Fiche du document numéro 1043

Num
1043
Date
Vendredi 18 février 2005
Amj
Fichier
Taille
40970
Pages
2
Titre
Dossier Murambi - Témoignage d'Innocent Bakundukize [Opération Turquoise]
Nom cité
Nom cité
Lieu cité
Lieu cité
Lieu cité
Lieu cité
Mot-clé
Source
Type
Témoignage
Langue
FR
Citation
Dossier Murambi
Concerne : Opération Turquoise
Identification du témoin
Innocent Bakundukize
Date de naissance : 1955
Lieu de naissance
• Cellule Agateko
• Secteur Kibeho
• Commune Mubuga
Lieu de résidence
• Cellule Nyarunyinya
• Secteur Kibeho
• Commune Mubuga
Etat civil : Veuf et père de deux enfants. Son épouse est décédée en RDC
Niveau d’études : Diplôme A2 en agronomie ;
Fonctions occupées : D’abord agronome de la commune dans la période allant de 1977 à 1982.
Bourgmestre de Mubuga depuis 1982 jusqu’en 1987. Il a été ensuite engagé à l’usine à Thé Mata.
Il a récupéré le poste du bourgmestre en juin 94, après la mort de Charles Nyiridandi, tué par des
miliciens interahamwe, car il s’opposait à leurs actes de pillage. La dernière fonction fut exercée
jusqu’en décembre 94.
J’ai enregistré la visite de l’Opération Turquoise à mi-juin. Les militaires français sillonnaient
toute la province en provenance de la ville de Gikongoro. L’entretien que nous avons mené m’a
élucidé que leur voyage était dans le cadre de se rendre compte s’il n’y avait pas d’inkotanyi
dans notre région en provenance de Butare, zone sous leur contrôle. En ce moment-là, plusieurs
localités engorgeaient une multitude de réfugiés venant des zones occupées par le FPR.Ce
mouvement avait été l’objet de la création de divers camps dont Kibeho, Ndago, Munini, etc
Depuis la visite, leur présence a été maintenue quotidiennement, ceci dans le cadre d’assurer la
sécurité de réfugiés et de veiller à ce que les inyenzi ne s’infiltrent sur leur sol. Ils aimaient dire
que la Zone Turquoise leur appartenait et qu’ils avaient le droit de l’administrer selon leur gré.
Les soldats français nous ont donné un grand espoir qu’ils étaient près à attaquer les inkotanyi
s’ils osaient franchir la frontière. Par la présence, affirmée surtout par des armes sophistiquées,
notre commune a été le théâtre des centres d’accueil d’une grande population dominée surtout par
des interahamwe dont leur espoir de survie était du côté des Français.
J’affirme sans hésitations que les problèmes qui sont survenu à Kibeho après le départ de la
MINUAR II prennent leur racine depuis la présence des Français. Les interahamwe avait trouvé
l’abri sûr pour collectionner leurs armes. Ils ont profité de l’occasion pour sensibiliser à la
population à rester à Kibeho et de boycotter les ordres du gouvernement d’union nationale.
Finalement la résistance a été cassée par le FPR qui a détruit le camp par force. Une action qui a
coûté plusieurs victimes.
Comme les Français s’étaient attribués tout le pouvoir dans la zone, ils ont nommé des autorités
pour leur faire rapport dans tous les coins de Gikongoro. Ils avaient surtout la soif de savoir où

pourrait être la présence des inkotanyi. Ils leur invitaient à intéresser les gens à leur apporter des
Tutsis en cachette. Certains Tutsis ont été tués par des interahamwe avant qu’ils n’atteignent la
position des Français. Les interahamwe circulaient partout et n’avaient pas peur des soldats du
FPR à Butare. En réalité, le pays était visiblement divisé en deux : une partie déjà libérée et une
zone sous le contrôle d’une armée d’outre-mer, dont leur souci était d’éviter la présence du FPR
sans se rendre compte des dégâts créé par le génocide.
Il est loin de croire que la mission de l’opération Turquoise consistait à arrêter le génocide. Les
interahamwe avaient déjà fait le balayage. Moi, je dirais plutôt que les Français étaient venus
sauver leurs amis avec qui ils avaient collaboré à combattre le FPR depuis 90. Je dirais en d’autre
mot que les Français ont été des bons amis envers les interahamwe et les militaires, malgré la
pression du FPR qui les obligeait à battre en retraite.
Jusqu’à maintenant aucune preuve ne montre que les Français étaient venus arrêter le génocide.
C’est une mission vouée à l’échec. S’ils avaient la volonté, ils sont venus trop tard. Ils doivent
alors expliquer la vraie cause de leur retard. Mais sous les yeux des Rwandais, l’opération
Turquoise est vue comme l’adjuvant des interahamwe et du gouvernement déchu, qui est venu en
dernière minute pour empêcher l’accélération des inkotanyi. Ce qui ne serait pas facile aux
interahamwe de fuir en masse vers l’étranger. Une autre question à se demander concerne la
destruction des infrastructures sous les yeux de cette mission. Il me paraît contradictoire de dire
qu’ils avaient la mission humanitaire alors qu’ils avaient laissé aux interahamwe le pouvoir de
tout détruire dans la zone qu’ils contrôlaient.
Des expressions que les soldats français utilisaient, donnaient aux interahamwe l’occasion de
parachever le génocide. Quand ils demandaient à la population de leur montrer des inyenzi et
inkotanyi, cela sous-entend les Tutsis et leurs complices. Il est arrivé un moment où ils prenaient
quelques Hutus pour interahamwe et les Tutsis pour inkotanyi et les emmenaient dans la forêt de
Nyungwe où ils les administraient la mort. L’action me paraît ambiguë de tant plus qu’ils
prenaient la mesure sans mener des enquêtes.
Le dernier point sur lequel je critique les Français est la position qu’ils ont prise pour encourager
la population à fuir le Rwanda. Ils entonnaient donc la même chanson que le gouvernement
d’Abatabazi. Les deux parties semaient la terreur dans les campagnes disant que les inkotanyi
allaient les tuer. Je suis vraiment témoin de ce spectacle. La campagne a poussé mon épouse à
m’abandonner pour aller au Congo.1

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Témoignage recueilli à Gikongoro, le 18 février 2005
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