo ? me dit-il, inquiet. — Des
Mistral ? C’est quoi ces Mistral ? — Des missiles sol-
air dernier cri, tirés à dos d’homme et ultrasophistiqués
Comparables aux Stinger américains. C’est quand même
bizarre d’en vendre cinquante à la République populaire
du Congo, alors que la France n’en est pas encore
équipée ! »

Il disait bizarre. Moi, ça me paraissait encore plus

1 Compagnie des Mines d’Uranium de Franceville.

Les affaires sont les affaires 143

curieux, et j’appelai sur-le-champ Jean-Louis Bianco,
secrétaire général de la Présidence : « Tu es au courant
d’une vente de Mistral au Congo ? — C’est quoi les
Mistral ? » répondit Bianco, aussi surpris que moi. Ce
n'étaient pas des Mistral gagnants. Je lui fis un rapide
topo. Il ne fallait pas être grand clerc pour savoir que le
Congo ne pouvait pas être le destinataire de ces petits
bijoux fabriqués par Matra. « Je préviens le Président.
Tu lui prépares une note sur le sujet pour au plus tard
lundi matin », me dit Bianco. Dès le 28 janvier, François
Mitterrand adressait une note à Michel Rocard pour lui
demander de diligenter une enquête auprès du ministre
de la Défense, Jean-Pierre Chevènement. Le 8 mars, le
contrat est annulé. Or dès le jeudi 9, la presse bien infor-
mée ! sortait un papier relatant l’affaire qui laissait sup-
poser que : soit la cellule africaine était nulle à pleurer,
soit j'étais l’heureux bénéficiaire de ce juteux marché.
L’Elysée répliqua aussitôt en sortant un communiqué
qui précisait que le Président avait diligenté une enquête
suite à une note de Jean-Christophe Mitterrand. Mais le
mal était fait. Reste à savoir qui avait distillé le poison.
Que s’était-il passé ? Lors de la première enquête, le
ministère de la Défense découvrit que la CIEMG? avait
donné son accord concernant la vente des missiles,
contre l’avis de l’attaché de défense de l’ambassade de
France au Congo ! Je fus envoyé sur-le-champ par le
président de la République à Brazzaville avec, dans ma
sacoche, les papiers « confidentiels défense » du dossier
que j'étais autorisé à montrer au président Denis Sassou
Nguesso pour plus d’informations. Le chef de l’Etat me

1. L'Evénement du Jeudi, mercredi 8 mars; La Tribune, jeudi 9 mars,
« L’Elysée bloque un contrat d’armement douteux »; Le Monde, vendredi
10 mars, « La France bloque une vente d’armes suspecte à destination du
Congo » ; Le Figaro, vendredi 10 mars, « Matra contre-attaque » ; Le Quoti-
dien, vendredi 10 mars, «Ces missiles qui visent Jean-Christophe Mitter-
rand » ; Le Figaro, lundi 13 mars, « Trafic de missiles : rien n’est clair ».

2. Commission Interministérielle d’Exportation des Matériels de Guerre.


144 L'air de la calomnie

reçut avec Pierre Oba, chargé de la sécurité militaire. Il
était sur les dents, la discussion était tendue. Il démentit
toute possibilité que son pays soit mêlé à ce trafic, et
accusa la France de jouer double jeu. Je lui démontrai
que c’était faux. Nous nous mîmes d’accord pour qu’une
synergie entre nos deux pays permette de découvrir les
commanditaires des armes, et d’en identifier la destina-
tion réelle. L’enquête démontrera qu’elles étaient desti-
nées à l’Afrique du Sud alors sous embargo, non dans
l’intention de s’en servir, mais afin de moderniser les
missiles d’ancienne génération du même type qu’elle
fabriquait.

Cette opération où il y eut faux et usage de faux à
tous les échelons de la transaction ne fut jamais éclaircie
sur le fond. Du moins, à ma connaissance.

Encore une fois, Grossouvre fut le plus prompt à diri-
ger les soupçons sur moi, en instrumentalisant les jour-
nalistes. Il est vraiment regrettable qu’aucun d’entre eux
n’ait essayé de me contacter pour recueillir ma version
des faits. J’ai parfois eu le sentiment de servir au
conseiller du Président de treillis ou de gilet pare-balles.
Et que, sur ce dossier, il m’avait lancé une grenade
dégoupillée qu’il tenait dans ses mains. De peur qu’elle
ne lui explose à la figure ?

La même année, une autre affaire va me mettre sur la
sellette. Mon nom associé à de prétendues crapuleries
fait vendre. Je suis un beau morceau à débiter en
tranches au public. Une côte de bœuf bien saignante, un
peu vache folle, dont Grossouvre surveille la cuisson.

1988 fut une année noire pour le cacao dont le cours
s’effondrait. La Côte-d’Ivoire, qui produisait plus de
40 % de la production mondiale, se retrouvait dans une
situation économique difficile. Un an après la chute du
COUS, le président Houphouët-Boigny adopta uné tac-
tique risquée pour essayer d’en faire remonter le prix :
il retira du marché le cacao ivoirien. Or l’importance des

Les affaires sont les affaires 145

réserves mondiales de cacao rendait probable l’échec de
son pari. Il n’en tint pas compte. Dans l’immédiat, plu-
sieurs problèmes se posaient à lui pour appliquer sa poli-
tique : Comment stocker le cacao sans l’altérer ?
Comment payer les agriculteurs producteurs ? Comment
boucler le budget de l’Etat sans les recettes de
l'exportation ?

Deux sociétés privées proposèrent leurs services pour
prendre en charge les problèmes d’Houphouët. La fran-
çaise Sucden, et l'américaine Phibro. Il est vrai qu’en
mettant la main sur 40 % de la production mondiale,
l’une ou l’autre devenait le «roi du cacao mondial ».
Cette partie de bras de fer allait durer des mois, tandis
que les cours du cacao ne remontaient pas. La situation
qui perdurait fragilisait l’économie ivoirienne et la cré-
dibilité du Président, menaçant même le périlleux équi-
libre de la zone franc de l’Afrique de l’Ouest. Les aides
extérieures demandées par la Côte-d’Ivoire, notamment
à la France, devenaient exponentielles.

A la cellule africaine, nous nous tenions informés de
la bagarre franco-américaine qui se jouait autour du
cacao. J'étais même aux premières loges, grâce à mon
ami Georges Kentzler, délégué général pour l’Afrique
de Sucden, que j'avais connu au Togo en 1979, à
l’époque directeur général de la Société Générale du
Golfe de Guinée (SGGG), et président du syndicat des
patrons.

En pleine crise du cacao, Houphouët, qui passait plu-
sieurs mois de l’année à Paris, demanda à me voir dans
son hôtel particulier du 7° arrondissement, derrière les
Invalides. Il voulait me faire rencontrer l’opposant (de
longue date) angolais, Jonas Savimbi. La réunion devait
rester secrète et se faire avec l’accord des autorités
angolaises. Savimbi, qui avait déjà la droite française
dans sa poche, souhaitait se rapprocher du gouverne-
ment français, et des socialistes en particulier dont il


146 L'air de la calomnie

attendait le soutien. Favoriser une éventuelle négocia-
tion entre les deux partis dans un pays déchiré par une
guerre civile depuis vingt ans était un axe majeur
défendu par la politique française. Mais prendre parti
pour la guérilla, sûrement pas. Houphouët-Boigny,
quant à lui, entretenait des rapports soutenus avec
l'UNITA, le parti de Savimbi, dont il avait autorisé
l'ouverture d’une représentation officielle en Abidjan.

La réunion se termina, Jonas Savimbi repartit discrète-
ment par une porte dérobée. Au moment où j'allais
prendre congé à mon tour, Houphouët me dit en aparté :
« Sur l’histoire du cacao, en l’état actuel des négociations,
la proposition de Sucden semble la meilleure. » Je pris
note et, sans faire de commentaires, je me dirigeai vers la
sortie. Je croisai alors le chef du protocole d’Houphouët,
Georges Ouégnin, toujours amène et urbain. Il me pré-
senta à trois hommes blancs qui patientaient dans le salon.
au-dessous de quelques toiles de maître, Van Gogh,
Cézanne, Manet. C’étaient des représentants de Phibro. Je
doute a posteriori qu’ils aient apprécié le bon goût du pré-
sident ivoirien en matière d’art. Mais ce dont je suis cer-
tain, c’est que ma présence chez le président ivoirien fut
interprétée de façon négative à leur égard. Dans leur
esprit, j'avais cherché à faire pression sur le président
ivoirien afin que Sucden remporte le marché du cacao.
Pour les raisons que l’on imagine. Comment démentir ?
L'objet de ma visite devait rester secret. Mais c’était
éteindre un feu pour en allumer un autre.

Quelques mois plus tard, lors du sommet franco-afri-
cain de Casablanca en décembre 1989, Houphouët-Boi-
gny prit en aparté mon père devant moi : « Nous avons
sur les bras un gros problème budgétaire cette année, et
le montant total de l’aide française décidée en début
d année n’a pas encore été totalement débloqué, cela
nous aiderait pourtant. » Mon père se tourna vers moi :
« C’est vrai ? » Je confirmai tout en précisant que cer-

Les affaires sont les affaires 147

taines conditions n’avaient pas encore été avalisées.

«Vois avec la Coopération si on peut débloquer l’argent
avant le 31 », conclut-il.

Dans l’avion qui nous ramenaït à Paris, je fis part au
ministre de la Coopération, Jacques Pelletier, de l’entre-
tien que j’avais eu avec mon père concernant la somme
allouée à la Côte-d'Ivoire. Jacques Pelletier n’était pas
un homme suspicieux, et, informé de la rumeur qui cou-
rait sur moi, il m’avait mis en garde. Sur les quatre cents
millions à verser au plus tôt à la Côte-d’Ivoire, selon les
vœux de mon père, il me dit, insistant : « Tu es sûr que
c'est le Président lui-même qui le demande?» Je
compris qu’il pensait « cacao » dans un coin de sa tête.
Alerte rouge. Je lui répondis : «Je préfère que tu t’en
assures toi-même auprès de mon père. » Ce qu’il fit, et
l'aide budgétaire fut débloquée.

Des semaines passèrent. Je reçus un coup de fil
d'Houphouët d’Abidjan qui me demandait de venir sur-
le-champ. Je pris le premier avion. Arrivé dans la capi-
tale, il me reçut presque immédiatement en compagnie
de l’ambassadeur de France, Michel Dupuch. Objet de
l'entretien : Sucden venait de remporter le marché.

Aussitôt la nouvelle annoncée, la presse se jeta sur ce
qu’elle croyait être un nouveau scandale. J'aurais touché
deux cents millions francs de royalties planqués dans
des paradis fiscaux. En tête L'Evénement du Jeudi, qui
fit de mon supposé affairisme son lit de calomnies. Mon
père, glacial : « Tu as quelque chose à voir avec ça ?»
Moi : «Rien.» Lui : « Alors attaque.» Nous avons
gagné en référé, au fond et en appel, mais pas la Une
des journaux pour le faire savoir.

Les informateurs de cette presse qui n’était guère regar-
dante sur l'info « biseautée » qu’on lui fournissait étaient
toujours les mêmes, pour ne parler que de ceux qui se
disaient « de gauche ». Grossouvre, toujours prêt à nour-
rir ses hyènes, et quelques experts PS de la matière afri-
Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024