Fiche du document numéro 10270

Num
10270
Date
Lundi 1er décembre 2008
Amj
Auteur
Fichier
Taille
1261712
Pages
29
Urlorg
Titre
Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d'Afrique au Rwanda en février 1900
Cote
Histoire, monde et cultures religieuses 2008/4 (n°8)
Source
Type
Langue
FR
Citation
UN REGARD NEUF SUR LA PREMIÈRE FONDATION DES
MISSIONNAIRES D'AFRIQUE AU RWANDA EN FÉVRIER 1900
Stefaan Minnaert
Editions Karthala | Histoire, monde et cultures religieuses
2008/4 - n°8
pages 39 à 66

ISSN 2267-7313
ISBN 9782811100100

Article disponible en ligne à l'adresse:

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------http://www.cairn.info/revue-histoire-monde-et-cultures-religieuses-2008-4-page-39.htm

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Minnaert Stefaan,« Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d'Afrique au Rwanda en février 1900 »,
Histoire, monde et cultures religieuses, 2008/4 n°8, p. 39-66. DOI : 10.3917/hmc.008.0039

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour Editions Karthala.
© Editions Karthala. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des
conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre
établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que
ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en
France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

N° 8

DÉCEMBRE 2008

dossier

Un regard neuf sur la première
fondation des Missionnaires
d’Afrique au Rwanda
en février 1900

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

E

N FÉVRIER 1900, les Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs), présents

en Afrique équatoriale depuis 1879, fondent leur premier poste de
mission au Rwanda 1 après
p un voyage
y g de plus
p de 1000 km à p
pied.
À l’époque, c’était un exploit. Pourtant la presse occidentale l’a à peine
mentionné. Les missionnaires de Mgr Lavigerie l’avaient entouré de discrétion, craignant trop que la nouvelle soit connue par leurs concurrents:
les missionnaires protestants, plus particulièrement les anglicans 2.
Aujourd’hui, cette discrétion est dépassée par l’intérêt mondial pour
le pays où, d’après la sagesse rwandaise, Dieu aime se reposer durant la
nuit. En effet, en 1994, ses habitants ont été victimes du dernier génocide du XXe siècle dans le cadre d’une guerre fratricide. Depuis lors, son
histoire est questionnée par les scientifiques qui cherchent à expliquer
l’inexplicable. Mais l’état actuel des recherches historiques permet-il déjà
de donner des réponses définitives sur des questions concernant une
1. Le Rwanda est un pays d’Afrique centrale de 26338 km2. Il est limitrophe de l’Ouganda, de
la République démocratique du Congo (RDC), du Burundi et de la Tanzanie. Autrefois, la surface
de son territoire était beaucoup plus grande. En effet, entre 1895 et 1918, Bruxelles et Londres avec
le consentement de Berlin, l’ont progressivement amputé de trois de ses provinces du Nord, à savoir
le Bgisha ou Bwisha (au RDC), le Bufumbira (en Ouganda) et presque tout le Ndorwa (en Ouganda),
ainsi que l’île Ijwi (au RDC). Voir: Mgr CLASSE, Territoire du Ruanda: limites – extension, 1928 (?),
A.G.M.Afr., N° 00220395. En 2007, sa population était estimée à 8,5 millions d’habitants c’est-à-dire
6,5 millions de plus qu’en 1900.
2. Lettre de Mgr Hirth du 27 février 1900 à son frère, l’abbé Ernest, A.G.M.Afr., N° 096122.

39

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

ST E FA A N M I N N A E RT

S T E FA A N M I N N A E R T

La mission d’Ushirombo en 1900.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

réalité très complexe? Pour cela il nous faut évaluer les connaissances
acquises, ce qqui est un travail de longue
g haleine.
À titre d’exemple, nous avons réexaminé la première fondation des
Missionnaires d’Afrique au Rwanda, objet d’étude de nombreux historiens
au siècle dernier 3. Nous avons vérifié leurs conclusions en les confrontant
de nouveau avec les sources historiques, en commençant par les documents
conservés dans les Archives Générales des Missionnaires d’Afrique 4 à Rome
et par les publications de l’époque coloniale 5. Il nous reste encore à examiner les archives allemandes. Les premiers résultats de notre enquête nous
ont agréablement surpris. Ils sont basés sur une lecture systématique de
la correspondance des vicaires apostoliques Mgr Hirth et Mgr Gerboin et
celle des Pères Brard, Barthélémy 6, Lecoindre et Malet, du journal de la
mission d’Ushirombo ainsi que de deux lettres retrouvées de l’explorateur
allemand Kandt. Nous les présentons ici du point de vue des différents
protagonistes de cette fondation: le capitaine Bethe, Mgr Hirth, la Cour du
Rwanda et l’explorateur Kandt en les situant dans le contexte historique.
3. Les plus connus sont le chanoine de Lacger, l’abbé Kagame, et les historiens contemporains
Linden, Mbonimana et Rutayisire.
4. Désignées par l’abréviation «A.G.M.Afr.», elles se trouvent à Rome. Voir Jean-Claude CEILLIER
et Ivan PAGE, Histoire de la Société des Missionnaires d’Afrique. Les sources écrites internes à la Société,
é
Rome, 2004, 55 p.
5. Les documents consultés ont été publiés dans: Stefaan MINNAERT, Premier voyage de Mgr Hirth
au Rwanda, de novembre 1899 à février 1900.
0 Contribution à l’étude de la fondation de l’Église catholique
au Rwanda, Kigali, Les Éditions Rwandaises, 2006.
6. Ces jours-ci, par hasard, nous avons encore trouvé une partie du récit de voyage du père
Barthélémy au Rwanda en 1900 (A.G.M.Afr., N° 097055-097056). Le document avait été mal classé.

40

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

(Archives des Missionnaires d’Afrique, Rome.)

Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique…

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Le Rwanda, jusqu’en 1895, était un des royaumes les plus importants
de la région des Grands Lacs. Favorisé par sa géographie, il ressemble à
une forteresse imprenable faite de montagnes et de marais. Sa devise «Le
Rwanda attaque, il ne peut être attaqué – U Rwanda ruratera, ntiruterwa»,
révèle à la fois son ambition politique, sa puissance militaire et sa fierté
légendaire. Petit à petit, durant un siècle, il a agrandi son territoire par la
conquête des royaumes environnants dont certains sont intégrés comme
provinces. Puis, il y a le déclin inattendu qui s’annonce brutalement en
1895, quand meurt son dernier grand roi de l’époque précoloniale,
Rwabugiri, et que les puissances coloniales se préparent à l’occuper.
La mort de Rwabugiri brasse les cartes politiques dans le pays. Elle
déclenche une guerre de succession qui divise la classe politique en deux
camps. Il en résulte un affaiblissement du pouvoir central au profit des
provinces qui aspirent à retrouver leur autonomie 7. Le décor de ce drame
shakespearien à la rwandaise est une économie désastreuse. Durant la
dernière décennie du XIXe siècle, la production agricole n’arrive plus à
nourrir une population qui considère la maternité comme la pierre angulaire d’une famille forte et prospère 8. Plusieurs famines ébranlent rapidement la vie communautaire et désorganisent le monde du travail 9.
De nouvelles maladies déciment inévitablement la population mal nourrie
et tuent une grande partie du bétail, source principale de richesse et de
pouvoir. Cette récession économique affaiblit par conséquent la cohésion
sociale, auparavant mise à l’épreuve par les réformes administratives de
Rwabugiri, les abus de pouvoir de certains chefs 10, les exactions de l’armée
royale et par l’introduction du commerce d’esclaves 11. Un esprit de mécontentement traverse les différentes couches de la société quand les Occidentaux
arrivent. Ils se retrouveront devant une masse de pauvres affamés et une
aristocratie appauvrie mais aussi affaiblie par des règlements de comptes.
Dans ce climat, le Rwanda doit faire face aux menaces des puissances
coloniales. En 1894, il a accueilli l’explorateur allemand, le comte von
Götzen, qqui en fera une ggrande publicité
p
dans son livre Durch Afrika von
Ost nach West – À travers l’Afrique de l’Est à l’Ouestt, publié en 1895.
7. La province de Gisaka, à titre d’exemple, était autrefois un royaume indépendant situé à la
frontière sud-est du Rwanda. Il était gouverné par la famille royale tutsi des Bagesera.
8. J. VANSINA, Le Rwanda ancien. Le Royaume nyiginya, Paris, 2001, p. 162-167.
9. G. MBONIMANA, L’instauration d’un royaume chrétien au Rwanda (1900-1931), thèse de
doctorat, Louvain-la-Neuve, 1981, p. XIX, p. 87-94.
10. La majorité des Bahutu, les «petits tutsi» et les Batwa souffrirent d’injustices dans la société
précoloniale (L. NKUSI, «Crispation identitaire sous les deux Républiques», in Cahier du Centre de
Gestion des Conflits,
s n° 7, Butare, 2003, p. 124-145).
11. E. MUJAWIMANA, Le commerce des esclaves au Rwanda, Mémoire de licence, Ruhengeri, 1982,
266 p.

41

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

U n ro y a u m e d a n s l a t o u r m e n t e d e l ’ h i s t o i re

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Jusqu’alors, ses frontières étaient restées fermées, sauf pour les colporteurs
africains 12. Le passage du comte allemand livre maintenant le Rwanda
aux convoitises des puissances coloniales. Londres veut un morceau pour
réaliser son fameux projet de chemin de fer qui doit relier le Cap au Caire.
Berlin veut le lac Kivu et la Rusizi comme frontière pour sa colonie
«Deutsch-Ostafrika», tandis que
q Léopold
p
II veut la crête Congo-Nil
13
comme frontière pour son État congolais .
Le Roi des Belges ouvre les hostilités en 1896, quand il envoie ses
troupes pour fonder deux postes militaires aux abords du lac Kivu. L’armée
rwandaise riposte, mais subit une lourde défaite dans un combat inégal
qui opposait les flèches aux cartouches. Arrivent alors des militaires allemands d’Udjiji avec l’intention d’accaparer du pays; jusqu’à maintenant,
les tentatives de Berlin, à partir de Bukoba, avaient échoué 14.
En 1897, le Rwanda, pour faire face aux agressions de Léopold II,
signe un pacte d’amitié avec le capitaine Ramsay, pacte ratifié en 1898
par le capitaine Bethe. Trompé par les Allemands, il ne se rend pas compte
que ce pacte cache en réalité un protectorat par lequel il perd son indépendance. Toujours est-il que la présence allemande sur son territoire est
à peine visible en 1900. Les troupes de Berlin sont trop occupées par la
pacification du Burundi 15 et par la défense des frontières rwandaises contre
une agression des troupes de Léopold II.
La première fondation des Missionnaires d’Afrique au Rwanda a été
conditionnée par ce contexte historique. Il a joué sans aucun doute en
leur faveur selon l’adage: le malheur des uns fait le bonheur des autres.
Les historiens, plus spécialement ceux de la première moitié du XXXe siècle,
ont ignoré cette réalité 16. Ils ne l’ont pas perçue, préoccupés qu’ils étaient
de mettre en lumière l’exploit des premiers missionnaires.
L’ a u t o r i t é c o l o n i a l e a l l e m a n d e : l e c a p i t a i n e B e t h e

Au Rwanda, cette autorité est exercée par le capitaine Bethe en tant
que commandant du district de Bujumbura qui englobe le Rwanda et le
Burundi. Les limites de son district ne correspondent pas avec celles des
circonscriptions ecclésiastiques. Le Rwanda fait partie du vicariat du
12. Le Rwanda a fermé ses frontières aux Arabes, en 1855. En 1876, l’explorateur Stanley installe
ses tentes sur une île du lac Ihema. L’explorateur autrichien Baumann (1864-1899) est le premier
Européen à pénétrer le pays en 1892.
13. J.-P. CHRÉTIEN, «Le passage de l’expédition d’Oscar Baumann au Burundi (sept.-oct. 1892)»,
in Cahiers d’Études africaines,
s n° 1, 1968, p. 54.
14. Le Capitaine Langheld, commandant de Bukoba, n’avait pas pu rencontrer Rwabugiri
lorsqu’il traversait le Rwanda en 1895 (W. LANGHELD, «Ueber einen Zug nach Ruhanda», in Deutsches
Kolonialblatt,
t N° 6, 1895, p. 71-74).
15. Lettre du père A. Brard du 8 février 1902 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° O/1, p. 36.
16. Tous sont des prêtres catholiques. Parmi eux, un seul avait une formation d’historien.

42

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

S T E FA A N M I N N A E R T

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Ruanda-Urundi 1884-1919

Les conflits territoriaux au Rwanda entre Puissances coloniales 17.

17. L.W. ROGER, Ruanda-Urundi: 1884-1919,
9 Oxford, 1963.

43

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique…

S T E FA A N M I N N A E R T

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Nyanza Méridional, administré par Mgr Hirth, tandis que le Burundi fait
partie du vicariat de l’Unyanyembe, administré par Mgr Gerboin. Les deux
vicaires apostoliques appartenaient à la Société des Missionnaires d’Afrique
dont la majorité des membres étaient Français. Berlin se méfiait de cette
présence dans sa colonie 18; il surveillait attentivement ses publications.
Les supérieurs majeurs des Missionnaires d’Afrique s’efforçaient de tenir
compte de cette sensibilité allemande 19. La première communauté installée au Rwanda comptera un seul Français. Les deux autres seront un
Allemand et un Alsacien, originaire d’un département français annexé
par l’Allemagne de 1871 jusqu’en 1918. Plus tard, l’historien de Lacger,
prêtre du diocèse d’Albi en France, présentera cette première fondation
comme une fondation française…
Le capitaine Bethe était sous les ordres du gouverneur impérial, installé
à Dar es Salaam. Il avait la tâche d’intégrer le Rwanda dans la colonie
«Deutsch-Ostafrika» sans heurter les susceptibilités du pouvoir autochtone. Concrètement, dans un premier temps, il va le renforcer pour cette
18 En 1896, la Société des Missionnaires d’Afrique avait signé un accord avec le gouvernement
allemand, reconnaissant implicitement que des missionnaires allemands pourraient être envoyés au
Rwanda, au Burundi et en Afrique de l’Est. (R. A. AUSTEN, Northwest Tanzania under German and
British Rule. Colonial Policy and Tribal Politics, 1889-1939,
9 London, 1968, p. 70).
19. Le père Malet écrit à ses confrères: «Nous [Les Missionnaires d’Afrique] sommes des étrangers
pour eux [les Allemands]; il faut nous le faire pardonner par tous les sacrifices. Que tous les objets qui
n’ont pas de terme dans la langue du pays soient désignés par le mot allemand et non par le mot français,
et que ces mots soient enseignés aux chrétiens.» (Carte de visite du père J. Malet du 14 novembre 1907:
Save, A.G.M.Afr., N° 097051).

44

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Le capitaine BETHE.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

raison qu’il exprime en 1899: «L’influence européenne ne pourrait pénétrer dans le pays que par la classe dominante, qui obéit sans conditions à
son chef 20.» Il va aussi encourager l’installation des missionnaires au
Rwanda 21 en attendant que les premiers colons allemands n’arrivent.
Le programme du capitaine servira simultanément les intérêts de
l’Allemagne, ceux de la Cour, et ceux des Missionnaires d’Afrique. En effet,
il permet à la Cour de rétablir l’ordre dans le pays et de renforcer son
emprise sur les provinces sans une intervention étrangère directe. Le capitaine est acclamé comme son «Sauveur – Rukiza», puisqu’il est son bouclier
contre Léopold II 22. Par obligeance, elle fait tout pour rester en bons termes
avec lui. Cela permet au capitaine d’utiliser tranquillement ses troupes à
la frontière congolaise et au Burundi, où la présence allemande est sérieusement contestée. Dans ce climat, il peut laisser entrer les premiers missionnaires au Rwanda. Il espère que leur présence contribuera à la réussite
de sa politique de pacification 23. Ne forment-ils p
pas les ggens à l’obéissance
civile et au travail 24? À Kamoga (près de Mwanza en Tanzanie), Mgr Hirth
pense que le moment est venu pour fonder enfin un poste de mission au
Rwanda 25. Mais son expérience avec les militaires allemands de Bukoba
le fait hésiter 26. Il changera d’avis après avoir rencontré ses confrères au
Burundi en décembre 1899 27. Alors, Mgr Hirth écrira son admiration
envers le capitaine Bethe pour avoir soumis le Rwanda «sans tirer un coup
de fusil» tout en gardant la confiance de la Cour et de la population.
Il pense en bénéficier pour évangéliser le Rwanda avec plus de facilité 28.
Il est impressionné par l’attitude du capitaine envers les missionnaires:
«Ce Bethe est un des plus charmants officiers que j’aie trouvés en Ost-Afrika; au
moins il semble comprendre ce que viennent faire les missionnaires et il ne s’applique

20. H. BETHE, «Bericht über einen Zug nach Ruanda», in Deutsches Kolonialblatt,
t 1899, p. 6-12.
21. Le Capitaine écrira à Mgr Hirth: «Je suis heureux de voir les Pères Blancs venir fonder une
mission dans le Rwanda car j’ai beaucoup à cœur le bonheur des habitants de ce pays» (Lettre du père
A. Brard du 15 février 1900 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° D98).
22. Ailleurs, il est surnommé «gahiza – couvercle du grenier». Ce surnom fait allusion à son casque
militaire.
23. Le successeur du capitaine Bethe demanda aux missionnaires «de respecter et de faire respecter
l’autorité du roi» (Lettre du père A. Brard du 8 février 1902 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° O/1, p. 36).
24. «Un Noir converti est l’avenir des Blancs, qu’il regarde comme ses bienfaiteurs et dont il
prend surtout ce qu’il voit de bon en eux; un Noir infidèle restera toujours l’ennemi juré des Européens,
qu’il regarde comme ses oppresseurs et dont il ne prend que ce qu’il voit de mauvais en eux» (Lettre du
père A. Brard du 18 mars 1898 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 098523).
25. Lettre de Mgr Hirth du 10 février 1900 à sa tante, sœur Clémentine, A.G.M.Afr., N° 096119096120.
26. Un commandant de Bukoba avait exprimé sa détermination de ne jamais tirer une seule
cartouche pour protéger les missionnaires.
27. Mgr Hirth: Récits de voyage (1899-1908), A.G.M.Afr., N° 060, 1er novembre 1899.
28. «Mgr. Hirth an den Verein kath. Frauen und Jungfrauen», in Afrika-Bote,
e Juli 1900, p. 218-219.

45

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique…

S T E FA A N M I N N A E R T

pas à gêner comme le prouve déjà sa conduite envers les missionnaires de l’Urundi, à
qui il a fait rendre justice 29…»

Cette appréciation contraste avec ce qu’il pense du gouvernement
allemand jusqu’à maintenant:

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

En 1898, il avait décidé de ne plus fonder de poste de mission à proximité d’un camp militaire, dont la garnison était toujours formée des askari,
soldats musulmans venant de la côte ou du Soudan.
Avant d’installer ses missionnaires au Rwanda, Mgr Hirth a voulu
rencontrer le capitaine pour éviter des malentendus avec l’autorité coloniale, comme cela s’était produit dans le district de Bukoba. C’est la raison principale qui l’amènera à entrer au Rwanda en passant par le Burundi
pour se rendre d’abord à Bujumbura, chef-lieu du district. Cette raison
en cacherait encore deux autres. Au Burundi, Monseigneur voulait rencontrer ses confrères pour leur parler de son projet de fonder un poste au
Kinyaga, ce qui supposera la réouverture de la mission de Bujumbura,
fermée en 1898. Finalement, il ne voulait surtout pas entrer au Rwanda
par la Gisaka, province en émeute contre la Cour; il pourrait donner la
mauvaise impression de comploter avec cette province révoltée 31.
Le 18 janvier 1900, Mgr Hirth a eu un entretien important avec le
capitaine Bethe. Suite à cet entretien, il abandonnera son projet initial de
fonder au Kinyaga, région qui faisait partie du territoire contesté par
Léopold II. Dorénavant, il a l’intention de fonder dans le Bwanamukali,
une région très peuplée, au sud de la capitale royale du Rwanda (Nyanza);
la Cour accueillera ce nouveau choix avec étonnement 32. Pour réaliser
son projet, le capitaine lui donne son interprète et deux askari et il lui
cherche aussi des porteurs 33 pour sa caravane. Mais, plus important encore,
il mettra la Cour sous pression pour obtenir une concession à l’endroit

29. Mgr Hirth: Récits de voyage (1899-1908), A.G.M.Afr., N° 060, 18 janvier 1900.
30. Lettre de Mgr Hirth du 22 avril 1898 au chanoine Winterer, A.G.M.Afr., N° 096098-096099.
31. «Brief des hochw. Herrn P. Paul Barthelemy [Barthélémy] aus Ruanda an den hochw.
e Juli 1900, p. 221-228.
Herrn Dr Froberger, Superior des Missionshauses zu Trier», in Afrika-Bote,
32. Cette région était habitée par des gens indisciplinés. La Cour se demandera si la présence
des missionnaires ne la poussera pas à rejeter l’autorité du roi. Plus tard, les missionnaires retourneront
ce raisonnement contre la Cour.
33. Lettre du père A. Brard du 15 février 1900 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 098523.

46

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

«En Europe on serait volontiers disposé à croire que cette protection que le gouvernement se vante d’exercer en faveur des missions, signifie réellement qu’on vient en
aide sinon matériellement du moins moralement; hélas! Que c’est bien différent ici sur
place 30!»

Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique…

Ruhinankiko.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

La cour du Rwanda

Au Rwanda, la Cour tenait le pouvoir de l’État. Ce pouvoir était
normalement partagé entre le roi, la reine-mère, le conseil de hauts dignitaires et l’assemblée des grands chefs 37. En 1900, c’est la reine-mère
Kanjogera qui tient les rênes du pouvoir avec une main de fer; son fils
Musinga, n’ayant que 18 ans, n’est pas encore prêt à régner. Dans l’exercice
de l’autorité, elle se fait aider par son frère Ruhinankiko.
Depuis un certain temps déjà, la Cour était au courant de la présence
et des activités des Missionnaires d’Afrique dans la région des Grands Lacs.
Elle avait reçu des informations précieuses des colporteurs africains venant
d’Ushirombo (en Tanzanie). En 1894, Murungwana, un commerçant
chrétien, lui avait laissé un rapport détaillé dont le récit a été conservé 38.
34. F. RUDAKEMWA, L’évangélisation du Rwanda (1900-1959), thèse de doctorat à la Faculté
d’Histoire Ecclésiastique de l’Université Pontificale Grégorienne, Rome, 2003, p. 66-67.
35. «Isavi» ou Save est une colline dans le Bwanamukali
36. Lettre du père C. Lecoindre du 7 octobre 1903 à ses parents, A.G.M.Afr., N° 112021-112026.
2 Paris, 1991, p. 91-94.
37. J. KALIBWAMI, Le catholicisme et la société rwandaise: 1900-1962,
38. «Le potentat lui a demandé des nouvelles des Blancs de l’Ushirombo et a dit qu’il voudrait les
voir aussi chez lui. Puis apercevant son chapelet et sa médaille, ‘‘Donne-les moi, lui dit-il, pour que les
Blancs me les trouvent au cou quand je viendrai’’. Mais, répond Murungwana, il n’y a que ceux qui prient
qui revêtent ces insignes et toi tu ne pries pas. ‘‘Enseigne-moi donc ce que les Blancs vous enseignent’’. Et
le catéchumène lui récita le petit catéchisme. Le roi et son entourage furent émerveillés.» (Journal de la
mission «Notre-Dame Auxiliatrice» à Ushirombo: 1894-1896, A.G.M.Afr., janvier 1895, p. 270-271.)

47

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

même où Mgr Hirth le voulait 34. En effet, pendant l’audience du 2 février
1900, la Cour répondra à sa demande «puisque ce sont les Allemands qui
vous envoient, installez-vous à Isavi 35; je ne puis vous en empêcher 36.»

S T E FA A N M I N N A E R T

Il s’agit probablement du premier contact entre le Rwanda et le christianisme dont nous ayons une preuve écrite. Ce contact a été ignoré par des
historiens ainsi que celui, en 1895, avec un autre commerçant, Shiranda.
Ce dernier était ministre du roi de l’Ushirombo, Ndega, et homme
d’affaires des Britanniques! Lors de son passage à la Cour il avait reçu une
belle défense d’éléphant et un habit royal qu’il offrira plus tard aux
Missionnaires d’Afrique à Ushirombo 39. Puis, ces contacts commerciaux
et diplomatiques se sont arrêtés quand Rwabugiri meurt en 1895.
La Cour avait aussi des informations importantes grâce à ses relations
avec les Missionnaires d’Afrique
q à Katoke, mission à deux journées
j
de
marche de la frontière rwandaise. À partir de 1897, il y avait eu entre eux
des visites de délégations avec échange de nouvelles et de cadeaux, et même
une proposition de pacte de sang. Après deux ans de négociations, la Cour
avait finalement refusé d’inviter les missionnaires en décembre 1898:

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

On peut se demander si ce refus a été inspiré par les roitelets du
Karagwe, du Kiziba et d’Usuwi. Ces derniers menaient une politique d’opposition contre la présence missionnaire dans leurs royaumes respectifs,
après la guerre civile de 1892 au Buganda. Une intervention allemande
sera nécessaire pour que la Cour change d’avis en février 1900. Mgr Hirth
soupçonnait que son refus était basé sur la crainte de voir les missionnaires
s’approprier le pays:
«[…] ils craignent toujours que nous ne venions faire dans le pays ce que leurs ancêtres
ont eux-mêmes fait jadis: ils sentent que nous leur sommes un peu supérieurs et croient
que nous ne pouvons avoir d’autres intentions que de ‘‘manger le pays’’ à notre tour 42.»

Malgré les informations récoltées, la Cour se trompait encore sur
l’identité des missionnaires. Elle les confond avec des commerçants d’esclaves. Cette confusion est tout à fait compréhensible. Les Missionnaires
d’Afrique portaient non seulement l’habit des Arabes, mais ils achetaient
aussi de «petits esclaves», accueillis dans les orphelinats de leurs missions.
Cette œuvre de charité mal interprétée avait causé problème dans le Kiziba,
39. Journal de la mission «Notre-Dame Auxiliatrice» à Ushirombo: 1894-1896, A.G.M.Afr.,
juillet 1895, p. 306.
40. «Yuhi»: nom dynastique du roi Musinga (v. 1882-1944).
41. Journal de la mission de Katoke: 1895 – 1911, A.G.M.Afr., 7 décembre 1898, p. 15.
42. Lettre de Mgr Hirth de décembre 1900 à son frère, l’abbé Ernest, A.G.M.Afr., n° 095308.

48

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

«Yuhi 40 est toujours bien disposé, mais il ne veut pas entendre parler que nous
allions lui rendre visite chez lui: ‘‘Que le Blanc envoie me voir et moi aussi j’enverrai
le voir. Car s’il venait, je n’ai pas de cadeau à lui faire. Qu’il attende une année’’ 41!»

Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique…

près de la frontière rwandaise 43; les Allemands étaient d’avis que les missionnaires favorisaient indirectement le commerce des esclaves, même
dans le but de leur rendre la liberté 44. Probablement suite à cette confusion, la Cour proposera aux premiers missionnaires des concessions dans
le Marangara, le Gisaka et le Bugoyi, près d’un marché d’esclaves.
L’ a u t o r i t é m i s s i o n n a i re c a t h o l i q u e : M g r H i r t h

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Mgr Jean-Joseph HIRTH (1854-1931) en 1895, à l’âge de 41 ans.
(Archives des Missionnaires d’Afrique.)

Ce Missionnaire d’Afrique est peu connu des historiens 45. Né en
1854, dans une famille nombreuse catholique de la petite bourgeoisie paysanne de Spechbach-le-Bas, en Alsace, il passe une enfance heureuse. Son
adolescence fut marquée par le Concile du Vatican I, la réclusion du pape
au Vatican et par l’annexion de sa région natale par l’Allemagne. Ce dernier évènement fait de lui, en 1871, un Allemand malgré lui; durant toute
43. Journal de la mission d’Ushirombo: 1891-1893, A.G.M.Afr., p. 60.
44. E. MUJAWIMANA, op.cit., p. 232.
45. Paul STINTZI est le premier qui lui a consacré une étude: Mgr Hirth. Ein elsässischer
Missionsbischof – Mgr Hirth. Un évêque missionnaire de l’Alsace,
e publiée en 1932. Depuis lors, l’historien tanzanien Mgr KILAINI s’est intéressé à lui dans sa thèse de doctorat The Catholic Evangelization of
Kagera in North-West Tanzania, The pioneer period: 1892-1912,
2 publiée en 1990.

49

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Jusqu’en 1900, cette autorité n’était que nominale. Le Rwanda faisait
partie du vicariat du Nyanza Méridional, érigé en 1894. Il était administré par son vicaire apostolique, Mgr Hirth, qui résidait à Kamoga.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

sa vie, il manifestera une grande aversion vis-à-vis de Berlin 46. Il sait s’exprimer dans la langue de Goethe, ce qui facilitera plus tard ses contacts
avec les Allemands en Afrique équatoriale 47. Son désir de devenir prêtre
l’amène au grand séminaire de Nancy. C’est là qu’il rencontre en 1875,
un proche de l’ancien évêque de Nancy, Mgr Lavigerie, fondateur de la
Société des Missionnaires d’Afrique. Suite à cette rencontre il décide d’entrer dans cette société missionnaire fondée en 1868, à Alger, pour évangéliser l’Afrique. Il se manifestera comme «un missionnaire accompli par
son dévouement, sa piété et ses vertus 48». Après son ordination sacerdotale en 1878, il rend service comme formateur d’abord au noviciat des
Frères à Saint-Martial (l’actuel Djendel à 120 km d’Alger), puis au petit
séminaire de Saint- Eugène (Alger), et finalement au grand séminaire de
rite Melchite à Jérusalem. Fatigué de ce type d’apostolat, il part, en 1887,
pour l’Afrique équatoriale, où ses confrères travaillent depuis 1879. Il rejoint
ainsi son ancien directeur de scolasticat, Mgr Livinhac, devenu vicaire apostolique du vicariat «Victoria-Nyanza». Aussitôt il est nommé supérieur
de Kamoga. Il apprend la vie pastorale du type paroissial chez les Basukuma
en appliquant les instructions de Mgr Lavigerie. Dans son enthousiasme,
il commet quelques bévues 49 qui lui servent de leçons. Fin 1889, il est
nommé successeur de Mgr Livinhac comme vicaire apostolique du vicariat
«Nyanza» et ordonné évêque en mai 1890 à l’âge de 35 ans! Commence
alors pour lui une période très rude suite à la situation au Buganda. Dans
cette partie de son vicariat, politique et religion se sont entremêlées, créant
une situation qui se terminera en 1892 par un désastre pour les catholiques,
mais un succès pour des anglicans soutenus par Londres. Il en restera traumatisé pour le reste de sa vie. Suite à cela, l’ancien vicariat du Victoria-Nyanza
est réorganisé, et Mgr Hirth est nommé vicaire apostolique du nouveau
vicariat du Nyanza Méridional, en territoire allemand, c’est-à-dire dans le
nord de la Tanzanie actuelle, un vicariat qui s’étend sur plus de 800 km de
large, depuis le lac Eyasi jusqu’à la Crête Congo-Nil 50. Dès son installation,
il fonde des postes à des endroits stratégiques sur les rives du lac Victoria.
46. Le Capitaine von Grawert écrivait en 1904: «Mgr Hirth enverrait volontiers le gouvernement
au diable et fonderait un État africain de l’Église» (J.-P. CHRÉTIEN, «Mission, Pouvoir colonial et pouvoir
africain. Un exemple au Rwanda sous la colonisation allemande: le meurtre du père Loupias en 1910)»,
in Christianisme et Pouvoirs Politiques,
s Lille 1973, III, p. 139-154.
47. «Bien loin de savoir assez d’allemand pour traiter quelque affaire, je ne puis ni écrire cette
langue ni parler devant des personnes respectables, même en privé; c’est la vérité» (Lettre de Mgr Hirth
du 27 septembre 1907 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095139).
48. G. LEBLOND, Le Père Auguste Achte des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs). Missionnaire au
Nyanza Septentrional,l Alger, 1912, p. 86 et p. 107-229.
49. Il avait baptisé des gens après six semaines de catéchisme (Lettre du père J. Malet du 27 avril 1908
à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 096558-096562).
50. Le territoire du Rwanda entre la crête Congo-Nil et le lac Kivu faisait encore partie du vicariat
du Haut-Congo. Ce problème sera réglé après 1900.

50

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

S T E FA A N M I N N A E R T

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Par-là, il veut devancer les protestants et les musulmans, qui avaient l’appui
des militaires du distric de Bukoba; ces militaires sont pour la plupart des
protestants ou des catholiques
p
q non-pratiquants.
p q
Malgré
g cela, il ne se décourage pas. À cette époque, manquent encore les moyens pour occuper le
Rwanda, la partie la plus éloignée de son vicariat.
Comme missionnaire, Mgr
g Hirth veut appliquer
pp q scrupuleuse
p
ent les
principes de l’Évangile, les instructions du Saint-Siège et les ordres de ses
supérieurs d’Alger. Il se donne de la peine pour susciter un clergé africain,
former des catéchistes compétents et pour constituer des familles chrétiennes solides et missionnaires. Pour lui, les piliers de la vie chrétienne
sont la connaissance du catéchisme, la récitation des prières, la pratique
des vertus et la fréquentation des sacrements. Il demande à ses confrères
de respecter les autorités civiles et d’approcher la population autochtone
avec douceur et bonté, manifestant une attention particulière envers les
pauvres, plus spécialement les femmes et les enfants. Il prendra à cœur
l’amélioration de la situation matérielle de ses chrétiens. Lui-même est un
excellent organisateur, qui travaille méthodiquement. Il avance prudemment et en s’adaptant aux différentes situations de son vicariat. Suite aux
événements au Buganda et à leurs conséquences, il ne pense plus à la fondation d’un royaume chrétien dans l’immédiat 51. Plus tard il reconnaîtra
que lui et ses missionnaires avaient «trop usé des moyens humains dans
les commencements pour imposer la foi aux premiers chrétiens 52».
Il existe une description de Mgr Hirth à 52 ans: c’est un missionnaire qui souffre d’un vieillissement précoce 53:
«[Mgr Hirth] est un homme de Dieu dans toute la force du mot. Très simple, ni
violet, ni trône, une seule chambre comme les autres missionnaires, une chambre
meublée comme celle des autres missionnaires. Homme très humble, consultant pour
tout […]. Homme entièrement dévoué à la société et qui prend toutes vos lettres
[Mgr Livinhac, supérieur général], tous vos conseils à la lettre. Si vos ordres ne sont pas
suivis, ce n’est pas sa faute. Il m’a montré toutes les lettres reçues de ses missionnaires.
Il veut être renseigné dans le détail. Ses prescriptions sont détaillées, minutieuses même,
mais vraiment ce n’est pas un mal. Il exige beaucoup de ses missionnaires pour la formation de leurs catéchumènes. Ce n’est pas trop. Bref c’est un homme en qui j’aurais
pleine confiance […]. Mgr Hirth est toujours très accommodant, et plus je vais, plus
j’estime ce saint prélat. Cependant il me paraît porté au noir, sévère parfois dans ses
jugements et dur envers les missionnaires dans certains cas […]. Monseigneur, […]

51. La fondation d’un royaume chrétien en Afrique équatoriale était une idée de Mgr Lavigerie.
52. Lettre de Mgr Hirth du 28 décembre 1907 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095146-095147.
53. Lettres du père J. Malet à Mgr Livinhac du 17 novembre 1906, du 15 novembre 1907, et du
20 juin 1908, A.G.M.Afr., N° 096495-096499, N° 096518-096524 et N° 096578-N° 096579. Le
père Malet est alors régional.

51

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique…

S T E FA A N M I N N A E R T

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Mgr Hirth a commencé à penser à l’évangélisation du Rwanda à partir
de 1891, alors qu’il était encore vicaire apostolique du vicariat du VictoriaNyanza. Ses confrères du Congo avaient pensé, eux aussi, à s’y rendre à
la demande de Léopold II, d’abord en 1884, puis en 1894. Mais ils avaient
dû abandonner leur projet, entre autre à cause de l’instabilité politique au
Kivu 54. Nous ne savons pas si Monseigneur était au courant de leurs tentatives. Lui-même se prépare sans précipitation en récoltant des informations venant de ses confrères à Ushirombo 55, des porteurs retraités, des
explorateurs et des anciens esclaves rwandais éduqués dans son orphelinat 56.
Le passage du comte von Götzen au Rwanda, en 1894, lui paraît un événement important. Les historiens ont ignoré que le comte, lors de son passage,
avait écrit aux confrères de Mgr Hirth, installés à Ushirombo 57, une lettre
dans laquelle il présente le Rwanda comme un pays très peuplé, «un pays
de merveilles» pour missionnaires 58. L’explorateur leur racontait aussi que
«les Banyarwanda sont nombreux, mais pas braves. Un seul coup de fusil,
qu’ils regardent comme la foudre, suffit […] pour les disperser 59». Plus
tard, Mgr Hirth se fera une idée de la société rwandaise à partir de sa lecture
du récit du comte, publié en 1895.
Fin 1897, Mgr Hirth fonde Katoke, près du marché de Biharamulo
dans l’Usuwi, au carrefour des routes utilisées par les commerçants d’esclaves et d’ivoire parmi
p
lesquels
q
il y avait des Banyarwanda.
y
Katoke est à
150 km de Kamoga et à 80 km du Rwanda. À partir de cette Mission,
Mgr Hirth veut entrer au Rwanda 60. Il écrit à son supérieur général:
«[…] il faudrait occuper sans retard le Rwanda. Tout le monde en dit merveille, ce n’est
pas là ce qui me séduit, mais il y a surtout que les protestants ont des raisons toutes

54. Journal de Mpala: 1896 – 1900, A.G.M.Afr., 19 juillet 1996.
55. Le courrier entre la résidence de Mgr Gerboin, à Ushirombo, et celle de Mgr Hirth prenait
normalement quatre jours de voyage.
s N° 6756. L. de LAGGER, «Ruanda. Le Ruanda ancien. Le Ruanda moderne», in Grands Lacs,
68-69, Namur, 1939, P. 75-80.
57. La mission d’Ushirombo se situe à 4 journées de marche de Kamoga.
58. Journal de la mission «Notre-Dame Auxiliatrice»: 1894-1896, A.G.M.Afr., 7 août 1894, p. 219.
59. Ibid., 30 mai 1894, p. 203.
60. Mgr Hirth écrivait à Mgr Livinhac, début mai 1896: «[Le P. Brard] pourra rapporter à Votre
Grandeur de vive voix combien ce dernier pays surtout mérite d’intérêt par lui-même, et pour le Rwanda
qui commence à deux jours de l’Usswi [Usuwi]» (Lettre de Mgr Hirth du 7 mai 1896 à Mgr Livinhac,
A.G.M.Afr., N° 095025).

52

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

il faut bien l’avouer […], est un peu comme le Fondateur, autoritaire, et souffre difficilement quelqu’un à côté de lui. […] [Il] serait porté à mettre beaucoup de missionnaires de côté, surtout les supérieurs. Ceux qui ont été supérieurs et ne le sont plus sont
bien nombreux.»

Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique…

particulières pour nous devancer, comme ils ont essayé de le faire pour l’Usswi [Usuwi]
où ils ont fait cette année 3 voyages. Il faudrait deux Pères pour cette fondation 61.»

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

L’ e x p l o ra t e u r R i c h a rd Ka n d t

Tout le monde sait que l’explorateur Stanley a ouvert les portes du
Buganda aux missionnaires anglicans et catholiques. Par contre, personne
ne sait que l’explorateur Kandt a ouvert les portes du Rwanda d’abord
aux Missionnaires d’Afrique, puis aux protestants allemands. Celui-ci est
un des explorateurs de la dernière décennie du XIXXe siècle venus au Rwanda
pour y trouver les sources du Nil. Lors de leurs recherches, ces explorateurs
ont tous été impressionnés par l’originalité de la société rwandaise qu’ils
ont voulu expliquer par une théorie basée sur une anthropologie raciale 67.
Cette théorie, sans fondements scientifiques, séduira les missionnaires qui
l’appliqueront dans leur approche de l’évangélisation du pays.
Kandt est né le 17 décembre 1867 à Posen dans une famille de commerçants juifs qui porte alors le nom polonais de Kantorowicz. Après
61. Lettre de Mgr Hirth du 30 novembre 1897 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095033.
62. Rapports et lettres de Missions, Nyanza Méridional: 1898-1899, A.G.M.Afr., N° 16183.
63. Lettre de Mgr Hirth du 10 février 1900 à sa tante, Sœur Clémentine, A.G.M.Afr., N° 096119096120.
64. A. GACAMIGANI (A. KAGAME), «Les premiers Pères Blancs sont reçus à la capitale le 2 février 1900.
s N° 135, 1950, P. 20-23.
Récit d’un témoin oculaire», in Grands Lacs,
65. Lettre de Mgr Hirth du 15 novembre 1899 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 095044.
66. Lettre de Mgr Hirth du 3 août 1899 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., N° 09043.
67. Elle est basée sur une mauvaise lecture de la Bible et sur les idées du diplomate Gobineau, de
l’explorateur Speke et du biologiste Darwin.

53

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Au fond, il craint que Berlin ne confie aux protestants allemands
l’évangélisation du Rwanda sous forme d’un monopole, excluant les missionnaires catholiques 62. Cette crainte raffermit chez lui l’idée «de porter
la Bonne Nouvelle» au Rwanda le plus vite possible 63. Il donne son accord
au supérieur de Katoke pour négocier avec la Cour du Rwanda afin d’obtenir une invitation, négociations dont nous avons déjà mentionné l’issue
malheureuse 64. Et voilà qu’au mois d’août 1899, il reçoit l’ordre de son
supérieur général de fonder la première mission catholique au Rwanda 65.
Il lui répond sans enthousiasme: «Votre Grandeur me parle du Rwanda.
Je suis bien aise qu’elle l’ait fait; je n’aurais presque pas osé entreprendre
cette fondation, ne voyant quel supérieur en charger 66.» Comment expliquer cette décision rapide qui s’oppose catégoriquement à celle de la Cour?
Par hasard, nous avons découvert que l’homme de la situation a été un
explorateur allemand.

S T E FA A N M I N N A E R T

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

l’école secondaire, il étudie les langues modernes, l’art et la médecine aux
universités de Leipzig, de Munich, de Würzburg et de Heidelberg 68. Entretemps, il fait son service militaire. En 1894, il change son nom de famille
«Kantorowicz» en celui de «Kandt» pour s’intégrer davantage dans la
société allemande. Il se convertit au christianisme et se fait baptiser protestant. Insatisfait de ses études en médecine, qu’il ne terminera jamais,
il s’engage comme secrétaire privé de l’écrivain allemand Voss. Finalement,
pour fuir son mal de vivre, il tourne son regard vers le monde des explorateurs. En septembre 1896, il s’installe à Berlin, où il étudie l’anthropologie, l’ethnologie et la géographie. Il y apprend aussi le kiswahili. Lors
de ses études, il rencontre Felix von Luschan, qui lui parle du Rwanda.
Puis il visite les musées du Vatican, où une sculpture intitulée «Alvater
Nil – Nil patriarchal» 69, le fascine tellement qu’il décide de «compléter
les travaux de M. Stanley en cherchant la source du Nil d’Alexandra, à
l’est de la Kagera […] 70».
Pour pouvoir s’approcher de l’Afrique, il veut s’engager dans le projet
du «Comité du Vapeur du Lac Tanganyika». Quand il voit que sa candidature n’est pas retenue, il s’adresse au ministère des Affaires étrangères à
Berlin, lui proposant d’explorer l’Afrique des Grands Lacs. Mais voyant
que personne ne le prend au sérieux, il décide de partir à ses propres frais,
comptant sur l’héritage familial. Fin mai 1897, il débarque à Dar es Salaam,
68. Plus tard, Kandt se fera toujours appeler «docteur» bien qu’il n’ait jamais terminés ses études
en médecine.
t Berlin, 1988, p. 50.
69. R. BINDSEIL, Le Rwanda et l’Allemagne depuis le temps de Richard Kandt,
70. Copie de la lettre de Richard Kandt du 7 juin 1899 à Mgr Gerboin, A.G.M.Afr., N° 100164100165.

54

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Richard KANDT.

Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique…

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

où il reçoit la permission officielle de partir pour le Rwanda. Il se met en
route en août 1897.
Arrivé à Tabora, il achète une propriété qu’il offrira en 1900 aux
Missionnaires d’Afrique, dans un geste de grande générosité, pour y fonder
une mission 71. Puis, il continue son voyage, apparemment sans difficulté,
jusqu’au moment de se replier sur Tabora suite à une fausse nouvelle. C’est
alors qu’il fait connaissance avec Mgr Gerboin, vicaire apostolique de
l’Unyanyembe. Devenu son ami, il passera quatre semaines chez l’ecclésiastique à Ushirombo 72.
Le 23 mars 1898, il continue son voyage pour le Rwanda. Deux mois
plus tard, le 16 mai 1898, il est accueilli par la Cour 73 d’une manière qu’il
n’apprécia pas. Puis, il cherche la source du Nil qu’il localisera, fin août,
dans la forêt de Nyungwe à environ 30 km au nord-ouest de Gikongoro.
Après quoi, il se met en route pour rentrer en Allemagne au moment
même où il apprend que Berlin a accepté de financer ses recherches. Alors,
il retourne au Rwanda pour y approfondir sa connaissance du pays 74.
Le 24 mars 1899, il s’installe sur la presqu’île de Shangi 75 où il construit
sa résidence «Bergfrieden». Lors des constructions, il rencontre des
missionnaires anglicans, de nationalité britannique, venus pour explorer le

71. Copie de la lettre de Richard Kandt du 6 mars 1900 à Mgr Gerboin, A.G.M.Afr., N° 099074.
72. Lettre de Mgr Gerboin du 5 octobre 1899 au Procureur des Missionnaires d’Afrique à Alger,
A.G.M.Afr., N° 099069.
73. La Cour réside alors à Mukingo, colline située près de Gatagara.
t Berlin, 1988, p. 38-190.
74. R. BINDSEIL, Le Rwanda et l’Allemagne depuis le temps de Richard Kandt,
75. Shangi est située à environ 17 km au nord-est de Cyangugu, à proximité du camp militaire
allemand.

55

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Richard Kandt devant sa résidence «Bergfrieden» à Shangi.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Mgr Léon LIVINHAC, supérieur général des Missionnaires d’Afrique
après la mort du cardinal Lavigerie en 1892.
(Archives des Missionnaires d’Afrique.)

Kinyaga avec l’intention d’y fonder une mission. En les voyant remonter
la vallée de la Rusizi, il juge que leur présence dans cette région sera dangereuse pour l’avenir des intérêts allemands 76. Il s’organise en conséquence,
pour empêcher leur installation. Il les menace d’abord, puis il décide
d’inviter leurs adversaires, les missionnaires de Mgr Lavigerie, pour qu’ils
76. Dans sa lettre à Mgr Gerboin, Kandt écrit (avec quelques approximations dans son français):
«Avant un demi-mois, deux Anglais étaient ici. Ils étaient si ravis du pays et du peuple qu’ils voulaient
alarmer leur patrie comme Stanley l’a fait pour l’Ouganda, mais j’ai leur dit que les Maxims [mitrailleuses d’un certain calibre] du gouvernement défendront la mission par deux confessions» (Copie de
la lettre de Richard Kandt du 7 juin 1899 à Mgr Gerboin, A.G.M.Afr., n° 100164-100165). Le gouvernement allemand trouvait que les missionnaires anglicans n’étaient que des commerçants préoccupés
par la politique En 1893, il les avait même accusés de livrer armes et munitions aux traitants Arabes
installés aux bords du lac Tanganyika. (J. VAN DER BURGT, Het kruis geplant in een onbekend negerland
van Midden-Afrika, Boxtel, 1921, p. 297). Les missionnaires anglicans, une fois installés au Rwanda,
pourraient exiger la protection du gouvernement britannique, puissance coloniale rivale du gouvernement allemand, déjà en conflit avec le Roi Léopold II. En 1900, la force militaire allemande au Rwanda
était trop faible pour s’opposer simultanément à deux rivaux redoutables.

56

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

S T E FA A N M I N N A E R T

Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique…

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

«Quant à moi, je ferai tout – et je crois que je peux faire beaucoup – pour vous faciliter vos travaux. En faisant comme ça, je crois faire œuvre cher à Dieu, car il est toujours
un tel œuvre, quand on prépare un lit commode à un fleuve de charité si large et profond
comme celui dont la source est dans l’Algérie et dans la maison des Pères Blancs [sic]
c 82.»

Sur quoi Mgr Gerboin avertit Mgr Hirth et Mgr Livinhac en leur
envoyant une copie de la lettre de son ami. Mgr Hirth reçut la sienne deux
mois avant son départ pour le Rwanda. Le journal de Kamoga signale, en
77. La rivalité entre missionnaires anglicans et missionnaires de Mgr Lavigerie avait commencé
au Buganda en 1879. Les missionnaires anglicans y défendaient le principe que l’évangélisation d’un
royaume africain était le privilège de son premier occupant. Ce principe fut reconnu et accepté par les
puissances coloniales, lors de la Conférence de Berlin de 1885, pour le partage de l’Afrique centrale.
Mais la Congrégation de la Propagation de la Foi, à Rome, le rejeta. (S. MOULLEC, «Les événements
de l’Ouganda en 1892», A.G.M.Afr., n° P/10315).
78. Copie de la lettre de Richard Kandt du 7 juin 1899 à Mgr Gerboin, A.G.M.Afr., N° 100164100165.
79. La région du Kinyaga était connue de Stanley. Elle fut mentionnée dans son livre Through
the Dark Continent publié en 1878.
80. Copie de la lettre de Richard Kandt du 7 juin 1899 à Mgr Gerboin, A.G.M.Afr., n° 100164100165. Plus tard, comme résident impérial, il mena une politique basée sur une reconnaissance absolue
du roi et de l’aristocratie tutsi.
i Cette politique fut contestée par ses ennemis à Berlin, sous prétexte qu’elle
n’était pas conciliable avec la dignité de l’Empire allemand.
81. Copie de la lettre de Richard Kandt du 7 juin 1899 à Mgr Gerboin, A.G.M.Afr., n° 100164100165.
82. Ibid. L’explorateur ne maîtrise pas le français. Mgr Gerboin ajoute dans une note en bas de
la lettre: «Comme vous le voyez j’ai tenu à ne rien changer à cette lettre. Ce Monsieur s’est gêné pour
m’écrire en français sachant que je ne connais pas la langue allemande. Mais malgré tout elle est très
facile à comprendre. Que Dieu récompense cette bonne volonté et donne à son serviteur la grâce du
salut éternel. Il est digne, je crois, que vous le recommandiez aux prières des novices, afin que Dieu, en
retour, leur fasse rencontrer de braves gens comme lui lorsqu’ils seront en mission.»

57

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

s’installent avant eux au Kinyaga; cette décision ne lui posa aucun problème
de conscience 77! Le 7 juin 1899, il en informe son ami Mgr Gerboin 78
et, en même temps, il lui demande d’envoyer des missionnaires au Kinyaga,
le plus vite possible 79. Pour le convaincre, il lui présente la région à évangéliser comme le paradis missionnaire malgré la présence d’une classe politique
qu’il n’apprécie pas 80. Dans sa lettre, il signale une géographie favorable,
un climat magnifique et sain, des terres fertiles, une population «dense,
charmante, obéissante et dévouée» prête à se faire instruire, la présence
de nombreux esclaves et d’orphelins, l’existence de bons moyens de communication avec le Tanganyika et surtout l’absence de concurrence anglicane 81. En plus, il lui promet de contribuer à la réalisation de cette
fondation p
par sa connaissance du p
pays
y et par
p son influence auprès
p du
capitaine Bethe. À cela, il ajoute le fameux dicton de Jules César: «Veni,
vidi, vici.»
Il termine sa lettre dans un français hésitant, en disant:

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

date du 27 août 1899: «Mgr Gerboin nous fait part d’une lettre écrite par
un Docteur allemand en tournée au Rwanda. Elle contient de précieux
renseignements en même temps qu’une pressante invitation à venir occuper
le pays avant les protestants anglais 83.» Mgr Hirth, enchanté de ces informations, répond à son collègue: «S’il [l’explorateur Kandt] n’est pas chrétien, il mérite de l’être 84.» Nous ne savons pas comment Mgr Livinhac a
réagi quand il a reçu sa copie, la seule qui a été retrouvée jusqu’à maintenant. En tout cas, il donnera l’ordre à Mgr Hirth de partir au Rwanda pour
fonder une mission au Kinyaga le plus vite possible. Pour cela, il lui envoie
un renfort en personnel avec la dispense de l’obligation de se présenter au
chapitre général d’avril 1900 (Alger). La course entre catholiques et anglicans pour le Rwanda avait commencé 85. En novembre 1899, Mgr Hirth
écrit a Mgr Livinhac: «Sous peine d’être devancé, je ne pourrais pas retarder
d’un moment notre pieuse expédition 86.» Au début de septembre 1899,
le renfort en personnel arrive et, le 15 novembre, Monseigneur part, malgré
ses inquiétudes, à la tête d’une caravane vers le Rwanda pour évangéliser
«deux millions d’habitants qui ne connaissent pas le don de Dieu 87».
Le 19 janvier 1900, Mgr Hirth rend visite à Kandt. Lors de cette
visite, il apprend
pp
tout ce qque l’explorateur
p
sait sur le p
pays
y 88. Reste cepenp
dant à préciser ce qu’il a appris exactement. À cette occasion, l’explorateur lui fait encore un chèque de 100 roupies, c’est-à-dire à peu près 175
francs, pour fonder une mission catholique 89! Dans ses écrits, Mgr Hirth
qualifie l’explorateur de collectionneur d’objets d’art qui travaille pour la
gloire en enrichissant les musées d’Allemagne. Il apprécie sa sincérité, tout
en doutant de ses capacités scientifiques: l’explorateur, d’après lui, ne
connaît même pas la langue du pays. Cette appréciation sévère contraste
avec celle de Mgr Gerboin qui écrit:
«C’est un homme qui travaille très consciencieusement, une fois s’étant trompé de
10 minutes ou un quart d’heure, il est retourné à son camp de la veille, pour refaire le
relevé de sa route 90.»

83. Journal de la mission «Notre-Dame de Kamoga»: 1890-1905, A.G.M.Afr., p. 176-179.
84. Lettre de Mgr Gerboin du 5 octobre 1899 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 09906.
85. Lettre de Mgr Hirth du 29 novembre 1899 à son frère, l’abbé Ernest, A.G.M.Afr., n° 096116.
Dans son rapport à la Congrégation de la Propagation de la Foi, Mgr Hirth note: «Les ministres protestants anglais ont passé dans les derniers mois aussi dans ce pays [le Rwanda], dont ils ont pu admirer les
belles montagnes et l’heureux climat; mais ils ne s’y sont pas fixés encore.» (Lettre de Mgr Hirth du
25 février 1900 au Cardinal Ledochowski, A.G.M.Afr., n° 095304.)
86. Lettre de Mgr Hirth du 15 novembre 1899 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 095044.
87. Ibid.
d
88. Mgr HIRTH, Récits de voyage (1899-1908), A.G.M.Afr., n° O60, 19 janvier 1900.
89. I. LINDEN, Christianisme et pouvoirs au Rwanda (1900-1990), Paris, 1999, p. 54.
90. Lettre de Mgr Gerboin du 5 octobre 1899 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 099069.

58

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

S T E FA A N M I N N A E R T

Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique…

Mgr GERBOIN, devenu vicaire apostolique en 1897.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Signalons encore que l’entourage de Mgr Hirth était au courant de
l’apport de l’explorateur à la fondation de la première Mission 91. Pour
Kandt, la rencontre du 19 janvier a été une déception. Il est déçu quand
Monseigneur lui annonce l’abandon de l’idée d’une fondation au Kinyaga:
«[…] mais outre que ce lieu est à près d’un mois de marche d’Usswi [Usuwi], notre
station la plus proche, nous nous serions trouvés dans une région qui – au moment de
notre passage – est sujette à disputes entre l’Allemagne et l’État congolais 92.»

Plus tard, il reconnaîtra que Mgr Hirth n’avait pas tort:
«Naturellement cela serait un peu brusquer l’État congolais que de fonder une
station sous la tutelle allemande dans un territoire en querelle […]. Espérons que la
mission dans l’Indouga 93 réussira, en ce cas j’avoue que la place soit mieux choisie
qu’au Kivu 94.»

Comme remerciement, il recevra un petit mot de Mgr Hirth qui,
malgré tout, restera méfiant envers lui.

91. Lettre du père C. Lecoindre du 7 octobre 1903 à ses parents, A.G.M.Afr., n° 112021-112026.
92. «Mgr Hirth an den Verein kath. Frauen und Jungfrauen», in Afrika-Bote,
e Juli 1900, p. 218-219.
93. Apparemment il existait une confusion entre le Bwanamukali et le Nduga.
94. Copie de la lettre de Richard Kandt du 6 mars 1900 à Mgr Gerboin, A.G.M.Afr., N° 099074.

59

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

(Archives Générales des Missionnaires d’Afrique.)

S T E FA A N M I N N A E R T

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Le vendredi 2 février 1900, le jour même de son arrivée à Nyanza,
Mgr Hirth est accueilli par la Cour 95. L’audience a lieu vers 4 heures de
l’après-midi et elle a duré 30 minutes. C’est le jour de la fête de la Présentation de Jésus au Temple 96. Monseigneur assiste à cette audience dans
un état de grande fatigue due à son voyage difficile de plusieurs mois. Les
conseils et les informations du capitaine Bethe et de l’explorateur Kandt
l’avaient quand même réconforté. Il savait qu’il ne verrait pas le roi, mais
plutôt son homme de paille, qui fonctionnait comme porte-parole de la
Cour. Il n’en est pas surpris. Ses confrères avaient déjà fait cette expérience
lors de leur première visite au roi de Rusubi, en mai 1896 97. Au fond,
il ne s’intéressait pas à cette question puisque «c’est le conseil du roi qui
fait tout dans le pays 98».
Lors de l’entretien protocolaire du 2 février 1900 suivi d’un échange
de cadeaux, Monseigneur a essayé d’impressionner la Cour en lui parlant
«des choses d’Europe, surtout des merveilles que créent les Blancs 99».
Puis il a exposé prudemment son projet en disant qu’il veut installer ses
missionnaires dans un poste suivant une stratégie missionnaire bien
connue 100. Au Burundi, en 1896, ses confrères avaient exprimé le désir
de vouloir vivre pacifiquement avec les Barundi,
i de soigner leurs malades
et de leur faire du bien 101. Ils n’avaient pas raconté qu’ils étaient venus
pour évangéliser. Dans ce contexte, il est difficile de croire que le vicaire
apostolique ait demandé la permission d’enseigner la religion comme la
tradition catholique le prétend 102. Cette question a probablement été

95. La Cour s’était installée à Nyanza en 1899. La capitale ressemblait à un campement d’un millier
de personnes. (Mgr HIRTH, Récits de voyage (1899-1908), A.G.M.Afr., n° O60, 1er février 1900).
96. Mgr Hirth indique comme jour de cette fondation le 2 février 1900, quand il reçoit l’autorisation de la Cour pour installer ses missionnaires dans le pays. Le premier supérieur de la nouvelle
fondation indique le 8 février comme jour de cette fondation quand lui et son équipe s’installent à Save.
Il nous semble que cette différence de date cache deux attitudes différentes de la part des missionnaires
envers l’autorité autochtone, celle qui affirme l’autonomie de l’action missionnaire, indépendante de
cette autorité, et celle qui reconnaît la place de cette autorité dans l’œuvre de l’évangélisation.
97. Lettre du père A. Brard du 18 mars 1898 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 098523.
98. Lettre de Mgr Hirth écrite fin décembre 1900 à son frère, l’abbé Ernest, A.G.M.Afr.,
n° 095308. En décembre 1900, lors de sa deuxième visite à la Cour royale, il découvrira que le roi avait
rajeuni considérablement.
99. Mgr HIRTH, Récits de voyage (1899-1908), A.G.M.Afr, N° O60., 3 février 1900.
100. À l’époque, les missionnaires avaient l’habitude de cacher leurs vraies intentions aux rois
africains. En 1888, cinq ans après la fondation de Kamoga, le roi Kiganga ne s’était pas encore rendu
compte de la raison de la venue des missionnaires dans son royaume (Journal de la mission «NotreDame de Kamoga»: 1882-1890, A.G.M.Afr., 5 août 1888, p. 329).
101. «Urundi. Fondation de la station Saint-François-Xavier», in Chronique Trimestrielle de la
Société des Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs), Alger, 1897, 4e Trim., p. 133.
102. D. NOTHOMB, L’Église catholique au Rwanda, Manuscrit, p. 11.

60

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

L’ a u d i e n c e d u 2 f é v r i e r 1 9 0 0 e t l e s j o u r s s u i v a n t s

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

soulevée plus tard. Il est possible qu’il ait demandé seulement la permission
d’enseigner la lecture et l’écriture 103.
Les deux interlocuteurs ont sans aucun doute utilisé les 30 minutes
pour discuter un accord sur le sujet principal de leur rencontre: une concession. C’est la Cour qui a mené les négociations en proposant plusieurs
endroits, entre autres dans le Marangara, dans le Gisaka et dans le
Bugoyi 104. Mais Monseigneur les refuse toutes. Il veut avoir une concession dans le Bwanamukali, une région très peuplée à vingt kilomètres de
la capitale royale, pour ne pas gêner la Cour 105. Celle-ci, mise sous la p
pression allemande, accepte finalement 106. À la fin de l’audience, les confrères
de Mgr Hirth promettront de respecter l’autorité du roi, une promesse
qu’ils ne tiendront pas 107.
Le 4 février 1900, Mgr Hirth quitte Nyanza, surpris par le résultat
inattendu. Ce même jour, il installe provisoirement 108 ses missionnaires
à Mara, située à 17 kilomètres de la capitale; la population pense que ces
étrangers
g sont venus pour
p
manger
g le pays.
p y Le nouveau poste
p
est appelé
pp
«Markirch» c’est-à-dire «Église de Marie», en l’honneur du grand pèlerinage de ce nom qui se trouve en Allemagne, et dédié au Sacré-Cœur
de Jésus 109. Par cette dédicace, Monseigneur veut marquer le début du
XXe siècle et les commencements de l’évangélisation du Rwanda. Plus tard
il écrira que la mission a commencé le 4 février 1900 110.
Avant de quitter Mara, il laissera à ses confrères une consigne qui sera
communiquée au supérieur général:
«Monseigneur se ressouvenant de ce qu’il avait eu personnellement à souffrir du
voisinage de Mukotagny, roitelet du Kiziba, de ce que m’avait fait souffrir Kasusulo en
Usui et de ce que nous avions à souffrir un peu partout du voisinage de ces personnages
omnipotents, a préféré fonder la station en plein pays des ‘‘Bahutu’’; peuple ‘‘bakozi –
ouvriers’’ abandonnant pour plus tard la noblesse des ‘‘Watutsi’’ qui fait la cour au roi:
‘‘N’est-ce pas par les pauvres, disait-il, qu’ont commencé les Apôtres, imitons-les’’ 111.»
103. Mgr Hirth: Récits de voyage (1899-1908), A.G.M.Afr., n° O60, 1er novembre 1899.
104. Lettre de Mgr Hirth du 20 juillet 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 095081-095085.
Lettre de Mgr Hirth de fin décembre 1900 à son frère, l’abbé Ernest, A.G.M.Afr., n° 095308.
105. Mgr HIRTH, Récits de voyage (1899-1908), 25 février 1900 et 2 février 1900, A.G.M.Afr.,
n° O60. Mgr Hirth craignait que ses missionnaires ne froissent la Cour en se mêlant à la politique
(Lettre du père A. Brard du 8 février 1902 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 02/1, p. 19).
106. Lettre du père C. Lecoindre du 7 octobre 1903 à ses parents, A.G.M.Afr., N° 112021112026. F. RUDAKEMWA, L’évangélisation du Rwanda (1900-1959), thèse de doctorat à la faculté
d’histoire ecclésiastique de l’Université Pontificale Grégorienne, Rome, 2003, pp. 66-67).
107. Lettre de Mgr Hirth du 20 juillet 1903 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 095081-095082.
108. «La mission se fixera là provisoirement, et dans les 3 mois cherchera son emplacement
définitif» (Mgr HIRTH, Récits de voyage (1899-1908), A.G.M.Afr., n° O60, 4 février 1900.
109. Lettre du père A. Brard du 15 février 1900 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 098523.
110. Lettre de Mgr Hirth du 30 septembre 1902 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 095076.
111. Lettre du père A. Brard du 15 février 1900 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 098523.

61

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique…

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Apparemment, Mgr Hirth et ses missionnaires sont d’accord pour
commencer l’évangélisation
g
de la population
p p
àp
partir des p
pauvres selon les
recommandations de l’Évangile. Qui sont-ils? Monseigneur les identifie
avec les Bahutu. Influencé par les explorateurs, il applique une interprétation raciale de la société rwandaise, selon laquelle tous les Batutsi sont
riches et tous les Bahutu sont pauvres, et liée à la supposition que ces derniers sont les esclaves des premiers 112. Les Batwa, les plus pauvres et les
plus marginalisés, ne sont pas mentionnés. Or, à l’époque, cette interprétation était ignorée des Banyarwanda qui se considéraient comme des
frères inégaux, issus d’un même ancêtre.
Malgré cette interprétation, Mgr Hirth regarde tous les Banyarwanda
comme ses futurs diocésains. Il fait remarquer que la conversion des Batutsi
posera un défi particulier à cause de leur fierté et de leur difficulté à suivre
les exigences du décalogue. Mais il essaiera de gagner leur confiance 113. Il
prévoit que les Bahutu accueilleront les missionnaires comme leurs libérateurs. Selon lui, ils souffrent depuis longtemps de l’oppression des Batutsi
qui exploitent le pays. Mais, pense Monseigneur: «Dieu a ses moments et
la grâce a ses choix 114.» Les faits qui suivront la fondation de la première
mission montrent que la conversion des premiers Banyarwanda ne se déroula
pas selon les p
p
prévisions. Parmi ces convertis, il y aura des Bahutu et des Batutsi
ayant fait ensemble les démarches nécessaires pour être baptisés. À part quelques orphelins du Kinyaga 115, c’était pour la plupart des petites gens, originaires de la région du Bwanamukali. Il constate que les misères matérielles
à soulager sont nombreuses au Rwanda 116. Il pense même que Dieu a infligé
une famine à la population pour qu’elle accueille plus facilement ses missionnaires 117! Il avait l’habitude d’interpréter les maladies et les contraintes
de la vie missionnaire comme des signes annonçant le succès d’une nouvelle
Mission 118. Quand Dieu est à l’œuvre, les difficultés ne manquent jamais:
«In Cruce et passione salus – le salut s’enracine dans la croix et la souffrance 119.»
112. S. MINNAERT, «La région des Grands Lacs selon Mgr Hirth», in: Premier voyage de Mgr Hirth
au Rwanda, de novembre 1899 à février 1900.
0 Contribution à l’étude de la fondation de l’Église catholique
au Rwanda, Kigali, Les Éditions Rwandaises, 2006, p. 281-322.
113. Cette supposition de Mgr Hirth se réfère probablement à une interprétation du récit de
voyage au Rwanda de l’explorateur allemand Oscar Baumann, en 1892. La grande masse des Bahutu
l’aurait soi-disant accueilli comme un «libérateur» qui les délivrerait «du joug des Batussi» (H. MEYER,
Les Barundi. Une étude ethnologique en Afrique orientale (1916), Ouvrage traduit de l’allemand par
F. Willmann, Paris, 1984, p. 215).
114. Mgr HIRTH, Récits de voyage (1899-1908), A.G.M.Afr., n° O60, 2 février 1900.
115. «Mgr Hirth an den Verein kath. Frauen und Jungfrauen», in Afrika-Bote,
e Juli 1900, p. 218-219.
116. Ibid.
117. Lettre de Mgr Hirth du 10 février 1900 à sa tante, sœur Clémentine, A.G.M.Afr., N° 096119096120.
118. J. VAN DER BURGT, Het kruis geplant in een onbekend negerland van Midden-Afrika, Boxtel,
1921, p. 58.
119. Ibid.,
d p. 68.

62

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

S T E FA A N M I N N A E R T

Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique…

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

«Je suis persuadé 1) que les missionnaires ne devraient se mêler en rien des affaires
civiles ou politiques, 2) qu’ils devraient tout renvoyer aux autorités compétentes indigènes ou européennes, 3) qu’ils devraient rendre tous les honneurs à ces mêmes autorités
et essayer de toute manière de se les concilier au lieu d’entrer en guerre avec elles […] 124.»

D’après ses prévisions, Mgr Hirth pense que les résultats de l’audience
feront «époque» dans sa vie 125. Il attribue ce succès 126 à une intervention de la Providence divine 127. Il se réjouit de ce que la Cour a donné
son consentement et que sa fondation se situe au cœur même du pays 128.
L’affirmation que cette fondation soit au cœur du pays n’est pas exacte
quant à la géographie, mais juste quant à son emplacement politique,
puisque proche de la capitale royale.

120. C. LECOINDRE, «Raisons qui ont nui beaucoup au développement de la mission au Ruanda»,
A.G.M.Afr., N° 111459.
121. En effet, durant le XXe siècle, l’Église catholique au Rwanda se développera comme un État
dans l’État.
122. Lettre de Mgr Hirth du 15 novembre 1899 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 095044.
123. En décembre 1901, Mgr Hirth écrivait: «Si le Père Brard a été placé et maintenu jusqu’ici
au Rwanda, c’est seulement parce qu’il n’y avait personne, et que je ne vois encore personne pour
prendre cette place.» (Lettre de Mgr Hirth du 31 décembre 1901 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr.,
n° 095065-095067.)
124. Lettre du père J. Malet du 17 novembre 1906 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 096495096499.
125. Lettre de Mgr Hirth du 27 février 1900 à sa sœur Virginie, A.G.M.Afr., n° 096123.
126. Lettre de Mgr Hirth du 10 février 1900 à sa tante, sœur Clémentine A.G.M.Afr., n° 096119096120.
127. Lettre de Mgr Hirth du 27 février 1900 à sa sœur Virginie, A.G.M.Afr., n° 096123.
128. Lettre de Mgr Hirth du 25 février 1900 au Cardinal Ledochowski, A.G.M.Afr., n° 095304.

63

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Mgr Hirth et ses missionnaires partageaient les mêmes convictions
apostoliques. Mais l’avenir montrera qu’ils voyaient différemment les modalités de leur réalisation. Monseigneur voulait les réaliser lentement en respectant les structures politiques et sociales du pays, ainsi que la liberté des
personnes. Ses confrères, par contre, voulaient les réaliser rapidement en
créant une société nouvelle, malheureusement par la force et la contrainte,
en p
parallèle avec la société traditionnelle 120, ce qqui fait p
penser à la création
de l’État théocratique fondé par les jésuites au Paraguay, mais encore dans
une situation embryonnaire 121. Cette approche créera inévitablement des
tensions entre missionnaires et autorités civiles. Mgr Hirth a d’ailleurs
longtemps hésité à nommer un supérieur pour la première fondation au
Rwanda 122; l’unique candidat était un homme dévoué et généreux, mais
impétueux et autoritaire 123. Les supérieurs majeurs ont combattu l’approche dite indépendantiste pendant de longues années:

S T E FA A N M I N N A E R T

Déjà, il pense à l’avenir:

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Bref, pour lui, le Rwanda vaut la peine qu’on s’en occupe. Le pays
offre des perspectives pour un travail apostolique riche et fructueux. Cela
l’encourage à envisager de nouvelles fondations: «Je rentre au Bukumbi
[Kamoga], mais c’est pour aller vite préparer d’autres expéditions pour
p
ce
Rwanda, avant que l’erreur protestante ne nous ait devancés 130.» À la
suite des observations faites durant son voyage, il propose à Mgr Livinhac
d’occuper «le centre du Kisakka, plus peuplé encore que le Rwanda
même», et cela, pour relier la nouvelle mission à Katoke 131. Il lui signale
aussi des concentrations importantes de population dans la région du Bugoyi,
au nord du Rwanda, dans la boucle du Nyavarongo, et dans la région au
sud du Kivu, une région convoitée par les anglicans. La réalisation de ses
projets demandera évidemment un renfort de son personnel missionnaire
et une aide financière supplémentaire 132. En 1899, il avait prévu 9000 francs
comme premiers frais pour une fondation au Rwanda sur un budget de
118030 francs 133. Dorénavant, «d’ici, plusieurs années, nos yeux et nos
efforts seront tous dirigés vers ce Rwanda 134».
Conclusion

La fondation de la première mission catholique au Rwanda a été un
évènement historique réalisé dans un contexte historique très compliqué.
Le pays, à cause de sa position géographique, était alors un endroit stratégique où Berlin, Londres et Léopold II se sont affrontés pour défendre
leurs intérêts coloniaux. Parmi eux, Londres manœuvre plutôt en cachette
en y envoyant des missionnaires anglicans pour explorer le terrain, un fait
qui mérite d’être approfondi. Entre les puissances coloniales, il n’y a pas
eu d’affrontements violents. Leurs divergences ont été réglées par voie

129. Lettre de Mgr Hirth du 20 février 1900 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 095048.
130. Lettre de Mgr Hirth du 27 février 1900 à sa sœur Virginie, A.G.M.Afr., n° 096123.
131. Lettre de Mgr Hirth du 20 février 1900 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 095048.
132. «Mgr. Hirth an den Verein kath. Frauen und Jungfrauen», in Afrika-Bote, Juli 1900,
p. 218-219.
133. Rapports et lettres de Missions, Nyanza Méridional: 1898-1899, A.G.M.Afr., n° 16183.
134. Lettre de Mgr Hirth du 14 mars 1900 à Mgr Livinhac, A.G.M.Afr., n° 095049.

64

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

«Quoique je n’aie pu recueillir encore que des renseignements partiels sur ce pays,
je crois qu’à tous points de vue il nous offre un champ magnifique: population bonne
et très dense, les Batusi surtout sont une classe intelligente, courageuse et habituée à
commander; climat très sain, […] 129.»

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

diplomatique. Berlin en est sorti vainqueur grâce à l’explorateur allemand
von Götzen et à la faiblesse militaire de Léopold II.
Le Rwanda, dans cette tourmente, a su conserver une grande partie
de son territoire en s’alliant à Berlin. Mais en contrepartie il a dû accepter
la présence des missionnaires sur son territoire ainsi que leur choix d’emplacement. En se ralliant aux Allemands, le Rwanda a fait un choix politique intéressant qui lui a permis de contrecarrer une double menace, celle
de Léopold II et celle d’un éclatement du pays en provinces autonomes.
Berlin n’était p
pas enthousiaste au sujet
j de la p
présence de la Société des
Missionnaires d’Afrique sur son territoire. À son goût, elle était trop française. Faut-il rappeler que les relations entre Paris et Berlin étaient très
tendues de 1871 à 1914? Au Rwanda, le gouvernement allemand a encouragé la fondation d’une première mission catholique simplement pour
contrecarrer les missionnaires anglicans. La Société des Missionnaires
d’Afrique a bénéficié de cette situation. Par reconnaissance, elle en a tenu
compte dans le choix des missionnaires destinés à la fondation de la première mission au Rwanda.
Mgr Hirth a préparé la fondation de la première mission durant une
période de dix ans. Dans une première étape, il a récolté des informations
venant des Africains (les colporteurs, des anciens porteurs, des esclaves
libérés) et des Occidentaux (les explorateurs). Ce sont finalement des
colporteurs d’Ushirombo qui ont établi le premier contact entre le christianisme et la Cour du Rwanda, ce qui constitue un nouvel élément important pour l’histoire du christianisme au Rwanda. Dans une deuxième
étape, Monseigneur a fondé Katoke pour se rapprocher de la frontière
rwandaise. S’appuyant sur ses collaborateurs africains, il a envoyé à la Cour
des délégations avec une mission précise: demander une invitation de
visite. De nouveau des Africains ont contribué à l’ouverture du Rwanda
aux missionnaires. Ils avaient plus facilement accès au Rwanda qui, à son
tour, a été informé de la présence missionnaire près de ses frontières.
Jusqu’à présent, les historiens ont sous-estimé le rôle joué par les explorateurs allemands, von Götzen et Kandt lors de la fondation de la première
mission au Rwanda. Le premier explorateur a enthousiasmé les missionnaires en leur parlant du Rwanda comme d’un paradis pour évangélisateurs. Le deuxième leur en a finalement ouvert les portes d’une manière
inattendue. Dorénavant, nous pouvons ajouter un nouveau chapitre à
la vie de Kandt, qui deviendra le premier résident impérial du Rwanda,
et voir ses relations avec les Missionnaires d’Afrique sous un angle bien
différent.
Mgr Hirth, d’après son premier plan, a voulu fonder une mission au
Kinyaga. Mais voyant la situation sur place, il a changé d’idée. La région
du Bwanamukali correspondait davantage à ses attentes et à la situation
politique. Cela illustre bien le leadership de Mgr Hirth, capable de s’adapter
65

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

Un regard neuf sur la première fondation des Missionnaires d’Afrique…

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

rapidement à une situation en se basant sur une perception exacte de la
réalité. Il s’était vite aperçu qu’au Rwanda les conditions étaient optimales pour évangéliser. Elles correspondaient tout à fait à celles décrites dans
les instructions de Mgr Lavigerie. En plus de celles-ci, il en constate encore
d’autres: un pays soumis aux Allemands sans violence, un pays ravagé par
une famine qui poussera les gens à s’approcher de la mission, finalement,
un pays où les tensions sociales amèneront une partie de la population à
accueillir ses missionnaires comme leurs libérateurs.
Reste encore à préciser le contenu exact des rencontres de Mgr Hirth
avec le capitaine Bethe, l’explorateur Kandt et la Cour de Nyanza. Pour le
moment, de l’audience du 2 février 1900, nous n’avons qu’une seule source,
à savoir le compte rendu d’un chef, donné cinquante ans après l’évènement
à l’occasion d’un jubilé. Ainsi nous sommes encore loin de connaître toute
la vérité sur la fondation de la première mission au Rwanda. En effet, il est
difficile d’atteindre une vérité certaine et définitive tant que des documents
importants n’ont pas encore été retrouvés, à condition, évidemment, qu’ils
existent. En attendant, nous nous contentons du petit pas qui a été fait,
conscient que dans le domaine de l’histoire rien n’est définitif. Elle nous
a surpris et elle nous surprendra encore.
Stefaan Minnaert

Archiviste général des Missionnaires d’Afrique
Rome

66

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 81.51.147.84 - 18/04/2015 22h44. © Editions Karthala

S T E FA A N M I N N A E R T

Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024