Citation
** Page 1 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
Rafaëlle Maison (*)
L’étude du rôle de la France dans l’histoire du Rwanda et surtout
de son rapport au génocide des Tutsi qui s'est déroulé entre avril et
juillet 1994 s’est enrichie d’une nouvelle source dont le journal Le
Monde faisait état le 3 juillet 2007. Sous la plume de Piotr Smolar
étaient présentés certains des textes appartenant à ce qu'il est
convenu d'appeler les « Archives de l'Élysée », textes transmis au tri-
bunal aux Armées de Paris saisi de plaintes contre X pour complicité
de génocide et de crimes contre l’humanité (1). Ces archives consistent
en une série de documents qui ont pu être consultés à l'institut Fran-
çois Mitterrand. Ils ont été diffusés dans les milieux associatifs ten-
tant d'explorer le rôle de la France: ils ont déjà été exploités dans des
ouvrages publiés ou des rapports (2). La manière dont ces documents
ont été rendus accessibles ne permet pas d’affirmer que le corpus est
complet ni qu’il est parfaitement fiable (3).
Les « Archives de l'Élysée » comprennent des documents relatifs à
une période qui s'étend du mois de juin 1982 au mois d’avril 1995;
ils sont beaucoup plus nombreux pour la période 1993-1994. Ils
paraissent avoir été rassemblés par les soins de Françoise Carle,
------
* Professeur à l’université de Paris XI. auteur de la Responsabilité individuelle pour crime
d'État en droit international public. Bruxelles. Bruylant, 2004.
1. Sur les conséquences juridiques possibles du comportement de la France, voir Géraud de
La Pradelle, Imprescriptible. L'implication française dans le génocide tutsi portée devant les tribu-
naux, Paris, Les Arènes, 2005.
2. Gabriel Périès et David Servenay, Une guerre noire, Enquête sur les origines du génocide
rwandais (1959-1994), Paris. La Découverte, 2007. Le rapport Mucyo utilise aussi cette
source: Commission nationale indépendante chargée de rassembler les preuves montrant l'im-
plication de l’État français dans le génocide perpétré au Rwanda en 1994, Rapport, 15 novem-
bre 2007. Sur le rapport Mucyo, voir l’article de Stéphane Audoin-Rouzeau dans ce numéro.
3. Dans la mesure où ces documents ne proviennent pas du système de classement étatique
habituel. Agnès Bos et Damien Vaisse relèvent: «Il faut d'entrée souligner une spécificité du
fonds présidentiel de François Mitterrand [...], c'est la communication anticipée très large qui
en fut faite, en dehors des règles. avant sa remise aux Archives nationales », « Les archives pré-
sidentielles de François Mitterrand», Vingtième siècle. Revue d'histoire, avril-juin 2005, n° 86,
p. 71-79.
ESPRIT 135 Mai 2010
** Page 2 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
peut-être pour permettre au personnel de l'Élysée de répondre aux
questions de la Mission d’information parlementaire constituée en
mars 1998. Une note de la même Françoise Carle, datée d’avril 1998,
explicite ainsi les « questions qui peuvent se poser » sur la France, et
ce à partir d’une revue de presse commentée. Certains des documents
consistent d’ailleurs en des notes prises par Françoise Carle lors de
réunions des conseillers de l'Élysée (4).
Pour l'essentiel, les textes des « Archives» sont des notes adres-
sées au chef de l’État par ses conseillers, des comptes rendus de
Conseils des ministres, conseils restreints et de réunions plus infor-
melles tenues à l'Élysée. On y trouve par ailleurs des télégrammes
diplomatiques, des lettres envoyées ou reçues par le Président, et
notamment sa correspondance avec le Président rwandais Juvénal
Habyarimana, des coupures de presse qui ne sont pas nécessairement
sans intérêt dans la mesure même où elles ont été sélectionnées. Les
conseillers dont la prose ou la parole est accessible sont pour la plu-
part des conseillers de l'Élysée. Pour les années 1991 à 1995, on est
en présence de notes rédigées par le général Christian Quesnot, chef
de l'état-major particulier, par Bruno Delaye, conseiller, par Domi-
nique Pin, chargé de mission et, beaucoup plus rarement, par le
secrétaire général Hubert Védrine. L'ensemble de la correspondance,
lui, est en revanche soumis pour transmission. On relèvera que Chris-
tian Quesnot a succédé en 1991 à l’amiral Lanxade qui devient chef
d'état-major des Armées, et Bruno Delaye au fils du Président, Jean-
Christophe Mitterrand, dont on n’a plus de notes après le 19 octobre
1990. Pendant la période génocidaire, la figure d’Anne Lauvergeon
apparaît, mais reste marginale.
Le caractère inhabituel de l'accès à ces sources et leur objet dra-
matique ont naturellement créé autour d’elles une sorte de mystère.
Par ailleurs, elles suscitent l’extrême curiosité de ceux qui aimeraient
faire plus de lumière sur le comportement de la France avant, pendant
et après le génocide. Nous présenterons ici quelques commentaires
résultant d’une première lecture de ces textes: des commentaires,
doit-on préciser, qui ne sont ni ceux d’une historienne rompue à l’ana-
lyse des archives, ni d’une spécialiste du Rwanda, mais d’une juriste
assez informée de l’histoire du génocide. Le propos n’est pas de juger
mais de contribuer à nourrir un débat nécessaire d’un point de vue
intellectuel (comprendre ce qui s’est produit) mais aussi moral (ce qui
s’est produit est un génocide) et politique (un génocide où il est ques-
tion du rôle de la France, pays dont les décisions nous engagent)
4. Françoise Carle, militante socialiste, fut recrutée par François Mitterrand pour «réunir
les éléments permettant d'écrire une histoire des deux septennats », lit-on en quatrième de cou
verture de son ouvrage, les Archives du Président. Mitterrand intime, Paris, éd. du Rocher, 1998,
Sur ce personnage, voir notamment A. Bos et D. Vaisse, « Les archives présidentielles de Fran-
çois Mitterrand », art. cité, p. 72-73.
136
** Page 3 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
On peut d’emblée avouer une sorte de déception: la lecture des
Archives de l'Élysée n’apporte pas de révélations pour qui sait déjà le
soutien de François Mitterrand au régime d’Habyarimana. Les tra-
vaux de la Mission d’information parlementaire, ceux de la Commis-
sion d’enquête citoyenne, le rapport de la Commission rwandaise, ont
déjà affirmé que ce soutien a porté la France au moins jusqu’à la
«limite de l’engagement direct» contre les forces du Front patrio-
tique rwandais (FPR) avant 1994, dans une période où persécutions et
massacres visaient déjà la population tutsi (5). Les Archives de l'Élysée
ne disent rien, ou rien de très explicite, d’un certain nombre de
comportements contestables, postérieurs au début du génocide
(7 avril 1994), qui sont rapportés ou allégués par ailleurs. Ainsi n’est-
il pas question de la constitution du « gouvernement intérimaire » qui
poursuivra une politique génocidaire à l’ambassade de France à
Kigali. Il n’est rien dit de très explicite sur la livraison d’armes pen-
dant le génocide ou de la volonté de constituer, avec l’opération Tur-
quoise, une zone permettant à ce gouvernement de se maintenir au
pouvoir; rien ne transparaît de l’aide qui aurait été apportée, grâce à
la présence militaire française, à l’exfiltration des anciens respon-
sables après le génocide. Somme toute, le contenu de ce corpus est
relativement banal par rapport à ce qui est déjà connu.
Les Archives de l'Élysée n’auraient-elles pas alors fait l’objet de
trop d’attentes ? C’est ce qu’il nous semble, car leur lecture laisse à
penser que l'essentiel ne s’y trouve pas. Ceci ne serait d’ailleurs
guère surprenant. Françoise Carle écrit incidemment, en avril 1998:
« Conduite de Turquoise — Il suffit de relire les notes de juin et juillet,
et les conseils restreints, pour être assuré du point de vue officiel. »
Quant à Hubert Védrine, il renvoie expressément à certains de ces
documents pour soutenir la position de l'Élysée lors de son audition
par la Mission d’information parlementaire : il évoque la cohabitation
en se référant aux Conseils restreints, il présente la politique de
l'Élysée avant 1994 en se référant aux lettres adressées au Président
Habyarimana (6). Ces documents expriment donc des intentions ou des
appréciations qui peuvent sans dommage être divulguées, voire qui
justifient la position élyséenne.
5. Rapport d'information de la Mission d'information de la Commission de la défense natio-
nale et des forces armées et de la Commission des affaires étrangères sur les opérations militaires
menées par la France, d'autres pays et l'ONU au Rwanda entre 1990 et 1994 enregistré à la prési-
dence de l’Assemblée nationale le 15 décembre 1908, t. 1. voir notamment les descriptions
relatives à l'aide militaire «à la limite de l'engagement direct» et les conclusions relatives à
«une coopération militaire trop engagée » ; voir aussi le rapport de la Commission d'enquête
citoyenne publié sous la direction de Laure Coret et François-Xavier Verschave, L'horreur qui
nous prend au visage. L'État français et le génocide au Rwanda, Paris, Karthala, 2005. Pour le
rapport Mucyo, voir note 2.
6. Compte rendu d'audition n° 11, voir le site de l'Assemblée nationale française.
137
** Page 4 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
Il est vrai que des informations nouvelles pourraient se trouver
dans d’autres archives étatiques, celles du ministère de la Défense,
celles du ministère des Affaires étrangères, celles du ministère de la
Coopération ou encore des services de renseignements. Mais il se
peut aussi tout simplement, et plus probablement, que tout n’ait pas
été archivé. C’est d’ailleurs Françoise Carle qui écrit elle-même, en
avril 1998 : « Tant que les Archives nationales restent verrouillées, on
ne peut rien vérifier, si toutefois il y a eu une trace écrite, ce qui est
loin d’être toujours le cas (7).» L'Élysée a nécessairement tenu un rôle
majeur dans la mesure où la politique étrangère relève constitution-
nellement du pouvoir présidentiel. De plus, le dossier rwandais est
bien connu à l'Élysée en 1994, alors qu’il l’est moins des membres du
gouvernement de cohabitation dirigé par Édouard Balladur qui com-
mence à travailler au début du mois d’avril 1993. Hubert Védrine le
souligne involontairement lors de son audition, en affirmant qu'en
tant que secrétaire général de l'Élysée «rien d’important ou de
contradictoire ne lui avait échappé même si une infinité de contacts
ou de rencontres avaient pu avoir lieu sans qu’il ait eu à en connaître
précisément® ». Or, les aspects éventuellement les plus immoraux de
ce rôle ne se trouveront pas archivés. S'il a fait plus que ce que l’on
sait déjà, François Mitterrand ne l’a pas consigné, il ne l’a pas accom-
pli par des moyens officiels mais officieux, il ne s’en est pas ouvert
dans des échanges écrits conservés avec ses conseillers. On peut en
effet supposer que son acuité politicienne, tout comme le souci de sa
postérité, l’en auraient dissuadé; c’est d’ailleurs aussi tout simple-
ment le champ de l’officieux qui a ses propres règles. Aussi, l'attente
de l'archive déterminante est-elle sans doute naïve. Les archives d’un
tat démocratique, auxquelles l'accès est organis après un délai
plus ou moins long, ne sont probablement pas aussi riches que celles
d’un État autoritaire certain de sa longévité. Dans un domaine comme
celui-là, il conviendrait de dépasser l'opposition entre le témoignage
comme source incertaine et l’écrit comme source infaillible. Mais
alors, il faut encore pouvoir accéder à des témoignages à la fois suffi-
samment informés et suffisamment fiables.
Même si les Archives de l'Élysée ne sont pas aussi significatives
qu’on pouvait le penser, elles méritent l'attention. Par-delà, et peut-
être même en raison de la banalité de leur contenu, elles disent beau-
coup sur une certaine atmosphère intellectuelle régnant à l'Élysée. Les
notes des conseillers n’ont pas toutes la même tonalité: dans la pre-
mière période, elles paraissent parfois mesurées et fiables, elles pré-
conisent des solutions qui ne troublent pas spécifiquement le lecteur
7. Certes, à propos de la trace d’une transmission au président de la République du rapport
de la FIDH de 1993, trace qu'elle n'a pas retrouvée. Pourtant, le propos peut sans doute être
généralisé.
8. Compte rendu d'audition, p. 8, voir note 5.
138
** Page 5 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
(notes de Gilles Vidal et de Claude Arnaud, chargés de mission
auprès de la présidence, de Michel Leveque et Catherine Boivineau,
de la direction des affaires africaines et malgaches du ministère des
Affaires étrangères (9) ). D’autres sont plus inquiétantes et cette impres-
sion ne fait que s’accroître avec le temps. C’est sur cette atmosphère
intellectuelle que nous insisterons ici, en présentant le lexique et les
argumentations employés par les acteurs élyséens. Car, après tout,
l’analyse du discours ne doit pas être limitée aux seuls discours de
propagande génocidaire, parfaitement présentés par Jean-Pierre
Chrétien et Marcel Kabandal (10). Elle peut être étendue à des acteurs
apparemment plus lointains, dont on verra qu’ils partagent certaines
figures de style avec les acteurs locaux. Ces éléments d’atmosphère
intellectuelle traduits par le discours peuvent contribuer à une
meilleure connaissance du soutien au président Habyarimana; plus
généralement, ils nous renseignent sur les pratiques de l’exécutif
dans ce lieu du pouvoir où la force armée est à disposition. À l’évi-
dence, une analyse critique poussée de ces sources devrait être
confiée à des historiens, pour un rendu beaucoup plus substantiel
après confrontation à d’autres sources (11).
Discours élyséens : approche chronologique
Les notes des conseillers de François Mitterrand transitent généra-
lement par le secrétaire général de l’Élysée, Jean-Louis Bianco et, à
partir de 1991, Hubert Védrine. Ce dernier y appose son paraphe et
en signale à la main les éléments importants. Elles sont parfois,
quoique assez rarement, ponctuées de commentaires de la main de
François Mitterrand, notamment lorsque celui-ci doit prendre une
décision («oui», «non», «m’en parler»). Ces commentaires manus-
crits sont généralement brefs. La position du Président français n’est
donc pas très souvent explicitée dans ce corpus documentaire ; elle ne
s'affiche que de manière fragmentaire dans les comptes rendus des
Conseils des ministres, dans les interviews à la presse, ou encore
dans les lettres de réponse à Juvénal Habyarimana.
9. Par exemple, dans sa note du 22 avril 1991 à l'attention du Président français, Gilles
Vidal estime que «le Président Habyarimana pourrait être encouragé à adopter une attitude de
modération » et que le thème du « nécessaire retour au pays des réfugiés rwandais qui le souhai-
teraient» pourrait être abordé avec lui. Des indications de même nature sont données par
Claude Arnaud (note pour le Président du 18 octobre 1990), Michel Leveque (par exemple note
du 27 octobre 1990), Catherine Boivineau (note du 14 novembre 1991).
10. Jean-Pierre Chrétien et al., Rwanda. Les médias du génocide, Paris. Karthala, 1995. On
peut aussi se reporter au bel ouvrage de Catherine Coquio, Rwanda, le réel et les récits, Paris,
Belin, 2004.
11. Voir l'article de Stéphane Audoin-Rouzeau dans ce numéro, supra, p. 122-134.
139
** Page 6 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
L'ensemble de ces traces de la pensée présidentielle, accompagnée
de celle des conseillers, peut toutefois faire l’objet d’une présentation
chronologique: elle devrait permettre de repérer les éléments
constants et variables du discours d’argumentation porté vers l’exté-
rieur, tout comme l’évolution du lexique restreint au cercle élyséen,
lexique dont la violence s’accroît pendant le génocide. On relèvera
d'emblée qu’il est souvent difficile de distinguer les «éléments de
langage», dont l’objet est de justifier l’action pour l’extérieur, des
convictions plus intimes des acteurs. La frontière entre les deux
champs est assez poreuse, soit que ces «éléments de langage » finis-
sent par convaincre ceux qui les portent (thème de l'agression, thème
de la compétence internationale) ; soit qu'ils reflètent en réalité leur
propre pensée (thèmes de la manipulation tutsi, thème pseudo-démo-
cratique). De même, il est difficile de dire d’où provient la doxa ély-
séenne. Qui du Président ou de ses conseillers en est à l'origine ? On
a plutôt tendance à penser, et certains documents en témoignent, que
les analyses et les directions sont présidentielles. Il semblerait que
les conseillers parient sur la volonté élyséenne en proposant ce qui
plaira au Président. Parfois, enfin, ces éléments discursifs intègrent
des propositions ou des décisions qui suggèrent une implication opé-
rationnelle de plus en plus troublante.
1990 : fixation des « éléments de langage »
Certains éléments du discours élyséen sont fixés très tôt. Ces «élé-
ments de langage » ont vocation à être propagés car ils visent à justi-
fier l’action (12) : il s’agit d’insister sur le fait que l’intervention militaire
française a pour objet de protéger nos ressortissants expatriés et de
lutter contre une agression. Le soutien au régime est justifié par le
thème pseudo-démocratique du pouvoir légitime du peuple majori-
taire, tandis que les critiques de l’intervention de la France peuvent
être dénoncées comme émanant d’une opinion manipulée par les
Tutsi.
Parmi les premières occurrences de la parole présidentielle, on
trouve cette intervention au Conseil des ministres du 17 octobre
1990, au moment où François Mitterrand vient de décider d'apporter
son soutien militaire au régime du Président rwandais Juvénal
Habyarimana. Le Président français y insiste sur ce qui restera la jus-
tification récurrente de l'intervention: la protection des ressortis-
12. La formule est employée par Dominique Pin dans sa note du 26 février 1993 à l'attention
du Président, note précisément consacrée aux «éléments de langage » : «M. Debarge se rendra
au Rwanda et en Ouganda les 28 et 29 février 1993. Les éléments de langage suivants sont pro-
posés [...] »
140
** Page 7 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
sants. Si les exactions commises par le régime contre les Tutsi ont
déjà été signalées par la diplomatiel (13), François Mitterrand ne s’y
réfère, de manière indirecte, que pour promouvoir le thème pseudo-
démocratique. Voici ce qu’on lit au compte rendu de ce Conseil des
ministres :
Le président de la République précise que l'intervention de nos
troupes au Rwanda n’avait pas d’autre objet que d’assurer la protec-
tion de nos compatriotes. La France n’a pas à se mêler de combats
d'origine ethnique qui se déroulent dans ce pays, même si objective-
ment, il n’y a pas d’intérêt à ce qu’une petite minorité tutsi qui se
révolte l'emporte sur la majorité de la population hutu.
On note la grande ambiguïté de cette présentation où une justification
minimale (protection des ressortissants) côtoie le soutien à un régime
exprimant la volonté majoritaire du peuple rwandais.
Dans le même temps, les «éléments de langage » visant à justifier
le soutien français sont exportés au Rwanda même. Ils s’enrichissent
du thème de l’agression extérieure, ainsi qu’en témoigne une note de
l'ambassadeur Georges Martres. Il y rend compte de son entrevue
avec le Président Habyarimana le 25 octobre 1990, en expliquant les
conseils qu’il lui a prodigués :
J'ai saisi cette occasion pour insister sur la nécessité pour le Rwanda
de mettre en valeur sur le plan médiatique le caractère d’agression
extérieure que prenait de plus en plus l'invasion armée en prove-
nance de l'Ouganda [...]. La France, ai-je dit au Président, sera plus à
l'aise pour l'aider s’il est clairement démontré à l'opinion qu'il ne
s’agit pas d’une guerre civile.
Un autre thème se développe assez tôt qui vise à atténuer la force
de la cause des rebelles: l’impact de celle-ci sur l'opinion résulterait
de l’activisme des Tutsi, experts dans l’art de convaincre. C’est le
thème de la manipulation médiatique, que l’on trouve par exemple
dans le télégramme de l’ambassadeur Martres du 29 octobre 1990, où
il propose aussi une lecture très tendancieuse du conflit :
La recrudescence des combats sur le terrain montre [...] que la lutte
se radicalise et que les clivages idéologiques et claniques sont gom-
més par l'opposition traditionnelle entre les deux ethnies du Rwanda:
d'un côté les Tutsis qui cherchent à conquérir par la force armée le
pouvoir perdu depuis 30 ans, de l'autre les Hutus qui se battent pour
conserver leur liberté.
Les Tutsis de l’intérieur souhaitent au fond d'eux-mêmes que cette
action armée réussisse mais reconnaissent qu’en cas d'échec, elle
13. Voir Le Monde, 3 juillet 2007, qui renvoie au message de l'attaché de défense à Kigali du
12 octobre 1990 évoquant un risque de « guerre ethnique » et au télégramme de l'ambassadeur
Martres du 13 octobre 1990, relevant que «les paysans hutus organisés par le MRND [parti pré-
sidentiel] » ont «intensifié la recherche des Tutsis suspects dans les collines ». L'interprétation
de ces extraits doit être prudente car l'ambassadeur de France au Rwanda est aussi l'instrument
de la justification de l'aide française, comme en témoigne le télégramme du 29 octobre 1990
cité plus loin dans ce texte.
141
** Page 8 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
n'aura fait que retarder encore le jour lointain où le Rwanda pourra
connaître l’harmonie entre les races.
Dans ce contexte, on est bien forcé d'admettre que les médias occi-
dentaux continuent à être manipulés par une diaspora rwandaise
dominée par les Tutsis.
1991-1993: « Il faut s’interposer »
Si les annotations manuscrites de François Mitterrand sur les notes
de ses conseillers sont plutôt rares et brèves, elles s'avèrent, à l’occa-
sion, très significatives. Dans la période 1991-1993, elles indiquent
la volonté d'accroître le soutien militaire. Ainsi de l'apposition du
commentaire suivant sur une note du général Quesnot du 20 juin
1991, qui va à l’encontre des positions exprimées par le ministère des
Affaires étrangères, de la Défense et par le général Quesnot lui-
même: «Non, ne pas encore retirer nos troupes. M’en parler.» Le
2 janvier 1991, sur une note de l’amiral Lanxade proposant, en accord
avec «les ministères français concernés », le retrait définitif de la
compagnie française stationnée à Kigali, était déjà apposé le com-
mentaire suivant: «Oui, mais j'envisagerai favorablement le report
du départ de la compagnie stationnée à Kigali. Au moins d’un mois. »
Ce type d’annotations montre le rôle central du Président dans l’im-
plication militaire au soutien du régime et aussi son influence sur la
radicalisation de certains de ses conseillers.
Le compte rendu d’une réunion tenue le 23 janvier 1991 à l'Élysée,
en présence de ministres, de militaires et de conseillers permet d’en-
tendre plus explicitement la position de François Mitterrand sur l’en-
gagement militaire. Il réagit ce jour-là aux propos du ministre de la
Défense. Pierre Joxe semble dénoncer l’absurdité de la réinstallation
à Ruhengeri d'Européens qui en ont à peine été extraits par l’armée
française, laquelle y trouve la justification de sa présence. Pour Fran-
çois Mitterrand:
C’est un engrenage normal! La nature du conflit est indiscernable, le
rôle de l'Ouganda est équivoque. Les Tutsis ougandais se déplacent
pour conquérir [ce verbe est souligné dans le compte rendu] le
Rwanda, c'est inquiétant. J’aimerai[s] que nous fassions des repré-
sentations à l'Ouganda. On n’a pas intérêt que le front du Rwanda
cède. S'il s'agit de luttes tribales, on ne dit rien: s’il s’agit d’une
agression il faut S'interposer et délivrer les Français retenus par les
Tutsis [c’est nous qui soulignons]. J'ai eu un entretien téléphonique
avec le président Habyarimana [...] On ne peut pas limiter notre pré-
sence. Nous sommes à la limite du front anglophone. Il ne faut pas
que l’Ouganda se permette tout et n'importe quoi. Il faut le dire au
président Museveni; il n’est pas normal que la minorité tutsie veuille
imposer sa loi à la majorité.
142
** Page 9 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
Plusieurs éléments instructifs apparaissent ici. Tout d’abord, la diffé-
rence entre la logique officielle, parfois réitérée (protection des res-
sortissants) et une ambition plus large (s’interposer, ne pas limiter la
présence, soutenir le front). L'explicitation assez confuse des raisons
de l'intervention peut également être relevée: il s’agit dans le même
temps de réagir à une «agression», de résister contre le «front anglo-
phone», de soutenir le peuple majoritaire contre une «minorité »
«conquérante». Les thèmes initiaux sont retravaillés, durcis. S'y
ajoute un nouvel élément: celui de la menace anglo-saxonne.
François Mitterrand autorise également, contre l’avis du ministre
de la Défense (Pierre Joxe), des formes d’interventions plus directes
(engagement dans le combat). C’est le «oui» apposé sur la note du
général Quesnot du 1er juillet 1992, lequel propose «sous réserve de
la plus extrême discrétion et avec l’accord préalable, cas par cas, de
l'état-major des Armées, une aide opérationnelle temporaire de
quelques conseillers auprès des états-majors ainsi qu’auprès des uni-
tés récemment dotées des nouveaux matériels» dans le but de per-
mettre aux forces armées rwandaises de «tenir» «sous la pression du
FPR jusqu’au 10 juillet». Ce 10 juillet 1992 est la date de la reprise
des négociations avec les forces rebelles. De même, dans une lettre
adressée au Président Habyarimana le 18 janvier 1993, après la
signature d’un protocole d’accord avec les forces rebelles, François
Mitterrand l’assure du soutien militaire constant de la France:
Je ne veux pas qu'on puisse reprocher à la France d’avoir nui à une
bonne application de l'accord mais je souhaite vous confirmer que,
sur la question de la présence du détachement Noroît, la France agira
en accord avec les autorités rwandaises.
Après une nouvelle offensive du FPR en février 1993 — offensive
qui fait suite à des massacres perpétrés contre la population tutsi
François Mitterrand décide d’un renforcement de la présence mili-
taire française (une compagnie supplémentaire, 150 soldats) en appo-
sant le paraphe suivant sur une note du général Quesnot et de Bruno
Delaye qui lui est présentée le 8 février: « D'accord. Urgent. Oui.»
Le 19 février, contre l’avis de ses conseillers, le Président choisit la
solution de renforcement militaire la plus dure: les mots «solution 3 »
sont apposés sur la note de Dominique Pin et du général Quesnot,
même s’il est difficile de déterminer s’ils sont de la main du Président
ou d’Hubert Védrine, qui aurait par là traduit la volonté présiden-
tielle. Cette solution consiste dans «l'envoi d’un contingent plus
important interdisant de fait la prise de Kigali par le FPR [...]. Cepen-
dant, elle serait le signal d’une implication quasi directe », soulignent
les conseillers.
Les archives montrent que dans cette même période, au début de
l’année 1993, une mission de la Fédération internationale des droits
de l’homme (FIDH) avait souligné les aspects problématiques du sou-
143
** Page 10 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
tien militaire français. Le rapport de la FIDH à la Commission des
droits de l’homme de l'ONU ainsi que le rapport de Jean Carbonare,
président de l’association Survie et membre de cette mission, adressé
à Bruno Delaye, figurent dans notre corpus. Jean Carbonare a rencon-
tré au Rwanda l'ambassadeur de France, Georges Martres, et lui a fait
part d’un témoignage impliquant la présidence rwandaise dans l'orga-
nisation des massacres de la population tutsi. Apparemment inquiet
des conséquences médiatiques des «déclarations que l'intéressé est
en mesure de faire », l'ambassadeur préconisait qu'il fût reçu à l’Ély-
sée, ainsi qu’il le demandait, par Bruno Delayel (14).
Mars 1993-avril 1994: « C’est à l'ONU de faire quelque chose »
Alors que les succès militaires du FPR s’avèrent plus importants
que prévus, et que les forces armées rwandaises (FAR) «tentent de
reprendre le terrain avec notre soutien (15) », la question d’un engage-
ment supplémentaire de la France est posée à la fin du mois de
février 1993. Une note de Pierre Joxe à l'intention du Président
exclut fermement le 26 février 1993 toute «intervention directe ». Le
ministre de la Défense propose à l'inverse de faire valoir auprès
d'Habyarimana la possibilité d’un désengagement militaire de la
France afin de le conduire à «assouplir ses positions ». Le ministre
insiste sur le comportement du Président rwandais qu'il considère
comme «largement responsable du fiasco actuel (16)». Le général
Quesnot exprime une opinion différente et suggère d’«aider encore
plus l’armée rwandaise afin de maintenir des unités solides et suffi-
samment équipées entre le dispositif français de sécurité et les agres-
seurs (17) ».
Dans cette période, et dans cette impasse, émerge l’idée «d’inter-
nationaliser la question ». Bruno Delaye emploie ces termes dans une
note du 3 mars 1993. Il s’agirait «d’explorer la voie d’une substitu-
tion de casques bleus à nos troupes », car « notre présence militaire,
en dehors de la protection des expatriés, prétexte qui ne fait plus illu-
14. Télégramme du 19 janvier 1993, Martres : «Il faut s’attendre à un beau tapage dans la
presse belge. »
15. Conseil restreint du 3 mars 1993, intervention de l'amiral Lanxade.
16.Dans cette note pour le président de la République, Pierre Joxe affirme par ailleurs:
«Quant à Habyarimana, l'envoi de deux compagnies supplémentaires, après beaucoup d’autres
démonstrations de soutien, fait qu'il se sent à présent l'un des dirigeants africains les mieux
protégés par la France. Ce n'est pas la meilleure façon de l'amener à faire les concessions
nécessaires, Or, il est, par son intransigeance politique, et par son incapacité à mobiliser sa
propre armée, largement responsable du fiasco actuel. » Il présente le contexte dans les termes
suivants: «Je reste préoccupé par notre position au Rwanda et par le rôle dans lequel nos 690
militaires peuvent se trouver entraînés, car l'armée rwandaise, de fait, ne se bat plus guère.
[...]. »
17. Note du 3 mars 1993.
144
** Page 11 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
sion, n’a de sens que si elle permet l'émergence d’une solution poli-
tique négociée » [c’est nous qui soulignons]. Il faut donc faire interve-
nir l'ONU, ce qui permettra d’abord, sans donner l'impression d’un
engagement direct de la France, d'éviter la victoire militaire du FPR.
Dans sa note du 26 février, Pierre Joxe relevait en effet:
Je vois mal le FPR renoncer à une victoire si proche et qui n’appelle
sans doute même pas une offensive générale de sa part.
C'est cette solution d’«internationalisation», de «substitution de
casques bleus à nos troupes », qui est finalement adoptée. François
Mitterrand s'exprime lors du Conseil restreint du 3 mars 1993, et l’on
voit que l’organisation internationale est pensée comme instrument
de la politique français.
Nous n'avons pas intérêt à ce que Les Tutsis avancent trop vite. Il faut
gagner du temps, retarder par tous les moyens diplomatiques et conti-
nuer à soutenir l’armée rwandaise en lui fournissant les munitions
dont elle a besoin. La décision de Boutros Ghali [alors secrétaire
général de l'ONU] est urgente: si nos soldats se transforment en sol-
dats de l'ONU, cela change de genre [...]. Il faut saisir Mérimée [le
représentant de la France à l'ONU] dans l'heure et se dépêcher de
mettre le système en place.
Le Président livre son analyse de la situation à l’occasion du
Conseil des ministres du 3 mars 1993. Il a été « piqué au vif» par les
critiques visant, suppose-t-on, le rôle de la France (18). Il insiste en
conséquence désormais sur son absence d'obligations vis-à-vis du
Rwanda, en présentant sa version de l’histoire du pays. Voici ses pro-
pos, tels qu’ils sont retranscrits dans le compte rendu. On comprend
qu’ils sont tenus à l'intention d’un gouvernement partiellement réti-
cent face au soutien apporté:
Le président de la République considère qu'il y a une urgence abso-
lue à ce que cette mission de l'ONU soit désignée et se rende sur
place. Nous n’avons aucune responsabilité à assurer au Rwanda qui
n'est pas une de nos anciennes colonies. Le Rwanda est l’objet d’un
conflit ethnique caractérisé par la révolte de la minorité tutsie, soute-
nue par l’Ouganda contre la majorité hutue qui représente 90 % de la
population du Rwanda. Les Tutsis ne peuvent l'emporter qu'avec l’ap-
pui de l'Ouganda, mais en raison de leur faiblesse numérique ils ne
pourraient se maintenir au pouvoir bien longtemps. À cette querelle
ethnique s'ajoute la puissance du président de l’Ouganda qui appar-
tient à l’ethnie Tutsie et qui représente l’Afrique anglophone, pas
mécontente d’enfoncer un coin dans la francophonie.
Mais la France n’est au Rwanda qu'en raison de l'incapacité de la
Belgique de jouer un rôle fondé sur ses anciennes responsabilités
dans ce pays. Nous y avons pour le moment quatre compagnies. Notre
18.La formule est tirée des notes de Françoise Carle, reprenant le récit du Conseil des
ministres fait par Hubert Védrine.
145
** Page 12 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
présence a pour objet de protéger les populations européennes. Nous
ne pouvons pas être la caution du gouvernement rwandais mais les
autres pays d’Afrique nous observent et nos forces ne peuvent pas
présentement quitter le territoire rwandais.
L'évocation de la situation dans plusieurs pays d’Afrique et la publi-
cation d’articles de presse critiques sur l’action de la France dans le
continent africain sont l’occasion pour le président de la République
de faire le point de la situation en Afrique francophone [s’ensuit un
point sur l’évolution démocratique des A africains comme consé-
quence du sommet de La Baule].
Le thème de l’agression n’est pas abandonné dans cette intervention:
il complète celui du conflit ethnique. Le conflit ou la «querelle »
ethnique, qui continue d’être présenté sous l’angle d’une pédagogie
démocratique des plus primaires (90% contre 10%), a été soutenu
par l’Ouganda, pour des raisons également ethniques. Mais cette
alliance ethnique est aussi géopolitique, puisqu'elle oppose anglo-
phonie et francophonie laquelle, précisément et sous l'impulsion de
la France, promeut la démocratie. La justification de l’action militaire
française est quant à elle réitérée, mais quelque peu modulée: il ne
s’agissait pas de protéger les seuls ressortissants français, mais aussi
les « populations européennes ». Car, en effet, et ici apparaît une nou-
veauté, la France n’a fait que se substituer à la défaillance belge, la
Belgique n’assumant pas son rôle postcolonial. Le rôle de la France
s’arrête : c’est donc à l'ONU, du fait de l’incapacité belge, d’agir.
D’autres indications sur la position présidentielle se rapportent à
la période génocidaire, qui commence plusieurs mois après que les
soldats français, indésirables dans la mission des Nations unies en
effet déployée (la MINUAR), se sont retirés, à la fin de l’année 1993 (19).
Tout en conservant globalement l’idée qu’il se fait du conflit, le prési-
dent français, face aux massacres, doit désormais justifier publique-
ment l’absence d’engagement militaire du moment, et la politique
d'engagement passée. La parole des conseillers élyséens, quant à
elle, se radicalise.
Pendant le génocide, c’est donc l’inaction militaire qui prévaut, le
Président s’affirmant favorable à la suspension de la MINUAR lors du
Conseil restreint du 13 avril 1994 (20). S’informant de la situation au
19.Signalons que dans sa note du 11 octobre 1993, le général Quesnot relevait la difficulté
d'intégrer, comme le souhaitait le Président Habyarimana, des soldats français à la MINUAR, le
FPR y étant formellement opposé. Pour le général, il y aurait en effet «un risque réel d'affronte-
ments qui résulteraient d’une cohabitation de nos forces avec des unités qui nous considèrent
toujours comme “des ennemis” ». La participation de soldats belges à la MINUAR pose d'autres
problèmes, selon le général. Il explique dans sa note du 15 novembre 1993: « L'arrivée des
troupes belges, en particulier, est très mal ressentie au sein des forces gouvernementales qui
dénoncent ouvertement les liens de Bruxelles avec l'aristocratie tutsie. »
20. L'action est-elle rendue impossible par les divergences d'analyses entre l'
gnon ? C’est ce que pourraient suggérer les commentaires de Bruno Delaye du 4 mai 1994, rap-
portés dans les notes de Françoise Carle: « Sur le plan diplomatique il y a des clivages profonds
en France. Pour certains: le FPR a vocation à reprendre le pouvoir, il faut l'accompagner en évi-
146
** Page 13 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
Burundi (le ministre des Affaires étrangères lui répond qu’elle est
calme), il lance : «Ils ont épuisé leur venin pour quelques semaines. »
On le voit: le vocabulaire se durcit, la métaphore animalisante
émerge, alors même qu’il n’est pas officiellement question pour Fran-
çois Mitterrand d'intervention militaire. Lors de ce même Conseil res-
treint, le Président exprime la volonté de mettre au pas Radio France
internationale. En ce qui concerne la situation militaire, on peut rele-
ver ce pronostic:
Il serait quand même étonnant que le gouvernement d'Habyarimana
[sic] ne trouve pas un endroit sûr dans le pays où il puisse tenir
quelque temps. On aura un éclatement et une guerre civile comme au
Liberia et en Angola. Mais le territoire est plus étroit et très cultivé.
Il est difficile de s’y dissimuler.
Lors du Conseil des ministres du 18 mai 1994, plus d’un mois
après le début du génocide, François Mitterrand apparaît fâché: il
commence à faire l’objet de critiques très lourdes. L'association
Médecins sans frontières (MSF) a diffusé une «lettre ouverte à la pré-
sidence », qui figure d’ailleurs dans le corpus d’archives (21). Pendant le
Conseil, le Président s'oppose au Premier ministre qui soutient la
nécessité d’une intervention («s’agissant du Rwanda, la France ne
peut pas être absente » affirme Édouard Balladur). Après une longue
diatribe, le Président conclut :
Quel est donc ce décret divin qui a fait de la France le soldat de
toutes les justes causes dans le monde? Alors que le seul empire
mondial existant, les États-Unis, s’y refuse ?
Il exige la solidarité du gouvernement («nous devons être vis-à-vis
des attaques plus défensifs car nos devoirs sont les mêmes »). Il expo-
se aussi l’argumentaire sur lequel le gouvernement cherche à se fon-
der pour expliquer l’action passée (22). Il s’y présente désormais comme
---
tant les massacres. Pour d'autres: une victoire du FPR est contraire à l'intérêt de l'ensemble
francophone, il faut aider, avec l'armée française. Entre les deux, le débat est tranché: on ne
fait rien.» L'ensemble des notes des conseillers et des interventions du Président permettent
d'écarter l'idée que l'Elysée ait été proche de la première option décrite.
21. Lors d'un entretien télévisé le 10 mai, François Mitterrand cherche à justifier l'inaction
française; il s'exprime de manière assez maladroite : le Rwanda est une ancienne colonie belge,
la France n'y a envoyé des soldats que parce qu'elle a été appelée au secours pour sauvegarder
les Européens et non pour combattre, c’est maintenant le problème des Nations unies, aux-
quelles la France n'a pas à se substituer. En somme: « Nous ne sommes pas destinés à faire la
guerre partout, même lorsque c’est l'horreur qui nous prend au visage.» Cet entretien semble
avoir précipité la lettre ouverte que diffuse alors MSF et qui met en cause le rôle de la France.
22. Dans sa note du 18 mai 1994, le général Quesnot explique: « Le Premier ministre a reçu
une copie de la lettre qui vous a été adressée par Médecins sans frontières. Il désire vous en
parler et a demandé au gouvernement de préparer au plus vite un argumentaire sur l'action pas-
sée de la France au Rwanda [.]. Le Premier ministre qui estime que “nous ne pouvons pas res-
ter absents du Rwanda” a demandé au gouvernement de lui faire des propositions en ce sens. »
Il semble bien que la volonté d'agir en un sens humanitaire émane d’abord d'Édouard Balladur.
Pour ce qui est de l'argumentaire, on peut signaler que l'Élysée mettra particulièrement en
avant une lettre du président du FPR, Alexis Kanyarengwe, remerciant la France le 28 août
1993 pour son soutien aux négociations d'Arusha: elle est invoquée dans les discours justifica-
tifs après le début du génocide, par exemple dans le communiqué de la présidence de la Répu-
blique du 18 juin 1994. À la lecture de cette lettre, on voit qu'Alexis Kanyarengye insiste plu-
147
** Page 14 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
l'artisan d’un accord qui permettait le respect des « droits de la mino-
rité», en un renversement opportun du thème démocratique originel :
J'ai reçu par ailleurs une lettre du président de Médecins sans fron-
tières sur le Rwanda. C’est une ancienne colonie belge qui s'était
rapprochée de la France avec le temps. Sachez que c’est la France
qui avait obtenu, à force de pressions, un accord qui a organisé la
cohabitation des différentes ethnies et le respect des droits de la
minorité par la majorité. Cela a tenu à peu près jusqu'à l'assassinat
du Président. Nous avons fait tout ce que nous pouvions faire au
moment des massacres. Nous avons évacué tous les étrangers et un
certain nombre de responsables rwandais qui nous l'ont demandé,
alors quand je lis certains commentaires, je crois rêver.
François Mitterrand tient également des propos intéressants lors d’un
petit-déjeuner officiel avec Helmut Kohl, le 31 mai 1994. Il répond,
avec semble-t-il quelque énervement (23), à une question du Chancelier
allemand:
Comment faire? Les Nations unies peuvent commencer à rentrer.
Comment faire la différence entre Hutus et Tutsis sans lunettes spé-
ciales ? On nous a accusés d’avoir soutenu le régime précédent. On a
un récit unilatéral du massacre. La réalité est que “tout le monde tue
tout le monde”. Où envoyer du monde ? C’est un petit pays. Mais c'est
à l'ONU de faire quelque chose [c’est nous qui soulignons].
Les massacres de masse ne conduisent pas le président français à
reconnaître le génocide. Pourtant, l'implication hutu n’est pas niée.
Elle est en revanche mise en équivalence avec une prétendue impli-
cation tutsi et s’accompagne d’une dénonciation de la manipulation
du récit: c’est l'émergence du thème du double génocide. Il voisine
celui de la sauvagerie généralisée.
Dans cette période où l’inaction militaire est promue par le Prési-
dent, on trouve des traces d’une activité de l'Élysée, tant diploma-
tique qu’opérationnelle. Ainsi, à l’occasion de l'opération Amaryllis
(évacuation des ressortissants), des instructions ont été données pour
l'évacuation d’Agathe Habyarimana et de sa famille, ainsi que pour
l'accueil des «proches» qui se trouvent en Centrafrique. Plusieurs
notes en témoignent, ainsi que le compte rendu du Conseil des
ministres du 13 avril 1994: «S'ils veulent venir en France, la France
les accueillera évidemment.» La France évite à l'ONU, selon la for-
mule du général Quesnot, une «condamnation partisane des seules
exactions commises par les forces gouvernementales (24) ». Le ministre
des Affaires étrangères du gouvernement intérimaire, Jérôme Bica-
---
tôt sur la nécessité du départ des troupes françaises et que les divergences antérieures sont sou-
lignées. La lettre n’a certainement pas le sens qu'on cherche à lui attribuer.
23.Il ajoute immédiatement à son propos, pour une raison qui paraît être de renvoyer l'Alle-
magne à son sentiment de culpabilité sur ce type de terrain, et à sa juste place: «Tous les trai-
tés qui ont suivi 14-18 ont été désastreux. Je ne le dis pas parce que vous êtes allemand. » Le
chancelier Kohl s'incline : « C'est très vrai. »
24. Note du 2 mai 1994.
148
** Page 15 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
mumpaka, est accueilli à Paris (25). François Mitterrand reçoit par
ailleurs une lettre du nouveau «président de la République » rwan-
daise, Théodore Sindikubwabo, le remerciant le 22 mai 1994 pour
«le soutien moral, diplomatique et matériel [...] assuré depuis 1990
jusqu’à ce jour», et sollicitant de nouveaux efforts.
Avril-août 1994: « Rétablir l'équilibre »
au détriment des « Khmers noirs » pour éviter un «tutsiland »
Depuis le début du génocide, le 7 avril 1994, les notes des
conseillers ont pris une tonalité nouvelle. Ils paraissent saisis par une
sorte de panique qui radicalise leur parole. L'analyse générale tend à
rendre le FPR responsable de l'attentat contre l’avion du président
Habyarimana?, Le « gouvernement intérimaire » qui se constitue très
vite et qui conduira une politique génocidaire est décrit en des
termes qui lui confèrent une forte légitimité et discréditent dans le
même temps le FPR. Il ne serait que le reflet des accords pluralistes
antérieurement conclus. Ainsi, le 9 avril, le général Quesnot et Domi-
nique Pin rapportent:
Sur le plan politique un gouvernement intérimaire a été constitué par
les différents partis politiques rwandais conformément aux dosages
prévus par les accords d’Arusha. Seul le FPR a refusé d'y participer, a
rompu le cessez-le-feu et entrepris une offensive vers Kigali.
Les massacres contre la population tutsi et les opposants ne sont que
très peu mentionnés dans ces notes (27), tandis que l’action du FPR est
25. Note du général Quesnot du 6 mai. Le ministre des Affaires étrangères du gouvernement
intérimaire se rend également à l'ONU où il prononce un discours génocidaire devant le Conseil
de sécurité le 16 mai 1994. Voir sur ce discours, notre article « L'opération “turquoise”, une
mise en œuvre de la responsabilité de protéger? », dans la Responsabilité de protéger, colloque
SFDI de Nanterre (2007). Paris, Pedone, 2008, p. 209-232. Les archives de l'Élysée compren-
nent un télégramme diplomatique de l'ambassadeur Mérimée du 17 mai. Il rend compte de la
séance qui a très visiblement marqué les membres du Conseil de sécurité: « Le ministre des
Affaires étrangères du gouvernement intérimaire du Rwanda, M. Bicamumpaka, à prononcé un
discours extrêmement virulent et à connotation raciste en évoquant notamment “la domination
cruelle et impitoyable de la majorité hutu par une minorité tutsi altière et dominatrice”. Il a
également dénoncé l'Ouganda contre lequel il a demandé l'imposition d'un embargo. Ce dis-
cours a choqué les membres du Conseil dont certains ont regretté dans leurs interventions le ton
et le contenu, le représentant de Nouvelle-Zélande ayant même contesté la légitimité de
M. Bicamumpaka, qui selon lui représentait une faction et non un État. »
26. Note du 7 avril 1994, général Quesnot: « Selon des témoins, l'avion aurait été abattu par
un tir de roquettes alors qu'il s’apprêtait à atterrir. Mais l'hypothèse vraisemblable d'un attentat
du FPR devra être confirmée par l'enquête. » Dans une note du 25 avril 1994, l'ambassadeur de
France au Rwanda, Jean-Michel Marlaud, qui à ce moment a quitté le pays, affirme : « L'attentat
qui a coûté la vie au président Habyarimana et qui est la cause immédiate des événements que
connaît aujourd'hui le Rwanda est probablement l'œuvre du FPR [...] La mort du Président et
des principaux responsables de l'armée et de la sécurité en déclenchant le cycle de repré-
sailles meurtrières exercées par une partie de la garde présidentielle à l'encontre de l'opposi-
tion et des Tutsi, a donné un prétexte à l'intervention du FPR.» Il développe dans cette note une
longue justification, à la fois technique et en termes de mobile. La thèse est identique à celle
qui sera soutenue plus tard par le juge Bruguière.
27. Dans une note du 28 avril, Bruno Delaye évoque. il est vrai, les massacres qui se « dérou-
lent avec une ampleur horrifiante ». Les milices hutu sont désignées comme responsables. Il
149
** Page 16 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
par avance stigmatisée. Dans une note du 11 avril, les mêmes Ques-
not et Pin écrivent:
Le départ des Français du Rwanda est lourd de conséquences pour ce
malheureux pays où, après de très sanglants combats, le FPR contrô-
lera le pouvoir par la force et il s’ensuivra une période de guérilla. La
majorité Hutue n’acceptera jamais ce pouvoir sans partage. Cet état
de fait aura des conséquences déstabilisantes aussi bien au Burundi
qu'au Zaïre et en Tanzanie.
On ne peut s’empêcher de lire, dans cette prédiction, le dépit des
alliés français. Le FPR est également le responsable indirect des mas
sacres (28). D’autres ne manqueront pas de survenir par son fait, que
l'on semble attendre avec une forme d’impatience (29). Les forces du
FPR sont clairement diabolisées. La polémique relative au rôle de la
France est le produit de leur propagande (30). Dans un entretien avec
Françoise Carle et Bruno Delaye, le général Quesnot explique, le
29 avril 1994: « Le FPR est le parti le plus fasciste que j'aie rencontré
en Afrique. Il peut être assimilé à des “Khmers noirs” [c’est nous qui
soulignons]. » Selon le général, le FPR cherche à constituer un «tutsi-
land», en accord avec Museveni et avec la «complicité objective des
Anglo-Saxons ».
Le général Quesnot s'exprime plus radicalement encore dans une
note du 2 mai où il expose son sentiment relatif aux accords d’Arusha,
sentiment contraire à ce qui s’affiche dans l’argumentaire officiel :
Si l'idée générale des accords d’Arusha était bonne, la phase Arusha
III a donné des avantages exorbitants au FPR, en particulier dans le
domaine militaire. Ces avantages étaient et sont inacceptables et
injustes pour La majorité hutu. Le président Habyarimana, seul obs-
tacle physique à la prise du pouvoir tutsi a été éliminé, sans doute
par des mercenaires belges recrutés par le FPR.
L'ampleur des massacres est considérable et sous prétexte que ce sont
seulement des noirs il n'y a aucune réaction internationale digne de
ce nom. La seule solution techniquement viable est une intervention
militaire des pays intéressés (France et Belgique) limitée dans l’es-
pace et dans le temps pour permettre la distribution d’une aide huma-
---
préconise pourtant de «faire pression» sur Museveni [le Président ougandais] pour qu'il « rai-
sonne » les gens du FPR afin de prévenir « l'émergence d’un “tutsiland” au Nord Rwanda».
28. Dans sa note du 25 avril 1994, l'ambassadeur Marlaud explique en effet: «Les Hutu,
tant qu'ils auront le sentiment que le FPR essaie de prendre le pouvoir, réagiront par des mas-
res ethniques. Seul un arrêt des combats pourrait permettre de reprendre la situation en
main.» Or, «c’est le FPR qui refuse un cessez-le-feu ».
29. Cette prédiction est d'emblée présente. Ainsi, lors du Conseil restreint du 13 avril,
l'amiral Lanxade, chef d'état-major des Armées, répond à une question de François Mitterrand
sur l'étendue des massacres: « Ils sont déjà considérables, Mais maintenant ce sont les Tutsis
qui massacreront les Hutus dans Kigali.» Dans un entretien avec Françoise Carle le 18 mai
1994, Dominique Pin explique, en se référant à la période prégénocidaire : « Nous avons orga-
nisé des contacts à Paris entre le FPR et le gouvernement rwandais, cela a permis les accords
d'Arusha. Sinon, il y aurait eu une victoire rapide du FPR, et les mêmes massacres. »
30. « Point de situation» fait par Bruno Delaye et noté par Françoise Carle le 17 mai:
«Toutes ces accusations, sans fondement évidemment, sont puisées dans la propagande du
FPR»
150
** Page 17 **
Que disent les «Archives de l'Élysée » ?
nitaire qui pourrit sur place et forcer les parties prenantes à un
accord équilibré.
Il est extrêmement intéressant de constater que l’idée d’une interven-
tion militaire ne vise pas prioritairement, pour le général Quesnot, à
arrêter les massacres, même s’il semble les déplorer. Il s’agit en pre-
mier lieu de revenir sur les accords de paix d’Arusha, excessivement
favorables aux Tutsi, en imposant une nouvelle solution politique
(«forcer les parties prenantes à un accord équilibré »).
Le 3 mai, la question de l’aide en armes est d’ailleurs évoquée par
le général en des termes, il est vrai, assez flous mais néanmoins révé-
lateurs d’une volonté d'alimenter (de continuer à alimenter?) les
forces armées rwandaises. Voici ce qu’il écrit au Président Mitterrand:
Tous ces efforts resteront vains si le FPR remporte une victoire mili-
taire sur le terrain et veut imposer la loi minoritaire du clan tutsi, ce
qui aurait, par ailleurs, des répercussions sérieuses au Burundi. Or,
les forces gouvernementales rwandaises sont à court de munitions et
d'équipements militaires.
Mais le Quai d'Orsay, faisant état de l'opinion publique et de la
nécessité de ne pas alimenter le conflit, estime nécessaire d'appuyer
la proposition américaine d’embargo sur les armes et munitions à des-
tination du Rwanda.
Il semble assez évident que la question de la livraison d’armes a été
discutée avec le ministère des Affaires étrangères, qui exprima son
désaccord. La note ne permet pas d’attester que des livraisons, évo-
quées par d’autres sources, aient été autorisées par l'Élysée après le
7 avril; elle ne permet pas non plus de l’exclure. Le 6 mai, le même
général Quesnot produit une nouvelle note, celle-ci encore plus trou-
blante. Il a eu un entretien téléphonique avec le « chef de l’État rwan-
dais », Théodore Sindikubwabo, qui lui a demandé de remercier le
président français pour «tout ce qu’il a fait pour le Rwanda » et pour
l'accueil réservé au ministre des Affaires étrangères du gouvernement
intérimaire. La note se poursuit par des commentaires relatifs à la
situation sur le terrain. Ce n’est plus l’analyse de Théodore Sindikub-
wabo qui est rapportée, mais celle du général Quesnot lui-même :
Sur le terrain, le FPR refuse tout cessez-le-feu et aura incessamment
atteint ses buts de guerre: le contrôle de toute la partie est du
Rwanda y compris la capitale afin d'assurer une continuité territo-
riale entre l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi. Le président Muse-
veni et ses alliés auront ainsi constitué un “tutsiland” avec l’aide
anglo-saxonne et la complicité objective de nos faux intellectuels
remarquables relais d’un lobby tutsi auquel est également sensible
une partie de notre appareil d’État [c’est nous qui soulignons].
L'analyse n’est pas surprenante: elle a déjà été livrée dans des notes
précédentes. Relevons toutefois la mention de dissensions dans le
pouvoir étatique. Ce qui suit est certainement plus intéressant, le
général ajoutant: «Est-ce vraiment ce que nous voulons?» en une
151
** Page 18 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
forme d’interpellation directe, et rare, au chef de l'État français. Il
plaide alors pour une forme d’action officieuse qui n’est malheureuse-
ment pas explicitée, mais dont la gravité ne peut échapper en plein
cœur du génocide :
À défaut de l'emploi d’une stratégie directe dans la région qui peut
apparaître politiquement difficile à mettre en œuvre, nous disposons
des moyens et des relais d’une stratégie indirecte qui pourraient réta-
blir un certain équilibre [c’est nous qui soulignons].
Doit-on le souligner? « Rétablir un certain équilibre » signifie, dans
le contexte, éviter la défaite d’un gouvernement qui poursuit le géno-
cide. Par une note du 24 mai, le général Quesnot, dans le même
esprit, développe son analogie FPR/Khmers rouges. La situation mili-
taire est, selon lui, «de plus en plus favorable au FPR». Le ton est
virulent :
L'arrivée au pouvoir dans la région d’une minorité dont les buts et
l'organisation ne sont pas sans analogie avec le système des Khmers
rouges est un gage d’instabilité régionale dont les conséquences n’ont
pas été anticipées par ceux, y compris en France, dont la complicité
et la complaisance sont patentes.
L'affirmation progressive d’un vocabulaire radical va de pair, on peut
le remarquer, avec l’expression d’une volonté de soutien armé (livrai-
son d’armes aux «forces gouvernementales rwandaises ») et avec la
proposition de soutiens officieux (la «stratégie indirecte »). L'emploi
du terme « Khmers noirs » pour désigner le FPR (terme dont la créa-
tion pourrait être interrogée plus avant puisque le génocide au Cam-
bodge n’est pas le fait «khmer» mais le fait «rouge») semble bien
avoir une fonction performative. Il s’agit d'inciter à l’action en renver-
sant l’accusation de génocide, en suscitant la peur d’un ennemi impi-
toyable et sanguinaire.
Au mois de juin 1994 se dessine la volonté d'intervention du Prési-
dent. Lors du Conseil des ministres du 15 juin 1994, François Mitter-
rand revient sur sa position initiale en approuvant une action sur des
objectifs limités. L'idée semble venir d'Édouard Balladur, Premier
ministre, et d'Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères, tandis
que François Léotard, ministre de la Défense, se montre sceptique (31).
Üne note d’Hubert Védrine du 15 juin souligne l'intérêt d’actions
ponctuelles pour l'opinion publique: «Il semble que cela répondrait
à une attente de l’opinion. » Dans un télégramme diplomatique à l’in-
tention de New York, on explique le 16 juin que l’intervention doit
recevoir la « couverture » des Nations unies. À cette fin, il faut appro-
cher le représentant du gouvernement génocidaire du Rwanda,
31. Faisant valoir des arguments qui peuvent paraître raisonnables, lors du Conseil des
ministres du 15 juin 1994: « Nous ne pourrions faire quelque chose qu'avec l'accord des deux
parties et le soutien international. Or, je vois mal comment nous pourrions obtenir l'accord du
FPR et le soutien international. / Nous ne pourrions intervenir qu'en zone hutu. Nous serions
condamnés par le FPR et victimes de manœuvres médiatiques. Je suis donc très réticent. »
152
** Page 19 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
M.Bizimana, pour lui signifier qu’il ne doit pas prendre la parole
pendant le débat au Conseil de sécurité. La maîtrise diplomatique est
ici évidente. Lors du Conseil des ministres du 22 juin 1994, François
Mitterrand prononce de nouveau un discours d'orientation historique.
Il est reproduit sous cette forme au compte rendu:
Le Président rappelle que le Rwanda, comme le Burundi, est essen-
tiellement peuplé de Hutus. La majorité des habitants a donc soutenu
naturellement le gouvernement du président Habyarimana. Si ce pays
devait passer sous la domination tutsie ethnie très minoritaire qui
trouve sa base en Ouganda où certains sont favorables à la création
d'un «tutsiland » englobant non seulement ce dernier pays mais aussi
le Rwanda et le Burundi, il est certain que le processus de démocrati-
sation serait interrompu.
La France n’a pas de responsabilité historique dans cette région d’an-
ciennes colonies allemandes ou belges. Le Rwanda s’est tourné vers
la France au nom de la francophonie. Il était dirigé par M. Habyari-
mana considéré comme un modéré menant son pays vers la démocra-
tie et combattu lui-même par les Hutus extrémistes. Des forces tutsies
sont entrées au Rwanda venant de l’Ouganda avec toutes les appa-
rences d’une agression extérieure. Nous avons apporté notre aide au
gouvernement légal mais à condition qu'il négocie avec les rebelles.
Nous avons essayé de favoriser une entente entre Tutsis et Hutus à la
conférence d’Arusha. Les accords conclus ont semblé satisfaire les
Tutsis qui se voyaient accéder au pouvoir mais l'assassinat du Prési-
dent, peut-être commandité des extrémistes hutus, a rejeté les
Tutsis”et le FPR dans une attitude de violence. C'est ainsi que les mas-
sacres inter-ethniques ont été déclenchés. Notre intervention doit être
menée avec la plus grande prudence. Il ne faut pas faire prendre trop
de risques à nos soldats. Notre objectif n’est que de sauver des vies.
Nous avons déjà parcouru les thèmes de l’argumentaire présidentiel.
Ils continuent de se déployer (retour du thème démocratique dans sa
forme initiale, absence d'obligations postcoloniales de la France,
agression), tandis qu’émerge le thème nouveau de la modération du
régime d’Habyarimana. On remarque aisément que le génocide est
présenté sous la forme de « massacres interethniques », dont les rai-
sons sont à rechercher dans «l'attitude de violence des Tutsis et du
FPR». Pendant le Conseil restreint tenu le même jour, ce 22 juin,
François Mitterrand tient des propos qui expriment une forme de ran-
cœur vis-à-vis du FPR: étonnement face à ses succès militaires, pré-
dictions de massacres à venir, dénonciation de l’habilité de sa propa-
gande. Ainsi la réunion est-elle ponctuée de commentaires comme
ceux-ci:
Notre intervention ne semble désirée par personne, même par ceux
que nous voulons sauver. Sans doute préfèrent-ils qu'il n’y ait pas de
témoins à leur victoire [...] Les Tutsis vont instaurer une dictature
militaire pour s'imposer durablement [...] Une dictature reposant sur
dix pour cent de la population gouvernera avec de nouveaux mas-
153
** Page 20 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
sacres [...] La propagande du FPR à Bruxelles est très efficace et la
naïveté des diplomates et des journalistes est déconcertante.
François Mitterrand demande in fine à être informé en permanence
de la situation militaire, où l’on craint une «rupture de front », signi-
fiant la défaite du gouvernement génocidaire. On peut penser qu’en
dépit d’une certaine prudence («ne pas faire prendre trop de risques
à nos soldats») les interventions élyséennes, mises en contexte,
constituent bien des plaidoyers pour empêcher militairement la vic-
toire du FPR, perçu ou construit comme diabolique. Le FPR est, en
tout état de cause, clairement désigné comme l'ennemi par la parole
présidentielle.
Lors du Conseil restreint du 29 juin 1994, François Mitterrand
introduit un élément nouveau dans l’argumentaire justificatif, celui
de l'ignorance: « Avant l’assassinat du président Habyarimana on ne
m'avait pas signalé de drames à l’intérieur du pays. » Il poursuit :
Son assassinat a créé des réflexes de peur et a déchaîné les massa-
cres. La faction extrémiste hutue, dont certains responsables étaient
dans l’avion du Président, s’est livrée à d’inexcusables représailles.
On voit ici se prolonger l’opposition entre une présidence modérée et
des extrémistes, auxquels les «massacres » sont partiellement impu-
tés. Dans ce même Conseil, force est de constater que les thèmes ély-
séens se diffusent par-delà le cercle présidentiel. Le chef d’état-
major des armées, l’amiral Lanxade, précise que «la zone tutsie
devient un tutsiland», avant que le Président ne s’enquière de pos-
sibles massacres: «Il n’y a pas de journalistes en zone FPR. Sait-on
s’il y a des massacres ?» Le même amiral Lanxade a d’abord évoqué
une «ligne de front » à peu près stable mais aussi des affrontements
qui «continuent entre milices hutues et maquis tutsis ». Cette évoca-
tion de « maquis tutsis » est fort troublante: il est probable que soient
ainsi désignés des groupes de rescapés tels ceux rassemblés dans les
collines de Bisesero. Enfin, on doit remarquer la position du ministre
des Affaires étrangères, Alain Juppé, qui fut pourtant le premier
acteur officiel à prononcer le terme de génocide. Il s'interroge ici (le
ministre de la Défense n’est pas présent lors de ce conseil) sur une
possible interposition :
Si Kigali tombe et que le front cède, que faisons-nous ? Nous serons
confrontés à un afflux de réfugiés vers l’ouest et nous serons en
contact avec le FPR. Alors, devrons-nous nous interposer, rester en
créant des zones de sécurité ou nous retirer ?
Il n’est pas acceptable d'approuver un régime exclusivement tutsi. Il
faut rester en liaison avec le FPR qui ne peut imaginer une mainmise
totale sur le pays. Nous avons des contacts avec nos partenaires,
l’OUA et l'ONU pour qu’ils convainquent le FPR d’engranger sa victoire
mais de ne pas aller jusqu’au bout. Il faut pousser à la reprise du dia-
logue politique.
François Mitterrand affirme alors :
154
** Page 21 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » !
Le FPR devrait hésiter à aller plus loin. Les Tutsis pourraient se cou-
per de leur base.
Ces échanges montrent trois aspects des positions officielles fran-
çaises au début de l'opération Turquoise. Tout d’abord, le Président
n’imagine pas une victoire totale du FPR, estimant qu’il devrait se
maintenir dans la zone qu’il a conquise. Dans l’hypothèse inverse, on
voit que l’interposition militaire de la France n’est pas exclue, alors
même que des assurances contraires ont été données à l'ONU et que le
mandat de l'opération Turquoise, défini dans la résolution 929 du
Conseil de sécurité, l’interdit explicitement. Quant au prolongement
du «dialogue politique», qui signifie partage du pouvoir et donc
impossibilité d’une victoire du FPR, il est aussi envisagé par certains
membres du gouvernement (32).
En ce qui concerne le déploiement de l'opération Turquoise
(22 juin-22 août 1994), les archives à notre disposition ne sont pas
très explicites (33). Le gouvernement et la présidence sont tous deux
impliqués dans la prise de décision opérationnelle, et souvent en
désaccord. Ainsi, par exemple, François Mitterrand, au contraire du
Quai d'Orsay, est-il favorable à une intervention à Gisenyi où s’est
réfugié le gouvernement intérimaire rwandais. Cette intervention «en
faveur des déplacés hutus » vise officiellement à « garder l’équilibre
entre les deux communautés rwandaises (34)». On voit aussi dans les
archives que l’idée d’actions ponctuelles s’efface au profit d’une pré-
sence plus marquée. François Mitterrand reçoit deux notes du général
Quesnot les 27 et 28 juin, où il insiste fortement sur le danger d’une
rupture de front (victoire du FPR), et l'intérêt d’un «engagement sup-
plémentaire de nos forces» pour «dissuader le FPR d’une attaque
massive au-delà de Kigali (35)». Le général a préalablement souligné,
---
32. Une note de l'ambassadeur Marlaud du 28 juin 1994 rend compte d’un entretien avec
l'ancien directeur de cabinet du Président Habyarimana, Enoch Ruhigira. Celui-ci plaide pour
l'association du MNRD [parti présidentiel] à une solution politique, en écartant «les respon-
sables qui paraissent impliqués dans les tueries » et en présentant «des interlocuteurs accep-
tables ». Il demande que soit financé le voyage de François Nzabahimana, ancien ministre du
Commerce, de Bruxelles à Gisenyi, où se trouve alors le gouvernement intérimaire rwandais.
33. La note du général Quesnot du 20 juin précise que le détachement français doit com-
prendre progressivement 2500 hommes: il sera en place «à la frontière du Zaïre » le 22 juin:
«Les troupes engagées viendront pour moitié de nos forces prépositionnées (Centrafrique,
Gabon, Djibouti, Tchad) et pour moitié de France. »
34.« Oui», apposé sur la note de Bruno Delaye du 24 juin 1994, signalée par Hubert
Védrine. Bruno Delaye explique: «Il avait été convenu que parallèlement à notre intervention à
Cyangugu (au profit des réfugiés tutsis), une opération serait menée dans la région de Gisenyi,
en faveur des déplacés hutus. Mais le Quai d'Orsay est très hésitant sur une action dans la
région de Gisenyi où siège le gouvernement intérimaire. / L'état-major, comme nous-mêmes,
souhaiterait garder l'équilibre entre les deux communautés rwandaises et serait favorable à une
intervention dans cette partie du Rwanda. Il s'agirait d'éviter une réaction d'hostilité à notre
égard de la part de la communauté hutue. »
35. Note de Bruno Delaye et du général Quesnot du 28 juin 1994: «I reste que la situation
est très fragile et que pour empêcher la reprise des massacres et dissuader le FPR d'une attaque
massive au-delà de Kigali qui provoquerait un déferlement de réfugiés incontrôlable un engage-
ment supplémentaire de nos forces est nécessaire pour contrôler les points clés et protéger les
camps les plus menacés ainsi qu'un effort diplomatique soutenu auprès de nos partenaires et du
FPR afin de le convaincre d'arrêter sa progression vers l’ouest. »
155
** Page 22 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
dans une note du 25 juin, l'importance de maintenir la «ligne d’ac-
tion» transcrite dans les accords de coopération militaires conclus
par la France, ligne d’action fondée sur la «non-acceptation par la
France d’une agression contre un pays africain ami, lié par des
accords de défense ou de coopération, à partir d’un pays voisin ».
Le président Mitterrand donne un avis favorable à la création de la
«zone humanitaire sûre» (ZHS) le 2 juillet, plutôt qu’au retrait des
forces françaises face à l'avancée du FPR: ce sont en effet les deux
options qui lui sont désormais présentées par l’amiral Lanxade (36).
Dans cette ZHS, il ne sera pas question de désarmer les forces armées
rwandaises ou les milices, car cela exigerait des moyens trop impor-
tants (37) ; on voit pourtant dans un télégramme diplomatique que l'ONU
y aurait été favorable (38). Le 15 juillet, une note du général Quesnot
préconise de se maintenir dans la ZHS, tandis que le Premier
ministre, ainsi que le ministre de la Défense, sont favorables au
retrait dans le délai strict de deux mois donné par le Conseil de sécu-
rité. C’est un nouveau témoignage du dédoublement de l'exécutif, la
décision étant finalement emportée par le Premier ministre (39). Le
27 juillet, le général Quesnot continue de regretter le départ des mili-
taires français prévu pour Le 21 août, retrait lié selon lui au fait que
«le FPR, avec la complicité du général canadien de la MINUAR qui lui
est inféodé, ne veut pas de Français dans la MINUAR (40)».
Juillet 1994 et après: le FPR «nous a craché dessus »
On repère une constante dans le discours élyséen depuis le début
du génocide: la détestation du FPR. Elle s'accompagne, dans la der-
nière période, d'obstacles mis à l'établissement du contact entre le
FPR et le gouvernement français, recherché par ce dernier (41) et préco-
---
36. Note de l'amiral Lanxade du 2 juillet: réponse, par l'intermédiaire des conseillers, le
même jour.
37. Note du général Quesnot et de Bruno Delaye du 4 juillet 1994, qui rend compte du
Conseil restreint du même jour, auquel François Mitterrand ne participe pas. Une note émanant
du ministère des Affaires étrangères et du ministère de la Défense du 4 juillet sur la notion de
zone humanitaire protégée propose de ne pas démilitariser les FAR et les milices.
38. Télégramme du 15 juillet (Ladsous): «M. Annan a posé le problème des milices en
demandant si, à défaut de les désarmer, nous ne pourrions pas demander à la gendarmerie de le
faire » : les membres du Conseil de sécurité se préoccupent également de l'«éventuel refuge des
membres du gouvernement intérimaire dans la zone sûre ». Selon certains, ils perdraient alors
leur «prétendue responsabilité gouvernementale ». Enfin, le représentant argentin au Conseil
de sécurité a évoqué la possibilité de mettre un terme aux émissions de la Radiotélévision libre
des Mille collines (RTLM), responsable selon le FPR de la « panique » qui provoque « l'exode des
populations civiles
39. Note du général Quesnot du 15 juillet 1994. Autre illustration des divergences entre les
deux exécutifs, le général Quesnot y précise que le Premier ministre, lors d’une réunion à Mati-
gnon a «souligné qu'il n'avait pas été personnellement saisi de l'initiative française de
demande de cessez-le-feu, entérinée à l'unanimité le 14 juillet par le Conseil de sécurité ».
40. Conversation entre Bruno Delaye et Christian Quesnot, notée par Françoise Carle.
41. Conseil des ministres du 22 juin, par exemple, dans les propos d'Alain Juppé: « L'hosti-
lité du FPR à notre opération doit être levée. Nous avons envoyé deux diplomates à Kampala
156
** Page 23 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
nisé aussi par Bernard Kouchner (42), aux fins du bon déploiement de
l’opération Turquoise et de son retrait. Ainsi, l’une des appositions
manuscrites les plus significatives de François Mitterrand figure sur
une note qui lui est adressée le 22 juin par Bruno Delaye: « Inadmis-
sible! Le dire à Matignon. Protester à Matignon.» Bruno Delaye
retranscrivait dans cette note les propos du représentant de Matignon,
Philippe Baudillon, lors d’une réunion de délégués du gouvernement
français avec des membres du FPR, avant qu’ils ne soient reçus par
Alain Juppé. Les propos de Philippe Baudillon sont soulignés et
ponctués de points d'exclamation par François Mitterrand. Selon
Bruno Delaye:
Au cours de cette réunion, le représentant de Matignon [Philippe
Baudillon] a tenu à préciser aux responsables du FPR que depuis un
an la France s’était dotée d'une nouvelle politique africaine. Il est
intervenu en ces termes: «Le souci permanent de M. Balladur qui
dirige le gouvernement depuis un an est d'établir avec l’ensemble des
pays africains des relations claires et de co-responsabilité. Depuis un
an nos actes le prouvent. Votre interprétation des intentions françaises
au Rwanda n’est pas la bonne. Elle est en contradiction avec ce qui se
fait depuis un an [ces deux phrases sont soulignées par Bruno
Delaye]. Les Français ne comprendraient pas que notre intervention
soit autre qu'humanitaire. Les temps changent [également souligné
par Bruno Delaye], votre analyse de la politique française actuelle est
influencée par une période passée. C'est ce que le Premier ministre
tenait à vous faire savoir.» Le représentant du cabinet du ministre de
la Défense est allé dans le même sens en ajoutant que les militaires,
dans le cadre de l'opération envisagée, souhaitaient être en liaison
permanente avec le FPR [cette dernière phrase est également remar-
quée et ponctuée en marge d’un point d'exclamation par François
Mitterrand].
Dans une note du 6 juillet, les contacts pris avec le FPR sont pré-
sentés en des termes péjoratifs par le général Quesnot. Il évoque une
«course au FPR» où, par-delà le Quai d'Orsay, «M. Léotard a pris de
l'avance en dépêchant sur place à Kigali auprès de M. Kagamé et
sans en avertir personne, cinq militaires et fonctionnaires de haut
rang». Tandis que le gouvernement se montre, au moins, pragma-
tique, on peut se demander si l'Élysée ne cherche pas à maintenir
---
pour y rencontrer des représentants du FPR. Le ministre des Affaires étrangères pour sa part
s'apprête à recevoir un membre influent de ce mouvement politique. De toute façon un FPR
vainqueur au Rwanda aura bien besoin de la France. »
2. Note du 21 juin 1994 où Bruno Delaye signale la position de Bernard Kouchner. Celui-ci
revient du Rwanda et souhaite un entretien avec le président français. Il estime nécessaire que
les forces françaises déployées soient pourvues d’un «encadrement politique de haut niveau »
qui devra «avoir la confiance du FPR et le contact permanent avec celui-ci ». Le « FPR doit être
considéré comme un interlocuteur essentiel ».
43. La note du 7 juillet du général Quesnot et de Bruno Delaye précise qu’il s'agissait d’une
délégation du ministère de la Défense, à laquelle participaient Jean-Christophe Ruffin et plu-
sieurs officiers, dont «seul Matignon a été informé ».
157
** Page 24 **
Que disent les « Archives de l'Élysée
une possibilité de belligérance, voire à créer un prétexte pour l’af-
frontement? Le Président s’oppose, en tout état de cause, à ces
contacts (44). Après la constitution d’un nouveau gouvernement rwan-
dais, issu de la victoire du FPR, il exclut d'inviter le Président du
Rwanda au sommet de Biarritz rassemblant en novembre 1994 les
chefs d’État africains. Hubert Védrine estime «un peu prématuré »,
le 13 décembre 1994, un voyage de Bernard Debré, désormais
ministre de la Coopération, au Rwanda. Et, à vrai dire, l'Élysée
continue de tenir un langage de belligérance. Lors d’une réunion des
conseillers, le 24 août 1994, le général Quesnot s’exclame: « Le Pre-
mier ministre du Rwanda souhaite venir en France en voyage officiel
en septembre! Il nous a craché dessus. alors que la France paie la
reconstruction du Rwanda » [c’est nous qui soulignons].
Signalons que la dernière intervention de François Mitterrand figu-
rant dans l’ensemble documentaire est une parole publique. Le thème
du double génocide y est avancé de manière assez habile à l’occasion
du sommet de Biarritz, où le Rwanda n’a pas été convié. Lors de la
conférence de presse des présidents François Mitterrand, Omar
Bongo et Blaise Compaoré du 9 novembre 1994, un journaliste
demande:
QUESTION — Monsieur le Président, dans la version écrite de votre dis-
cours, il est fait mention à propos du Rwanda de la guerre civile et
des génocides qui s’en sont suivis. Quels sont ces génocides ? Les
génocides au pluriel ?
LE PRÉSIDENT — Par écrit, c’était au pluriel et oralement c'était au sin-
gulier. Ce sont les mystères de l’'éloquence. Vous voulez dire qu'il y
avait un génocide qui s’est subitement arrêté avec la victoire des Tut-
sis
QUESTION — Je m'interroge sur la bonne version ?
LE PRÉSIDENT — Je m'interroge aussi.
---
44. On en trouve un autre exemple dans la note du 5 août 1994 de Dominique Pin et du
général Quesnot signalant au Président que le Premier ministre a fait savoir aux autorités rwan-
daises qu'il «était disposé à envoyer un membre du gouvernement à Kigali pour évoquer les
conditions de départ du dispositif français du Rwanda ». « Nous n'avons pas été associés à cette
prise de décision» soulignent les auteurs de la note, sur laquelle on lit le commentaire manus-
crit suivant: «N. Bazaire [illisible] a été informé ce jour à 16h30 de votre opposition à cette
démarche. »
45. Note du 24 octobre 1994 de Bruno Delaye. Les deux options sont présentées; le Prési-
dent appose un «non» par deux fois souligné. Bruno Delaye y semble aussi défavorable mais
remarque toutefois (dans les «arguments en faveur») qu'il peut être utile d'aider le nouveau
gouvernement rwandais : « Ne pas l'aider c'est augmenter le risque d’une nouvelle guerre eth-
nique, de nouveaux massacres.» Sur cette phrase, un autre commentaire manuscrit est fait,
apparemment de la main d'Hubert Védrine, pour l'information du Président: «Une nouvelle
campagne se dessine sur ce sujet: “si cela va mal c’est parce que vous ne les aidez pas".»
46. Note pour le président de la République. Dans une note du 21 novembre 1994, on signa-
lait les propos du nouveau ministre de la Coopération, tenus sur RFI le 18 novembre: «M. Ber-
nard Debré a déclaré que la politique française à l'égard du Rwanda “est difficile à cerner pour
une raison relativement simple: c'est que l'Élysée et plus particulièrement le président Mitter-
rand est très attaché à l'ancien président Habyarimana et à sa famille et à tout ce qu'était l'an-
cien régime (rwandais)”. Pour cette raison, “il est donc difficile d'avoir une politique consen-
suelle”.»
158
** Page 25 **
Que disent les « Archives de l'Élysée » ?
En réalité, plutôt qu’une fascination pour les «mystères de l’élo-
quence », la fréquentation des Archives de l'Élysée suscite un senti-
ment de gêne et produit une impression de médiocrité. Il faut citer
encore cet échange de Bruno Delaye et Christian Quesnot avec Fran-
çoise Carle, le 29 avril 1994. Le général y dénonce la complicité
belge avec les «Khmers noirs » (on l’a vu, le FPR peut y être «assi-
milé»); auparavant, Bruno Delaye avait livré sa propre compréhen-
sion de la situation:
Les Belges sont lamentables sur toute la ligne — d’ailleurs, chez eux,
Flamands et Wallons, c’est comme hutu et tutsi. Ils sont incapables
de mener une politique africaine (47).
L'atmosphère intellectuelle de l'Élysée se caractérise, on le voit
encore une fois ici, par la pauvreté des analyses et des justifications.
Elles se fondent très souvent sur des stéréotypes empruntés au dis-
cours génocidaire local. Plus grave encore, les lignes décisionnelles
sont affligeantes: le soutien au gouvernement intérimaire est pro-
longé, même si ses formes opérationnelles ne peuvent être clairement
attestées. Idéologiquement, ce soutien repose sur une indifférence au
sort des populations, sur le mépris de l’action de la Belgique, sur une
obsession de la menace « anglo-saxonne » et sur une haine du FPR qui
désigne, en parole, l'ennemi commun.
Rafaëlle Maison
47. Le 5 mai 1994, Dominique Pin tient les propos suivants à Françoise Carle: « Le contin-
gent belge a été nul dans cette affaire, ils se sont laissés désarmer par la garde présidentielle,
puis massacrer, »
159